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Mr Léonin né en 1913

Ingénieurs pas toujours ingénieux

lundi 15 février 2010, par Frederic Praud

Les polytechniciens ne sont pas tous des ingénieux. Je reprochais à certain d’être trop systématique. Pour avancer, il fallait prouver. D’où la fameuse histoire de la puce : on attrape une puce. On lui dit saute. Elle saute. On attrape une autre puce et on lui coupe les pattes. On la met là et on lui dit saute. Elle ne saute pas. Alors que s’est-il passé ? D’après les polytechniciens, la puce est devenue sourde. Il fallait toujours prouver les choses. Les Arts et Métiers était une bonne école d’ingénieur, plutôt praticien.

Monsieur L, né en 1913

Mes grands-parents, nés vers 1860, ont connu la guerre de 14 en pays occupé. J’ai eu une grand mère dont la maison a été totalement rasée par les combats. Je ne me souviens pas d’avoir entendu de sa part de propos très critiques sur les allemands.

Paris était outillé en éclairage et n’avait pas tellement besoin d’électricité. Certaines campagnes ont donc été équipées avant les grandes villes. L’électricité m’est apparue accompagnée d’une fête en 1921, dans un petit village normand du nom de Campeaux, dans la vallée de la Vire. Je n’avais que sept ans et j’ai vu que c’était la liesse. Une véritable fête communale fut organisée, avec les habitants costumés, le bourg enjolivé avec des branchages et guirlandes. Un refrain a été spécialement composé pour cette occasion. Il m’est resté en mémoire :

A Campeaux, c’était la fête d’la fée électricité
Chacun s’est mis en tête d’la fêter comm’y fallait
Ils avaient planté des branches et puis enfilé des houx
Partout y’avait des guirlandes attachées avec des clous.

Il faut croire que ça m’a marqué parce que je me rappelle même de la mélodie qu’ils avaient créée. Les gens chantaient. Nous habitions alors une maison de deux étages.

Le soir en hiver, on se chauffait avec une cuisinière au rez de chaussée dans la salle commune qui faisait office de salle à manger et de tout. Il y avait des lampes à pétrole. Quand on prenait l’escalier pour aller se coucher, une porte fermait la cage d’escalier. On ouvrait cette porte, un courant d’air froid vous tombait sur la tête et il fallait monter là-haut avec la lampe à pétrole pour aller dormir. L’électricité, c’était la fin de ce cauchemar. Plus tard j’ai habité un petit village de l’Oise. L’aviation était à ses balbutiements en 1927/1928. Des avions étaient amenés à atterrir dans les champs car ils tombaient en panne. Tout le monde courait alors dans les champs pour les voir.

Au pensionnat

Je suis un primaire autodidacte et j’ai exercé une profession d’ingénieur. Je n’ai que mon certificat d’étude. J’habitais la région parisienne. Mon père travaillait dans une banque et ma mère était receveuse des postes en proche Ile de France. On ne pouvait pas me faire faire d’études suffisantes dans le village où nous étions. Après le certificat d’étude, il n’y avait plus rien. Je suis allé à saint Nicolas en tant qu’interne pour trois années d’école professionnelle dans la technique, dans le dessin industriel. J’ai choisi la technique, parce que dans le pensionnat une section professionnelle proposait différentes études, mécanique dessin industriel, imprimerie, sculpture. Je suis allé au dessin industriel car c’est ce qui m’a paru le plus convenable, le plus propre et le plus évolué. Ils avaient une blouse blanche par exemple. Je me suis bien développé dans cette ambiance. J’avais un tempérament ingénieux alors j’ai continué.

Saint Nicolas était un internat à Paris, vers Montparnasse, anciennement créé par des frères. En 1926, quand j’y suis entré, il n’y avait plus de frères. Un seul chapeautait tous les établissements, celui de la rue de Vaugirard, celui d’Igny, d’Issy-les-Moulineaux et celui de Buzenval. Chaque établissement avait sa spécialité.

Au pensionnat, nous nous levions à 5 h 30 le matin, à 12 ans. Saint Nicolas prenait même des élèves de 8 ans. C’était une école très, très catholique, voire bigote. On n’allait pas à la messe tous les matins, mais presque. On commençait le déjeuner du matin par une soupe plus ou moins bonne vers 7 ou 8 heures. On allait en cours toute la journée. On allait se coucher à 8 heures du soir dans de grands dortoirs.

Nous avions des ateliers en mécanique. Pour commencer dans cette matière, nous restions six mois devant un étau. Les ajusteurs devaient apprendre à limer droit. On faisait limer les gens pendant des journées entières. Au bureau, on nous faisait dessiner. C’était une bonne école quand même. Il y avait une harmonie, une musique.

J’en suis sorti à 17 ans pour rentrer dans la vie active. J’avais un niveau de technicien. Je n’ai eu le grade d’ingénieur qu’à 35 ans. Il a fallu que j’attende pour arriver à bénéficier de cette grimpette professionnelle, j’ai dû faire beaucoup de bureaux d’études, parce que je plafonnais. Il était plus facile de changer de profession pour monter. J’ai eu en tout, 17 patrons différents. En sortant de l’école nous ne connaissions pas grand-chose. J’ai commencé à travailler à 17 ans.

Autodidacte

Pour mon premier emploi chez Siemens, je gagnais 1100 francs par mois. C’était du 15000 francs par mois actuel. Je gagnais ma vie comme un homme. J’étais calqueur, puis dessinateur d’exécution, dessinateur d’étude, projeteur. Je n’ai loupé aucun de ces postes. Je ne pensais pas à l’époque devenir ingénieur. Je n’y pensais pas. Cela ne me pas paraissait pas possible. Cela n’était pas un but dans ma vie. Je n’ai ressenti la nécessité de passer ingénieur que vers la trentaine parce qu’après tout, à l’époque, quand on était projeteur, on était ingénieur. Je travaillais dans des bureaux d’études mécaniques. J’ai commencé par des activités dans de petites industries privées. J’ai commencé chez Siemens qui à l’époque effectuait des travaux dans la téléphonie, puis dans l’hydraulique quelques années. J’ai effectué ensuite mon service militaire. En revenant du service, j’ai eu quelques autres petits patrons dans le privé, notamment dans la radiotéléphonie et je suis rentré vers 25 ans en 1938 dans l’armement, dans l’artillerie navale. J’étais toujours au stade technicien.

L’artillerie navale avait des gros besoins de techniciens. L’entreprise était dans le 15ème arrondissement. Les grades supérieurs étaient polytechniciens. Nous étions près de 150 dans le bureau d’étude. Il y avait une partie technique mécanique, purement armement, canon et automatisme de canons. Il y avait également une énorme partie, la conduite de tir. C’était à l’époque réalisée mécaniquement Quand on donnait un ordre d’ici à là-bas, on avait trouvé la façon de mettre un arbre de commande. Je le tournais un peu et là-bas ils voyaient qu’il avait tourné. Cela nécessitait énormément de mécanique. L’artillerie navale essayait de développer des canons automatiques pour les bateaux, notamment pour les calibres 25 millimètres et les 37 millimètres. À grosses cadences, le 37 faisait 180 coups minute, ce qui fait un coup toutes les 3 secondes.

Dans la technique, la motivation, l’émulsion est automatique. On n’a pas besoin de discours pour faire quelque chose. Il y avait déjà eu les grèves de 36. On était arrivé à la semaine des 40 heures et on ne travaillait pas le samedi matin. Nous étions ouvriers d’Etat. Les ingénieurs de haut grade qui nous dirigeaient, étaient fonctionnaires. Il faut croire que les politiques de l’époque avaient ressenti une nécessité d’armement car quand je suis rentré, il y avait une embauche massive d’ouvriers.

Nos générations françaises et allemandes se sont mises à se haïr au point de se faire la guerre, alors qu’il aurait peut-être été beaucoup plus simple de trouver un autre terrain. Ce n’était sans doute pas possible parce que l’Allemagne avait pris une autre orientation politique. Si chacun de son côté y avait mis du sien. Nos générations ont mal évolué de ce côté-là. Il aurait fallu comprendre plus tôt ce qu’il fallait faire, comme aujourd’hui. Je regrette que l’histoire ait pris cette tournure. De toute façon je ne pouvais rien faire et je n’ai jamais cherché personnellement à faire quelque chose. Je ne vois pas très bien comment on aurait pu faire quelque chose.

Les soldats français n’étaient pas tellement motivés. J’étais dans les troupes de base et l’ambiance des soldats de 39 n’était pas à la fleur au fusil de 1914. Le moral n’était pas très patriotique. Le mot souvent entendu était : « moi je ne suis pas de la chair à canon ». De plus j’étais dans l’aviation et c’était un peu olé, olé. Cet état d’esprit a aidé la percée allemande de mai 40. J’avais 26 ans lors de ma mobilisation.

En 38, lors des accords de Munich, j’avais fini ma période militaire et j’ai été rappelé à Villacoublay comme réserviste une huitaine de jour, pendant l’été. J’ai été rappelé dans l’aviation dans un bordel indescriptible. On n’a rien fait. Nous étions tous de la région parisienne et à peine arrivés nous avons cherché à retourner coucher chez nous pour revenir le lendemain à Villacoublay. Quand Daladier est revenu, tout le monde était content. Je pense avoir applaudi dans l’allégresse générale. La guerre était évitée. La portée politique des accords nous échappait.

Après l’artillerie navale, j’ai fini dans les tabacs, les confectionneuses de cigarettes, en 1954. De 1945 à 1954 je suis revenu partiellement dans l’industrie privée pendant une dizaine d’année dans deux secteurs : l’électronique et la thermique. Dans l’après-guerre, on manquait de main d’œuvre et on donnait peut-être plus facilement des statuts. Et c’est là que je suis devenu ingénieur. C’était mérité. Il y avait certes de la concurrence entre techniciens et ingénieur. A partir de ce moment-là j’ai toujours été en concurrence avec des ingénieurs des arts et métiers, parce qu’ils correspondaient bien au profil auquel j’avais accédé. J’ai dû m’éclipser souvent devant ces personnes pour monter en grade, car ils sortaient des Arts et Métiers.

Ingénieurs - ingénieux

En 1937/38, dans l’artillerie navale, les polytechniciens nous étaient inaccessibles et un peu fous. Ils avaient des attitudes drôles, des moments de décontraction bizarres, un peu professeur nimbus. Ils avaient la fonction de chercheur. Ils étaient chargés d’étudier les matériels militaires.

Je me suis beaucoup battu avec eux plus tard vers 40/50 ans, des luttes d’influences... J’avais alors changé d’attitude vis-à-vis d’eux. J’avais avec eux une sorte d’intimité technique qui faisait qu’on n’était pas toujours d’accord. Je n’avais pas la même conception des évolutions qu’ils m’imposaient, car les cahiers des charges venaient d’eux. Les polytechniciens ne sont pas tous des ingénieux. Je reprochais à certain d’être trop systématique. Pour avancer, il fallait prouver. D’où la fameuse histoire de la puce : on attrape une puce. On lui dit saute. Elle saute. On attrape une autre puce et on lui coupe les pattes. On la met là et on lui dit saute. Elle ne saute pas. Alors que s’est-il passé ? D’après les polytechniciens, la puce est devenue sourde. Il fallait toujours prouver les choses. Les Arts et Métiers était une bonne école d’ingénieur, plutôt praticien.

Être ingénieur dans les années 35/50 voulait surtout dire être ingénieux. C’est du travail de terrain, en individuel. On travaillait presque tout seul. Souvent les idées venaient la nuit. L’invention était très individuelle. Plus tard les travaux d’équipes sont arrivés. À 25 ans, on faisait une tache complète. On voyait ce que l’on faisait de A à Z. La parcellisation du travail est venue après.

Le point technique concernant la voiture qui a son importance dans le siècle est le démarreur. Pour démarrer une voiture cela n’a pas changé, il faut lancer un petit pignon, le faire tourner très rapidement. Il prend de l’énergie cinétique et un système envoie cette énergie sur une couronne de moteur. On appelait ça le Bendix à l’époque. Je l’ai connu en 1930. Dans toutes les évolutions techniques, c’est souvent un ensemble de choses qui fait la réussite. Quelqu’un invente une méthode, c’est bien, mais il y a toujours un petit quelque chose à améliorer. La voiture a pu évoluer, à cause de ce petit pignon qui tourne comme un fou. J’admire également ce qu’on appelle le différentiel. La première automobile ne l’avait pas. C’est ce qui permet de continuer à tracter alors que les deux roues ne tournent pas à la même vitesse. On amène de l’énergie par le pont arrière et elle est répartie sur les deux roues. Dans un virage, les deux roues ne tournent pas à la même vitesse, il faut quand même que l’énergie se répartisse de façon équilibrée.

Au sein de l’aviation ce qui me paraît le plus déterminant c’est l’arrivée des moteurs à propulsion par réaction. Les allemands avaient commencés avec les V1. Cette évolution technique me semble plus importante que le fait d’avoir décollé avec des ailes.

À la fin de mon activité professionnelle, j’ai vu arriver des électroniciens. On leur faisait faire des trucs que je ne comprenais pas très bien. J’avais l’impression qu’ils perdaient leur temps, mais je constate que ça a débouché sur les cartes électroniques et une automatisation électronique qui s’est généralisée.

Un siècle d’inventions

Les inventions du siècle restent pâles face à l’atome et à l’action d’Einstein et des fameux de Los Alamos. On se sert journellement de l’atome mais comprend-on ce que c’est ? Avant on se méfiait des boutons électriques parce que c’était de l’énergie. Maintenant ce n’est plus de l’énergie mais des microvolts. On peut donc impunément appuyer dessus, comme dans l’électronique. Mais entre ces deux époques ce sont toujours des boutons. Pour moi un bouton c’est sacré. On n’a pas le droit d’appuyer comme ça n’importe comment.

Techniquement le siècle a été trop vite, trop loin, tout le temps avec une accélération dans les années 50/60 notamment dans l’atome, et la politique n’a pas suivi. Il y a un décalage. J’ai toujours travaillé dans le sens de faire mieux. En fin de carrière, j’ai trouvé que les cahiers des charges demandés étaient exagérés. On demandait des cadences, je ne comprenais pas pourquoi on voulait aller si vite. Je pensais que c’était au détriment de la qualité, mais au fond, je pense que c’est le sens politique qui ne suit généralement pas les innovations techniques.

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