ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Mme F. née en 1922

Secrétaire à la Mnef dans les années 1970

lundi 15 février 2010, par Frederic Praud

Madame F. née en 1922 à Neuilly sur Seine

Mes parents se sont mariés en 1921. Ils ne venaient pas de la même région mais ils avaient fait connaissance par des amis communs. Mon père avait pas mal voyagé car son père était fonctionnaire au ministère des finances. Je suis d’origine méridionale, avec un père provençal et une mère du sud-ouest. Ma mère habitait la campagne dans le sud-ouest.

Mon père a fait toute la guerre. Il est allé à Verdun et a failli être mobilisé en 1939. Il était très discret sur sa période de guerre. J’ai su que tous ses amis avaient été tués à la fin du conflit, trois garçons de la même famille. Sans le montrer vraiment mon père était de nature un peu anarchiste. Il n’a pas voulu être officier. Il avait pourtant fait de bonnes études. Il est resté caporal. Il faisait partie des corps francs. Il nettoyait les tranchées et c’était épouvantable.

Il a fait cinq ans de service militaire pour entrer ensuite dans la publicité. Il y a très bien réussi. Vers ma naissance, il travaillait chez Dido Bottin, il plaçait des annuaires. C’était un littéraire, il avait son bachot et n’a pu prolonger ses études à cause de la guerre. Il avait l’intention de continuer mais il n’a pas pu. Il n’y avait pas d’école de publicité, cela n’existait pas. Il s’est formé tout seul sur le tas.

Quand j’étais petite, il s’occupait déjà de publicité. Moi qui aimais beaucoup écrire et lire, j’avais la chance d’avoir des quantités de papiers de couleurs. C’était la grande récompense pour moi et ma sœur « Papa dimanche, vous nous apporterez du papier », des feuilles roses, bleues, vertes. Mon père était occupé toute la semaine et ma mère était femme au foyer. Je vouvoyais mon père. Ils ont dû nous habituer comme ça. Les enfants vouvoyaient leurs parents et grands parents mais ils nous tutoyaient.

Ma mère et mon père lisaient énormément. J’étais habitué à voir les murs tapissés de livres, ce qui m’a donné le goût de la lecture. Par contre ma sœur et mon frère n’aimaient pas lire. Mon père était un homme travailleur et sérieux et travaillait comme conseil en publicité. C’était un métier hasardeux car il ne savait jamais ce qu’il allait gagner dans le mois. Ma mère le ressentait. Ils ne nous parlaient jamais de leurs ennuis, jamais ils ne nous racontaient quelque chose au niveau financier. Nous ne manquions de rien.

La publicité est un métier qui m’aurait plu. C’était varié et on pouvait toujours acquérir de nouvelles connaissances. Il fallait être renseigné sur tout et prêt à tout, à aller photographier n’importe où. Mon frère est également devenu publiciste. Mon père avait son bureau. Un de ses amis a pris en charge mon frère pour lui apprendre le métier. Mon père n’a fait que ce métier-là sauf la parenthèse de la guerre de 1939 où il se débrouillait pour avoir des contingents de papiers pour les revues et journaux.

J’ai appris à lire normalement à l’école. À sept ans, j’ai eu la chance d’avoir la scarlatine alors que je savais lire. Il n’y avait pas de remèdes et j’ai passé un mois au lit. Tous les enfants de la maison m’ont apporté leurs livres pour que je fasse quelque chose et cela m’a vraiment donné le goût de la lecture. J’avais l’interdiction de bouger et de sortir de ma chambre. J’ai lu une quantité de choses et illustré de nombreux papiers. C’est quand même triste d’avoir cette maladie à cet âge-là car j’étais assez inquiète. J’adorais la gymnastique. J’étais très malheureuse en pensant que je ne pourrais plus en faire et ce fut le cas. Je n’ai jamais dit cela à ma mère.

Tous les ans jusqu’à 14 ans, j’ai eu des angines à répétition donc je manquais au moins un mois ou deux de classe par année scolaire. À cette époque, les enfants devaient rester au lit. Ils ne se levaient pas. Je mettais les dictionnaires sur mon lit. Quand le médecin venait, il me disait de laisser tout ça, mais « Non je veux rattraper. Je ne veux pas être en retard ».

Je suis née à Neuilly puis mes parents sont allés habiter dans le 15ème pendant 10 ans pour revenir par la suite à Neuilly. Neuilly était pour moi le paradis avec beaucoup de verdure. C’était un peu la campagne. C’était un endroit assez ouvert et assez libre. J’avais des amies un peu partout. Je rentrais chez elles. Il n’y avait pas de clés. C’était assez libre. J’y ai passé la période entre mes 10 et 20 ans.

Vacances

La campagne de mes grands-parents maternels était située dans la Gironde. Une grande maison où l’on retrouvait toute la famille. Nous étions 12 ou 15 à table. J’y suis allée de ma naissance à 12 ans. J’en rêvais toute l’année. J’étais heureuse à Paris mais dès le mois de juin, je me disais « ça commence à sentir la campagne ». J’arrivais avec ma mère. J’étais ravie de voir mes cousins germains, mes tantes. Mon grand-père était assez autoritaire. Il me faisait un peu peur. Il était assez ouvert. Il y avait la maison et des dépendances avec des greniers à foin, presque une ferme et des poulets, des lapins. Tout cela passionne les enfants. Vers 7 ans, j’arrive et je demande « mais quel est ce drôle d’oiseau qui marche avec les mains ? » Mon grand père s’est mis à rire « C’est bien une remarque de petite parisienne qui n’a jamais vu un poulet ! » Ma mère m’a raconté cette anecdote.

Nous faisions des petites bêtises, faire endormir des poules en les faisant tourner, en maintenant leur tête sous une aile puis on les pose sur un buisson. On rit beaucoup quand elles se réveillent. Je faisais des sermons. J’imitais le curé du village. Je m’introduisais dans un buisson. Ça faisait comme une chaire et je parlais à mes petits cousins car j’étais l’aînée de tout le monde. Il y avait des chevaux, des chats, des chiens, J’aimais beaucoup aller me promener seule. Je prenais un bâton et j’allais faire une promenade. La propriété faisait 27 hectares et cela me semblait illimité. Je suis toujours arrivée chez moi et pas chez des voisins. Il n’y en avait pas. Il y avait des bois avec des champignons. Certaines fois je me perdais et passais la journée à retrouver mon chemin. Je revenais complètement griffée.

Quand je revenais à Paris, je mettais des cailloux dans ma petite valise et naturellement ma mère disait « qu’est ce qu’il y a là-dedans ». Elle les trouvait et les jetait. J’en gardais juste un dans ma main. Là bas je lisais beaucoup. À 7 – 8 ans j’avais l’impression que les journées étaient trop courtes. J’avais tellement de choses à faire.

Mon père a perdu son père à 14 ans, je n’ai eu que ma grand mère paternelle. La famille était nombreuse du côté de ma mère.

Scolarité

J’étais chez les religieuses, de 10 à 15 ans. Il y avait un parc immense et j’habitais en face de cette institution. J’y ai bien travaillé sauf qu’en classe de seconde, je me suis rebiffée. J’ai dit à ma mère « C’est terminé ! Vous allez me mettre au Lycée ». Ma mère qui n’était pas habituée à ce langage a été frappée par mes propos. Je ne voulais plus être traitée comme une enfant. Je suis donc encore allée à Neuilly dans un cours privé, puis au Lycée Pasteur. Il y avait beaucoup de cours privés, ni religieux, ni laïque. Il y avait d’excellents professeurs qui étaient ceux du Lycée d’en face. J’y ai fait énormément de connaissances qui n’étaient pas toutes du goût de mes parents mais qui me plaisaient. J’ai connu Simone Signoret qui était une excellente élève en première. Elle faisait circuler des livres interdits. Il y avait également les Pitoev la famille de comédien, Michel de Ré (petit fils du Général Gallieni) qui a eu une troupe de théâtre.

Après le cours privé il y a eu le lycée en 1939, dans une partie du Lycée pasteur qui s’appelait le Lycée Jean de la Fontaine. La classe était mixte. Il y avait trois ou quatre filles et les garçons étaient regroupés dans la salle. J’étais très contente et cela m’a bien préparé pour entrer à la Faculté de droit. A cette époque il y avait une ségrégation entre les garçons et les filles. On n’était pas habituées à être en compétition avec des garçons. On pensait qu’ils seraient toujours meilleurs. C’était une chose admise.

Au lycée, on nous posait la question « tu es pour les anglais ou pour les allemands ? ». Je répondais « , « je suis pour la France ». Cela m’avait estomaquée car j’étais d’une famille où l’on parlait de politique. Je lisais des journaux. On nous avait demandé, au cours privé, d’expliquer la façon dont nous avions vécu l’armistice. La vingtaine d’élèves n’en pensait absolument rien. Il n’y avait que moi. Le professeur était sidéré. Il a rouspété « vous n’avez pas la moindre idée sur votre patrie ! ». Mon devoir a été lu en classe. J’ai pensé être plus mûre qu’elles dans ce domaine, car j’étais un peu en retard dans d’autres.

Après quand j’ai voulu travailler, mon père n’était pas tellement d’accord. L’idée de mon père était qu’une femme devait se marier et c’est tout. Il n’avait jamais côtoyé de femmes qui travaillaient. Il disait « les études sont faites pour se cultiver, mais pas pour travailler », en parlant d’une femme car pour les garçons c’était autre chose. Je ne l’ai jamais écouté. J’ai eu l’exemple de ma mère et trouvait qu’elle était bien assez sous la coupe de mon père, notamment au niveau financier. Mon père était un homme de son époque. Plus tard il est devenu très content que je réussisse ma carrière. Au départ, il était presque choqué. Il a insisté pour que je fasse des études supérieures de droit. J’avais des idées un peu folles comme on peut en avoir à cet âge-là. Je voulais être diplomate. J’ai préparé un concours pour sciences-po et en même temps je voulais faire ma licence en droit. J’ai renoncé tout de suite à faire les deux. C’était impossible. Quelque chose ne m’avait pas plu à Sciences-Po. A ce moment-là les filles passaient un concours d’entrée et pas les garçons. Ils rentraient d’office avec leur bachot. Continuer ses études ne paraissait pas bizarre mais travailler après, vouloir être salariée était inhabituel pour une femme. J’ai eu ma licence complète en 1943-44. J’avais 23 ans.

L’occupation

Le monde étudiant pendant le conflit était un monde à part, un monde protégé. Dans une époque triste, c’était une époque très gaie pour les étudiants. Nous étions un groupe soudé de 8 personnes. À la fin de la guerre, avec une de mes amies, nous avons appris qu’un des nôtres était mort fusillé. Un autre était en liaison avec les anglais. Ces garçons assistaient aux cours. On avait beau être très amis, ils ne nous en ont jamais dit un mot. Nous n’avons jamais rien soupçonné de ce qu’ils pouvaient faire. Ils nous racontaient bien des choses mais cela ne me semblait pas extraordinaire, à savoir qu’ils avaient sauté en parachute. Il y avait à cette époque une résistance blanche et une résistance rouge qui se disputaient des armes. Ils nous racontaient ça au cours de pique-niques. Nous faisions des pique-niques avec seulement des haricots et de l’eau. Une fois nous avons oublié l’eau… Ça nous faisait rire.

Malgré cette insouciance c’était une période assez dure. Avec la radio officielle, nous ne savions pas grand-chose de ce qui se passait. La population était divisée d’un côté ou de l’autre et les familles se disputaient. Ma mère avait une amie qui recevait. Elle avait mis une pancarte à la porte du salon : « On ne parle pas politique ».

Les étudiants vivaient dans un vase clos. Cela nous semblait naturel. J’avais beaucoup d’amis à la Faculté. Nous avions des professeurs excellents. Nous allions au théâtre au moins deux fois par semaine. Nous nous recevions les uns les autres dans une ambiance très feutrée.

Paris était une ville affreusement triste. Il n’y avait presque plus de véhicules sauf les voitures allemandes. Quand j’ai passé certains examens de droit mon père m’amenait dans un restaurant pour que je mange un steak avant de les passer car la viande était contingentée à seulement deux fois par semaine. On m’a servi une énorme purée avec la viande dessous.

Nous avions des cousins qui nous envoyaient tous les mois un colis de la campagne. Un jour deux oies sont arrivées pour nous. Il fallait des autorisations. Mon père va à la gare, à l’espèce de douane négocier avec les allemands. Il revient désespéré parce qu’on lui avait pris une oie. Il en a parlé pendant des années. Les gens allaient à la campagne ou se faisaient porter des choses. Une amie voyageait gratuitement car son père était à la SNCF. Elle allait en Normandie tous les 15 jours et elle rapportait du beurre dans un chou.

Il y avait deux zones. Notre maison était à la campagne en zone libre mais il n’était pas question que l’on n’aille pas en vacances. Mon père avait une autorisation de circuler dans toute la France comme il vendait ses papiers pour les journaux mais nous n’avions pas le droit de traverser la ligne. Nous avons donc passé clandestinement la ligne de démarcation pour aller en vacances. Notre maison était à dix kilomètres de la "frontière". Les paysans se faisaient beaucoup d’argent avec ça. J’avais demandé ce que l’on risquait si les allemands nous prenaient. « Les femmes pas grand-chose. On vous refoulera. Mais il ne vaut mieux pas essayer avec les garçons en âge de faire leur service ».

Nous étions trois ma mère, ma sœur et moi. Mon frère n’était pas né. Nous nous rendons dans un certain village où nous couchons dans une auberge qui nous avait été indiquée. Les draps n’avaient pas été changés. Nous avions rendez-vous le lendemain avec la personne qui devait nous faire passer la ligne. Le lendemain, je suis prise d’un saignement de nez mais ça s’est calmé. Il fallait prendre l’autobus du village pour aller à l’endroit où le passeur nous attendait. Nous arrivons et il n’y avait que des soldats allemands dans l’autobus. Nous montons et on s’assoit près du conducteur qui nous dit tout haut « Alors, on vient passer la ligne ! ».Les allemands ont fait comme si ils ne comprenaient pas, mais j’ai eu peur. Ils ont beaucoup ri et je crois qu’ils s’en fichaient.

Nous arrivons à l’endroit désigné avec le passeur qui nous attendait dans une camionnette. Il s’agissait de traverser un champ avant d’arriver à un ruisseau qui était la ligne de démarcation. Ce champ était truffé de miradors et le passeur savait à quelles heures les soldats changeaient. Il nous dit « vous ne faites aucun bruit, nous allons passer. Vous vous mettez à quatre pattes et nous passerons à travers le blé ». Nous arrivons au ruisseau et jetons nos valises de l’autre côté. Nous nous sommes retrouvés à Montignac ou des cousins sont venus nous chercher.

Le passeur nous a raconté quelques histoires. La moitié du village où il habitait dénonçait l’autre moitié. Les allemands recevaient des quantités de lettres de dénonciations qu’ils mettaient au panier. Lui faisait son beurre en faisant passer des juifs. Il faisait passer de nombreuses personnes qui allaient après en Espagne. Il a fait passer des juifs cachés dans sa camionnette alors qu’il emmenait un cochon au marché. Il avait fait crier le cochon pour passer plus vite. Un jour un couple de juifs parisien étaient arrivés jusqu’au ruisseau avec pleins de choses, ils n’ont jamais osé passer. Ils sont rentrés à Paris.

Ces vacances se font finalement bien passées. Après, il n’y a plus eu de problème car il n’y avait plus qu’une zone occupée. Nous sommes alors allés à Bayonne chez des cousins. Il y avait un monde.... Nous étions beaucoup mieux en province qu’à Paris notamment pour la nourriture.

A la libération, j’ai vu des gens absolument hirsutes qui sortaient des bois. Ils étaient dans la clandestinité et en étaient sortis. Ils n’avaient pas l’allure de fils de bonnes familles.

Travail

Au moment de choisir entre sciences po et la Faculté de droit, je préférais sciences po mais je fais le droit car je ne pourrai pas suivre les deux. Après je m’en suis félicité. Avec mon diplôme de droit, j’attendais.

Avant sept ans, je voulais être aviatrice. J’en rêvais. A cette époque, on parlait beaucoup des femmes qui réussissaient là-dedans notamment Amelia Erhard. Pendant la Faculté de droit, nous ne pensions pas à l’avenir. Je ne me trouvais pas de vocation dans le sens qu’à peu près tout m’intéressait. Nous attendions que tout finisse. Au début de la guerre, nous pensions qu’elle durerait un an. Quand j’ai eu ma licence mon père m’a proposé de continuer pour le doctorat. Je lui ai répondu « , « je ne veux pas. Je suis à votre charge depuis trop longtemps. Je veux gagner ma vie ! ». Là, j’ai fait une très grosse bêtise car je refusais absolument que quelqu’un m’aide, par relation ou d’une autre manière. Et ça m’a coûté cher car je n’ai pas trouvé de poste qui m’intéresse vraiment avant 10 ans de travail.

Comme je n’avais jamais travaillé, je me suis effondrée à mon premier poste. Je pensais « C’est affreux la vie de bureau. Que vais-je faire là dedans ». Mes parents m’ont alors répondu « Tu ne t’imagines pas que tu vas continuer à t’amuser comme tout le temps ». Quand je changeais de situation, je retrouvais quelque chose dans les trois jours mais je n’en disais rien à mes parents. J’avais fait à la Faculté de droit beaucoup de choses qui m’intéressaient et j’avais l’ambition de continuer dans ce sens. Je ne voulais pas faire n’importe quoi. Je me suis retrouvée avec des gens sympathiques qui m’ont fait des quantités de promesses et comme j’étais toujours impatiente, je m’en allais.

Je trouvais du travail partout. J’ai travaillé chez un philatéliste, au service financier des magasins du Printemps, dans une société minière à deux reprises et aussi dans l’import export ce qui m’intéressait beaucoup. Pendant toute cette époque, j’avais le gîte et le couvert chez mes parents donc je ne m’occupais pas de tout des indemnités lors de mes changements de travail. Cet aspect pratique ne m’intéressait pas.

Je touchais des primes supplémentaires pour ma licence. Toute les fois que j’ai eu un travail qui m’intéressait il se passait quelque chose au bout de deux ans. Notamment dans une société minière ou j’officiais comme secrétaire de direction. Je faisais des affrètements et venais travailler le dimanche. On m’avait confié un dossier sur les dommages de guerre. C’était très délicat. Il s’agissait de se faire rembourser des wagons qui avaient été pulvérisés par des bombes à la frontière franco-belge. Je peine là-dessus pendant un long moment et je fais une estimation. Une fois faite, le chef de service la signe et je n’en entends plus parler. Deux mois plus tard, il m’appelle dans son bureau et me reproche de ne pas avoir truqué, gonflé les chiffres. « Mais monsieur, vous avez signé ! ». Entre temps le fils du directeur voulait ma place. Il n’était pas encore employé et le directeur ne savait pas comment me faire partir. Au lieu de discuter devant cette injustice, je suis partie de moi-même. On m’a payé ce qu’on me devait mais je n’ai eu aucune indemnité car j’avais démissionné. Il m’a fait un certificat très élogieux qui m’a ensuite servi pour les autres postes.

J’ai travaillé par la suite dans une petite entreprise d’import export dans le 10ème arrondissement. Le travail me plaisait beaucoup mais il y avait un inconvénient. La femme du patron qui travaillait avec son mari était jalouse de moi. Elle m’a fait une vie impossible. J’ai tenu bon parce que ça m’intéressait. Fatiguée, j’ai démissionné. Mon dernier poste, était aux pétroles d’Aquitaine, avant d’avoir une opportunité dans une entreprise où j’ai fait carrière entre 1955 et 1983, la MNEF : Mutuelle Nationale des Etudiants de France.

La Mutuelle

Jacques Antoine Gau, qui a été ensuite le plus jeunes député de France, m’a engagé à la MNEF suite à une annonce. Je me souviens d’avoir dit à ma mère « c’est un jeune homme mais je ne peux pas vous dire s’il a vingt ou trente ans ». Il avait beaucoup de prestance et d’aplomb. A ce moment-là la mutuelle des étudiants était tout à fait confondue avec l’UNEF (Union Nationale des Etudiants de France) qui était beaucoup plus politisée. J’ai passé quelques mois dans la même maison que l’UNEF dans une seule pièce où il y avait au moins 7 ou 8 personnes. On m’avait dit « nous sommes en train de déménager ». Au bout de trois mois, il était impossible de travailler dans une ambiance comme ça avec les gens de l’UNEF qui arrivaient, avec tous nos dossiers rangés dans une autre pièce et l’agitation incroyable qui y régnait. Nous avons donc déménagé place du Panthéon. Je me suis retrouvée comme dans mon temps d’étudiante et… nous étions entourés d’étudiants. Ce milieu me plaisait et je n’en suis jamais plus partie.

Pendant au moins 10 ans aucun de mes amis ne comprenait ce qu’était la mutuelle des étudiants « Ah , vous travaillez à l’UNEF. » « Non je travaille dans une mutuelle avec des statuts de mutuelle ». Je suis passée par tous les services mais avec la plus grande liberté. Je me suis occupée de beaucoup de choses. J’ai été chef du personnel et ce n’était pas toujours drôle. J’ai été responsable d’un service d’assurance, le service "accidents". J’ai toujours bénéficié de beaucoup de liberté car je travaillais beaucoup et personne n’avait envie de mon poste.

En principe tous les trois ans il y avait un renouvellement du bureau mais souvent cela pouvait être plus rapide par cooptation. Là, il faut savoir s’adapter aux personnalités car les habitudes n’étaient pas les mêmes, les opinions non plus. Cette diversité me plaisait. Le grand principe « on ne fait pas de politique » n’était pas respecté à la mutuelle.

Entre 55 et 68, je ne voyais rien de particulier du tout. Petit à petit, j’ai juste senti l’influence des syndicats mais j’ai constaté qu’ils ne faisaient rien. C’étaient des potiches. Tout le monde était classé. C’était soi-disant interdit. J’ai su par mon frère que j’étais classée comme modérée.

En 1968 la mutuelle a fait grève un mois. Tous les employés, moi y compris, nous sommes allés au bureau tous les jours pour ne rien faire. Certains se sont engagés. C’était une période très désagréable. Mon téléphone personnel était sur table d’écoute. Je pensais que dans l’ensemble ça finirait en queue de poisson. Les bizarreries de la MNEF ont commencé en 1968, mais je ne m’occupais pas du tout de la comptabilité. On a alors fait partir du jour au lendemain un chef comptable qui était là depuis des années. Mais on ne pensait pas réellement à ce que cela pouvait représenter.

Il y a eu de ces histoires. En 1968, certains étudiants étaient allés faire des entraînements à Cuba et ils avaient caché des armes dans la cave. Je savais uniquement qu’ils étaient allés à Cuba. Nous avons vu débarquer la DST : « Nous venons vérifier certaines choses ». Personne n’était au courant. Ils avaient un ordre de mission. Nous étions à ce moment-là dans le 14ème, dans une petite maison entière avec cave. Il y avait deux policiers. Ils demandent à voir la cave. Le concierge, « notre homme de confiance va vous montrer où c’est ». Il descend avec les policiers et remonte seul en s’étranglant d’indignation. Il était rouge comme un coq et a attrapé tous les membres du bureau « C’est honteux ! Vous ne m’avez pas dit ce qu’il y avait là-dedans. Je ne le savais pas ». Ils avaient trouvé des grenades et des armes. Cet homme se trouvait compromis et il n’y était pour rien. « Il fallait me le dire ! » surtout qu’il était un ancien de la guerre d’Espagne et ne serait jamais allé les dénoncer. Il était furieux qu’on ne lui ait pas fait confiance. Il n’y a pas eu de suite à cette histoire.

Nous avons fait la grève pendant un mois. Le président de la mutuelle à l’époque n’est pas reparu pendant un mois. Il était retourné dans son pays natal et attendait de voir comment ça allait tourner. Dans les salariés, il y avait quelques actifs et des neutres. Ma famille m’écoutait. J’étais un peu exaltée. J’ai cru que certaines choses dans les rapports humains allaient changer, que ça ne pouvait qu’aller mieux, mais je n’ai pas aimé la tournure que ça prenait. Je n’aurais jamais pensé que ça finisse comme cela. Beaucoup de gens avaient des très bons sentiments. Un jour, on a proposé de laisser la moitié de notre salaire mensuel pour la cause de je ne sais quoi. Tout le monde était d’accord, sauf une. Finalement c’est peut-être elle qui avait raison. J’ai une amie qui travaillait avec moi à la mutuelle, elle a pris fait et cause pour le mouvement mais avant tout autre chose elle est allée mettre ses bijoux dans un coffre à la banque, le même jour. Elle a eu par la suite une activité militante.

Le tournant de la MNEF

Le travail de la mutuelle était de gérer la sécurité sociale étudiante. C’était une entreprise en or. Sur le nombre d’étudiants qui versaient des cotisations, il y en avait même pas un dixième qui avait réellement un accident ou qui tombait malade. Il y avait énormément d’argent à gérer.

Le grand tournant de la MNEF s’est passé quand le chômage a commencé à pointer son nez. A ce moment-là les dirigeants administrateurs se sont trouvé un poste salarié à la mutuelle des étudiants. C’était la fin d’un principe. Le bureau des étudiants était composé de volontaires qui touchaient juste une petite indemnité de déplacement, presque rien, et qui poursuivaient leurs études. À partir de ce moment où ils ont eu l’idée de génie de se trouver un poste la catastrophe a commencé. Ils se votaient eux-mêmes des salaires de plus en plus élevés. Ils ne voulaient pas s’en aller. La dérive a commencé là. Il y avait un chantage constitué de faux bruits de couloir qui mettait les salariés dans une position désagréable. On nous disait « on ne peut pas joindre les deux bouts » et les salaires ne seront pas payés à la fin du mois. J’étais devenue la risée de ma famille parce que finalement j’étais toujours payée et il n’y avait rien. Pour gérer la sécu étudiante ils touchaient du régime général de la Sécurité Sociale des remises de gestion. Ces remises de gestion arrivaient toujours avec beaucoup de retard. Donc en effet à un certain moment, ils se trouvaient coincés et nous disaient que l’on ne toucherait peut être pas notre salaire à la fin du mois. On nous l’a dit pendant des années. Que faisaient-ils en attendant que l’argent rentre dans les caisses. Ils faisaient un emprunt à cette même Sécurité Sociale. C’était une gestion impossible.

Ils ont augmenté le nombre de postes et se sont accrochés. Naturellement au bout de trois ans, ils ne voulaient pas partir. Par un système de cooptation, ils se sont arrangés pour rester plus longtemps, pour faire venir des amis, des parents. Il y avait un personnel pléthorique qui ne paraissait pas, qui ne travaillait pas là. C’étaient des correspondants.

Quand je m’occupais de l’assurance, les étudiants ne voulaient pas mon poste, ni même y mettre leur nez. C’était une chance pour moi, car dans les années précédentes avant de m’occuper de l’assurance j’ai eu pas mal d’ennui car quand il y avait un changement de bureau, ils considéraient tout le personnel avec suspicion. Les nouveaux se disaient que le personnel avaient travaillé avec l’ex-président de bureau et que ce n’était pas exactement ce qu’ils voulaient. Sans le dire, ça se sentait. Il y avait beaucoup de choses comiques qui se passaient. C’était un endroit où je n’avais pas l’impression d’être salariée. Je restais exceptionnellement le dimanche. À 9 heures du soir, on me raccompagnait. On travaillait énormément dans un domaine qui me plaisait.

En 81 à l’arrivée de Mitterrand. Ils étaient tellement contents, heureux, qu’ils ont invité tout le personnel du bureau national à un grand cocktail. Ils nous ont reçus en nous félicitant individuellement d’avoir bien voté. Je leur ai répondu « vous ne savez absolument pas pour qui j’ai voté ». C’était incroyable pour une mutuelle qui se vante de ne pas faire de politique.

Le bureau d’aide psychologique

Dans les années 60, j’ai été déléguée un an au bureau d’aide psychologique qu’avait créée la MNEF. Pendant un an, avant d’avoir une adresse particulière, ce sont des volontaires médecins, spécialistes qui ont animé ce service. Il était destiné à tous les étudiants qui en éprouvaient le besoin. C’était une chose tout à fait nouvelle. Il s’agissait d’apporter des soutiens psychologiques ou psychiatriques à des étudiants qui avaient des difficultés légères pour poursuivre leurs études. Ces difficultés étaient d’ordre mentale. C’étaient généralement des étudiants brillants mais qui n’arrivaient pas à finir leurs études, quelque chose les bloquait. Une équipe avait été constituée avec un médecin responsable, d’une assistante sociale, des psychiatres ou psychologues. Comme je n’avais aucune connaissance médicale, je me suis occupée de la partie administrative. Ce n’était pas gai. J’avais pris mes précautions. J’avais accepté ce poste si je retrouvais plus tard celui que je quittais. Ca s’est bien passé au BAPU. Ils voulaient me garder mais je ne voulais plus y rester. Ce n’était pas drôle du tout. Le travail n’était pas tellement intéressant et c’est moi qui avais le premier choc. J’étais obligée d’essayer de donner des rendez-vous à des étudiants qui étaient paumés, qui n’en voulaient pas et qui d’ailleurs ne venaient pas à leur premier rendez-vous, à des étudiants et à leurs familles. Les médecins psychiatres étaient un milieu pour moi tout à fait nouveau, tout à fait farfelu et très gentil. J’ai poussé un "ouf" à la fin de l’année et j’ai retrouvé mon poste. Par la suite d’autres bureaux d’aides psychologiques se sont constitués.

Il y avait des choses délicates à gérer. Le bureau de la mutuelle savait que certains de ses membres allaient consulter l’aide psychologique. J’ai eu quelquefois des véritables petits commandos qui voulaient consulter des dossiers qui étaient fermés à clé. Ils attendaient. Ils venaient le samedi quand ils croyaient qu’il n’y avait personne mais ils n’ont pas eu les clés. Au bout d’un an, j’étais découragée car j’ai constaté que la psychiatrie ne servait à rien. Je n’ai pas vu en un an une personne guérir ou s’améliorer. Par la suite j’ai su que certains s’en étaient sorti après plusieurs années.

Certaines fois l’étudiant venait consulter et un autre jour son père et sa mère venait en se cachant du fils ou de la fille. Je voyais tout le monde avant la personne qui faisait le premier entretien. Elle devait déterminer où on allait l’adresser, au psychiatre ou au psychologue qui consultait là. La période des vacances était épouvantable. Nous ne pouvions pas fermer le bureau. C’était infernal. Je disais à ma famille « Qu’est ce que je fais ? Quand j’ai un étudiant déprimé, je lui donne du sucre ».

J’ai reçu des journalistes qui venaient faire des enquêtes et qui ont fait des articles qui ne rendaient pas compte de ce qui avait été dit. Il fallait surtout faire attention à ce que l’on dit avec eux car on recevait des coups de téléphone le lendemain de la parution de l’article, qui amenaient une quantité de gens ne relevant pas de ce bureau car nous ne traitions pas de la folie. Cela pouvait aller de quelqu’un qui se met à bégayer dans certaines circonstances à celui qui faisait une dépression. J’en ai vu un qui est parti sur les toits. Les psychiatres étaient très farfelus avec des idées très arrêtées. Ils ramenaient les cas à des schémas. Cette année m’a marquée.

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