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Sarcelles : Shérazade née en 1980

J’ai vu sa maîtresse. Elle m’a dit : il a « grave » progressé !

Aux Sablons, quand j’étais gamine, il n’y avait qu’une famille française de souche et encore ils étaient d’origine italienne

mardi 29 juin 2010, par Frederic Praud

Oui, je suis toujours une immigrée comme mon père. Mon père a toujours dit qu’il était un immigré. Je sais que je ne vais pas terminer ma vie ici. Je me sens bien, mais ce n’est pas ma place. Je suis française dans les papiers, comme je suis tunisienne dans les papiers. Mais peut-être parce qu’il n’est plus là, je suis comme mon père. Je ne veux pas finir comme lui. Une immigrée, un jour elle finit par retourner dans son pays. Finir la fin de ma vie à côté de mon père, c’est ça que je veux ; mon père est enterré en Tunisie. Je pense que sur la fin de sa vie, il a regretté d’être venu ici. Je pense qu’il a dû sentir qu’il allait partir et donc il nous disait : « j’ai vécu trente six ans, j’ai payé le loyer ; si j’avais acheté une maison, je serais bien aujourd’hui, ne fais pas cette erreur. Je me suis privé de ma famille ».

Sherazade

Je suis Tunisienne. Je suis née en 1980. J’ai un grand frère né en 1974, une sœur née en 1983, et l’autre frère en 1987. Mon père, né en 1949, est venu en France fin 69. Il s’est posé ici avec ma mère en 1972. Ma mère est née en 1945.

Relations familiales

Notre père nous racontait sa vie, mais il y a une période que mes parents ont tous les deux zappé. Nous les enfants, lui posions des questions mais ce n’était jamais la même version. Ma mère me disait qu’il s’était sauvé, qu’il était venu ici parce qu’il avait des soucis de famille. Mon père me disait qu’il s’était sauvé et qu’il s’était engagé dans l’armée. On ne sait pas trop.

Mon père ne savait pas quoi faire de sa vie en Tunisie. Il s’est engagé dans l’armée mais ce n’était, paraît-il, pas marrant. Le bateau était venu en France, je ne sais pas pourquoi, il en a profité pour se sauver. Pendant dix ans, il n’est pas revenu au pays. Nous sommes quatre enfants et aucun ne sait l’histoire. Mes deux frères, je crois, mais nous les filles… c’est ça les Arabes ! On ne dit pas tout aux filles, aux garçons si ! Je pense que mon grand frère sait !

Je n’ai pas demandé au grand-frère parce que, dans ma famille, on n’est pas très bavard. Cela vient de l’éducation que l’on a eue ! J’ai lu que les Juifs tunisiens sont arrivés massivement à Sarcelles en 1960 après l’indépendance de la Tunisie en 1956, mais ça, mes parents n’en ont pas parlés. Ils parlaient beaucoup de l’Indépendance. Ils étaient tous les deux de nationalité tunisienne. En 1986-87, ils ont demandé leur naturalisation. Lorsque les parents sont venus ici, ils ont gardé automatiquement leur nationalité. Les enfants ont la double nationalité. Ce n’est pas pareil qu’en Algérie.

Mon père est resté pendant dix ans en France avant de retourner en Tunisie. Il n’était alors plus recherché. S’il mettait les pieds sur le sol tunisien, il allait lui arriver des bricoles. Les Tunisiens ne pouvaient rien faire contre lui ici. Il avait une carte de séjour, pas de réfugié.

Mon père était vigile. Il sortait le soir à huit heures et revenait le lendemain matin à huit heures. Il était gardien de nuit à l’hôpital de Sarcelles. Il a fait ça pendant trente six ans. Mes cousins et cousines voyaient leur papa, leur maman, tout le temps. Nous, on ne voyait jamais notre père. Son seul jour de repos était le dimanche et il était ko. On n’a jamais vraiment passé de temps avec lui. Ma maman travaillait pour la mairie. Au départ elle travaillait dans les écoles et aujourd’hui elle travaille à la piscine de Sarcelles.

Jusqu’à sa mort, mon père ne s’est pas arrêté de travailler. Ce n’est pas qu’il ne voulait pas nous sortir, mais il préférait travailler comme un damné pour que l’on ait ce que l’on veut. Franchement, on a jamais manqué de rien… que de passer du temps avec lui. Mon père a travaillé trente six ans. Nous, il ne nous a jamais vu grandir. Mon père était super gentil. Il nous a poussés à avoir le bac. A partir du moment où on avait le bac, on faisait ce que l’on voulait après ; continuer, arrêter.

La Tunisie

Nous sommes allés en Tunisie en 1991 pour la première fois. J’avais onze ans. J’ai toujours voulu connaître ma famille et quand je suis partie là-bas, ça été une claque. Les cousins n’ont pas le même mode de vie, pas la même éducation, on ne parlait pas bien la langue. On comprenait, mais on ne savait pas répondre. Ma grand-mère ne disait pas un mot de français. C’était l’arabe.

J’ai été surprise par l’odeur. Il y avait une odeur différente. On est d’abord descendu à Tunis. Maintenant, on descend dans une autre ville. Il y avait une odeur d’égouts qui remontait, d’eau croupie et puis la chaleur… tu ne sais pas d’où elle sort ! Je n’avais pas envie de rester là-bas. Non, catégorique ! Seulement « Club Med » les vacances. On n’est pas chez soi, on ne connaît pas les gens. Plus tard, j’aimais bien vers seize, dix sept ans, parce que je ne voyais que le bon côté : les vacances, le soleil, la plage. Ils se la coulent douce, ce n’est pas comme ici ! Je vois la différence. Je voyais les gens pépères. Mon père travaillait comme un chien, toute l’année… et je voyais les gens en Tunisie travailler de sept heures à midi du 1er juillet au 31 août. Dans le tourisme et l’hôtellerie, c’est différent. De toute façon, le tourisme en Tunisie, depuis deux ans, est mort à cause des attentats. La Tunisie, à part les bâtiments que la France a laissés, efface toute trace de la France. Tunis a gardé les noms des rues, mais pas dans les petites villes comme Bizerte, Sousse.

La Tunisie, ce n’est pas la même vie. Aujourd’hui, j’ai vingt-six ans. Ici, on est des Arabes, là-bas, on est des Français. On nous appelle des « chez nous là-bas » ! Parce qu’à chaque fois que l’on va en Tunisie, on dit : « chez nous, on a du coca ». Du coup, on est les « chez nous là-bas » ! Ils pensaient qu’ici, on avait la belle vie : on habite en France donc on est riche, on n’a pas besoin de travaille !

La jeunesse des parents

Mon père m’a raconté les bêtises qu’il a faites quand il était jeune en Tunisie. Il nous racontait ses bêtises, comment il se sauvait pour aller boire parce que c’était interdit, comment il allait en boîte. Il a arrêté l’école en troisième. Ma mère est allée jusqu’au bac. Mais quand elle est venue ici, elle est restée à élever mon frère. Elle faisait des ménages.

Ma grand-mère s’est mariée très jeune avec mon grand-père. Les femmes ne devaient pas faire ci, les femmes ne devaient pas faire ça. Mon père est parti à douze, treize ans vivre chez mon oncle, car il ne s’entendait pas très bien avec sa mère. Mon grand-père est mort en 1989. Il n’était pas très très dur. Il laissait ses filles sortir. Ma tante a eu un copain à dix-sept, dix-huit ans. Elle allait au cinéma avec lui. On avait la liberté, mais il y avait toujours quelqu’un qui épiait pour raconter à la famille. Aujourd’hui, quand je sors en Tunisie, on a une liberté totale parce qu’il y a un contrôle des uns par rapport aux autres. C’est un contrôle social. C’est le plus lourd et le plus efficace.

Les études, avoir le bac

Les jeunes qui veulent arrêter maintenant, franchement… ça m’énerve ! J’ai vu des gens dire : « moi, j’ai arrêté l’école en troisième ». Mon père s’est toujours bouffé les dix doigts d’avoir arrêté l’école en troisième, parce que, lui, il a fait un travail de forçat ! Il était payé une misère. Il a vu des trucs… « A partir du moment où vous avez le bac, faites ce que vous avez envie de faire, je m’en fous. Vous avez eu le bac, c’est le principal ». A seize ans, il nous a fait travailler l’été. Je n’étais pas forcée. Il voulait simplement qu’on apprenne la valeur de l’argent, pour que l’on soit moins dépendants, mon frère et moi. C’était notre argent. Il ne prenait pas un centime dedans : « c’est pour vous… Regardez ce que cela vaut ».

Générations différentes

On a beau raconter « moi mon père, moi mon père », les jeunes d’aujourd’hui ont une vie différente. « Mon père, il a un pavillon. Ton père, il a un pavillon. Nous non ». On va leur dire : « Si tu ne travailles pas bien à l’école, ton père, regarde comme il travaille comme un chien ».

Il y a une différence entre ma génération et leur génération. On avait plus conscience des conditions de vie de nos parents, parce que nous avons toujours habité dans un HLM. J’ai toujours vu mon père travailler pour payer son loyer. J’étais aux Sablons. Là, je suis à la COOP. Je n’ai pas de pavillon. Quand je vois les types raconter leur vie, le week-end, avec leurs parents, nous, on ne l’a jamais eu. Les vacances, moi je les ai eu à onze ans en Tunisie, après je n’ai jamais passé du temps avec mes parents en week-end pour sortir.

A seize ans ou dix-sept ans, je partais toute seule en Tunisie. J’allais voir ma famille ou je louais une maison. Dans la famille de mon père, on ne disait trop rien, mais c’était mal vu. « Comment laisse-t-on descendre une fille toute seule à seize ans ! Elle va prendre l’avion… On ne sait pas ce qu’elle va faire ! » ; Là il n’y avait personne pour dire : « J’ai vu ta fille faire ci ou ça ! ». Donc c’était mal vu.

Mon père est de Bizerte, et a acheté une maison à Sousse à quatre cents kilomètres. Il entendait : « Comment se fait-il que tu laisses ta gamine toute seule chez elle, personne ne peut la surveiller !... » ; sans compter qu’il y a eu des problèmes au mariage de mes parents parce que mon père était d’une famille haut placée et ma mère, non. Mon père a épousé cette dame là, ce n’était pas bien, et en plus, plus âgée ! Nous, on était normales. Nous avons senti tout cela au décès de mon père.

Escalade de la violence à Sarcelles

Mes plus anciens souvenirs, c’est l’été. On avait le droit de descendre jouer en bas mais pas de dépasser la dernière marche. Mon frère avait quatorze ans et l’autre six ans de plus que moi. On était en 1989-90, en plein dans les problèmes de cité quand il y a eu les morts. Mon père devait pouvoir nous surveiller de la fenêtre. Les garçons pouvaient aller plus loin mais après il y a eu des clashs. Ce frère a été éloigné vite fait de la cité. Mon père l’empêchait de sortir, l’envoyait à Paris ou chez un oncle. Il ne le laissait pas dans les environs. Il avait été un bon garçon jusqu’à son arrivée à Rousseau où il y avait le racket. On voyait les grands, un peu plus grands que mon frère. Il a ensuite suivi les mauvais. Nous, à huit ans, on a vu la dérive de notre frère. C’est lui qui a choisi. Il a arrêté l’école vite. Après mon père a décidé : « tu restes pas ici ! ». Il fallait le sortir de là. Il a travaillé très tôt. Il a aidé mes parents.

Je suis toujours très bien avec des gens plus grands que moi. Je voyais, j’entendais toujours, les conversations des plus grands. On habitait au cœur des Sablons on était boulevard Montaigne. Dans le quartier, les garçons pouvaient ne pas s’apprécier entre eux, mais dès qu’il y avait une embrouille avec les autres quartiers, ils étaient les meilleurs amis du monde et ils allaient se battre les uns contre les autres.

Mon frère sortait avec une fille majeure. J’avais six ans de moins. On arrivait à la cité rose, on descendait de voiture. A l’époque, les voitures avaient des fenêtres avec les vitres teintées, je m’en rappellerai toujours. Le mec a baissé la fenêtre, et a tiré sur un autre. J’ai juste entendu le coup de feu et nous, nous sommes partis en courant. J’étais choquée ! Moi, après, je n’ai pas réalisé… comme dans les films. Je m’en souviens jusqu’à maintenant ! Le jeune boy qui a pris une balle perdue aux Sablons dans les années 1990-95, descendait acheter le pain. Ils lui ont tiré dessus. Ils l’ont confondu avec un autre.

Après je pense qu’ils ont un peu trop sali le quartier. Je sais que moi, mes parents n’ont jamais eu de problèmes. Les voisins, ça fait des années, n’ont jamais eu de problèmes. Après c’était des jeunes, c’est bête… c’était entre eux, c’était leur truc. C’est vrai qu’il y a eu des accidents comme le jeune qui est mort. Il n’aurait pas dû mourir, mais ils en font trop : Sarcelles ! Sarcelles ! Sarcelles ! Sablons ! Sablons ! Sablons !

Attitude de quartier

Les jeunes restaient dehors jusqu’à deux ou trois heures du matin. Les adultes étaient obligés de ramasser les canettes derrière, notamment ceux qui habitaient en bas ; si les autres étaient un peu éméchés, il fallait qu’ils ne disent rien. Mais dans mon immeuble Boulevard Montaigne, c’était les grands qui buvaient, qui crachaient, qui fumaient. Mon père leur disait souvent : « oui…les mecs …buvez, fumez, mais pas ici quoi ! ». Et après ils sortaient. C’était pas par peur de mon père, parce qu’il n’est pas arrivé en disant : « qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes chiants ! »,
« Vas-y, S.V.P. il y a mon fils, il y a ma fille ». Il suffit de leur dire, après voilà. Ce n’est pas la peine de leur aboyer dessus. Il leur parlait comme à des êtres humains. Quand on partait en vacances, mon père leur demandait : « Vous surveillez la maison ! ». On n’a jamais eu de problèmes, alors qu’il y avait des cambriolages.

Il y a eu une période où la police était interdite par les jeunes. Elle ne rentrait pas dans la cité. Je ne me souviens pas d’altercation dans ma cité, de grosses altercations en bas de chez moi. Il y avait auparavant un arrêt de bus aux Sablons en face de mon immeuble. Ils l’ont tellement caillassé de pierres, qu’à un moment, ils l’ont enlevé. Mais la police n’entrait pas. Elle tournait, mais elle n’avait pas le droit de descendre et de marcher dans la cité.

Adolescente à Sarcelles

A cette époque sincèrement je m’en foutais. J’avais d’autres préoccupations. A quatorze, quinze ans, je voulais trouver ma voie vite, non pas pour aider mes parents, mais je ne voulais pas finir comme mon père. J’aimais bien rester chez moi. On n’a jamais manqué de rien. On voulait, vêtements, jeux dernier cri, on les avait. Soit on était chez moi, soit quand j’ai eu le droit, j’étais avec mes copines. On n’a jamais traîné dans la cité. On écoutait beaucoup la musique.

Mon père, pour un Arabe, était plutôt cool, mais il ne voulait pas que l’on traîne dans la cité. Comme il était vigile à l’hôpital, il a vu beaucoup de jeunes filles avorter, de jeunes drogués. Il avait peur que l’on termine comme ça. Mon père ne laissait pas faire et ensuite il expliquait. Notre père nous a toujours pris pour des gamines, surtout nous les filles. Il n’avait pas vu que l’on avait grandi.

Sortir de Sarcelles

En 1995 je commençais à sortir au cinéma, à Saint-Denis, à faire les boutiques à Châtelet. Mais il fallait être rentré à la maison avant le coucher du soleil. Il me donnait un peu d’argent. Après il demandait ce qu’on faisait, avec qui on était, comment on était. Pour ma part, mon père nous a fait confiance parce que : « tu ne dépasses pas six heures ! », six heures cinq on était là ! Souvent des parents nous accompagnaient, jetaient un œil. Après on a grandi. Quand j’ai eu seize, dix sept ans il s’est dit : « tiens ! Elle n’a pas fait de conneries quand elle était stupide. Ce n‘est peut-être pas maintenant qu’elle va les faire ». On a toujours eu peur de décevoir mon père.

On allait au forum des Cholettes quand on était plus jeunes, parce qu’il y avait le spectacle de Noël, les cadeaux. Sinon on n’y allait pas. Ce n’était pas notre quartier. On n’était pas tourné vers Sarcelles, mais plutôt du côté du RER pour aller à Paris et franchement je ne regrette pas.

Ma mère a mis pendant un certain temps sa vie de femme entre parenthèse pour s’occuper de ses enfants, en profiter. J’ai mal au cœur quand je me dis, mes parents n’ont pas fait ça, et pas parce qu’ils ne le voulaient pas. Mon père est mort après trente six ans de vie ici. Il n’a pas profité de ses enfants, de sa retraite, de sa maison. Sincèrement, ça me fout la rage, parce qu’il n’a fait que travailler ! Je suis fière de mon père, mais je suis sûre que je ne compte pas avoir la même vie que lui ! On n’a manqué de rien mais je préfère manquer de certaines choses et m’occuper de mon mari, mes enfants.

Mon mari

J’ai rencontré mon mari au bled. C’est vrai, c’est un blédard, il n’y a pas d’autre mot. Mes parents sont d’origine bizertine mais mon père a acheté une maison à Sousse. Je l’ai rencontré à Bizerte quand je suis partie voir la famille !

En venant à Sarcelles, il s’est mangé une claque comme il ne s’en était jamais mangé de sa vie ! Je suis allé le chercher à Orly. J’avais beau lui dire que c’était différent, il n’avait pas compris. Il était dégoûté par la pollution ! Au départ, on a vécu chez ma mère aux Sablons. Ensuite, on a pris un appartement à La Coop. Cela fait maintenant trois mois. Il a vu le monde du travail. Il a vu qu’ici la vie était différente. Tu travailles beaucoup pour une paye de misère qui part aussi vite qu’elle est arrivée ! Tu n’as pas de plage, et tu n’as pas le beau temps. Ici, tu n’as pas d’amis… parce qu’en Tunisie à trois heures du matin, on peut trouver cent cinquante amis ! Ici c’est un peu plus dur… A cette heure là, on ne trouve que les flics ! Donc, quand il est venu, il a vu que je ne lui avais pas menti, que ce que je lui avais dit, ce n’était pas pour l’embêter. C’était vrai. Je me suis marié religieusement en Tunisie l’année dernière. Ça fait six ans que je le connais. Il restait là-bas. Il travaille dans le tourisme. Il est venu une fois son BTS obtenu.

Racisme et agressions

Dès qu’il est arrivé, il s’est mangé du racisme en pleine face à Sarcelles ! Je l’avais inscrit à l’ANPE, qui lui avait donné une offre d’emploi. Le monsieur lui avait dit : « rendez-vous à neuf heures à Jussieu ». Le directeur s’est fait passer pour un serveur et lui a dit que le directeur n’était pas là, que ce n’était pas grave, on le rappellerait. On est parti se plaindre à l’ANPE. Il paraît que ce n’est pas le premier coup que ce directeur a fait. Il a pris des noirs, des blacks, ce n’est pas très français non plus. C’était selon la tête !

Je ne me rappelle pas de racisme dans le primaire. J’allais chercher mon petit frère en maternelle et on passait devant une balançoire pas loin de chez moi. On s’arrêtait toujours à la balançoire et au toboggan avec mon petit frère. Un monsieur nous a dit : « qu’est-ce que vous faites là ! Rentrez chez vous, bande de sales arabes !...de sales métèques ! ». Il avait une carabine, il nous coursait avec ! Véridique ! Je me suis faite traitée de sale arabe, je m’en fous ! Une fois j’allais aux Flanades, j’étais habillée trop en garçon, jogging… il y avait une dame, elle devait avoir quarante ans, je marchais derrière elle, plutôt vite ; elle a pris son sac pour le protéger ! Elle a fait ça !

Dimanche, je suis allée au marché de Sarcelles. J’étais en retrait. Anaïs devait aller voir les vêtements, elle est partie avec son père. Je leur ai dit : « Je vous attends là avec les sacs ». Il y avait trois mecs, un Africain et deux autres. Il faisait chaud dimanche à midi. L’autre revient avec dans sa bouche un MP3, il n’a pas pu choper les écouteurs, il est passé à côté de moi et les deux autres sont partis…

Il y a un an, j’étais à l’arrêt de bus le cimetière en hiver. Ils étaient tout petits ! J’étais assise à l’arrêt de bus, j’avais mon MP3. Le petit m’a regardé, il m’a demandé l’heure. Je lui ai donné :
« Maintenant tu va me donner ton MP3 !
- Tu parles à qui ?
- Je parle à toi !
- qu’est-ce tu me veux ?
- Tu vas me donner ton MP3 … on est trois…
- Mais t’arrive même pas à mes genoux…Tu veux quoi ?...
- Sinon on va te fracasser…
- Prends tes copains et dégage sinon je vais te gifler. »

Et ce n’étaient pas des Français ! Une fois ma sœur s’est fait voler son portable. C’était un Français. Mais il y a plus d’agressions sur les femmes.

Je n’ai jamais vraiment trainé aux Sablons. J’ai grandi, j’y ai fait de belles rencontres. Nafia, une amie qui n’est pas de mes origines, pas française non plus. On apprend les coutumes et puis c’est bien… Les Chardo, c’est différent. On fait beaucoup d’animation pour les jeunes parce que nous on n’en a pas eu.

Pure souche…

Les gens d’origine française ont des activités : la bibliothèque, le sport. Ma sœur, sa fille fait du cheval à Maffliers dans le 95, toutes ses copines sont des Françaises. Deux viennent de Sarcelles et sont à l’école Ste Thérèse.

Aux Sablons, quand j’étais gamine, il n’y avait qu’une famille française de souche et encore ils étaient d’origine italienne. Le reste, c’étaient des noirs et des Arabes. Les Chaldéens sont arrivés ces six dernières années. Aux Chardo, c’est 90 % de Chaldéens. Les mêmes viennent au centre d’animation. Parmi les grands, il doit y avoir un Français dans le lot. Après, c’est des Chaldéens, des Arabes et des noirs. Les jeunes d’origine française ne veulent peut-être pas se mélanger. Les parents n’acceptent pas non plus. Il y a des habitants d’origine française ici. Il y avait deux familles aux Sablons. Cyril et Jessica Moreau. Il y avait des noirs, des Arabes, des Juifs, après je ne m’en rappelle pas franchement. A l’époque où c’était la merde à Sarcelles, beaucoup d’origine française ont déménagé. C’était plus facile de rester pour un Arabe ou un noir, que pour un Français.

Immigrée

Oui, je suis toujours une immigrée comme mon père. Mon père a toujours dit qu’il était un immigré. Je sais que je ne vais pas terminer ma vie ici. Je me sens bien, mais ce n’est pas ma place. Je suis française dans les papiers, comme je suis tunisienne dans les papiers. Mais peut-être parce qu’il n’est plus là, je suis comme mon père. Je ne veux pas finir comme lui. Une immigrée, un jour elle finit par retourner dans son pays. Finir la fin de ma vie à côté de mon père, c’est ça que je veux ; mon père est enterré en Tunisie. Je pense que sur la fin de sa vie, il a regretté d’être venu ici. Je pense qu’il a dû sentir qu’il allait partir et donc il nous disait : « j’ai vécu trente six ans, j’ai payé le loyer ; si j’avais acheté une maison, je serais bien aujourd’hui, ne fais pas cette erreur. Je me suis privé de ma famille ».

Ma mère

Quand mon père est mort, j’avais vingt trois ans. Il ne pensait qu’à travailler. Ma mère, elle finit, elle attend sa retraite. Nous, c’est compliqué parce que l’on n’a pas trop de famille… les enfants, c’est la famille. Elle a encore sa sœur mais il ne lui reste qu’elle. Je ne veux pas qu’elle finisse comme mon père ; quand mon père est décédé, j’ai vu la tristesse de ma mère de le voir dans un cercueil et qu’on l’envoie là-bas. Je ne sais pas comment expliquer, mais elle ne veut pas repartir de notre quartier comme il est parti. Elle veut finir ses jours là-bas, parce qu’elle a vu la galère de mon père, quand il est décédé, la galère pour les papiers. Il est mort un samedi, il n’est parti en Tunisie que le mercredi. Entre temps, il a « dormi » à la maison. C’est choquant quand même. Moi, c’est pareil, je ne veux pas vivre ce que mon père a subi.

Ici et là-bas

Mes enfants seront ce qu’ils voudront, Français ou Tunisiens, comme ils voudront. Mon père n’a pas été très dur dans la religion, on la respectait. Mais mes enfants seront ce qu’ils voudront. Je pense, le père ne sera pas d’accord. J’ai les deux points de vue. Mon mari vient d’arriver donc il sera peut-être contre. « Tu as envie d’être Français, d’avoir ta nationalité française, et descendre au bled que pendant les vacances…hé bien ! Fais ta vie… Tu as envie de vivre en Tunisie, c’est ton choix ce n’est pas ma vie, c’est la tienne ».

Je ne connais rien de plus que Sarcelles et le bled, mais c’est peut-être différent parce que j’ai vu mon père partir. Mon frère, c’est l’inverse. Mon petit frère, le dernier, c’est ici son pays. La Tunisie, il la rejette totalement parce qu’il a ses amis ici, parce qu’il a ses études, parce que mon père est enterré là-bas, et ça lui rappelle de mauvais souvenirs. Mon frère, dès sa plus jeune enfance a refusé son pays. C’est sérieux, il ne peut pas ! Il ne part jamais en vacances en Tunisie. Mes enfants se sentent français.

Les petits boulots et l’animation

Je suis sorti la première fois de France avec l’école. J’ai vu la première fois la mer avec le local d’animation. Je n’ai jamais visité la France. Je n’ai pas eu une sale vie. J’allais en Tunisie un an sur deux parce qu’il fallait économiser. Mes petits boulots d’été, c’était plagiste à la piscine de Sarcelles, j’ai fait des petits trucs à la mairie, j’ai fait des ménages à Paris. Pas des trucs extra, mais je suis fière de moi. Par rapport à ces petits jeunes qui ne veulent rien faire, ça, ça me fout la rage !

Ce qui m’a menée à être animatrice aux Chardo, c’est que je ne trouvais pas de boulot. J’avais une grosse déprime à la suite du décès de mon père, et ma mère connaissait bien Gaël. J’ai eu mon entretien. Je faisais du soutien scolaire au début. Après ça été les mercredis, parce que j’ai trouvé ma voie. J’ai toujours adoré les enfants, mais à Sarcelles je ne suis jamais allée dans les maisons de quartiers, je ne connaissais pas. Là je me sens bien. Je suis la seule rebeu, avec une Chaldéenne, et un Sénégalais. Il y a un Français. Il n’y a pas d’unité ethnique, c’est multiculturel dans notre équipe, c’est ce qui fait la réussite. Quand les enfants viennent, ils le sentent bien. Ils voient tout le monde. Si vous venez dans une ambiance où les gens sont tous tendus, on ne va pas être très à l’aise.

Avant il n’y avait que des garçons, que des noirs dans ce centre d’animation. Quand j’ai dit à mes parents : « je vais travailler ici », ils ont flippé. On a trouvé notre vocation. On est jeunes, on a eu chacun un passé différent et on est bien ici même, avec les jeunes, les plus vieux que nous. Ils nous ont acceptés. Ils nous respectent. Les plus grands, les plus durs, sont protecteurs avec les petits. Avant, je me disais le petit Joseph, il va avec tout le monde, il surveille. Ça c’est des points positifs de Sarcelles.

Education

Je viens des Sablons où j’ai vécu vingt-six ans. Je suis arrivée à COOP dernièrement. C’est vrai que je suis un peu âgée, mais les jeunes « stupides » c’est : « bonjour Madame, ça va madame ? ». Je ne les connais pas. « Tu veux qu’on t’aide à faire les courses ? ». Au départ, ils me tutoient, après ils me vouvoient pour montrer qu’il y a une évolution entre les quartiers. Je leur dis : « je viens des Sablons ». Ils s’en foutent. Je ne les embête pas, je suis souriante. Des jeunes se réunissent surtout le soir ; derrière, il y a de la verdure. Avant il y avait un parc, un toboggan avec des balançoires. A chaque fois que je passe, je vais chercher mes enfants, je vois les jeunes… bon, ils fument leur joint. Il n’y a pas de problèmes, c’est toujours « bonjour. Bonsoir Madame ». C’est ça qui fait évoluer Sarcelles.

Avant, tu étais une mère de famille mais tu réfléchissais à deux fois. Tanguy, je le connaissais. Il était en train de taper un gamin parce qu’il lui avait dit une grossièreté sur sa mère. Je lui ai dit : « Arrête tu vas lui faire mal », il me dit « oui ! ». Il est jeune, on a discuté comme ça. Ils sont respectueux, chose, qu’il n’y avait pas il y a dix ans.

Mon père a travaillé toute sa vie, mais on avait quand même peur de lui. On savait qu’il ne fallait pas sortir le soir parce qu’il pouvait débarquer pour voir si on était à la maison. On n’était pas si paumés que cela. On n’avait peut-être pas le père avec nous, mais on savait qu’il y avait quelqu’un derrière. Les jeunes, ne parlons pas de la génération de mon frère de vingt ans ans, ils n’ont pas ça. Le père travaille toute la journée, la mère c’est pareil, ils sont livrés à eux-mêmes. Après il n’y a personne pour leur dire « tu sais l’école… ». Une fois qu’ils ont pris la mauvaise pente, on peut leur dire A+B, rien ne changera. Je me rappelle quand j’étais jeune, mon père me disait : « l’école, l’école, l’école », ça ne rentrait pas, ce n’était pas grave. Quand tu tombes sur un mur…

Au collège Victor Hugo comme ils éduquent leurs enfants, ça fait flipper ! On appelle pour dire tel enfant ne s’est pas présenté à huit heures trente : « Mais j’en sais rien, moi je m’en fous de ce qu’il fait mon enfant. OK ! ». Je travaille encore là-bas. Les parents lâchent. Il y a des parents : « merci, c’est gentil », l’autre, il est limite « tu me fais chier ! ». Là, c’est toutes les races. Les parents y sont pour quelque chose. Il y a aussi la facilité.

Créer du tissu social

À Sarcelles, il faut créer beaucoup plus de choses pour que les gens puissent se rencontrer, discuter entre jeunes, adultes et personnes âgées. Parce que les personnes âgées ont cette sagesse, ce savoir et cette maturité qui fait qu’il faut les écouter. Il y a tout un enseignement derrière.

Je parle parce que j’ai vu mon grand frère, c’était pareil. Tant que tu n’as pas vu, que tu n’as pas goûté à la merde de tes propres yeux, tu n’y crois pas ! Tu as beau dire dans toutes les langues… Un exemple : un jeune, il va m’écouter, ça rentre par là, ça sort par là. Tant qu’il n’a pas buté dans le mur, tant qu’il n’a pas fait sa propre expérience, il ne va pas le comprendre. Il va dire : « ouais, c’est qu’une mytho, regarde où est-ce qu’elle est ! ». Il faudrait gifler certains petits ici, leur dire qu’il faut se réveiller. Il y a maman, il y a papa, la vie est belle, pépère, je suis nourri, logé ! Ils croient que leur avenir est assuré. Moi je leur dis : « Ton père et ta mère ils vont mourir…qui est-ce qui va te nourrir ? ». Ce sont des handicapés ! Il y a toujours papa et maman derrière. Ils vont trouver à manger le soir. Ils ont des affaires propres, bien repassées. Pourquoi, ils n’aiment pas aller à l’école ? Il y a trop de passivité. Il n’y a pas de papa qui va venir pour dire : « il mérite un B et pas un D ».

J’ai vingt-six ans, je n’ai que le bac. Je suis arrivée ici. C’est en travaillant, en touchant à tout et n’importe quoi, que l’on trouve sa voie. Maintenant, c’est « passage ….dégage ! ». On te fait passer le maximum de classes jusqu’à l’âge de seize ans. La porte, elle est là. On a des petits, ils ne savent ni lire ni écrire. On a beau leur dire, on a beau leur expliquer que ce n’est pas pour les rabaisser : « on ne te traite pas d’imbécile. Est-ce que tu as conscience de ce qui t’arrive là ? ». L’école a changé. Ce sont des filles et des garçons de CM1, CM2, toutes origines. C’est simplement pour les aider à faire leurs devoirs.

Un exemple, un petit qui ne savait ni lire, ni écrire quasiment, il est en CLIS. Ce petit là, on l’a tellement rabaissé qu’il s’est renfermé. Quand il le fallait, on lui criait dessus. « Réveilles toi, mets-toi dedans ! ». Maintenant, il a avancé. J’ai vu sa maîtresse. Elle m’a dit : il a « grave » progressé !

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