ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Sarcelles : Cheik Bathily né en 1982

Je joue le rôle de son père, parce que son père, il ne peut pas ;

Le fléau ce n’est pas la drogue, c’est se faire rapidement de l‘argent.

lundi 5 juillet 2010, par Frederic Praud

Aujourd’hui, il y a des choses que je ferais, d’autres que je ne ferais pas. Tout le monde est conscient. T’es tout le temps dans l’amusement après, t’es trop grave. C’est ça le problème. Chez moi je me cachais. Mes frères, eux aussi ils ont fait des conneries. Ils veulent pas que je fasse la même chose. Si je me marie et que j’ai des enfants, moi aussi je leur ferais la morale...

Nos parents, quand on fout la merde, ils nous disent toujours : « c’est pour vous qu’on a trimé ! » ; ils ne restent ici que pour les enfants. Quand tu les vois là-bas, tu ne les reconnais plus. Ils sont toujours dehors, ils ne sont jamais à la maison. Ici, ils sont toujours à la maison...

Cheik Bathily

Je suis né en 1982 au Mali, à Ségou, la deuxième ville du Mali, de l’ethnie bambara. Je viens de la communauté où l’on parle bambara. Les Peuls sont des Sénégalais venus au Mali. Il y a aussi les Sarakolé que l’on appelle aussi Soninké.

Un village malien

Je suis arrivé en France à l’âge de huit ans. J’ai quelques souvenirs du Mali. Le Mali que j’ai gardé dans mon souvenir, c’est le village ! On allait aux champs ramasser les mangues, les maïs. Mes parents n’étaient pas agriculteurs, mais comme ma famille était au village, je passais plus de vacances là-bas à récolter, tout ça. Mon père avait un champ, c’est pour ça. Là-bas, il y avait les grands-mères, tout le monde au village. Tout le monde est resté au village, sauf mes frères et sœurs qui sont ici. C’est moi le dernier.

L’ancien au Mali

Un ancien au Mali, il ne faut pas l’embêter. Là-bas ce n’est pas comme ici : on peut envoyer n’importe qui. Même si tu ne connais pas, tu y vas quand même. Quand il y a un problème, ce sont les anciens qui le règlent. Le jeune écoute l’ancien, c’est obligé ! Il n’y a pas le choix !

La place du français

A l’école là-bas, on parlait français. On ne parlait pas bambara... Les instituteurs parlaient en français. Quand je suis venu ici, je parlais déjà français. Il n’y a pas eu un grand problème de langue.

Papa à Sarcelles

Je suis arrivé ici avec toute ma famille parce que ma mère, elle, est restée là-bas. Elle n’aime pas ici. Elle habitait ici, mais après elle est retournée là-bas. Elle ne voulait plus revenir ici. Elle était enceinte de moi. Elle a accouché là-bas. Mon père s’est occupé de nous à Sarcelles. Je suis arrivé avec mon père et un de mes frères. Mes frères et sœurs étaient déjà ici. Ils sont tous nés ici, sauf moi le dernier.

Maman au Mali

Ma maman est restée au Mali. Mon père est décédé et ma mère a soixante dix ans. Elle est née en 1935-36. Mon père avait fait la guerre. Il était tirailleur pendant la guerre 1939-45. Il a fait partie des indigènes. Il nous a raconté… de temps en temps. Je voyais les papiers qui venaient à la maison. Il faisait partie des anciens combattants. Mais moi, je ne connais pas tout son parcours.

Peu de dialogue avec les parents

Nous, on ne parle pas beaucoup avec nos parents ! Ils ne nous expliquent pas. Chez nous, on parle plus avec nos mères qu’avec nos papas. Les papas, c’est plus quand ça ne va pas ! Moi, j’étais petit, je ne pensais pas à tout ça. Je sais que je peux avoir son parcours militaire. Mon père est décédé il y a six ans.

Arrivée en France

Quand je suis arrivé en France à l’aéroport, il neigeait… J’étais venu en short, après je me suis rhabillé ! Mon père, comme il était fatigué du voyage, a dit : « vous ne sortez pas ! ». Il a fermé à clé. Mon frère et moi, on n’avait jamais vu la neige. Quand il dormait, on a pris les clés, on a ouvert la porte…on est parti juste devant la maison. Il nous a cherchés. Il nous a tapés ce jour là ! Je me rappelle… je n’ai pas oublié. Normal.
J’habitais allée Bruyères.

Le blédard

Je suis arrivé en cours d’année en décembre. Ils disent le blédard, l’Africain, comme tout le monde. Ils m’ont accepté tout de suite, normal. Je suis resté six mois dans une classe de non-francophones, le temps qu’ils remarquent que je parlais français ! C’était à St-Exupéry, après les cours, j’allais dans un centre à côté de l’école. Des bénévoles faisaient du soutien dans une association. C’était des gens de Sarcelles. On voit les bénévoles, quand on est enfant comme des profs ! Parfois ils nous donnaient des conseils quand ils voyaient nos bulletins. Mon père ne savait pas lire donc il demandait à mon frère aîné. Mais c’était le père qui m’en donnait une !

Français et Bambara au quotidien

Chez nous au quotidien, on parlait les deux, français et bambara. L’histoire de la France et du Mali, je la connaissais un peu, je n’avais que huit ans. Ma mère était prof là-bas, donc je connaissais un peu. Quand elle était ici elle ne travaillait pas, donc elle préférait être là-bas et travailler, plutôt qu’être ici et ne pas travailler.

Scolarité et les embrouilles entre quartiers

Quand j’étais en CM1, CM2, je n’éprouvais pas le besoin de dire d’où je venais. A neuf, dix ans je n’avais pas ce problème. J’habitais allée des bruyères, il y avait une bande « C4 ». Vers dix, douze ans je sortais, je restais dehors et je rentrais de nuit. A cette époque-là je faisais du foot. Comme je n’habitais pas loin du terrain, j’étais tout le temps là-bas. Je n’avais pas le choix ! Vers treize, quatorze ans, on faisait des bêtises au collège. Tous les quartiers venaient. J’étais à Chantereine en sport-étude. Après les cours entre 16 heures et 18 heures, on avait sport. C’était un peu privilégié sport-étude dans le collège.

En primaire les enfants d’un même quartier vont dans la même école. Par contre, les jeunes des différents quartiers se retrouvent dans le même collège et c’est pareil au lycée. C’est là que commence la guerre…T’as pas le choix ! Tu ne vas pas dire à tes parents que tu ne vas pas à l’école et que tu es à l’abri dehors ! C’étaient des embrouilles entre quartiers. Des jeunes entre quartiers se battaient dans le collège. Maintenant ça a diminué un petit peu. A notre époque ça a éclaté quand il y a eu le décès des Rosiers ; ça a vraiment explosé ! Moi je n’avais pas peur, je m’en foutais. Ce n’est pas mes histoires. Il arrivait quoique ce soit, je me faisais ramener chez moi…

Viré dans le 91

Le problème, quand ils virent un élève, ils l’envoient dans un autre collège. Entre temps il a formé son équipe. Là, il a des amis, là il a des amis, là il a des amis. Comme moi, on m’a viré dans le 91, on m’a dit que j’étais le chef du clan. J’ai fait un autre clan ailleurs. Comme ça le copain, il venait me chercher dans le 91. À seize ans en troisième, on partait à Paris, on sortait.

Aujourd’hui, il y a des choses que je ferais, d’autres que je ne ferais pas. Tout le monde est conscient. T’es tout le temps dans l’amusement après, t’es trop grave. C’est ça le problème. Chez moi je me cachais. Mes frères, eux aussi ils ont fait des conneries. Ils veulent pas que je fasse la même chose. Si je me marie et que j’ai des enfants, moi aussi je leur ferais la morale.

Les killers

Un petit paquet a été en maison de correction, parce que ce sont des killers. Ils pensent que pour réussir dans la vie, il n’y a que ces moyens là. Il y en a qui sont faits pour ça et d’autres pas ! Ils essayent ; l’un a une voiture, lui n’en a pas ! Il prend le bus tous les jours ! Comment il fait ?

La drogue et l’argent facile

La drogue, ça commence au collège. A quatorze ans, les gosses, ils fument tous ! Tous les collèges… Pour eux c’est un truc pour les aider à devenir fort. Un jeune reproduit ce que font les plus grands. Monsieur le président Chirac, madame Sarko…ils tous pris de la drogue. Simplement ils ont dit stop.

Une fois, au collège, on m’a arrêté, j’avais trente barrettes…comme ça ! Je ne pouvais pas dire à mon père que l’on m’avait donné de la drogue. Parce que si je disais que je donnais de la drogue, je me faisais casser la gueule aussi. Le fléau ce n’est pas la drogue, c’est se faire rapidement de l‘argent.

C’était pour s’habiller, parce que mon père ne m’achetait pas de la marque ! Il allait à Tati ! Après les copains à l’école ils me regardaient. J’en ai eu marre : « il me faut de l’argent, faut que je m’habille ». Les marques, maintenant qu’on a grandi, on s’en fout. On me regardait et on disait : « toi tu dois venir de Sarcelles », parce que pour eux les gangsters…c’est Sarcelles !

Français et Malien

On me considérait là-bas au Mali, normal ! Comme un français. Je ne ressentais pas de rejet par rapport à ça. Ça ne me dérangeait pas. Ils n’avaient pas tort, parce que j’étais habillé français, eux ils étaient habillés africain. Les gens qui me connaissaient c’était comme ça. Les autres, si j’étais habillé africain, ils ne savaient pas d’où je venais. Ceux qui me connaissaient s’amusaient à dire ça.

Je suis retourné au Mali à seize ans. Je n’ai pas oublié d’où je viens. Je connais là-bas. Je me sens plus Malien, toujours ! C’est là-bas que je me sens le mieux, j’ai moins de soucis qu’ici. Ici, il faut que je coure à droite, à gauche. Là-bas, il y a la famille, tu n’as pas besoin de courir. Là-bas, tu restes au village, tu n’as pas besoin de travailler. Je le pense encore aujourd’hui ! Là-bas, il y a du taf. Il n’y a pas trop d’enfants. Le logement, ce n’est pas comme ici, c’est des maisons quoi !

Différence de niveau de vie

Je pense réellement que je vivrais mieux là-bas avec de l’argent. Par exemple, si je vais en Afrique, tu m’envoies que six cents euros, à la fin du mois je ne reviendrai plus ! Ici tu touches mille deux cents euros, il te reste deux cents euros ! En Afrique ça ne se passe pas comme ça. Si tu achètes ton terrain c’est moins cher qu’ici. Le terrain tu peux l’acheter pour six mille euros. Si tu achètes un terrain ici, c’est trente mille euros.

Les Maliens, ici, ils viennent chercher l’argent, parce qu’il n’y en pas là-bas. Mais même s’il n’y a pas de travail, il y a aura toujours à manger. Ici en France, à la maison on est quatre, on fait à manger pour quatre personnes. En Afrique on est quatre à la maison, on fait à manger pour huit personnes. C’est pour vous dire que même s’il n’y a pas d’argent, on arrive à vivre.

L’importance de la tontine

S’ils sont grave, grave malades, ils préfèrent faire venir les leurs ici. Nous aussi on a une tontine. Les parents mettent de l’argent. Mon père était éboueur, agent d’entretien sur Paris. Pour entrer dedans, il faut être marié, après la famille explique comment on fait. Tant que tu n’es pas marié, tu ne peux pas savoir tout ça. Les parents s’occupent de ça. Avant, mon père s’en occupait. Il voyageait beaucoup. Parfois à la maison il discutait d’argent. Il y avait des enveloppes. Je voyais à peu près.

Maliens, Sénégalais, Mauritaniens, sur Sarcelles, il y a plein de tontines. Les hommes et les femmes. Il y a toujours un chef. Il fait un peu les foyers sur Paris, Stains etc…C’est une communauté, mais ils se connaissent entre eux. Nous, on est dehors, on n’a pas le choix.

La famille là-bas… Dès que je vais être marié, dans la semaine qui suit, mon père va venir pour commencer à parler. C’est sûr et certain ! Les amis de mon père ou les enfants vont venir. Je sais comment ça va se passer…

Le vol là-bas et ici

Au Mali quand tu voles, tu es dans la merde ! Là-bas, tout le monde te course. Ils crient « au voleur ! ». Alors qu’ici on crie au voleur, « Ah non ! Ce n’est pas mon problème ». C’est à la police de régler ça.

Fréquentations

On fait parfois confiance aux gens bêtement. Un plus grand te parle, il peut te raconter n’importe quoi, tu vas l’écouter parce qu’il est plus grand. Il veut du bien pour moi, mais tu ne peux pas savoir, il faut le vivre.

Des copains ont continué leurs études sur Paris, d’autres, autre part. Quand je les fréquente et que je fréquente les autres, je vois, ce n’est pas pareil. Ils n’ont pas eu les mêmes fréquentations. C’est ça aussi. Tout le monde voit Ribeiri ; mais moi j’ai joué avec lui. La nuit. Je le connaissais. Il devait avoir quinze ans, il était petit. Je l’amenais au chaud, je lui mettais des baffes pour rigoler, « tu ne bouges pas mon petit babtou ! (Un babtou…c’est un blanc) tu vas te taire ! », parce que moi, j’étais déjà un grand. A l’époque, je jouais au Red Star, j’étais presque footballeur professionnel. Après je me suis blessé au genou.

Le RED STAR

J’étais en sport étude. Quand j’ai joué à Sarcelles, ils m’ont repéré. Ils sont venus me chercher à Sarcelles. Après ils m’ont dit de venir au Red Star. Mes parents ne voulaient pas. Ils ont dit : « Non ! Non ! Non ! ». Après j’ai dit « ok ! », j’ai signé. Mon père a dit oui. Mon frère me couvrait. Tous les jours je faisais le trajet. Je disais à mon père : « je vais m’entraîner à St Brice ! », en fait tous les jours je prenais le train, je partais. Je suis resté deux ans au Red Star. Ensuite je suis parti au Mexique. J’étais en D2. J’ai fait six mois là-bas.

L’entraînement au Mexique

Là-bas, j’ai vu la délinquance avec des lames ! Ici ce n’est pas la délinquance ! Ici ils font juste du bruit. La vraie délinquance là-bas, ce n’est pas pareil !

Quand je suis arrivé au Mexique, j’ai trouvé quelqu’un pour s’occuper de moi. Quand tu arrives les agents arrivent, direct ! A chaque fois il y avait un interprète. On était que six blacks dans la ville où j’habitais, les autres faisaient du basket. Dans le championnat, on n’était que deux blacks. C’était l’époque où ils en avaient ramené à Mexico.

Quand on jouait au foot, on habitait dans un quartier pavillonnaire. Quand je sortais et que je me promenais, je voyais vraiment la différence. Tu vois de l’autre côté, là-bas, c’est vraiment la misère ! Quand on sortait, on laissait les portes ouvertes. Personne ne rentrait. Dans les pays vraiment pauvres, c’est là qu’ils croient le plus en Dieu. C’est le seul remède qui les aide à tenir debout. Les autres ils peuvent s’amuser, toi tu ne peux pas. Ici je peux manger comme je veux. Là-bas, tu ne peux pas.

Pendant l’entraînement je tombais par terre. Je courais dix minutes. Tout ça, ça coupait la respiration. Pendant une semaine je me suis entraîné au gymnase. Après je me suis adapté. Au début c’était dur ! On s’entraînait trois fois dans la journée. Ce n’était pas facile ! Dans la journée je ne faisais rien. A six heures du matin, on se levait, à quinze heures entraînement, et le soir à vingt et une heures. Après tu es KO ! Quand le championnat commençait, tu n’étais plus dans le match ; plus en salle de muscu, courir, vélo, massages trois fois par semaine, après chaque match.

Une fois je suis parti en ville, on s’est cachés, je suis resté en boîte et le lendemain… le match ! Je suis allé au vestiaire, je me suis habillé, le coach m’a mis sur le banc :
« - Pourquoi ? Explique-moi…
-  Hier on m’a appelé pour me dire que tu étais dans tel hôtel …tu étais dans telle boite de nuit ».
J’étais teint en blond pourtant.

Je me rappelle une fois, j’avais joué un match, et dans l’autre équipe : « il s’appelle comment ? Negro ! Negro ! Negro ! », pendant tout le match, il n’a pas arrêté et boum ! Je suis parti dans les vestiaires.

Blessure en Belgique

Je suis parti en Belgique, c’est là-bas que je me suis blessé. Quand j’étais au Mexique, mon père venait juste de décéder. J’étais obligé de revenir ici. Il était resté avec les papiers. C’est là-bas qu’il est mort. Il y a eu plein d’histoires avec les papiers. Les cousins ont pris les papiers, ils les ont cachés. Ils ont cru qu’il y avait de l’argent avec les papiers ; ils sont tous fous là-bas au bled ! Il y a un papier marqué bleu blanc rouge, pour eux c’est de l’argent !

Quand je suis revenu ici, je suis parti au tribunal ; ça a pris quatre mois, j’ai été obligé de prendre un avocat. Après on m’a demandé mon acte de naissance, j’ai eu les papiers et je suis retourné en Belgique faire la saison au club.

Le racisme en Belgique

En Belgique le racisme, c’est quand tu arrives du côté flamand. Les Flamands parlent français mais quand tu arrives, ils ne parlent qu’en flamand, même quand tu veux acheter une baguette. A chaque fois que j’allais là-bas, je m‘embrouillais. Les Belges s’inspirent des Français mais ils ne les aiment pas. Je n’ai jamais compris. Même au Mexique, ils n’aiment pas les Français. Ils disent que les Français sont sales.

Les USA et le Canada

Le pays que je préfère c’est les States, les Amériques. Je n’y suis pas allé. Les Etats-Unis, ils s’en foutent que tu sois chinois, arabe. Eux là-bas, il n’y a que le business qui les intéresse. Même si tu as un projet qui paie en France, ils vont te barrer la route parce que tu es noir, tu n’es pas français. Aujourd’hui le président ce n’est même pas un Français ! Tous les jeunes vont au Canada.

Nos parents, quand on fout la merde, ils nous disent toujours : « c’est pour vous qu’on a trimé ! » ; ils ne restent ici que pour les enfants. Quand tu les vois là-bas, tu ne les reconnais plus. Ils sont toujours dehors, ils ne sont jamais à la maison. Ici, ils sont toujours à la maison.

Grand frère et père avec mon petit frère

J’ai un rôle de grand frère, parce que c’est chez lui que je dors. Quand je ne suis pas là, ce n’est pas la peine, il rentre à minuit. Quand je suis là, il sait qu’il doit rentrer avec tout ce qu’il fait, sinon je ne rigole pas. Moi, à vingt heures je rentre, s’il n’est pas là, je sors, je passe le message. Quand il sait que je ne suis pas là pendant une semaine …

Je joue le rôle de son père, parce que son père, il ne peut pas ; tous les jours, tous les jours, il est fatigué. Je l’emmenais jusqu’à Pontoise… Ils sont au moins seize gosses ! Le père est à la retraite, mais il a un rôle d’animateur. Tous les jours il doit régler des problèmes. Le père, il est fatigué. Il va s’occuper de nous juste pour que lui puisse faire ses affaires. Il ne va pas faire ça pour aider la France. Lui, il s’occupe des quartiers, juste pour faire ses affaires…

Qui amène la drogue ? Les gens là-haut, ceux qui sont bien placés. Si tu veux escroquer la France, il faut être un chef d’Etat avec quelque chose. Sans ça, tu ne peux pas escroquer la France. Si tu veux être un bon dealer, il faut connaître un bon commissaire. Même les drogues dures, c’est eux qui les prennent. C’est les avocats, les juges qui prennent ça.

Aux petits je leur ai dit « Ecoutez, vous voulez faire de l’argent ? Vous voulez vendre de la drogue, j’ai arrêté de vendre de la drogue dans le ghetto, vous passerez tout votre temps en prison ! Écoute, travaille, va à l’école, va à la fac où les autres sont, là-bas. Là tu recevras de l’argent…parce ces gens là, auront toujours besoin de toi pour prendre leur dose ». J’ai un pote, il fait ça à des gens connus, comme Tapie.

Le nouveau président

Le nouveau président a dit : Juillet-Août pour s’occuper de la racaille. Il a dit, deux mois pour s’occuper de la racaille. Lui c’est un président, s’il a des couilles… il va aux States, il parle pour rien, c’est ça qui m’énerve. Ici il n’y a pas de gangsters ! Aux States… Ils ont dit demain « on va buter Kennedy », le lendemain, ils ont buté Kennedy ! Direct ! Ils n’ont pas parlé pour rien. Kennedy, il a mal parlé des noirs, on va le buter !

Parce que la France sans les immigrés, ça ne serait pas la France aujourd’hui. Il manque de respect aujourd’hui, mais les anciens ne sont pas là. Si les anciens avaient su, jamais mon père ne serait parti à la guerre. S’il avait su que son enfant serait là avec un président qui lui parle comme ça ! Mon père a participé à la libération de la France ! Au Mali, on parle le français à l’école. Les gens là-bas, dans les quartiers chics, sont obligés de parler français pour faire le business. Leurs enfants parlent donc le français.

Aujourd’hui je travaille à la mairie, je ne peux pas aller le voir lui, je vais voir d’autres personnes ; grâce à nous, ils sont rentrées à la mairie. Aujourd’hui qu’ils ont nos postes, tu leur demandes de te faire un truc, ils te répondent : « va voir le maire…Oui, il n’y a pas de problème… ».

Après mon accident j’avais une pension, mais je n’en ai plus. J’ai donné tout l’argent à ma mère. Ça, ça ne me dérange pas. Ce sont les choses de la vie.

Boulot

Après le foot, j’ai fait comme tout le monde, j’ai travaillé, du bâtiment avec l’intérim, j’ai fait maçon. Là j’attends. Le foot ça a pris une partie de ma vie pendant quatre ans. Toutes les deux semaines j’allais dans le bureau du président. Plus je marquais, plus l’enveloppe était importante. J’ai acheté une maison à ma mère. Moralement c’est obligé ! Je suis ici, elle est là-bas. Si je ne lui envoie pas de l’argent…

Ce mois-ci je n’ai pas travaillé, je demanderai à ma copine de me passer de l’argent ou je demanderai à un pote de me prêter de l’argent pour l’envoyer à ma mère. Moi je m’en fous, je suis là déjà.

Musique, le slam et le rap

On fait de la musique pour dire ce qui se passe à peu près dans les quartiers. Parler c’est le slam, comme Grand corps malade, les groupes de rap, IAM, NTM etc.… J’ai un grand frère à Sarcelles, il fait des comédies de vannes. Il est humoriste. C’est le genou qui m’a amené vers la musique. Après le foot autant se concentrer sur la musique. J’écris. C’est trop hardcore :

Chacun de nous bosse pour pouvoir exaucer
Juste le bienfait d’avoir un couple parfait.
Mais le monde a fait que j’ai dû me faire de cet enfer
Quand je t’avais à mes côtés, j’avais l’impression d’être emporté
Au paradis…

Discrimination et racisme

Pourquoi les flics nous arrêtent, si on a du shit c’est pour avoir de l’argent… C’est comme Kamini « j’suis blanc », au début de la chanson il dit : « je ne veux pas devenir un blanc » et il devient blanc d’un coup. Après il sort, il fume, il voit les flics passer, il se cache, mais ils disent « bonjour monsieur » comme c’est un blanc… « Depuis que je suis blanc, on m’emmerde plus… j’ai plus d’histoires… non je voudrais redevenir noir », il dit au flic « j’ai du shit tout là quoi…Ce n’est pas grave…t’es chez toi ».

C’est la vérité ce qu’il dit. Moi je ne le vis pas, mais d’autres le vivent. Lui, il habite à la campagne. Les racistes, c’est plus à la campagne.

Etre blanc

Je ne sais pas si j’aurais aimé être blanc. Je vais dire oui et je vais dire non. Parce que peu importe la couleur, c’est toujours une contrainte dans la vie actuelle. Ça dépend où on se situe et où cela se passe.

Il y a quatre jours, les keufs sont venus dans le parking là-bas, « contrôle ! Bon vous nous lâchez quelque chose et on vous laisse tranquille ». Ils ont eu une barrette et ils sont partis. Après on a continué à fumer. La guerre des cités, c’est rien par rapport à la guerre. Un ancien, quand il nous voit, nous explique : ils ont mené la barque jusque là. C’est grâce à eux si on est encore en vie.

Exemple de garde à vue

Les flics sont venus, prendre un ami, avec des menottes, tout ; ils l’ont amené au poste, ils ont dit : « oui il avait volé un portable ». Ce n’était pas lui. Comme c’était un petit gros, ils ont cru que c’était lui. Ils l’ont gardé trois jours. Je suis allé là-bas lui amener à manger : « Non, on ne donne pas à manger… » ; trois jours après je suis allé le chercher. Il est passé devant le juge. La juge a dit : « Non ! C’est bon pour cette histoire ». Là il est sorti. Ils l’ont amené pour fouiller la maison. Ça l’amusait, il rigolait. Quand il est sorti, ça a été : « je pue ! Je ne me suis pas lavé ! J’ai faim ! ».

La Preuve par les anciens

Pour qu’un gosse te croie, il faut lui mettre la preuve. C’est les jeunes de maintenant ; un jeune, pour qu’il comprenne, il faut que tu l’amènes pendant une semaine avec toi, à ton travail. Tu te lèves à six heures, il se lève à six heures, il va comprendre ! Tu te fatigues à leur dire, ils ne comprennent pas.

Les enfants, tu ne peux pas leur dire, parce que pour qu’ils soient bien, il leur faut une maison, un ordinateur, une PlayStation. Il faut les mettre dans un sport, mais si les parents ne peuvent pas donner tout ça, tu crois que l’enfant va écouter ? Jamais de la vie ! Il n’a pas de limites.

Il faut être à l’écoute des anciens, pas de nous. Une grand-mère, un grand-père qui leur parle, ça touche plus les enfants. Leurs grands-parents les gâtent parce qu’eux savent ce qu’est la vie. Une maman va lui expliquer directement, durement, comment c’est.


Texte réalisé par Frederic Praud


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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