ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

Accueil > MEMOIRES CROISÉES : La Mémoire source de lien social > Mémoires Croisées de Sarcelles > Mémoires Croisées - Avenir Partagés > Je ne suis qu’en première année de fac

Sarcelles : Anissa Mahamat née en 1988

Je ne suis qu’en première année de fac

on disait : « ta mère elle n’a pas d’accent… t’es sûre qu’elle est Kabyle ? ».

mercredi 30 juin 2010, par Frederic Praud

j’ai eu vraiment le sentiment que l’école devrait exprimer la diversité culturelle ; lorsque l’on a deux chapeaux culturels, deux appartenances à des pays différents. Ça m’a attristé car je l’ai vraiment ressenti au collège. J’étais à Chantereine et c’était vraiment important. C’est comme si je devais renier ma partie africaine du Sud. Cela m’a quand même marqué. Au lycée, dans la même ville, ce n’est pas plus loin que Rousseau, je n’ai pas ressenti cela du tout. Par rapport à cet aspect communautaire, ils sont plus dans leurs souvenirs dans leur vécu au pays, peu importe le pays, et nous on est un peu détaché de ça. C’est à travers eux que l’on vit la culture.

Anissa Mahamat

Je suis née en 1988, je vais avoir dix-neuf ans. J’ai deux grands frères et deux petits frères. Ma mère mène une vie associative réelle ; par rapport à ce qu’elle vit, j’essaye de suivre un peu son chemin. On a vécu au Cameroun et puis on est revenu. Je suis parti à l’âge de deux ans et je suis revenu à l’âge de quatre ans. C’est un passage de ma vie.

Racines

Je ne suis jamais allée en Algérie et pourtant je suis algérienne. Mes deux grands-parents maternels sont décédés. Je ne connais pas ma grand-mère paternelle. C’est très compliqué ! J’ai envie de la rencontrer, mais qu’elle vienne. Ce n’est pas le bon moment, parce qu’actuellement c’est en conflit. J’aurais pu y aller il y a deux ans. Je pourrais y aller dans un an. Le Tchad et le Cameroun c’est à côté. Mais le déclic vient avec la vie. Il n’y a pas d’âge.

Sarcelles, une famille

Sarcelles, c’est une famille. Pour moi, ça reste une grande famille. Beaucoup à être partis de Sarcelles y sont revenus. Ils disent qu’ils n’ont pas trouvé la flamme qu’il y avait à Sarcelles. C’est une question de respect des autres, de se préoccuper des autres. On n’est pas dans son coin et s’il y a un problème, il y a toujours une écoute. J’ai vraiment ce sentiment. Je ne trouve pas ça par exemple à Paris, que je fréquente pour mes études. Ma tante y vit mais ça n’a rien à voir. C’est une plus grande ville ; je ne pense pas que l’on trouvera ça dans toutes les villes. Je ne sais pas pour les autres villes de banlieue. Je pense que c’est ce côté groupe, très solidaire en tous cas.

Le cadre familial

Je connaissais l’histoire de mes parents. Ma mère est un modèle, après peut-être que c’est trop, on peut analyser. Pour moi, c’est une femme exceptionnelle ! Elle a fait des choses pas faciles, elle a avancé. Je vais essayer de faire quelque chose de bien dans ma vie par rapport à elle. Elle n’a pas eu autant de chances, autant de facilités à l’école, ça je le pense depuis l’âge de douze ans ! On lui demande et elle nous raconte sans mentir. Il y avait des choses qu’elle ne nous racontait pas forcément, parce que certaines choses ne sont pas faciles à avaler dans un couple, les enfants ne sont pas obligés de savoir. L’environnement familial a joué beaucoup, a déteint sur mon adolescence et pas l’inverse. J’ai eu un cadre familial.

J’ai quatre frères : deux grands, deux petits, je suis au milieu. Je suis la seule fille. Mes frères sortaient. Le premier, pas trop, il était solitaire ; mais le second, Salim, oui ! Beaucoup ! Il sortait pour le sport, ceci cela, mais il y avait une heure pour rentrer ; pas de porches, pas de halls ! Les copains antillais venaient à la maison, ses meilleurs copains d’enfance passaient leurs soirées à la maison.

Les grands frères

Mes grands frères ont vingt-quatre et vingt-cinq ans. Il y avait une différence et un respect. C’est vrai, je n’ai pas vécu la même chose, mais je reste quand même dans l’idée que nous sommes dans le même quartier. Je suis plutôt dans la partie paisible de Sarcelles, si je peux dire les choses comme ça. En tous cas, ça s’est calmé, même si parfois il se passe des choses assez graves. Ce n’est pas pareil. J’avais entendu parler de cette période par ma mère : le jeune décédé sur la place du marché pour une histoire de casquette ou de banane. J’étais petite…

Adolescente à Sarcelles

Être adolescente à Sarcelles, c’était l’école, le sport, la famille. Je me suis construite autour de ça. J’ai fait beaucoup de sport : du judo, de la natation, de la danse, etc. Beaucoup l’école. J’avais envie de réussir. J’ai toujours envie de réussir, mais c’était plus prononcé.

Mes deux parents ont eu un parcours scolaire important. Un père banquier, une mère sociologue de formation bac plus cinq. Respect simplement pour leur réussite ! J’ai senti un décalage lorsque ma mère s’est impliquée comme déléguée des parents d’élèves ; on disait : « ta mère elle n’a pas d’accent… t’es sûre qu’elle est Kabyle ? ». Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas d’accent, elle ressemble à une Française. Cela aurait pu être le cas pour certains de dire : « Toi, tes parents, ils sont analphabètes ! », moi non ! Ça n’a pas été le cas ! Je l’ai ressenti à l’âge de quinze ans, j’ai peut-être de la chance.

Le sport

Le sport se faisait en famille. On a commencée la natation un peu plus tard, parce qu’il fallait compter cinq fois le prix. Un sacrifice a été fait : il fallait avoir le nombre de chèques. Des choses comme cela font voir les sacrifices que les parents ont fait ; maintenant, c’est beaucoup plus simple, tu t’inscris à un sport, tu n’es pas obligé de continuer. Il y a moins d’assiduité, de rigueur. Là tu te dis : « ma mère elle a trimé pour me payer le truc. Voilà c’est cent cinquante francs en trois fois ». C’était beaucoup pour les parents ! Nous étions une famille nombreuse avec un seul salaire. Nous avions conscience des conditions sociales. La génération actuelle n’a plus cette conscience. Rien n’était caché, alors que maintenant, il n’y a plus de dialogue dans les familles.

S’engager, s’investir, réussir

Il y a plus d’implication de la part des filles. Ce n’est pas seulement une question de ne pas sortir. On peut sortir et travailler. C’est surtout une question d’engagement et d’investissement. Certains de mes frères sortent ; l’un fait foot jusqu’à une heure du matin. Un autre fréquente beaucoup Paris et rentre très tard. Ils sont à l’école, continuent leurs études supérieures.

Je suis une fille. Je ne suis qu’en première année de fac. Je ne pense pas qu’être une fille a tellement d’incidence. Peut-être plus de rigueur. On n’a pas vécu la même chose. Je pense à bien me construire, à être quelqu’un de solide, à me tirer des difficultés, des embûches ; vraiment à être quelqu’un ; pas spécialement fort professionnellement, mais être quelqu’un de bien et de solide mentalement. Je pense que c’est ça, j’ai peut-être une maturité, je ne sais pas à quoi elle est due. J’aspire à être quelqu’un de bien ! Si tu veux survivre dans la société, il faut être fort, avoir du caractère, avoir la tête sur les épaules, sinon tu ne t’en sors pas. D’une génération à l’autre, les rêves changent.

Je voulais réussir… la réussite, toujours avoir mon chez moi, avoir un travail, parce que je ne voulais pas être ouvrier. C’est par rapport au vécu de mes parents. Je voulais tout le contraire. Ma mère a été longtemps mère au foyer, mais je n’aspire pas à être l’envers de ce qu’elle a été. Pourtant ça aussi, c’est drôle. Je suis une jeune fille, mais ça aussi ça m’étonne moi-même.

S’affirmer

Je connais des gens qui travaillent à la mairie. Je m’intéresse à leur travail. Je m’intéresse à ce qu’ils font pour grandir finalement, parce que je n’ai que dix-huit ans, bientôt dix-neuf. Je m’intéresse aux autres pour me construire.

La violence remonte quand même. Des jeunes veulent reprendre ce qui s’est passé il y a dix ans. Ils ne savent plus comment s’affirmer. Cette violence s’exprime par le vocabulaire employé, la tonalité, la façon de s’adresser aux adultes, le manque de respect. J’ai des échos par ma mère ; elle travaille dans les écoles : par le nombre d’enfants exclus, par le suivi qui n’existe pas, par le nombre d’enfants non scolarisés, par le nombre d’enfants agressant leurs parents verbalement, par le manque d’implication. Même les parents n’ont plus d’impact.

Il suffit d’un mot de ma mère pour que je me taise… un regard ! Il n’y a plus ce respect. La parole de l’adulte n’a plus de valeur. C’est d’un ridicule, mais en même temps ça fait peur ! C’est la conception de la société. Ils ont l’impression, un peu comme à notre époque, d’être les oubliés.

« Génération perdue »

Je n’ai jamais vu Sarcelles aussi mal ! Je vis à Sarcelles mais les autres villes ont leur part de problèmes, c’est une « génération perdue » entre guillemets ! C’est triste de dire ça. C’est une génération où ils n’ont envie de rien, ça c’est extraordinaire ! Tu emmènes des jeunes au canyoning, ils te regardent, limite ce n’est pas une activité ! Rien n’a de valeur à leurs yeux ! C’est pour ça que je dis que c’est une génération perdue.

Logement et cantonnement

Personne n’a forcément le choix. Tu cherches un logement, on te donne dans un quartier… je le prends comme une agression ! Moi, on me cantonne là ! On habite au quartier Koenig. Il y a beaucoup de noirs et d’Arabes. Tu ne verras pas un noir ou un Arabe habiter au « 8 mai » !
L’échec des études

Il n’y en a pas plus dans notre génération à avoir arrêté l’école par rapport à la génération précédente, dix ans avant nous. J’ai l’impression qu’ils se retirent les chances qu’ils ont ! Ma meilleure amie a deux petits frères, ils refusent d’aller à l’école « vas-y, qu’est-ce tu fais ! - Vas-y t’as vint-huit ans, t’as bac plus cinq avec master, t’es encore à la maison, t’as pas de travail ! Nous, on ne veut pas finir comme toi ! ». Voilà ce qu’ils lui disent ! Ils ont quinze ans mais ne sont pas aveugles.

Les autres parents avaient un droit de regard sur nous. Ça s’est toujours passé comme çà. Là, ça n’existe pas, voilà !

Le rôle des adultes

Je suis intervenue dans le bus. Un jeune avait volé un portable, une autre bande est arrivée, il était avec ses camarades : « Arrêtez de vous l’arracher, Arrêtez de vous battre ! » ; c’était à coups de poings ! Je me suis dis : « tant pis ! Ce n’est pas possible ! ». Le conducteur ne faisait rien, on était halluciné. Finalement il y a une alarme pour que les portes s’ouvrent et ils sont sortis. Mais qu’est-ce qu’on peut faire avec des malabars ? En tant que fille aussi ! Là, les mecs parlent, et quand ils sont avec leurs parents tu ne les reconnais même pas !

Métissage et choix communautaire

Je suis dans le métissage, la communauté maghrébine et la communauté africaine. Algérienne, Tchadienne de toute façon en partant de cela, cela peut être un handicap dans le sens où on te demande de choisir. Ou tu es tchadienne, tu viens d’Afrique du Sud, ou tu viens d’Afrique du Nord. Ça c’est vrai, on se sent un peu écartelé… Je l’ai beaucoup ressenti à l’école ; mes camarades d’origine maghrébine m’ont demandé un peu de choisir en fait. Il faut choisir. T’es cinquante/cinquante. En fait, il faut te débrouiller et choisir une partie.

Dans le quartier, dans la ville de Sarcelles, communauté noire et communauté maghrébine s’entendent très bien, même si pour moi, tout se rejoint par la religion. Mais la culture fait qu’il est préférable de se marier avant d’avoir un enfant, de se marier avec un Musulman si tu es musulmane ; il reste des séquelles de ça. Même si ensuite cela dépend de l’environnement familial. Il est vrai que l’on ne peut pas faire ce que l’on veut, on ne peut pas faire n’importe quoi.

J’ai eu vraiment le sentiment que l’école devrait exprimer la diversité culturelle ; lorsque l’on a deux chapeaux culturels, deux appartenances à des pays différents. Ça m’a attristé car je l’ai vraiment ressenti au collège. J’étais à Chantereine et c’était vraiment important. C’est comme si je devais renier ma partie africaine du Sud. Cela m’a quand même marqué. Au lycée, dans la même ville, ce n’est pas plus loin que Rousseau, je n’ai pas ressenti cela du tout. Par rapport à cet aspect communautaire, ils sont plus dans leurs souvenirs dans leur vécu au pays, peu importe le pays, et nous on est un peu détaché de ça. C’est à travers eux que l’on vit la culture.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.