ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Audincthun, Combremont, Dennebroeucq, Radinghem

Famille Issac, ouvriers agricoles

samedi 6 mars 2010, par Frederic Praud

Monsieur et Madame Isaac
Ouvriers agricoles

Monsieur Isaac né à Audincthun le 4 octobre 1931.

Mon père était ouvrier agricole dans une grande ferme à Audincthun. Nous avons été élevés avec mes grands parents qui possédaient une petite culture de quatre/cinq hectares. Ils avaient un cheval et faisaient de tout, des pâtures. On mettait un carré de pommes de terre une année puis du blé l’année suivante, de l’avoine la troisième année et soit des pommes de terre ou des betteraves fourragères. On ne laissait pas reposer la terre. La jachère sur un an était pratiquée uniquement sur la mauvaise terre, tout près d’un bois. Ils produisaient du lait, du beurre, tuaient un cochon pour avoir de la viande. Entre les petits travaux à la fermette, ils participaient à une moisson dans les grosses fermes pour gagner un revenu supplémentaire. La moisson était faite à la main. Ils étaient payés au rendement et gagnaient 10% de 100 bottes, de la même manière pour les betteraves et nourrissaient ainsi les deux ou trois bêtes qu’ils possédaient. Un ouvrier agricole était payé plus cher les deux mois de moissons que le reste de l’année.

Mon père a commencé à travailler à 11 ans dans une grande ferme à Combremont. Il s’occupait de la cour et revenait chez lui quand le patron le voulait bien. Le patron avait "acheté un goujat"…un domestique. Les fermes élevaient, des vaches, des veaux des cochons, des truies porteuses, des volailles…

Mon père a travaillé avec les faucheuses et les lieuses mais j’ai connu, à la maison, une faucheuse qui ne liait pas. Nous devions alors lier à la main. Mon père était payé au mois, comme ouvrier agricole. Né en 1904, il a toujours été déclaré mais beaucoup ne l’ont pas été. Quelques ouvriers agricoles avaient des bêtes, deux vaches, des poules des lapins, six cochons comme chez ma mère, mais ne possédaient pas de terre, pas de culture. Ils étaient alors rémunérés en nature pour pouvoir nourrir leurs animaux.

Mon père s’occupait des chevaux de son patron. Il se levait à six heures du matin au soleil, donnait à manger à ses chevaux, déjeunait et partait dans les champs… à longueur d’années comme ça. Plus longues ou plus courtes, il était payé le même prix par journée travaillée. Il labourait avec une charrue à un soc puis au brabant, travaillaient la terre avec un extirpateur et une herse. L’extirpateur était traîné par "les tracsiers". Sur le même principe que la charrue, il disposait de trois socs plus petits, de deux roues sur le côté et deux petites roues jumelées devant. Un dispositif permettait de baisser et de lever l’engin sur les roues. La terre est meilleure dans le Boulonnais, aussi traînaient-ils un extirpateur sans roues mais avec glissières. Quelqu’un avait voulu l’utiliser ici mais il est resté enterré. Les terres sont plus dures sur Radinghem et les chevaux ne pouvaient pas le tirer. Cet outil a longtemps été utilisé.

Les chevaux étaient généralement poulinés à la ferme. Un particulier allait l’acheter à 18 mois au marché à Fruges, Fauquembergues ou Thérouanne. Mon père attelait lui-même les chevaux et les formait. Un cheval en apprentissage était attelé au bout sur la droite. Mon père est ensuite allé travailler dans une autre ferme où la terre était plus dure et pour labourer, il attelait les chevaux à la file indienne, trois à la suite. Les terres de Dennebroeucq étaient meilleures et j’ai pu y travailler avec trois chevaux de front, un dans la raie et deux sur le terrain.

Mon grand-père m’a appris à labourer avec le cheval que nous avions à la maison. Au début, tout s’en va à rien si on ne tient pas son cheval et sa charrue…. Un cheval s’est un jour sauvé par temps d’orage. J’étais en train de les dételer, défaire les chaînes pour les raccoupler. Un éclair est apparu juste en face, le cheval s’est cabré et est parti. Je tenais l’autre par la bride. Il a ricané un coup… et le cheval est revenu.

Dans le pays, on a attelé les bœufs dans une seule ferme et uniquement pendant la guerre 40. C’était assez rare par ici. Ils étaient accouplés à deux par un jouc, ou travaillaient un par un. Je l’ai vu mais jamais fait… Les meilleures vaches étaient les flamandes. On produit aujourd’hui plus de volume de lait mais avec des vaches de moindre qualité.

Tout le monde parlait patois. En parlant français et patois, cela aurait donné de la "dravière", de l’avoine mélangée avec de la vêche. Pour Noël, mon grand père nous fabriquait un petit bonhomme ou un petit cheval en bois que l’on traînait par la queue. Nous étions trois garçons. Je voulais rester à la terre et n’ai jamais eu l’intention d’aller ailleurs. Je travaillais à la maison et dans d’autres fermes. J’ai commencé par un contrat d’apprentissage et n’ai été assuré qu’en 1946.

Je me suis arrêté au Certificat d’Etudes mais suis quand même allé à l’école jusqu’à 15 ans et demi au lieu de 14. Je ne l’avais jamais passé avant. J’ai commencé à travailler à la maison aussitôt que j’ai pu. J’ai utilisé le pic et la sape pour faucher dès dix ans. La sape est une petite faux avec un demi manche. On l’utilisait de la main droite et l’herbe était récupérée par un crochet tenu par la main gauche. On coupait tout le blé, l’herbe avec ça. On en faisait un monceau et on liait à la main. Nous aidions aux pommes de terre, aux betteraves. Le midi, nous repartions pour préparer le manger. Nous ne gardions pas les vaches car nos pâtures étaient fermées.

Nous cultivions des rutabagas fourragers que nous faisions cuire dans les chaudières pour donner à manger aux cochons. Nous les mettions en silos. L’hiver, nous prenions une moitié de chaudière de pommes de terre, ajoutions les rutabagas que nous coupions. Nous mettions également des orties, quand elles étaient fleuries, au-dessus de la chaudière. Cela faisait un repas extra pour les cochons et sentait même bon !

Les gens mangeaient les orties. Certains en mettaient dans leur potage. Nous avions un cochon pour notre consommation et portions les autres au marché. Mon grand-père était chargé d’y aller en voiture à cheval. Au marché, nous attachions les cochons à une chaîne. On nous demandait un prix et nous le discutions. Nous revenions parfois avec, quand le prix n’était pas bon. On négociait à côté du bestiau mais cela finissait au café pour le "ch’canon !". Des rabatteurs venaient également en chercher à la maison, dans la cour de la ferme. C’était un métier assez courant. Nous en voyions souvent. Le boucher allait même chercher les bêtes dans les fermes et les tuait chez eux. Pour notre consommation, nous faisions tuer le cochon par un abatteur. On en trouvait partout. Je suis allé au marché avec mon patron quand je travaillais à Dennebroeucq. Nous transportions les cochons dans une camionnette. Si nous avions six cochons nous faisions deux lots à des endroits séparés et chacun vendait son lot.

Tout le monde avait des pommiers. Radinghem était couvert de pommiers. Le gouvernement a payé pour les faire abattre. Chaque maison avait sa presse à cidre à la main, un grand tonneau en bois. Le bouilleur de cru habitait à Wandonne. Il transportait son alambic. Il s’installait sur une place et tout le monde amenait son cidre, normalement la quantité indiquée sur le droit mais beaucoup dépassaient. Ils avaient une place attitrée tous les ans, au carrefour de la route de Dennebroeucq, à Mencas. Tout était très familier… Mon père n’a jamais fait brûler, ni moi. Nous n’avions que des pommes à manger.

Le garde champêtre de Radinghem n’était pas méchant. Il était cantonnier en même temps. Quand il venait à la maison, il buvait un coup de pinard avec nous. Il ne faisait pas une police formidable dans le village.

Madame Isaac née en 1935 à Radinghem.

Je suis née et j’ai toujours habité dans ma maison actuelle. Mon père a été fait prisonnier en 1939 et a ensuite été réformé. J’avais 9 ans quand il est mort des suites de la guerre. Une fois revenu du camp de prisonnier, il a été ouvrier agricole dans une ferme à Coyecques. Il partait à la semaine, le lundi matin en vélo et rentrait le dimanche à midi. Il avait essayé d’aller travailler dans une usine à Isbergues. Il pouvait facilement changer de travail et en trouvait toujours.

Ma mère était asthmatique ce qui n’était pas soigné à l’époque. Elle n’a donc jamais pu travailler normalement. Le docteur venait de Fauquembergues en vélo, puis en moto. On devait l’avertir par un téléphone public installé dans une épicerie dans le grand marais. À Dennebroeucq, le docteur passait régulièrement dans une maison en faisant sa tournée... Si quelqu’un du village était malade, il lui suffisait d’aller le dire à cet endroit pour que le docteur vienne.

Ma mère me mettait des ventouses sur le corps mais pour se soigner, les gens avaient beaucoup de recettes, des tisanes. Le sirop de navet soignait les rhumes, la gorge. On coupait des navets et ajoutait du sucre Candy en mélangeant le tout dans une casserole sur le feu. Nous en faisons encore. En cas d’épidémie dans une maison, nous faisions bouillir des feuilles d’eucalyptus ce qui permettait aux visiteurs de ne pas attraper la maladie, grippe, rhumes. Il y avait des rebouteux dans le pays mais nous n’en avons pas connus sur Radinghem. Mon mari s’est un jour démis la jambe et il a dû aller en voir un à Fruges. Pour se soigner le mal de dent, il fallait attendre longtemps…. et aller dans des villes plus importantes. Mes parents élevaient des cochons, des lapins, des volailles pour pouvoir vivre.

Nous n’avions rien à Noël, une orange, une plaque de chocolat… Nous allions également à la messe de minuit. Le curé était moins important que l’instituteur mais il était ami avec tout le monde. Il venait dans la ferme, était invité à déjeuner.

Je suis partie travailler à 13 ans après mon certificat d’études. J’ai commencé dans une boucherie à Fruges pour trois ans. Je partais le lundi de Radinghem, dormais là-bas et revenait un petit moment le dimanche. J’étais payée au mois, 9000 francs de l’époque. Je donnais tout à ma mère jusqu’à mon mariage. Je me levais tôt le matin et me couchais tard le soir, jusqu’à 12 heures de travail. Je me couchais parfois à minuit. Je faisais la bonne, le ménage, m’occupais des enfants, allais nettoyer la boucherie. Je devais même rester et faire le service, le dimanche après midi, quand mes patrons recevaient … Je revenais normalement le lundi matin. Toute la vaisselle du dimanche était restée là et m’attendait... Je commençais par ça. C’était un peu de l’esclavage… Les patrons ne fournissaient pas les vêtements. Nous devions tout acheter nous-mêmes.

J’ai ensuite travaillé deux ans chez un couple de maraîcher à Lugy. Je m’occupais de leurs trois enfants pendant qu’ils faisaient les marchés. C’étaient des gens agréables très respectueux. J’habitais également là-bas et revenais à Radinghem avec mon vieux vélo, acheté par mon grand-père. Je me suis ensuite mariée très jeune à 19 ans, en 1954.
Instituteur/curé

Mr : L’instituteur était partout. Il lui arrivait de suivre les enfants. Il passait alors par un autre côté et les surveillait. Il allait certaines fois fort loin de l’école. Il avait le droit de frapper l’enfant et nous enfermait dans un cagibi au-dessous une montée d’escalier, au cachot. Celui qui faisait une bêtise devait libérer celui qui y était déjà et prendre sa place. Ils étaient toutefois aimés et respectés. Si on allait se plaindre aux parents, ils se mettaient du côté de l’instituteur, pas des enfants…

Mme : j’ai déjà vu l’instituteur suivre des garçons quand on allait marauder des pommes dans les pâtures à Monsieur Debuire. Monsieur Debuire devait téléphoner à l’instituteur qui venait nous rechercher avec un bâton. Il faisait un peu la police. Il tirait les joues, les cheveux au-dessus des oreilles. Il fallait faire des lignes en conjuguant à plusieurs temps…Il était dur pour que ça rentre….. Nous n’aurions jamais répondu à l’instituteur, ni à nos parents.

Mr : J’ai été enfant de choeur pendant toute ma scolarité. Nous connaissions le curé qui nous était proche. Nous ramassions les deux quêtes. Il nous donnait un grand bol de chocolat le matin et parfois une pièce quand nous servions mais pas trop souvent ! Nous allions alors à ses poires… Nous avons souvent goûté son vin de messe et il le répétait dans sa chaire. Cela faisait rire tout le monde. J’ai un camarade qui mangeait ses hosties avant qu’elles ne soient bénies. Le catéchisme se faisait après la messe et avant les vêpres. Nous passions notre dimanche avec le curé, du matin au soir.

Enfant, on jouait aux toupies et "au curé" que l’on fouettait. Le curé était une petite toupie que l’on fouettait avec un grand fouet pour la faire tourner.

Mon patron invitait souvent le curé à déjeuner. Il m’avait prévenu un jour de sa venue. Une fois installé à table, j’ai demandé à mon patron, "comment ça se fait qu’il a une serviette à côté du bol et que je n’en ai pas ?" "Tu n’en as pas besoin toi…."

L’occupation

Mme : En 1939 les réfugiés sont passés sur le haut de la route. Je les ai regardés avec mon grand père. En 1940, les soldats français venaient chercher des œufs. Les allemands ont ensuite été corrects sur Radinghem. On les voyait le soir. Le samedi ou le dimanche, ils allaient se promener au village de Wandonne. Ils repassaient vers minuit un peu échauffés. Le château d’eau utilisé par les allemands était installé dans la pâture à Truite.

Quand ils ont fait sauter le château, ils sont venus nous avertir de partir très loin. "Le château boum boum…" Nous sommes partis presqu’une moitié de nuit dans les fonds, sur Mencas… Les portes et fenêtres de notre maison étaient abîmées. Mon grand père n’a pas voulu partir. Il a dit aux allemands, "si je dois mourir, je mourrai chez moi !" Nous nous demandions si nous allions le retrouver en rentrant. Il était debout, droit, à regarder par la fenêtre qui n’avait plus de carreaux.

Un oncle de Wandonne s’était évadé d’Allemagne. Il avait traversé le Rhin à la nage et était longtemps resté caché dans sa cave alors que sa femme était obligée de loger des allemands. La maison avait plusieurs portes, dont l’une donnait sur l’arrière de la maison … Il venait parfois à Radinghem la nuit et tapait plusieurs fois à la porte arrière pour nous signaler son passage. Si quelqu’un était dans la maison, nous n’ouvrions pas la porte. Il venait deux minutes et repartait. Il a fait ça pendant des années.

Mr : Pendant la débâcle, la DCA française était installée partout dans les champs à Audincthun. Ils en abattaient un de temps en temps avant d’être bombardés. Les allemands ont ensuite installé trois ou quatre rampes de lancement dans le bois. La cuisine des soldats se préparait dans le village et était transportée au bois Cartier par une charrette et un cheval. Les gens du village étaient obligés de leur porter à manger. Les allemands étaient partout. Ils avaient enterré de l’armement à côté de notre fermette. Ils logeaient à 300 mètres de chez nous et laissaient un monceau d’armes sans surveillance dans la maison qu’ils occupaient.

Mon grand père parlait très bien l’allemand et s’engueulait avec eux. Il s’en sortait quand même bien. Il avait passé quatre ans en Allemagne en 14/18 comme prisonnier dans une fabrique et en avait gros sur le cœur. Notre ferme était située à l’écart du village et les allemands n’étaient pas rassurés. Ils venaient à deux ou trois. Mon grand père leur disait, "si j’ai des œufs, ils sont pour moi." Il ne leur a jamais rien donné.

Ils avaient envie d’aller en Angleterre et lui ont dit un jour qu’ils allaient couper le coup à Chamberlain. Mon grand père leur a répondu, "33 kilomètres et tu voleras là haut…" Ma mère l’a rattrapé par le paletot et a voulu le calmer.

Mon père est resté prisonnier 5 ans à Hambourg. Il a été fait prisonnier les pieds dans l’eau alors qu’il devait prendre le bateau et embarquer pour l’Angleterre. Il est allé travailler dans une ferme. Il nous écrivait une fois par mois. Nous ne pouvions lui envoyer qu’un seul colis par mois. Il fallait lui envoyer des denrées non périssables car le colis mettait longtemps à lui parvenir.

La rencontre

Mme : La ducasse de juillet était importante dans le village de Radinghem ainsi que la fête de Sainte Apolline qui durait deux jours. Jeunes, nous allions dans les autres villages et y sommes allés même mariés mais c’est quand même devenu difficile avec les enfants. Il y avait de l’animation dans le village. Les gens faisaient des soirées, ou des veillées entre voisins au moment du nouvel an. Ils jouaient aux cartes à la manille, racontaient des histoires.

Les salles de bals étaient souvent montées sur parquet. Nous nous sommes rencontrés dans un bal de village à Dennebroeucq, un jour de Saint Antoine… Nous partions à plusieurs en vélo. J’avais 15 ans quand nous nous sommes connus et me suis mariée à 19 ans. Nous sommes restés comme ça quatre ans. Mr : En la raccompagnant lors de notre première rencontre, elle m’a dit qu’elle avait 16 ans. Je suis revenu avec elle jusqu’ici et suis reparti à pied à Audincthun… Mme : Il est rentré au matin. La majorité était à 21 ans et ma mère me disait, "tu ne te marieras qu’à 21 ans !". Mr : je n’avais pas le droit de passer en face de sa maison. Sa mère surveillait. Elle n’était pas commode… Mme : Comme j’attendais un bébé, il a bien fallu que je me marie…. Ma mère m’accompagnait souvent mais elle n’était pas au bal où j’ai rencontré mon mari. Elle n’était pas commode. Elle se mettait autour et regardait. La mère ne se mêlait pas quand quelqu’un invitait à danser mais je crois bien qu’elle aurait voulu dire son mot ! Elle commentait quand on revenait…. C’était pareil pour mes voisines.

Le jour de notre mariage, nous sommes partis de la maison pour aller voir le maire, Ferdinand Debuire, puis le curé. Nous avions un prêtre polonais très gentil avec les gens. Il venait souvent voir les habitants, les malades. Le vin d’honneur s’est passé dans un café du grand marais. Il y avait 5 cafés à l’époque. Un oncle de la mariée nous a invités dans son village et nous sommes partis à Wandonne à pied. Nous y avons fait la fête et sommes revenus à la salle pour manger. Mon oncle chantait très bien

Mr : Je suis allé faire mon armée en Allemagne, en 1951, pendant 18 mois… Nous nous sommes mariés un an après mon retour. Mon frère s’est également marié avec une fille de Radinghem, avec une petite cousine de ma femme qui venait à la maison quand nous habitions Dennebroeucq. Ils se sont rencontrés chez nous.

Nous sommes donc restés six mois à Radinghem puis sommes allés à Dennebroeucq de 1954 à 1957. Nous avons finalement racheté la maison familiale. Nous habitions dans le petit marais. Le petit marais et le grand marais représentaient presque deux villages. Le grand marais représentant "le quartier latin" et le petit le "quartier crapule". On disait comme ça. "La racaille" habitait le petit marais. Les routes étaient empierrées et plein de nid de poules. Les nombreuses sources la rendaient instable vers le marais…

Une fois retourné de l’armée, j’ai toujours travaillé dans la même ferme à Dennebroeucq. Nous étions juste installés dans ce village quand j’ai appris que cette grande ferme cherchait du monde. J’y suis allé pour ramasser des betteraves et j’y suis resté.

Ouvrier agricole

Ils cultivaient de tout…. pommes de terre, blé, avoine, luzerne, trèfle, betterave fourragère et sucrière. Nous cultivions trois hectares de fourragères que nous rentrions dans une cave. L’hiver, nous les coupions pour nourrir les bêtes. L’ensilage a remplacé tout ça. Nous donnions également la pulpe de betterave qui nous revenait de l’usine sucrière. Nous conservions cette pulpe dans des silos dehors sous un plastique et un peu de terre… Nous installions le silo sur une butte pour faciliter l’écoulement de l’eau. Nous mettions un lit de pulpe puis un lit de feuilles de betteraves à sucre. Nous coupions avec une bêche ce que nous voulions. Tout était parfaitement conservé. Les feuilles peuvent pourrir si elles sont laissées telles quelles dans les silos de betteraves car elles chauffent. La feuille ne chauffe pas sous la pulpe. Il n’y a pas d’air à circuler.

Ils produisaient du lait, engraissaient des vaux, barattaient. J’étais le seul ouvrier déclaré en permanence. Des journaliers occasionnels venaient parfois nous aider pour les gros travaux. Ils employaient jusqu’à dix personnes non déclarées. Les patrons cultivaient trois fermes à la fois, soit 90 hectares. Ils n’achetaient aucune nourriture pour les bêtes et la produisait intégralement. Nous mélangions ce qu’il fallait avec le concasseur.

Je n’avais pas de vacances, pas de congés. Si j’en voulais, il fallait que je prenne un jour non payé… Le patron était âgé…

Ils sortaient du très beau bétail et se faisaient beaucoup d’argent. Nous engraissions 80 cochons avec des seaux. Rien n’était moderne. Il fallait entrer dans les loges pour les nourrir et s’ils passaient entre les jambes, on tombait sur le cul… Les patrons trayaient les vaches mais j’enlevais le fumier. Le sol était en brique apparente. Ils ont modernisé un peu dans les années 60 et ont fait des stalles ce qui facilitait le travail.

Nous battions le blé et autre aliments, tous les jours. Je m’occupais des sacs et du lieur. La patronne jetait les bottes sur la batteuse et le vieux engrangeait. Je portais ensuite le fourrage de la soirée dans les étables. Nous recommencions le lendemain.

Nous arrachions les pommes de terre quand tout le monde avait fini comme ça, les patrons pouvaient trouver du personnel. Nous les arrachions avec un bîneau. Les pommes de terre passaient toutes au trieur. Celles qui restaient étaient stockées. Ils en faisaient venir des non comestibles des Flandres pour nourrir les bêtes. Au moment, ou l’on ressentait une pénurie de pommes de terre, ils ressortaient les leurs et les vendaient bien chères car elles étaient bien conservées. Ils en gardaient un peu pour la semence. Nous les coupions en deux pour les planter. Toutes les autres productions, blé et avoine, étaient destinées à nourrir les animaux. Les vaches étaient vendues à un boucher de Lambres……. Nous avons vendu des cochons au marché pendant un moment mais le boucher a voulu toute notre production. Il venait en chercher une camionnette tous les 15 jours. Il a succédé au « groupe de Lens », une grosse boucherie des mines.

Les patrons n’ont jamais fait d’emprunt et payaient comptant. Payer ses ouvriers était un autre problème et les augmenter…. Ils n’achetaient pas de matériel agricole neuf mais d’occasion. Ils les rachetaient à d’autres agriculteurs. Ils n’ont eu le premier tracteur qu’en 1971 ainsi qu’une moissonneuse batteuse. Nous utilisions une ancienne batteuse, les chevaux et une faucheuse lieuse jusqu’en 1971. Je semais du blé à la volée quand j’ai vu venir le patron avec un nouveau tracteur. Il commençait à faire noir. Le patron me demande alors d’herser avec une herse portée. Je démarre. Au premier tour, j’arrive au bout et fait monter la herse mais j’avais mal calculé la distance avec la haie. En faisant demi-tour, la herse a pris le têtard et le tracteur s’est retrouvé sur deux roues, le nez en l’air. Je suis descendu…. et remonté un moment après. Je n’avais jamais conduit de tracteur auparavant.

Les jeunes du village sont partis. Ils ne voulaient pas reprendre les fermes… et la modernisation a limité les installations. Il fallait moins de personnel.

J’ai été accidenté en 1971 en sortant de mon travail. Une presse à foin roulait sans éclairage. Deux camions de blé arrivaient en face. J’ai accroché une roue de la presse et suis tombé de mobylette. Après neuf jours de coma, j’ai été obligé d’arrêter de travailler. J’étais heureusement assuré et déclaré.

Les enfants

Mme : J’ai eu quatre enfants et m’occupais d’eux à la maison. Je lavais tout à la main dans une cuve dehors. Il fallait faire bouillir les couches sur le feu pour les nettoyer et les mettre à sécher là où nous avions de la place… J’ai eu une machine à laver quand les enfants étaient grands. Laver, repasser, entretenir ma maison, me prenait tout mon temps, la toilette des enfants, faire la cuisine… On ne s’ennuyait pas ! Les allocations familiales étaient faibles…

Les enfants sont tous allés à l’école à Radinghem puis sur Fruges. La petite école a fermé après eux. Elle avait fermé avant mais Debuire s’était fait sermonner par les gens. Les enfants allaient à Vincly qui n’en a plus voulu. L’école de Radinghem a alors réouvert. Elle tournait pour cinq villages. Les enfants allaient en vacances dans la famille. Ils ont tous été baptisés et fait leur catéchisme. Les curés ont changé de mode après. Ils ne faisaient plus eux-mêmes le catéchisme mais le faisait faire par des gens autres. Tout s’est gâté à partir de là.

Nous suivions les devoirs de leurs enfants. Ils nous ramenaient leurs carnets de notes… Nous ne voulions pas que nos enfants fassent comme nous….

Les enfants étaient déjà grands quand j’ai commencé à travailler dans un petit abattoir privé à Radinghem, sur une chaîne d’abattage. Nous étions cinq, le patron, la patronne et trois ouvrières. J’y suis restée pendant une quinzaine d’années sans être déclarée… Je n’ai jamais eu de feuille de paye. Il y en avait beaucoup comme ça.


Voir en ligne : Radinghem intégralité de l’ouvrage

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