ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Installation des V1

Madame Michèle Truite née en 1922 à Renty

samedi 6 mars 2010, par Frederic Praud

Mes parents cultivaient une trentaine d’hectares à Renty. Ils possédaient 4 chevaux, des vaches, des génisses. Ma sœur est née en 1913 avant la guerre, le premier garçon est venu en 1920, moi en 1922 et mon dernier frère en 1924. Mon père étant mobilisé pendant la guerre, ma mère devait prendre des ouvriers.

L’électricité est arrivée en 1926. J’avais 4 ans mais je me souviens encore des lampes à pétrole. C’était un événement pour toute la famille. Cela changeait la vie et l’on ne voudrait pas retourner en arrière…

Nous étions quatre enfants, deux garçons, deux filles. Il n’y avait pas de différence d’éducation entre garçons et filles. Les écoles de garçons et de filles étaient contiguës mais séparées par un mur. Notre institutrice était une dame très bien. Chaque matin une leçon de morale était inscrite sur le tableau. Nous portions une blouse noire avec des plis et étions assis sur des tables en bois avec un bord où nous pouvions installer nos encriers. Le banc était fixé avec la table. Nous étions assises deux par deux. Nous commencions à écrire avec des craies sur des ardoises puis avec des crayons de bois et un porte-plume quand nous savions un peu mieux écrire. Nous utilisons des buvards pour effacer l’encre et pouvoir tourner la page. Je sens encore l’odeur de l’encre….. qui tachait parfois les doigts. Les porteurs des poux étaient mis un peu à l’écart, derrière, dans le fond de la classe. Quand l’inspecteur passait en classe, la maîtresse nous recommandait d’être bien sage. La même institutrice enseignait, à une trentaine d’élèves, au cours préparatoire, cours élémentaire et cours moyen. Quand l’institutrice venait à la maison nous lui offrions un petit repas en signe de reconnaissance. Mes parents désiraient que l’on reste à la ferme. Je voulais quand même continuer mes études pour être institutrice mais cela n’a pas marché.

La communion était importante. Nous participions à un repas après la cérémonie et… avant d’aller aux vêpres. Nous arrivions avec des cierges allumés avant la messe, cierges que nous offrions à l’autel. Nous recevions un chapelet comme cadeau. Nous avons fait notre confirmation à Fauquembergues.

Quand nous tuions le cochon, nous en offrions un morceau à Monsieur le curé et à l’instituteur. Nous n’avions pas de congélateur pour conserver les aliments aussi nous en donnions à la famille et aux amis qui faisaient de même. Le dimanche, nous mangions un bouillon de bœuf que le boucher nous avait emmené. Maman, qui s’occupait également du jardin, allait vendre les œufs et le beurre au marché avec ma sœur.

J’ai commencé à travailler vers 14/15 ans chez mes parents, à traire les vaches, donner à manger aux cochons, aux lapins. Nous lavions dans une cuve munie d’une planche. Nous mettions le linge et le brossions. Le travail des betteraves était très dur, les arracher, les prendre à la main pour les charger dans un tombereau, les déposer dans un hangar ou une grange, à l’abri du gel.

Je n’ai eu un vélo qu’à 16 ans mais je prenais celui de ma sœur. Je suis allée deux ou trois fois au bal avant la guerre, toujours accompagnée par ma sœur, ma mère ou mon père. On ne sortait pas seule. Les kermesses d’après-midi ont continué malgré la guerre. J’y ai rencontré mon mari. Nous avions une cousine en commun à Radinghem et y venions quelquefois. Il a dû faire sa demande de mariage à mon père. Il n’y avait pas de fiançailles mais une rencontre entre parents, un repas de famille pour faire plus ample connaissance.

En août 1939, nous étions dans les champs quand nous avons vu passer beaucoup de monde sur la route entre Fauquembergues et Fruges. Nous avons su après que la guerre avait été déclarée. En 1940, les civils étaient nombreux à s’enfuir par cette même route. Nous en avons logé quelques-uns. Deux allemands se sont installés chez nous pendant quelques mois. Ils avaient leur pièce indépendante. Nous ne leur donnions pas à manger. Leur pain ressemblait à du pain d’épice. Alors qu’un allemand avait violé une petite fille, un des soldat nous a expliqué après qu’il avait été tué pour faire peur aux autres. Nous pensions que la guerre n’allait pas durer… Erreur car les allemands sont restés quatre années.

Le jour de notre mariage, nous avons dû demander aux allemands la permission d’organiser un bal de nuit. Elle a été accordée et le bal a eu lieu dans la cour. Après la cérémonie à l’église, le repas avait lieu chez nous, avec comme entrée, des truites… Les invités n’apportaient pas de cadeaux. Dans les grandes familles, tout le monde n’était pas invités. La famille d’un cousin de Renty était représentée uniquement par le père et un enfant.

Je suis allée chez le coiffeur au matin de ma noce. Ma robe a été faite par la couturière de Renty qui est venue m’habiller. Mon mari n’avait pas vu ma robe auparavant. Il l’a découvert lors de la cérémonie. Il est venu de Radinghem en voiture à cheval avec sa famille… Son auto était au garage mais défense de la sortir ! Il a fallu de la patience !

Je suis arrivée à Radinghem en septembre 1943 après mon mariage. Renty était un village plus grand que celui-ci. Mon mari était fils unique. Mon beau-père n’avait qu’un frère et ma belle mère était également seule. La famille était donc réduite. Nous nous sommes mariés le 14 septembre et mon beau-père est décédé le 29 novembre. Notre mariage fut sa dernière sortie.

Mon beau-père avait été maire pendant la guerre, une triste place à ne pas envier. Il ne fallait surtout pas se rebeller. Nous avons fait bâtir une chapelle à côté de la ferme en 1950. Mes beaux-parents étaient bien pratiquants et voulaient remercier Dieu pour sa protection pendant la guerre. Nous nous attendions à pire que ce qui nous est arrivé avec tous les bombardements que nous subissions.

Le curé venait manger tous les ans en janvier pour rendre les vœux que nous allions lui présenter, ce qui est encore de coutume aujourd’hui.

Mon mari est parti faire son service militaire le jour de l’armistice en 1945. Il a appris dans le train que la guerre était finie ce 8 mai 1945. Il est revenu au mois de janvier. Il est parti occuper l’Allemagne. Il aurait du parti au STO mais s’était camouflé avec quelques jeunes. Il était venu passer quelques jours à Renty dans notre grenier. Comme ils étaient nombreux à se cacher, cela s’est bien passé !

À mon arrivée au village, les allemands commençaient à aménager des pompes à eau, faire des tranchées pour monter l’eau au bois et faire partir les V1. Cela n’a jamais fonctionné. En 1944, ils sont passés nous avertir en fin d’après-midi qu’ils allaient faire sauter le château. Nous allions nous mettre à table. Il fallait ouvrir toutes les fenêtres et partir. Nous avons eu peu de dégâts… L’ampoule de la maison était tombée dans le pot à boire. Nous nous sommes cachés derrière les meules dans le fond du village, derrière chez Abel Descamps. Nous avons vu une explosion. L’abbé Masset était dehors lors de l’explosion. Il a eu de la chance.

Les allemands ont réquisitionné un cabriolet, un cheval et une voiture de marché et sont partis avec….. Les américains sont passés plus tard avec des tanks. Nous sommes allés les voir sur la grande route. C’était la joie, une délivrance pour tout le village. On a fait « ouf ».

Des polonaises venaient toujours travailler dans la ferme de mes beaux-parents. Généralement, les ouvriers étaient plutôt des environs. Un homme travaillait dans les champs et l’autre dans la cour. Le travail manuel était de rigueur, moissons, foins, battages….

Nous nous sommes installés dans la ferme familiale de 55 hectares. Nous avions des ouvriers, "un parcours" Charles Guilbert, Joseph Villain comme charretier, Paul Cousin. Le nombre de personnel a diminué avec le tracteur et les machines. Il n’y avait plus de travail à la terre. Ceux qui n’avaient pas "de petits ménagers", d’outils pour cultiver leur coin de terre, nous demandaient de le faire. Rendre service était pour nous un plaisir, service qui était réciproque.

Nous utilisions une pompe à bras pour donner à boire aux bêtes. Tout le monde faisait son pain pour la semaine mais nous avons dû utiliser du levain pendant la guerre car il n’y avait plus de levure. Nous utilisions notre fournil pour cuire le pain et faire la cuisine à cochon. Nous n’avons pas travaillé comme nos parents pour le quotidien qui commençait à s’améliorer avec la machine à laver électrique dans les années 55 mais nous utilisions toujours les mêmes langes que nous devions laver. Nous devions auparavant les faire tremper, laver, essorer, passer à l’eau de javel. Nous n’avions pas de sèche-linge mais un fils à linge dans le jardin. Le fer à repasser se posait sur le feu pour le réchauffer avant utilisation.

Le docteur n’avait pas d’appareil pour écouter le cœur. Il s’appuyait avec sa tête souvent froide comme il venait de dehors. Nous avons eu la pénicilline pour soigner nos enfants. Jean-Michel avait pris sa main dans un concasseur. Son doigt a été abîmé. Il est allé à la clinique et le docteur venait ensuite lui faire des piqûres de pénicilline tous les jours, l’antibiotique de l’époque.

Nous n’avions pas la possibilité de tout abandonner pour prendre des vacances. Nous n’y pensions même pas… Nous sommes partis pour la première fois pendant une semaine à Lourdes en 1948. J’y suis retournée une deuxième fois seule, avec des amis en 1978.

Nous fêtions plus la Saint Nicolas que le père noël. J’ai continué un peu en famille. Mon garçon est allé à l’école à Fruges. Son père et ses grands parents avait été pensionnaires dans cette même école. Pour sortit, mon fils n’a pas eu de mobylette mais une voiture à 18 ans. C’était plus rassurant….

Nous participions aux soirées (séries) à partir de janvier jusqu’à la Sainte Apolline. Pour la nouvelle année, nous rendions visite à tous les voisins proches. La télé a fait son apparition et les gens sont restés chez eux. On regarde la télé plutôt que d’aller chez le voisin. Tout s’est perdu comme ça. Il n’y a plus de contact. On ne connaît pas les habitants de toutes les nouvelles maisons du village. C’est vraiment dommage car c’était sympathique. Nous parlions de la pluie et du beau temps. Des histoires étaient racontées pour faire rire et mettre de l’ambiance… que de souvenirs ! Bien des années sont passées depuis ce temps-là. Hélas…

Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages sur le monde rural du pays des 7 vallées, Radinghem, dans un ouvrage pdf à cette adresse internet :
http://www.lettresetmemoires.net/nous-entrerons-dans-campagne-pays-7-vallees-pas-calais-au-cours-20eme-siecle.htm


Voir en ligne : Radinghem intégralité de l’ouvrage

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