ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

Accueil > MEMOIRES CROISÉES : La Mémoire source de lien social > La mémoire socle de solidarité intergénérationnelle > Radinghem... village rural du Pas de Calais - Pays des sept vallées > Radhingem, de Maire en fils

Pas de Calais rural

Radhingem, de Maire en fils

Famille Debuire

samedi 6 mars 2010, par Frederic Praud

Famille Debuire : Mademoiselle Debuire née en 1920 à Radinghem - Monsieur Debuire né en 1926 à Radinghem.

Le château

Deux générations de Monnecove sont passées par le château. La famille a quitté le château vers 1928. Monsieur de Monnecove a épousé une anglaise mais n’ayant plus d’enfant l’héritage est passé à la famille Forster et à leur neveu né en 1924, Monsieur Carr Pierre Forster. Les de Monnecove ont perdu leurs deux enfants pendant la guerre 14, un garçon et une fille très jeune, Lucille. Elle est enterrée dans un caveau dans le cimetière du village. Les de Monnekove passaient une grande partie de l’été à Radinghem et l’hiver dans leur appartement de Saint Omer. Ils vivaient de leurs rentes et revenus de la terre. Ils possédaient plus de 500 hectares dans le pays, Fruges, Coupelle, Radinghem.

À l’époque des de Monnekove, deux jardiniers travaillaient au château notamment dans la serre au fond de la propriété. L’un d’eux également chargé de s’occuper de l’intérieur du château, logeait au bout du bâtiment qui faisait office d’écurie. L’autre jardinier habitait dans une maison située de l’autre côté du château près des cuisines actuelles. Un sellier était chargé des réparations. Un garde chasse habitait dans une maison particulière. Comme le village n’était pas riche, beaucoup d’habitants venaient chasser les lapins dans les bois du château. Le garde réprimait beaucoup plus les étrangers au village que les villageois eux-mêmes. Forster a ensuite toujours conservé un ou deux gardes-chasses.

Les cinq garçons de notre famille étaient amis avec les Forster. Nous connaissions parfaitement le château, de bas en haut car nous allions y jouer quand Pierre Forster venait passer ses vacances à Radinghem. Il venait avec ses parents pour les grandes vacances puis à Pâques. Fils unique, il avait besoin de s’amuser avec d’autres jeunes. Il nous considérait comme des amis… Comme son père avec notre père.

Les Forster n’étaient plus à Radinghem à la déclaration de la guerre. Une famille Bonnel, industriels de Roubaix, venue passer des vacances à Radinghem avait loué le château avant la réquisition. Ils avaient six enfants en bas âge.

Radinghem : de Maire en fils

De Monnecove a été maire de Radinghem à la fin du 19ème siècle.
Alexandre Debuire l’oncle de Gaston Debuire était maire avant 1919.
Jules Truite est devenu Maire de 1919 à 1926.
Gaston Debuire a été Maire à partir de 1926/1927 jusqu’à son décès en 1935.
Jules Truite est redevenu Maire de 1935 jusqu’à son décès en 1943.
Mademoiselle Isabelle Debuire est devenue maire de 1945 à 1946.
Ferdinand Debuire, fils de Gaston est devenu maire de 1946 jusqu’à son décès en 1988.

Notre père Gaston Debuire a eu six enfants, cinq garçons et une fille. Il est décédé en 1935. Notre mère est décédée en 1928. Nous étions donc orphelins et en 1935, une de nos tantes, célibataire, est venue tenir la ferme et nous élever. Elle est devenue maire en 1945 avant mon frère Ferdinand.

L’exploitation familiale

Orphelins, nous ne côtoyons pas beaucoup de monde. La ferme était à l’écart du village, ce qui ne facilitait pas non plus le contact. Nous n’avions pas beaucoup de rapports avec les gens du village même s’ils étaient nombreux à travailler à la ferme.

Nos ancêtres étaient locataires, fermiers, des de Monnekove. Jean-Baptiste Debuire, notre grand oncle y était en 1880. Alexandre Debuire a succédé à Jean-Baptiste et notre père, son neveu, a ensuite repris la ferme. Les propriétaires nous laissaient totalement libres. Nous n’avions que le fermage à payer. Le bail était de neuf ans. L’exploitation faisait alors 185 hectares. Une autre ferme vers l’abbaye de Ruisseauville dépassait 200 hectares. L’ancienne noblesse louait ses terres. Nous disposions de grosses parcelles, 50 hectares d’un seul tenant, 15 hectares…

Au début du siècle, du temps d’Alexandre Debuire, la ferme utilisait 18 chevaux, employait de 15 à 18 personnes. Le bourrelier de Fruges réparait tous nos harnais.
Comme il fallait aider, les juments à pouliner, les hommes couchaient dans l’écurie. Il fallait traire les vaches à la main. L’ensemble du personnel était nourri. Nous avions près de 30 personnes à la moisson, des personnes du village qui pour pouvoir nourrir leurs cochons, vaches, venaient donner un coup de main à notre ferme. Nous les rémunérions en nature et donnions un nombre de bottes, 7 ou 8 au cent. Du temps de Gaston Debuire, notre père, les habitants venaient aider à arracher les betteraves. Le travail des betteraves était payé en argent. Il fallait les biner, les déduire ou dépareiller, les arracher. Ils étaient employés sous contrat. En début d’année, mon père les faisait venir les ouvriers agricoles pour leur faire signer, "je m’engage à faire tant d’hectares de betteraves…" De la même manière, les gens s’engageaient par contrat à faire la moisson.

Le blé était vendu d’abord à des négociants en début de siècle puis à des coopératives dans les années 30. Les betteraves étaient vendues à une sucrerie privée d’Aires. Tout était chargé à la main sur des tombereaux que l’on conduisait avec des chevaux à la gare de Dennebroeucq, à cinq kilomètres d’ici.

Le patron ne travaillait pas et surveillait. Il commandait tous les matins à son personnel ce que chacun devait faire dans la journée. Il employait aussi des personnes à la tache pour épandre le fumier. Nous leur donnions un nombre précis d’hectares à épandre.

Il n’y avait pas d’électricité dans le village mais notre père avait mis en place un système de batterie vers 1925. Un moteur à essence et une dynamo rechargeaient les batteries. Nous produisions notre propre courant. Des lampes étaient installées dans toute la maison. L’électricité Publique a été mise en place par la société, "la Béthunoise", en 1928/1930. Dans l’après-guerre (45), des personnes se plaignaient du manque de courant pour battre. La ligne était relativement faible et ne pouvait fonctionner que pour l’éclairage. Nous avons eu le téléphone en 1928 à la mort de maman. Deux maisons disposaient du téléphone dans le village, la cabine téléphonique du café et la famille Debuire.

Enfants, nous étions vraiment habitués à voir toutes ces personnes travailler chez nous. Du personnel de maison était chargé de s’occuper des six enfants. Ils nous soignaient, nous lavaient. Au décès de notre mère, ma grand mère paternelle et sa sœur sont venues s’occuper de nous mais elles étaient âgées et sont vite parties. Notre tante Isabelle Debuire est alors venue nous élever.

Il fallait faire à manger à tout le monde, matin, midi et soir ! Les hommes mangeaient sur une grande table carrée et les femmes sur une table ronde. Nous mangions dans une pièce séparée. Nous tuions un porc par mois pour nourrir tout le monde. Nous faisions de nombreux pâtés. Le saloir était dans un fut, un tonneau en bois. On y mettait de la viande, du sel et ainsi de suite… Nous n’avons jamais tué de vaches et de veaux. La nourriture quotidienne était produite dans la ferme, lapins, poules…. Les lapins n’étaient jamais très bien nourris. Le vacher qui devait s’en occuper ne le faisait pas bien. Nous n’attendions pas après ça mais un pâté de lapin était bien apprécié. Une personne faisait du pain dans un immense fournil. Tout a été démoli après 1935. Le boulanger de Fruges nous emmenait alors notre pain.

Seul le pot au feu familial du dimanche matin était emmené par un boucher qui passait. L’ouvrier logé à la ferme mangeait également du pot au feu. Nous mangions à peu près comme les ouvriers sauf le jeudi ou les enfants déjeunaient avec une côte à l’os. Notre tante voulait que l’on mange un peu de viande saignante…

Un couple de vacher logeait à demeure dans la ferme comme les femmes qui s’occupaient des cochons. Les bonnes allaient traire tous les matins les vaches. Le lait était vendu à l’abbaye de Belleval à côté de Saint Pol. Ils passaient tous les jours prendre le lait et en faisaient du fromage. Une grosse laiterie près de Béthune les a remplacés.

Nous avions 20 laitières, de la flamande. Nous élevions du veau de lait, du cochon. Nous écrémions le lait, faisions du beurre. Papa vendait un peu de beurre à un marchand qui en achetait seulement trois ou quatre kilos. Ce marchand d’Aire achetait également des œufs. Les gens de Radinghem allaient au marché de Fruges mais également celui d’Aire pour vendre leurs veaux, leurs beurres et leurs œufs.

Le village

L’abbé Masset est resté 50 ans au village comme l’abbé Théret. Ils allaient dans les familles jouer aux cartes. L’abbé Nickpou, polonais est venu au village au décès de l’abbé Masset en attendant que le curé actuel arrive. L’abbé Nickpou venait de la paroisse d’Audincthun pour prendre la paroisse de Radinghem/Mencas.

Nous étions tous pratiquants dans la famille comme beaucoup d’habitants du village.

La fête de Sainte Apolline avait une certaine importance. C’était une réjouissance. Nous assistions à la messe, aux vêpres. Le dimanche de la clôture de la semaine, un bal formidable était organisé dans le village. Au début de février, il n’y avait pas encore de fête de village, pas de travaux, alors tous les jeunes venaient s’amuser à Radinghem. Certains s’imaginaient que la sainte allait les empêcher d’avoir mal aux dents, les éviter d’aller chez le dentiste. La Sainte avait été martyrisée par la mâchoire. Nous avions quelques rebouteux dans la région, des guérisseurs de brûlures…. Le don se donnait de mère en fille.

Un habitant du village croyait tout le temps voir des revenants. Il avait été trépané à la guerre 14. Nous rigolions de lui quand nous étions jeune. Cette guerre avait marqué le village… Notre père avait fait 14/18 comme brancardier. Un de nos oncles avait été fait prisonnier à Verdun et été envoyé en Prusse orientale pour le reste de la guerre.

L’abbé Masset commençait à prendre de l’âge et les processions dans le village devenaient rares. Il faisait un office au 15 août.

Monsieur Forster avait hérité d’une famille catholique alors qu’il était libre-penseur. Il disait toujours, "j’ai une église à moi, j’ai une chapelle…" Il est reparti avec une tête de christ en bois qui lui a été redonnée. Cette tête venant de la chapelle détruite,

Le matériel agricole

Arrivé en 1919, mon père a voulu moderniser l’exploitation vers 24/25. Il a voulu en finir petit à petit avec le précédent mode de culture avec vaches, cochons. Il a acheté des tracteurs, des « Fordsons » et des « Pitwells », des tracteurs à chenille. Les Pitwells étaient d’anciens chars de l’armée anglaise transformés en tracteur. Les chauffeurs étaient des habitants de Radinghem. Il s’est orienté vers la culture du blé, de l’avoine et de la betterave. Nous avons continué dans sa lancée quand nous avons repris l’exploitation en 1946.

Les tracteurs à chenille cassaient souvent une de leurs chaînes pendant les labours. Il fallait les réparer dans la boue. Cela ne tenait pas. Le tracteur à roues en fer avec des cornières, le « Fordson », était plus costaud. Avant la seconde guerre, nous avons ensuite acheté des tracteurs à pneus « Lanz ».

Les battages, pendant Alexandre Debuire, se faisaient avec un manège. La batteuse était fixe et fonctionnait avec quatre chevaux. Il fallait donc du personnel pour aller chercher les bottes de blés qui se trouvaient à 30/40 mètres et les ramener à la batteuse. Il fallait relier à la main tout ce qui sortait de la batteuse. Nous tournions à l’électricité bien avant la guerre. Nous ramenions alors tout dans les granges. Nous n’avions pas assez de puissance et avons dû arrêter pour utiliser le tracteur. Notre père a acheté une batteuse que l’on pouvait déplacer, une "Wintemberger" fabriquée à Frévent. Nous n’avons jamais utilisé la vapeur mais le tracteur et sa poulie de battage.

Les gens de Radinghem avaient des petites batteuses, des piétineuses où le cheval marchait sur une rampe inclinée pour faire tourner la batteuse. Ils ont ensuite acheté des moteurs Bernard et ont supprimé les plans inclinés.

Nous avons eu une voiture vers 1920, une Licorne Torpédo avec une toile…. Notre mère, habitant auparavant entre Arras et Bapaume, se déplaçait en voiture pour aller voir sa famille. Nous y allions et prenions des couvertures pour avoir chaud. Nous étions bien couverts… Monsieur Forster avait la même voiture. Ils sont arrivés en 1924 dans une Chenard et Walker. Nous avons eu une Panhard en 1930 ce qui nous faisait deux voitures. Notre père avait également conservé un cheval de selle pour aller voir son personnel dans les champs.

Notre voiture n’a pas été réquisitionnée en 1940. Nous venions d’acheter cette Citroën en 1938, une traction avant neuve. Nous l’avons démontée, enlevé les roues et le moteur. Quand les allemands sont venus pour la réquisitionner, ils ont dit "oh… épave..." Nous avions quand même peur qu’ils nous la mettent à la ferraille. Elle est restée au garage et nous l’avons remontée à la libération. Nous avions également une petite Simca 5. Nous avons toujours eu deux voitures dans la ferme. Une voiture pour les courses, aller chercher le maréchal ferrant à l’étranger, à Coupelle Neuve à Matringhem. Celui de Radinghem est venu s’installer après et venait travailler à la ferme mais il ne nous restait que deux ou trois chevaux.

Nous avions des charrues traînées, charrues à planche après avoir eu des brabants avec les chevaux. Juste avant-guerre, un Cater Pillard à chenille traînait quatre socs à planche. Il n’y avait pas de relevage. Nous avons labouré jusqu’à sept socs en planche. Nous réduisions tout le temps le nombre de cheval jusqu’à une époque où nos deux frères s’occupaient seuls de la ferme. Plus un ouvrier n’allait alors dans les champs avec des chevaux pour les labours et les semis… sauf les chauffeurs de tracteur.

Nous avons toute suite payé les assurances sociales pour l’ensemble de nos salariés, dès 1930. Ils étaient tous déclarés. Nous avons conservé un livre avec l’ensemble des indications sur le personnel, date d’arrivée à la ferme, date de départ. Nous étions assurés pour les accidents de travail. Nous faisions venir des travailleurs étrangers qui étaient obligatoirement connus et déclarés à la police quand ils arrivaient en France. Nous faisions donc une déclaration aux assurances sociales indiquant que nous avions employé tel ou tel polonais. Nous payions les cotisations au 22 boulevard Carnot à Arras, aux assurances sociales du département. La MSA a été créée après la libération. Elle reprenait les dossiers de tous les travailleurs agricoles. Tous nos ouvriers ont été assujettis à la sécurité sociale ainsi que le personnel de maison. Cela ne plaisait pas toujours aux employés car ils touchaient moins…

Les hommes qui travaillaient aux moissons ou aux betteraves n’étaient pas déclarés par nous. Ils devaient le faire eux-mêmes mais nous leur payions le surplus lié aux cotisations. Cela entraînait des conflits. On nous demandait, "untel gagne plus que moi !" mais il devait verser la part que nous lui avions donnée aux assurances sociales. Il ne le versait pas toujours. Notre tante leur faisait signer un papier spécifiant qu’elle leur avait donné la somme correspondant à notre cotisation pour les assurances...

Scolarité

Il y avait une classe unique à Radinghem. Les grands apprenaient à lire et à écrire aux petits. Les instituteurs de villages étaient également greffier, secrétaire de maire. Ils étaient sévères et ne laissaient pas courir un jeune dans les rues. Nous avons vu l’instituteur rester sur le pas de sa porte et regarder les élèves partir jusqu’au moment où il ne pouvait plus les voir. Si l’un faisait des bêtises, il était sermonné le lendemain. Les enfants passaient le certificat d’Etudes à Fruges. La ferme Debuire mettait une parcelle de terre à disposition de l’école pour que l’instituteur puisse apprendre la culture aux élèves.

Suite au décès de notre mère, nous sommes allés habiter dans la maison paternelle, chez nos tantes à Coupelle Nous avons alors eu une institutrice privée. Notre famille était séparée du village géographiquement mais aussi suite aux multiples deuils. Nous restions en famille. Nous sommes allés à l’école à Fruges dans un collège privé tenu par des prêtres et des sœurs. C’était strict. Des laïcs donnaient toutefois des cours. Nous étions demi-pensionnaires mais devions porter un uniforme noir pour les garçons. Nous avions l’uniforme du dimanche, l’uniforme des cérémonies… Les pensionnaires avaient la casquette. Nous étions bien logés, bien nourris au restaurant de l’école… On nous lisait des récits religieux pendant le repas. Nous n’avions pas le droit de parler avant la fin du texte. Les filles et les garçons étaient dans des écoles séparées, l’école Jeanne d’Arc pour les filles et le collège Saint Berthuffe pour les garçons. Les garçons ont été mis au collège à Fruges dès leur 11 ans.

Nous habitions à Radinghem le dimanche et le jeudi. Papa voulait avoir ses enfants à côté de lui. Petits, on nous conduisait de Coupelle en voiture à l’école de Fruges. Plus grands nous y sommes allés à pied, deux kilomètres. Les plus jeunes y sont ensuite allés en bicyclette. Ils partaient alors de Radinghem.

Nous n’avions pas d’idée sur ce que nous voulions faire si ce n’est la mécanique et la culture. Paul est devenu le mécanicien de la ferme ainsi que de la ferme de notre frère à Coupelle.

Nous avons été handicapé dans nos études par la guerre. Il n’était alors pas possible d’aller à Lille pendant l’occupation. Tous les enfants ont continué après le Certificat d’Etudes, jusqu’à 17 ans sauf pour les plus jeunes quand le collège a été fermé en 1940.

Les anglais étaient en cantonnement à Radinghem depuis 1939. Les soldats ont emmené les jeunes de notre famille en classe à Fruges. Ces soldats occupaient le château et certains logeaient à la ferme. Ils sont repartis pour rembarquer à Dunkerque et Boulogne avant l’arrivée des allemands.

La débâcle

Nous étions à six à la ferme. Les aînés des garçons étaient en âge d’être appelés à l’armée en 1940, à la débâcle. On leur avait donné l’ordre de partir dans le centre de la France. Nous avons pensé que si les deux jumeaux partaient, tout le monde devait partir. Nous avons pris les voitures, le tracteur, une remorque chargée avec du carburant. Mais tous les ponts de la Somme étaient déjà détruits et l’on ne pouvait déjà plus passer. Quand nous sommes arrivés à Montreuil, on nous annonce de remonter à Boulogne pour embarquer vers l’Angleterre. Nous remontons vers Boulogne et nous rencontrons la gendarmerie de Fruges qui en revenait. Ils n’avaient pas pu embarquer et nous ont conseillé, "n’allez pas à Boulogne. Vous ne pourrez pas embarquer ! Rentrez chez vous." Demi-tour, nous voilà à la maison et y trouvons un grand nombre de réfugiés qui avaient déjà envahi toute la maison et la ferme.

La débâcle de l’armée française était catastrophique. Il n’y avait plus d’ordres, plus d’officiers pour commander. Le soldat était libre de faire ce qu’il voulait. Un chauffeur de tracteur de la ferme avait été fait prisonnier à Dunkerque, à même pas 50 kilomètre d’ici. On leur conseillait, " mais non, restez ! De toute manière s’ils nous prennent, ils nous renverront dans nos foyers !" Ce n’était pas vrai… Ils ont été envoyés cinq ans comme prisonnier en Allemagne. Après avoir comparé le matériel français, le matériel anglais et allemand, nous n’avions que des restes de la guerre 14. C’était honteux de donner ça aux soldats.

Nous avions subi la présence des couvertures rouges dans la ferme, des espions allemands en civil. On nous avait dit qu’une équipe de Hollandais arrivait. Ils étaient tous habillés pareil et étaient munis de couvertures rouges. Ils étaient incrustés dans la ferme. Ils venaient faire des repérages pour l’armée allemande. Quand les soldats allemands sont arrivés, les réfugiés belges, hollandais civils sont restés à la ferme mais "les couvertures rouges" ont disparu. C’était la cinquième colonne…

Un petit terrain d’aviation était situé entre les deux bois de Radinghem et de Fruges. Avant l’arrivée des allemands, nous entendions un avion atterrir et repartir. Ils déposaient des gars de la cinquième colonne. Ils étaient tous en bicyclette, jamais en voiture

Les allemands sont arrivés sur la commune avec des chars. Ils ont fait exactement ce que les américains et anglais ont fait en 1944, l’aviation bombardait sur la route et les chars suivaient. Les stukas avec leurs sirènes piquaient sur vous avec un bruit d’enfer. Il fallait se sauver… Ils voulaient effrayer les gens pour laisser le terrain libre pour les chars. Nous avons eu des bombardements et des tués sur "la sécheresse". Tous les réfugiés du Nord, du Pas-de-Calais et de la Belgique passaient dans le coin pour essayer de traverser la Somme. Ils étaient également bloqués. Nous retrouvions des voitures dans les bois.

Les premiers allemands arrivés dans la cour de la ferme se sont assis sur un petit muret le long du fumier. Ils ont chanté « sous les ponts de Paris » accompagnés par un accordéon. Ils n’étaient encore qu’à Radinghem mais les couvertures rouges devaient être à Paris. La maison était pleine de réfugiés. Nous avions une frousse… les volets étaient fermés. Nos grands parents de la région d’Arras avaient déjà été occupés en 1870 et en 1914. Nous savions que les allemands étaient des gens à ne pas côtoyer, tellement ils étaient méchants. Il fallait fermer les portes et les fenêtres car ils allaient nous prendre …..

L’occupation

On nous a obligés à loger des officiers car nous avions cinq garçons dans la famille. Il fallait nous surveiller. Un officier supérieur était accompagné par son intendant. Un autre hébergeait une femme belge qui l’a espionné pour les anglais. On nous l’a expliqué après la fin de la guerre. Il ne la faisait sortir que le soir. Elle n’avait aucun contact avec nous. Nous avons hébergé dans les derniers temps le sous-préfet de Breslau. Il parlait 5 langues et voulait manger avec nous pour parler français. Nous ne lui avons pas donné du beefsteak mais du cochon bien gras. Il en a mangé deux ou trois fois et a préféré ne pas manger avec nous… C’était un jeune de 30 ans. Il nous avait montré sa photo de jeune marié. Il a dit à ma tante, "vous savez madame… Beaucoup malheur…" Il savait que le château allait sauter.

Ils ont essayé de débarquer en Angleterre en 1940/1941. Nous avons vu de nombreux camions passer à ce moment-là.. Les allemands voulaient utiliser des péniches alors que les anglais enflammaient la mer. Elles devaient passer à une certaine vitesse pour écarter les flammes. Les trois quarts étaient brûlées. Les corps rejetés par la mer étaient ramenés en camion et ils en ont perdus en route. Nous avions entendu vaguement parler de ce projet et nous en sommes rendus compte quand des camions sont venus au château avec des cadavres dont les pieds dépassaient à l’arrière. Deux ouvriers qui travaillaient à la ferme habitaient la maison de concierge du château quand les allemands étaient là. Ils ont vu les camions arriver. Les cadavres perdus ont été brûlés dans une petite fontaine à côté du château.

Le château a été utilisé par l’armée allemande. Le bureau de la kommandantur était installé à Fruges. On commençait à faire des travaux dans tout le secteur pour mettre en place des rampes de lancement de V1. L’organisation Todt était installée au château. De nombreux camions emmenaient le matériel et stationnaient au château qui servait de gare de pièces détachées pour le V1.

Des allemands spécialistes se sont occupés des fusées. Des prisonniers russes blancs couchaient à l’école. Ils avaient quitté la Russie en 1918. Réquisitionnés, ils travaillaient pour les allemands et sont repartis pour continuer des travaux dans d’autres villages. Ils avaient fait d’immenses travaux de canalisation, de construction sur "le mont" d’où partaient les V1. Une rampe avait été installée dans presque chaque village, sur les hauteurs.

Le V1 arrivait par camion sur remorque. Il n’était pas complètement monté. Les réacteurs, le carburant, l’air comprimé étaient montés ici. On l’envoyait ensuite sur les rampes de lancement du coin. Quand nous entendions des camions arriver la nuit, nous étions sûr que le lendemain nous verrions des V1 partir dans la journée. Le V1 partait d’une rampe fixe. Il fallait construire un glacis de ciment pour que le rampe ne bouge pas. On mettait le V1 là-dessus. De nombreux V1 se cassaient la figure en bout de rampe. Ils explosaient. Les Allemands n’avaient pas pensé que la rampe vibrait beaucoup quand le V1 se mettait en route. Nous entendions toutes les rampes aux alentours, à 10/15 kilomètres. La rampe vibrait et perdait sa stabilité. Le V1 partait déjà un peu de travers et se cassait la figure quelques kilomètres plus loin. Les allemands s’en sont aperçus très tard.

Nous assistions presque tous les jours à des bombardements anglais qui cherchaient à détruire les rampes. Les V1 étaient installés pas loin de la ferme. Une partie de nos bâtiments a été incendiée en 1943. Nous avions rentré du foin avec des plaquettes incendiaires qui avaient été larguées par les anglais. Le feu s’est déclaré au bout de quelques jours. Le foin a chauffé et toute la partie du bas de la ferme a brûlé. La maison avait déjà brûlé lors d’un précédent incendie. Le reste de la ferme a brûlé en 1944. Nous n’avions plus de bâtiments et la maison était sinistrée à 75%. Il nous restait juste un petit coin pour nous mettre à l’abri.

Monsieur Pierre Forster participait à l’émission de radio, "les français parlent aux français". Il parlait très bien le français et même le patois de Radinghem. Il ne donnait évidemment pas son nom à la radio. La destruction du château n’a donc aucun rapport avec son ancien propriétaire. Le château n’a sans doute pas été bombardé par les anglais grâce à la nationalité de son propriétaire. Pendant cette période de guerre, nous devions payer la location de la ferme à une personne de Montreuil qui gérait les bien d’étrangers, un commissaire-priseur, Monsieur Lefebvre.

Les allemands réquisitionnaient les bêtes, les chevaux, les cochons. Ils ne payaient rien. Nous étions obligés de livrer du lait et du beurre à la kommandantur de Fruges. Ils ne payaient pas ce lait. Heureusement que nous arrivions à vivre en circuit fermé sur les produits de la ferme. Nous ne pouvions plus utiliser notre matériel. Nous touchions des bons pour nous procurer de la ficelle, des bons de carburant, des chaussures, des vêtements.

Nous ne sommes pas allés au bal car nous avons passé notre jeunesse en pleine guerre. Nous avions besoin d’un laisser passer. Nos frères nés en 1921, ainsi que quatre jeunes de la même classe, n’ont pas été requis pour le STO mais étaient mobilisables. En mai 1944, la gestapo était venue récupérer ces jeunes-là pour les envoyer en Allemagne. Ils les ont emmenés en prison à Montreuil pour vérifier leur papier. Ils ont ensuite été envoyés à Lille mais un interprète Luxembourgeois les a renvoyés chez nous. Ils disposaient d’un papier certifiant qu’ils étaient exploitants agricoles depuis leurs 18 ans.

Nous passions parfois devant la grille du château et pouvions alors jeter un coup d’œil. Nous avons vu le dernier V1 rentrer dans la cour d’honneur du château. Avant de faire sauter le château avec les allemands ont averti une partie du village mais ils ne sont pas allés prévenir le vieux curé Masset. Nous étions en train de manger quand ils nous ont dit, "que les américains allaient venir bombarder". Nous avions déjà compris ce qui se passait après avoir vu le V1 entrer dans la propriété. Nous avions pensé, "c’est pour ce soir !" Nous savions que le château allait sauter. Ils avaient installé 8 V1 dans tous les bâtiments. Du côté de notre ferme, des hangars en bois abritaient l’explosif des V1.

Nous sommes partis en haut du village, au fournil. Nous avons entendu toutes les déflagrations des bâtiments qui sautaient et plus rien. Nous sommes sortis et avons vu le château se lever, cisaillé à la base. Il s’est désagrégé. Tous les joints des briques se sont décollés et il est retombé en morceau…Nous avons tous les deux assisté à ce phénomène. La ferme était jonchée de branches, de ferrailles, de fils de fer. Tous les bâtiments étaient détruits. Comme la maison était relativement neuve, il en restait une toute petite partie debout. Tous les bâtiments avaient été soufflés. Toutes les armoires étaient piquées d’éclats. Il ne restait plus de vaisselle. Les vitraux de l’église étaient détruits. Le grand mur de l’autre côté du château a protégé le village.

La DCA allemande réussissait parfois à abattre des avions et nous essayions de récupérer les pilotes. Certains sont arrivés dans la ferme malgré les allemands qui y résidaient. Il fallait les faire sortir des bâtiments. Nous les habillons avec de vieux vêtements, un fourcher (une fourche à fumier), une casquette comme un ouvrier qui allait épandre du fumier. Nous leur faisions comprendre qu’ils devaient passer en face du château, devant la grande grille d’entrée et les gardes allemands. Ces aviateurs anglais nous étaient envoyés d’un pays à côté et nous devions le faire passer à Matringhem et ainsi de suite jusqu’en Espagne.

Nous avions un petit passage pour aller de la cour au jardin. Un aviateur avait fait du morse et l’officier allemand s’en est aperçu. Il a ouvert la fenêtre et s’est mis à compter les lumières, à compter les frères quand ils rentraient dans leur chambre. Il a demandé à notre tante, "vous avez entendu ? Quelqu’un faisait du morse… Je savais que cela ne venait pas d’ici car j’ai compté les garçons et ils étaient au complet !"

La reconstruction

J’ai fait mon service militaire pendant un an après la guerre, en 1946. On m’a rappelé en 1947/48 lors des grèves. La France était partout en grève. La police tirait sur les grévistes. Des copains sont partis à Calais. On les habillait avec un uniforme de gendarmes. Ils n’ont pas tiré. Les mines étaient en grève. Je suis allé à Lille Nous avions déjà eu des grèves en 36, à Blandecques chez les industriels du papier, à Quiestède où le patron dormait avec son revolver. Les patrons n’acceptaient alors pas les lois sociales que les ouvriers voulaient imposer.

Nous n’avions plus rien en 1946 et sommes repartis de zéro grâce au soutien du plan Marshall. Nous avons obtenu du matériel. Nous n’avions plus de chevaux. Il nous restait quelques vaches. Nous n’avions pas d’engrais et devions épandre du fumier d’où des petits rendements. Nous avons reçu des subventions pour acheter du matériel ce qui nous a permis d’acheter des tracteurs à un prix dérisoire. Nous avons eu les premières arracheuses de betterave du pays, comme les premières moissonneuses batteuses. Nous avons petit à petit réutilisé de l’engrais et augmenté les rendements.

Les frères ont repris l’exploitation en 1946. Nous étions à quatre, les trois garçons et la fille aînée. Le ministère de la reconstruction donnait des subventions aux agriculteurs qui voulaient se moderniser. Il n’y avait alors plus rien. Des cultivateurs de l’Aisne avaient été obligés de travailler avec des bœufs. On nous avait réquisitionné le Cater Pillard à chenille d’avant-guerre. On nous a redonné un autre Cater Pillard mais avec un bulldozer devant, un treuil derrière. Nous avons donc rebouché des trous de bombes à Ruisseauville et Radinghem. On manquait d’engin public et les Ponts et Chaussées nous ont proposé de reboucher les dégâts de la guerre. Nous étions alors payé et avons remboursé nos emprunts en un an.

Nous avons également obtenu un camion GMC pour conduire les betteraves sucrières, une jeep comme véhicule d’exploitation. Nous cultivions encore un peu de betterave pauvre pour nourrir les bêtes mais quand nous avons pu avoir de la pulpe nous n’avons cultivé que de la betterave sucrière. La pulpe nous était renvoyée par la sucrerie.

Il ne nous restait qu’un hangar recouvert de pannes. Les premiers dommages de guerre nous ont donné un autre bâtiment recouvert entôle. Il a fallu attendre les gros dommage de guerre pour reconstruire une ferme normale. A partir de 1950, nous n’avons reconstruit que la moitié des bâtiments d’origine. Monsieur Forster était toujours propriétaire mais n’avait rien à voir dans la reconstruction de l’exploitation. Nous ne lui avons racheté des terres que dans les années 80. La plupart de nos terres sont situées en dehors de la commune de Radinghem ce qui n’a pas changé avec le remembrement en 1983.

Nous nous sommes lancés dans la culture industrielle, de betterave, de lin, de petits pois de conserve pour Bonduelle, puis des pois protéagineux. Nous n’avions plus besoin de personnel. Tout était fait par des entrepreneurs privés. Nous avions toujours des bêtes pour nos pâtures mais plus de vaches laitières. Nous faisions du bœuf gras, des charolais. Vers les années 70, nous les nourrissions à la pulpe sèche, des bouchons de betteraves…

Nous avions opté pour les bœufs car nous diminuions les frais de vétérinaire. Un bœuf malade est tué sans faire venir de vétérinaire alors qu’une laitière malade coût très cher. Le cochon ne se vendant plus, nous avons arrêté sa production. Nous ne faisions plus de veaux donc plus de mortalité… Nous achetions le jeune bœuf, le jeune broutard de six/sept mois à un marchand et le vendions à trois/quatre ans, quand il faisait 800 kilos. Le marchand allait chercher les jeunes bêtes à Moulins dans l’allier. Il en ramenait des camions entiers.

Le maire

Après le décès de Monsieur Truite, Ferdinand Debuire reprend sa place de maire. C’était du dévouement car il ne pouvait pas satisfaire tout le monde et était critiqué. Radinghem n’était pas de gauche… Il devait gérer sa commune pauvre et avait pour unique revenu le marais où l’on pouvait mettre ses vaches dans la pâture communale. La municipalité disposait également de quelques autres terres. Elle employait un garde champêtre et un cantonnier. Les routes non goudronnées devaient être entretenues. Elles étaient empierrées. La départementale fait le tour du village qui n’a que les routes communales pour desservir les maisons. Il obtenait beaucoup de subventions pour l’entretien des chemins.

La taxe professionnelle ne rapportait rien car peu d’artisans étaient installés dans le village, deux menuisiers, un maréchal ferrand, des maçons…La taxe d’habitation rapportait un peu pour 172 habitants… Beaucoup de travaux étaient faits par la ferme qui mettait à disposition les tracteurs et remorques. On allait chercher la pierre dans les carrières des alentours et les conseillers municipaux avec les employés communaux faisaient les travaux. Nous n’avions pas les moyens de prendre une entreprise. Les chemins étaient carrossables en silex. La plupart des adjoints au Maire étaient petits cultivateurs ou ouvriers agricoles et connaissaient bien la commune. Tout le monde était originaire de Radinghem et avait à cœur d’entretenir la ville.

Le village comptait deux ou trois cafés. On prenait une bistouille, un café et l’on ajoutait de la goutte. Tout le monde avait des pommiers dans les pâtures, même le petit cultivateur. On en faisait du cidre et de l’alcool. Le distilleur venait brûler le cidre tous les ans dans le village. Nous avions un pèse alcool pour vérifier si la goutte était buvable. La bistouille a duré longtemps. Nous allions chez les gens et immédiatement on nous versait la bistouille. C’était compris dans le café. L’hiver, les gens faisaient des séries passaient d’une maison à l’autre. Notre famille n’y participait pas.

Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages sur le monde rural du pays des 7 vallées, Radinghem, dans un ouvrage pdf à cette adresse internet :
http://www.lettresetmemoires.net/nous-entrerons-dans-campagne-pays-7-vallees-pas-calais-au-cours-20eme-siecle.htm


Voir en ligne : Radinghem intégralité de l’ouvrage

Messages

  • Merci pour votre témoignage, qui m’a émue, car ce château fait aussi un peu partie de l’histoire de ma famille : je suis descendante directe du comte de Brandt de Marconne dont la fille, Marie, avait épousé un certain Lesergeant d’Acq décédé au château en 1825 ; n’ayant pas de postérité, le domaine passa à son frère, un certain Lesergeant de Monnecove.

    Ce petit livre est une excellent initiative.

    Une très bonne continuation,

    Isabelle (de Grenoble)

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.