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Cameroun - la première fois que j’ai vu un blanc

Isabelle…

samedi 13 mars 2010, par Frederic Praud

texte Frédéric Praud


Une famille de planteurs

Je suis née en 1940 à Edéa, une grande ville du Cameroun située à environ soixante dix kilomètres au sud-est de Douala. Mon père était ce qu’on appelle chez nous un planteur, c’est-à-dire qu’il avait de vastes plantations d’hévéa, de cacao, etc. Il était propriétaire de plusieurs terrains et avait des gens sous ses ordres. Á l’époque où je suis née, être planteur était difficile car ce n’était pas lui-même qui exploitait les plantations, mais d’autres qui venaient d’ailleurs…

Pour autant, notre vie était quand même assez aisée en tant que propriétaires. J’étais une enfant gâtée. Nous étions quatre filles et trois garçons dans la famille. Dans l’ordre des naissances, je suis la troisième mais sur les sept enfants, nous sommes seulement quatre à être encore vivants aujourd’hui : deux garçons et deux filles.

Á la maison, nous parlions camerounais au quotidien. Il faut savoir qu’au Cameroun, on trouve vingt-sept langues ! Chaque région à la sienne. Mais on se comprend d’un dialecte à l’autre. Chez nous, on parlait bassa, la langue de la tribu du même nom. Mon père parlait aussi allemand parce qu’au départ, le Cameroun était colonisé par les Allemands. Les Français et les Anglais les ont remplacés après 1918 et à partir de là, le pays a été partagé en deux parties, une partie française et une partie anglaise. Dans l’une, on parlait uniquement anglais et dans l’autre, uniquement français. C’est dans cette dernière que je suis née…

Ma mère savait parler français. Ce n’était pas très courant parmi les femmes de sa génération mais mon père étant assez haut placé, il trouvait bon qu’elle étudie, qu’elle parle la langue étrangère. Moi, j’ai appris le français à l’école française. Chez nous, on y entrait à partir de quatre ans mais comme mon père était quelqu’un d’important, on m’a laissé commencer un peu plus tôt encore…

La Deuxième Guerre mondiale

Nous n’avons pas vécu la guerre directement mais on en entendait parler car des cousins, des parents, avaient été mobilisés. Je ne sais pas s’ils faisaient partie des troupes de tirailleurs. On nous disait seulement : « Ils ont été envoyés à la guerre… » Seulement petits, on ne savait pas où ça se passait la guerre ! Entre autres conséquences du conflit, nous avons subi le manque de sel. Il n’y en avait plus et nous devions nous en passer pour manger. De même, on ne trouvait plus de produits importés et on ne pouvait plus exporter. C’est pourquoi mon père avait des difficultés économiques…

Papa m’a un peu raconté la Première Guerre mondiale mais il n’a pas été envoyé en France car il était trop jeune à l’époque. Et puis, on n’envoyait pas n’importe qui ! On ramassait surtout ceux qui n’avaient pas de hauts grades… D’ailleurs, c’était injuste d’emmener comme ça des gens qui n’avaient pas demandé de partir la guerre !

Edéa, ma ville natale

Á mes yeux d’enfants, c’était une ville très grande ! Il y avait de grandes maisons avec de vastes cours où les enfants jouaient à toutes sortes de jeux, des maisons avec de grandes vérandas et des maisons toutes en terre battue. Il n’y avait pas d’habitions à étages. Je n’en ai pas connues dans mon enfance.

Ma maison était rectangulaire et très grande, avec à l’intérieur une vaste salle permettant de recevoir tout le monde, toute la famille, qui se réunissait pour manger ensemble. Les mamans préparaient de grandes marmites de nourriture qu’elles mettaient au milieu d’une grande pièce, avec les enfants tout autour. Nous mangions avec les mains ! Nous n’avions ni cuillères, ni fourchettes et c’était très bien… Les enfants prenaient leur repas avec les adultes et les hommes avec les femmes. Il n’y avait pas de séparation comme dans d’autres endroits.

Les odeurs qui m’ont le plus marquée dans mon enfance sont celles de la nourriture. Quand ça commençait à sentir bon, on se réjouissait en se disant : « Hum ! On va bien manger aujourd’hui… » D’ailleurs, le simple fait d’y repenser me fait venir l’eau à la bouche…

La forêt n’était pas aux portes de la ville. Elle se trouvait un peu plus loin. Á l’époque, Edéa une grande ville ! Nous avions des routes bitumées. Ce n’étaient pas des pistes de terre battue. On aménageait les routes quand Monsieur l’administrateur français devait passer. On enlevait alors toutes sortes d’herbes, on grattait partout et ça brillait, tout était beau ! Puis, l’administrateur arrivait…

Première rencontre avec un Blanc

La première fois que j’ai vu un Blanc, c’est lorsque l’administrateur est venu faire un recensement. J’avais six ans à ce moment-là. Comme il n’y avait pas d’électricité, il fallait préparer des torches deux jours avant son arrivée pour éclairer la route. Il s’agissait d’une tige de bambou allumée au bout et tout le monde devait avoir la sienne, car si ce n’était pas éclairé devant chez toi, tu recevais une amende pour avoir porté atteinte à la dignité de l’administrateur. Il devait passer sous la lumière ! Á ton niveau, il fallait donc que la torche brille. Alors, papa et maman étaient là avec leur… On ne demandait pas aux enfants d’en avoir une, afin d’éviter qu’ils se brûlent…

Soudain, j’ai entendu des bruits de sabots et j’ai vu arriver le cortège. Ça m’a fait très mal ce jour-là… Six hommes noirs très maigres portaient le « hammam »………………………………, comme il l’appelait à l’époque, c’est à dire le fauteuil de l’administrateur. Ils portaient le gros bonhomme sur leurs épaules ! J’ai pleuré en voyant ça… Je me suis dit : « Pourvu qu’on ne prenne pas mon père pour faire ça… » Ces hommes étaient si maigres ! Et quand l’un d’entre eux a trébuché, bing ! Un soldat l’a frappé par derrière : « Fais attention ! Tu vas faire tomber l’administrateur ! » Cela m’a fait très très mal… J’ai pleuré et ça ne m’a vraiment pas donné envie d’aller voir en face ce gros bonhomme… C’était la première fois que je voyais un blanc et pour moi, tous les Blancs étaient comme lui…

Tendre l’autre joue…

Á l’école, les instituteurs étaient camerounais. Mais, avant que les Français n’arrivent, il y a eu d’abord des missionnaires américains qui enseignaient la parole de Dieu à tout le monde. Il y avait aussi des prêtres catholiques. Plus tard, j’ai appris que c’était une façon d’intimider les gens, afin d’éviter qu’ils se révoltent contre le régime colonial. Lorsque les missionnaires passaient, ils apprenaient à la population : « Quand on te tape une joue, il faut tendre l’autre joue… »

Je suis de religion protestante comme l’étaient mes parents. C’est un héritage de la présence allemande au Cameroun. La répartition des religions catholiques et protestantes en Afrique dépend souvent des premiers colonisateurs.

L’image de la France

Pour moi, lorsque j’étais enfant, la France était mon pays, ma patrie. C’est ce que l’on nous apprenait à l’école ! Je savais chanter les chants français, etc. J’ignorais que le Cameroun était colonisé ! Je ne connaissais que l’histoire de France ! J’ai appris « nos ancêtres les Gaulois » et j’y croyais !!! Pour moi, ils habitaient des huttes en bois !!!

J’ai beaucoup aimé la France quand j’étais petite. On m’a appris à l’aimer… Je ne pouvais pas savoir qu’à l’âge adulte, je vivrais là-bas mais j’avais très envie d’y aller… La France était tellement belle ! La pauvreté n’y existait pas ! Alors, quand je suis arrivée ici, j’ai été très surprise de voir des mendiants, des gens qui tendaient la main pour manger… Je me suis dit : « Mais, ce n’est pas vrai ! On est en France ! Pourquoi tendent-ils la main comme ça ? » Pour moi, tous les Blancs étaient riches ! Ils ne manquaient de rien !

Rêves d’enfant

Nos jeux d’enfants consistaient surtout en des danses folkloriques, toutes sortes de danses qu’on ne trouve pas ici. Nous rêvions simplement d’une vie aisée pour notre famille, afin que nos parents nous gâtent et nous donnent tout ce dont nous avions besoin…

Á notre époque, l’habillement était notre plus grande nécessité. Quand les parents étaient pauvres, ils ne pouvaient acheter beaucoup de vêtements ! Souvent, on t’offrait ta première robe une fois que tu avais réussi tes examens. Moi, j’ai eu ma première paire de tennis lorsque j’ai obtenu mon passage en sixième ! Avant, je marchais pieds nus… Alors, quand on m’a acheté une belle paire de tennis et une belle robe, j’étais très contente ! Pour les enfants d’aujourd’hui, les tennis ne sont pas des chaussures ! Mais moi, j’étais fière… Je me démarquais des autres filles qui n’avaient pas réussi…

Éducation des filles et des garçons

En général, la fille devait savoir faire tout ce que sa mère faisait et le garçon, imiter son père. Mais, cela dépendait des familles ! Certains avaient déjà vu passer les missionnaires qui leur avaient enseigné la parole de Dieu, l’amour du prochain, etc. Il y avait donc une grande différence avec les familles païennes ! Les missionnaires interdisaient par exemple la polygamie. Ils apprenaient au père qu’on ne doit aimer qu’une seule femme et pas trente-six, alors que tout le pays était envahi par cette pratique.

Un homme ne pouvait pas rester avec une seule femme car il lui fallait de la main d’œuvre docile pour sa plantation. C’étaient ses propres femmes et ses enfants qui y travaillaient… C’était donc une question d’utilité ! Ce n’est que plus tard que l’ai compris. Quand un homme disait : « J’aime cette jeune fille. Je veux l’épouser. », il l’emmenait ensuite à la maison, elle avait un enfant, deux enfants, puis elle partait travailler à la plantation. Mais, elle le faisait avec joie ! Elle le faisait pour son mari !

Seulement après, il en épousait un deuxième, une troisième, une quatrième… Certains allaient même jusqu’à vingt !!! Je n’exagère pas ! D’ailleurs, ça se fait toujours. Pas chez nous, mais en Afrique, il y a encore beaucoup de familles comme ça. On dit qu’un homme est riche lorsqu’il a beaucoup de femmes et de nombreux enfants, car c’est de la main d’œuvre gratuite…Par contre, mon père était monogame. Il n’avait qu’une seule femme parce qu’il était du côté des missionnaires.

Enseignante pendant huit ans

Á l’âge de douze treize ans, je voulais devenir enseignante. C’était mon rêve et je l’ai exhaussé… J’ai enseigné au Cameroun pendant huit ans, de 1957 à 1965. J’ai commencé à dix-sept ans mais je n’avais pas le Bac. Je ne l’ai obtenu qu’ en France, en 68. Chez nous, on pouvait enseigner avec le Brevet d’études, ce qu’on appelle ici le BEPC. Avec le Certificat d’études, on était apprenti et avec le BEPC, on était enseignant. Il fallait faire au préalable une année de préparation pendant laquelle on apprenait la pédagogie.

Pendant trois ans, avant l’Indépendance, j’ai dû expliquer à mes élèves qu’ils étaient de petits Français, que leurs ancêtres étaient gaulois et qu’ils habitaient des huttes en bois. Je leur ai enseigné ce que je savais !!!

Pour moi, l’Indépendance présentait du bon comme du mauvais. L’Indépendance en elle-même, c’était bon ! Mais la façon dont elle est arrivée n’était pas bonne… Le pays n’était pas encore suffisamment mûr pour ça… Jusque-là, c’étaient des français qui menaient la politique chez nous. L’un d’entre eux, dont j’ai oublié le nom, avait institué une école qui s’appelait « l’école des cadres », où l’on enseignait la politique aux ressortissants camerounais. On y expliquait que notre pays nous appartient, que ce ne sont pas les Français qui doivent nous diriger mais nous-mêmes.

Seulement avec le recul, j’ai toujours dit à mon mari que nous aurions dû commencer par apprendre à devenir majeurs, à devenir mûrs, et savoir ce que l’on pouvait faire, plutôt que se jeter comme ça… Je suis donc convaincue qu’à l’époque, l’Indépendance n’était pas pour nous une bonne chose…Certains en ont profité pour martyriser les autres ! Le pouvoir a été mis entre les mains de gens qui n’avaient pas l’étoffe pour prendre les rennes d’un pays… Ils ne savaient pas diriger…

Quoi qu’il en soit, à partir de là, j’ai commencé à apprendre l’histoire du Cameroun et à l’enseigner aux enfants. Mais, c’était difficile parce que nous n’avions pas le droit de chanter l’hymne camerounais. Notre hymne, c’était la Marseillaise… « Allons enfants de la Patrie !… » Je connais par cœur toutes les strophes contrairement à la grande majorité des Français… Mais quand on entendait chanter l’hymne camerounais dans une école :
« Oh Cameroun, berceau de nos ancêtres,
Autrefois, tu vécus dans la barbarie.
Comme un soleil, tu commences à naître
Et peu à peu, tu sors de ta sauvagerie… »,
les soldats arrivaient et arrêtaient l’instituteur car c’était le chant des révoltés…

C’était incompréhensible ! Pourquoi interdisait-on l’hymne camerounais et devions-nous continuer à chanter la Marseillaise ? Je n’ai rien contre la Marseillaise mais je préfère chanter l’hymne camerounais ! Malheureusement, beaucoup ont été tués ou emprisonnés à cause de lui…

Quitter le Cameroun pour la France

On a confié le gouvernement à des gens qui n’en valait pas la peine ! C’est pour ça que mon mari et moi avons quitté le Cameroun… On craignait pour notre vie et celle de nos enfants ! Nous avions peur car mon mari disait tout haut ce que les autres murmuraient tout bas… Il répétait souvent : « Pourquoi cachez-vous ce que vous pensez ? Dites-le ! » Mais, ceux qui parlaient trop fort étaient mis en prison et beaucoup y ont trouvé la mort…

Je me suis mariée en 1965, date à laquelle j’ai cessé d’enseigner. J’ai arrêté de travailler volontairement parce que je voulais partir ! J’ai demandé un congé sans solde. Je me disais : « Si je vais en France et que ça ne marche pas, je pourrais toujours rentrer et retrouver mon travail. » Je voulais venir ici parce qu’il y a la liberté, parce que chacun peut exprimer sans entrave ce qu’il pense. Au Cameroun, on vous scotchait la bouche ! Il ne fallait rien dire ! Et c’est encore le cas aujourd’hui …

Á l’époque, partir n’était pas encore difficile quand on avait l’argent pour payer. Comme les autres Camerounais, je n’avais pas la nationalité française car notre pays était sous mandat. Nous n’étions donc pas des Français. Par contre, on pouvait facilement venir en France. C’est là-bas que j’ai obtenu la nationalité.

Arrivée dans l’hexagone : Bordeaux

Nous sommes venus en France par bateau. Le voyage a donc duré un bon moment. Nous avons accosté à Bordeaux. C’était en 66 mais je ne me souviens plus de la date exacte. Sortis du port, nous sommes allés voir la ville et ce qui m’a le plus marquée, c’est le bruit incessant des voitures : « Vroum ! Vroum ! Vroum ! Vroum ! » C’était la France…

Nous sommes arrivés en été et ce qui m’a émerveillée, c’est que la nuit tombait très tard. Moi, je me fiais toujours au soleil afin de préparer à manger pour le soir et quand il a commencé à décliner, il était déjà vingt et une heures. Alors, quand j’ai vu que les voisins d’en face étaient à table, j’ai dit à mon mari : « Ce n’est pas possible ! Ils viennent de manger et ils sont encore à table ! » et il m’a répondu : « Mais, il est l’heure de dîner ! » Je n’avais aucun repère ! En été, j’étais complètement perdue…

Á Bordeaux, les gens étaient très gentils, en particulier ceux qui nous logeaient, ceux à qui on payait les loyers. La dame me considérait d’ailleurs comme sa fille ! Elle venait malheureusement de perdre la sienne qui avait mon âge et le même prénom que moi. En plus, c’était sa fille unique. Elle m’a donc adoptée et avant de partir, elle m’a demandé : « - Restez !
-  Vous savez, nous ne sommes que de passage ! Nous allons nous installer à Paris.
-  N’allez pas à Paris ! Là-bas, ils sont trop individualistes ! On ne va pas vous accepter !
-  Moi, je ne suis pas venue pour rester à Bordeaux mais pour aller à Paris ! »

J’avais rencontré cette dame alors que nous étions à la cité universitaire et que nous cherchions un logement. Son mari était un grand architecte qui logeait les étudiants. C’est comme ça que nous nous sommes connus…

Nous sommes venus du Cameroun avec le statut d’étudiants. Nous avons donc commencé des études à la Fac de Bordeaux. Á l’époque, je n’ai pas trouvé que les Bordelais étaient refermés sur eux-mêmes. Á mes yeux, ils étaient d’ailleurs beaucoup plus ouverts que les Parisiens ! On considère souvent que les gens de province sont fermés mais moi, c’est là-bas que j’ai eu des amis ; pas à Paris… J’ai eu beaucoup d’amis en province : à Bordeaux, à Saint-Malo…

Nous sommes restés un an sur les bords de la Gironde car je n’arrivais pas à m’adapter, contrairement à mon mari. Je lui ai dit : « Il faut partir d’ici. Il faut qu’on aille à Paris ! Je serai bien là-bas… » Nous sommes arrivés dans la capitale en 67…

Mai 68 à Paris

En mai 68, je venais d’avoir mon premier fils. Il y avait des CRS partout dans Paris ! C’était pénible ! Je n’ai plus jamais connu de grève comme ça… D’ailleurs, un nom m’est resté, celui d’un Allemand qui menait le mouvement des étudiants : Daniel Cohn Bendit. Moi, en voyant tous ces évènements, je pensais : « Ils exagèrent ! Ils ont la liberté ! Alors pourquoi font-ils tout ça ? » Je critiquais parce que j’avais toujours l’esprit africain et pas encore l’esprit français. Je me disais : « Ils sont libres ! Ils peuvent faire ce qu’ils veulent ! Chez nous, nous n’avons pas cette liberté… Alors, que cherchent-ils ? Ils ont du travail ! Même s’ils ne sont pas bien payés, ils peuvent vivre ! » Je ne comprenais pas…

Tout était paralysé ! Pas un avion ne volait, pas un train, pas un taxi ne circulait, et tout était fermé : les magasins, les pompes à essence, etc. Je les trouvais bizarres mes ancêtres les Gaulois ! Les choses ont commencé avec les étudiants et après, les fonctionnaires et les ouvriers les ont rejoints… Á ce moment-là, mon mari était étudiant et il était en tête ! Il était dans la grève ! Il avait déjà l’esprit français ! Et moi, pendant ce temps-là, j’étais avec mon bébé et je lui disais :
« - Ce n’est pas possible ! Pourquoi vous faites ça !
-  Tu comprendras plus tard… »
Et j’ai compris plus tard… Grâce à cette grève, beaucoup de choses ont changé…

« Je ne peux pas enseigner mais je peux soigner »

Á l’époque, voulais retourner au Cameroun même si je savais que les portes étaient fermées là-bas… Je m’entêtais : « Non, ce n’est pas vrai ! » Mais, les portes étaient belles et bien fermées… Mon mari et moi étions des boursiers camerounais. Une fois nos études terminées, il voulait donc rentrer parce que lorsque vous êtes boursier, on doit vous donner un poste ! Mais, il n’y avait pas de poste pour mon mari… Je l’ai donc prévenu : « Si tu rentres, tu ne travailleras pas ! Tu vas mourir et ta famille avec toi… Donc, si tu rentres, moi je reste… »

J’étais enseignante mais je me suis heurtée au refus dans institutions scolaires françaises car ayant seulement le Brevet, je n’avais pas le niveau requis ici pour exercer. Alors, je me suis dit : « Je ne peux pas enseigner mais je peux soigner ! Je vais rentrer à l’école. » En 68, j’ai donc commencé à prendre des cours du soir pour préparer mon baccalauréat et j’ai eu la chance de l’avoir à l’oral. Cette année-là, il y a pas eu d’écrits ! Ils ont pratiquement donné l’examen ! Je suis donc bien tombé…

Ensuite, après avoir passé le concours, je suis entrée à l’école des infirmières, dont je suis sortie en 1971. Là, j’ai dit à mon mari : « Bon maintenant, je vais travailler tout en élevant mes enfants. » Pendant un an, j’ai soigné les vieux mais ce n’était pas mon truc. Je voulais retourner auprès des enfants. Je suis donc entrée l’école de puériculture pour rester à leur service… J’ai fait toute ma carrière en tant qu’infirmière, à Paris et dans ses environs.
Installation à Sarcelles

Je suis arrivé à Sarcelles en 78. Avant de m’y installer, je ne connaissais pas bien la ville. J’ai habité avec mon mari et mes enfants dans un foyer pour étudiants, rue Joliot-Curie. C’était un grand bâtiment qui a été refait depuis. Ensuite, nous avons emménagé dans un logement situé avenue Paul Herbé et mon mari est parti au Cameroun pour préparer notre retour. Mais là-bas, on ne lui a pas donné le poste qu’il devait avoir…

Comme la maison de six pièces que nous avions était trop chère pour moi, je suis allée habiter Garges-lès-Gonesse. Mais, les enfants pleuraient… « Non, on ne veut pas rester ici ! On veut Sarcelles ! On veut Sarcelles ! » Ils avaient des copains à Sarcelles tandis qu’ils n’en avaient pas à Garges ! Ils répétaient constamment : « Nos camarades de classes ne sont pas gentils… » En 80, je suis donc revenue à Sarcelles pour les enfants et j’ai pris l’appartement dans lequel je vis encore actuellement…

En 78, j’étais toujours camerounaise. J’ai acquis la nationalité française en 1980. Au départ, nous sommes venus ici parce que nous avons obtenu une place au foyer étudiants. Mon mari avait fait une demande et on lui avait dit : « Il y a un logement à Sarcelles. » Ensuite, nous avons eu les enfants et depuis, ils n’ont jamais voulu quitter les lieux. Á l’époque, tout le monde parlait de ville dortoir mais moi, j’y étais bien. J’aime Sarcelles…

Dans le foyer, nous avions un appartement, un F4. Il n’y avait que des étudiants, pères de famille, qui logeaient là. En 78, je travaillais toujours dans la puériculture, mais à Paris. Je faisais donc chaque jour les allers-retours et je mettais mes enfants à l’école à côté.

Élever seule ses six enfants

En tout, j’ai eu six enfants. Ils sont tous nés en France et ils se sentent français, pas camerounais. Nous avons toujours parlé français avec eux. Je me disais : « S’ils parlent français à l’école et que je leur parle patois à la maison, ils vont avoir du mal à s’adapter ! » Ils parlaient donc français à l’école comme à la maison. C’était pour les aider… Mais en 80, j’ai fait venir ici une grand-mère du Cameroun pour s’occuper d’eux, car je me sentais complètement dépassée par la naissance du dernier. Et comme elle ne connaissait pas un mot de français, elle a commencé à leur apprendre le camerounais.

Á cette époque-là, il existait des associations camerounaises à Paris mais pas à Sarcelles. Elles se sont constituées plus tard. Seulement, pour les fréquenter, il fallait avoir le temps et le mien était partagé entre le travail et les enfants. Je ne pouvais donc pas aller dans les associations.

Mon mari était retournée et resté au Cameroun. J’ai donc élevé mes six enfants toute seule. La grand-mère, j’ai dû la renvoyer là-bas parce qu’elle commençait à me poser des problèmes… Á partir du moment où les enfants ont tous mangé à la cantine de l’école, je lui ai dit : « Maintenant, vous allez rentrer au pays. Vous serez plus à l’aise là-bas… »

Il n’y avait pas d’aides particulières pour les femmes seules et chargées d’enfants, sauf pour celles qui n’avaient pas de travail. Moi, j’étais salariée. Je n’y avais donc pas droit. On m’a expliqué : « Vous êtes bien. Il est inutile de vous aider… » Alors, ce n’était pas facile ! C’était limite ! J’étais allée les voir pour qu’on me prenne au moins en charge une partie du montant de la cantine scolaire, mais je dépassais de peu le quotient familial. Je n’ai donc pas eu d’aide…

J’ai bien entendu emmené mes enfants en vacances au Cameroun, pour leur montrer le pays et la famille. Mais là-bas, ils sont considérés comme des Français. Même moi ! Aux yeux des Camerounais, nous sommes des vendus et ils ne se gênent pas pour le dire… Par exemple, malgré ma couleur de peau, on m’appelle « Madame la Blanche »… Ils sont méchants !!! Les enfants n’y ont pas échappé… Ils étaient heureux d’aller au Cameroun ! Très contents ! Mais sur place, on leur a fait sentir qu’ils étaient des étrangers… Aucun d’eux n’a donc demandé à rester là-bas… Je leur ai proposé : « On va acheter une maison à nous ici. Comme ça, nous y viendrons en vacances et nous y resterons. Nous n’irons pas chez les tatas et les tontons. » Ils étaient d’accord. Seulement, j’ai acheté la maison et ils n’ont jamais voulu y aller…

Aujourd’hui, je retourne au Cameroun tous les ans. D’ailleurs, je vais bientôt partir, en octobre. Mes enfants ne veulent pas y aller mais tant pis, moi j’y vais…C’est mon pays et je l’aime… Et puis là-bas, j’ai encore mon grand frère et ma grande sœur.

J’ai élevé mes enfants comme des Français, avec la liberté d’agir, mais toujours honnêtement, que ce soit avec leur maman ou avec l’entourage. Je leur ai toujours dit : « Vous devez être honnête. Ne soyez pas des menteurs. Que jamais je n’entende que vous êtes allés quelque part et que vous avez pris un bonbon sans payer… »

J’habite au même endroit depuis 1980, place Jean Charcot. Lorsque j’ai acheté l’appartement, je me suis rendu compte qu’il n’y avait que des Juifs dans le quartier. Mais, ce sont des gens très honnêtes, très gentils et très courtois. Je n’ai donc jamais eu de problème avec le voisinage… Chacun vit ici chez lui et mes enfants n’ont pas eu à se plaindre… Aujourd’hui, seuls les deux derniers vivent encore à Sarcelles. Les autres, qui ont maintenant une trentaine d’années, sont partis.

Racisme et discriminations

J’ai souffert du racisme lorsque j’étais à l’école d’infirmières. J’étais la seule Noire et j’étais seulement tolérée ; pas acceptée… Elle se trouvait dans le VIII ème arrondissement et quand on prenait en photo la promotion, on me mettait de côté… je ne devais pas apparaître… Á l’école, on nous donnait souvent des sujets à traiter en classe. Et bien, après avoir rendu mon devoir, on me reprochait d’avoir triché alors que c’était ma voisine qui copiait sur moi… Dès que le correcteur trouvait des réponses identiques, j’étais automatiquement incriminée… Alors, pour prouver ma bonne foi, j’ai décidé de quitter ma place et de m’isoler lors des interros . Je me suis dit : « Comme ça, ils comprendront que je suis honnête, que c’est mon travail… »

Pour autant, les discriminations ont continué. Une fois, j’ai eu droit à des remontrances de la directrice. Sur ma copie, j’avais répondu aux dix questions posées, cinq au recto, cinq au verso, mais elle n’a corrigé les cinq premières questions, refusant de corriger le reste. Alors, j’ai quand même eu la moyenne mais je lui ai fait remarquer :
« - Madame, vous avez oublié de tourner la page ! J’ai traité l’ensemble du sujet !
-  Qu’est-ce que vous voulez ! Sortir première dans cette école ? Jamais ! »
-  En tout cas, ça, c’est du racisme… Ni plus, ni moins… »

Après, pendant le stage, j’ai soigné un monsieur qui m’a dit :
« - Vous ne me toucherez pas ! Vous n’allez pas me faire la piqûre !
-  Très bien monsieur ! Si vous ne voulez pas, je ne vous toucherais pas. Ma collègue qui est blanche comme vous, va vous soigner. »
Malheureusement pour lui, j’apprenais à cette autre infirmière comment faire ! La piqûre, il l’a donc sentie passer ! Il a crié : « Ay ! Mais tu me fais mal ! Qui est-ce qui t’a appris à piquer comme ça ? » Nous étions dans une salle commune et finalement, tous autres malades m’ont demandé : « S’il vous plait Madame ! Venez me piquer… » C’est comme ça que j’ai fait toute la rangée et personne n’a crié, personne n’a pleuré, personne n’a eu mal… Á partir de là, je me suis dit : « Bon, ça y est. J’ai gagné… »

Par contre, à Sarcelles, je n’ai jamais eu de problème. Il faut dire qu’ici, tout le monde vient d’ailleurs ! Il n’y a pratiquement que des étrangers ! Il ne peut donc pas y avoir de racisme. C’est sans doute également pour ça que mes enfants se sentaient si bien ici car je sais que le racisme, ils l’ont connu ailleurs, même s’ils ne voulaient pas le dire… Sarcelles est une belle ville ! C’est notre ville…

Meilleurs moments

Mes meilleurs moments à Sarcelles, avec mes enfants, je crois que ce sont les fêtes de fin d’année, lorsque je les amenais sur la place pour les jeux. Il y avait aussi le…………………, où ils allaient tout le temps jouer. Ils revenaient tout trempés et tout salis, mais ils se retrouvaient là-bas avec les autres enfants.

Á l’ouverture des Flanades, j’aimais bien m’y promener. On y trouvait beaucoup de grands magasins. C’était très beau ! Sinon, il y avait toujours de l’animation, beaucoup de choses, alors que maintenant, je ne sais pas, les temps ont changé… Mais à l’époque, Sarcelles était très agréable à vivre… J’aimais beaucoup les fêtes de fin d’année. Il y avait des décorations partout ! Des fleurs, des lumières, etc. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil…

Message aux jeunes

Soyez fiers de votre ville et ne faites rien qui puisse entacher sa réputation. Ailleurs, on dit beaucoup de mal de Sarcelles mais je peux vous assurer que lorsque vous en sortirez, vous serez les meilleurs ! Alors, n’ayez pas honte de vivre ici… C’est la meilleure des villes…

Mon premier fils, né à Sarcelles, est aujourd’hui pharmacien. Vous pouvez donc avoir tous les diplômes que vous voulez. Vous n’êtes pas condamnés à échouer, bien au contraire. Vous allez réussir ! Soyez donc fiers de dire : « J’habite Sarcelles ! » plutôt que de cracher dessus comme certains. Soyez sûrs que c’est une belle ville…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

Messages

  • Magnifique texte
    - manifique de clarté ;
    - magnifique part son apport à l’histore du cameroun, et de la colonisation ;
    - magnifique sur la réalité sociale et surtout sur la réalité du regard sur l’étranger et de la place de ces gens qui viennent d’aileurs en France ;
    - manifique parce qu’il dit en réalité combien Sarcelles est une terre d’accueil particulière et unique de bonté.
    Ce qui donne à cette ville la possibilité de construire sa société dans un esprit d’acceptation mutuelle, des uns et des autres et lui donne la possibilité d’enraciner ses enfants dans le terroire sarcellois et dans la réussite républiquement.
    En somme, bravo à l’auteur pour l’écriture et l’exactitude des faits qu’il invoque.
    C’est très agréable à lire et beaucoup qui sont partis du Cameroun s’y reconnaîtront.

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