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RWANDA - Je suis la première de ma famille à avoir réussi à gravir les échelons

Mme Marie Jeanne Yago

mardi 13 avril 2010, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Mon village natal du Rwanda

Je suis née en 1954, dans un tout petit village du Rwanda qui à mon avis, ne se voit pas sur une carte. Il était entouré de vastes vallées très verdoyantes, très boisées. Á deux pas de la maison, il y avait une belle forêt d’eucalyptus, une forêt plantée, qui malheureusement a été détruite en totalité par la guerre… Ces arbres servaient notamment à bâtir les habitations. Certaines étaient construites en dur ; d’autres en paille.

L’avantage des maisons en paille, est de conserver la fraîcheur, même si au Rwanda, la température dépasse rarement vingt-cinq degrés. C’est un pays jalonné de montagnes et de vallées où l’on trouve trois grands types de végétation : la steppe, la savane et la forêt, un peu plus loin. Au village, les gens vivaient de l’agriculture.

Les maisons étaient rondes ou carrées mais toujours très simples. Á l’intérieur, il y avait en général deux pièces : l’une centrale où les gens pouvaient s’asseoir, un salon en quelque sorte, et l’autre où les gens pouvaient se coucher. Chez moi, nous dormions dans des lits superposés traditionnels, c’est-à-dire fabriqués par les habitants.

Mais le problème, concernant notre maison, c’est qu’elle était construite en taules. Alors, c’était plus chaud ! Cela n’avait rien à voir avec les maisons en paille ! Je les ai connues quand j’étais petite mais je n’ai pas beaucoup de souvenirs car mon père s’est dépêché de construire une maison en taules. Il a voulu nous civiliser mais il nous a mis dans la chaleur !!! Je pouvais faire la comparaison lorsque j’allais chez mes oncles. Ils avaient des maisons en paille et c’était frais à l’intérieur…

Mon village natal était assez grand car l’habitat était assez clairsemé. Il devait compter une cinquantaine de familles. Dans la mienne, nous n’étions que six parce que mes grands frères avaient déménagé. J’ai appris à parler le français très jeune car le Rwanda est un pays francophone. On commençait donc à apprendre le français dès l’école primaire mais nous parlions notre langue à la maison.

J’ai connu une enfance assez heureuse. Nous gambadions dans la cour, on s’amusait, etc. Nous n’avions pas de soucis matérialistes ! C’était une vie assez simple… Nous avions maman, papa, on se levait, on allait jouer, on venait manger, on ressortait, on dormait… Quand on s’amusait, souvent devant les parents partis aux champs !

Mon père était agriculteur éleveur. Pour cultiver, les moyens étaient rudimentaires. On utilisait par exemple la houe en fer, avec un manche long en bois. Ceci dit, chez nous, la terre est quand même assez facile à labourer ! Les gens ne trimaient donc pas beaucoup là-dessus. Ma mère travaillait avec mon père qui était également commerçant. Il vendait un peu de tout, du bétail, etc., et ils se rendait parfois dans les pays voisins comme l’Ouganda. Ils jumelaient deux activités : l’agriculture et le commerce.

Un horizon restreint

Enfant, mon rêve était de grandir, d’aller à l’école, d’avoir un métier, de travailler et d’avoir des enfants. Je ne pensais pas une seconde à venir en Europe car je ne savais pas ce que c’était ! Pour moi, le monde s’arrêtait à l’endroit où la montagne touchait le ciel… Derrière, il n’y avait rien… Il faut dire que nous n’avions pas la possibilité de voyager quand j’étais petite ! Il n’y avait pas beaucoup de voitures ! Alors, même la ville voisine m’était totalement inconnue…

Nous avons dû avoir une radio à partir des années 60s mais à l’époque, elles étaient encore très rares. Nous étions les seuls à en posséder une et les gens se regroupaient à la maison pour l’écouter. Quant à la télé, elle n’existait pas…

On ne trouvait aucun Blanc dans le village. Il y en avait eu du temps de la colonisation mais lorsque je suis née, c’était fini… J’en ai vu un pour la première fois à l’église où il y avait des prêtres.

Jeux d’enfants

Enfants, on jouait à la marelle en traçant des cases sur le sol et on sautait à la corde que l’on confectionnait avec des feuilles de bananier. On jouait également au ballon, dans la cour ou devant l’enclos. Il était fabriqué à base de paille, mise en boule, bien roulée puis serrée. Ce sont des jeux universels ! Seuls les moyens utilisés sont différents.

Souvent le soir, à la belle étoile, on se regroupait dans la cour et une des mamans nous racontait des histoires qui font peur, qui responsabilisent ou bien qui nous donnaient de l’ambition. Il y avait toujours des histoires à raconter… C’était une belle vie ! C’était bien !

École et inégalités

Chez nous, l’école primaire débutait à sept ans et s’achevait à treize ans. Je suis ensuite allée au collège. J’ai fait partie des rares enfants à entrer dans l’enseignement secondaire. Nous étions six dans toute la paroisse ! Après six ans d’école primaire, il y avait un examen national. Ceux qui réussissaient passaient au collège. Par contre, c’était fini pour ceux qui échouaient… Comme j’ai beaucoup étudié, j’ai été reçue.

Seulement, il fallait aussi avoir de la chance ! Car si l’enfant de quelqu’un haut placé voulait gagner la place, il pouvait l’acheter et vous étiez éliminé.… Mais, ce n’était pas visible ! Vous ne pouviez pas savoir que votre place avait été prise par un autre ! On vous disait simplement : « Vous n’avez pas réussi. », c’est tout… Ce n’est qu’après, quand vous rentriez au collège, que vous vous rendiez compte que certains élèves n’avaient pas le niveau…

A ce moment-là, vous aviez mal pour ceux qui n’avait pas pu y arriver ! Certains avaient été premiers de la classe pendant toute l’année et la fin du concours, vous appreniez qu’ils n’avaient pas réussi. Pourtant, l’examen n’était pas sorcier ! Mais, leur nom avait été barré au profit d’un autre… Ce n’était pas visible mais ça se disait… Alors, quand j’ai vu que mon nom figurait parmi les admis, je me suis dit : « Je l’ai échappée belle ! J’ai eu de la chance ! Je suis passé à travers… » J’ai donc obtenu une bourse pour aller au collège.

A la fin du collège, j’ai réussi l’examen et je suis entrée à l’école sociale de jeunes filles. Je n’ai pas passé le Bac. Chez nous, il y avait le niveau Bac et le niveau Terminale, pour le technique. J’étais dans cette seconde filière. Avec ce diplôme, vous n’aviez pas la possibilité d’aller à l’université. Il fallait directement entrer dans la vie active. J’ai donc commencé à travailler pendant un an et demi.

Le scoutisme, une ouverture sur l’extérieur

Adolescents, nous avions très peu accès à l’information. Quant aux rencontres avec d’autres jeunes, elles se faisaient essentiellement à travers le scoutisme. J’étais dans un groupe de scouts et d’autres venaient parfois nous rendre visite dans notre paroisse.

Nous participions aussi à des conférences sur le plan national. Elles rassemblaient des jeunes venus de tout le pays. C’est à cette occasion que nous pouvions avoir quelques informations sur ce qui se passait ailleurs…

En 68, il ne s’est rien passé de particulier au Rwanda. Les gens ne se révoltaient pas comme ça ! Il ne faut pas oublier que nous venions à peine d’obtenir l’Indépendance. Nous sortions tout juste de la colonisation. Il n’y a donc pas eu ce genre de mouvement… Et puis, encore aujourd’hui, quatre-vingt-dix pour cent de la population rwandaise est analphabète.
Une ascension sociale difficile à gagner

Je suis la première de ma famille à avoir réussi à gravir les échelons et après, j’ai essayé de tirer les autres membres vers le haut. J’ai ainsi poussé mon petit frère qui est devenu militaire. Il est malheureusement décédé… Il a fini sergent chef. Il a eu du mal au collège ! Il n’arrivait pas à progresser…

Il y avait vraiment une grande opposition entre la campagne et la ville… Ma sœur n’a pas eu la chance de réussir l’examen… Elle est donc restée à la maison… C’était vraiment au compte-gouttes que l’on gagnait les concours au pays ! D’ailleurs, jusqu’à présent, ça n’a pas beaucoup changé… Ma sœur aujourd’hui est ici, en France mais, si je ne l’avais pas emmenée avec moi, elle serait toujours dans la campagne…

Ceci dit, lorsque j’étais enfants, les inégalités sociales n’étaient pas trop visibles. Ceux qui achetaient les concours vivaient généralement dans la capitale. Et comme à l’époque, les moyens de transport étaient encore limités, nous n’y allions pas, même si elle n’était qu’à cent cinquante kilomètres. Nous n’avions donc pas de moyens de comparaison. Nous nous rendions parfois dans une petite ville à côté, pour aller faire le marché mais là-bas, il n’y avait pas vraiment de différences entre riches et pauvres.

Au village, les enfants rêvaient en général d’être instituteur ou infirmière, car c’était le seul modèle de gens évolués que nous avions sous les yeux. Par contre, quand on avait la chance de pouvoir continuer l’école, on aspirait plutôt à travailler dans la fonction publique, à devenir cadre, à être affecté dans un ministère, etc.

Le Cameroun puis le Burkina

Je suis arrivée en France en 1986. J’étais déjà fonctionnaire depuis longtemps ! J’avais trente-deux ans et déjà trois enfants. Depuis, j’en ai eu un quatrième.

Je me suis mariée en 1979, à l’âge de vingt-cinq ans. J’étais jeune ! J’aurais dû continuer à vieillir encore un peu… Après l’école sociale de jeunes filles, j’ai travaillé un an, j’ai réussi un concours et je suis partie au Cameroun pour étudier pendant deux ans, dans une école, l’Institut Panafricain pur le développement, option planification et de développement. C’est là-bas que j’ai rencontré mon mari, un Burkinabé.

Mes études terminées, je l’ai donc rejoint au Burkina, à Ouagadougou. J’ai travaillé sur place pendant au moins cinq ans, dans un ministère, à la direction des coopératives. On s’occupait de projets féminins qui étaient financés par les Américains et les Hollandais. Il s’agissait de projets de développement local dans une perspective d’action coopérative. Et là-bas, ils avaient ce que l’on appelait un groupement féminin, qui menait des projets que nous financions sur le terrain. Il fallait gérer leur mise en place, leur bon déroulement, leur résultat, l’utilisation des fonds par les femmes, etc. Il fallait ensuite récupérer l’investissement pour rembourser les fondations américaines et hollandaises qui avaient accordé les crédits.

La vie au Burkina était très différente par rapport au Rwanda. C’était dur… D’abord, il faisait très très chaud et puis chez moi, tout se faisait sous forme de troc ! Ce n’était pas aussi marchand. On n’avait pas besoin d’avoir de sous. Je pouvais passer toute une année sans même avoir un centime dans la poche ! Il suffisait que mes parents m’achètent le savon pour me laver, de la pommade et des habits ! Ça s’arrêtait là ! Je n’avais pas besoin d’autre chose car à l’école, j’étais nourrie et logée. C’était la belle vie !

Par contre, au Burkina, il fallait tout acheter. Il fallait travailler et avoir les sous. Ce n’était donc pas pareil… C’était un peu le système français. Les gens trimaient pour trouver de l’argent afin de payer les loyers, les impôts, etc. Alors, c’était assez dur ! En plus, comme c’est un pays assez chaud, les gens avaient besoin de beaucoup de choses pour se protéger : des ventilateurs, des climatiseurs…

Je me suis sentie étrangère là-bas. On ne me le disait pas mais tout le monde le savait ! Je parlais le français mais avec la population, il fallait quand même apprendre la langue et c’était un peu difficile… D’autant qu’il y en avait plusieurs ! Il fallait donc se dépatouiller avec tout ça… Lorsque vous alliez au marché, vous étiez bien obligé de parler un peu la langue locale ! Ce n’était pas évident…

Venir en France

Pour venir en France, j’ai encore passé un concours. Ma vie n’est faite que de concours ! Pour être accepté à l’école, il suffisait de rédiger un projet et de l’envoyer. Ce n’était donc pas très difficile. Mais comme plusieurs personnes postulaient pour la même formation au sein de mon ministère, on nous a obligés à passer un concours, pour déterminer ceux qui auraient la possibilité d’envoyer un projet.

Je savais qu’il y avait des postes ouverts au niveau de la France, car j’étais repartie au Rwanda pour un séminaire et j’avais croisé là-bas le directeur d’une école, qui m’avait dit qu’il y avait des possibilités. Mais rentrée au Burkina, on m’a expliqué qu’on ne pouvait pas nous donner la bourse comme ça, qu’il fallait passer par le concours. Et bien je l’ai obtenu. Même s’ils ont voulu gommer mon nom, j’ai lutté et je me suis imposée. Le directeur voulait mettre sa copine à ma place. Mais, ce qu’il ignorait, c’est qu’au niveau du ministère de l’Enseignement Supérieur, je connaissais quelqu’un qui avait ses entrées. J’ai ainsi appris que le directeur était en train de négocier pour sa copine. Je suis donc passé le voir pour le menacer : « Si je n’ai pas la bourse, ta copine ne partira pas non plus ! » et mis devant de le fait accompli, il s’est incliné…

Arrivée dans l’hexagone

Je suis venu avec ma dernière fille car elle était encore très jeune. Elle n’avait que quatorze mois. J’ai d’abord transité par un centre d’accueil pour les étudiants étrangers, le FIAP, et on m’a ensuite affecté une chambre à la cité internationale, à Cachan. C’était bien ! Mais, je me suis retrouvée confrontée à une difficulté : je ne pouvais pas garder ma fille. J’ai donc été obligée de la faire repartir et je ne l’ai pas vue pendant sept mois… Alors, c’était un peu dur… Mais la deuxième année, ma demande de logement a été acceptée et j’ai pu faire venir mes trois enfants… Mon mari par contre est resté au Burkina. Il travaillait là-bas. Après, il est malheureusement décédé, au moment où il s’apprêtait à nous rejoindre…

Je ne devais faire que trois ans de formation en France mais je suis restée depuis. Mon quatrième enfant est né et il fallait le laisser un peu grandir. Seulement j’ai découvert qu’il était allergique aux moustiques. Il est d’ailleurs toujours sous traitement. Le Burkina en étant infesté, nous ne pouvions donc pas y retourner…

En arrivant, mes enfants ont bien sûr intégré l’école. En primaire, il n’y a pas eu de soucis mais au collège, les difficultés ont commencé à surgir… Ils ne s’entendaient pas avec leurs copains. Ils ne voulaient plus aller à l’école, etc. Ils ont eu tout un tas de problèmes… Il y avait une sorte gêne au niveau du quartier… Leur intégration n’a donc pas été facile et aujourd’hui, ils commencent à s’adapter petit à petit…

Lorsqu’ils m’ont rejoint, le premier avait neuf ans, le deuxième sept ans et la troisième vingt mois. C’est elle qui a eu le plus de facilités car elle est entrée directement à l’école ici. A l’école primaire, même les grands n’ont pas eu de soucis ! Tout s’est très très bien passé. Ils étaient bons élèves, ils avaient de bonnes notes. C’est au collège que les choses ont commencé à être un peu plus difficiles…

Lors de ma première année en France, je n’ai fait qu’étudier mais la deuxième, à partir du moment où mes enfants étaient là, j’ai commencé à travailler le week-end, pour compléter les revenus de ma bourse. Elle n’était pas suffisante pour nourrir toute ma famille !

Installation et intégration à Sarcelles

Je suis arrivée à Sarcelles en 1987 par l’intermédiaire d’un organisme qui gérait les étudiants et qui avait un partenariat avec la SIC. Il disposait d’un contingent de logements à louer dont certains se trouvaient à Sarcelles. On m’a donc proposé un appartement aux Flanades, en face du centre administratif.

Au départ, je ne connaissais pas très bien la ville. Avant que les enfants ne viennent, j’allais à l’école toute la journée et je ne revenais que le soir pour me coucher. Quant au week-end, je me reposais. Pour moi, Sarcelles était donc avant tout une ville dortoir ! Je n’avais pas vraiment le temps de la découvrir. Pour les courses, je n’avais pas à aller très loin ! Je les faisais en face, aux Flanades.

Évidemment, lorsque les enfants sont arrivés, ça a tout changé. Il fallait les inscrire à l’école, les accompagner le matin, aller les chercher le soir. C’était une autre vie ! Je rencontrais d’autres mamans, etc. Pour moi, c’était bien… Mais, nous ne sommes pas restés longtemps aux Flanades car j’avais un F2 et il n’y avait pas assez de place. Au bout d’un mois là-bas avec les enfants, j’ai donc déménagé dans un F3 à côté de la gare, allée Le Lorrain.

C’était très difficile de continuer ma formation avec trois enfants. Le matin, ils partaient à l’école et le soir, le midi, ils mangeaient à la cantine et le soir, ils allaient en étude, où je les récupérais. Ils passaient toute la journée à l’école ! C’était donc un peu pénible, pour eux comme pour moi. Le soir, nous étions tous très fatigués… Je leur faisais vite à manger puis on dormait… Et le lendemain, c’était pareil…

J’ai commencé mes études par la sociologie des coopératives et j’ai terminé par la gestion des entreprises, au niveau maîtrise. Malheureusement, je n’ai pas pu travailler ensuite dans ce domaine parce que j’ai passé ce diplôme en étant étrangère. J’avais pourtant étudié avec les autres, j’avais fait des stages, j’avais réussi mes examens, j’avais soutenu mon mémoire ! Mais finalement, ils ont donné un diplôme aux étudiants français alors que moi, je n’ai eu droit qu’à une sorte de certificat… Ils n’ont pas voulu me donner l’équivalence… C’était en 90.

Je n’ai pas cherché de travail dans cette branche car de toute façon, pour moi, je devais repartir au Burkina à l’issue de ma formation. C’est ce que j’avais en tête. Seulement entre temps, mon mari est venu nous rendre visite, je suis tombée enceinte et le bébé est né. J’avais préparé tous mes bagages pour les envoyer au pays ! Mais, je n’allais pas partir avec un gros ventre. J’ai donc attendu l’accouchement et ensuite, que mon enfant grandisse un peu. Malheureusement les allergies ont commencé à apparaître dès les premières années. Il était asthmatique, allergique aux piqûres d’insectes, etc. Nous avons donc été bloqués…

Et puis, je dois dire que mes autres enfants voulaient rester en France. Ils avaient grandi ici et n’avaient plus envie de repartir ! Ils s’étaient fait de nouveaux copains, la vie n’était pas la même… Mais, ce n’était pas une question de confort parce qu’au pays, j’étais fonctionnaire et ils mangeaient à leur faim matin, midi et soir. Ils avaient quelqu’un à disposition pour leur préparer leurs repas, un chauffeur pour les déposer à l’école et les ramener. Au Burkina, ils profitaient d’un certain nombre de facilités qu’ils n’avaient pas ici !

C’est donc plutôt une histoire de copains qui les a poussés à vouloir rester ici parce qu’ils avaient plus de confort au pays. Arrivés en France, ils se sont retrouvés sans moyens, un peu comme des mendiants ! Tandis que là-bas, ils bénéficiaient quand même d’un niveau de vie assez aisé… Par contre ici, ils se sont beaucoup attachés aux gâteaux, aux biscuits et ça, il n’y en a pas chez nous ! Ce sont des petits trucs qui n’ont pas tellement de valeur mais qui comptent énormément à leur yeux…

J’ai élevé mes enfants entièrement en français parce qu’étant rwandaise, je ne connais pas la langue de chez eux, du Burkina. Ils n’ont donc pas connu d’autre langue que le français ! D’ailleurs, je pense que ça a dû les perturber un peu… Ils n’ont pas pu apprendre ma langue ni celle de leur papa… On ne s’exprime qu’en français. Je ne peux même pas leur donner un secret dans notre langue ! Ils ne la connaissent pas… Je crois donc que ça leur a fait mal… Je n’ai pas réussi à leur transmettre ma langue natale… Il n’est jamais trop tard ! Seulement maintenant, ils sont grands… Dans la vie, on fait malheureusement des erreurs. Aujourd’hui, je sais que parler une autre langue à la maison n’empêche pas les enfants d’apprendre le français. Mais à l’époque, je pensais le contraire… Je voulais bien faire pour eux…

Tirer sa famille vers le haut

Je n’ai retrouvé un emploi que longtemps après, en 89 ou 90. Aujourd’hui, je vais sur mes cinquante deux ans et je n’ai pas beaucoup travaillé… Mes quarante annuités, je ne les aurais jamais ! Alors, quand je réalise le nombre de concours que j’ai passé, ça me fait mal… Mais de toute façon, dans la vie, il faut avancer, surtout quand on vient de la campagne ! On n’a pas le choix ! Et puis, il faut aussi tirer sa famille vers le haut, faire le tracteur…

J’ai fait venir ma sœur en 89, avant la guerre. Là-bas, elle ne pouvait pas faire d’études parce qu’elle n’avait pas réussi le fameux concours de l’école primaire, son frère non plus d’ailleurs. Mais, j’ai dû faire un choix… J’ai pris la fille… Avec les enfants, j’étais un peu coincée ; il me fallait une aide. En plus, je devais aller faire un stage en province. C’est pourquoi, je me suis dit : « Plutôt que de payer quelqu’un d’autre, c’est mieux de la faire venir. Ici, elle pourra faire des études et aider ses neveux en même temps… »

Mais quand elle est arrivée, c’était difficile ! Je ne voulais pas la laisse à la maison… Il n’était pas question qu’elle s’occupe des enfants sans aller à l’école ! Elle a donc fait des études en même temps et nous étions en décalé. Elle revenait avant moi ; je rentrais un peu plus tard et on s’entraidait à la maison. Après avoir réussi son BEP, elle s’est mariée et aujourd’hui travaille. Elle a eu sa nationalité et elle a eu deux enfants : un garçon et une fille qui sont très beaux.

Obtenir la nationalité française : le parcours du combattant

Actuellement, je n’ai pas encore la nationalité française. Je ne suis pas parvenue à l’obtenir jusqu’à présent. J’ai tenté de déposer une demande de naturalisation mais le dossier était très long à constituer et à l’époque, j’étais dans mes études tout en travaillant en même temps. Il m’était donc difficile de me rendre aux convocations pour aller chercher tel et tel papier, etc. En plus, au niveau du Rwanda, la guerre a éclaté et je n’ai jamais pu fournir l’attestation de naissance de moins de trois mois que l’on me demandait, car elle était périmée à chaque fois que je la recevais…

Finalement, j’ai quand même réussi à faire passer une attestation qui était déjà ancienne et en 2000, le dossier était sur le point d’aboutir. Je devais avoir un entretien avec la police mais malheureusement, je n’ai pas pu avoir la convocation parce que j’avais déménagé. En 2000, mon mari est décédé et lorsque j’ai vu que le dossier n’avançait pas, je me suis déplacée à la préfecture et on m’a dit : « Madame, on vous a convoquée pour un entretien et vous n’êtes pas venue… Donc, votre dossier est nul… Il faut recommencer à zéro… »

Après ça, j’ai tenté à nouveau d’obtenir une attestation de naissance. J’ai demandé à des amis là-bas de me l’envoyer mais lorsqu’elle est arrivée ici, elle était encore une fois périme… Récemment, j’ai donc fait une nouvelle demande de certificat et à l’heure actuelle, je ne sais pas s’il va arriver… Les papiers, c’est vraiment le parcours du combattant ! C’est fou ! J’avais tout fait ! Mais, ça n’a pas abouti…

Vie associative

Je suis bénévole à l’association des femmes du quartier Watteau. Là-bas, nous faisons un peu de tout, en particulier de l’intergénérationnel, pour tisser le lien social. Nous essayons de créer des espaces de rencontre, à travers diverses activités. Nous organisons notamment des sorties familiales pour permettre aux parents et aux enfants de se rapprocher, dans un autre cadre que celui de la maison où souvent, ils se parlent mal et se crient dessus. Là, ils peuvent se retrouver dans d’autres lieux, dans une autre ambiance et s’amuser ensemble dans la journée.

Je connais un monsieur qui travaillait à l’ambassade en Union Soviétique. Il a été obligé de venir avec sa famille par la force des choses. Et bien nous avons fait une sortie familiale à la mer et en revenant, il m’a dit : « C’est la première fois que je sors avec ma femme… » Pourtant, ils sont là depuis plus de dix ans ! Depuis, ce monsieur me réclame toujours la même chose : « Quand est-ce qu’on sort à nouveau ? »

Récemment, nous avons également mis en place une activité un peu innovante, par rapport à la peinture. Dans la ville, on en trouve un peu partout ! Mais là, il s’agit de vraiment permettre aux enfants du quartier Watteau de venir peindre à leur guise. Donc, ça les intéresse. Ils sont très contents ! Parfois des mamans viennent également. C’est une activité culturelle un peu inaccessible ! Les gens pensent souvent que les peintres sont hors du commun. Tandis que là, ils arrivent à toucher la peinture, à mélanger les couleurs, à créer. Lors de la fête de quartier, il fallait voir les tables ! Elles ne désemplissaient pas. Il n’y avait même pas assez de place. et depuis, on nous en redemande. L’avantage, c’est qu’il s’agit d’une activité créative qui ne demande pas beaucoup de budget.

Message aux jeunes

Il faut qu’ils s’accrochent ! Il est vrai que c’est un peu difficile au niveau du collège mais les adultes doivent les aider. Il ne faut pas les laisser tout seuls… J’ai mis mon fils dans une école privée, au Saint-Rosaire, mais les consignes ne sont pas claires pour les enfants. Il leur faut vraiment un soutien ! Lorsque l’on parle de soutien scolaire, ce n’est pas anodin ! C’est très important.

On peut demander aux parents de les aider ! Mais, je ne suis pas sûre qu’ils soient à la hauteur… Même moi qui ai fait l’école, je cherche à aider mon fils et parfois, quand je lui demande : « Montre-moi les devoirs que tu a ramenés de l’école ! », il n’a pas bien noté ce qu’il fallait faire et ne s’y retrouve pas. Les consignes ne sont donc pas bien données et je crois qu’il y a bien des éléments à améliorer sur ce plan… Il faut vraiment mettre en place des structures solides au niveau du soutien scolaire…

À l’association des femmes du quartier Watteau, j’aurais bien envie d’organiser quelque chose mais pour ça, il faut des gens capables car ce n’est pas anodin… Les enfants sont en souffrance… Je leur conseille donc de solliciter tous ceux qui peuvent les aider et de ne pas uniquement compter sur leurs parents. Il faut faire des démarches. Les parents sont souvent impuissants ! Moi par exemple, j’ai beau avoir obtenu toute une série de concours, je suis souvent incapable de donner un coup de main à mon fils, même en maths, parce qu’il n’a aucune consigne claire pour travailler. Quand je lui dis : « Où est la leçon à laquelle correspondent tes devoirs ! », il me regarde et me répond : « Je ne sais pas… » Il y a donc vraiment beaucoup de choses à faire de ce côté…

Quoi qu’il arrive, les jeunes doivent s’accrocher. Il ne faut jamais perdre espoir et toujours aller de l’avant. En même temps, il faut qu’ils intègrent que Sarcelles, c’est leur ville ! Souvent, ils ont l’impression qu’ils vont partir ailleurs alors que non, ils sont là ! Ils vivent ici ! C’est donc ici qu’ils doivent donner le meilleur d’eux-mêmes ! C’est cette ville qu’ils doivent développer pour l’avenir de leurs enfants ! Et je pense que c’est ça qui manque aux jeunes d’aujourd’hui. Ils pensent constamment à d’autres pays où ils ne vivront jamais. Par exemple les miens, je ne vois pas à quel moment ils vont aller vivre au Burkina ! Aujourd’hui, ils sont tous installés à Sarcelles et c’est leur lieu, c’est leur ville…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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