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Constantine - les rapatriés à Sarcelles

Mr Luncien Bedoucha

samedi 10 avril 2010, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Adolescence à Constantine durant la Deuxième Guerre mondiale

Je suis originaire de Constantine, en Algérie. Mon père était comptable dans une grande entreprise et ma mère ne travaillait pas. Quand on élève sept enfants, on n’a pas le temps de travailler ! Mes parents ont pratiquement vu le jour avec le siècle puisque mon père est de 1901 et ma mère de 1904. Quant à moi, je suis né en 1928.

J’ai suivi un cursus scolaire malheureusement interrompu par les fameuses lois de Vichy qui ont expulsé les Juifs, et le mot n’est pas assez fort, des écoles publiques. J’étais en quatrième au lycée de Constantine lorsqu’un beau matin d’octobre, on nous a virés… Á partir de là, je me suis débrouillé tout seul… Dans la tête d’un gamin de treize ans, c’était incompréhensible ! Mais, on était mis devant le fait accompli et on ne pouvait rien faire… Si ça n’avait concerné que moi, j’aurais sans doute réagit autrement ! Mais, nous étions tout un groupe à être visé : une quinzaine d’élèves dans ma classe et une bonne centaine dans le lycée…

Un matin, l’appariteur est passé, il a égrené des noms et c’était réglé… « Vous ne faites plus partie de l’établissement ! » On s’est donc tous retrouvé dans la cour avec un sentiment de frustration mais d’un autre côté, il y avait la guerre ! Il ne faut pas oublier qu’en 1941, c’était encore la guerre… Nous n’étions pas en 68 ou en 2006 ! On a fait le dos rond et c’est tout… Les médecins juifs étaient déjà interdits de profession ! Les fonctionnaires avaient été virés aussi ! Il ne restait plus que les enfants. Nous avons donc suivi… C’est une évolution…

Mon père était français naturalisé. Beaucoup de Juifs d’Algérie avaient acquis la nationalité française par le décret Crémieux, à la fin du XIX ème siècle. Mais, mon père avait été naturalisé parce que son propre père venait de Tunisie et qu’il avait demandé la nationalité française. Il avait donc été naturalisé par décret. Alors, à cette époque-là, on pensait que les Juifs français naturalisés par décret avaient le droit de rester. Mon père avait fait l’armée, il y était sergent, mais ça n’a rien changé… Il a été mis dehors comme les autres… Il fallait faire avec…

Les enfants dont les parents étaient fortunés ont continué à l’école libre, l’école de l’Alliance Israélite Universelle, qui était financée par les Etats-Unis mais qui n’était pas gratuite. Alors ceux qui avaient des parents plus modestes, se sont dirigés comme moi vers la vie active. Je suis allé au turbin, comme tout le monde. J’ai été embauché comme ouvrier marbrier et j’ai fait de la marbrerie pendant sept ans, de 41 à 49.

En 42, nous avons été libérés mais pour autant, nous n’avons pas été réintégrés dans nos droits immédiatement ! En tous cas, de 41 à 42, nous n’avions plus droit à rien du tout, même s’ils ne sont pas allés jusqu’à nous obliger à porter l’étoile jaune comme en France. Nous étions exclus de toute vie sociale et contraints de nous rabattre sur un même quartier, même ceux qui étaient riches. Tout le monde était touché par la mesure ! Il n’y avait pas de distinctions. On n’a pas eu à créer de ghetto à Constantine car il existait déjà. Il y avait un quartier juif, comme dans toutes les villes d’Afrique du Nord. Il ne faut pas oublier que les Juifs sont implantés dans la région depuis très longtemps ! Depuis le XIV ème siècle au moins.

Que ce soit l’école, la fonction publique ou l’armée, tout nous était strictement interdit. Nous n’avions plus accès à rien ! Tous les militaires de carrière avaient été virés. Et puis, nous avions de nouveaux papiers. La carte d’identité était la même mais elle faisait figurer en surcharge la mention « juif ». J’ai d’ailleurs des amis qui contrairement à moi l’ont conservée. Dans un moment de folie, j’ai tout déchiré…

Dans la rue, nous n’étions pas contrôlés. Il n’y avait pas de milice, sauf avant le débarquement des Américains et des Anglais, le 8 novembre 42. Ils ont débarqué simultanément à Casablanca, à Alger et à Bône et peu de temps avant, une milice avait été formée, copiée sur la Légion française des combattants. Mais, ils ne nous ont jamais embêtés… Par contre, on n’avait pas droit aux mêmes rations. On avait des cartes d’alimentation comme tout le monde mais nous n’avions pas droit à certains produits. La charcuterie, on n’en voulait pas ; donc on n’en avait pas ! Mais, il n’y avait rien en compensation.

Pendant toute cette période, j’achetais le journal tous jours car j’étais friand de nouvelles et quand les Anglais ont débarqué à Bône, ce fut un grand soupir de soulagement… On croyait que c’était fini mais on se trompait. Ce n’était pas terminé… Il a fallu attendre 44 pour que les lois vichystes soient abrogées et le décret Crémieux rétabli. Malheureusement pour moi, c’était trop tard… Je ne pouvais pas reprendre l’école…

Ils ont brisé nos rêves

Quand j’avais treize quatorze ans, je ne sais pas à quoi je rêvais. Les rêves, ils nous les ont brisés ! Enfin, je pensais sans doute continuer à aller à l’école et finir comme ont fini presque tous mes coreligionnaires et amis qui étaient en classe avec moi, c’est-à-dire soit dans la fonction publique, soit dans les professions libérales. Il y en a cinq ou six qui sont médecins, trois ou quatre qui sont pharmaciens, etc. C’est ce à quoi je rêvais…

Á l’époque, le brevet élémentaire, correspond à la terminale actuelle et le brevet supérieur, correspond au Bac. Mon père était l’un des rares à avoir le brevet supérieur. Notre génération aspirait donc à faire aussi bien sinon mieux, à aller au-delà ! Nous aspirions également à sortir du ghetto où nous étions et d’arriver à venir en France, pour terminer des études et peut-être construire une autre vie… Tout le monde rêvait d’aller passer au moins deux ou trois mois à Paris ! La France, c’était le pays de cocagne pour nous ! Un peu comme pour les gens qui aujourd’hui vivent dans des pays dits pauvres… Nous avions donc cette aspiration !

Mon père n’a pas participé à la guerre de 14 car il était trop jeune. Par contre, il a fait la guerre de 39-45. En 40, il était sur le front en France mais il a été rapatrié à la naissance de son cinquième enfant. Il en a encore fait après.

Marbrier funéraire

Lorsque j’étais ouvrier marbrier, j’ai eu la chance de pouvoir continuer à m’instruire. Je prenais des cours du soir à l’université populaire, en self made man. J’étais le seul sur le chantier. Car c’était un chantier ! Il faut se rendre compte que la marbrerie, ça ne peut être que ponctuel ! On faisait le carrelage dans les maisons, des cheminées, des marches d’escalier. Là, il fallait bien calculer les dimensions, surtout lorsqu’il s’agissait d’un escalier tournant ! On faisait également des monuments funéraires, les tombes que l’on voit dans les cimetières.

Mais, en Algérie, il n’y avait pas beaucoup de marbre ! On en faisait donc venir d’Italie, de Carrare. Sinon, on extrayait une pierre noire des carrières, pierre vraiment magnifique qui une fois polie, passait pour du marbre noire. Ma spécialité était la gravure. J’étais graveur. Des « Ici repose », j’en ai fait quelques-uns ! Il fallait souvent travailler dans deux ou trois cimetières en même temps pour avoir suffisamment de travail.

Le 8 mai 45, lors de la Libération, c’était la fête partout sauf chez nous, à Constantine et dans le département. J’ai entendu les cloches sonner la fin de la guerre vers dix heures du matin mais à quatre heures et demie cinq heures de l’après-midi, le préfet est intervenu à la radio pour nous interdire de manifester, alors qu’on avait prévu des bals, etc. En 45, j’avais quand même dix-huit ans ! Il y avait eu un peu partout un mouvement insurrectionnel réprimé dans le sang, notamment à Sétif, et toutes les festivités avaient été interrompues. Nous n’avons donc pas pu célébrer l’armistice de 45…

Alors qu’en France, c’était la liesse, en Algérie, c’était symboliquement le début d’une nouvelle histoire, même s’il y a eu toute une période de latence entre 45 et 54… C’était le grand tournant et à mon avis, c’est à ce moment-là que l’on aurait dû prendre des mesures autres que celles qui ont été prises. ll aurait fallu commencer à amorcer le mouvement de décolonisation. Malheureusement, dans l’euphorie de la victoire, on a laissé courir…

Rencontre et mariage avec ma femme

Lors des bombardements qui ont précédé le débarquement allié en Afrique du Nord en 42, mes parents ont hébergé chez nous des gens qui venaient de Bône, l’actuelle Annaba. Ils avaient fui les bombardements. Parmi eux, il y avait des filles de mon âge, de quatorze quinze ans, et nous avons sympathisé. Finalement, j’ai épousé ma femme en 54, douze ans plus tard. Les choses se sont faites par épisodes ! Entre temps, elle était repartie chez elle, j’avais fait l’armée, etc.

Je n’ai pas particulièrement cherché à me marier avec quelqu’un de la même communauté. Si je suis pas un fanatique de la religion, je suis attaché à la pratique courante mais je ne m’aventure pas dans les méandres. Bref, je ne suis pas un calotin ! Si ma femme avait été autre chose que ce qu’elle est, je l’aurais épousée quand même… Peu importe ce qu’aurait pu dire mon père ou ma mère, j’étais assez indépendant. D’ailleurs, je suis parti de la maison assez tôt ! Á dix-huit ans, quand je travaillais à la marbrerie, je vivais déjà seul.

Après, en 49, j’ai fait mon service militaire sur l’aéroport de Maison Blanche et dans la foulée, ayant suivi des cours du soir, j’ai réussi à obtenir un diplôme à l’université populaire. Ensuite, j’ai décroché le concours d’entrée aux impôts et je suis devenu fonctionnaire. J’ai commencé ma carrière le 26 mai 50 et j’ai pris ma retraite en 1991.

La guerre d’Algérie et le départ pour la France

En 54, je venais de contracter mariage. Ma femme était enceinte et le 30 octobre, je l’ai accompagnée à Bône, chez sa mère, où nous avons passé le week-end. Nous sommes rentrés le 1er novembre, le jour de la Toussaint, parce que le lendemain, il fallait reprendre le boulot. Seulement, à vingt kilomètres de la maison, les gendarmes nous ont arrêtés et nous ont dit :
« - Mais vous êtes fous ! Qu’est-ce que vous faites sur la route en voiture ? C’est l’insurrection partout !
-  Et bien, on rentre à la maison !
-  Comment, vous n’êtes pas au courant ?
-  Non !
Finalement, ils nous ont escortés jusque devant la porte de chez nous…

J’étais dans le bled, à Ain M’Lila, aux portes des Aurès, et c’est de là qu’est partie la rébellion. Les premières manifestations ont commencé dans les Aurès. J’ai donc vécu cette journée là comme un véritable cauchemar… D’une part, je ne savais pas ce qu’étaient devenus les autres ! Il n’y avait plus de téléphone, absolument rien ! Et les gendarmes nous avaient interdit de sortir, de bouger. Il fallait rester confiné dans la maison… Il a fallu attendre trois jours pour que le boulanger, mon voisin, nous apporte un peu de pain, un peu à manger… Il nous a dit : « Maintenant, ça s’est calmé. Vous pouvez sortir. La région est sécurisée… »

En 45, je pressentais déjà ce qui risquait de se passer mais en 54, j’ai compris… Si on ne changeait pas immédiatement de politique, on allait droit dans le mur… La terre natale, ça vous prend aux tripes ! Il n’y a pas de doute là-dessus ! Moi, mon pays natal, c’est l’Algérie ! Ce n’est pas ailleurs ! Je n’avais donc pas du tout l’intention de partir et je suis resté pratiquement jusqu’au dernier jour… D’ailleurs, un de mes amis qui était du même grade que moi, m’a téléphoné deux ou trois jours avant le départ et m’a dit :
« - Je vais être nommé directeur général des impôts. Reste avec moi !
-  Je veux bien mais tu dois me faire la promesse que les miens seront protégés.
-  Malheureusement, c’est impossible…
-  Bon, alors je m’en vais… C’est tout… »
Sinon, j’étais tout à fait près à rester ! J’étais même prêt à avoir la nationalité algérienne ! Ça ne me dérangeait pas du tout…

Á partir de 58, beaucoup ont commencé déjà à déménager. Ils ont préservé leurs arrières. Évidemment, c’étaient les personnes les plus riches ! Les derniers à prendre le bateau ont été les gens les plus pauvres. Les plus aisés s’étaient déjà envolés pour la France, parce qu’il y avait un service régulier de DC4, un avion qui montait par paliers de vingt mètres. Le temps de traverser la Méditerranée, il était à peine arrivé en haut qu’il fallait qu’il descende. Alors, c’était affreux… J’ai fait partie des rares à prendre l’avion car j’étais fonctionnaire.

Arrivée et conditions d’accueil

En 62, j’avais trois enfants. Ils avaient respectivement sept, cinq et trois ans. Á l’arrivée, j’ai été affecté au Havre et leur première réaction a été de me dire : « Papa, on retourne chez nous ! Il fait froid ! On retourne à la maison ! » L’hiver 62-63 a été terrible ! Je leur ai répondu : « Oui, on va revenir… », même si je n’avais aucun espoir de retour… Ce n’était pas possible ! Je savais que c’était fini… D’ailleurs, je n’avais pris qu’un aller… Mon ami nommé ensuite directeur général des impôts là-bas m’avait dit : « Je te promets la vie sauve à toi, personnellement ! Mais, en ce qui concerne les tiens, ta famille, je ne peux rien garantir… » J’étais donc parti… Je n’avais pas le choix !

Mes parents, qui étaient déjà vieux, avaient quitté l’Algérie deux mois avant nous. Et encore, moi, j’ai eu de la chance ! Comme j’étais fonctionnaire, j’avais un travail et je pouvais être relogé… J’ai été affecté en Normandie mais je ne savais même pas où était Le Havre ! Par contre, j’ai été très bien accueilli par mes collègues comme par la hiérarchie ; il faut le dire. Mais, perdre tout du jour au lendemain, c’est toujours un sentiment de frustration ! On était bien chez nous… On était bien… Il a fallu quand même vivre cinq six mois à l’étroit avant d’obtenir un logement ! Ça ne s’est pas fait immédiatement ! C’est ma belle famille, installée en France depuis 1954-55, qui nous a hébergés. Ce n’était pas la joie !

Il y avait des centres de vacances des impôts où l’on est allé passer une quinzaine de jours pour se mettre un petit peu à l’air mais quand on a repris le travail, c’était dur… Il a fallu opérer une reconversion totale… J’étais comptable du Trésor et je me suis retrouvé rat de cave. On ne m’a pas remis au poste que j’occupais là-bas. En Algérie, j’encaissais des impôts tandis qu’au Havre, j’allais courir derrière la niôle. On faisait les caves, les alambics, etc. Ce n’était pas du tout la même chose ! Ce n’était pas du tout le même boulot… Et bien sûr, il n’était pas question que je dise : « Non, je n’y vais pas ! » J’étais affecté là, un point c’est tout…

Lorsque mes enfants sont arrivés, ils sont évidemment retournés à l’école. Mais, ils n’avaient absolument aucun accent ! Si vous entendiez par exemple celui qui travaille maintenant au Rectorat, vous vous diriez : « Ce n’est pas possible ! » Moi, j’ai un accent ! Par contre, mes enfants n’en ont pas du tout. Ils n’ont donc subi aucune moquerie, aucune vexation par rapport à ça. C’est sans doute l’exception qui confirme la règle mais ils n’ont jamais eu de problèmes.

D’ailleurs, le dernier qui avait trois ans est polyglotte aujourd’hui. Il vit au Brésil depuis vingt ans et il parle le portugais sans accent, comme n’importe quel Brésilien. Il y a peut-être un don dans la famille ! C’est peut-être génétique ! Il y a des choses comme ça… Quand mon fils aîné rencontre quelqu’un, il est tout de suite capable de dire : « Lui, il est de chez nous ! Il n’y a pas de doute ! » L’autre ne le reconnaît pas mais lui le reconnaît…

La Seine-Saint-Denis : un esprit communautaire

Nous avons vécu quatre ans en Normandie et en 1966, nous sommes venus en région parisienne. Depuis, nous n’avons pas bougé du 93. On a fait Blanc-Mesnil, Pierrefitte, Saint-Denis, etc. Il y a un esprit communautaire par ici ! Que ce soit à Blanc-Mesnil et mieux encore à Sarcelles ! Ce n’est pas Constantine mais on retrouve quand même des connaissances.

Pour moi, l’esprit communautaire, c’est un art de vivre. On se reconnaît par le mode de vie, non seulement par la pensée mais aussi par les actes, par les gestes, par la parole. On vit en communauté, non par l’exclusion des autres mais par la réunion des semblables. On se retrouve comme ça. C’est d’ailleurs ce que je voulais dire lorsque je parlais de mon fils qui reconnaîtra immédiatement un pied-noir ! Pour l’anecdote, cette semaine, mes enfants vont dîner avec une cinquantaine d’anciens élèves du lycée où ils allaient à Drancy. Ils se sont retrouvés sur Internet et ont organisé une soirée entre eux.

Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va

Moi, je n’ai pas fait la même démarche pour retrouver des gens de mon quartier car contrairement à mes enfants, je n’ai pas Internet. Mais, eux ont fait des recherches ! En affichant Bédoucha, ils en ont trouvé une flopée ! Ils ont toujours fait preuve d’un réel souci de savoir d’où ils viennent. C’est quelque chose que nous leur avons inculqué… Pour savoir où tu vas, il faut d’abord savoir d’où tu viens ! Et c’est leur cas aujourd’hui…

Mais, ce n’est pas lié à la langue ! On a toujours parlé français à la maison. Par contre en Algérie, moi, je parlais aussi l’arabe dialectal, par la force des choses. Quand on fait des perceptions, quand on encaisse des impôts, il faut savoir parler la langue ! Tout le monde ne parlait pas français en Algérie, même parmi la population européenne ! Il y avait des Italiens, des Espagnols, des Maltais, qui entre eux parlaient leur propre langue. Le creuset ne s’est formé, à mon avis, qu’à partir de ma tranche d’âge. Tout le monde est allé dans la même école. Merci Jules Ferry ! Autrement, dans les quartiers, on entendait couramment parler l’italien ou l’espagnol !

Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion de parler de l’Algérie, du lieu où je suis né, à mes petits-enfants… Il faut avouer ce qu’il faut avouer… J’en ai deux qui sont à Rio de Janeiro et je ne leur parle pas souvent… Quant à ma petite fille qui est en Bretagne, elle vient me voir tous les trois mois… Mais, elle connaît quand même ses origines ! J’en ai encore deux autres, dont une qui a vingt-quatre ans et qui est professeur et l’autre qui est élève ingénieur. Mais, nous n’avons pas de grandes discussions. De toute façon, ce n’est pas mon rôle de m’occuper de leur éducation ! Je charge mes enfants de faire avec les leurs ce que j’ai moi-même fait avec eux.

Quand nous étions jeunes, notre aspiration était d’aller au-delà de ce qu’avaient fait nos parents. C’est ce que j’ai transmis à mes enfants ! Je leur ai toujours dit : « Il faut aller au-delà de ce que j’ai fait ! » Et je pense qu’ils ont réussi ! Il y en a un qui est en passe de devenir proviseur de lycée. Celui du Brésil est informaticien, plus précisément analyste programmeur. Il s’occupe d’une fondation. Quand à l’aîné, il se débrouille tout seul ! Il n’a jamais eu besoin de papa maman…

Paris : une autre dimension

Quand vous tombez dans une avenue qui fait vingt-cinq mètres de large alors qu’à Constantine, la plus grande ne dépasse pas huit mètres, c’est très impressionnant ! C’est énorme !

Pendant mon voyage de noce, j’avais visité Paris au pas de charge. Avec les agences de tourisme, on n’a pas le temps de voir grand-chose ! On passe devant les Invalides, devant la tour Eiffel… Bref, on ne fait que passer. Ensuite, on est parti sur Lyon, sur Toulouse… On a presque fait le tour de France ! Mais alors, quand on vient s’installer à Paris et qu’on est obligé de prendre le métro, le bus, ça vous fait une drôle d’impression ! C’est terrible !

Je ne me suis jamais senti étranger à Paris. J’ai toujours été admis partout où je suis passé. Je n’ai jamais eu aucun problème… C’est peut-être dû à ma profession, qui faisait que j’en imposais ! Pardonnez-moi le jeu de mots.

Sarcelles, vue de Pierrefitte

En 66, l’école des impôts à Paris m’avait affecté à Stains et je n’avais trouvé un logement qu’à Blanc-Mesnil. Je me tapais donc les allers retours tous les jours. Je suis resté huit ans à Blanc-Mesnil, de 66 à 74. Dans ma circonscription, j’avais Stains, Pierrefitte, Villetaneuse et en 74, feu le maire de Pierrefitte, qui était un brave gars, m’a octroyé un logement dans sa commune. C’est comme ça que j’ai atterri là-bas. J’y suis resté jusqu’en 96.

Mais pour moi, dans les années 70s, le centre d’intérêt, c’était Sarcelles. Il n’y avait pratiquement rien à Pierrefitte ! Si vous vouliez acheter une chemise ou un costume, c’était soit Saint-Denis, soit Sarcelles ! Les Flanades, voilà tout ! J’ai donc préféré axer mes intérêts vers Sarcelles plutôt que vers Saint-Denis. Là-bas, ça ne me plaisait pas. Ça grouillait de monde, on ne pouvait pas se garer facilement. Aujourd’hui, il est impossible de circuler dans Saint-Denis ! Tandis qu’à Sarcelles, il y a de la place, on peut rentrer dans le parking, on peut rouler.

Et puis, il y a aussi autre chose ! Ici, il y a pas mal de commerces qui nous agréent ! C’est-à-dire des commerces casher. D’ailleurs, il y en a toujours eu ! Sinon, il n’y aurait pas eu de communauté à Sarcelles ! C’est quand même la première de France devant Paris ! Dans la capitale, maintenant, il n’y a plus personne. Au prix où sont les loyers…

Á l’époque, il est vrai que Sarcelles était décriée ! Mais, mon centre d’intérêt était là, même en pratiquant un minimum de religion. Il y a des fêtes religieuses que je respecte ! Je ne suis pas un fanatique mais il y a quand même des traditions à honorer… Je venais donc souvent à Sarcelles.
Mais parfois des amis me téléphonent des Etats-Unis et me disent :
« - Oh la la ! On a entendu dire qu’à Sarcelles…
-  Mais calmez-vous ! Venez voir vous-mêmes ! »
Et bien, ils sont venus et ils ont vu… Ils ont pris conscience qu’il ne fallait pas se fier à tout ce qui se dit à la télé ou à la radio sur Sarcelles…

L’évolution de Sarcelles dans les années 70s, je l’ai vécue à partir de Pierrefitte. Á ce moment-là, j’ai constaté que ça s’agrandissait, que ça s’agrandissait et c’est d’ailleurs ce qui m’a amené à rechercher une location par là. En haut, de nouveaux bâtiments se sont construits en bordure de la nationale 1 ! Derrière Camus, ils ont démoli et reconstruit de la co-propriété. Les Flanades étaient terminées en 1980. D’ailleurs, elles ont toute une histoire ! Elles sont restées fermées un bout de temps !

Mes enfants n’allaient pas à l’école à Sarcelles. Ils ont fait toute leur scolarité à Saint-Denis parce qu’ils ne pouvaient pas venir ! Ils étaient dans le 93 ! Ce n’était pas la même académie ! Ils ont donc fait leurs études primaires et secondaires à Saint-Denis. Après, pour la faculté, c’est autre chose…

Vie associative et communautaire

Par contre, en ce qui concerne la vie associative, je venais à Sarcelles ! Il n’y avait rien à Pierrefitte pour moi. En 74, mes enfants étaient déjà grands ! Mon fils aîné avait déjà dix-neuf ans et il vivait sa petite vie. Le deuxième s’est marié en 81 et le troisième est parti au Brésil à peu près à la même époque… Avec ma femme, nous sommes donc autonomes depuis plus de vingt ans ! Nous vivons en couple, presque seuls… Á part celui qui est au Brésil, nos enfants viennent quand même nous rendre visite de temps en temps… Quoi qu’il en soit, la vie associative, je ne m’en suis pas préoccupé tant que j’étais en activité. Je ne cherchais à rien faire… J’ai fini comme receveur principal des impôts et j’apportais régulièrement du travail à la maison ! Ce n’était pas la joie… Aussi, c’est seulement lorsque j’ai pris ma retraite que j’ai commencé à m’intéresser à la vie associative. Je suis par exemple devenu membre du Conseil des Juifs de Sarcelles. Chaque synagogue a un conseil d’administration ! Il faut quand même gérer l’immeuble ! Il y a l’entretien, etc.

En tout, nous avons sept synagogues où dix-neuf offices sont célébrés quotidiennement. Dans le seul bâtiment situé au 74 avenue Paul Valéry, quatre offices sont pratiqués chaque jour aux différents niveaux. Mais, ça ne compte que pour une synagogue et il y a encore six bâtiments comme celui-ci. Et puis, il y a toutes les écoles privées ! Il y en a partout et pour tous les niveaux, du jardin d’enfants jusqu’au baccalauréat ! Mais cette importance, notamment des synagogues, s’explique facilement. La religion interdit à un Juif de prendre sa voiture le samedi. Il lui faut donc un lieu de culte à proximité ! C’est pour ça que ça pousse.

Message aux jeunes

Pour être sarcellois aujourd’hui, il faut être diplomate ! Il faut faire attention à ce que l’on dit ! Il y a tellement de populations différentes. Mais, je crois que quand on est direct, on est bien compris. Et puis, de toute façon, il faut apprendre à se connaître ! Par exemple, moi aujourd’hui, j’ai appris beaucoup de choses sur les Arméniens ! Quand j’étais encore en activité, j’avais une collègue arménienne qui me demandait régulièrement un jour de congé le 24 avril et jusqu’à présent, je ne savais pas pourquoi. Elle me disait :
« - Demain, je ne travaille pas !
-  Ah bon ! Mais, ce n’est pas prévu Madame !
-  Oui mais demain, je ne viendrai pas, même si ça n’est pas prévu. »
Et bien maintenant, je sais que le 24 avril commémore le génocide arménien…

Alors, ce que je voudrais dire aux jeunes, c’est qu’ils fassent en sorte que la référence sarcelloise devienne une référence positive. Quand on parlera de Sarcelles dans quinze ans, je voudrais que l’on ne voie plus cette ville si décriée dans les années 65-70s, lorsqu’on stigmatisait la sarcellite. Du moins, c’est l’écho qu’on en avait à l’extérieur ! Ce que je leur conseille, c’est donc avant tout de réussir dans leurs études pour créer cette nouvelle élite sarcelloise et de tout mettre en œuvre pour que Sarcelles vive dans un esprit de fraternité… C’est le mot qui convient le mieux à la situation…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

Messages

  • c’est avec émotion que j’ai lu votre récit et une certaine fièreté de votre combativité.
    Mon parcour : Je suis née en France, j’ai connu, l’exode, puis l’occupation avec tout ce que cela comporte, la faim, le froid et surtout la peur.A l’époque mon père a fait tous les métiers, même le vélo taxi (comme les chinois) Il serait trop long à raconter. De cette époque à aujourd’hui j’ai tenu des cahiers d’écolier, que j’ai mis sur mon ordinateur.Nous avons passé la ligne de démarcation en fraude ,en laissant tout. Nous avons traversé la méditerranée à sept personnes, mes parents, frère et soeurs. La méditerranée était minée,les côtes d’Espagne, l’Algérie et la Tunisie. Nous sommes arrivés en Septembre, c’est le paradis, pas pour longtemps, nous n’avons rien, pas de lit etc.Mais la mer le soleil, la gentillesse des gens, l’hospitalité tout est nouveau pour moi. Hélas pas pour lontemps, les allemands débarquent en Tunisie.
    La famille nous avait logé dans un chalet à la Goulette. La 1ère bombe est pour nous, nous avons eu toujours de la chance, toute la famille sauvée, dans les pièces à côté des morts, des blessés, nous sommes sous les décombres, mais vivants. A la MARSA , le frère de papa venu lui aussi de Paris en fraude, après la déportation de toute la famille de sa femme. Un avion américain décharge des grenades croyant être au-dessus de la mer, c’est sur la Marsa 300 morts, mes cousins 6 mois, 6 ans morts vidés de leur sang, ma tante blessée, retrouvé 3 jours après mais en vie.Puis je vais à l’école à Tunis. Seize ans ont passé, nous sommes rapatriés en 1957 pour la France. Encore sans logement etc. Puis l’administration (je suis fonctionnaire des Douanes) nous loge à SARCELLES.
    Pour moi malgrès toutes les difficultés, pas encore de rue, la gare est à Pierrefite, c’est du bonheur, il nous faut de nouveau des lits etc.
    Bientôt la vie s’organise, il y a une maison des Jeunes. Pour moi la Sarcellite n’existe pas, j’ai beaucoup d’activité, je fais partie de l’échange franco Allemand des villes Jumelées, d’un voyage en Grèce avec Léo lagrange.. Des activités j’organise les sorties du TNP, 3 fois par semaines au Théâtre, les sports d’hiver, la voile puis les croisières. Il y a énorméments d’activités sportives et culturelles.j’ai habité à SARCELLES DE 1958 à 1993.(toujours avec mes parents, je ne me suis jamais mariée)
    Aujourd’hui je vous écrit, parceque j’arrive à un âge, que je dois penser à la fin.
    Dans mon jeune âge j’habitais aux maisons Seine de GARGES. Mes parents sont enterrés à SARCELLES, la soeur de papa, ma cousine, le mari de ma cousine GHIDALIA,toute ma famille habite Paris.
    Avec toutes les conséquences,les déménagements succéssifs etc : soutien de famille, je suis seule à la campagne dans les deux Sèvres,(les loyés sont moins chères)lorsque le moment sera venu. Je désire être transportée à SARCELLES et ENTERRER au cimetière de SARCELLES, Je vous prie de considérer ma demande. Je crois ,ne pas avoir démérité. MES REMERCIEMENTS ANTICIPES ;

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