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Côte d’Ivoire : Bien éduquer ses enfants et assumer sa double culture

Mr et Mme Sanogo, une insertion exemplaire

jeudi 4 juin 2009, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Mr et Mme Sanogo (Côte d’Ivoire)

Pour faciliter la lecture, les propos de Mme Sanogo sont retranscrits en Italique

Les « enfants cachés »

Je suis originaire de la région de Korhogo, villes situées dans le nord de la Côte d’Ivoire, dans ce qu’on appelle actuellement la « zone rebelle ». Mais chez nous, on dit la « zone libre » ! Je suis né et j’ai grandi dans un petit village qui compte environ mille cinq cent habitants.

Je ne connais pas ma date de naissance car dans cette période, quand un garçon venait au monde, on le cachait. Nous étions colonisés par les Français et nous étions musulmans. Alors, les gens disaient : « Si jamais les Français prennent nos enfants pour les mettre dans leur école, ils deviendront catholiques ! » Á l’époque, le colon ne se préoccupait pas des filles ! Elles pouvaient donc rester à la maison ! Mais, lorsque les soldats arrivaient, les villageois demandait à une fille plus âgée : « Toi, va avec les enfants là-bas ! » et elle emmenait tous les garçons dans la brousse, dans les champs, pour se cacher. Une fois les Français partis, on envoyait quelqu’un pour dire à tout le monde de revenir… Ainsi la naissance des garçons n’était pas déclarée…

En 1958, notre ancien président Félix Houphouët-Boigny a parlé à toute la population ivoirienne en demandant de ne plus cacher les enfants, parce que nous allions prendre notre indépendance. Il a envoyé des commis un peu partout pour dire aux gens : « Il ne faut plus cacher personne ! Ni les garçons ni les filles ! ». Ils devaient prendre les dates de naissance des enfants pour faire des papiers officiels.

Seulement, à ce moment-là, j’avais déjà quitté mon pays. J’ai perdu mon père le 3 juin 56 et à la fin de l’année, je suis parti au Mali. Ma femme m’a ensuite rejoint et nous nous sommes mariés là-bas. Nous avons grandi dans la même maison car c’est la fille du grand frère de mon père. Elle est donc comme ma petite sœur. Nous avons fait un mariage familial. C’est la famille qui a tout arrangé. Son père était plus âgé que le mien mais tous les deux avaient le même père et la même mère.

Lorsqu’en 58, des commis sont arrivés au village pour relever les dates de naissance des enfants, j’étais donc absent. Mon père était mort mais mon grand-père était encore valide. Il est alors venu prendre sa place de responsable. Seulement, il ne connaissait pas mon année de naissance mais il y avait un gars à qui l’on donnait à peu près le même âge que moi, on en a conclu que j’étais né en 1942. C’est ce qui est inscrit sur mes papiers. Je me suis marié le 30 juin 1960. J’avais donc à peu près dix-huit ans. Ma femme en avait deux de moins.

La maison familiale

Nous vivions dans des maisons rondes faite de terre rouge avec un toit en paille de bambou. Á l’époque, il n’y avait ni taule ni ciment ! Pour faire des briques, on mouillait la terre et ensuite avec un grand bâton, on dessinait comme une croix chrétienne avant de couper à la machette. Ainsi, les briques étaient de mêmes dimensions. Toutes les maisons étaient comme ça. Chacun avait la sienne. Mon père avait cinq femmes. Il a donc construit cinq maisons installées autour d’une grande cour, pour chacune de ses épouses. Il en avait également bâti une pour lui, une maison carrée, un peu comme ici.

Nous, les enfants, ne restions pas à jouer dans la cour. On sortait souvent pour chasser les oiseaux dans la brousse. Á l’époque, on n’achetait pas de viande et il y avait du monde ! Nous étions trop nombreux ! Tuer deux ou trois poulets ne suffisait pas ! On partait donc chasser dans la brousse.
L’école coranique

Le village comptait une école coranique où l’on était obligés d’aller. La durée de scolarisation était variable. Cela dépendait des possibilités. On commençait généralement à six ans, parfois même à quatre ans. Mais quand un père n’avait personne d’autre que son garçon pour aller travailler aux champs, il lui faisait arrêter l’école vers huit ans, dès qu’il connaissait les premières sourates, dès qu’il en savaient suffisamment pour faire la prière. Il lui disait : « Tu sais que je n’ai personne pour travailler dans les champs avec moi. » Par contre, lorsque le père avait suffisamment de main d’œuvre chez lui, certains enfants pouvaient continuer à étudier jusqu’à devenir marabout !

J’ai abandonné l’école coranique très tôt. Là-bas, je n’ai pas appris à écrire mais à lire le Coran et à répéter certaines sourates jusqu’à les connaître par cœur. Comme ça, même si je ne savais pas écrire, j’étais capable de lire et de faire ma prière. Les filles allaient également à l’école coranique.
- On commençait au même âge.
Mais, en principe, elles n’allaient pas très loin. Une fille continuait rarement jusqu’à finir le Coran. En général, elle arrêtait vers l’âge de dix ou douze ans pour travailler à la maison. La maman avait besoin d’elle pour l’aider !
- Pour aller chercher de l’eau, du bois, pour faire le manger. Avant, c’était comme ça…

L’école française

L’école française ne concernait que les garçons. Mon grand frère y est allé en 1947, à l’âge de sept ans. Il fallait alors avoir sept ans pour y entrer. Nous avions le même père mais pas la même mère. C’était un enfant un peu faible alors que moi, j’étais solide. C’est pour ça qu’il est parti à l’école ! Il avait une maladie qui fait mal à la poitrine. Tant qu’il n’a pas été guéri, il n’a pas pu retrouver la santé pour grossir. Alors, mon père a dit : « Il ne pourra pas travailler aux champs » et il l’a envoyé à l’école française. Sur les douze garçons et les sept filles de la famille, c’est le seul à y être allé parce qu’il était malade au départ.

L’autorité du père

Lorsque le père de mon mari est mort, j’étais à Dabou avec mon propre père.
- Dabou, c’est une ville située à environ cinquante kilomètres d’Abidjan.
Comme ils étaient frères et que mon père était plus âgé, on lui a demandé de rentrer et il a accepté. Nous avons donc quitté Dabou pour retourner dans notre village…
- Quand mon père est décédé, son frère est revenu pour le remplacer car nous étions dix enfants encore très jeunes…

Grâce à Dieu, ma mère a fait sept enfants dont malheureusement deux sont morts. Nous sommes cinq à avoir survécu. En tout, mon père a eu onze enfants, garçons et filles. Chez nous, la coutume veut que ce soit les parents qui choisissent les maris ; pas les enfants.. Si on te dit : « Je t’ai trouvé un monsieur », tu ne peux pas refuser… Si tu refuses, ton père peut quitter ta maman…
- Le père risque de divorcer de ta mère… C’est le mari qui commande…
Les enfants ne refusent rien aux parents…
- Si tu refuses, le père considère que c’est ta mère qui t’a poussé à dire ça…
Alors, il la quitte…
- Il divorce…
C’est pourquoi, quand on te propose un mari, tu le prends car tu te dis : « Sinon, ma mère va partir… » De notre temps, c’était comme ça…

Une grande mobilité

Nous étions adultes beaucoup plus tôt qu’aujourd’hui. J’avais quatorze ans quand mon père est mort en 1956, et j’étais déjà parti au Mali. Je faisais du commerce entre le Mali et la Côte d’Ivoire avant mon mariage. J’achetais du bétail. Par exemple, quand la fête de l’Aïd arrivait, j’achetais des moutons au Mali et je les ramenais en Côte d’Ivoire. Mais, je n’étais pas indépendant ! Je travaillais pour mon père.

Je me suis marié le 30 juin 60 et le 29 juillet, j’ai pris le bateau avec ma femme. Nous sommes partis en Guinée, la Guinée de Sékou Touré. C’était pour chercher des diamants. On en a fait du chemin ensemble !
- Ah oui !

Après, Sékou Touré nous a évacué en 1961. Alors, j’ai déposé ma femme chez mon oncle au Mali et je suis monté au nord de la Côté d’Ivoire, dans un endroit qu’on appelle Zéléna, où l’on cherchait encore le diamant. Lorsque mon oncle a su où j’étais, il a envoyé ma femme me rejoindre à nouveau.
- On a vu du pays !
Ensuite, quand le chef de l’Etat à interdit de creuser le diamant là-bas, nous sommes allés de l’autre côté de la Côté d’Ivoire, à Aboisso, une ville située près de la frontière avec le Ghana. C’est là que nous avons eu notre premier enfant, le 17 novembre1962. En tout, j’ai dix enfants ! Six garçons et quatre filles ! Et, ils sont tous ici…

Á Aboisso, je tirais des chariots, comme des pousses-pousses. Je ne prenais pas des gens mais des bagages. Je servais de porteur quand une femme avait fait ses courses et qu’elle ne pouvait pas les transporter toute seule. J’ai fait ça jusqu’au moment où j’ai eu mon premier enfant. J’ai ensuite travaillé dans une usine d’ananas jusqu’en 1970.

L’occasion d’aller travailler en France

En 1969, mon petit frère est parti en France, à Paris. Il m’a appelé de là-bas pour me proposer de venir. Je lui ai répondu :
« - Non, je ne veux pas y aller parce que j’ai déjà trois enfants. »
-  Ça ne fait rien ! Tu les feras venir après ! »
Je l’ai alors rejoint en 1970. C’est lui qui m’a envoyé les billets.

Il travaillait à l’usine Dunlop au Bourget où j’ai également travaillé pendant quatorze ans. En fait, ce que je n’ai pas voulu faire, c’est lui qui l’a fait. Au départ, en Afrique, on travaillait pour notre oncle. On faisait du commerce. Mais moi, je travaillais pour rien… car mon frère lui avait emprunté un million pour partir en France. Il l’a remboursé en travaillant pour que je puisse venir. C’est ce que je voulais faire avant mais ma mère m’avait dit : « Non, il ne faut jamais faire ça… » Alors, je l’ai écouté… Je ne pouvais pas lui refuser…

Pour moi, avant de partir, la France signifiait vivre mieux… En Afrique, je travaillais vraiment très dur mais je ne gagnais pas d’argent. Á l’usine d’ananas, je ne touchais que quarante francs par mois en tant que chef d’équipe ! Alors qu’en France, je gagnais mille deux cents francs et, j’étais en plus logé par l’usine. Á l’embauche, on m’a demandé si j’avais déjà travaillé en Côte d’Ivoire. J’ai répondu « oui » et j’ai montré un certificat attestant que j’étais chef d’équipe. On m’a expliqué que l’on ne pourrait pas me prendre au même niveau mais comme OS2, c’est-à-dire ouvrier spécialisé de deuxième catégorie. J’ai accepté.

Arrivée à Paris et premières surprises

Je suis d’abord allé à Bamako, au Mali, d’où je suis parti en train jusqu’à Dakar, au Sénégal. J’ai ensuite pris l’avion et ai atterri à l’aéroport du Bourget, le 2 août 70. Je suis venu en France sans ma femme car elle avait un bébé de deux mois. Je l’ai faite venir en 1973.
- Je suis restée en Côte d’Ivoire avec les enfants.

En arrivant à Paris, c’était un autre univers… Déjà, il faisait froid et j’ai tout de suite pensé : « Je ne peux pas rester ici… » Je n’avais pas l’habitude ! Mon frère m’a expliqué : « - Tu sais, c’est le beau temps ici !
-  Peut-être mais il fait froid ! Ce n’est pas comme chez nous !
-  Ne t’inquiète pas, tu vas t’habituer… »
Je me suis dit : « Si au bout d’un mois, je n’ai pas trouvé de travail, je repars chez moi. » De toute façon, au cas où, j’avais pris mon billet de retour. Mais, j’ai été embauché chez Dunlop…

Après le climat, ce qui m’a le plus étonné ici, c’est que tout était fermé… Quand tu rentrais à la maison, tu fermais la porte… Alors moi, j’étais vraiment gêné ! Chez nous, tout est ouvert ! C’était la seconde surprise…

Des foyers au premier appartement

Juste arrivé, j’ai logé avec mon frère dans un foyer de travailleurs à La Courneuve. Je suis resté trois mois là-bas et ensuite, j’ai trouvé un lit dans autre foyer à Drancy. Nous étions trois par chambre, de petites pièces avec des lits superposés : un gars en haut, un gars en bas et le troisième à côté. Avec moi, il y avait un Sénégalais et un Mauritanien. Nous étions trois musulmans mais les autres ne pratiquaient pas. Ils ne faisaient pas la prière.

Le 5 décembre 1972, ils ont fait la grève au foyer. Les locataires ne payaient pas leur loyer. Je travaillais alors la nuit. Je commençais à vingt trois heures chez Dunlop au Bourget. Avant de partir, je faisais la prière car c’était le mois de Ramadan. Un soir, un gars qui avait bu de l’alcool est sorti et a vomi juste devant moi. Alors là, j’ai vraiment été dégoûté… J’ai parlé de ça au gérant.
« - Ça ne marche pas !
-  Écoutez Mr Sanogo, je ne peux rien faire parce que vous êtes en grève ! Moi, je suis là pour les formalités ! Sinon, je ne peux rien faire… »

Comme un nouveau foyer venait d’ouvrir à Aulnay-sous-Bois, 12 et 14 rue Henri Matisse, je suis allé voir. Tu pouvais être seul dans une chambre et c’était deux cents francs par mois. J’étais content ! J’ai pris ça tout de suite et j‘ai envoyé un billet à ma femme car à ce moment-là justement, Dunlop m’a fourni un appartement à Garges pour la faire venir en France. Quand on m’a demandé si mes enfants allaient l’accompagner, j’ai dit : « Non, non. Elle va venir toute seule. » Elle les a laissés chez ma mère parce que l’on partageait la même cour là-bas.
- Je suis arrivées sans les enfants.

Parcours professionnel

J’ai trouvé du travail environ un mois après mon arrivée. Avant Dunlop, j’ai été employé dans une usine de gaz à Garges. J’y suis resté un mois. On m’a pris car je connaissais l’alphabet contrairement à tous ceux qui étaient là-bas. La femme m’a dit : « Le chef d’équipe va partir et je vais t’embaucher à sa place. » On y trouvait des Algériens qui ne savaient pas parler, qui ne savaient pas lire. Il fallait déplacer les bouteilles de gaz qui faisaient cinq kilos ou seize kilos et chaque fois que j’avais le dos tourné, ils fumaient une cigarette derrière. Alors, « Je ne peux pas rester comme ça ! » J’ai pris mon compte au bout d’un mois.
- Á cause des cigarettes et du gaz !

Je suis ensuite allé chez Dunlop où l’on m’a demandé : « Avez-vous déjà travaillé en France ? » J’ai répondu que non. On m’a fait passé un test et on m’a embauché. Seulement, quand ils ont fait les démarches auprès de la sécurité sociale, etc., ils ont trouvé trace de mon premier emploi et l’on m’a dit :
« - Mr Sanogo, vous aviez déclaré que vous n’aviez jamais travaillé en France ! Et à Garges ?
-  Mais, je n’y suis resté qu’un mois seulement !
-  Peu importe ! Il fallait nous le dire !
-  Je croyais que je n’étais pas embauché !
-  Même si vous n’aviez travaillé qu’un jour, il fallait le dire ! »

Chez Dunlop, je soudais les jantes de camions et de voitures. J’étais soudeur. Je travaillais à la chaîne. Je n’étais pas habitué ! Le premier jour, on m’a mis un bleu et je n’ai pas travaillé. Les Français sont malins ! On m’a montré les choses. On m’a dit : « Vous voyez Mr Sanogo, le travail est dur mais ici, ce sont des hommes comme vous ! Une fois que vous aurez pris le coup, ça ira tout seul ! Ils ont passé toute la journée à me montrer l’usine pour que je n’aie pas peur du travail. « Vous voyez, celui-là, cela fait vingt-trois ans qu’il est ici et tout va bien ! C’est une question d’habitude ! Bientôt, vous ferez comme les autres ! »

Mais moi, quand j’ai vu les gens travailler au milieu du feu, j’ai dit à mon frère : « Je ne peux pas rester là ! Je ne peux pas travailler avec du feu comme ça ! » Il était cariste et je n’ai pas eu la chance de faire comme lui… On utilisait de grands fers à souder et on se protégeait avec du cuir. Quand on appuyait sur la pédale, le feu sortait comme ça ! Alors, j’avais peur… En fin de compte, j’ai fait ça pendant quatorze ans…

Lorsque l’usine a fermé en 84, j’ai demandé un K bis au tribunal de commerce pour travailler à mon compte. J’ai commencé par être artisan, marchand ambulant de lingerie mais ça n’a pas marché. J’ai arrêté au bout de six mois. J’ai ensuite fait de la livraison dans Paris. Cette fois, cela a duré dix-neuf ans, jusqu’à la retraite. Nous sommes venus habiter Sarcelles en 1978.

Regroupement familial

Quand je suis arrivée en France en 1973, mon mari logeait toujours dans les foyers. Il n’était pas encore installé dans l’appartement car il n’y avait pas le courant. Je suis donc restée cinq jours chez son frère, en attendant, puis nous avons emménagé. L’appartement était situé 2 place Fernand Lisy, à Garges.
- Et en 76, nous sommes partis au 15 rue Le Corbusier.
- Toujours à Garges.

Ce qui m’a le plus surprise en arrivant en France, c’est le fait de rester toute seule à la maison… Lorsque mon mari était au travail, il n’y avait personne… Mes enfants n’étaient pas là… Alors, je regardais dehors… Et quand parfois je sortais, je disais bonjour aux gens dans ma langue mais personne ne me répondait ! J’en ai d’ailleurs parlé à mon mari :
« - Ce pays-là, je ne l’aime pas !
-  Pourquoi ?
-  Personne ne te dit bonjour ! Les gens ne comprennent pas notre langue… »
Je voulais vraiment retourner ! Pour moi, c’était la prison ! Mon mari m’a dit :
« - Mais, tu vas t’habituer !
-  M’habituer à quoi ? »
Il y avait bien d’autres femmes ivoiriennes mais elles n’étaient pas nombreuses et surtout elles habitaient à Paris alors que moi, j’étais à Garges. Je ne pouvais pas aller les voir toute seule car je ne connaissais pas… Alors, j’étais fatiguée de tout ça… Heureusement, petit à petit, les enfants sont arrivés. Nous les avons fait venir un par un.

Mais, elle a d’abord fait un enfant ici. Il est né en 1974. J’ai ensuite fait venir en France le plus grand en 76. Il avait toujours vécu là-bas et avait suivi l’école maraboutique. Il avait douze ans quand il est arrivé et ne parlait pas français. Il est donc allé dans une école d’adaptation mais, comme il avait du mal, je lui ai fait apprendre un métier, la plomberie. En même temps, il a fait de la boxe jusqu’à devenir champion de France et champion d’Afrique, poids mi-lourds.
- Ensuite, il a arrêté. C’est le plus costaud de nos enfants !
- C’est le plus costaud mais ils le sont tous !

J’ai commencé à respirer lorsque j’ai retrouvé mes enfants. J’avais le petit et je pouvais parler avec l’aîné en attendant que mon mari rentre à la maison. Le frère de mon mari a commencé à venir nous voir avec sa femme.
- On les voyait le week-end.
Dans le quartier, je connaissais quelqu’un mais elle parlait français et moi, je ne le comprenais pas car je n’en avais pas fait à l’école. .
- C’était une Malienne.
Une Sarakolé mais elle ne comprenait pas ma langue.
- La nôtre, c’est le bambara alors que la sienne, c’est le sarakolé, c’est-à-dire le soninké. Elles ne se comprenaient donc pas.
De temps en temps, je passais là-bas ou elle venait chez moi et petit à petit, j’ai commencé à comprendre et parler un peu le français.

Il y avait bien des cours pour apprendre le français. Mais… en Afrique, je faisais du commerce. J’achetais des tissus que je ramenais à la maison et que je vendais. C’est ça que j’avais dans la tête ! Pas les cours de français ! Alors, je n’en ai pas pris.

Préserver la culture bambara

J’ai toujours voulu que nos enfants connaissent notre langue. Lorsque ceux qui sont nés ici viennent me parler français, je leur donne une claque. Il faut qu’ils parlent le bambara car il ne s’écrit pas ! Ils apprennent le français obligatoirement à l’école ! Alors, il faut qu’on leur parle notre dialecte. Et maintenant, ils le connaissent tous !
- Même nos petits-enfants !
Même aujourd’hui, tous nos enfants parlent bambara à la maison ! C’est pour ça que nous ne maîtrisons pas beaucoup le français. Nous avons voulu préserver notre culture.

Si nos enfants ne comprennent pas notre langue, ils ne peuvent pas dialoguer avec la famille quand on les emmène en vacances !
- Évidemment, les trois nés là-bas ont parlé le bambara beaucoup plus facilement parce qu’ils l’avaient appris sur place. Mais maintenant, les autres les comprennent bien !
Même les petits-enfants ! Aujourd’hui, si je sors dehors, je parle le français mais dès je rentre chez moi, je parle notre dialecte pour qu’ils puissent dialoguer avec ma famille.
- Maintenant, ma femme et moi, nous sommes à la retraite et ce qui est bon, c’est d’avoir beaucoup de petits-enfants : déjà quinze et il y en a trois à venir encore.

Premier retour au pays

Je suis retourné en Côte d’Ivoire pour la première fois en 1972, pour aller faire le mariage. Nous nous étions mariés le 30 juin 1960, mais nous n’avions pas légalisé à la mairie parce que c’était un mariage de famille. Lorsque je suis arrivé ici en France, j’ai déclaré que j’étais marié avec une femme et que j’avais trois enfants. Il y avait un bureau où ils étaient au courant. Alors, on m’a un jour convoqué. On m’a prévenu que j’avais droit aux allocations familiales mais qu’il fallait que je vienne avec tous les papiers. Quand j’y suis allé, on me les a demandés et j’ai expliqué que je ne les avais pas, que je n’avais pas légalisé le mariage. Là, on m’a dit : « On ne peut pas vous donner l’argent. Nous avons contrôlé. Nous savons que vous êtes mariés et que vous avez des enfants. Mais, il nous faut les papiers. »

C’est la raison pour laquelle j’ai été obligé de retourner au pays au mois d’août 1972 pour aller faire le mariage. Je suis ensuite reparti en 73 et j’ai fait venir ma femme le 26 juin. En 72, je suis également rentré à cause de ma mère, car je voulais la faire partir en pèlerinage à La Mecque. Je lui ai donc amené l’argent pour payer le transport. Je voulais qu’elle puisse effectuer le pèlerinage avant de mourir… Mon père l’avait fait en 1953 et il était mort trois ans plus tard… « Il faut que ma mère y aille avant de disparaître… »

Quand je suis venu en France, j’ai donc économisé de l’argent grâce à mon travail avec cet objectif en tête. Je ne pensais pas à ma femme ! Je savais qu’elle était chez moi en sécurité avec les enfants. Elle avait son père, sa mère et la mienne là-bas. Je ne me faisais donc pas de souci pour elle ou pour les enfants. Je savais qu’ils étaient bien entourés, qu’il y avait du monde. La seule chose à laquelle je pensais, c’était permettre à ma mère de se rendre à La Mecque et Dieu merci, lorsque je suis revenu en 72, j’ai pu la faire partir… J’ai dit à ma femme : « Il faut que tu attendes encore un petit peu avant de venir » et il n’y a pas eu de problèmes…

Une grande discrétion

Depuis que nous sommes ensembles avec ma femme, nous avons toujours vécu comme ça. Si l’on ne côtoie personne, ce n’est pas grave. Moi, je suis un homme vraiment très discret. J’ai rarement raconté mes problèmes à quelqu’un d’autre car je sais que tout le monde à des soucis ! Tout le monde à quelque chose ! Et je me suis toujours dit que si je racontais mes problèmes à quelqu’un, peut-être allait-il en parler autour de lui d’une autre manière, de façon déformée.

C’est pourquoi, nous les Musulmans, nous devons faire attention. Un proverbe de chez nous dit : « Il y a des lions dans le Bush et si tu n’y prends pas garde, ils vont t’attraper. » Alors, si je parle de quelque chose qui ne va pas, le jour de ma mort, ça se retournera contre moi… Il faut donc faire attention ! Pour les Musulmans, c’est très important… On ne parle pas n’importe comment… J’ai donc toujours préféré rester avec ma femme à la maison… On se connaît bien ! Cela fait quarante-six ans que nous sommes ensemble !

De la Banque Populaire au Cinéma de Montparnasse

Moi, j’ai passé neuf ans en France avant de retourner pour la première fois au village.
- En 1982, elle est partie toute seule pendant un mois. Je suis resté ici parce qu’à l’époque, je ne gagnais pas beaucoup.
Et moi, je ne travaillais pas. Il m’a dit : « Il faut garder nos enfants. Comme ça, ils ne traîneront pas dans les rues. »J’ai donc gardé les enfants, Dieu merci, jusqu’en 82. Ensuite, j’ai commencé à travailler à la Banque Populaire. J’ai fait cinq ans là-bas et après, j’ai été hospitalisée.
- Elle a subi une opération de la colonne vertébrale.
On m’a soignée…
- Mais, elle a perdu son boulot.
Non, je ne l’ai pas perdu ! Je suis allée travailler à Montparnasse, dans le cinéma. Quand j’ai quitté l’hôpital, on m’a envoyée là-bas parce qu’on m’a dit qu’il ne fallait pas que je porte des poids supérieurs à dix kilos, à cause de mon dos… J’ai montré les papiers au patron qui m’a dit :
« - Je ne peux pas te laisser comme ça. Tu vas partir. Tu vas aller à Paris dans le cinéma.
-  Mais moi, je ne connais pas le cinéma ! Je ne connais pas Paris !
-  Et bien, tu vas connaître. »
J’ai expliqué à ma fille :
« - Matata, on m’a donné du travail et je ne sais pas où c’est… Voilà l’adresse…
-  Je vais te conduire tout de suite et tu sauras où tu vas travailler. Tu calcules. Tu comptes les sections de métro. Comme ça, tu vas comprendre. Allez, on y va ! »

Nous sommes parties ensemble et j’ai compté dans ma langue onze sections avant de descendre. C’était le onzième arrêt. Elle m’a dit :
« - Tu vois, c’est facile à faire !
-  Ah, d’accord ! »
Ensuite, on est retournées… C’était la première fois que j’allais au travail toute seule…

- Auparavant, elle partait souvent avec moi !
On partait ensemble dans la voiture, mais je ne connaissais pas le métro, rien !

J’ai fait quatre ans là-bas avant d’avoir une maladie grave. J’ai été hospitalisée pendant trois mois à Argenteuil. Mais grâce à Dieu, ils ont trouvé ce que j’avais. J’ai été opérée et Dieu merci, je suis revenue en bonne santé. J’ai fait deux ans et le médecin m’a dit : « Tu ne peux pas continuer à travailler. » Mon patron m’a expliqué :
« - Je t’ai déjà gardée pendant deux ans. Je ne peux pas te garder un an de plus..
-  Moi, je veux ma santé ! L’argent, c’est bon mais la santé c’est mieux.
-  Ah, d’accord ! C’est comme ça ?
-  Oui. »

Le médecin m’a dit d’aller à la maison et le patron m’a envoyé les papiers de licenciement. Je l’ai remercié.

L’entreprise familiale

Je suis restée ainsi jusqu’à ce que mon mari se lance dans l’artisanat. Comme ça n’allait pas, nous avons commencé à travailler ensemble. Un monsieur avait trahi mon mari. Il prenait des camions et un jour, il est venu dire à mon mari : « Le camion est en panne à Garance. » Il a amené un faux certificat et mon mari a payé. Á cause de ça, il est tombé…
- Á partir de là, j’ai pris un K bis avec ma femme.
Je suis devenue commerçante.
- Elle était patronne !
On travaillait aussi avec nos enfants. Ils ont appris la conduite du camion.

Un ancrage en Côte d’Ivoire

Tous nos enfants sont allés en Côte d’Ivoire. J’en emmenais deux à chaque fois et je leur montrais le village, la famille. Je les prenais volontairement deux par deux.
- Nous leur avons montré la maison que nous faisions construire là-bas.
Nous leur avons dit : « Si vous venez en vacances ou si vous souhaitez rentrer, voilà la maison. Vous n’avez pas besoin de chercher un hôtel. »
- « Grâce à Dieu, nous avons fait construire quelque chose pour vous. »
C’est aussi pour nous, si nous voulons retourner. Dieu merci, nous avons cinq villas ! Trois dans la capitale et deux ans notre village. Alors, quand nos enfants vont là-bas, ils n’ont pas besoin de prendre un hôtel. Ils ont simplement à s’occuper de trouver le manger.
- Ils ne paient pas de loyer.

L’éducation des enfants

En France, la loi est la loi. Chez nous, si l’homme parle, la femme se tait, elle ferme la bouche. Par contre ici, c’est l’égalité et je crois même que les femmes sont plus avantagées que les hommes. Grosso modo, c’est la femme qui commande ! Et concernant les enfants, c’est encore pire… Quand ils ont fait des bêtises, on te dit : « Ce ne sont pas des esclaves ! Pourquoi tu les frappes ? » Chez nous en Afrique, on corrige les enfants avec le bâton, avec le fouet ! Seulement ici, on n’a pas le droit. C’est la raison pour laquelle ils font tout ce qu’ils veulent.

Leur éducation se partage en trois parties : Quatre-vingt pourcents avec l’école ; douze pourcents, la télé et les huit pourcents restant, c’est la famille. Alors, il y a des choses qui me font vraiment mal au cœur… Par exemple, quand tu dis à tes enfants, tu vas te marier avec untel ou unetelle, ils te répondent : « Non, non, non, parce que c’est la même famille ! C’est mon cousin ou c’est ma cousine ! Et s’il y a des maladies ? Á l’école, on nous à expliqués qu’il ne fallait pas se marier avec des membres de sa famille ! » Donc, c’est vraiment quelque chose qui nous fait mal au cœur et on ne peut pas le changer parce qu’ici, on a trouvé la loi…

Il y a longtemps, mon frère a frappé sa fille et quatre ans plus tard, quand elle est allée à l’école….
- Elle avait une cicatrice.
Le professeur a vu la cicatrice et lui a demandé :
« - Comment tu t’es fait ça ?
-  C’est mon père qui m’a frappé…
-  Et qu’est-ce que tu a fait ?
-  J’ai fait une bêtise…
-  Et il t’a frappé avec quoi ?
-  Avec un fil de machine… »
Et bien mon frère, qui habitait Drancy, a été convoqué et on lui a dit : « Mais pourquoi tu frappes les enfants ? Ici, on n’est pas en Afrique ! » La seule chose que je n’aime pas ici en France, c’est ça… Mais, on ne peut pas le changer…

Dieu merci, mes enfants m’ont écoutée. Quand mon mari était parti au travail et que l’un d’entre eux avait fait une bêtise, je lui tordais les oreilles. Ensuite, mon mari rentrait et lui disait :
« - Tu as fait une bêtise ?
-  Oui papa et maman m’a tapé…
-  C’est bien fait ! »
Je les ai donc élevés comme ça et plus tard, Mamadou, m’a dit : « Merci maman… Moi, je croyais que tu étais méchante mais tu n’étais pas méchante… Tu as fais ça pour nous et maintenant, on est heureux… J’élèverai mes enfants comme tu m’as élevé… »

Une fois, un de mes fils a fait une bêtise avec les autres enfants. Le commissariat m’a téléphoné et m’a convoquée. « Madame Sanogo, venez ! » Moi, j’ai dit :
« - Je ne viens pas !
-  Si, si, venez !
-  D’accord ! Mais, mon mari va rester à la maison et moi je vais partir.
-  Pourquoi ?
-  Je vais dire la vérité là-bas !
-  Est-il vrai que vous avez dit : « Si les enfants n’ont pas fait la vaisselle, ils ne mangent pas ! Pourquoi ? Ce ne sont pas vos esclaves !
-  Excusez-moi mais ce sont mes enfants et c’est comme ça… S’ils n’ont pas fait la vaisselle, ils ne mangent pas ! S’ils restent avec moi, ils travaillent !
-  Mais, Madame Sanogo, il ne faut pas dire ça !
-  Dites au commissaire ou au juge que je suis prête à partir.
-  Comment ? Vous ne savez pas bien parler français et vous dites que vous êtes prête !
-  C’est lui qui emmerde le monde ! Si je ne corrige pas mes enfants, que vont-ils devenir ? S’il est marabout maintenant, qui va le regretter, c’est moi ! Vous, vous dites : « On le met en prison ! » Alors arrêtez moi ! Il me met la honte ! S’il rentre ce midi, il va faire la vaisselle.
-  Vous savez que je suis capitaine !
-  Vous êtes peut-être capitaine mais moi, je suis la maman des enfants ! »

Finalement, les plus grosses difficultés que nous avons rencontrées ici, sont liées à l’éducation, aux habitudes que l’on voulait transmettre.
- Les enfants, il faut les corriger jusqu’à l’âge de 14 ans, pour qu’ils comprennent. Sinon après, c’est trop tard. On ne plus rien faire.

Nous leur avons toujours raconté notre histoire et celle de notre famille.
-Tout le temps !
Comme ils sont intelligents, ils ont compris beaucoup de choses.
- Un jour, l’un d’eux est venu me dire : « Vous, vous faites des enfants pour toucher les allocations familiales. » Il est vrai que j’ai accouché tous les ans ! Mais, je lui ai expliqué : « Tu sais, ce n’est pas à cause des allocations familiales. Chez nous, on ne comptait pas l’argent mais on comptait les familles ! Si tu as une grande famille, tu es heureux ! Certains vont à l’école, d’autres sont cultivateurs, d’autres encore font du commerce ! Chacun fait son choix et aide les autres ! Par contre, je ne souhaite pas que tu ne fasses qu’un seul enfant car s’il est gâté, tu es perdu… »

Par exemple, le chef de l’Etat sénégalais, Léopold Sédar Senghor, n’a fait qu’un seul enfant.
- J’ai vu sa femme pleurer dans la télé !
Quand son fils a eu un accident mortel, sa femme a déclaré que les Africains avaient raison de faire beaucoup d’enfants. Ils n’avaient qu’un seul enfant et ils l’ont perdu… Mais, c’est là où se situe l’ambiguïté. Certains pensent que nous faisons beaucoup d’enfants pour les allocations alors que nous les faisons pour la famille. Les allocations, on s’en fout ! Chez nous, il n’y en a pas !
Maintenant, les enfants sont tous grands et seul le dernier, qui a vingt-deux ans, ne travaille pas encore.

Aucun pour le moment n’est rentré vivre en Afrique. Peut-être qu’un jour, ils partiront mais pas tant que nous serons encore là.
- l’un d‘eux voulait y aller mais je lui ai dit : « Attends que papa et maman soient rentrés. Comme ça, quand tu viendras, on pourra te montrer le chemin. »
Il connaît le village mais il ne connaît pas tellement les gens là-bas.

Nos enfants ont tous la nationalité française sauf un.
- Nous les avons élevés comme des Français ivoiriens. On a fait ce qu’on a pu pour concilier les deux.
Nous n’avons pas acheté de villa en France mais j’ai dit à nos enfants : « Si vous en avez la possibilité, il faut acheter. »
- Depuis que je suis là, je n’ai jamais acheté de voiture neuve parce que je pensais d’abord aux enfants. Après, nous avons pu faire construire au pays. En fait, nous nous sommes toujours serrés la ceinture pour les élever convenablement et pour qu’ils puisse retourner là-bas quand ils en ont envie…

Le mariage des enfants

Chez nous, quand on marie les enfants, on donne beaucoup.
- C’est la dot de mariage.
On donne beaucoup de cadeaux aux femmes : de l’or, de l’argent, etc.
- Chez les Musulmans, c’est le mari qui doit payer la dot.
Quand le mari a payé, on donne nos filles.

Matata, Notre fille, s’est mariée à la française.
- C’est-à-dire qu’elle a choisi son mari. Moi, je voulais la donner au fils de mon frère mais elle a refusé. Alors, je ne l’ai pas obligée mais je lui ai demandé qu’elle trouve un mari qui soit musulman. Un jour, elle a amené un gars en m’assurant qu’il était musulman. Je lui ai dit : « S’il n’est pas musulman, c’est toi qui prendra la responsabilité lors du Jugement dernier ! Il n’y aura pas de rédemption ! » Elle a donc choisi son mari. De même, Cassis et Adama ont choisi leur femme.

Racisme et discriminations

Il m’est arrivé une fois d’être confronté au racisme mais ce n’étaient pas des Français qui étaient le problème. C’étaient des Portugais. J’étais en train de faire mes ablutions avant de faire la prière quand il m’a rejoint au lavabo. Il m’a dit :
« - Qu’est-ce que vous faites là ?
-  Je fais ma prière.
-  Chez nous à Lisbonne, quand les Noirs traversent dans les villes, ils prennent leurs chaussures et les mettent sur la tête !
-  D’accord mais on n’est pas à Lisbonne. Écoute, tu vas venir avec moi. On va sortir et se rejoindre dans le parking. »
Parce que si tu provoquais une bagarre dans l’usine, tu étais viré immédiatement ! Á la sortie, je lui ai demandé de me répéter ce qu’il avait dit. Il n’a pas voulu répéter alors je l’ai frappé. Je lui ai réglé son compte tout net. Après, il a appelé la police mais elle lui a dit : « Il a raison car ici, on n’est pas à Lisbonne ! On n’a pas à faire de racisme ! »

Le racisme, cela concerne tout le monde… Tout le monde en fait à sa manière… Je connais un Africain, mort maintenant, qui travaillait à la mairie. Je ne travaillais pas et mon mari était au chômage. Quelqu’un m’a conseillé : « Madame Sanogo, comme vous avez beaucoup d’enfants et que votre mari est au chômage, allez à la mairie. Ils vont vous aider. »

Lorsque je suis arrivée là-bas, j’ai vu un Noir comme moi. J’ai pensé : « Ah, ça va aller… Quand je vais lui parler, il va comprendre… » Seulement, lorsque je lui ai expliqué, il a dit : « Quoi ? Je ne comprends pas ! Qu’est-ce que tu dis ? » J’ai réessayé mais il a répété : « Ton français, je ne le comprends pas ! » Alors, je lui ai dit : « Tu es noir et moi, je suis noire. Alors, pourquoi tu me répètes sans arrêts : « Je ne comprends pas ! » ? Bon, si tu ne comprends pas, laisse ! Moi, je m’en vais avec mes enfants… »

La semaine suivante, je suis revenue et quand mon tour est arrivé, je n’ai pas voulu lui parler. Une dame m’a demandé pourquoi. Je lui ai dit : « Il ne comprend pas ma langue. Mon français n’est pas très très clair. » La dame m’a prise, je lui ai expliqué et elle a fini par me dire : « Oui, je vais t’aider jusqu’à ce que ton mari trouve du travail. » Elle m’a donné des tickets et je suis partie au marché pour acheter à manger. Celaa a duré six mois. En fait, j’avais bien senti que l’autre ne voulait pas nous aider…
- En plus, on avait le même nom ! C’était un Sanogo aussi !
Il était Sanogo du Mali alors que moi, j’étais Sanogo de la Côte d’Ivoire. En fait, c’était plus de la jalousie que du racisme ! Il a compté mes enfants ! Lui en avait deux dont un était handicapé.

Retourner vivre au pays

Notre intention est de retourner vivre un moment en Côte d’Ivoire mais je garderai toujours un appartement ici, car je ne veux pas rester définitivement là-bas. Je veux seulement partir m’y reposer… Nous avons désormais la nationalité française et puis, nous avons nos enfants et nos petits-enfants en France.

Le pays est en guerre mais notre village est au Nord, en « zone libre ».
- Nous rentrons donc par l’autre côté !
Nous passons par le Mali. On prend l’avion de Paris à Bamako. De toute façon, je crois que la situation va bientôt se régler.

Nous avons obtenu la nationalité française le 18 janvier 2005. Jusque-là, j’avais toujours refusé parce que je ne voulais pas trahir mon pays. Je ne voulais pas rester ici et j’avais peur d’avoir des problèmes quand je voudrais rentrer en Côte d’Ivoire. Á l’époque, je ne savais pas que je passerais ma retraite en France ! J’avais l’idée de retourner faire du commerce. Donc, ma femme et moi, ne voulions pas de la nationalité française parce que l’on avait peur de ne plus pouvoir rentrer chez nous. Seulement maintenant, tout le monde est ici : les enfants, les petits-enfants et ils nous ont poussés à devenir français…

Message aux jeunes

Je voudrais leur dire qu’ils doivent essayer de comprendre leurs parents, de prendre conscience d’eux-mêmes. Les jeunes qui traînent à droite à gauche, on voit comment ils sont maltraités ! J’en trouve beaucoup devant mon appartement le soir. Ils font du bruit mais parmi eux, il n’y a que des étrangers. En général, ce sont des Noirs et des Arabes. Il n’y a pas de Juifs là-dedans ! Il n’y a pas de Chinois là-dedans ! Il y a quelques Pakistanais mais pas beaucoup. En majorité, ce sont des Noirs et des Arabes. Alors, je voudrais vraiment que les jeunes essaient de penser à eux-mêmes ! Il y combien de nations en France ? Et on ne parlent que des Arabes et des Noirs ! C’est honteux…

Il faut donc qu’ils pensent un peu à ça et qu’ils prennent un chemin droit. Pour moi, c’est très important. Il faut qu’ils pensent à eux-mêmes par rapport à leur culture pour ne pas donner une mauvaise image… Moi, j’ai déjà fait les trois quarts de ma vie ! Elle est presque finie ! Mais, j’aimerais qu’ils pensent à eux et à leurs parents pour ne faire honte ni aux uns, ni aux autres… Quand je vois à la télé tous ces jeunes qui essaient de venir en France en traversant les frontières, en mettant leur vie en danger, je me dis que ceux qui sont ici vivent dans un paradis par rapport aux autres… Alors, s’ils pensent à tout ça, j’espère qu’ils prendront un chemin droit. En travaillant, ils pourront se suffire à eux-mêmes. Il faut qu’ils prennent conscience que c’est pour eux-mêmes…

Pour moi, s’ils sont sérieux, c’est bien… Avant, Sarcelles était tranquille. Mais, depuis qu’ils ont fait la gare, les jeunes qui sont de l’autre côté, à Garges, viennent ici et c’’est à cause de ça qu’il y a des problèmes… Avant, il n’y avait pas de Juifs, pas de Blancs, pas de Noirs à Sarcelles ! On était tous d’accord ! Seulement maintenant, ils viennent de l’autre côté faire des bêtises ici et ils disent que ce sont les Sarcellois. Nous avons vu une grande différence avec la construction de la gare. Nous habitons juste à côté, allée Fragonard.
Ce n’était pas comme ça avant…

Parfois j’ouvre la porte et je dis aux jeunes : « Il faut penser un peu. Vous êtes des grands ! » Alors, j’entends certains souffler : « La dame là, elle est méchante… » Moi, je réponds : « Oui, mais je suis votre maman ! Une dame vous a mis au monde et moi, je vous donne des conseils ! Il ne faut pas crier comme ça ! Il ne faut pas traîner comme ça ! Il faut réfléchir un peu ! »
Parfois, ils me répondent : « Oui madame, on a compris ! » et d’autres fois : « Oh la dame, elle est méchante… » Dans ce cas-là, je dis : « Tant mieux… » Mais, j’interviens volontairement, car ils pourraient être mes enfants… Les miens sont grands aujourd’hui, mais je fais la même chose avec mes petits-enfants… Je souhaite qu’ils continuent à bien se conduire…

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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