ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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EGYPTE - En 62, tous les Européens quittaient l’Egypte avec une petite valise à la main

Mme Rosy Benssoussan née ROSENFELD

dimanche 20 janvier 2008, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Alexandrie, ma ville natale

Je suis née en 1934 à Alexandrie en Egypte, une grande ville portuaire qui a une très longue histoire derrière elle. Elle était très cosmopolite ! Toutes les races y étaient mélangées, comme à Sarcelles. Le monde entier y était représenté, mais il n’y avait pas de heurts. Les communautés s’entendaient très bien. Il n’y avait pas de problèmes entre nous. On parlait toutes les langues ou presque. D’ailleurs enfant, j’en parlais plusieurs, comme mes parents. Ma mère parlait le français et elle a appris le grec, l’italien et l’arabe une fois en Egypte. Quant à mon père, il parlait le grec, le français, l’italien, l’espagnol et l’arabe. Mais, les trois langues dominantes étaient l’anglais, le français et l’arabe.

Avant de quitter l’Egypte, j’ai toujours vécu dans la maison où je suis née. Elle n’était pas très loin de la mer. Á Alexandrie, j’avais la même vie que tout le monde. On prenait le tramway pour se rendre au travail, etc. J’ai commencé par aller à l’école chez les sœurs, en centre ville. Tous les matins, un bus faisait le ramassage des élèves et, le soir, il nous ramenait à la maison. Comme les écoles sont très près, c’est une chose qui ne se fait plus ici…

Dans le passé, il y avait à Alexandrie une très grande bibliothèque qui malheureusement a été brûlée, mais je ne sais plus exactement à quelle époque. En tout cas maintenant, ils ont reconstruit une bibliothèque internationale qui se trouve au bord de la mer. On la voit parfois à la télé. En principe, les Egyptiens parlaient trois ou quatre langues !

La langue de la rue était l’arabe. Pour aller faire nos courses, on parlait l’arabe et un peu français. On faisait confiance au marchand de glaces. Á l’époque, nous n’avions pas de réfrigérateur ! On nous vendait donc des blocs de glace qu’on mettait dans une glacière pour refroidir et conserver les aliments. Chez nous, mon père l’avait fabriquée lui-même. On allait souvent à la plage le matin et, quand on oubliait de fermer la porte de la maison, le marchand de glaces qui montait nous déposer les blocs refermait la porte en partant et venait nous prévenir. Il y avait de la confiance…

Apatride

J’étais apatride, c’est-à-dire sans nationalité. Même si comme mon père, je suis née en Egypte, il était très difficile d’avoir la nationalité égyptienne. Il y avait beaucoup d’autres personnes dans notre cas ! Alors, dans ces conditions, nous ne pouvions pas quitter le pays. Mais quand il y eut la guerre de Suez, maman qui venait de Turquie a réussi à obtenir sa nationalité turque, pour que nous puissions avoir un passeport et partir… Hélas !

Je suis revenue en Egypte une fois, en 82, pour faire une croisière sur le Nil. Depuis, j’ai bien envie d’y retourner ! Seulement pour ça, il faut trouver une occasion pour partir avec des amis. J’ai des cousins qui sont restés là-bas, ils sont Egyptiens et musulmans alors que moi, je suis juive. Une sœur de mon père avait épousé un homme du pays, un homme adorable, qui est allé finir sa vie en Israël.

Il s’est créée récemment une association, « l’Amicale d’Alexandrie, hier et aujourd’hui », dont le siège est en Suisse et qui possède un site Internet* qu’il faudrait visiter. On peut y voir de multiples informations, notamment des photos. Cette association rassemble les habitants d’Alexandrie, qui après Suez, se sont éparpillés aux quatre coins du monde. Trente ans plus tard, nous avons essayé de nous retrouver et aujourd’hui, c’est chose faite… Certains sont au Canada, d’autres en Australie ou au Venezuela. Il y en a partout !

Ecole et rêves d’adolescence

Je suis entrée à l’école très jeune, vers trois, quatre ans, et j’ai arrêté à l’âge de quinze ans. On y apprenait à lire et à écrire, comme partout. Par contre, on y apprenait l’anglais très tôt, vers six ou sept ans. Ici, les jeunes doivent s’estimer heureux de pouvoir faire des études ! Qu’ils disent : « Merci mon Dieu ! » parce que là-bas, c’était payant et, en général, les gens ne continuaient pas très longtemps. Sortie de l’école, j’ai travaillé tout de suite. J’ai commencé par divers petits travaux avant d’entrer au Crédit Lyonnais, à Alexandrie.

Á l’époque, Alexandrie était quand même une ville évoluée ! Mais après, avec le départ de tous les étrangers, tout a changé… Je voulais donc partir à la découverte du monde, voir ce qui se faisait ailleurs. Mais, je ne voulais pas quitter l’Egypte ! Jusqu’à aujourd’hui, elle reste mon pays ! Alexandrie sera toujours ma ville natale…

Une vie insouciante et très douce…

J’y ai mené une vie sans problèmes. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, nous n’avons rien senti, sauf quand les Allemands sont arrivés à el-Alamein. Toute le monde était alors en émoi… J’allais à l’école pas très loin de chez moi. Le marché était à côté. Nous avions tout à proximité ! C’était une vie très douce…

Á la maison, nous avions des domestiques ou plutôt, des aides ménagères. D’ailleurs, en arrivant en France, j’ai été choquée de voir que les femmes faisaient tout par elles-mêmes ! Chez nous, ce n’était pas comme ça ! Á Alexandrie, les aides ménagères ne voulaient travailler que chez les Européens. Elles disaient : « Chez les autres, non seulement on ne nous donne pas à manger mais en plus, on nous bat ! » Dans certaines familles, elles étaient traitées comme des esclaves… Notre domestique nous adorait. Elle allait chercher ma sœur à l’école quand elle était petite. Un jour, sur le chemin du retour, je l’ai vue et elle m’a dit tout d’on coup : « Ne te retourne pas… » Elle a enlevé ses bijoux avant d’ajouter : « Tiens, prends ça et rentre à la maison tout de suite. » Elle était suivie par son mari qui voulait la battre pour lui prendre ses bijoux…

Mon père était très sévère mais j’avais quand même eu une vie insouciante. Nous n’avons jamais manqué de rien. Ce que nous avions, merci mon Dieu, c’était bien et nous n’avons jamais cherché à obtenir davantage. On ne se disait pas : « Oh la la ! Il a ça ! Je veux la même chose ! » Alors que les enfants d’aujourd’hui en veulent toujours plus. Ils ont accès à beaucoup plus d’activités que nous à leur âge ! On avait l’école et puis c’est tout. Par contre, ce qu’on y apprenait était quand même d’un niveau assez élevé !

Tout ce qu’on voulait faire était payant. Moi, je voulais appendre le chant et le dessin mais c’était trop cher ; mon père ne pouvait pas se le permettre… Ce n’est qu’aujourd’hui que je peux apprendre la peinture… Pour autant, j’étais heureuse ! J’étais bien ! Tous les dimanches soir, on allait au cinéma. Nous avions un abonnement. Tous les films américains y sont passés ! Ensuite, une fois jeune fille, j’y allais naturellement avec des amis. Et puis, il y avait la plage ! Tous les jours, tous les jours, tous les jours ! Alexandrie, c’est aussi dix-huit kilomètres de corniche !

Enfant, on jouait surtout la corde à sauter, à la marelle, à des choses comme ça. On mangeait aussi pas mal de confiseries, de bonbons. Il y en avait d’ailleurs qu’on appelait entre nous le « caca chinois » parce qu’il était de couleur marron. On en raffolait ! Il était fait avec du miel noir.

Pour les gens riches, ce qui n’était pas mon cas, il y avait des clubs : le club nautique anglais, le club nautique italien, le club nautique français… Ils allaient au port où ils avaient leur yacht. Pour se baigner, nous n’avions pas la piscine ; seulement la plage. Mais, c’était beaucoup mieux ! Au moins, c’était beaucoup plus propre. Et puis, on y trouvait des petits cafés. On prenait notre pique-nique et on mangeait là-bas. Nous n’avons jamais été embêtés… D’ailleurs, on faisait même des farces quand j’étais petite ! Avec notre aide ménagère, on creusait un grand trou sur la plage, on déposait un journal par-dessus, on le recouvrait de sable, et on attendait que quelqu’un tombe dedans. C’était notre enfance…

Á l’époque, à Alexandrie, il y avait parfois des vols dans la rue mais ce n’était pas aussi courant qu’aujourd’hui. Mais, ce qui était surtout gênant, c’étaient les mains baladeuses. Une fois, lorsque j’avais dix-huit ans, quelqu’un a eu la main qui traînait et j’ai réagi violemment. Je me suis dit : « Mais, qu’est-ce qu’il a fait ? » J’ai fait alors volte face et tandis qu’il continuait son chemin, mine de rien, je lui ai donné un coup de poing dans le dos. Quand il s’est retourné, je lui ai dit : « Prononce un seul mot et j’appelle la police ! » Là, il a eu la trouille… Des mains malencontreuses comme ça, c’était inadmissible ! Mais, ça n’arrivait pas souvent…

Partir

En 62, tous les Européens quittaient l’Egypte avec une petite valise à la main. Alors, comme j’avais perdu mon père, j’ai dit à ma mère et à ma sœur : « Moi, je ne reste plus ici parce que pour moi, il n’y a plus d’avenir… » Nous étions étrangers dans notre propre pays ! Le Crédit Lyonnais avait été nationalisé et était devenu la Banque du Caire. Tandis qu’auparavant, on faisait tout en français, on faisait désormais tout en arabe et moi, je n’avais pas de notions suffisantes. Bref, tous les Européens partaient les uns après les autres… Ils étaient renvoyés sans rien, avec juste une valise à la main… En plus, les autorités fouillaient les femmes ignominieusement… ce fut vraiment une période très dure…

J’ai eu la chance de pouvoir profiter du passeport de nationalité turque de ma mère et de pouvoir quitter. C’est une amie égyptienne qui m’a aidée… Je suis d’abord allée en Turquie avant de venir ici. Seulement, au bout d’un an passé sur le sol turc, on n’avait plus le droit de quitter le pays, à moins d’avoir un certificat d’hébergement attestant qu’on avait de la famille installée à l’étranger. Je ne suis donc restée que onze mois, pour pouvoir partir. J’étais à Izmir et je ne m’y plaisais pas du tout ! En comparaison avec l’Egypte, c’était le jour et la nuit !

Ma mère avait réussi à obtenir la nationalité turque par l’intermédiaire d’un ami de l’immeuble, qui était ambassadeur de Turquie à Alexandrie. Il lui avait permis d’avoir un acte de naissance et de nous faire Turcs en même temps. Mais aujourd’hui, je suis française, car je me suis mariée en 63 avec quelqu’un d’Algérie. Mon mari était oranais. Il a connu lui aussi un parcours effrayant ! Il est venu sans rien…

Arrivée en France et conditions d’accueil

J’ai choisi la France parce que j’avais fait l’essentiel de mes études en français. Ma famille ne m’a pas suivi. Je suis partie toute seule et j’ai bataillé toute seule, j’ai galéré toute seule… La vie n’est pas facile à Paris ! Quand j’ai quitté la Turquie, j’ai pris le bateau pour Milan où je suis restée une semaine chez des amis, avant de prendre l’avion pour Paris. Là-bas, j’ai habité deux trois mois chez une sœur de ma mère, j’ai trouvé du boulot mais, après, c’était de la vache enragée… J’ai beaucoup souffert pour gagner ma vie… J’ai vécu dans des meublés, chez des gens, ce qui n’est pas très agréable… J’ai connu également les chambres de bonnes parisiennes, sans toilettes, sans rien…

J’étais secrétaire trilingue et j’étais naturellement déclarée. Et puis, dans les boites qui m’ont employée, on appréciait beaucoup les gens qui venaient d’Egypte car ils avaient la réputation d’être travailleurs. Á Paris, je ne me suis jamais sentie étrangère…

Sarcelles d’hier à aujourd’hui

Je suis venue pour la première fois à Sarcelles un soir, pour rendre visite à une cousine, au boulevard Bergson, plongé dans l’obscurité, j’ai vu des peupliers.

Après mon mariage, il fallait bien habiter quelque part. On ne pouvait pas rester dans un meublé ! Alors, quand on nous a proposé Sarcelles, nous avons accepté. Nous nous sommes installés en 1964, rue Radiguet. Mais à ce moment-là, il n’y avait rien ! C’étaient des terrains vagues ! Seules quelques petites maisons individuelles et on entendait encore les coups de feu des chasseurs. Évidemment, maintenant, cela n’a plus rien à voir. C’est désormais une grande ville…

Á l’époque, Sarcelles n’avait pas une mauvaise image. C’était une ville nouvelle. Ce n’est qu’aujourd’hui que l’image est négative ! « Comment ! Vous habitez Sarcelles ! Oh, quelle horreur ! » Nous sommes considérés comme des moins que rien, tout simplement parce que l’on habite Sarcelles… On se fait saquer ! Par exemple, lorsque je veux m’inscrire quelque part à Paris ou n’importe où, c’est difficile. Il faudrait donc que les responsables de la ville prennent conscience de tout ça et fasse le nécessaire pour changer la situation !

Quand je suis arrivée, il n’y avait pas de vie dans la ville. Moi, je travaillais à Paris et tous les matins, je devais galoper pour prendre le train ! Maintenant, il y a le bus mais avant, il fallait tout faire à pied. Á Sarcelles, la gare n’existait pas ! Il n’y avait qu’un petite baraque, une halte. Il fallait donc aller à Pierrefitte.

J’ai eu deux filles. Á l’époque, on avait droit aux allocations familiales mais c’est tout. Il n’y avait pas autant d’aides que maintenant ! J’ai été très sévère avec mes enfants. Il ne fallait qu’il y ait d’écarts, d’agressions, de vols, de drogue ou quoi que ce soit. Comme tous les parents, je voulais qu’elles aient une vie normale, qu’elles réussissent !

Je ne suis pas arrivée à Sarcelles par choix. Nous cherchions un appartement et on nous a dit : « Voilà, c’est là… » L’essentiel était d’avoir un toit ! Aujourd’hui, j’y suis toujours mais je n’y vois aucun avantage particulier. Je ne peux pas aller habiter à Paris ou sur la Côte d’Azur ! Seulement, je trouve qu’actuellement, l’image de marque de la ville est très mauvaise. Garges est beaucoup plus propre ! Sarcelles a mal évolué… Il y a beaucoup trop de saletés… Par contre, notamment au point de vue nourriture, on y trouve tout ce qu’on veut ! J’ai reçu une amie de province. Et bien, après avoir un peu visité, elle m’a dit : « J’ai fait le tour du monde en une heure ! » C’est peut-être ça la richesse de Sarcelles… Mais en tout cas, je trouve que la ville se dégrade…

Message aux jeunes

Il faut qu’ils apprennent bien à l’école pour devenir des gens importants et qu’ils relèvent leur ville. C’est leur rôle maintenant ! Ce n’est plus le nôtre. Il faut donner une image positive de Sarcelles et cette mission incombe aux jeunes. Pour ça, je crois qu’ils ne manquent pas de moyens ! Aujourd’hui, ils disposent de beaucoup de choses auxquelles nous n’avons pas eu droit : l’école gratuite, les colonies de vacances, ainsi que toutes sortes d’aides et d’activités. Nous n’avions pas tout ça ! Et puis, il faut que les parents soient plus responsables. Si un gosse fait des bêtises graves, la correction familiale est très importante, il ne faut pas que les parents soient punis de la correction donnée à leurs enfants.

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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