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Autobiographie

... en attendant l’Ecrivain...

An de grâce 2002

dimanche 17 mai 2009, par Frederic Praud

Je me prépare à le recevoir car, à 100 ans, je suis très diminuée physiquement. Je me réveille à six heures et demie, cinq minutes avant mon réveil. Je dors très bien, de façon régulière. Je ne prends aucun médicament sauf de temps en temps quand je souffre trop physiquement et moralement… Je souffre beaucoup plus moralement que physiquement car mon corps est démoli… J’ai perdu dix centimètres de colonne vertébrale ces dernières années, notamment il y a six mois où j’ai failli mourir. Mon docteur et mon aide ménagère en étaient persuadés. Moi-même, je voulais en finir par une euthanasie légale… mais, je vais mieux… Ma colonne est complètement démolie et je cherche à m’adapter à mon nouveau corps. Je n’ai plus mon corps. Je vis avec une étrangère qui a un corps de vieillard. Je n’ai plus mon physique. J’ai une tête de vieillard, pas très belle à voir. Tout le monde me paraît très grand. D’un mètre 54, je suis passée à un mètre 45… Je dois faire attention car je marche sur ma propre robe de chambre que j’avais faite faire sur mesure. Je mets une heure à mettre cette robe de chambre.

Je suis obligée d’aller aux waters dès mon réveil. J’ai du mal à sortir de mon lit et je me dis, "mon Dieu, quel dommage que je ne sois pas morte !" Tous les soirs, je m’endors avec l’espoir d’avoir une belle mort de centenaire… sans souffrance, ne pas se réveiller dans la nuit. Mais zut, je me réveille. C’est épouvantable…

J’ai mal. Mes jambes sont énormes. Elles ont grossi. J’ai de l’œdème. Je ne peux plus me chausser aussi je marche souvent pieds nus. J’ai donné toutes mes chaussures à mon aide ménagère. Je ne peux plus les mettre. Je ne peux plus sortir. Je ne peux plus rien faire et j’ai passé les quatre jours de la Toussaint sans voir ni mon aide ménagère, ni mon écrivain parti en voyage, ni ma famille qui me voit une fois par an et jamais aux vacances… Ils n’ont aucune raison de venir me voir, sauf apprendre ma mort. Je ne m’ennuie pas car je pense à tout ce qui m’est arrivé.

J’ai du mal à aller aux waters qui sont tous près de mon lit. Mes jambes gonflées rendent difficile ma sortie du lit. J’ai des vertiges depuis douze ans et je suis déjà tombée plusieurs fois en me blessant gravement… depuis la mort de ma fille. Je suis habituée à faire très attention pour ne pas tomber. J’arrive aux waters et déjà l’urine est partie. Je suis trempée. Je dois me laver. Ensuite… les selles n’arrivent plus… Les suppositoires ne font rien. Ils sont rejetés tout de suite. Il faut donc que je me soigne moi-même si je ne meurs pas et si je ne me suicide pas. Je suis obligée d’y mettre un doigt car j’ai toujours eu des orifices très étroits, selon les propos d’une infirmière. J’ai toujours été constipée. Aucun médicament ne m’aide. Cela me détruirait encore plus. J’ai découvert mon doigt. C’est extrêmement fatigant et mon doigt a du mal à entrer. J’arrive à de petits résultats. Grâce à ça, je vais pouvoir manger peut être un peu et même avec un petit peu d’appétit à midi. Entre temps j’aurai fait mon petit-déjeuner qui se compose d’un café au lait avec une petite tranche de pain de mie beurré. Cela soulage un peu.

Depuis votre dernière visite, un mois, j’ai tellement maigri que j’ai perdu une bague… certainement dans les toilettes, le matin. Si je ne m’occupe pas de mes selles, je suis bloquée. J’ai un ventre énorme mais je n’ai pas faim. Cela ne sort plus…

J’ai pris une pilule pour ne pas trop souffrir. Je ne souffre plus tellement car mes os ne sont pas encore totalement disloqués. Avec mes multiples chutes sanglantes, je n’ai jamais eu le col du fémur cassé… Je ne me soigne pas. Je dors très bien mais en plusieurs fois car la nécessité d’uriner m’oblige à me réveiller. L’urine me réveille mais pas toujours à temps.

Je mets une heure à enlever ma chemise de nuit pour me laver un peu et difficilement, car je ne veux pas que mon aide ménagère s’en occupe. Elle ne connaît pas mon corps. Elle va faire son métier mais elle me lavera moins bien que moi. En plus j’ai une espèce de dignité à ne pas paraître nue devant elle et elle l’a très bien compris. J’ai une aide ménagère intelligente… C’est la dignité humaine d’une petite bourgeoise. C’est déjà suffisant d’être dépendante d’elle pour les euros… Heureusement pour moi, j’ai une salariée honnête qui fait tout. Je ne sais pas combien d’euros vaut une baguette de pain.

Je suis déjà très fatiguée dès mon petit-déjeuner. Je n’arrive plus à trouver le sucre en poudre qui est trop loin ou trop haut pour moi. Tout m’est difficile sans être obligatoirement douloureux… J’ai du mal à entendre la sonnette et à aller à la porte d’entrée pour l’ouvrir… Tout, dans ma solitude totale qui me permet de m’observer, m’est pénible et encore plus cérébralement que physiquement. Cela me fait du bien quand je vois que l’on s’intéresse à ma vie. J’ai vu 15 présidents de la république depuis que je suis née, le jour de l’élection de Fallière… en 1906. Je mourrai sous Chirac.

Nous venons de passer le 11 novembre. J’étais heureuse comme tout le monde ce 11 novembre 1918. Tous les biens de ma famille maternelle se trouvaient au chemin des Dames. Tout a été démoli ! Ils ont tout perdu. Un cousin très beau, qui s’occupait beaucoup de moi, est mort parmi les premiers aviateurs qui ont été descendus en 1914…
Ce jour d’armistice, je suis descendue dans la rue pour montrer ma joie. Je me suis retrouvée au milieu d’une foule en liesse et, comme d’habitude, épouvantée par elle, je suis restée deux minutes et j’ai réussi à m’en sortir, à m’arracher de cette foule pour remonter dans mon quai de Béthune natal… Nous ne sommes plus nombreux à avoir connu ces moments-là.

Je me suis lavée pour ne pas sentir mauvais. Je me suis coiffée. J’étais rousse et frisée et mes cheveux le sont de plus en plus. Quand je mange, mes cheveux sont tellement fous qu’ils viennent dans ma bouche ! Ma bouche ne l’est plus…Elle est tellement rapetissée que je ne la trouve plus. Mes fourchettes vont dans les joues… Je suis consciente de tout.. Je mange seule. Je ne veux pas manger avec mon aide ménagère…

Je me suis toujours intéressée à la gastronomie. J’avais une mère boulimique et un père argenté. On allait chercher la nourriture aux halles de Paris, le foie gras chez Nortier, le beurre chez Batandier… J’ai toujours accordé de l’importance à la gastronomie mais je mange très peu. Je n’ai jamais été boulimique comme maman… Je faisais à peine 50 kilos. J’ai beaucoup mangé à mon premier enfant mais j’allais très bien. Comme vieillard, je m’intéresse encore plus à la cuisine qu’avant. Je n’allais dans un grand restaurant qu’une fois ou deux par an et je mangeais normalement à côté. Je donne une importance considérable à la cuisine, de fait que, quand j’attends mon écrivain à 9 heures du matin précise, il faut que j’aie préparé mon déjeuner car il va partir vers 13 heures… Il faut que je mange à heures fixes. J’ai été décalée par le dernier changement d’heure qui est épouvantable pour une personne âgée…

Le soir, avec la lumière, je ne peux plus lire et c’est épouvantable pour une intellectuelle car je commence à connaître de temps en temps l’ennui… alors qu’avant je n’ai jamais souffert de la solitude, même comme fille unique… J’aime la télévision. Je choisis mes programmes où j’entends des gens intéressants, notamment Michel Serre dimanche dernier. Je mets la télévision trop fort et les voisins se plaignent… C’est malheureux. Je suis donc obligée d’aller dans ma chambre où personne ne m’entend !

Je suis prisonnière de mon appartement depuis huit ans après mon suicide raté… Je ne devais pas me rater ! Tout avait été bien préparé. J’ai simplement eu un bras cassé.
Je me suis ensuite retrouvée dans la situation de me demander pourquoi se suicider ? Je ne me suicide plus car il y a peut-être une raison pour cet échec, pour que "le rien d’après" m’ait protégée dans ce suicide accident. J’avais intelligemment préparé une chute dans les travaux du Météor près de mon immeuble. Personne du quartier ne pouvait sortir de chez soi sans être énormément gêné par ces travaux dangereux mais les ouvriers étaient tellement bien que, quand on voyait mes cheveux blancs, ils arrêtaient tout. J’arrivais et pensais que les blocs allaient tomber sur moi. Je ne vais pas me rater et tout le monde pensera à un accident. Une personne âgée avait déjà été tuée dans ma cour d’immeuble, écrasée contre un mur par un camion qui reculait. J’aurais dû y passer ce jour-là mais je devenais prudente dans ce jardin car je ne voulais pas embêter mon gardien. Je ne voulais pas sauter par la fenêtre car il aurait dû me ramasser et comme c’est un homme parfait dans son rôle, je ne voulais pas lui causer d’ennuis… Il devait y avoir une raison de ce suicide raté…. et si j’écrivais ce qui m’arrivait ? Le temps a passé… et mon écrivain est arrivé. Il est neuf heures… Tout ça me fatigue. Me brosser les dents me fatigue… Je n’ai pas de dentier. Je suis la seule cliente de mon aide ménagère qui n’en n’ait pas… Elles ont toutes un dentier et elles sont plus jeunes que moi…

En me regardant vivre comme ça, cela pourrait-il intéresser quelqu’un ? Cela me fait du bien de m’exprimer ainsi. Cela me fait du bien que l’on m’écoute. Que l’on s’intéresse à moi m’étonne mais je suis contente de faire plaisir… Ils me font du bien en me laissant parler… J’ai un petit cousin de 20 ans qui est venu me voir le mois dernier… Il m’a dit, "cela vous fait du bien de parler !" mais oui… Il venait me demander de l’argent. Il buvait mes paroles comme tout le monde. Il prépare sa vie pour être aviateur et il a besoin d’argent. Il m’en demandait beaucoup ce que je ne pouvais donner… mais je lui en ai donné un petit peu pour l’encourager. Tous sont intéressés par ce que je raconte mais certains en deviennent prédateurs. A partir d’un moment les gens ne regardent plus l’heure… Ils écoutent…

Je dis même à mon aide ménagère qu’il faut qu’elle écrive son histoire, son métier… C’est intéressant ! Je l’ai depuis 1996 alors que je pouvais encore sortir un peu… Je mettais encore des chaussures. J’avais des jambes normales… mais là, j’ai un corps déformé, disloqué et il faut que je m’y adapte… J’ai abandonné l’idée du suicide pour intéresser les gens à la vieillesse…

Et pourquoi je ne lui dirais pas ce qui vient de se passer pendant les deux heures avant sa venue, ce que je viens de penser… Cela a-t-il déjà été dit ? Cela vous intéressera-t-il ?


Paulette est décédée suite à la canicule de 2003.....`

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr

Frédéric PRAUD
Biographe - Ecrivain Public
10 RUE Lamblardie
75012 paris
tel 0632531606

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrantes

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