ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Chronique d’une disparition programmée

Le youpin

par André Weisman

vendredi 18 décembre 2009, par Frederic Praud

Il était à peine sept heures ce matin là, lorsque des bruits sourds, frappés à la porte de la petite pièce où logeait Rose, la firent sursauter. Elle avait bien entendu les pas lourds dans l’escalier et sur le palier du troisième étage, recouverts de petites tomettes hexagonales, mais de penser à ce que fut pour elle !

Un homme de taille moyenne était planté devant la porte lorsqu’elle l’ouvrit ; il lui présenta une carte bariolée de tricolore, et sans lui laisser dire un mot, lui ordonna sèchement de préparer une valise avec un nécessaire pour quelques jours. Prête ou non, dans cinq minutes, dehors. Rose, respectueuse des lois s’exécuta. Il avait en main la clé du logement qu’il avait pris à l’intérieur sur la serrure, et déjà introduisit celle ci de l’autre côté, ferma la porte et un des deux agents en uniforme qui l’accompagnait posa les scellés.

Trois étages plus bas, un autobus de la T.C.R.P. avançait au pas ; plusieurs personnes étaient installées à l’intérieur que Rose reconnues aussitôt ; Il y avait le tailleur qui logeait au 21, sa femme et sa mère ainsi que quatre autres personnes qu’elle ne connaissait pas, mais dont les visages ne lui étaient pas inconnus.

Un autre autobus, qui stationnait quelques cinquante mètres derrière les doublât et alors elle reconnu une famille amie, les parents et les trois enfants du fourreur de la cour du 24. Celui ci s’arrêta devant la cité Nortier, au 32 de cette même rue de Meaux, dans le XIX°, une ancienne caserne napoléonienne, qui fut aménagée dans un couvent de l’ancien régime. Cette cité se composait d’une grande cour intérieure en fer à cheval, entourée d’un ensemble de cellules sur trois étages avec une porte cochère ouverte au 32 rue de Meaux. Au centre de cette cour avait été construit un ensemble de bâtiments à l’usage de remises et garages pour les nombreuses voitures à bras de certains locataires. Une centaine de personnes y logeait.

De cette porte cochère sortirent un vingtaine de femmes et enfants que les forces de l’ordre firent monter dans l’autobus, puis il démarra. L’on appris plus tard qu’il était aller vider sa cargaison au Vélodrome d’Hiver.

En effet, nous étions le jeudi 16 juillet 1942 jour de la Rafle du Vel d’Hiv, nom qui lui est resté dans l’histoire.

L’autobus avançait au pas ; un policier en civil, registre en mains, indiquait à des équipes de trois policiers les prochaines victimes ; ils montaient les étages et redescendaient quelques minutes plus tard accompagnés de celles-ci. L’avenue Secrétan n’était pas encore franchie que le ronronnement du moteur s’accéléra et aussitôt un autre autobus vint le remplacer ; Rose remarquât que plusieurs étaient encore en stationnement sur la place du Combat.

Maintenant il avait acquis une certaine vitesse et ne s’arrêtait plus car il était vraiment plein jusque dans le couloir central, quoique personne ne se tenait sur la plate-forme à part les trois policiers, sans doute pour éviter que quelqu’un ne s’échappe. En route, ils croisèrent plusieurs autres bus qui faisaient le plein sur le boulevard Serrurier. A neuf heure et demie, deux gendarmes qui se tenaient devant la frise de barbelés à l’entrée des ‘14 étages’ de Drancy l’écartèrent pour le laisser entrer. Les gens descendaient de cette noria d’autobus, qui aussitôt repartaient sans même avoir arrêté leur moteur ; il y avait encore beaucoup à faire !

Après la fouille, où ils lui retirèrent la somme de 550 francs, Rose fut casée dans la chambre 14 de l’escalier 13 ; le sol était jonché de paille sur lequel une vingtaine de femmes de tous ages devraient y séjourner.

Un mois plus tôt, Rose avait été obligée par sa voisine de Paris, Madame Marthe Gouyon, d’expédier ses trois enfants à la campagne. Elle avait résisté pourtant ; elle voulait être là au cas où son mari soit libéré ; tous les jours, elle emmenait ses enfants vers les 18 heures, à la gare de l’Est, aux trains des prisonniers. En effet chaque soir arrivait un train venant d’Allemagne, déchargeant sur les quais des éclopés marchant en boitillant sur des cannes ou se tenant à l’épaule d’un parent ou ami ; d’autres allongés sur des civières portés par des infirmières de la Croix Rouge ; d’autres enfin sans aucune blessure apparente déambulaient vers la sortie. Pour tous ceux-là, la guerre était finie.

Les jours passaient et toujours point de Michel. Les trains de libérés se faisaient de plus en plus rares et de moins en moins garnis. Rose cessa de s’y rendre, mais gardait espoir de le voir revenir à la maison, et c’était pour cela qu’elle ne voulait pas s’en aller.

Les arrestations se faisaient de plus en plus nombreuses, les porteurs d’étoiles se raréfiaient dans les rues. Toutes les personnes qui avaient de l’amitié et de l’estime pour Rose lui disaient de partir se cacher à la campagne, mais elle avait un argument qui devenait au fil des jours comme un leitmotiv : mais si Michel revenait !! elle ne voulait en démordre.

Un après midi, alors qu’elle faisait des travaux de couture chez Mme Marthe, celle-ci réussit à la convaincre d’expédier ses trois garçons à la campagne, à Semur en Vallon. Pensez si c’était dur, elle ne s’en était jamais séparée.

Lors de l’exode de 1939, la population du quartier de la Villette fut envoyée dans la Sarthe par la préfecture de la Seine. Emile, le fils aîné de Rose parti le premier avec les écoles et fut hébergé à Château du Loir ; puis Rose parti en convoi avec ses deux autres garçons, André et Edouard. Le voyage se fit en train jusqu’au Mans et dura de très longues heures ; puis il continua par le petit tortillard qui allait de Mamers à Saint Calais.

Ce fut très tard dans la nuit que les réfugiés, débarquant dans la gare de Coudrecieux, durent encore faire les cinq km à pieds qui les séparaient de la destination finale assignée : le petit village de Semur en Vallon, où ils arrivèrent en pleine nuit. Le repas du soir leur avait été servi vers les six heures dans le local qui servait de cantine scolaire. Vu l’heure tardive, la soupe était solidifiée dans les écuelles en aluminium et rares étaient les amateurs qui voulurent en consommer ! Mais ils n’avaient encore rien vu !

On les conduisit ensuite à l’école dont la classe des garçons était tapissée de paille sur laquelle tout le monde s’endormi bientôt, rompu de fatigue.

Au camp de Drancy, ce n’est que le 22 juillet que Rose put enfin écrire. Un dilemme se posa alors : qui choisir ? Les autorités françaises leur permettaient d’écrire, oui, mais à une seule personne. Alors qui choisir ? parce que si la personne ne voulait pas répondre, c’était fini, on tombait dans l’oubli.

Rose choisit Mme Marthe ; elle la connaissait bien. Combien d’après midi avaient-elles passées ensemble ? Elle à ravauder les vêtements de ses enfants, alors que Mme Marthe, de quelques années son aînée, et couturière de son état, travaillait aux commandes de sa clientèle.
Elles se faisaient des confidences, et ainsi naquit une amitié qui ne devait plus se défaire. Mme Marthe n’avait pas d’enfant, son mari Raymond, volailleur dans le civil, était actuellement prisonnier au stalag XII A, quelque part en Allemagne, alors pensez bien si ses journées devaient être longues.

La mise en place du système concentrationnaire s’installait petit à petit. La première lettre que Rose écrivit de Drancy le fût sur un bristol mais à l’encre quand même :

Drancy (Paris rayé) le 21 VII 1942
Bien chère Madame Marthe, nous avons enfin le droit d’écrire et seulement à une personne, donc Madame Marthe, je vous prie de bien donner le bonjour à tout le monde ; je ne veux pas tous les nommer car la place est précieuse. Je ne crois pas non plus nécessaire de vous dire que je suis bien tourmentée de ne pas savoir ce qu’on a fait ou ce qu’on va faire de mes petits. Au commencement j’avais encore un peu d’espoir qu’on va réviser le cas des femmes des prisonniers et qu’on nous relâche, mais je ne sais pas si j’aurais la force d’attendre. Je vous prie aussi, chère Madame Marthe, de vous renseigner ce qui est devenu de ma sœur. Aussi voudrai-je vous demander si vous voulez avoir la gentillesse de m’envoyer une couverture, celle avec les rayures qui se trouve dans le lit à André. J’aurai bien eu besoin de savon, mais pour le moment nous n’avons pas le droit de mettre les cartes d’alimentations dans les lettres, mais aussitôt qu’on pourra, je vous enverrai l’argent et les tickets, naturellement si ça vous embête pas trop. Est-ce que vous avez déjà écrit à Mme Lottin ? Si c’est possible, écrivez lui d’abord en lui disant ce qui est arrivé, et on doit aussi s’occuper de l’assistance sociale de mes gosses. Attendez sa réponse avant de me répondre, car nous avons droit seulement à une carte réponse ordinaire. Excusez moi si je vous embête Mme Marthe, mais je vous connais assez pour savoir que vous le faites de bon cœur. Pour ce qui concerne Michel, écrivez lui en lui disant que je ne peux pas écrire pour le moment, étant malade, mais je vous prie de ne pas lui dire la vérité. Je crois que vous trouverez son adresse sur une étiquette. J’espère que vous avez passé le reste de vos vacances mieux que le commencement, aussi que vous avez reçu des nouvelles de votre mari ? Je vous quitte dans l’espoir d’une bonne réponse, en vous adressant mes meilleurs souvenirs. Rose
Bonjour à la famille Weisse et Salein, Landrein et à tous ceux qui demandent après moi.

C’est chez Mme veuve Lottin que furent placés ses trois enfants quand ils retournèrent à Semur ; emmenés par le frère de Mme Riss. Mme Marthe connaissait tout le monde dans le quartier, aussi demanda-t-elle à une voisine qui habitait dans l’impasse Bouchet, juste en face du 29, si son plus jeune frère, encore célibataire, voulait conduire les trois petits dans la Sarthe. Il était d’accord et le voyage fut prévu pour le 16 juin.

Arrivé à Semur, il alla à la mairie voir s’il y avait possibilité de placer ces enfants en nourrice chez un habitant ; le maire, Monsieur le Marquis de Reversaux, suggéra la Veuve Lottin qui avait une petite maison derrière son château, un peu en retrait du bourg, mais la pauvre vieille eut fort à faire avec trois garçons de 10, 8 et 6 ans, elle était pourtant fort gentille, mais trois, c’était deux de trop ; elle confia les deux plus grands à sa bru, Cécile qui avait une ferme un peu plus haut, sur le même chemin et
vivait seule avec ses enfants, son mari étant aussi prisonnier. Son neveu, Claude faisait les gros travaux et la secondait bien, malgré ses quatorze ans.
Peu de temps après leur installation dans cette ferme, André fut accusé d’avoir fait crever une dinde en lui courant après, autour de la mare qui était dans la cour. Il fut très affecté par cette injustice, car il n’était pour rien dans la mort de ce volatil, et connu l’injustice pour la première fois. Quelques jours plus tard, en guise de représailles, il fut confié à la garde de Mademoiselle Valentine Karry, dans le bourg ; Emile restait chez Cécile et Edouard chez la Veuve Lottin.

Valentine était « fille mère » comme on disait alors, et toute sa vie, elle en subit l’opprobre du village ; son fiancé André, venu en permission fut tué dès son retour au front en 1915, aussi ne sut-il jamais qu’il était père d’une petite Andrée. Quand André arriva chez Valentine, il y avait déjà un pensionnaire d’un an et demi, Gérard, qu’elle avait en garde depuis l’age d’un mois ; elle le considérait comme son propre enfant. La cohabitation fut sans histoire.
Quelque temps après Emile fut placé chez les Caravanier, le gendre et la fille de Valentine.

Le camp de Drancy s’organisait ; il y avait désormais un chef d’escalier, des portes avaient été installées devant certaines chambrées, mais le courrier fonctionnait toujours d’une façon aléatoire ; les autorités avaient aussi ouvert depuis peu un bureau annexe de la préfecture de police à l’intérieur du camp. La seconde lettre de Rose fut écrite sur une page arrachée à un calepin :

Drancy le 27 VII 1942
Chère Madame Marthe, J’espère que vous allez bien et que vous ayez des nouvelles de votre mari. Etant sans réponse à ma carte, je commence à croire que vous serez fâchée avec moi ? Je ne sais pas comment vous remercier pour ce que vous m’avez mis dans le colis, ainsi que pour votre dérangement, mais j’espère quand même qu’on se reverra un jour. Dernièrement, j’étais déjà découragée, mais aujourd’hui, j’ai repris un peu d’espoir car il paraît qu’on nous (les femmes de prisonniers) laisse encore ici. Il y a deux ou trois fois par semaine de déportations pour une destination inconnue. Il y a aussi beaucoup de libérations. Aujourd’hui on a libéré des veuves de guerre, et il y a aussi ceux qui travaillent dans la fourrure. Je vous prie Mme Marthe, donnez moi des nouvelles de mes petits et aussi de ma sœur. Je ne peux pas vous dire comment je souffre de ne rien savoir d’eux. Je termine mon petit mot dans l’espoir de recevoir bientôt de vos nouvelles. Recevez Mme Marthe mes meilleurs souvenirs. Rose

Les lignes suivantes sont écrites au crayon :

Donnez le bonjour à tous ceux qui demandent après moi, et si vous n’avez pas encore écrit à Michel, ne le faites pas. J’espère qu’on vous a remis votre carte de pain. Je part pour une destination inconnue, occupez vous des petits. Hier j’avais encore un peu d’espoir pour ma libération, mais aujourd’hui ce n’est plus pareil, donc je vous prie Mme Marthe de tâcher de savoir ce que deviennent mes petits.

Rose avait fait une demande de libération parce que mère de trois enfants et d’un mari prisonnier de guerre ; c’étaient des arguments valables pour pouvoir prétendre à une libération. Cette demande, partie de l’annexe, avait suivie la voie hiérarchique mais n’aboutie pas. Programmée pour le convoi n° 12 du 29 juillet 1942, Rose fut toutefois retirée au moment de monter dans le camion devant l’emmener à la gare de Drancy-le Bourget, mais son nom n’a pas été retiré de cette liste.

M. Raymond, le mari de Mme Marthe était lui aussi prisonnier de guerre ; il était enfermé au stalag XII A. Pour ne pas manquer une chance de faire libérer son amie Rose, Mme Marthe s’enquit auprès du délégué de ce stalag, M. Cornu pour éventuellement appuyer sa demande de libération. Il nota sur une carte de son commerce une demande d’intervention auprès d’un certain M. Perrin ; mais cela n’abouti pas. Elle a tout essayé !

Rose connaissait bien le village de Semur ; elle y avait séjourné huit mois. Arrivée le 28 septembre 1939 dans la nuit où harassée de fatigue elle s’était endormie dans la classe des garçons, elle se réveilla le matin au chant du coq avec ses deux plus petits dans les bras. L’instituteur, Monsieur Poisson était le maître des lieux ; C’est lui qui organisa l’affectation des logements réquisitionnés ; les demandes étaient de loin supérieures aux offres. Il a fallu pourtant caser tout ce monde.
Comme la municipalité prenait en charge les repas à la cantine scolaire, il faillait seulement loger les réfugiés pour dormir ; il faut dire qu’il n’y avait que des femmes et des enfants, ce qui simplifiait le problème. Dans chaque pièce ainsi réquisitionnée, les gerbes de paille eurent tôt fait de couvrir le sol ; chacun se regroupa par famille ou par affinité, ainsi Rose pendant le voyage avait connu Mme Weiss, une habitante du quartier. Elle demeurait avec sa fille Lydie, âgée de onze ans, rue de Tanger juste à côté du commissariat de police ; elles ne se quittaient plus ; son mari était aussi prisonnier mais elle ne recevait pas de nouvelles de lui.

Tout ce groupe fut donc logé dans une petite pièce à droite de la poste sur la place de l’église. Puis arrivèrent, Sophie, une sœur de Rose, et ses deux enfants, ils s’installèrent aussi dans cette pièce pendant le mois qu’ils restèrent à Semur. Certains réfugiés rentrèrent bientôt à Paris ce qui eut pour effet de libérer nombre de places ; la mairie réinstalla ceux qui restaient, et c’est ainsi que Rose put obtenir une chambre dans l’ancien hôtel Pineau au rez de chaussée avec entrée indépendante. La pièce n’était pas bien grande, mais elle était chez elle et ne dépendait de personne. Quelques jours plus tard, un habitant de la commune se proposa de confectionner des lits pour ses enfants, et c’est ce qu’il fit avec des chutes de planches. Une voisine lui prêta un poêle à bois, une autre de la vaisselle et la vie se réorganisa cahin-caha. Une expédition fut organisée pour aller chercher Emile à Château du Loir. La famille était presque réunie.

L’hiver fut rude, mais le bois ne manqua pas ; la maternelle était à moins de vingt mètres de la maison où Rose inscrivit André et Edouard qui avaient pour maîtresse Mademoiselle Chaumont. Emile, allait à la grande école à cent mètres de là. Il avait pour instituteur M. Poisson. Mme Poisson s’occupait de la classe des filles.

Le printemps chassa l’hiver et il fut radieux, les gens étaient beaucoup plus gentils qu’à Paris. Il faut quand même dire qu’il n’y avait que cent cinquante âmes dans ce village, que tout le monde se connaissait et que leurs préoccupations n’étaient pas les mêmes que celles des villes. La nourriture sans être abondante était suffisante.

Sophie était repartie à Paris avec ses deux fils, Emmanuel qui venait d’avoir dix huit ans et son permis de conduire, et Alphonse qui fêta ses huit ans en mars. Ils avaient fière allure dans la voiture de Pierre, le mari de Sophie ; c’était une Delage, avec des cuivres partout qui jetaient mille feux sur la place de l’église où elle stationnait. La famille la connaissait bien pour aller en promenade le dimanche sur les bords de la Marne, soit à Nogent soit à Neuilly. Il y avait un fermier qui passait avec une chèvre et qui vendait son lait au verre avec un certain succès.

Des voitures automobiles, ils en avaient déjà vu dans le village, il y avait l’Amédée Bollet du Marquis, et aussi la B 2 du menuisier Lebis ; c’est vrai qu’elle était sur cales depuis le début des hostilités.

C’est là qu’Emmanuel rencontra parmi une famille de réfugiés une jeune fille, Jacqueline Roux. Ils se marièrent par la suite.

Il y eut d’autres visiteurs qui traversèrent le bourg en ce printemps ; de nombreux soldats français qui fuyait la zone des combats. Un après midi, un convoi de trois véhicules de l’armée et plusieurs véhicules civils, réquisitionnés certainement, suivis d’une vingtaine de chevaux, s’arrêta sur la place de l’église. Un gradé demanda aux enfants qui jouaient à cet endroit d’aller chercher le maire.

Celui-ci arriva et fourni aux militaires un local où passer la nuit. Il se trouva que ce fut dans l’hôtel Pineau, les logements contigus à celui de Rose.
Un officier s’approcha d’elle pour lui parler et remarqua qu’elle avait un imperceptible accent ; il lui demanda ses papiers et lorsqu’il s’aperçu qu’elle était de nationalité autrichienne, quémanda la gendarmerie. Celle-ci arriva promptement en traction, de Vibraye, ils embarquèrent Rose et ses enfants et les conduisirent dans un centre de rétention installé dans les abattoirs de la ville du Mans. Tout ça n’avait pas traîné. Ils passèrent la nuit entre des bas flancs sur une litière de grosse paille mêlée de ronces et autres herbes piquantes.

Le soleil n’était pas encore bien levé lorsque Rose vit apparaître l’instituteur de Semur, M. Poisson ; elle reconnue tout d’abord sa forte voix de loin malgré le brouhaha qui régnait dans ce lieu. Il discutait avec les gendarmes ; un attroupement de képis se forma, et l’instituteur se fit bientôt remettre sous sa responsabilité la mère et les enfants.

Le retour fut nettement plus long que l’aller. Le cheval et la carriole, prêtés par un propriétaire du bourg, mit près de trois heures pour revenir à Semur ; il faut dire que la carriole conduite par M. Poisson était chargée.
Rose fut dépitée de constater que les soldats, en quittant les lieux avaient tout saccagé dans son logement, deux lits et un banc gisaient à terre, brisés, un matelas était souillé d’urine, ce n’était que de la balle d’avoine, mais quand même !

Les jours qui suivirent virent Rose et ses enfants quitter la commune pour rejoindre Paris ; c’était début juin 1940. Quelle fut la surprise de Rose de retrouver dans son buffet un morceau de pain vieux de huit mois, qui à l’époque n’était pas grand chose mais qui ce jour là représentait de quoi préparer une bonne panade. La blancheur de celui-ci paraissait irréelle à côté du pain gris qui se vendait alors.

La semaine suivante, alors qu’elle faisait la queue en attendant l’ouverture du cours des halles avenue Secrétan où elle s’était inscrite, il y eut un mouvement de foule, les gens couraient en descendant l’avenue en direction du métro Jaurès. Le long des trottoirs se tenaient sur plusieurs rangs bien serrés des spectateurs mais Rose ne vit rien, et demanda à un homme plus grand que les autres ce qu’il voyait, et c’est alors qu’elle s’aperçut qu’il pleurait. Les allemands entraient dans Paris.

De la foule une voix s’éleva comme sortie d’un tombeau : dispersez vous, ne leur faisons pas cette joie. Ils arrivaient de la porte de Pantin ; toute la vie s’était arrêtée, aucun bruit, à part ce claquement de fers des bottes sonnant sur les gros pavés de l’avenue Jean Jaurès. Comme par ironie, ils entraient dans ce quartier de Paris par cette avenue ; était-ce une vexation de plus ? En 1914, la rue d’Allemagne avait été débaptisée en l’honneur de Jaurès.

Rose pris ses enfants par la main et ils rentrèrent à la maison en courant. Sa belle-mère Ruda, qui habitait toujours à Vienne et avec qui elle correspondait, lui avait décrit l’Anschluss, elle avait vu entrer dans cette ville ces hordes belliqueuses.
- Madame Michel, lança une dame de l’autre côté de la rue ; Rose se retourna et sorti de ses souvenirs, Madame Michel, vous savez ? Rose acquiesça, oui elle savait, elle ne le savait que trop ! Elle recevait souvent des nouvelles de sa famille d’Autriche et pensait à ce qui se passera bientôt ici, mais pas à l’inimaginable.

Rose en effet était née à Vienne en Autriche le 27 août 1907 ; elle était la sixième fille de Manele et de Sarah ; son frère aîné Benjamin était de l’autre siècle ; puis naquit Sophie avec le siècle, le premier janvier 1900 ; ensuite ce fut le tour de Siegfried ; Bertha née en 1904, mourut à l’age de quinze ans, quatre mois avant son père Manele ; puis Julius fit de même à peine âgé de dix mois, six mois avant la naissance de Rose ; Adele naquit en 1909, et deux ans plus tard ce fut le tour d’un enfant mort-né qui entraîna dans la mort sa mère le 15 juillet 1911.

Manele qui était brossier-colporteur de son état, malgré l’aide apportée par ses enfants ne pouvait assurer toutes les tâches ménagères en plus de son travail. Il se remaria six mois après le décès de Sarah. Ruda, plus jeune que Manele de vingt trois ans, prit en charge toute cette famille. Elle lui donna deux autres enfant : Max et Bernhard.

Le décès de Manele, suite d’une blessure de guerre sur le front italien en 1917, ne modifia en rien la conduite de Ruda. Elle se mit au travail dans la couture ; et se fit une clientèle qui lui permit de vivre et d’élever ses enfants et ceux de Manele encore à la maison, aidée par les plus grands.

Sophie attendit ses 21 ans pour se marier. Elle épousa une connaissance de son père, Pierre, lui aussi était brossier-colporteur ; sans doute s’était-ils connus dans leur travail. Pierre vint s’établir à Paris en 22, laissant à Vienne Sophie avec leur bébé né au début de l’année. Il fit venir à Paris sa femme et son fils l’année suivante ; Ils devirent marchands de vêtements sur les marchés. Il avait acquis pour cela une automobile, une Delage.
Sophie fit venir Rose à Paris, qui s’occupa de son neveu et de la maison pendant les heures de marché.

Rose fit la connaissance de Michel, et en novembre 31 naquit Suzanne qui ne devait pas survivre à une méningite en août 1936. Emile est né en 32 ; ce fut ensuite le tour d’André en 34, et enfin Edouard en 36, trois semaines avant le décès de Suzanne.

La rentrée scolaire vit André rejoindre à la grande école son frère Emile, au 119 de l’avenue Simon Bolivar, alors qu’Edouard rentrait, lui à la maternelle du chemin des Carrières. André entrait dans un autre monde : la gentillesse de Melle Chaumont à la maternelle de Semur avait été remplacée par l’ironie et les sarcasmes sans cesse renouvelés de cet instituteur, qui lui lançait des petit youpin par ci, petit youpin par là ; il se plaisait à faire rire les élèves avec ces ‘baptisé au sécateur’ et autre insultes de bas étages. Il y avait dans sa classe un autre petit garçon juif dont les parents étaient boulangers dans le chemin des Carrières ; il se nommait Maurice Perelmann ; ils avaient le même age et avaient sympathisé. Un jour une poignée d’élève de cette même classe entraîna Maurice dans un coin de la cour et lui retirèrent sa culotte en la déchirant ; toute la cour se moqua de lui du fait de sa circoncision tout en le traitant de sale youpin. Il fut conduit ensuite chez le directeur par l’oreille par l’instituteur et fut puni pour se promener nu dans la cour. Il dû rentrer chez lui sans culotte. Il ne revint plus à l’école et quelques jours plus tard la boutique fut fermée et ne rouvrit qu’après la guerre. Par contre dans la classe d’Emile, l’instituteur fit faire des cartes de vœux pour la fête des Mères ; Rose reçut celle-ci :

Chère Maman, nous te remercions de tout ce que tu as fait pour nous cette année.
Nous te demandons pardon de toutes les peines que nous t’avons fait et nous te jurons de faire notre possible pour être plus sage. Tes trois enfants qui aiment bien leur Maman.

Une journée du prisonnier fut organisée pour les enfants des prisonniers de guerre ; ils furent embarqués dans des autobus et conduits au Parc de Princes où un après midi de spectacles leurs furent offert. Le stade était plein d’enfants de la région parisienne et dont le brouhaha s’entendait fort loin ; mais lorsque le clairon sonna, tous se turent ; le haut parleur annonça quelque chose de nasillard et totalement incompréhensible puis deux secondes après fusèrent les première paroles de ‘Maréchal, nous voilà ’ aussitôt repris en chœur par des milliers de petites voix. Un discours du Maréchal, dans lequel il invoqua le sacrifice de nos pères termina le prélude au spectacle de cirque et d’acrobaties.

Rose, retirée du convoi, fut placée dans une autre pièce, dans l’escalier 10, chambre 17. C’est de là qu’elle écrivit la lettre suivante :


Drancy le 2 août 1942
Bien chère Madame Marthe, Je pense que vous savez déjà qu’on m’a retirée au dernier moment du départ, et croyez moi, je suis désespérée que vous n’avez pas répondu à ma première carte. Est-ce que vous êtes fâchée avec moi ? si je vous ai écrit quelque chose qui vous a peut être froissée, c’était vraiment sans le vouloir. Je vous prie donc, chère Mme Marthe, répondez moi ce qu’on va faire de mes petits ? Je crois que je suis née pour souffrir, car on ne peut pas dire de moi que j’ai été punie pour avoir fait du mal. Hier, j’ai été convoquée au bureau de la préfecture (ici dans le camp) mais on m’a dit de ne pas compter sur ma libération, vu que je ne suis pas mariée ; il a quand même dit qu’il va signaler mon cas, ayant trois enfants nés à Paris et reconnus par Michel. Je pense peut être, si on pouvait faire dans la maison une pétition pour moi et l’envoyer à la préfecture, que ça m’aiderai, mais naturellement, si ça ne vous dérange pas de trop ; mais si vous le faites, il faudra le faire très vite car il y aura un départ mercredi, et si il se trouve, je peux être du nombre. On a libéré beaucoup de personnes travaillant pour les allemands. J’avais d’abord pensé écrire à mon patron, mais je n’ose pas. Aussi si vous vous rappelez M. Rollain, le chef comptable m’a dit si par hasard il pouvait faire quelque chose pour moi, que je m’adresse à lui. Mais comme je vous ai dit chère Mme Marthe, premièrement, je n’ose pas, et deuxièmement, nous n’avons le droit d’écrire qu’une seule carte. Je pense que vous allez bien et que vous ayez régulièrement des nouvelles de votre mari. Donnez le bonjour à M. Jean et famille Lottin, Roux et d’ailleurs tout le monde qui demande après moi ; surtout si vous écrivez aux dames Lottin, je vous prie de m’excuser ; je n’avais pas prévu tout ça, et ici on ne fait pas ce que l’on veut. Pour ce qui concerne Michel, je vous prie de faire comme je vous ai déjà écris auparavant ; ne lui écrivez pas si ce n’est déjà fait. Si l’allocation familiale est déjà arrivée pour moi, que Mme Landrein garde 350 frs et qu’elle ai l’obligeance d’envoyer le reste à Mme Lottin, même si on lui a retiré les enfants, ce que je ne crois pas d’ailleurs. Pour finir, je vous remercie de tout mon cœur pour tout ce que vous faites pour moi et je m’excuse aussi pour tout ce dérangement. Si vous voyez Mme Weiss, dites lui que je n’ai pas vu Marie, il se peut qu’elle soit partie avec le premier départ. Je termine en vous embrassant, votre malheureuse Rose.
J’ai remis ici aussi au bureau les cartes de textile et de tickets, les avez vous reçues ? Si je pars, je vous adresse un colis où il y a des affaires pour les enfants et je vous prie de les faire parvenir. Est-ce qu’on vous a remis votre carte de pain ?

Depuis le départ de Michel, Rose n’avait plus de ressources à part les allocations militaire et les allocations familiales. Elle trouva un travail dans un bureau de comptabilité boulevard de la Villette, où elle faisait le ménage de six heures à huit heures, puis reprenait jusqu’à midi, après avoir emmené ses enfants à l’école.
Non, Rose n’était pas mariée, et pour cause ; Michel, de son vrai prénom Lazare, ne pouvait pas se marier ; il ne pouvait rien faire d’officiel en effet ; c’était un clandestin ; ilrier ; il ne pouvait rien faire d’officiel en effet ; c’était un clandestin ; il avait fuit la Roumanie à la suite d’une rixe fin 1930 ; recherché par la police, il pu passer la frontière avec pour tout papier un acte de naissance de son frère Marcu. C’est le seul papier dont il disposait, mais insuffisant pour pouvoir se marier
.

Rose ne reçut pas de réponse à ce mot ; la carte-lettre que Mme Marthe lui envoya le 8 août 1942 fut refusée par la censure avec la mention : retour à l’envoyeur. Cela est certainement dû au mot de ‘ pétition ’, pourtant ce mot figure dans la lettre précédente au sortir du camp de Drancy :

Samedi 8 août 1942,
Ma chère petite Madame Michel,
Deux mots malheureusement trop courts pour vous demander de vos nouvelles. Je pense que vous n’êtes pas malade et que le moral est meilleur. Il faut avoir de l’espoir, des jours meilleurs viendront aussi pour vous qui n’avez guère eu de chance jusqu’ici. Je viens d’envoyer le colis avec le sucre 1 k 500 et comme je suis allée chercher le sac de chocolat chez Salavin avec la carte de Michel, je l’ai envoyé à vos petits. Rassurez vous, ils vont bien. Mme Veysse est partie à Semur avec la vielle fille et Lydie ce matin ; elles vous embrassent bien toutes. Mme Veysse va m’écrire pour me donner des nouvelles de vos petits. Je suis en train de faire le colis à Michel. J’ai acheté depuis votre départ deux paquets de tabac, aussi je vais l’expédier la semaine prochaine ; s’il est possible de vous envoyer des colis alimentaires ,faites moi parvenir une étiquette, et je vous ferai avec d’autres personnes, un colis. Ne croyez pas surtout que cela me privera, je ne serai pas seule à y participer et nous voudrions toutes pouvoir vous soulager. Vous voudriez que l’on fasse une pétition, moi je veux bien mais il paraît que vis-à-vis des autorités occupantes cela ne compte pas. Lundi, je vais aller au 29 rue de la Bienfaisance demander des renseignements au sujet de vos enfants, et aussi aller à la maison du prisonnier voir si l’on peut faire quelques chose. Je serai si heureuse de vous voir revenir, ma petite Mme Michel, vous avez tant souffert que vous ne méritez pas ça. Enfin il faut malgré tout avoir du courage. Ecrivez moi si vous le pouvez. Mme Riss, Roux, Breton et tout le monde vous envoie le bonjour et moi je vous dit bon courage et à bientôt.
Je vous embrasse de tout mon cœur Marthe

Non, elle ne reçut jamais cette carte ; dans un certain sens, cela lui a peut être éviter du tourment. Le 29 rue de la bienfaisance, siège de l’U.G.I.F. Union Générale des Israélite de France ; organisme créé par Vichy et qui servait entre autre à pouvoir localiser à la demande de l’occupant la situation de chaque juif en France. C’est cet organisme qui payait les pensions des enfants juifs cachés à la campagne, ce qui était un paradoxe. Le bureau administratif se situait au 19 rue de Téhéran. En 1945 c’est l’Américan Joint qui a repris ces bureaux ainsi que le payement de ces pensions !!!
De nombreux enfants juifs furent de cette façon raflés et d’autres oubliés d’être déportés et assassinés, comme ce fut heureusement le cas pour les petits de Rose.

Depuis le mois de mai, Michel avait modifié, pour ne pas dire francisé, l’orthographe de son nom. Il adressait dorénavant les lettres à Mme Rose Vesmant, parfois Veismant ce qui créa de nombreux problèmes pour Rose vis-à-vis de la Maison du Prisonnier qui eux ne connaissaient que Michel Weisman.

Rose écrivit cette lettre dix jours avant son 35 eme anniversaire, mais certainement qu’elle n’y pensait même pas, et pourtant, elle venait de battre le record de sa mère Sarah Schlanger qui elle, était décédée à l’age de 34 ans d’une fièvre puerpérale lors de la naissance de son huitième enfant. Les préoccupations de Rose étaient autres :
Drancy (Paris rayé) le 17 VIII 42
Très chère amie, encore une fois tous mes remerciements pour tout ce que vous faites pour moi, et surtout pour votre carte qu m’a vraiment fait plaisir, car c’est dans le malheur seulement qu’on reconnaît les vraies amies ! Hier, j’ai renvoyé les affaires de mes petits, et il y a un ciseau que je vous prie d’accepter en souvenir de moi. Est-ce qu’il y a du courrier de Michel ? Si oui, je vous prie de faire comme je vous ai demandé dans ma carte précédente. Avez vous toujours des nouvelles de votre mari ? Est-ce que vous avez repris votre travail ? Avez vous déjà été à Ville Parisys ? Si vous écrivez aux Mmes Lottin, dites leur bien des choses de ma part. Pour ce qui concerne ma libération, j’ai perdu tout espoir. Ce que je crains le plus c’est la déportation ; pensez donc, Madame Marthe, c’est la première fois que je suis séparée de mes enfants, et encore que Michel ne le sait pas. Je vous prie aussi de dire aux gosses de m’écrire, ça me fera tellement plaisir de recevoir quelques lignes d’eux-mêmes. Mon Didi chéri doit avoir grandi ! André est-il plus gentil ? De mon grand, je suis à peu près tranquille, même s’il n’est pas un ange la maison, je ne crois pas quand même qu’il me fera honte ailleurs. En tout cas dites aux enfants d’être sages et embrassez les bien de ma part. Est-ce que l’allocation familiale a été payée ? J’espère que Mme Landrein a reçu l’autorisation que je lui ai fait parvenir ? Dans le colis que je vous ai envoyé pour mes enfants, il y a entre autre des pull-overs que j’ai fait ici ; j’espère qu’ils seront assez grands ; il y a aussi des petits cols, dont je vous prie, si ce n’est as trop vous demander, de piquer les bords extérieurs. Dans le pantalon d’Edouard qui se trouve aussi dans le colis, il y a aussi les insignes de mes petits. Je vous prie aussi de remercier en mon nom toutes les personnes qui ont pu manifester leur sympathie pour moi et j’ai été très touchée de leur geste. Maintenant avant de finir ma carte, je vous prie encore, si cela n’est pas trop vous demander, de m’envoyer un flacon d’élixir parégorique et si M. Jiget aura un peu de pain en trop. Et pour toutes vos dépenses, je vous prie de vous faire régler par Mme Landrein au cas où elle aurait touché. Je vous remercie infiniment pour tout ce que vous faites pour moi et toutes mes amitiés à tous et mes meilleurs baisers pour vous. Votre malheureuse amie Rose.
Si vous avez encore ma carte de savon, je vous prie de me joindre aussi un savon, si possible. Mille mercis et bons baisers.

Les insignes des ses petits qui se trouvaient dans le pantalon d’Edouard étaient les étoiles de David que Rose n’avait pas voulu coudre sur les habits d’Emile et d’André pour leur départ à Semur, Edouard étant trop jeune en était dispensé. Valentine fut étonnée de voir quatre pressions femelles cousues sur le revers du col de la veste les insignes de ses petits
d’André ; quand celui-ci lui expliqua qu’à Paris il devait porter l’étoile juive, elle ne voulu jamais le croire.
Chaque semaine voyait partir pour Pitchipoï trois convois, qui sitôt arrivé en gare d’Auschwitz étaient vidés de leur cargaison humaine. Un soldat S.S. faisait la « sélection », c’est-à-dire que d’un coup d’œil poussait à droite celui qui lui paraissait capable de travailler quelque temps pour les horribles fonctions du camp, et ceux dirigés à gauche étaient emmenés vers le petit bosquet, en limite du camp de Birkenau où ils devaient se déshabiller totalement pour aller prendre la « douche » de Zyklon B. Pitchipoï, nom donné par dérision par les internés de Drancy à leur destination finale et qui en yiddish signifiait « le petit pays », mais qui sous-entendait l’inconnu.

Rose, pendant les longues heures où elle était enfermée dans la chambre devait se remémorer le chemin parcouru depuis plus d’un siècle par ses parents et grands parents. A la fin du XVIII° siècle, à Odessa, la vie n’était plus possible ; les pogroms se succédaient de plus en plus proches. A chaque fois de nombreux morts jalonnaient les rues ; les biens des juifs étaient pillés, soit par les cosaques eux-mêmes soit par la population après le départ des assassins qui jamais n’étaient punis. C’était presque devenu un sport national. L’arrière grand père de Rose, Wolf, quitta Odessa pour Brody, une ville qui venait de se créer par la volonté du tsar, à la frontière de la Russie, elle devint aussitôt très importante pour le commerce de la région. Wolf y prospéra en toutes quiétude, eut plusieurs enfants. Deux générations vécurent là sans trop de persécutions, jusqu’au jour où il a fallu de nouveau fuir devant le retour des cosaques au gouvernement de la Galicie. La famille se scinda ; une branche alla sur Ternopol et l’autre à Vienne en Autriche. Cela faisait presque deux mille ans que cette communauté fuyait devant les massacres, mais c’est elle qui était toujours montrée du doigt comme si elle était coupable. Un dirigeant ukrainien, ministre de la guerre puis ensuite président, l’Altman Petlioura avait fait massacré à peine 50 000 juifs en organisant des pogromes en Ukraine. Il vint à Paris en 1927 et y fut abattu par un réfugié ukrainien, Chalom Schwarzbard ; ‘ l’assassin ’ fut jugé et………acquitté. Rose se souvint de la liesse que cela fit dans la communauté juive parisienne.

Ce fut la stupeur à l’Est, quoi ? comment ? une victime reconnue par tous qui ose se défendre, attaquer même, c’était impensable. Un crime de lèse racisme.
Mais la bête cosmopolite est tenace, pugnace, perfide ; elle s’insinue partout, progresse à travers les frontières ; elle va partout quérir l’esprit faible et ignare ; elle enfle et se nourrit de sa perversité, et alors, se sentant plus forte de ses nouvelles recrues, elle attaque traîtreusement, sournoisement, en s’attaquant d’abord aux plus faibles, aux sans défense, elle se glorifie de sa puissance aux yeux de ses adeptes qui en réclament toujours plus.
Cela marcherait-il encore actuellement ? non, c’est impossible !

Eh oui, ça a marché ; ça a marché selon le plan de Wansee ; ils ont commencé petit, deux à trois mille meurtres pas jour, guère plus, puis crescendo, le nombre a augmenté pour atteindre des chiffres jamais atteint dans l’histoire. Tout cela Rose ne le savait pas encore, elle ira le vérifier sur place !

Rose écrivit la lettre qui suit sur sept pages arrachées à un calepin, mais y a omis la date qui doit être du 21 août 1942 :

Très chère amie,
J’ai enfin reçu votre carte du 5 courant (ça veut dire que je l’ai reçue le 8) et je ne sais pas comment vous remercier pour tout ce que vous faites pour moi. Vous m’excusez si je ne vous ai pas répondu plus tôt, mais nous ne pouvons écrire que tous les quinze jours, et là une carte seulement. Je vous prie donc Madame Marthe, de bien vouloir m’excuser auprès de Mme Landrein. J’ai fais comme vous me l’avez dites pour l’autorisation et elle est légalisée et j’espère qu’elle soit déjà parvenue à Mme Landrein ? Excusez moi si je recommence, mais je crois que vous commencez aussi à croire ces soi-disant bobards ! Vous voyez que mes pressentiments étaient bien fondés. Pour ce qui est de ma libération, je n’ai plus d’espoir du tout ; si j’avais eu mes enfants avec moi au moment de mon arrestation, on m’aurai envoyée au vélodrome d’hiver et de là j’aurais eu plus de chance d’être libérée. Mais de rester ici, ce ne sera encore le pire de rester à Drancy. Ce qui m’effraie le plus, c’est la déportation et on est menacé de se voir déporter 3 fois par semaine. Ca fait déjà la 2eme fois que j’étais portée sur la liste des partants et on avait bien du mal à me retirer, mais il y aura un départ lundi et j’ai bien peur qu’il n’y aura rien à faire pour que je puisse rester. Pensez donc, chère amie, si jamais je serai déportée, je n’aurai plus d’espoir de revoir un jour mes enfants, et de vivre dans l’incertitude, comme ça il y aura mieux valu que je me suicide comme j’avais eu l’intention de le faire au moment qu’on m’avait annoncé la première fois que je serai déportée, mais malheureusement on m’avait empêchée. Excusez moi si je vous écrit tout ça, mais je tâcherai maintenant d’être plus courageuse ; peut être un jour viendra où l’on aura aussi le droit de vivre comme des êtres humains. Je vous prie aussi de remercier en mon nom Mme Roux pour l’argent aussi à tous le monde pour leurs marques de sympathie. Donc Mme Marthe, je fini mon mot pour aujourd ‘hui en vous remerciant de tout mon cœur pour tout et vous embrasse. Rose
Donnez le bonjour aux familles Landrein, Roux, Breton et à tout le monde qui demande après moi, et surtout à M. Jean (le roumain).
P.S. je crois que pour le départ de lundi je serai aussi sur la liste et il n’y aura plus rien à faire sauf miracle. Le ciseau qui est dans le colis, gardez-le en souvenir de moi. Je vous prie aussi, si vous ne recevez pas de carte d’adieu mardi, de bien vouloir m’envoyer de l’élixir parégorique. Je vous remercie d’avance et je vous embrasse bien, votre malheureuse Rose. Si mon allocation familiale est arrivée, je prie Mme Landrein de garder 350 frs et de vous payer ce que vous avez dépensé pour moi.

Mme Landrein était concierge du 29 rue de Meaux, elle était dévouée et rendait des petits services aux locataires contre quelques piécettes ; Rose avait emménagé dans cet immeuble en 1937 ; elle demeurait avant cela au 45 rue Rébéval à Belleville. Mme Landrein était gardienne des scellés ; M. et Mme Breton tenaient le « Roi du Café », à droite en sortant de la porte cochère ; M. et Mme Roux eux tenaient le « Rendez vous des Chauffeurs », l’autre bistrot au 27, juste à côté. Il faut dire que les bistrots ça manquait pas dans la rue ! entre la place du Combat et l’avenue Secrétan il y en avait douze et ça ne faisait que quatre cents mètres de long, pas plus. Au roi du café, Rose était bien connue ; presque chaque soir elle venait chercher Michel ; c’était son quartier général. Le temps qu’il ne travaillait pas, il y passait son temps à taper le carton devant un Vittel fraise ou cassis. Il y retrouvait ‘ les deux cannes’, un gazé de 14 ; il y avait aussi Milo, un garçon boucher aux abattoirs de la Villette ; le quatrième était soit un habitué du café, où un client de passage. Les patrons étaient sympas avec lui quand il était dans le besoin, ils lui prêtait de l’argent et lui trouvaient souvent des clients, pour une installation électrique ou la pose d’un évier.

Il allait aussi au rendez vous des chauffeurs, mais là, il y traînait parfois des gars qui ne lui plaisaient pas. C’était le lieu de rencontre des chauffeurs de taxis ; leur garage se trouvait au fond de l’impasse Bouchet ; avant de prendre leur travail, ils venaient boire le café-calva ; le midi c’était la Suze, normal, le patron était auvergnat et faisait aussi le bougnat. Mais Michel n’aimait pas le mécanicien du garage, Antoine ; celui-ci reprochait aux étrangers tous les malheurs de la France, et comme il passait sa journée chez le bougnat, il préférait éviter les polémiques et n’y allait pas souvent.

Quant à M. Jean « le roumain », à ne pas confondre avec « l’italien », c’était un pays de Michel ; ils discutaient souvent ensembles, en roumain, si bien que personne ne comprenait ce qu’ils disaient.

Une semaine avant son arrestation, Rose recevait cette lettre de Michel :

Le 5 VII 1942, Ma chère femme et mes chers petits enfants ; j’ai reçu votre lettre du 9/6/42 et je suis heureux d’avoir de vos nouvelles ; mes enfants chéris, vous trouvez que mon absence commence à être longue. Oui mes chers enfants, elle est longue, elle est même trop longue, hélas ce n’est pas de ma faute, mais j’espère que nous pourrions nous voir bientôt si ce qu’on dit est vrai, c’est-à-dire la relève ; si les civils veulent venir nous remplacer. Ma chère Rose, comment va tu ? Comment vont nos chers enfants ? sont-ils tous en bonne santé ? Moi ma chère Rose, je suis en bonne santé et j’attends le moment heureux quand je pourrais vous revoir et vous serrer dans mes bras. En attendant, je travaille et je pense à vous ; voilà mes occupations, vivre pour vous. Ma chère petite Rose, je te prie de m’écrire tout ce qu’on peut écrire, bien sûr ; la façon de vivre, les moyens, etc. N’ayant plus de place, je vous embrasse tous de tout mon cœur, votre Michel qui pense toujours à vous. Baisers à Pierre, Hélène ( ?), Emile, Alphonse et à tous ceux qui demande après moi.
P.S. pour la photo, c’est interdit ; plus tard, peut être. Michel

Pourquoi a-t-il écrit Hélène au lieu de Sophie ?
La photo, Rose l’avait déjà envoyée ; elle était collée sur une lettre réponse, et fut refusée par la censure par retour à l’envoyeur.

Un après midi, alors que Rose pleurait dans un coin de la chambrée, une femme s’approcha d’elle et entreprit de la consoler. Elle habitait rue Cadet, avec son mari ils tenaient un atelier de confection de fourrures et c’est là qu’ils furent arrêtés tous deux avec leur personnel, deux hommes et deux femmes. Un geôlier lui avait dit que plusieurs fourreurs avaient été relâchés la veille dans l’immeuble d’en face, et qu’avec un peu de chance, son tour viendrait bientôt. En effet, les combats faisaient rage devant sur le front russe ; Stalingrad était assiégé et l’état major allemand prévoyant le long et dur hiver avait réquisitionné les fourreurs des territoires sous leur domination pour la confection de vêtements doublés de fourrure. Rose lui confia une photo qu’elle dédicaça, ainsi conçue :

En souvenir de mon petit Edouard, Madame Marthe Gouyon, 29 rue de Meaux (19°) Combat.

Cette dame, sitôt libérée, eut la gentillesse de porter cette photo à Mme Marthe et en son absence la glissa sous la porte enveloppée d’un feuillet sur lequel était écrit :

Paris le 10 août 1942, Chère Mme, la mère de l’enfant (côté gauche sur la photo) qui se trouve actuellement à Drancy, escalier 10, chambre 17, vous prie instamment de bien vouloir écrire, car elle se trouve sans nouvelles. Merci
(L’envoyeur de ces lignes est une femme libérée de Drancy)

Contrairement à ses prévisions, Rose n’était pas du convoi n° 27 qui partit la veille, puisque le mardi elle écrivit :

Drancy, le 3 sept. 1942
Très chère amie Marthe,
J’ai bien reçu votre carte et comme vous le voyez, je suis à Drancy. Je ne sais pas comment vous remercier pour tout ce que vous faites pour moi ; mille mercis pour le colis de linge, il m’a bien rendu service, mais j’avais peur qu’on me le donne pas. Hier soir, le cordonnier qui avait son échoppe chez Roux est arrivé avec sa femme et ils m’ont donné un peu de nouvelles du quartier. Je suis vraiment touchée d’apprendre comment tout le monde s’occupe (et spécialement vous) de mes enfants et je ne crois pas pouvoir m’acquitter. Où sont-ils maintenant mes petits ? Dites s.v.p. à Emile de m’écrire lui même, il ne risque que 1 fr 50 et à moi, il me fera beaucoup plaisir si je reçois sa carte. Du côté de ma sœur, je suis rassurée aussi ; reste Michel, mais je ne voudrais quand même pas qu’il soit averti de tout ça. C’est plutôt pour son tabac qui lui manquera certainement, mais je ne voudrais pas quand même que vous ayez Michel à votre charge, mais peut être pouvez vous trouver quelqu’un qui voudra acheter la montre de Michel qui se trouve dans l’armoire à gauche, en haut dans une boite blanche, et comme ça, il aura de l’argent pour acheter son tabac. Aussi Mme Marthe, je m’accroche encore à mon dernier espoir. Je voudrais vous demander d’écrire à Monsieur le marquis de Reversaux, maire de Semur en Vallon, en lui expliquant mon cas et demandez lui qu’il vous, ou directement à moi, envoie un certificat que Michel avait fait la demande pour nous marier au début de la guerre et nous avons été refusé à cause de ma nationalité. Peut être que ça aidera quand même, pourtant je ne crois pas beaucoup, mais essayez toujours et faites vite s.v.p. Mme Leser, c’est la femme du cordonnier qui est arrivée hier (elle habite rue Chaumont) m’a dit aussi que vous m’avez envoyé un colis qui vous est revenu ; je vous remercie quand même ; mais pour les colis, on nous donne des bons, et si nous recevons des colis sans bons, ils doivent être envoyés en recommandé. Bien chère amie, je ne voudrais pourtant pas que vous soyez empêchée à cause de moi de gagner votre vie car vous êtes comme tout le monde, vous ne vivez pas non plus de l’air seulement, et aussi vous avez votre mari prisonnier qui vous est une charge aussi. Mais espérons que vous le reverrez bientôt rentrer ainsi que tous les autres aussi et si par miracle, je pouvais revenir rue de Meaux.

Le cordonnier avait sa petite échoppe à côté du café Roux ; installée dans un tronçon de couloir désaffecté au 27, elle était tellement petite qu’aucun client n’y était jamais entré ; une fenêtre à guichet s’ouvrait sur la rue. Ils étaient d’origine allemande et furent déportés ensemble le 16 septembre par le convoi n° 33. Sa femme, Anna Lesser, avait 43 ans. Il ne restait plus beaucoup de juifs dans le quartier. Ceux qui ne s’étaient pas cachés avaient tous été arrêtés.

Ce que Rose ne savait pas, c’est que les scellés n’avaient pas été enlevés et que personne n’avait la possibilité d’entrer dans le logement. Pourtant, c’est ce que fit la police pour enlever tout ce qu’il y avait dedans ; mais la police, après tout, c’était la loi !

Cependant une chose tourmentait toujours Rose : au mois d’avril 1942, un soldat allemand était venu frapper à sa porte, avec un large sourire et un paquet à la main. En fait, ce n’était pas un allemand mais un autrichien incorporé dans la Wermacht. Il était chef d’un kommando de la voirie et avait sous ses ordres quelques soldats qui surveillaient les 20 prisonniers de guerre qui réparaient les dégâts que les bombes alliées faisaient sur leurs routes. Il était en permission à Paris ; Michel, qui travaillait dans son équipe lui avait donné l’adresse de Rose pour lui remettre un paquet de vieux habits. En discutant entre deux alertes, Michel apprit qu’il habitait Vienne dans le quartier de Léopoldstadt, là où habitait Rose avant de venir en France.

Mais, c’est qu’après lui avoir remis ce paquet, qui n’était qu’un prétexte, il a voulu parler du pays. C’est ainsi que Rose fut obligée de se promener aux Buttes Chaumont tout l’après midi avec ses trois gosses et ….. ce soldat. La chose fut, entre autres, signalée à la Maison du Prisonnier, et mal interprétée. Rose eut toutes les peines du monde à se justifier. Dans l’immeuble, le malaise se dissipa assez rapidement après explications ; mais lorsqu’elle se trouvait dans la rue, elle dû faire front à de nombreux reproches et agressions verbales. Elle subissait une fois de plus une situation dont elle était la victime et ne pouvait maîtriser.
Enfermée à Drancy, elle en avait encore honte.

Rose appris que sa sœur Sophie était passée en zone libre avec ses fils, ce qui la rassura. En réalité, Pierre avait pensé que la meilleure cachette se trouvait là où on les chercherait le moins, c’est-à-dire en vivant normalement parmi la population en zone occupée. Ils s’installèrent donc tous les quatre, Sophie, Emmanuel et Alphonse à St Servant, à quelques kilomètres de St Malo, où il trouva un emploi d’interprète à …….la Kommandantur. Au printemps 1943, étant en discussion avec un légionnaire de la Légion des Volontaires Français, il tenta de le convaincre de son manque de patriotisme et fût arrêté pour ce motif. Après une vérification de son identité à Paris où il avait son appartement, il fût reconnu pour être juif et interné à St Malo avant d’être envoyé à Auschwitz pour y être exterminé ; mais il avait omis de donner son adresse de St Servant où il vivait avec femme et enfants, si bien que ceux-ci eurent le temps de se sauver et de se cacher à Château du Loir. Ils furent arrêtés plus tard et emprisonnés à Angers d’où ils purent sortir après la libération de la ville par les alliés. Sur plus de trois mille détenus, un peu plus de trois cents furent élargis parmi lesquels il y avait des juifs, des communistes, des gaullistes, et des résistants de toutes obédiences. Emmanuel ne fût pas du nombre, il avait rejoint auparavant la 1ere armée française, sous les ordres de de Lattre de Tassigny dans laquelle il s’était engagé pour la durée de la guerre.

Sophie et Alphonse libérés, vinrent à Semur visiter les enfants de Rose, qui à ce moment là se trouvèrent réunis chez Valentine Karry. Les trouvant en situation favorable, Sophie les y laissa. Son appartement parisien avait été pillé ; elle trouva un logement à louer, mais trop petit pour y accueillir les enfants.

L’activité de Mme Marthe était débordante pour aider Rose à sortir de son trou : les déplacements au commissariat de police, à la Maison du Prisonnier, à l’U.G.I.F., aux allocations familiales et à de nombreuses autres administrations ; les collectes pour lui faire un colis alimentaire, les courriers aux mairies, chez les nourrices, etc.., rien ne la rebuta et le 18 septembre elle reçu cette lettre.

Drancy le 16 septembre 1942,

Très chère amie Marthe
Mille mercis pour votre carte qui m’a fait vraiment plaisir, surtout de savoir que vous avez si bien placé mes petits, car en aucun cas j’aurais voulu que vous les emmenez à Paris ; donc ma chère Mme Marthe je suis tout à fait rassurée en ce qui concerne les petits. Pour ce qui est de l’invitation de Mme Lottin, veuillez bien lui remercier en mon nom, mais malheureusement, j’ai bien peur de ne jamais pouvoir m’y rendre. En tout cas, j’étais très touchée de tant de gentillesse. Je n’ai rien reçu d’Emile, ni la réponse du maire de Semur, mais je crois que tout envoi sans carte réponse n’arrive que s’il est envoyé en recommandé. Je vous remercie pour le colis et je vous demande en même temps pardon car par erreur on avait mis des bons de colis dans la lettre et si vous en avez encore un, ne m’envoyez plus rien, c’est une erreur du bureau et je m ‘en excuse. J’espère que vous avez eu des nouvelles de votre mari ? Je pense aussi que vous allez bien et que vous soyez plus reposée qu’il y a un moment donné. Pour ce qui est des affaires de mes petits, j’ai essayé de vous faire entrer chez moi avec une procuration, mais ça ne marche pas. Donc, s’ils ont besoin de quelque chose, veuillez avoir l’obligeance de vous adresser à l’ Un.G .I .F.
Excusez moi l’écriture, mais je ne vois plus clair. Je vous remercie pour les cartes et lettres ; j’ai écris à Michel, mais pas la vérité et il va répondre à la maison. Le cordonnier et sa femme ont été déportés le 14, ainsi que la pauvre Mme Keller . Je vous quitte en vous embrassant sur les deux joues. Rose Embrassez les enfants.
Si je serai déportée, je vous prie de faire le possible qu’on laisse les enfants à Semur et gardez moi aussi un bon souvenir. Si ce sera le cas, j’aurai encore le droit de vous écrire.

Mme Bertha Keller, était elle aussi autrichienne et née à Vienne en 1896 ; Rose la connaissait comme voisine de la rue de Meaux, elle fut déportée le 14, quatre jours avant Rose.

Mme Marthe ne reçu la carte suivante que le 23 septembre ; c’était une lettre posthume.

Le 17 IX 1942
Très chère amie Marthe,
Je vous ai écris hier, mais je ne crois pas que la carte arrive, car maintenant c’est très vrai que je parte pour une destination inconnue ; j’ai trop pleuré jusqu’à présent, que maintenant, au départ, j’ai repris courage. Je vous remercie infiniment pour tout ce que vous avez fait pour moi et je vous prie chère amie de faire le possible qu’on laisse mes petits où qu’ils sont et surtout pas qu’on les emmène à la rue de la Bienfaisance.. A Michel, n’écrivez surtout pas la vérité ; moi même, je viens de lui écrire, mais je n’ai pas dit que je suis ici. Encore une fois merci pour tout. J’étais très touchée du geste de Mme Lottin et je vous prie de lui remercier en mon nom. Donnez bien le bonjour à tout le monde, et à vous mille baisers et j’espère quand même vous revoir un jour. Rose

Rose, qui dans la liste du convoi n° 12 était mentionnée comme autrichienne, le fut dans le convoi n° 34 comme apatride ; les nazis avaient retiré la nationalité aux juifs allemands et autrichiens.

Le train quitta la gare du Bourget-Drancy à 8 h 55 en direction d’Auschwitz ; on peut supposer que le voyage se fit de la même façon que tous les autres dont nous avons eu des descriptions dans d’autres récits, c’est-à-dire que les déportés étaient entassés à cent personnes dans chaque wagon à bestiaux ; qu’ils devaient se tenir debout sans pouvoir bouger beaucoup ; n’ayant qu’une ouverture grillagée en haut et à chaque bout du wagon, où il n’était pratiquement pas possible d’y passer la main à cause des barbelés. Les wagons étaient cadenassés et scellés de l’extérieur. Les trains n’étant pas prioritaires devaient laisser passer les convois militaires ; ils mettaient plus de deux jours à faire ce trajet sans que la moindre goutte d’eau ne leur soit donnée. Inutile de parler de nourriture, il n’en était pas question. Quant à leurs besoins naturels, rien n’était prévu pour cela ; la solution était de se tasser un peu plus et de réserver un coin à cet effet, ce qui rendait la situation encore plus critique. Les bousculades, les virages n’arrangeaient rien pour ceux qui se trouvaient près de ce cloaque.

Le convoi n° 34 était accompagné par le feldwebel Havenstein, il avait dans sa poche la liste des 1000 victimes établie par le S.S. Heinrichsohn, signée de son chef Röthke. Le convoi arriva à Auschwitz le 20 septembre. Après vérification des scellés, ils firent descendre tout le monde sur le quai ; un S.S. était là, qui du bout de son fusil poussait soit à droite, soit à gauche, les prisonniers selon son humeur.
A part les 31 hommes « sélectionnés » pour le « travail », le reste du convoi fut immédiatement gazé.

Rose fut parmi ceux-là.

Cependant, dans son « Kriegsgefangenenlager“, Michel, ne se doutant de rien, écrivait à Rose :

Le 8 VIII 1942
Ma chère petite Rose et mes chers petits enfants, je viens de recevoir votre lettre du 13 VII 1942 et je suis content de vous savoir tous, Dieu merci en bonne santé, moi aussi je suis bien. Ma chère Rose, quant au colis du mois de janvier, pas de trace, il est perdu pour moi. Ma chère, ne m’envois que du tabac et cigares si tu peux. Je vous embrasse de tout cœur, votre Michel

Cela faisait un mois que Rose avait été arrêtée et comme elle avait demandé à Mme Marthe de ne rien dire à Michel, celui-ci commençait à se poser des questions sur son silence ; sa lettre du 16 VIII 1942 laisse apparaître un doute :

Ma Chère petite Rose et mes chers petits, comment allez vous ? quoi de neuf chez vous ? etes vous en bonne santé ? je vous demande ça, n’ayant pas de nouvelles depuis dix jours environ. Ma chère petite femme, dans toutes tes cartes tu m’écris que tu m’écrira davantage dans les lettres suivantes, or tes lettres je ne les reçois pas ou presque pas. Tu m’a écris que tu as passé 2 jours chez ta sœur, où ça ? à Paris ou bien à la campagne ? Tu dis que Pierre et Emile sont en Provence, c’est bien dommage car je voulais leur demander quelque chose ; quelques cigares, ayant besoin ma chère petite Rose. Je voudrais t’envoyer de l’argent seulement j’attend une occasion pour cela. Ma chère Rose, si tu peux m’envoyer un petit colis, ne met que du tabac et une ou deux chemisettes à manches courtes et aussi mes bas de sport ; pas de vivres et aussi un ou deux caleçons court, des
vieux, bien sûr. Je tâcherai de t’envoyer de l’argent sur l’adresse de Breton pour t’éviter de courir. Faute de place, je vous embrasse tous de tout mon cœur, votre Michel qui pense toujours à vous. Baisers à Pierre et Cie.

M. Breton était le patron du bistrot « le Roi du Café » en bas du 29 ; il connaissait bien Michel depuis l’été 1937 quand celui ci aménageât dans l’immeuble ; il était très serviable et mettait son téléphone au service des clients. Il n’était pas rare d’entendre dans la cour la voix de M. Breton appeler : M. Michel, au téléphone !!

Les enfants de Rose restèrent à Semur jusqu’à la fin de la guerre ; Ils étaient tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre suivant la santé de Valentine où l’état de grossesse d’Andrée. Mme Marthe était venu les voir un peu avant Noël 1942. Elle apporta une carte réponse pour écrire à leur père. Emile y répondit :

Mon cher Papa, je pense que tu va bien. Nous allons bien tous les trois ; nous allons à l’école et nous travaillons bien pour te faire plaisir ainsi qu’à Maman quand elle reviendra. Nous pensons que vous serez près de nous bientôt. Je suis avec André chez Mme Valentine, Edouard est chez Mme Lottin où il est bien aussi. Nous avons passé une journée avec Mme Marthe qui est venue nous voir. (Je) t’embrasse très fort ………. Emile

Début juin 1944, un avion anglais, haut dans le ciel, vint tracer un immense V dans lequel il incrusta un 6. C’était habituel de voir les anglais venir mitrailler les convois sur les routes en plein jour. Parfois, des avions ennemis allaient au-devant d’eux, et il y avait des combats aériens, alors les villageois se couchaient dans l’herbe et assistaient, comme à un spectacle, attendant la chute d’un appareil, ce qui était fréquent.
Un après midi de 1942, Edouard, alors âgé de six ans, allongé entre ses deux frères sur l’herbe voulu comprendre ce qui se passait en haut, car il n’admettait pas que des hommes puissent se tenir dans ces avions si petits, pas plus grands que des mouches. Après maintes explications, il se leva et annonça d’une voix superbe : quand je serai grand, je serai aviateur ! Vingt ans plus tard, il était commandant de bord à Air Inter.
Pendant des mois, les avions venaient le soir à la pénombre, un peu plus loin, à dix kilomètres à vol d’oiseau. Pendant une heure et plus, le ciel était rouge au dessus de la gare de triage de Connéré-Beillé. C’était un nœud ferroviaire des plus important de la région Ouest, que les bombardiers alliés arrosaient quotidiennement ou presque, et que la chasse allemande poursuivait de ses Messerschmitt ; souvent les combats se poursuivaient au dessus de Semur.

Une fin d’après midi, une escadrille anglaise vint bombarder la gare. Il y avait une douzaine de bombardiers et une escorte de quelques chasseurs lorsque les chasseurs allemands se précipitèrent sur eux. Pendant une demie heure le combat fit rage ; les bombardiers quittèrent les lieux sitôt leur cargaison larguée et les chasseurs des deux camps continuèrent la lutte. Mais un bombardier restait à la traîne et était visiblement en difficulté par les mouvements incohérents de son trajet ; il survola le village et l’on vit nettement une bombe se décrocher. Celle-ci tomba près de la mare de la ferme Barbet, un peu à l’écart du bourg et à trente mètres des bâtiments mais elle n’éclata pas. Le moment de stupeur passé, les plus braves s’approchèrent pour constater qu’elle était à moitié ensevelie mais entière. Quelque temps plus tard une équipe de démineurs allemands vinrent la désamorcer.

Parfois, par des nuits sans lune, des avions alliés survolaient les campagnes aux abords de la forêt de Vibraye pour ravitailler les partisans qui s’y cachaient ; Quelques privilégiés avaient le droit d’écouter Radio Londres chez le Père Surcin. C’était un touche-à-tout. Il avait bricolé une T.S.F. avec plusieurs ; et pour l’alimenter, un vieux vélo équipé d’une dynamo que chacun des auditeurs présent se relayaient pour l’actionner, malgré les brouillages, malgré le couinage de ferrailles, tous attendaient la phrase magique des « messages personnels » qui annonçait le parachutage prochain pour ce maquis : Germaine ne porte pas de culotte ! nous disons deux fois.
Chacun dans le bourg le savait, elle n’arrêtait pas de le dire. Mais quand on l’entendait à Radio Londres, ça faisait plus sérieux quand même !

Un après midi , alors qu’André cueillait des pissenlits pour les lapins de Valentine sur la pelouse devant son école, une traction avant noire arriva à grande vitesse et s’arrêta devant la mairie ; trois hommes en sortirent en brandissant des mitraillettes, se précipitèrent dans la mairie où se tenait une réunion. Toutes les personnes présentes furent obligées de se mettre face au mur et les mains en l’air. Après avoir ramasser les cartes d’alimentations et les cachets de la mairie, ils s’embarquèrent dans la voiture et disparurent. Avant de quitter les lieux, ils menacèrent les assistants de rester dans cette position pendant une demie heure sans quoi un complice les abattrait. André se précipita dans la mairie sitôt l’auto partie et vit la scène et aussi M. Poisson affalé sur son bureau, gémissant ; il avait reçu un coup sur la lèvre et saignait légèrement. Le tableau était achevé ; il ordonna à André d’aller prévenir le facteur, M. Proust, et lui disant de ne pas courir pour ne pas tomber car la mission qu’il lui confiait était d’importance.
Les gendarmes de Vibraye, prévenus par la poste arrivèrent tard dans la soirée, à bicyclette, bien sûr, et commencèrent l’enquête, tous les témoins furent questionnés mais aucun n’avait pu reconnaître les agresseurs, évidemment.
Dans la semaine qui suivi, les allemands vinrent à leur tour faire leur enquête, mais il ne trouvèrent aucune complicité locale.

Cette scène se renouvela deux fois encore au cours de ces années ; le scénario était toujours le même.

Le sept juin, le spectacle aérien donna des frissons à tous ceux qui assistèrent au passage de centaines d’avions de toutes sortes et de toutes espèces ; il y avait des gros et des plus petits. Chacun se mit à les compter, mais bientôt ce n’était plus possible, avec le carrousel des chasseurs qui, à l’instar des chiens de berger autour de leur troupeau, allaient et venaient en tous sens ; le nombre de trois cents, puis de six cents fut évoqué ; rien ne le confirma, mais pour les témoins de cette armada, le souvenir est gravé à jamais dans leur mémoire.

Valentine étant tombée malade, André fut placé avec Emile, qui se trouvait chez Andrée Caravanier, la fille de Valentine, qui avec son mari Georges, étaient métayers sur la route de Lavaré ; ils n’étaient pas à un enfant près ; ils avaient déjà six filles et un garçon : Colette, Ginette, Georges, Georgette, Paulette, Lucette et Pierrette. D’autre « ette » naîtront par la suite.
Cet hiver là, Georges le père emmena Emile et André faire du bois du côté de Dollon. Depuis une semaine les deux garçons s’étaient distribués les rôles à qui ébrancherait les arbres abattus, à qui alimenterait le feu et surveillerait le repas cuisant sous les cendres alors que Georges le père, faisait tomber les grands fûts. Soudain un gémissement sortit de nulle part. Georges le père et André cherchèrent, Emile avait disparu. Bientôt ils le retrouvèrent étendu sur le tapis d’aiguilles de pins, la serpe enfoncée dans le genou et le sang coulant abondement de la plaie béante.
Georges le père pris Emile dans ses bras et l’emmena à une ferme distante d’ un kilomètre de là. La fermière voulu le désinfecter avec de la gnôle, ce à quoi se refusa le fermier qui lui versa sur la plaie de l’eau de Javel.
Une poignée de charpie arrêta le sang momentanément, mais comme il rentrait au bourg à pied et que le sang coulait de nouveau, le père Surcin le mena à l’hôpital de Vibraye distant de 9 km dans la remorque de son vélo où il fut recousu.

En juin 1944, une compagnie de la division Das Reich remontait sur le front normand pour faire face au débarquement ; elle venait du sud, et avait fait étape à Oradour sur Glane. Les véhicules stationnèrent deux jours sur la place du village puis un matin ils étaient partis.

Deux parisiennes qui venaient au ravitaillement, ayant pour monnaie du sel fin, bien plus apprécié que les billets de banque, racontèrent les exactions d’Oradour, mais elles ne furent pas crues ; c’était par trop excessif, puis elles insinuèrent que les personnes déportées étaient massacrées en Allemagne, ce qui fit perdre toute crédibilité à leurs récits. Mais bientôt, d’autres personnes visitèrent le village toujours pour la même cause et tinrent à peu près le même langage. Les commères ne parlaient plus que de cela ; à qui donnerait les détails les plus atroces.

Fin juin 1943, Michel vint à Semur en permission voir ses 3 fils, il y resta 15 jours, puis s’en retourna en Allemagne afin que d’autres prisonniers puissent partir en permission à leur tour. Deux semaines plus tôt, Mme Marthe lui envoyait cette carte :

Cher Mr Michel, j’ai fait le nécessaire pour vos effets. Je vous écrirai plus longuement ; je les met demain à la gare ainsi que votre tabac. Je vous expliquerai tout cela sur ma prochaine lettre. Je pense que vous allez bien ; moi ça va. Je viens d’écrire à vos enfants. En attendant de vos bonnes nouvelles, recevez mon bon souvenir. Mme Gouyon.

Michel ne revint à Semur qu’en 1945 après sa libération par les américains, et remmena ses garçons à Paris.

Avant sa permission il n’était jamais venu à Semur ; Il ne connaissait ce village que de nom ; Rose lui donnait détails par lettres pendant l’exode, ainsi le 9 mars 1940, elle lui écrivit :
Semur-en-Vallon le 9 III 1940,
Mon cher Michel, J’ai reçu ta lettre hier au soir et je te remercie beaucoup. Crois moi, Michel, je suis heureuse de te savoir en bonne santé ainsi que nous le sommes aussi.
Mon pauvre Michel, moi même, je désire ardemment, comme toi la défaite totale et prochaine de ces sales boches, qui ne font que du mal.
Enfin espérons que la guerre finira bientôt et nous pourrions reprendre notre vie normale.
Tu m’excuse si ma lettre n’est pas très longue, mais j’ai un peu mal à la tête et aussi les enfants voudront aller promener. Dans quelques jours, je t’enverrai une photo (que le monsieur qui habite dans la maison de Mme Ferret, va prendre, ou plutôt son fils qui va nous photographier ce soir).
Pour aujourd’hui je t’embrasse bien fort, ta Rose qui voudras qu’on se retrouve bientôt chez nous. Baisers de nos petits.

Après le départ de Rose de Drancy, Mme Marthe ne cessa point ses activités ; ne pouvant plus correspondre avec Rose, elle répondait aux lettres de Michel et le tenait au courant de ce qui se passait. Elle fit aussi de nombreux voyages dans la Sarthe pour voir les enfants de Rose, et à chaque fois, elle n’oubliait pas les petits cadeaux pour chacun.

Elle écrivit plusieurs fois à Willy, le frère aîné de Rose. Celui-ci était arrivé en France peu avant la déclaration de guerre. Il avait quitté Vienne après l’Anschluss, sa femme Marietta n’avait pas voulu le suivre et se sentait en sécurité dans sa librairie. Elle fut tout de même déportée peu de temps après.
Willy fut arrêté et interné dans un camp de rétention à Rivesaltes, construit pour enfermer les réfugiés espagnols fuyant Franco. Soignant un cheval de l’armée française, il reçut une ruade dans l’oreille, et fut hospitalisé à Saint Affrique, dans l’Aveyron. Cet hôpital était géré par les Sœurs de la Charité de Nevers.
Voyant les persécutions que subissaient les juifs, la mère supérieure décidât de le cacher et déclarât sa fuite aux autorités françaises. Il y restât caché jusqu’à la fin de la guerre. Le 17 juin 1943, il écrivit à Mme Marthe :

Hôpital de St Affrique le 17 juin 1943,

Madame,

Avec bien du retard et aussi grâce à un heureux hasard, m’est parvenue votre si aimable carte, me prouvant qu’il y a encore des bonnes et sensibles gens à l’égard des malheurs des autres.

Certes, je suis désespéré sur le sort de ma malheureuse sœur Rose. Peut-être avez vous reçu des nouvelles d’elle ? Qu’est-ce qu’ils font ses pauvres gosses ? Tous les trois sont-ils ensembles au moins ? Moi j’ignore toujours l’adresse de Michel ; vous pouvez peut être me la communiquer ?

Je vous serai aussi très reconnaissant si vous pouvez faire connaître la mienne à ma sœur et à mon beau-frère au cas où vous les trouveriez. Il s’agit de ceux qui habitaient « rue des Bois ».

J’ai pris la liberté de vous déranger parce que vous vous etes présentée comme une bonne amie de ma pauvre sœur Rose et de son mari Michel, le prisonnier, démontrant aussi votre bon cœur à l’égard de leurs petits.

Peut être un jour nous pourrons vous montrer notre sincère reconnaissance.

Vous remerciant encore une fois, recevez Madame mes plus respectueuses salutations.

Benjamin Braunthal

Benjamin, familièrement appelé Willy vint voir Mme Marthe le 16 juillet 1945, jour où ils se rencontrèrent pour la première fois. Il revint chaque année le 16 juillet, jour anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, et ceci pendant les 38 ans qu’il survécut à l’holocauste.

Une coïncidence invraisemblable : Maximilien Julius Braunthal, de la branche partie vers Ternopol au milieux du XIX° siècle puis vers Breslau ensuite, avait été arrêté le 16 juillet 1942 dans la grande rafle du Vel d’Hiv ; Ses parents avaient fait fortune à Frankfort dans le commerce de lingerie et de fourrures ; il repris l’affaire et augmenta encore sa fortune. Il collectionnait les tableaux de maîtres et parvint à en obtenir des dizaines, surtout des grands impressionnistes français. A Paris, il était connu de tous les marchands et des grandes galeries. Il avait des connaissances dans les milieux politiques et diplomatiques, si bien que lors de son arrestation, il menaça le commissaire de police en fonction au Vel d’Hiv, sous peine de sanctions, de prévenir immédiatement le préfet de police de la Seine qui se déplaça spécialement pour le faire élargir, séance tenante.

De retour à son appartement de Neuilly, il introduisit ses tableaux dans une cache aménagée dans les boiseries du salon. Quelques jours plus tard, il fut averti par un appel téléphonique que dans l’heure qui suivrait, les autorités, passant outre le préfet, avaient décidées de l’arrêter tout de même.
Après avoir pris l’argent liquide dont il disposait et un lot de diamants, il parti à l’aventure et trouva un abri à la Ferté Bernard, où il se terra pendant deux ans. C’est-à-dire à quelques dix kilomètres des petits de Rose. Les ponts avaient été coupés entre les deux branches de la famille depuis Odessa, si bien que chacun ignorait l’existence de l’autre.

Rose est disparue dans les camps de la mort ainsi que dix huit autres parents : ses oncles et tantes Izac, Anna, Henriette, Malie à Treblinka, Moses et Esther à Sobibor, Esther à Minsk, Juda et Berta à Theresienstadt, sa belle mère Ruda à Lodz, son beau frère Pierre à Auschwitz, sa belle sœur Dwoshé avec ses enfants Nelly 7 ans et Manfred 9 ans à Lodz, des cousins Annelise et Herbert déportés depuis Amsterdam où ils s’étaient cachés et dont on a pu retrouver leur trace.

De nombreux autres ont réchappé à ce génocide en se réfugiant où en Grande Bretagne où aux Etats Unis, mais nombre d’eux n’ont pas eu les moyens financiers pour le faire.

Ce nom de famille est d’une rareté exceptionnelle, il signifie : vallée brune, dans le sens vallée à l’ombre et qui équivaudrait en français au patronyme de Delubac, sous entendu « la maison de l’ubac (versant de la colline qui ne reçoit pas le soleil) »
Aujourd’hui en 2004, il n’y a aucun Braunthal dans le monde qui ne soit de la famille.
Sur les 408 descendants de Wolf Braunthal, le plus ancien ancêtre connu, il y a dans le monde 258 descendants directs et alliés vivants à ce jour qui me sont connus.

La correspondance incluse dans ce texte m’a été donnée en 1958 par Madame Marthe Gouyon qui m’avait emmené chez elle sous un prétexte futile et m’a fait promettre de ne pas l’ouvrir de son vivant. Ce n’est qu’après avoir emménagé en Charente en 1981 que j’ai retrouvé cette enveloppe fermée dont j’ignorais le contenu, et sortie de mes souvenirs.
Fait à Empuré ce 13 mai 2004
André Weisman-Braunthal

La correspondance que m’a remis Madame Marthe Gouyon a été déposée au Centre de Documentation Juive Contemporaine à Paris où elle a été classée dans le fonds CMLXXXVI/8 le 26 mars 2002.

Des photocopies couleurs de tous ces documents ont été déposées aux archives du mémorial de Yad Vashem à Tel Aviv en mai 2002 sous la cote # 4315721

Le Leo Baeck Institute Center for Jewish History, 15 West 16th Street, N.Y. 10011 a les mêmes photocopies de ces documents, déposés le 07 mai 2004, qui sont classés dans la Lina Rosa Braunthal Collection et est liée à la Braunthal Family Collection.

Ce 22 janvier 2009, après de continuelles et incessantes recherches, je crois pouvoir affirmer que plus de cent cinquante autres parents ou alliés, à de divers degrés, de la famille BRAUNTHAL ont aussi disparus dans la tourmente nazie.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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