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L’orage par Mustapha Kharmoudi

C’était la saison des moissons. Comme tous les ans, mon père nous avait quitté pour aller louer ses bras loin de notre tribu...

mercredi 10 juin 2009, par Frederic Praud

C’était la saison des moissons. Comme tous les ans, mon père nous avait quitté pour aller louer ses bras loin de notre tribu. Ça devait durer trois à quatre semaines. Il nous avait laissé sous la protection de notre oncle, son frère aîné. C’était un homme sans scrupule mais nous lui devions respect et obéissance, comme s’il était notre propre père.
Et cette fois-là, ses enfants et sa femme s’étaient absentés parce que le grand-père maternel était mourant. Ma mère avait délégué ma sœur aînée au service de mon oncle : lui porter à manger, nettoyer ses deux huttes en plus des nôtres, et nourrir ses bêtes. Lui, il se la coulait douce. Il avait même ordonné à ma mère d’entretenir son verger, là bas, tout près de la fontaine commune. Ma mère devait guetter son tour d’irrigation qui pouvait traîner des heures, voire même une nuit entière. C’était un travail d’homme. Mais il avait prétexté je ne sais quelle entorse pour se défausser sur elle. A ce tricheur, ma mère disait toujours oui. Elle ne voulait pas d’un conflit familial qui pouvait nous être fatal, à lui comme à nous. C’était ainsi qu’elle justifiait son obéissance aveugle à ses caprices. Mais nous, nous avions plus de liberté pour repousser ses exigences.
C’était la fin de la journée. Ma mère était encore dans les jardins. Mais, avant d’accepter d’arroser ses patates et ses carottes, elle l’avait supplié d’arranger les rigoles autour de nos huttes, à cause de la menace d’orage qui se profilait à l’horizon. La terre était si sèche qu’elle devenait imperméable, et la moindre pluie se transformait en torrent, d’autant que nous habitions sur le flanc bas de la colline.
En fin de journée, il nous avait rejoint et avait exigé de ma sœur qu’elle lui servit de l’huile d’olive. Ma sœur avait répondu qu’elle ne pouvait pas la toucher et que, de toute façon, l’huile d’olive était réservée pour nous soigner quand on était malade. Il avait alors raconté qu’il était justement malade, mais ma sœur lui avait rétorqué qu’elle n’avait pas la clé de la malle. Il avait dû se contenter d’un pain et de deux verres de thé, tout comme nous tous.
Et, pour se venger, ce vicieux avait juste drainé autour de sa maison, et, pire encore, il avait tout dirigé vers nous qui habitions en dessous de chez lui. Ainsi, la moindre petite pluie pouvait transformer l’intérieur de nos huttes en flaque d’eau. J’avais vu son manège, car, d’habitude, j’étais toujours à côté de mon père quand il arrangeait les canalisations au dessus de la haie de cactus qui nous séparait de la maison de mon oncle. Alors, j’avais accouru vers ma sœur aînée pour le lui dire. Et, elle, folle de rage, elle s’était rendue chez lui pour lui signifier que nous n’étions pas dupes.
Et pendant qu’elle traversait la haie par le passage le plus bas, je m’étais dépêché de rejoindre mes autres frères et sœurs qui jouaient aux osselets. Et au moment même où je m’étais installé pour en profiter, nous avions entendu un hurlement. Ça nous avait saisi de peur : c’était le cri de quelqu’un qu’on tuait, avais-je pensé. Immédiatement, le réflexe des bêtes en danger s’était emparé de nous. Et nous nous étions calfeutrés dans la hutte la plus éloignée de la maison de mon oncle. Le bruit venait de chez lui.
Je le savais cruel. Et je n’avais aucune peine à l’imaginer en train d’égorger ma soeur. J’en tremblais. Je me disais que mon tour allait venir. Et s’étaient mises à défiler devant mes yeux toutes les fois où je l’avais nargué, la fois où je l’avais empêché de nous voler du petit bois que mes sœurs avaient ramassé là bas, au loin, à la rizière même de notre douar. Ma mère trouvait que mes sœurs prenaient ainsi trop de risques : il y avait les gens de l’autre douar qui pouvaient les agresser, il y avait aussi les mangeurs de foi, ces hommes en guenilles qui traversaient nos terres venant de je ne sais quel enfer pour être en si mauvais état, et allant vers quel autre. Et puis, mon oncle avait une bonne raison de se venger de moi. Mon père l’autorisait à tout sur notre famille excepté de porter la main sur moi.
Quand j’avais dit que ma sœur venait de se rendre chez lui pour lui reprocher d’avoir encore triché avec nous, nous n’avions aucun mal à penser qu’elle était sa victime. Nous avions alors redoublé de prudence, nous respirions à peine pour que rien n’attire l’attention sur nous. Nous restions agglutinés les uns aux autres, apeurés et silencieux. Le bruit avait continué quelque peu avant de s’étouffer. Nous nous étions alors observés les uns les autres, pensant au pire pour elle et au pire à venir pour nous. C’était ma mère qui nous avait habitué à nous calfeutrer au moindre danger. Et pour ma mère, les dangers étaient quotidiens et immédiats. Autant dire que vivre avec un père toujours absent nous mettait mis les nerfs à vif. Toutes les nuits, elle imaginait des voleurs. Dans son jargon, elle n’utilisait pas le mot « voleur » mais le mot « vivant ». Dès la tombée de la nuit, le « vivant » devenait à nos yeux porteurs de mort.
Et puis, après une longue attente, des pas s’étaient mis à s’approcher de nous. Mon cœur ne tenait plus. J’avais beau fermer les yeux, je n’en imaginais pas moins le tueur s’apprêter à me sauter dessous et à me prendre par la gorge avant de la trancher par un grand couteau. Mon oncle avait un grand couteau, mon père le lui empruntait une fois l’an pour la fête du sacrifice du mouton. J’avais fini par faire pipi et caca sur moi.
Mais finalement, ce n’était que ma sœur aînée. Elle était en larmes et saignait du nez. Mes frères et mes sœurs, tous plus vieux que moi à l’exception d’une seul fille, après un moment d’anéantissement, reprenaient courage et sortaient dans la cour, toujours aux aguets. Ils avaient dû penser que ce n’était pas si grave que ça, vu que ma sœur était souvent martyrisée par ma mère et par mon père. J’étais resté recroquevillé sur moi-même par peur de ce diable auquel Dieu avait donné autorité sur nous. Ma sœur aînée aussi. Elle était blême, le regard vide. Les larmes coulaient le long de ses joues creuses alors qu’elle ne sanglotait même pas.
Mais la vie allait reprendre ses droits sur nous. Je tentais d’apaiser ma sœur en la prenant dans mes petits bras, d’ailleurs moins pour la consoler que pour m’assurer qu’elle n’était pas devenue folle. Mais à peine j’avais esquissé un tout petit mouvement que l’odeur du caca avait envahi la hutte, toute la hutte. Il n’y avait plus que cette terrible odeur qui faisait tousser ma sœur. Et, par colère mais aussi parce qu’il lui revenait de me nettoyer, elle s’était déchaînée contre moi et m’avait battu et mordu au bras jusqu’au sang.
Puis elle m’avait traîné dans la cour en me tapant sans précaution, et m’avait forcé de me déshabiller devant tout le monde. Je n’avais pas honte d’être nu car c’était ma famille, on me voyait ainsi nu tous les jours, mais le caca s’était collé à mes cuisses et à mes jambes, jusqu’à la cheville. Tout le monde s’était mis à rire. Même ma grande sœur riait aux larmes. Moi je pleurais et j’implorais le ciel que ma mère rentre là à l’instant où je suffoquais de honte ou encore mieux que mon père rentre sur-le-champ et les batte tous avec la ceinture noire cachée dans la malle jusqu’au sang.
Puis, le soir était tombé sans sommation. Je me tenais loin d’eux tous, et m’inquiétais pour une juste raison. Allaient-ils m’obliger à dormir dans l’autre hutte tout seul ? Ma mère était toujours à la tâche loin de nous et mes sœurs et frères se moquaient toujours de moi. Faire pipi, va encore, disaient-ils, hilares. Et pendant qu’ils jasaient à propos de mes dégâts, ils avaient oublié que mon oncle avait dirigé les rigoles droit sur nous.
Et c’est de façon brusque que la menace du ciel allait se rappeler à notre bon souvenir. Et bientôt le premier coup de tonnerre allait nous terrasser. Aussitôt tout le monde fonçait se terrer dans son trou, la peur au ventre. Nous savions le danger de la foudre. Souvent, des huttes prenaient feu et grillaient les pauvres malheureux qui s’y croyaient à l’abri. On nous racontait même, qu’une fois, un homme et son âne avaient été instantanément réduits en cendre, là bas, en haut de la colline.
Nous n’avions pas mangé mais ce n’était une préoccupation pour personne, à part pour moi. Car à peine avais-je évoqué une petite tranche de pain d’orge que ma sœur, toujours remontée contre moi, avait repris ses coups et ses morsures, sans s’inquiéter nullement que mon père l’attacherait à l’arbre pour la fouetter quand il reviendra.
Et l’orage allait déverser sur nous toute sa rage ainsi que la rage de mon oncle. Nous entendions la grêle s’abattre sur notre piteuse hutte et le vent la secouer comme si elle n’était qu’un minable roseau. Ou comme si c’était le radeau de Sindibad naufragé au milieu des océans et des monstres marins. Peut-être que le jour n’avait pas encore terminé sa course puisque ma mère n’était toujours pas de retour, mais il faisait noir, terriblement noir, surtout que la chandelle n’avait tenu que quelques minutes avant de rendre l’âme au premier souffle qui s’était insinué par les nombreux trous que ma mère répétait souvent qu’il fallait que mon père les bouchât enfin. Il faisait noir dehors aussi, bien sûr.

Soudain, un vent violent avait décidé de nous prendre d’assaut. C’était si facile. Son sifflement nous terrorisait. Ce devait être un vicieux djinn ou un monstrueux ogre qui venait nous chercher pour son dîner. J’étais alors comme ces petits d’oiseux encore en duvet que je « cueillais » dans leur nid. Je voyais bien qu’ils tremblaient de peur mais ma joie n’en était que plus grande. J’allais enfin manger un peu de viande. Ainsi de cet ogre qui s’attaquait à notre minable hutte.
Je m’étais blotti contre ma sœur aînée qui, presque par instinct maternel, s’était mise à me serrer fort dans ses bras et à me rassurer d’une voix toute tremblante malgré l’odeur repoussante qui se dégageait de moi. L’eau entrait de tous les côtés pour nous glacer le corps et l’âme.
Et soudain, ô malheur, ô dieux du ciel, où étiez-vous à ce moment-là ? Que faisiez-vous ? Pourquoi aviez-vous laissé cette tyrannique bourrasque emporter notre hutte et me laisser, là, tout à coup, dans un immense et diabolique nulle part, sous un ciel qui me lapidait par ses grêlons violents et qui me tétanisait par ses éclairs foudroyants, et qui tonnait, et qui tonnait si fort à couvrir tous mes hurlements…

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