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La Maîtresse d’école par Mustapha Kharmoudi

C’était à la fin des années cinquante, le Maroc venait d’accéder à l’indépendance. J’étais écolier au fin fond de ma campagne...

jeudi 11 juin 2009, par Frederic Praud

C’était à la fin des années cinquante, le Maroc venait d’accéder à l’indépendance. J’étais écolier au fin fond de ma campagne, une région isolée de tous les centres urbains. Aujourd’hui encore, lorsque l’on veut se moquer des ruraux, on dit qu’ils viennent de mon bled perdu. J’habitais une maison entourée d’une haie infranchissable de cactus qui protégeait nos deux huttes. Nous étions très pauvres, mais à ce moment-là, je ne le savais pas vraiment ; beaucoup de gens vivaient dans les mêmes conditions que nous. J’avais huit ou neuf ans.

C’était la troisième année de ma scolarité, et j’avais encore le même maître d’arabe : un imbécile, un salopard. Il était inculte. Quand il tombait sur une question ardue en grammaire, et Dieu sait combien la langue arabe a la grammaire vicieuse, il nous faisait voter : si une majorité nette se dégageait, il optait pour son choix ; s’il y avait égalité, il nous disait que les deux cas de figure étaient valables. Je le haïssais. Non pas qu’il n’était qu’un « réciteur » de Coran, beaucoup d’instituteurs de l’époque étaient dans son cas, le jeune Etat marocain recrutait à tout va pour faire face à un immense afflux vers l’école. Combien de maîtres savaient-ils à peine lire et écrire ? Il y en avaient même qui apprenaient avec leurs élèves, au fur et à mesure.

Nous n’avions qu’une seule classe construite par les Français, avec ses tuiles, ses tables penchées et ce merveilleux emplacement de l’encrier. Ah ! l’encrier ! L’Etat nous fournissait gracieusement l’encre noire, mais le maître la revendait pour son propre compte. Certains élèves buvaient de l’encre, il les fouettait quand il les prenait sur le fait. La classe était deux fois double : le matin classe double pour le CP1 et le CP2, et l’après midi pour le CE1 et le CE2. J’avais huit ans mais dans ma classe certains élèves en avaient dix-huit. Oui c’est ça, certains avaient dix-huit ans ! Quand il pleuvait dans ce trou-là, le terre devenait boueuse. Elle était très fertile mais l’absence de route la rendait impraticable, tout au moins pour les petits de mon âge. Ainsi à la récréation, certains élèves me portaient sur leurs épaules pour ne pas m’embourber.

J’étais le plus jeune et le premier de la classe, et tous les élèves étaient adorables avec moi, mon frère aîné disait que c’était à cause de mon père qu’on nous craignait. Ceux qui me cherchaient des noises à cause de mon caractère colérique se retrouvaient avec vingt gaillards contre eux, sans oublier mon frère qui était mon vigile : mon père le tenait personnellement pour responsable de tout ce qui pouvait m’arriver. Au moindre retard à l’école publique ou à l’école coranique, mon frère était battu, très violemment battu. Une fois, nous racontait ma mère, mon père avait failli le tuer. Moi, j’avais très peur de mon père, mais il ne m’avait jamais battu, jamais, jamais, pas une seule gifle. Mon père avait fait attendre mon frère pour nous scolariser en même temps ; il avait deux ans et demi de plus que moi. Pour mon père, c’était plus pratique ainsi.

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