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L’union de la Bretagne et de l’Algérie à Sarcelles

Mr Le Calvez , 1943 à Lanrivoare, un petit village à vingt kilomètres de Brest...... Mme Le Calvez née en 1944 à Nédromat, dans le département de Tlemcen, en Algérie

vendredi 5 juin 2009, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Mr et Mme Le Calvez

Les propos de Mme Calvez sont retranscrits en italique

Enfance à Brest

Je suis né le 10 mars 1943 à Lanrivoare, un petit village situé à vingt kilomètres de Brest. Ma mère, comme la plupart des femmes de ce temps-là, ne travaillait pas. Mon père était boulanger, fonctionnaire, à l’arsenal de Brest. Après la guerre et la démolition de la ville, nous avons vécu un moment dans des baraques, toujours à côté de Brest, et ensuite, dans un HLM. Nous avons réussi à obtenir ce logement lors de la reconstruction de la ville. Elle avait été complètement rasée par les bombardements !

Mais à vingt kilomètres, là où nous étions, il n’y avait rien eu de particulier. Du moins, à ma connaissance car à l’époque, j’avais deux ans ! J’ai seulement entendu ma mère raconter que pendant l’Occupation, elle allait chercher du beurre, chez la tante qui avait une ferme, c’est tout. Elle disait qu’il y avait des privations, qu’il n’y avait pas à manger, que les Allemands passaient et prenaient tout…

Je sais que mon père a été mobilisé à Lorient mais j’ignore ce qu’il faisait exactement là-bas. Il ne parlait pas tellement de la guerre… Il devait déjà s’y trouver en 1937 parce que mes sœurs y sont nées et il a été mobilisé sur place. Après, il est resté à Lorient comme ouvrier de l’arsenal.

Dans mon enfance, Brest était une ville très très calme. Les baraques je ne m’en souviens pas car j’étais trop gamin. J’avais trois ou quatre ans ! Ensuite, lorsque nous sommes partis en HLM, j’avais sept ans. C’était un peu la vie comme ici ! On jouait au football dans les cours. On allait traîner dans les bois. Á cette époque-là, on avait encore la chance d’avoir des bois à côté !

Dans les années 50s, vivre en HLM faisait envie ! Nous avions auparavant vécu dans des baraques en bois ! Brest était complètement rasée ! Il n’y avait pas d’appartements ! Notre HLM avait l’eau courante mais pas de chauffage. On ne connaissait pas encore le chauffage central. Sinon, il y avait tout ! C’était le luxe ! On avait une pièce chacun. Nous étions deux garçons et deux filles et nous avions deux chambres : une pour mes sœurs et une pour mon frère et moi. J’ai vécu là-bas jusqu’à mon entrée dans la marine, en 58. J’avais alors quinze ans. Je suis parti à Toulon.

Dans les années 50s, nous étions heureux dans les HLM ! On s’y sentait bien ! Pour nous, c’était le Pérou ! Il n’y avait pas mieux ! Tandis que maintenant, d’après ce que je sais, d’après que j’entends dire, les gens qui vivent en HLM ne sont pas bien… Il y a toujours des problèmes… Nous, on avait aucun souci ! C’était propre ! Les locataires assuraient eux-mêmes la propreté ! Ils faisaient tout eux-mêmes ! Á cette époque-là, il y avait seulement un gardien pour une vingtaine d’entrées et il se contentait de surveiller les gosses, de s’assurer qu’ils ne faisaient pas trop de bêtises. Il nous empêchait par exemple de jouer au ballon sous les porches, même si on le faisait en douce…

Les HLM représentaient vraiment un ascenseur social parce qu’en ce temps-là, presque personne ne faisait son logement ! Les seuls ouvriers que j’ai vu bâtir leur maison lorsque j’habitais là-bas, ont pu le faire grâce aux Castors, qui ont commencé vers 55. Les castors, c’était une entraide. Le gars qui savait faire l’électricité s’occupait de l’électricité, celui qui était maçon faisait la maçonnerie, etc. Ils se regroupaient tous et travaillaient à dix ou quinze sur une même maison ! C’était la seule possibilité, le seul moyen de construire quelque chose car à ce moment-là, un ouvrier ne gagnait pas d’argent. En 58, il touchait le RMI ; pas plus…

Mon père était boulanger et ma mère n’avait pas d’emploi mais travaillait au noir, si on veut. Elle n’était jamais allée à l’école. Elle avait appris à lire sur le tas pour ainsi dire, mais elle ne savait pas écrire… Par contre, elle était courageuse et savait travailler ! On vivait sur la paie du papa et elle mettait un peu de beurre dans les épinards en effectuant quelques lessives. C’est tout ce qu’elle savait faire… Mais, c’était un boulot très très dur ! Á l’époque, on ne lavait pas les vêtements à la maison ! Il n’y avait pas de machine ! Ça n’existait pas ! Elle prenait le linge des personnes aisées et l’emmenait au lavoir…

Enfance à Tlemcen de mme Le Calvez

Je suis née le 5 mars 44 à Nédromat, dans le département de Tlemcen, en Algérie.. Je suis arrivée en France en 1959. Mon père était assez aisé. Il était patron d’une boulangerie et nous habitions juste au-dessus. Comme j’étais la seule petite fille au milieu de quatre garçons, j’étais chouchoutée… Jusqu’à l’âge de six ans, j’ai eu une enfance tout à fait normale. Une fois à l’école, je me suis vraiment sentie bien car si je parlais l’arabe au quotidien, à la maison, j’ai commencé à apprendre le français. J’étais une petite fille qui aimait beaucoup apprendre ! D’ailleurs, mes frères sont universitaires.

Jusque-là, je ne parlais pas du tout français et mes parents non plus. Ils étaient arabes et musulmans. J’allais à l’école française de filles pour apprendre le français mais je fréquentais également la medersa, où je suivais des cours du soir, pour étudier l’arabe littéraire. Mais, comme c’était payant, tout le monde n’avait pas les moyens d’y aller !

Enfant, j’ai été gâtée. J’avais droit à tout ! Par contre, mes frères ont été élevés à la dure. Mon père était médiateur de la commune en quelque sorte et il était respecté. Moi, j’étais fière de ça… J’étais fière de mon père…

La guerre

En septembre 54, la guerre d’Algérie a commencé. Je m’en souviens très bien car c’était au moment du mariage de mon demi frangin. Mon père était veuf de sa première épouse lorsqu’il s’est remarié avec ma mère. On a entendu tirer de la colline, et j’ai vu une personne qui est descendue en courant. Elle m’a un peu bousculée et m’a dit : « Rentre ! » J’étais devant la maison… Moi, je ne voulais pas rentrer ! J’ai demandé : « Mais pourquoi il court comme ça ! » Il a sauté dans un jardin puis il est remonté dans la montagne…

Le destin a fait que sa femme s’est retrouvée à la rue, expulsée par le propriétaire et c’est mon père qui l’a dépannée. Elle est venue chez nous. Á partir de ce moment-là, nous étions devenus complices en quelque sorte. La nuit, les militaires français venaient par les toits et rentraient dans la maison car le type en question faisait partie du FLN. Il faut dire qu’en tant que médiateur, mon père était pris entre deux feux ! Mais le pire que nous ayons vécu, c’est à cause de ce monsieur qui avait tué un gendarme et s’était sauvé… Tout de suite après, sa femme s’est retrouvée chez nous. C’était juste pour la dépanner, pour ne pas la laisser dans la rue ! Mais, ça nous a attiré des problèmes…

Á l’école, je connaissais la femme du commissaire qui m’avait prise en sympathie. Elle me disait : « Tu apprends vite ! » Elle m’a appris à coudre, etc. et au bout de deux ou trois ans, elle a voulu que je suive des études d’infirmière. Nous avions donc de très bons rapports et nous avons été défendus par ce commissaire. Finalement, la femme est partie de chez nous et nous sommes restés là, tout à fait librement.

Ma mère m’a raconté que lors des émeutes de Sétif en 45, alors que j’étais bébé, elle m’a prise dans ses bras et toute la famille s’est sauvée dans la montagne. Elle m’a dit : « Á u n moment, tu es tombée et j’ai pleuré car je pensais que tu étais morte… » Par la suite, j’ai toujours gardé cette image dans la tête, celle d’évènements qui arrivent comme ça, d’un seul coup, qui peuvent faire des morts et complètement chambouler la vie des gens…

Lorsque j’étais adolescente, je me sentais française. J’étais née française et j’avais des papiers français. Pour moi, la France se trouvait des deux côtés de la Méditerranée. Je ne faisais pas de différence. Mais, on ne peut pas avoir d’adolescence normale dans un pays en guerre ! Déjà, on nous a fermé les écoles arabes. Alors, les gens n’étaient pas contents. Ils ont dit : « Si c’est comme ça, nous n’enverrons plus nos enfants à l’école française ! Nous sommes des Arabes, des Musulmans, et nous voulons les deux écoles ! » Et quand elles ont été rouvertes, j’étais déjà en France…

J’en ai eu gros sur le cœur lorsque j’ai eu à faire aux légionnaires français… Ils ont fait beaucoup beaucoup de mal en Algérie… Moi-même, j’ai failli y passer comme on dit… Un jour, il y en a un qui est arrivé par le toit et qui ma prise par les bras. J’étais déjà une jeune femme car j’ai été formée de bonne heure. Je voyais mon père trembler ! Alors, je me suis dit : « Si mon père tremble comme ça pour moi, c’est qu’il y a un danger… »

Là, un autre monsieur a sauté de l’étage, a empoigné le mec et lui a dit : « Tu ne la touches pas ! Dégage ! » C’est à cet instant que j’ai vraiment compris ce qui se passait, qu’il y avait un bon et un méchant… En fait, le premier type voulait me faire entrer dans la chambre… Il avait dit : « Ouvrez ! », mais mon père avait répondu pour gagner du temps : « Je n’ai pas de clé… Je n’ai pas de clé… »

Envoyée en France pour me marier

Après cet épisode, mon père a dit à ma mère : « De toute façon, ma fille, je vais la marier ! Elle a quinze ans mais je vais la marier ! » Et il a réussi… Il m’a envoyé en France… Je suis donc venue ici à quinze ans pour me marier… Ça ne me gênait pas ! Vu ce qui se passait là-bas et mon caractère, imaginant de quoi j’étais capable, je me suis dit que je gagnais la liberté en venant ici. Pour autant, je ne sais si on peut dire que j’ai accepté le mariage car j’avais seulement quinze ans et à cet âge, on ne connaît rien à la vie !

Je n’avais jamais rencontré mon mari auparavant. C’était un cousin. Mon père a dit : « Ok ! Puisque ma belle-sœur est venu demander la main de ma fille, j’accepte. Je ne la laisse pas ici ! » Évidemment, il y avait des filles d’à peu près mon âge qui commençaient déjà à avoir des bébés et cette image m’est restée… C’est aussi pour ça que j’étais contente de venir en France… Je me suis mariée à Pontoise.

Une arrivée mouvementée

J’avais pris l’avion pour Paris toute seule et à l’époque, il y avait des gens qui attendaient à l’aéroport pour kidnapper les jeunes filles qui arrivaient d’Algérie. Ensuite, ils les dépouillaient et les violaient peut-être ! En tous cas, on les retrouvaient mortes… Ce ne sont pas des histoires ! C’est la réalité ! Heureusement, je suis encore là… En tout cas, lorsque j’ai pris l’avion, je n’avais pas peur car j’ignorais tout ça. Je pensais plutôt à mon père qui avait pleuré en me voyant partir… Moi, je ne comprenais pas ! Il m’envoyait en France pour régler le problème, pour me protéger ! Et tout d’un coup, il pleurait comme une madeleine… Alors, tout le monde s’y est mis également : la famille, moi, etc. …

Lorsque je suis arrivée à Paris, une cousine devait m’attendre mais un monsieur a voulu m’emmener dans sa voiture. Heureusement, je savais lire le français et je voyais encore plus clair à l’époque. C’était le soir et j’ai dit : « Mais attendez ! Je crois que ce n’est pas la bonne direction ! Moi, je vais à Pontoise ! Cela fait plus d’une heure que nous roulons et à mon avis, vous n’allez pas à Pontoise ! » Á ce moment-là, le chauffeur s’est arrêté net. Il m’a demandé : « Vous voulez aller à Pontoise ? » Il a regardé le monsieur et lui a lancé : « Moi, je prends la jeune fille ! » Et il m’a effectivement ramenée à Pontoise… Ce jour-là, je pense que j’ai vraiment été chanceuse…

Sept ans dans la marine

Je me suis engagé dans la marine en 1958, à l’âge de quinze ans. Comme je n’étais pas doué à l’école, je ne savais pas trop quoi faire. J’avais le choix entre rentrer en apprentissage ou dans la marine, qui me tendait les bras. Mon père m’a donné l’autorisation de m’engager à condition que je ne fasse pas les sous-marins. Á partir de là, j’ai donc fait sept ans de marine, jusqu’en 1965 : deux ans d’école et cinq ans d’embarquement. J’ai été mécanicien sur un navire d’escadre légère et j’ai fait quelques voyages qui forment un peu la jeunesse ! Je suis allé en Afrique, aux Etats-Unis, en Europe, un peu partout. Par contre, je n’ai pas eu la chance de connaître l’Asie. Nous avons beaucoup navigué en Atlantique et un peu en Méditerranée.

Je suis évidemment allé en Algérie, dans les années 60s, pour les débarquements de troupes et tirer sur la frontière algéro-marocaine. Pendant un mois, on partait d’Oran toutes les nuits et on tirait au canon sur les barrages. On passait toute la nuit à tirer… Autrement, j’ai effectué mon temps de marine à voyager ! Je n’ai pas connu la guerre ! Lorsqu’il y a eu le référendum en 60, nous sommes descendu à terre. Un tiers de l’équipage est allé faire le pitre. Mais sinon, la guerre d’Algérie, je ne l’ai pas connue ! En 60, on avait encore le droit de sortir. On allait se promener dans Oran sans aucun problème ! On se baladait dans la casbah, on faisait les bars… Et puis, du jour au lendemain, on nous a interdit de sortir. Mais, il n’y a pas eu d’attentat… Je n’en ai jamais vu aucun !

Premiers temps à Paris

Lorsque je suis arrivée en 59, je me suis installée à Paris. Le mariage a eu lieu à Pontoise car j’avais une cousine là-bas. J’ai habité la capitale pendant un an et demi. J’étais jeune et j’étais coupée de ma famille… Je n’avais personne ! Pour moi, la cousine ou le cousin, ce n’étaient pas mes parents ! Ce n’étaient pas mes frères et sœurs ! C’était donc très triste… Je n’avançais plus… Je me sentais seule… Bien évidemment, je n’avais pas de travail et quand mon mari partait le matin, les journées étaient longues ! Le soir, il était là mais il n’y avait pas ma famille… Et puis, ce n’était pas un mariage d’amour ! Cela n’avait rien à voir ! C’était un mariage arrangé, un mariage de raison… Alors, tout ça était très difficile à accepter… Pour moi, Paris représentait donc une autre vie, une source de solitude, d’exil…

Je parlais assez bien français car je l’avais appris à l’école. Et puis, quand je suis arrivée, s’il y avait quelque chose que je ne comprenais pas, je demandais à n’importe qui ! Par la suite, j’ai continué à apprendre par moi-même, en autodidacte. Mais, j’avais quand même un avantage parce que j’habitais dans le XVIIIème et à l’époque, il y avait là-bas pas mal de femmes arabes illettrées. Elles faisaient souvent appel à moi puisque je maîtrisais français ! Je les accompagnais à la Sécurité Sociale et je parlais à leur place, je traduisais un petit peu. Je les aidais, je remplissais les papiers, etc. C’était du bénévolat mais j’étais contente de rendre ce genre de services !

Pendant la guerre, je n’ai pas eu de contacts avec ma famille restée en Algérie. Le téléphone, ce n’était pas comme maintenant et il y avait la peur de parler ! Le courrier était ouvert ! Quand il y a la guerre, c’est autre chose ! Je n’étais donc pas au courant de ce qui se passait. En fait, je ne suis retournée en Algérie qu’après la libération, après 62.

Le couvre-feu

Par contre, lorsque je suis arrivée à Paris, dans le XVIIIème , les harkis ont débarqués à Barbès. C’était en décembre 59. Ils bouclaient les rues environnantes, fouillaient les gens, surveillaient. C’est sans doute pour assurer le couvre-feu qu’ils les avaient ramenés. Ils venaient de tous les coins d’Algérie. J’en ai même vus de Tlemcen. Concernant le couvre-feu, j’avais l’avantage de n’être pas typée. Je pouvais donc sortir ! J’allais voir et on nous arrêtait, nous fouillait. Mais bon, on me saluait, puis on me laissait partir.

Seulement, comme j’étais jeune, j’étais un petit peu manipulée… Á l’époque, mon mari travaillait avec le FLN et moi, je ne comprenais rien ! Je ne le savais pas ! Jusqu’au jour où j’ai vu le pistolet caché sous le lit… Là, je me suis dit : « Ça y est ! Je comprends ! Je ne le veux pas ! »

Parce que je lui avais sauvé la vie une fois ! Il avait le pistolet sur lui. Quelqu’un avait été tué au 18 rue (des Miracles). Effectivement, on a descendu l’escalier… « Attendez ! Attendez ! » Il est vrai que moi, j’ai toujours eu le sourire… « Non, non ! Pardon Mademoiselle ! Allez-y, partez. » Et plus loin, en débouchant dans la rue Barbès, on nous a arrêtés et je me suis demandé : « Mais bon sang, pourquoi il tremble comme ça ! Je n’ai pas peur moi ! » Mais, il avait le pistolet sur lui… Lorsque je suis rentrée à la maison, il a dit à sa sœur : « Elle m’a sauvé la vie… » et j’ai pensé : « Ce n’est pas possible… J’aurais pu… » Enfin bref, voilà l’image que je garde de ces harkis…

J’étais dans une situation où je ne maîtrisais pas l’information. Je ne pouvais pas savoir ! J’ai vu le monsieur tomber… On avait tiré sur lui… Moi, c’est bien, la police m’a laissée passer mais les autres sont restés ! Personne ne bougeait ! J’ai eu la chance de pouvoir partir parce que je n’étais pas typée… Arrivée au bout de la rue, c’était pareil alors que le pistolet se trouvait toujours là…

Mon mari travaillait chez Renault, à Billancourt. Cet épisode me fait un petit peu m’embrouiller… Tout ça pour dire que la liberté, la belle vie, non ! En fait, je ne rêvais pas ! Je n’avais pas le temps de rêver ! Je n’avais déjà pas rêvé du prince charmant...

La difficile condition des femmes algériennes

Mon souhait était plutôt de faire des études et de travailler parce qu’on m’avait mis dans la tête que j’en étais capable. Alors, c’était ça mon rêve… Mais, mon mari ne voulait pas… Après, j’ai eu des enfants. L’aîné est arrivé en 62. Lors des fameux accords d’Evian, j’étais maman. J’avais dix-huit ans.

Je ne suis pas retournée en Algérie parce que j’en avais envie mais parce que mon père était très malade. Alors, on m’a envoyé un télégramme et je suis partie le voir. Il est décédé trois mois après… Mais, on ne faisait pas ce qu’on voulait ! Á l’époque, les femmes algériennes n’avaient pas les mêmes droits que les maris… Eux pouvaient partir mais nous, c’était : « Tu te tais ! Tu restes à la maison ! Je m’en vais mais fais gaffe ! Tu es surveillée ! »

Cela ne m’est pas arrivé personnellement mais ça se pratiquait en général. Moi, je sortais ! Il me disait de ne pas sortir mais je sortais ! Il me disait de ne pas recevoir mais je recevais ! Même si j’avais peur, je lui expliquais : « Voilà, tu le veux ! Et bien moi aussi, je le veux ! » Ça s’est passé comme ça pendant toute la période où nous avons vécu ensemble… Nous avons divorcé en 78 et il est décédé après…Les enfants étaient déjà grands…

Quand je suis arrivée en France, j’étais française alors que mon mari était algérien. Alors en 62, après l’Indépendance, il a fait faire sa carte de résidence et par la même occasion, il s’est chargé de la mienne, sans moi. Ça se faisait au consulat ! Maintenant, ça ne se fait plus. Étant française, je n’avais pas besoin de carte de résidence ! Mais, ça s’est fait comme ça… J’étais sous la domination de mon mari…En fait, la nationalité française, je l’avais perdue…

J’ai trouvé un emploi à l’hôpital parce que j’en avais ras-le-bol de ne pas avoir le droit de travailler. Alors, j’ai foncé. Mais, au bout d’un an là-bas, on m’a demandé ma carte. J’ai dit :
« - Moi, je suis algérienne ! J’ai la carte de résidence !
-  Non, si vous êtes algérienne, vous partez ! Il vous faut la carte française ! »
J’ai perdu deux emplois comme ça… Enfin bon, je ne le regrette pas… Mais, c’est un fait. Surtout que lorsque j’ai commencé à travailler, mon mari ne voulait pas ! Par le centre de formation, on est allés voir le commissaire et comme il était algérien, ils ont parlé pendant deux ou trois heures et finalement, il a accepté… Autrement, je n’avais pas le droit de travailler ! Á l’époque, c’était un déshonneur pour le mari que sa femme travaille ! C’était inadmissible !

Pour les mêmes raisons, j’ai commencé à apprendre à conduire en cachette. Et le jour où j’ai eu mon permis, je lui ai montré. Il m’a dit : « Oh, c’est un faux ! Tu as trouvé ça chez Bonux ? » alors qu’il avait une voiture et que c’étaient des membres de la famille qui la conduisaient. Á mes yeux, c’étaient des étrangers ! J’avais le même âge et la voiture était aussi à moi.

Je connaissais d’autres femmes algériennes dans la même situation mais elles n’étaient pas aussi battantes que moi à l’époque !!! Elles ont commencé plus tard et je les ai aidées un petit peu. Avant 74, il n’y avait pas d’assistantes sociales, de centres de machins, etc. Lorsqu’une femme était à la rue, elle restait à la rue ! Au commissariat, ils ne faisaient rien ! C’était : « Allez ! Rentrez chez vous. » Alors que moi, bien malgré ça, attention ! Je suis rentrée récupérer le domicile conjugal ! De toute façon, je ne l’avais pas quitté. Pour moi, j’avais le droit de sortir ou de faire quelque chose ! C’était ma vie quand même ! Je n’étais pas en prison ! Je n’avais pas fauté !

J’ai eu cinq enfants car je voulais une grande famille. Mais, si j’avais eu des moyens contraceptifs, je me serais arrêtée à trois ou quatre. Quoi qu’il en soit, je ne regrette pas parce que la dernière, c’est une fille et c’est ce que je voulais. En tout, j’ai eu deux filles et trois garçons.

Mai 68

Je n’ai pas vécu les évènements comme la Française, comme la Parisienne. J’avais des enfants, je ne travaillais pas et je ne voyais pas pour quelle raison j’irais manifester. Pour autant, je suis quand même sortie parce qu’à l’époque, Renault était partie prenante. J’étais devant les portes et on parlait des bons d’alimentation, etc. Moi, j’ai dit :
« - Puisque je suis devant, je veux voir l’assistante sociale !
- Non, non ! Tu n’as pas à venir… »
J’ai laissé tomber. Je n’ai pas répondu. Je suis allée voir l’assistante sociale pour qu’elle me donne des bons et elle m’a dit : « Allez à la mairie ! », chose que je ne savais pas. J’y suis allée et j’ai eu des bons.

De Metz à Sarcelles

En 65, j’ai quitté la marine car la discipline n’était pas tellement mon fort. Je suis donc retourné dans le civil. J’ai cherché du boulot et j’ai trouvé quelque chose à Metz, dans une grande centrale thermique appartenant à un groupe privé. J’y ai travaillé pendant quatre ans. Je suis arrivé en région parisienne en 69, parce que je voulais me rapprocher un peu de ma Bretagne. L’Est, c’était quand même un peu loin pour moi ! En 69, j’ai donc été embauché chez Dunlop à Mantes-la-Jolie, mais ça ne me plaisait pas tellement. Comme Aéroport de Paris venait d’ouvrir ses portes à Roissy, il cherchait du monde dans ma branche. J’ai donc atterri là-bas et j’y suis resté jusqu’à la retraite.

L’avantage, c’est que dans ces années-là, il n’était pas difficile d’obtenir du boulot ! Il suffisait de frapper à n’importe quelle porte pour trouver tout de suite quelque chose ! Quand j’ai quitté l’Est, j’avais déjà du travail assuré chez Dunlop. Mais, je ne me suis pas plu là-bas… En fait, je me suis fait rouler sur mon contrat d’embauche car je ne connaissais pas encore vraiment la vie civile. Lorsque j’ai vu sur mon premier salaire que tout n’était pas compté, que tout n’était pas payé, je suis parti chercher du travail ailleurs. En ce temps-là, quand tu sollicitais cinq ou six boites, quatre te répondaient ! Alors, j’ai choisi l’offre la plus intéressante, celle d’Aéroport de Paris et j’ai atterri à Roissy…

En 69, je me suis installé à l’hôtel à Louvres. Ensuite, j’ai trouvé une chambre à Dammartin-en-Goêle. J’y suis resté deux ou trois ans avant de m’installer à Villiers-le-Bel, que j’ai quitté en 90. Dans les années 70s, j’ai dû entendre parler de Sarcelles une ou deux fois. Je suis venu me promener un coup aux Flanades mais il y eut une alerte à la bombe et j’ai décampé. Voilà comment s’est passé mon premier séjour aux Flanades !!! J’étais en train de jouer au bowling et je suis parti sans payer car les pompiers sont arrivés : « Alerte à la bombe ! Dégagez ! » Ce fut mon premier contact avec Sarcelles.

Sinon, j’y venais jouer au bowling de temps en temps, j’y venais chez le dentiste, etc. J’habitais Villiers-le-Bel ; c’était juste à côté ! Puis en 90, nous avons acheté à Sarcelles, au Village, même si on nous l’avait déconseillé… Mais jusque-là, je n’avais eu pour ainsi dire aucun contact avec la ville ! Pour moi, c’était abstrait ! Je voyais les bâtiments quand je me promenais en voiture mais rien ne m’a particulièrement marqué…

Á Villiers-le-Bel, je ne me suis pas tellement rendu compte de la grande variété des communautés qui vivaient là. Peut-être que j’étais dans mon cocon ! Pour moi, c’était une ville normale, comme une ville de province. J’allais au café d’à côté boire mon verre, je m’installais au PMU, je traînais, je faisais ce que j’avais à faire et je ne voyais rien ! Les étrangers, je ne les voyais pas ! Ils étaient là mais ils étaient intégrés à l’époque ! L’Arabe du coin allait au café boire son verre. Le Noir était à côté, le Breton était à côté, et tout le monde buvait son coup ensemble ! Il n’y avait pas un mot !

J’habitais dans une résidence où il y avait surtout des fonctionnaires : des pompiers, des gendarmes, etc. Mais, on était mélangés ! Il y avait aussi quelques étrangers et ils ne se faisaient pas remarquer ! Ils n’étaient pas parqués ! On était groupés ! On était mélangés ! Ce n’était pas du tout comme maintenant ! Il n’y avait pas de ségrégation ! Pas de clans !


De Paris à Sarcelles

Après avoir quitté Paris en 62, j’ai vécu en banlieue, à Enghien. J’habitais à côté du lac et j’étais très heureuse… J’ai oublié Paris que je n’aimais pas… Ensuite, en 78, j’ai atterri à Villiers-le-Bel où j’ai acheté un petit appartement. C’est là que j’ai rencontré mon mari actuel, qui habitait là-bas. En allant voir l’assistante sociale de Renault, j’avais fait des démarches, j’avais obtenu des crédits ! J’avais même gagné au Tiercé !

Lorsque j’étais à Villiers-le-Bel, je ne venais pas à Sarcelles, sauf pour aller au cinéma. C’était le soir et il y avait des on-dit : « Faites attention à vous ! » Les gens nous faisaient peur ! Ils disaient qu’il y avait de la drogue, etc. Je crois que c’était un petit peu avant les années 80s car je travaillais bénévolement dans une association pour les toxicomanes. J’étais donc au courant par ce biais-là puisqu’on parlait de ça.

Je suis arrivée à Sarcelles en 90 et les gens disaient que la ville était morte, qu’elle n’était pas vivante… Á l’époque, ma fille faisait des études à New York et j’ai eu la chance d’aller là-bas. Mais, lorsque j’ai dit que j’habitais à Sarcelles… « Ah bon ! » La ville avait une réputation, même à New York !

Sarcelles d’hier, Sarcelles d’aujourd’hui

Au début, lorsque l’on est arrivé, on était content de ce que l’on avait. Seulement maintenant, les gens se plaignent. Ils veulent de plus en plus et ils ont de moins en moins… Le marché de l’emploi n’est le plus le même qu’il y a trente ans ! Les Sarcellois n’ont plus le même pouvoir d’achat ! Dans les années 60-70s, Sarcelles était une ville de classes moyennes, avec des gens qui avaient du boulot, qui avaient tout et qui étaient heureux ! Tandis qu’aujourd’hui, si on prend un bâtiment au hasard, je suis persuadé que sur toutes les familles qui l’habitent, la moitié vit du RMI… Avant, ça n’existait pas ! Désormais, beaucoup des habitants de Sarcelles vivent dans la misère…

L’évolution du Village

Nous habitons le Village et cela n’a rien à voir avec le Grand Ensemble ! C’est vrai que lorsqu’on nous disait : « Oh la la ! Vous cherchez à Sarcelles ! », on entendait bien mais nous, on cherchait à Sarcelles Village et nous avons trouvé, à côté de la gendarmerie, juste derrière le lac. Là-bas, c’est pavillonnaire et on y rencontre des gens qui habitent le coin depuis un certain temps. Á l’époque, beaucoup de familles juives de Sarcelles Lochères venaient acheter là-bas pour être tranquilles. Elles remplaçaient d’autres populations qui étaient parties.

Maintenant, il y a toujours des habitants qui sont là de père en fils mais également, beaucoup d’immigrés qui arrivent. Depuis 90, j’ai vu les anciens partir s’installer ailleurs et ce sont des Marocains ou des Algériens qui les ont remplacés. C’est quelque chose que j’apprécie car désormais, le village est plus diversifié culturellement et je trouve que c’est mieux. Avant, je restais un peu retirée chez moi. C’était bonjour, bonsoir, et ça s’arrêtait là…

Je vois également cette transplantation d’un très bon œil. En général, ceux qui quittent le Village sont des gens qui sont venus travailler dans la région parisienne et qui retournent dans leur famille, dans leur région d’origine. Alors, ils vendent et ceux qui achètent sont des habitants de Sarcelles. Celui qui a une promotion, qui a un peu d’argent, achète un pavillon à côté de chez nous !

Avant, dans notre rue, il n’y avait qu’un seul Maghrébin, Mohammed, qui à peu de choses près est arrivé en même temps que nous. Ensuite, un Tunisien s’est installé puis tout un réseau ! Désormais, sur les quarante pavillons de la rue, nous sommes quinze Français pour quinze personnes d’origine étrangère et ça se passe très très bien ! Il n’y a aucun problème ! Alors, est-ce parce que les gens vivent en pavillon qu’ils sont plus décontractés ? Peut-être ! En tous cas, n’importe quel môme que vous croisez sur le trottoir vous dit bonjour.

Vignes Blanches : un quartier d’adoption

Par contre, nous sommes obligés de venir faire du bénévolat aux Vignes Blanches parce qu’au Village, il n’y a rien. C’est comme un cocon… Les gens vivent dans la rue principale, entre eux et il n’y a rien…
- Il n’y a pas d’associations, pas de maison de quartier…
- Nous n’avons trouvé qu’ici, aux Vignes Blanches, pour faire quelque chose.
- Tous les deux, dans le cadre de Sarcelles Jeunes, nous essayons d’aider un peu les enfants à lire et à écrire, etc. Mais, moi personnellement, il y a des années que je fais du bénévolat dans des associations pour les jeunes !

Aujourd’hui, nous nous sentons un peu de ce quartier. Lorsque nous avons commencé à en fréquenter les gens, nous avons sympathisé avec eux ! On a connu Nadia, Anna, etc. ! Nous sommes bien ici ! Avec Tiburce, Emilie et les autres, on s’entend bien !
- Nous faisons aussi la Croix Rouge.
- Il n’y a qu’ici qu’on peut faire quelque chose car au Village, on a l’impression que les gens ne vivent que pour eux…
- Oui, mais je crois que c’est surtout parce que là-bas, il y a moins d’habitants. Les familles ont deux, trois, voire quatre enfants, et chacun peut rester chez lui. Á l’extérieur, dans la rue, les gamins sont polis et c’est vrai que ça fait plaisir. Par contre, quand on arrive aux Vignes Blanches, c’est autre chose et c’est pour cette raison que nous voyons la différence…

Éducation des enfants et transmission de la mémoire familiale

J’’ai toujours beaucoup parlé avec mes enfants et je continue avec mes petits-enfants. Ils me posent des questions et je leur raconte ma vie, mon parcours. J’espère avoir encore le temps de leur expliquer ! Parce qu’ils adorent l’Algérie mais à travers quoi ? Certains se revendiquent algériens mais à partir de quoi ? Ils sont nés français ! Alors, je ne veux accuser ni les parents ni les grands-parents. Seulement, en tant que grand-mère, je sais que j’ai élevé mes enfants comme des Français. Je leur ai dit : « Vous êtes nés ici ! Alors, faites ce que vous voulez… » et il est évident que chacun a suivi son chemin. Je ne leur ai imposé aucune obligation en termes de religion ou autre. Ce sont donc de petits Français qui ont grandi. Moi, je suis née en Algérie mais j’étais française et je suis allée à l’école. Ça, je leur explique.

Si j’ai des petits-enfants qui se disent algériens, c’est parce que l’une de mes filles a épousé un Algérien illettré, qui ne connaît que la religion. Il a donc parlé à ses enfants et on ne peut rien faire… Par contre, j’ai toujours dit à la deuxième, la dernière : « Fais ce que tu veux ! » et si à une certaine époque, elle faisait le Ramadan, elle l’avait décidé toute seule ! Mon discours est toujours resté le même : « Moi, je t’élève avec mes principes. » Pour autant, je ne sais pas si j’ai bien fait ou mal fait ! En tout cas, le résultat, c’est que j’en suis fière. Je ne voulais pas éduquer mes enfants comme en Algérie…J’ai toujours été en lutte…

Moi, je me suis remarié avec un Breton mais pour ma famille, c’est un étranger ! C’est interdit ! Ils m’ont quand même laissée tomber pendant une dizaine d’années à cause de ça ! Je suis française mais en tant que musulmane, il était hors de question pour ma famille que j’épouse un non musulman. C’est la raison pour laquelle, si ma fille avait voulu se marier avec un Breton ou un Vietnamien, je n’aurais rien dit ! Je ne voulais surtout pas reproduire la même bêtise, en lui faisant ce qu’on m’a fait à moi… Et avec mes petits-enfants, ce sera pareil !

Inculquer la religion aux enfants et aux petits-enfants n’est pas évident. Nous mêmes, on ne la connaît pas, quelle qu’elle soit ! Alors moi, je ne vais pas de ce côté-là…

Je suis de Brest mais je ne parle pas le breton.
Moi, je suis arabophone mais avec mon mari, nous nous connaissons depuis une trentaine d’années, et il m’a toujours fait comprendre comme ma fille que je ne devais pas parler l’arabe… « Maman, il ne faut pas parler l’arabe parce que Gérard parle français ! Je suis désolée… » Je ne pouvais donc pas faire chez moi ce dont j’avais envie…Mais, je parle à ma petite-fille en arabe. Je fais avec mes petits-enfants ce que je n’ai pas pu faire avec mes enfants…

Message aux jeunes

J’aimerais leur dire qu’il faut continuer à espérer que les choses s’arrangent. De toute façon, nous sommes tombés tellement bas que ça ne peut que s’améliorer !

Il faut qu’ils luttent ! Il faut qu’ils pensent que leurs parents n’ont pas forcément eu la chance d’aller à l’école. Alors, qu’ils étudient pour avoir des outils, pour pouvoir travailler comme la génération d’avant ! Ils ne doivent pas désespérer… S’ils ne trouvent pas aujourd’hui, ils trouveront demain… Mais, il ne faut pas baisser les bras ! C’est comme ça qu’on y arrive ! Mes enfants ne se sont jamais découragés et ils ont réussi ! Il leur a fallu du temps, beaucoup de temps, mais ils y sont parvenus quand même…

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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