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Liban : partir en 1976 au début de la guerre, le second exode arménien

Mr Baboudjian, né le 13 juin 1944 au Liban, dans la ville de Tripoli

mardi 2 juin 2009, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis né le 13 juin 1944 au Liban, dans la ville de Tripoli. Mon père était originaire d’Adana en Turquie, là où se trouve maintenant la base militaire américaine. Ils étaient nombreux dans sa famille, mais tous ont été massacrés par les Turcs en 1915… Lui, le plus jeune, est le seul à avoir survécu. Il a réussi à se sauver par je ne sais quel miracle et s’est retrouvé à la rue sans personne, ni père, ni mère, ni frère, ni sœur… Á l’époque, il n’avait que trois ans… Heureusement, une famille chaldéenne voisine l’a recueilli pendant quelques temps, avant de le confier à des missionnaires américains et néerlandais, qui ramassaient tous les enfants livrés à eux-mêmes dans la rue. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé à l’orphelinat.

Je ne sais pas combien de temps, il y est resté mais il a ensuite été emmené en train à Tarsus, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Adana, puis transporté par bateau au Liban. Là-bas, il s’est retrouvé à Antélias, une ville connue pour sa cathédrale arménienne. Mais elle n’existait pas encore à l’époque ! Une école a été construite pour accueillir les enfants et mon père l’a fréquentée jusqu’à l’âge de treize ans car à partir de là, vous étiez obligés de commencer à travailler pour gagner votre vie…Il n’a donc pas eu le temps d’apprendre grand-chose à l’école. Il ne savait même pas écrire en arménien…

Il a débuté comme cordonnier mais à l’âge de vingt et un ans, il a voulu changer de travail. Il s’est dit : « Il faut que je trouve quelque chose pour gagner plus d’argent. » Le problème, c’est qu’il ne savait rien faire ! Ni lire ni écrire ! Il ne connaissait même pas l’arabe… Il parlait turc et évidemment, lorsqu’un Libanais s’adressait à lui, il ne comprenait rien… Mais, avec le temps, petit à petit, il a commencé à apprendre… IL a rencontré ma mère, l’a épousée et en 1932, s’est engagé comme légionnaire dans l’armée française à Antioche, qui à l’époque se trouvait en Syrie. Puis en 1943, quand les Français se sont retirés du Liban, il a intégré l’armée libanaise, dans laquelle il est resté jusqu’à la fin de sa carrière. Il a pris sa retraite en 1951.

Nous ne pourrons jamais oublier ce que les Turcs ont fait subir à notre peuple, toutes ces tortures, tous ces massacres… C’est une douleur que nous ne pourrons jamais effacer ! On peut l’expliquer… On peut nous prendre en pitié, mais c’est toujours nous qui souffrons…

L’image de la France

Je maîtrise assez bien le français aujourd’hui parce que mon père était dans l’armée française. D’ailleurs, lorsque j’avais treize ans, mon père m’a donné un conseil. Il m’a dit : « Mon fils, si un jour tu quittes le Liban, ne va pas ailleurs qu’en France, car les Français sont des gens vraiment accueillants… » Á ce moment-là, je me préparais à terminer l’école. J’allais avoir mon CAP, comme on dit ici. J’étais obligé d’aller au travail parce que mon père ne gagnait pas suffisamment d’argent. J’ai donc commencé à travailler en 58. Mais, j’ai toujours gardé ce conseil dans ma tête et lorsque la guerre du Liban a commencé, j’ai suivi la recommandation de mon père. Je suis parti en France en 76…

De Tripoli à Beyrouth

Je suis le seul enfant de mes parents. Á Tripoli, dans mon quartier, j’ai grandi au milieu des Libanais, Chrétiens et Musulmans. J’ai vécu avec eux ! Nous avons toujours eu de bons sentiments les uns envers les autres. Avec mes amis, nous avons connu les mêmes joies… Au Liban, je me sentais chez moi ! Alors, peut-être que c’est lié au fait que je suis un peu instruit. Á l’école, j’ai appris pas mal de choses et tout le monde n’a pas eu cette chance-là… Je savais que nous avions un gros problème à résoudre, celui de la reconnaissance du génocide arménien, mais malgré tout, je me sentais à l’aise au Liban…

Á l’âge de treize quatorze ans, mon premier souci était d’apprendre un métier et ensuite, de gagner de l’argent. J’ai donc appris le métier de tailleur pendant trois ans et à seize, dix-sept ans, j’ai commencé à travailler comme apiéceur dans un grand atelier de confection. Je faisais des costumes. Seulement à l’époque, je n’étais plus à Tripoli. J’étais venu m’installer à Beyrouth avec mes parents. Je n’habitais pas Bourj-Hammoud, le quartier arménien, mais un autre quartier juste à côté.

Ensuite, j’ai bien sûr épousé une Arménienne. Je n’ai rien contre les autres femmes ! Mais, entre Arméniens, il est tout simplement plus facile de se comprendre, dans la joie comme dans la douleur… Les moments de bonheur, on les vit ensemble et lorsqu’on a des problèmes familiaux, on les résout nous-mêmes. On n’a pas besoin d’aller voir le voisin…De la même manière, mes enfants se sont donc mariés dans la communauté…

Départ du Liban pour la France, un long voyage périlleux

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Contrairement à ce que tout le monde dit, il n’y a jamais eu de guerre de religions au Liban. C’était plus compliqué que ça. Encore aujourd’hui, personne ne sait vraiment ce qui s’est passé. Et encore, moi, je suis parti au tout début. Je n’ai connu la guerre qu’un an. Elle a commencé en 75 et, je suis parti en 76. j’avais décidé de partir tout seul en France, en éclaireur, avant de faire venir ma famille. J’avais choisi ce pays sur le conseil de mon père. Je savais déjà parler un peu français appris à l’école. Je pouvais donc me débrouiller.

J’ai voyagé par le train, en passant par la Syrie, la Turquie, etc. Il n’y avait pas d’avion quand je suis venu ! L’aéroport de Beyrouth était désert ! Même les routes nationales étaient fermées au Liban. J’ai donc dû traverser les montagnes, avec une valise de vingt kilos dans la main, avant de prendre une voiture pour aller en Syrie, à Damas…

C’était un voyage difficile et dangereux ! C’est pour ça que je n’ai pas emmené ma femme et mes enfants… Dans ma vie, je n’ai jamais eu peur de rien, sauf en traversant ces montagnes… Avec tous ces bombardements, il n’y avait même pas un oiseau à voler ! En voyant les cadavres par terre, j’avais m’impression que mon cœur allait sortir de ma poitrine… Mais, je ne pouvais pas faire demi tour… Je n’avais pas le choix. Je devais continuer mon chemin…

Je n’ai pu respirer un peu qu’en arrivant à Zahle, dans la plaine de la Bekaa. J’ai ensuite rejoint Damas, puis Alep, avant de partir pour Istanbul. Là-bas, j’ai pris le train jusqu’à la gare du Nord. Le voyage a duré onze jours durant lesquels je n’ai dormi que quatre heures… Avec la peur et le souci qui m’habitaient, je n’avais pas sommeil…

Arrivée dans l’hexagone

En arrivant à Paris, je ne connaissais personne… Comme j’avais quand même un peu d’argent sur moi, je suis descendu dans un hôtel, où j’ai loué une chambre pour une semaine et j’ai tout de suite commencé à chercher du travail, dans les magasins, les boutiques de tailleurs. Le problème, c’est que je n’avais pas de carte de séjour et sans papiers, on ne voulait pas m’embaucher ! On m’a donc conseillé de m’adresser à la préfecture pour régulariser ma situation. Mais à la préfecture de Paris, on m’a dit : « Pour avoir des papiers, vous devez d’abord trouver du travail ! » C’était à n’y rien comprendre !

Heureusement dans la rue, j’ai rencontré par hasard deux jeunes qui parlaient libanais. En plus, ils étaient druzes, originaire du Chouf. Je les ai donc abordés directement en libanais :
« - Bonjour Messieurs !
-  Ah, bonjour ! Tu es libanais ?
-  Oui, je suis libanais.
-  Et de quelle religion ?
-  Je suis chrétien et arménien.
-  Oh, mais nous sommes des cousins ! »
Ils m’ont donc proposé d’aller boire un petit café.

Ils m’ont demandé :
« - Qu’est-ce que tu fais ici ?
-  Je suis arrivé il y a quatre jours et je cherche du travail.
-  Et c’est quoi ton métier ?
-  Je suis tailleur couturier.
-  Et bien écoute, on finit le café et après, on va aller chez un Arménien qui vient de Turquie. Il est installé ici depuis longtemps. »
Ils me l’ont donc présenté et il m’a dit : « Donne-moi ton passeport. La secrétaire va faire le nécessaire et après, tu iras à la préfecture… » Voilà comment j’ai trouvé du travail et obtenu des papiers. Il faut quand même avoir un peu de chance dans la vie !

Rapidement, j’ai fréquenté la Maison de la Culture Arménienne à Paris. J’y allais souvent pour deux raisons. D’abord, il y avait là-bas des journaux en arménien. Je pouvais donc lire ce qui se passait, etc. Ensuite, cela me permettait de rencontrer des gens. Il ne faut pas oublier que je ne connaissais personne ! Et dans ces conditions, il est quand même plus facile de se rapprocher d’un compatriote, de quelqu’un qui partage la même culture…

Je suis d’abord resté un an et demi en France, pour faire mes papiers, trouver du travail et un logement… avant de retourner au Liban. Un an et demi, ça ne paraît pas long comme ça mais quand on pense à sa famille, c’est une éternité ! Surtout lorsque l’on entend parler de bombardements, de victimes… On se demande forcément : « Est-ce qu’ils sont toujours vivants ? » Le téléphone ne fonctionnait pas ! Comment pouvais-je les contacter ?

Je ne pouvais pas rentrer au Liban quand je voulais ! Il n’y avait plus de transports aériens car l’aéroport de Beyrouth était fermé. J’ai donc été obligé d’attendre qu’une fenêtre s’ouvre pour revenir. Quand l’occasion s’est présentée, je suis retourné là-bas pendant huit jours, le temps de faire les passeports pour ma femme, mes enfants, mon père et ensuite allez hop ! j’ai fait le nécessaire auprès du consulat de France pour faire venir ma famille…

Á l’époque, j’avais la carte de travail verte et la carte de séjour rose. J’avais les deux. J’ai donc montré mes papiers, expliqué que je voulais ramener ma famille en France pour la sauver et je n’ai pas eu de problème… Au consulat, ils ont tout de suite tamponné les passeports. Á ce moment-là, ils laissaient facilement partir les Chrétiens. Je les ai tous emmenés directement en France. Ils sont donc arrivés en 1978.

Par contre, nous n’avions pas le statut de réfugiés politiques. Cela ne concernait pas les Libanais… Ce n’était accepté nulle part… Nous étions donc immigrés mais pas réfugiés. Nous quittions le Liban mais nous pouvions y retourner ! Tandis que lorsque l’on est réfugié, lorsque l’on demande le droit d’asile, c’est un aller sans retour. Rentrer dans son pays est interdit…

L’OFPRA n’acceptait pas de donner l’asile politique aux Libanais. Non seulement nous avions une nationalité, nous avions un pays mais en plus, la France ne voulait pas fragiliser à long terme l’équilibre entre Chrétiens et Musulmans au Liban.

Installation à Sarcelles

J’ai accueilli ma famille directement à Sarcelles. J’avais trouvé le logement et j’avais tout préparé : les matelas pour les enfants, la cuisine, etc. Il ne manquait qu’une chose : la télé ! J’ai choisi Sarcelles parce qu’il avait une église à Arnouville et une importante communauté arménienne…

J’ai obtenu le logement assez facilement. J’avais un copain qui vivait tout seul à Paris. Ses enfants étaient à l’internat. Quand il a entendu que je cherchais un appartement, il m’a dit : « Tiens, si tu veux, je te laisse le mien à Sarcelles. Il suffit que tu changes le bail et comme ça, quand ta famille arrive, tu viens directement ici… » J’ai donc fait le nécessaire, j’ai préparé tout ce qu’il fallait et nous sommes installés tous ensemble. Le logement était situé 2 avenue Marie Blanche, à Lochères, juste à l’angle de l’avenue Pierre Koenig.

La barrière de la langue a été la plus grosse difficulté rencontrée par ma femme en arrivant ici. Au début, elle restait toute la journée à la maison avec notre fille qui avait six mois. Pendant ce temps, les autres enfants allaient à l’école Jean Jaurès. J’avais fait le nécessaire pour les inscrire. Alors, ma femme se sentait seule ! Elle s’ennuyait ! Elle ne connaissait personne et ne pouvait pas sortir… Elle ne savait pas où aller, même pour acheter du pain, car elle ne parlait français… Il faut dire qu’au Liban, on quittait l’école à quatorze ans maximum ! On était obligé d’aller travailler pour aider sa famille, ses parents…

Chez nous, elle était habituée à sortir, à aller au marché mais ici, elle ne voyait personne de la journée. C’était donc très difficile pour elle, à tel point qu’elle espérait que l’on retournerait un jour au Liban… Heureusement, au bout d’un an, elle s’est habituée, elle a commencé à venir avec moi faire les courses, je lui ai expliqué et petit à petit, elle a appris le français. Elle n’a jamais pris de cours mais aujourd’hui, si elle n’est pas capable d’écrire, elle peut au moins parler, elle peut exprimer ce qu’elle veut…

Le chien ne peut pas comprendre l’arménien

J’ai rencontré mon ami Doudoukdjian complètement par hasard. Nous habitions la même avenue, lui au 4 et moi au 2. Un jour, je l’ai vu en train de promener son chien.

Il lui parlait en turc mais avec l’accent libanais. Je lui ai demandé :
« - Vous êtes arménien ?
-  Oui, je suis arménien. C’est mon chien qui est turc !!! »

C’est comme ça que l’on s’est connu… Et après, évidemment, nos épouses se sont rencontrées à leur tour…

Une vie communautaire centrée sur Arnouville

Au début, je ne savais qu’il y avait des Arméniens à Sarcelles. Par contre, je savais qu’il y en avait à Arnouville. Le dimanche, nous y allions à l’église mais on ne connaissait personne ! Même si c’étaient des Arméniens, avec qui parler ? Au Liban, le contact était beaucoup plus facile qu’ici… On partageait la même mentalité, la même culture ! Seulement là, on n’osait pas… C’est comme un Français qui va au Canada. Il sait qu’il y a d’autres Français là-bas ! Mais pour autant, il ne peut pas directement ouvrir son cœur pour leur parler…C’est comme ça…

Tous les contacts que nous avons eu avec d’autres Arméniens sont passés par Arnouville. Je ne savais pas qu’il y avait des associations à Sarcelles. Je ne l’ai appris que beaucoup plus tard…

Mes enfants sont allés à l’école dans le quartier, à Jean Jaurès, juste à côté. Avec leur classe, ils sont partis en voyage, comme aux sports d’hiver ! Mais l’été, je les envoyais dans les colonies de vacances arméniennes, organisées par l’association « la Croix Bleue des Arméniens ». J’ai connu leur existence par l’intermédiaire de la Maison de la Culture Arménienne à Paris.

C’était un choix qu’ils soient avec d’autres Arméniens car malgré tout le respect que l’on a à l’égard des autres langues, nous sommes très attachés à la nôtre parce que si on n’y prend pas garde, elle risque de disparaître… C’est pour cela que nous avons utilisé les moyens mis à disposition par la communauté. On peut s’intégrer dans n’importe quel pays, mais nous veillons toujours à préserver nos racines…

Aujourd’hui, je suis français. J’ai obtenu la nationalité en 1981. Ma femme et mes enfants ont été naturalisés automatiquement, en même temps que moi.

Message aux jeunes

Les jeunes Arméniens doivent avant tout respecter les autres communautés et respecter la loi du pays dans lequel ils vivent, mais sans jamais perdre leur identité… Un Arménien restera toujours un Arménien ! Pour autant, nous avons quitté le Liban il y a trente ans, à cause de la guerre, nous avons choisi la France et nous en sommes très heureux…

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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