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interné en Prusse orientale

Louis SUAREZ - 1939/1945 SEPT ANNEES VOLEES à ma JEUNESSE

les prisonniers de guerre français dans l’univers concentrationnaire nazi

vendredi 11 septembre 2009, par Frederic Praud

De la déclaration de guerre, à la mobilisation des troupes, de la défaite Française aux stalags de Prusse orientale en passant par les excès de l’armée rouge libératrice et exécutrice selon les cas, l’ouvrage de Louis Suarez vous permettra de mieux saisir comment près de deux millions d’hommes français ont vécu en tant que prisonniers, main d’oeuvre forcée, au coeur du système nazi... La société française de l’après guerre a gommé les parcours de ces prisonniers.... merci à Mr Suarez pour ce témoignage

Louis SUAREZ, 1939 - 1945

SEPT ANNEES VOLEES à ma JEUNESSE

avec les hordes de l’armée Rouge en Prusse - Orientale


AVANT - PROPOS

Inutile de chercher dans les pages qui suivent, une quelconque prétention de ma part, à avoir voulu écrire des textes d’histoire ; je n’en ai pas les capacités !

Simplement, j’y retrace cette période de ma vie, entre 1939 et 1945, que je considère " VOLEE à ma JEUNESSE " et durant laquelle, j’ai vécu au travers de différentes situations, le second " GRAND CONFLIT " de ce siècle, à savoir :

Mon incorporation au service militaire, après avoir opté pour la nationalité française obtenue par décret en 1938 !

La déclaration de guerre, les participations de mon Unité dans le conflit, la débâcle de nos armées et ma conviction de trahison au sein même de nos Unités ! ......

L’humiliation d’une captivité, avec ses conséquences, la description de cet "UNIVERS CONCENTRATIONNAIRE" d’un " CAMP NAZI " ( STALAG 1 B ), avec le comportement des hommes qui s’y trouvaient ! ..........

Mon long séjour passé au sein même du peuple allemand, y constatant : son courage, sa volonté, sa discipline à se soumettre aux ordres et aux sacrifices imposés ; son invincible confiance jusqu’au bout dans la victoire sans arrêt promise par ses chefs, pour en définitive, finir dans un total anéantissement avec l’entrée des troupes " d’AVANT-GARDE " de " l’ARMEE-ROUGE " en territoire allemand ( véritables " HORDES d’ATTILA " ), semant partout la dévastation, les viols et les tueries, tels les sinistres " CAVALIERS de l’APOCALYPSE " et en plus : véritables pillards et détrousseurs de cadavres, face auxquels, j’ai tremblé pour ma sécurité et même pour ma vie ! .......

Scènes, épisodes et événements d’horreurs, qui n’ont guère fait l’objet de réelles descriptions, ni nombreux détails par les commentateurs et narrateurs de ce conflit, contrairement, aux larges publications, livres et films faisant état des exactions et atrocités de toutes natures commises par le régime Nazi, ses troupes S. S. et sa police GESTAPO !

Il devait bien y avoir là, une raison majeure, à publier très largement les unes et à occulter soigneusement les autres, tout aussi abominables et barbares, mais ayant été perpétrées dans l’autre camp, sous couvert des " IMPERATIFS de la GUERRE " et donc, parfaitement « justifiables » sur un peuple vaincu ! ...

Très peu étalée également : la très importante aide matérielle apportée par l’Amérique à l’union - Soviétique dans le conflit ; il est probable, que sans un tel apport, l’armée - Rouge, ne serait pas arrivée à bout de l’armée allemande, qui dès les premiers mois et sans trop de difficultés, avait atteint les portes de MOSCOU et LENINGRAD ! ........

Un inépuisable réservoir d’hommes ( Chair à Canon ), armé par les Américains, non sans difficultés et avec l’appui des rigueurs de l’hiver russe, ont au bout du compte vaincu cette Armée allemande, qui trop confiante dans ses tactiques précédentes de " Blitzkrieg " ( sa guerre - Eclair ), ne s’était pas préparée pour une campagne d’hiver 1941-42, la clouant déjà sur place, loin de ses bases, la contraignant par la suite à des replis suivis de la retraite annonçant la « défaite »

Elle restera cependant pour l’histoire de ce conflit, la " Grande Armée " du Siècle, par le courage de ses hommes, la stratégie de ses généraux, la qualité et la quantité de son armement, ainsi que le nombre de ses victoires à travers l’Europe et l’Afrique du Nord ; tout cela, tel que relaté par : Philippe MASSON dans son ouvrage : "HISTOIRE de l’armée ALLEMANDE " ( éditions Perrin ) ! ....

A trop avoir voulu glorifier l’armée Rouge, l’union - Soviétique et son idéologie Communiste, il n’y a qu’à se situer à nos jours, pour constater :

La totale décrépitude de cette armée et avec elle, tout son armement, la dislocation de ce pays dans ses territoires, sans économie de marché, une industrie archaïque, une agriculture à l’abandon et une politique à la dérive, après 70 années de collectivisme par le communisme sous dictature d’un tyran et cherchant aujourd’hui à instaurer un gouvernement démocrate, sans la moindre structure de base ! ....

Voila pour la gloire de l’armée Rouge, de l’ex Union -Soviétique et de son Communisme étendu par Staline dans les pays de l’Est et une grande partie de l’Allemagne, après sa " mainmise " par occupation du territoire ! ....

A ma grande satisfaction, j’ai été témoin à la fois, de l’écroulement de cette idéologie communiste, du « Mur de Berlin » et de la réunification de l’Allemagne, même si celle-ci est restée amputée de ses territoires « Prusse-Orientale, cédés par encore un nouveau tracé de frontières à la Pologne ! ....

Tout comme après chaque conflit, spoliation, déplacement de populations, tracés de nouvelles frontières, ainsi se préparent les revanches depuis des siècles ! ....

Les pages qui suivent, sont la description des événements, situations et faits, vécus par moi au cours des « Sept Années citées », dont j’ai été le témoin ; dates et noms de lieux, ont été repris sur mes feuilles de route, succinctement notés au fur et à mesure et qui m’ont permis le moment venu, de tout remettre en mémoire ! ...

Je tiens à préciser : que les remarques faites sur les événements, les hommes ou les personnalités citées, ne relèvent que de mes convictions personnelles à les traiter ! ..

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Chapitre 1 CHOIX DE NATIONALITE

Huit octobre 1937, date anniversaire de mes vingt ans, j’étais mis devant le choix de nationalité ; né en Espagne, rentré en France dans les bras de ma Mère en mai 1919, devais-je garder la nationalité de ma naissance ? . Ou bien, opter pour le pays dans lequel j’avais grandi et suivi toute ma scolarité ? ..

Je ne connaissais rien de mon pays d’origine dans lequel se déroulait alors, une atroce guerre civile ; garder cette nationalité, avec toute ma vie ce titre " d’apatride « , étranger dans le pays d’accueil, sans aucun droit civique, en situation également irrégulière, vis à vis de l’Espagne pour insoumission à l’appel de ma classe, ne voulant pas me trouver dans une telle ambiguïté, sans hésitation, je demandais ma naturalisation à l’état français ; j’en recevais le Titre par Décret le 28 janvier 1938 ! ...

J’étais Français et à ce titre, soumis aux obligations militaires du moment ; en attendant, je prenais part au travail, dans l’entreprise que venait de créer mon Père,( une entreprise du Bâtiment ) à petite échelle, occupant pour l’heure, deux ouvriers ; mon Père, peu ou même pas instruit, ( il n’avait jamais été scolarisé dans son enfance ), ne pouvait compter que sur moi, pour les problèmes d’ordre comptable et administratifs ! ..

Appelé au Conseil de Révision et reconnu apte au service actif, je n’avais plus qu’à attendre l’ordre d’incorporation ; pendant ce temps, je me présentais à l’examen du Permis de conduire, dont j’obtenais le Titre au deuxième passage, en août 1938 ! ....

En novembre arriva mon Titre d’affectation et j’intégrais mon unité d’incorporation : Bataillon de Chasseurs Alpins ( 22me. B.C.A. ), en garnison à Nice ; jamais encore sorti du « cocon familial », c’était pour moi, le « bout du monde » ; fier de ma nouvelle nationalité, je servais dans l’armée française et de plus, dans une unité d’élite, affecté à la compagnie « Hors-Rang », section des transmissions, groupe « téléphonistes » ; affublé que j’étais, d’une difficulté d’élocution, suite à une grande frayeur à l’âge de cinq ans, je me voyais terrorisé à devoir assurer une communication verbale, avec un interlocuteur à l’autre bout du fil ; en fait, mes rôles ne consistèrent toujours, qu’à dérouler ou enrouler des bobines de câbles dans les installations en campagne ! ....

Ainsi, s’écoulait pour moi cette année 1939, qui déjà portait en elle de « Gros Nuages » visibles à l’horizon ; la guerre civile en Espagne était terminée à l’avantage de son instigateur, le « Général Franco », aidé en cela par « l’Italie Fasciste et l’Allemagne Nazie », avec à leur tête : « Mussolini » pour l’une et « Hitler » pour l’autre ; le premier avait déjà porté son expansion hégémonique par les conquêtes de l’Ethiopie, avec ses harangues de victoires, clamant aux autres nations : « Conquista per il populo Italiano » le second, poursuivant le même but, clamait aussi ses harangues pour l’expansion du « Lebensraum » à son peuple, à étendre vers l’est de l’Europe, venger la défaite de 1918 et son « Traité de Versailles ; il clamait pour cela, haut et fort : « Deutschland Über Alles » ( l’Allemagne au-dessus de tous ). !...

Ces deux alliés, poursuivant les mêmes buts, avaient profité du conflit espagnol, pour y tester leurs nouvelles armes et les nouvelles méthodes de combats, portant en même temps, aide militaire à leur « ami Franco », contre la coalition « Socialo-Communiste » y ayant engagé les « Brigades Internationales », dressées et soutenues par nos gouvernements socialistes et l’union Soviétique, avec à sa tête « Staline » ; deux idéologies s’étaient affrontées dans ce conflit, laissant un pays ruiné, entraînant exode de populations entières, fuyant à la fois la guerre et les vainqueurs ! ....

Hélas, pour l’Europe, tout cela n’était que le prélude de ce qui allait s’abattre sur elle, au cours des années à venir ! .....

En attendant, la France avait mis à sa tête un gouvernement « Socialo-Communiste » dit de « Front-Populaire », accordant aux travailleurs d’importants avantages sociaux, décrétés par les « Accords Matignon », tels que : semaine de 40 heures dans le temps de travail, importantes augmentations de salaires et pour tous les salariés, les « congés payés » ! ....

Dans l’immense vague d’euphorie déclenchée par de tels acquis sociaux, dans une insouciance contagieuse, nul n’entendait les harangues clamées outre-Rhin par un homme, préparant un peuple tout entier et une puissante armée, au prochain « cataclysme » qui allait s’abattre sur toute l’Europe et en premier lieu sur la France ! ....

L’Angleterre, alliées de la France, ne voyant pas plus loin que les pourtours de son littoral, ne pouvait elle aussi, qu’ignorer cette Allemagne entraînée par son « Führer », vers une action de revanche et de conquêtes ! ...

De l’autre coté de l’Europe, à l’est, « Staline » entamait son entreprise d’épuration, faisant assassiner même ses proches et cadres de l’armée, au seul motif : la hantise d’un renversement du régime et la perte de son pouvoir ; pour lui, tout prétendant possible, était à éliminer ; ainsi tombaient les têtes sur ordre du « tyran » régnant en maître absolu ! ...

Durant trois années, de 1936 à 1939, les Français somnolèrent béatement, jouissant de leurs acquis sociaux, sans nuls autres soucis ; pendant que l’Angleterre cultivait son flegme, enfermée dans son île et que l’Allemagne, non seulement préparait son armée, mais portait déjà ses revendications sur l’annexion des territoires des « Sudètes » en Tchécoslovaquie, « une partie de la Pologne, dont le couloir de Dantzig », la séparant de sa partie de territoire, au Nord-Est et constitué par la « Prusse-Orientale » ; par proclamation de « l’Anschluss », elle annexait « l’Autriche » ! ....

Contre tout cela, seulement de vagues protestations des gouvernements français et Britanniques, prouvant bien au maître du « Reich », qu’il n’y avait en France, que des « jouisseurs », soucieux de leurs acquis et en Angleterre, que des « flegmatiques » retranchés dans leur île ; les uns et les autres, se moquant bien de « Dantzig, des Sudètes » et tous autres territoires revendiqués par cet « Hitler » ! ....

D’ailleurs, que pouvait-on craindre ? .. Une rencontre très cordiale à « Munich », avait mis fin à l’appétit hégémonique de cette Allemagne, qui nous disait-on, elle non plus, ne voulait pas la guerre ; toute menace était écartée ; on avait « muselé Hitler », qui tremblait devant les menaces des « foudres » Françaises et Anglaises ; ce « Petit Caporal », ne pouvait en aucun cas troubler la quiétude des Français, pas plus que le flegme des Britanniques ! ....

Dans la confusion de tous ces remous et gesticulations des dirigeants gouvernementaux et autres diplomates, je m’intégrais dans la vie militaire ; exercices, défilés, prises d’armes étaient du quotidien, le tout orchestré par les sonneries du clairon, du réveil à l’extinction des feux, avec cependant, la satisfaction de m’adapter à tout cela, dans le magnifique cadre de Nice, sa Promenade des Anglais et sa Baie des Anges, dont je ne connaissais l’existence, que par mes livres scolaires de géographie !


Chapitre 2 DECLARATION de GUERRE

En permission dans ma famille, à l’occasion des fêtes de Pâques, je retrouvais l’ambiance de la vie civile ; fier de ma situation à servir la France dans une unité d’élite, je ne quittais pas l’uniforme ; pendant ces dix jours, on devait dans ma ville, voir le fils de l’Espagnol, militaire dans l’armée française ! ..

On parlait de cet « Hitler », de ses discours et de ses « harangues » belliqueuses et aussi, de ce « Duce italien », proférant aussi ses menaces avec de grands mouvements de menton et de grands airs de supériorité ; tout cela, vociférations quasi hystériques de l’un et prétentions démesurées de l’autre, n’étaient encore en mesure, de troubler la quiétude des Français ; à peine savait-on, où se trouvait « Dantzig et son couloir », tant convoité par ce « Maître du Reich » ! ....

Dans ce climat de confiance aveugle, le délai de ma permission terminé, je retournais à ma vie de caserne, comptant les jours à s’écouler pour la « Quille » ; avec le Printemps, dans la quiétude et le climat idéal de cette Côte d’Azur, les contraintes des obligations militaires, m’étaient d’autant facilitées et tout allait pour le mieux, en attendant le retour à la vie civile ; tout cela, sans préjuger des événements à venir ! ...

Dès les premiers jours de juillet, comme tous les ans à pareille époque, le bataillon au complet, colonel en tête quittait la ville de Nice, pour effectuer les manœuvres en haute montagne, justifiant ainsi, l’appellation de « Chasseurs-Alpins » ! ....

Le lieu de cantonnement durant cette période de trois mois, ( juillet - août et septembre ), était « Cabanes-Vieilles » au pied de la « Cime du Diable », altitude respectivement : 2000 et 2600 mètres !....

Premier jour de marche, avec arrêt d’étape : « Peira-Cava » ; deuxième journée de marche, par le col de « Turini », avec arrivée à destination en fin de journée ; cantonnement dans des bâtiments construits en dur et étagés sur différents terre-pleins ; première opération, rassemblement par compagnies, garde-à-vous et montée des couleurs en haut du mat ; répartition ensuite dans les locaux et les chambrées ; séjour prévu : trois mois, marches et incursions dans les parages, avec ascension à la « Cime du Diable », limite de frontière « Franco-Italienne » ; tous programmes normalement prévus, toujours sans préjuger avant la fin, de la précipitation des événements internationaux et avec eux, la sonnerie du « Tocsin », qui devait annoncer l’incendie dans toute l’Europe et autres parties du monde, durant cinq années !.....

Dans ce calme relatif, qui nous était encore consenti, je m’adaptais fort bien au paysage de ces montagnes, d’autant mieux que j’avais fait mes premiers pas et vécu mes premières années d’enfance au sein même des montagnes pyrénéennes ; ces nouveaux lieux, ne constituaient donc pour moi, aucun dépaysement ; leur faune et leur flore ne m’étaient pas inconnus et je gouttais à la joie de parcourir ces cimes et escalader les pitons, au sommet desquels, j’apercevais la touffe « d’Edelweiss » ; les sons du clairon et du cor, sonnant aux différents appels dans le cantonnement, se répercutant en échos de sommet en sommet, faisaient de ces lieux, un site encore plus grandiose ; exercices et corvées, ne présentaient pour moi, rien de très contraignant et je m’estimais presque en vacances !....

Aussi, passionné de haute montagne, je demandais mon intégration dans la section des « Eclaireurs-Skieurs », cantonnés en période d’hiver, à « Peira-Cava » et je gouttais déjà d’avance, au plaisir de dévaler les pentes enneigées, avec bivouacs les nuits, dans les refuges ; « C’était là aussi, rêver de châteaux en Espagne, sans compter sur les prochains événements, qui me réservaient, d’autres sortes de bivouacs !....

Dès la mi-Août, le bataillon au complet, reçut ordre de réintégration dans ses quartiers de Nice ; les menaces de guerre apparaissaient de plus en plus certaines ; politiques et diplomates français et Anglais, malgré leurs tentatives de conciliations auprès de Hitler, n’étaient arrivés à calmer le « Dictateur » dans ses exigences et encore moins, à l’intimider par leurs menaces ; ils continuaient cependant, à rassurer l’opinion dans leur pays, prétextant de l’invulnérabilité de nos frontières, par les moyens mis en œuvre et faisant valoir la puissance de nos armées, bien préparées contre un éventuel conflit !...

De son coté, le Maître du Reich et son allié italien, ne cessaient de clamer leurs revendications territoriales ; à cela, vint s’ajouter aussi « Staline », cosignataire du « Pacte Germano-Soviétique », assurant à l’Allemagne une importante aide économique et unissant du même coup, « deux Rapaces » avides à se partager dans l’immédiat, les territoires convoités tels que : la Pologne, la Biélorussie, la Bessarabie et même la Finlande !....

Dans un tel climat de tourmente et d’orage menaçant, de retour en caserne, je m’empressais à tout hasard, de déposer une demande de permission, que j’obtenais pour dix jours ; ainsi, de retour dans ma famille et dans ma ville, je ne constatais encore guère d’effervescence, pas plus que d’inquiétude dans mon entourage ; on croyait toujours et encore à la paix et l’on continuait pour cela, à faire confiance dans les négociations menées par nos politiques et nos diplomates ; toutes les menaces sur la Pologne, ne paraissaient guère préoccupantes et ne parvenaient pas à troubler la vie courante des Français, qui profitaient surtout des loisirs et des vacances décrétées par les « Congés-payés » trois ans auparavant ; aussi, toutes ces « gesticulations » déployées par notre « turbulent » voisin, avec ce caractère revanchard, pas plus que le bruit saccadé des bottes de son armée par delà le Rhin, ne pouvait venir troubler cette quiétude, pour ne pas dire cette « somnolence » ; à bien y regarder de près, tout cela contrastait cependant, avec la situation internationale du moment ; « mais, l’espoir l’emportait encore » !...

Mon Père, dans son entreprise et en mon absence, était secondé par mon frère, de trois ans plus jeune que moi et qui de son plein gré, avait décidé d’abandonner les études, pour entrer dans la vie professionnelle du bâtiment ; seule, notre sœur cadette, dernière des trois enfants était décidée à poursuivre des études, visant en cela, la carrière d’enseignante ; ainsi, toute ma famille était au mieux, malgré les menaces qui planaient à l’horizon ; je passais ce temps de liberté, à visiter les chantiers en cours, constatant leur bon déroulement, avec de gros travaux entrepris, dont notamment, la construction d’une importante usine de bonneterie !....

Arrivé au terme de ma permission, je quittais ma famille, laissant ma Mère en larmes, consciente qu’elle était tout de même de la situation critique du moment et cela, malgré la confiance marquée dans l’opinion ; il y avait pour elle, ces bruits de guerre et dans cette éventuelle menace, elle me savait aussi, « en première ligne », ce qui comme toutes les Mères en pareil cas, augmentait son angoisse à me voir repartir ; de retour en caserne, en cette dernière semaine d’août, j’y constatais une grande agitation dans les rangs !..

Non seulement, aucune nouvelle permission n’était plus accordée, mais on battait le rappel précipité de ceux qui encore n’avaient pas terminé la leur et avec eux, on sonnait le rappel des « réservistes » ; en toute hâte, nous fumes équipés dans notre section, d’un nouveau matériel de transmissions, notamment en postes de radio émetteurs-récepteurs ; pour tous aussi, nouvelle tenue de campagne : double sac à dos, masque à gaz dans son étui, gamelle en aluminium avec son couvercle servant de plat et bidon à boisson, également en aluminium ; changement aussi, de tenue, avec un uniforme de drap Kaki, remplaçant nos tenues habituelles de drap bleu ; longue capote de drap kaki, en échange de la traditionnelle pèlerine de drap bleu ciel ; pour tout dire, tout un nouvel ensemble particulièrement encombrant et pénible à porter ; « De telles nouvelles mesures prises en toute hâte, ne nous préparaient pas à des vacances, même pas à de simples manœuvres d’exercices !....

En tous lieux, étaient placardées les affiches appelant à la « mobilisation générale », tandis que les troupes allemandes, sans préavis ni déclaration de guerre, « bousculaient » la frontière polonaise, avec le prétexte d’avoir été agressées sur leur territoire !...

Nul n’étant dupe, d’un tel argument, la France et l’Angleterre, ne pouvaient rester sans réagir, « l’arme au pied » ; aussi, d’un commun accord, le « 3 septembre », elles déclaraient la guerre à l’agresseur allemand, pendant qu’arrivaient en masse, les « réservistes et les mobilisés » des classes appelées d’urgence, ainsi que ceux faisant partie des classes répondant à l’ordre de « mobilisation générale » ; on procéda ainsi, à la formation des différentes nouvelles unités !....

Je fus alors transféré au « 65me. B.C.A. » ( bataillon de réserve ) toujours dans la compagnie hors-rang et section des transmissions ; mise sous commandement d’un lieutenant ( officier venu de la réserve ) ; je devais soupçonner ce dernier, « d’intelligence avec l’ennemi », au moment de la « débâcle » et j’en donne les détails, dans les chapitres qui suivent !....

Cette nouvelle unité, nouvellement constituée, fut rattachée à la « 29me. Division », formée de troupes alpines, dite « Division de réserve » et affectée pour l’heure, à la défense de la frontière des Alpes, contre toute attaque éventuelle des troupes italiennes, alliées de l’Allemagne ; elle était placée sous commandement du « Général Girodias » !...

Notre nouvelle compagnie, fut dans cette situation d’attente, cantonnée à quelques kilomètres de Nice, dans le village de « Laghet », un lieu de pèlerinage à la vierge du même nom ; les journées là, étaient destinées à la formation et à l’adaptation aux nouveaux équipements reçus pour transmissions radio ; les instructions à cela, étaient données par notre nouveau lieutenant !....

« Ainsi, entre exercices et loisirs, s’écoulait cette saison automnale, toujours au pied des Alpes, dont théoriquement, nous avions la garde et que rien ni personne ne menaçait pour l’instant » !....

La Pologne était envahie par les troupes du Reich et ses villes écrasées sous les bombes de son armée de l’air ; son territoire était déjà partagé, avec une part à Staline, en compensation de son pacte d’alliance et d’aide économique ; à l’évidence même de cette situation et malgré la déclaration de guerre pour agression contre la Pologne, aucune riposte n’était envisagée du coté de la France, pas plus que du coté de l’Angleterre ; le « Duce » italien de son coté, ne manifestait aucun signe de velléité sur nos frontières alpines !....

Malgré un tel état de guerre, les Français, civils et militaires, étions à l’écoute des déclarations « rassurantes » de nos hommes politiques, en charge de la situation et déclarant en substance par des communiqués quotidiens : « rien n’est à craindre, nous vaincrons parce que, nous sommes les plus forts ; d’ailleurs, la route du fer est coupée pour l’Allemagne ; notre Ligne Maginot est inviolable ; notre puissante armée, placée sous haut commandement, équipée des armes modernes et parfaitement entraînée, veille sur nos frontières ; toute tentative de l’ennemi serait pour lui, vouée à un échec total » ! ...

Tout était donc, rassurant ; il n’y avait rien à craindre ; c’est ainsi, qu’ayant déclaré la guerre, nous attendions « l’Arme au pied », que l’ennemi veuille bien prendre l’initiative !....

« Pour ce faire, l’attente ne devait être pour nous, que de quelques mois » !....

Rien pour l’instant, n’était à signaler du coté de notre voisin italien ; aussi, cette frontière des Alpes, étant en permanence sous surveillance des troupes alpines de forteresse, l’Etat-major en haut lieu, décida de disposer de cette 29me. Division ; aussi, dès l’entrée de l’hiver, l’ensemble de l’unité, hommes et matériel de toutes armes la composant, furent embarqués en gare de « Cagnes sur Mer », dans plusieurs trains, avec destination comme il se devait : « Top Secret » ; seule certitude, nous quittions la Cote d’Azur, dans des wagons de marchandises, portant les inscriptions : « Chevaux 8, Hommes 40 » ; avec les portes grand-ouvertes, je pouvais bientôt voir défiler la vallée du Rhône, avec passage sans le moindre arrêt en gare de Lyon ; roulant ainsi, cap au Nord, notre destination ne pouvait être que les frontières Nord-Est du pays, avec sans aucun doute, attaque de l’Allemagne et objectif : « Berlin » !....

Ce fut en rase campagne, sans aucun nom de gare, que notre bataillon débarqua dans la nuit ; notre compagnie fut dirigée vers les lieux de cantonnement, locaux et granges d’exploitations agricoles, que nous découvrions « vinicoles » au petit matin ; nous étions en effet, au cœur même de la « Champagne-Pouilleuse » et entourés de vignobles ; étant désormais en situation des troupes en campagne, la toilette du matin était à faire aux pompes et puits du lieu ; à tour de rôle, participation aux corvées de café et de rata à prendre à la roulante du bataillon installée à quelques centaines de mètres !...

Déjà, s’annonçaient les premières rigueurs de cet hiver ; nous étions en guerre et il fallait bien s’adapter aussi bien, aux cantonnements de fortune, qu’aux rigueurs de la température hivernale qui ne faisait encore que débuter, pour s’intensifier au cours des semaines suivantes ; pour l’heure, je supportais assez bien cette nouvelle situation, dont je n’avais pas encore fait part à ma famille, inquiet que j’étais pour ma Mère ; il serait me disais-je, toujours temps d’augmenter ses soucis ; aussi, pour elle j’étais encore sur la Cote d’Azur, à l’abri de tout danger immédiat !...

Après quelques jours passés là, avant même de s’être adaptés aux habitants et avoir fait quelques connaissances parmi les filles du lieu, le bataillon reçut ordre de marche ; par étapes successives, nous primes position sur cette frontière de l’Est ; lieu de cantonnement pour notre bataillon : le village de « Morsbach », à proximité et en vue de « Forbach » ; nous relevions dans ce secteur, nos prédécesseurs, ( des troupes coloniales ), qui ne pouvaient supporter là, les rigueurs de la température en cet hiver déjà glacial !....

Ces dites troupes, avaient mis à profit la durée de leur séjour en ce lieu, ( depuis le mois de septembre ), pour mettre à sac et piller sans « vergogne », toutes les habitations de ce village, qui avait été au préalable, entièrement évacué de ses habitants, contraints de laisser la place à l’armée sur cette frontière stratégique et ne pouvant être soumis aux risques des éventuels combats dans ce secteur !....

Au constat, de tels actes de vandalisme, je ne pouvais qu’exprimer mon indignation, me posant les questions : comment des officiers en charge de ces troupes, avaient-ils pu tolérer de tels comportements par leurs hommes, amenés là, non pas pour piller, mais bien pour protéger et au besoin défendre les biens laissés sur place par ceux qui ne pouvaient les emporter, sur un ordre de départ certainement précipité ; « Je me fis là, une piètre idée de ces unités et surtout de leurs chefs responsables » !....

Paradoxalement, cette ville de Forbach, ville française, était nous avait-on dit occupée par des unités de l’armée allemande et qu’effectivement, nous pouvions observer tous les jours, à la jumelle ou à la binoculaire, dans l’exécution de leurs travaux, à première vue, ouvrages de fortifications et cela, en toute quiétude, bien chez eux et sous notre regard quotidien et de plus, sans aucune intention de notre part à les perturber dans leurs occupations !.....

Il était déjà difficile d’admettre sans trop se poser des questions, une situation aussi paradoxale ; nous avions déclaré la guerre à cette Allemagne et, c’était elle qui déjà avait pris pied en occupant une de nos villes frontalières et cela, sans la moindre intervention ni riposte de notre coté !....

Ignorant tout de la stratégie militaire et des intentions de nos Etats-majors, je ne me posais guère de questions, pas plus d’ailleurs que ne semblaient s’en poser nos supérieurs, qui apparemment, ne voyaient chez cet ennemi, aucune intention belliqueuse à l’égard de la France, au-delà de cette ville de Forbach !.......


Chapitre 3 L’ATTENTE DANS LA DRÔLE DE GUERRE

Les jours et les semaines s’écoulaient en ce premier Hiver, d’une intense rigueur, ce qui me valut de contracter une forte et douloureuse sinusite, doublée d’une bronchite ; en cela, notre médecin-major, vint à bout de la première, par administration de cachets en fumigations ; la seconde s’avérait beaucoup plus résistante, avec de fortes quintes de toux voilà, pour ce qui était de mon état !.. ;

Du coté des opérations, c’était le calme plat ; rien à signaler pouvait-on lire dans les communiqués, sinon, que les troupes avaient le moral ; en effet, que nous manquait-il ? ..

Les théatres-aux-armées, faisaient la joie dans les rangs ; notre chanteur en vogue Maurice Chevalier y poussait ses chansonnettes, à l’intention de cette Armée française, en garde de notre territoire et qui reprenait en choeur : « Tout va très bien Madame la Marquise » le « Pinard », n’était pas en reste et contribuait aussi, au maintien du bon moral de ce " Brave Troupier " pour lequel, les Commandants d’unités n’étaient pas avares de permissions à accorder ; que pouvions-nous, souhaiter de plus ? .....

Nul ne voyait dans ce « calme relatif », nos « idéologues communistes », qui mal à leur aise par le « Pacte Germano-Soviétique », incitaient sournoisement à la subversion, dénonçant cette guerre contre le « peuple laborieux », sapant le moral dans les rangs, sabotant la fabrication du matériel militaire dans les usines et même pour certains, membres dirigeants, optant pour la « désertion », abandon de poste devant l’ennemi, trouvant refuge et protection auprès de Staline à Moscou et cela, durant les cinq années du conflit, avec après cela, un retour triomphal, imposé par Staline lui-même !....

Telle était la situation de cette guerre, en ce début d’année 1940 !....

« Drôle ! ne pouvait être, que le qualificatif qui convenait » !....

De cet Immobilisme larvé, devant un Ennemi occupant déjà et sans en être inquiété, une partie de notre Territoire, ( la ville de Forbach ), l’état-major de notre Unité, décida d’y entreprendre une " Incursion " ; l’opération, fut confiée au " Groupe Corps-Franc « , sous commandement du Lieutenant " Agnely " et du S/ Lieutenant "Darnand " ; le commando constitué, avec à sa tête les deux officiers, se mit en route le 8 février au petit matin, avec pour mission, s’informer de la situation militaire ennemie dans la ville et si possible, capturer et ramener des prisonniers !...

L’opération était suivie depuis un poste d’observation installé pour la circonstance, tout en haut du clocher de l’église de Morsbach et dominant la plaine jusqu’aux faubourgs de la ville à atteindre ; tenu par notre lieutenant et moi-même, le poste était relié par ligne téléphonique aux batteries d’artillerie, que nous devions alerter dans le cas de nécessité à couvrir un éventuel repli précipité et difficile de notre groupe ; la progression de la patrouille, s’effectua sans encombres, jusqu’à disparaître de notre vue, aux limites de la ville ; alors, commença pour nous, l’attente dans une certaine anxiété !....

Après seulement quelques instants, nous parvinrent distinctement des signes « d’accrochage et d’engagements », avec tirs d’armes automatiques ; certainement mis en difficulté, la patrouille décidant du repli vers nos lignes, nous constations très vite, que toute intervention de notre artillerie présentait des risques pour nos hommes, tant les engagements qui se déroulaient devant nous, étaient pour ainsi dire au « corps à corps », à la grenade et au pistolet-mitrailleur !..

Seule fut possible l’intervention d’une des compagnies du bataillon appelée en renfort à couvrir le repli ; l’opération se solda par un échec, avec perte de 18 de nos hommes, dont le lieutenant Agnely, mortellement atteint et ramené dans nos lignes au péril de sa vie par son subordonné le sous-lieutenant Darnand, qui n’hésita pas à retourner sous le feu de l’ennemi, à la recherche de son supérieur et ami, le ramenant à dos d’homme ; hélas, il ne devait ramener qu’un « cadavre » !...

Cet acte héroïque, valut à son auteur d’être élevé au grade de « Capitaine » et décoré par le Général de la Division, quelques jours après, au cours d’une « Prise- d’Armes » en son honneur, sur la place de « Morhange » ; ainsi, le premier engagement contre l’ennemi dans cette guerre, revenait à notre unité ; il se solda par un échec et avec lui, on dénombrait aussi, les premières victimes !....

L’Hebdomadaire « Match », en publia alors, de longs articles, étalant sur toute sa couverture la photo du « nouveau Capitaine Darnand » héros du jour dans cette guerre ; ce même héros, qui cinq années plus tard devait être jugé : « Traître à la Patrie », condamné à mort et fusillé ; « dans les méandres de l’histoire, comment alors pouvait-on savoir » ? ..

« Tout, en cette fin d’hiver de l’an 1940, ne faisait que commencer, sans aucun moyen à préjuger de la fin, pas plus que du déroulement, ni du résultat final » !....

En attendant, par un courrier des miens, j’apprenais que mon frère, entré dans sa 19me. Année, avait contracté un engagement pour la durée de la guerre ; il avait été incorporé au 81me. Régiment d’artillerie de Campagne, constitué de troupes coloniales et en garnison pour le moment à Nîmes ; j’imaginais alors, l’inquiétude de ma Mère, avec ses deux fils dans les risques de la tourmente !....
Ma sœur, admise à des études secondaires, assurait pour le moment auprès de mon Père, la gestion dans les affaires courantes de l’entreprise ; je comprenais mal, la décision de mon frère, estimant qu’il aurait du attendre l’âge normal d’incorporation, qui ne serait intervenu, que l’année suivante ; « Comment cependant, lui reprocher d’avoir fait son choix suivant ses convictions ? .. Et comment préjuger alors, du déroulement de ce conflit » ? ..

Toujours dans le calme de cette « Drôle de Guerre », et sans autres faits marquants, que celui déjà cité, ne nous laissant hélas que le souvenir d’un échec ayant entraîné des victimes, notre unité au grand complet, se retirait de ces frontières de l’Est, laissant la place aux nouvelles unités de « relève » et nous étions fin mars ; embarquement par trains dans les gares voisines, notre bataillon prit son cantonnement dans le Jura, un village dans la région de « Montbéliard » ; avec le Printemps, fleurissait bientôt le Muguet dans les sous-bois de Hêtres et chacun, se retrouvait à vivre dans l’insouciance, rêvant sur l’avenir et goûtant le moment présent !...

« On pouvait même, aux questions posées sur la guerre, répondre sans les moindres risques : la guerre !.. Mais quelle Guerre » ?...

Installés dans nos nouveaux lieux de « Résidence », granges et hangars réquisitionnés pour les hommes de troupes dans le village, je tentais une demande de permission, afin de me rendre dans mes foyers ; elle me fut accordée à la date du 5 avril et pour dix jours ; « Comment pouvais-je m’imaginer, que cette première permission en temps de guerre, était aussi, la dernière, durant les cinq années à venir » ?...

De retour parmi les miens, je retrouvais ma Mère dans l’angoisse et l’anxiété que j’imaginais, malgré les informations diffusées et toujours rassurantes sur l’état et le moral de notre armée, déclarée toujours prête à intervenir dès la moindre alerte ou la moindre menace sur notre territoire ; « A la vérité, tout cela avait surtout, des allures de Grand Folklore », avec « Théâtres aux Armées », animés par les « Vedettes » du spectacle et de la chanson, chargées du « Divertissement » de ces Militaires en Campagne et veillant en permanence, sur la sécurité du pays ; en vérité, nous étions le plus souvent, traités en dérision par nos anciens, « Ceux de la Dernière », avec parfois même, cette question posée par eux : « Combien de Boches avez-vous vu » ?...

De tout cela, il fallait bien constater l’évidence : dans la population du pays, rien encore n’avait vraiment changé dans les comportements ; chacun s’accoutumait à cet état de mobilisation sans guerre ; aucune restriction n’était imposée ; dans les unités, les permissions étaient nombreuses et dans les différents cantonnements, on y chantait et on s’y amusait beaucoup ; le Printemps s’annonçait beau et cette « Guerre », à la longue, on n’y pensait plus trop ; la situation était devenue pour tous : « Un état de Fait » !....

Une telle béatitude, doublée de l’insouciance ou de l’incapacité de nos Etats-majors, nous occultaient les intenses préparatifs de ceux d’en face, qui dans les quelques semaines à venir, devaient nous infliger : le « Désastre et la Honte » !....
Au cours de cette permission, je n’eus pas l’occasion, de rencontrer mon frère ; il avait été nommé : « brigadier-chef » et il n’avait pu obtenir de permission ; ( je ne devais le revoir, que cinq années plus tard ) ; pour ma part, j’étais toujours 2me. Classe et je n’aspirais à aucun grade ; malgré mes convictions d’attachement à l’ordre et à la discipline, je n’avais aucun penchant pour la carrière Militaire ; je ne désirais, mon temps de service accompli, qu’à retourner à la vie civile ; « Ce à quoi pour l’instant, je ne pouvais non seulement décider, mais encore moins préjuger » !....

« Une cartomancienne consultée en juin 1938, à l’occasion de la fête foraine de mon quartier, m’avait prédit un long voyage ; il me restait à l’accomplir, alors même que je ne l’avais pas encore commencé » ; dans mon scepticisme pour ce genre de prédilections, je devais en déduire plus tard, qu’elle ne croyait pas si bien dire !....

Je passais ces quelques jours en famille, choyé par ma Mère, qui s’ingénia à soigner mes bronches, afin d’en finir avec les quintes de toux, dont je n’avais pu venir à bout ; elle tenait surtout, à ce que je reparte guéri ; je visitais aussi, les chantiers en cours, nouvellement entrepris par mon Père, qui en l’absence de ses deux fils, avait eu recours aux services d’un cabinet comptable, permettant ainsi à ma sœur, la poursuite de ses études, sans autres contraintes ! ....

Arrivé au terme de ma permission et au moment crucial du départ, je ne pouvais m’extraire des bras de ma Mère, qui en pleurs ne cessait de me prodiguer toutes ses recommandations, celles-là même, que prodiguent toutes les Mères en pareilles circonstances ; « Prends soin de toi, ne t’expose pas et surtout, ne nous laisse pas sans nouvelles » ; ce fut le cœur serré, que non sans difficultés, je me détachais de ses étreintes, pour m’engouffrer sans tourner la tête, dans le fond du car, qui devait me conduire à Toulouse !...

Je ne devais retrouver ces lieux et ma famille, que cinq longues années plus tard, après bien des épreuves, des attentes et aussi des angoisses, avec crainte pour ma vie, dans certaines circonstances !....

« Mais, à cet instant précis, comment pouvais-je le supposer ? .. Tout n’était qu’un début dans une grande incertitude, dont personne n’avait l’épilogue » !...

Mon titre de transport, mentionnait : destination Montbéliard et je pris le train, en gare de Toulouse ; la concentration pour tous les lieux de destination aux Armées, était la gare de Palaiseau, située sur la ceinture sud de Paris ; elle constituait la « plaque -tournante », vers toutes directions et elle était aussi, la « Grande Tour de Babel » de l’armée française, dans laquelle se côtoyaient toutes les régions de France et pour ne rien faciliter, nombre d’hommes des différents territoires d’Outre-mer, colonies et protectorats ! ....

Toute une « Cohue d’hommes », militaires en transit se retrouvait là, dans un indescriptible « Chahut » ou s’entremêlaient les différents et nombreux accents régionaux, avec pour certains, les jurons et pour d’autres les chants ; dans tous les cas et pour tous, c’était la recherche du renseignement indiquant dans ce « Labyrinthe directionnel », le train à prendre pour le lieu de destination mentionné sur le Titre de transport ; tout cela, dans la « vocifération » des haut-parleurs, dont rien n’était compréhensible ou déchiffrable ; pour nombre de ces hommes, tirés de leur « Brousse natale » ou du fin-fond de leur terroir, ne pouvant que peu, ou même pas lire les indications sur leur « Feuille de Route », le seul recours était le bureau de renseignements, le plus souvent débordé !.....

Dans ce grand « Capharnaüm Hétéroclite » s’il en fut, quelques officiers, sanglés dans leur uniforme neuf, taillé sur mesure, allaient de ci de là, indifférents à cette cohue, où se mêlaient ces hommes de toutes Armes, dans leurs différentes tenues ; le « Biffin », le « Chasseur », le « Tirailleur », « l’Artilleur », le « Cavalier », passé à l’arme blindée, « l’Aviateur », le « Marin » ; en fait, tout le « Panel » de cette armée française se trouvait là, sur ces quais de gare et tel que le chantait notre Maurice Chevalier : « tout cela faisait d’excellents Français » !....

« De ce tableau ( burlesque en la circonstance ), je devais hélas quelques semaines plus tard, faire la comparaison, avec une tout autre Armée, celle d’en face, que par notre « Orgueil de Supériorité », nous tenions pour « Négligeable » !....

Dans cette « Pagaille, gare de triage de l’armée française en Campagne », je trouvais enfin mon train à prendre, direction : « Vitry-le-François », où je devais procéder à un changement pour me rendre à « Montbéliard » et de là, par camion militaire, rejoindre le lieu de cantonnement de mon Unité ; à mon arrivée là, j’y croisais les partants en permission, leur titre de transport en poche !....

Je retrouvais mon cantonnement, où tout y était encore calme, le Printemps magnifique, le village accueillant et ses filles jolies ; personne là, ne parlait de la « Guerre » ; on dansait le soir sur la place, où le bal était animé par l’orchestre de la « Clique » du Bataillon ; les couples, entre deux danses, avec la complicité de la nuit, disparaissaient dans les sous-bois et dans les frondaisons ; le « Bistrot » du lieu, faisait bonne recette, ainsi que l’épicier et le boulanger, qui ne manquaient pas de clients ; en effet, nombreux étaient ces Militaires, à dédaigner les rations attribuées par l’intendance, préférant à cela, alimentation et pain frais à s’offrir dans les boutiques du lieu !.....

C’est ainsi, que l’on pouvait voir dans ce cantonnement, comme certainement dans tous les autres cantonnements de nos armées, « traîner » dans les coins, les boules de pain, les boites de conserves, (pâté Olida), les boites de fromage, (Vache qui rit), les tablettes à ( grosses billes de Chocolat Meunier ), le tout destiné au ravitaillement de l’armée, qui dans ce cantonnement, dédaigné par ses hommes trop « Repus », faisait le bonheur de certains habitants du village, moins nantis que tous ces hommes et ravis de profiter à bon compte d’un tel gâchis !....

Pour ma part, habitué depuis mon enfance à éviter toute sorte de gaspillage, surtout, en ce qui concernait la nourriture, estimant très correcte l’alimentation distribuée, ainsi que suffisante, non seulement, je m’en contentais, ( faute aussi d’ailleurs de moyens financiers ), mais j’étais écœuré, par de tels comportements, surtout en temps de guerre et réalisés dans la plus totale indifférence des autorités Militaires, ( officiers d’unités ) !.....

« A y regarder de près : Où se trouvait déjà, l’autorité Militaire » ? ...

Le gâchis se généralisait, la discipline faiblissait dans les rangs, l’autorité bafouée, était de plus en plus absente ; le patriotisme était renié dans cette armée et par ses hommes ; on se « foutait » pas mal de la Pologne et autant de Dantzig que de son couloir ; nul ne voulait de cette guerre et chacun nourrissait plutôt le désir de voir nos Politiques et nos Etats-majors, traiter la Paix avec cette Allemagne, qui en fait, à première vue, n’en voulait nullement à nos frontières, qu’elle savait parfaitement protégées et donc « inviolables »

Retourner chacun dans nos foyers, retrouver le calme et les avantages acquis, avec pour seul slogan : les couplets en vogue sinon de circonstance :

« Tout va très bien Madame la Marquise ! Tout va très bien » !....

« Tel était l’état d’esprit de l’armée française, en cette fin du mois d’avril 1940 » !.....


Chapitre 4 LA DEBACLE LA PUNITION ET LA HONTE

Dans cette insouciance générale et l’aveuglement de nos Chefs, Politiques et Militaires, en ce magnifique Printemps ou chacun baignait dans la somnolence favorisée par la quiétude des jours sans problèmes, arriva le mois de mai, annonçant déjà l’Orage sinon le Cyclone dévastateur ! ....

Des " Bruits de Bottes " retentissaient chez ce " Voisin " presque tombé dans l’oubli ; des informations laconiques et parfois contradictoires, que l’on voulait sans fondements, commençaient cependant à saper cet optimisme jusque-là resté intact : on annonçait des mouvements de Troupes Ennemies et même des attaques sur les frontières de la Hollande et du Luxembourg face à la Belgique ! ....

Pas de danger immédiat clamaient nos communiqués on battait cependant en toute hâte, le rappel de tous les Permissionnaires, à rejoindre leurs Unités respectives ! ..

PEUT-ETRE, ETIONS-NOUS VRAIMENT EN GUERRE ! ....

Sa Permission écourtée suite au rappel, je retrouvais notre Lieutenant ; dans l’effervescence et l’agitation qui commençait à se manifester dans nos cantonnements, à l’écoute de communiqués plutôt alarmants et contrastant avec la quiétude et l’indolence des semaines et des mois précédents, je trouvais notre Officier, particulièrement optimiste, m’assurant même, que cette Guerre touchait à sa fin ( alors même qu’elle n’avait pas encore commencé pour nous ) et que donc, je serai bientôt de retour dans mes foyers, ( alors que là encore, je n’avais pas terminé mon temps normal d’incorporation ) ; à cette réflexion, il ajouta, que l’Armée ne serait plus nécessaire dans le Pays ! ...

Comment dans ma naïveté à cette époque, ne pas donner cours aux déclarations d’un Officier ; certains détails cependant, auraient dû me mettre en éveil ; assez souvent reçu dans sa chambre oû nous parlions techniques du Bâtiment ; ( il était ingénieur dans le civil ), je remarquais un jour dans sa Cantine, un Fanion rouge à " Croix Gammée ", emblème du Nazisme ; comme je lui en demandais la provenance il me déclara l’avoir acquis en Allemagne, lors d’un séjour pour travaux dans ce pays ; rien dans mon ignorance à l’époque, ne m’interdisait de le croire et il le savait ; il disposait également et en permanence dans sa chambre, d’un Poste -Radio Emetteur-récepteur du modèle dont était dotée notre section ; là non plus pour moi, rien d’anormal !

Je devais hélas, récapituler quelques jours plus-tard tout cela dans ma tête et me rendre à l’évidence, que cette " Cinquième Colonne " infiltrée dans nos rangs, n’était pas un " Mythe " et que les traîtres au service de l’Ennemi étaient bien au sein même de notre Armée ! ......

Communistes déserteurs et saboteurs d’un coté, espions et militaires en intelligence avec l’Ennemi de l’autre, cette Armée était gangrenée de toutes parts et livrée pieds et poings liés à l’Ennemi ; contre cela, que pouvaient les slogans par voie d’affiches " Silence des Oreilles Ennemies vous Ecoutent " ; nul n’était besoin de Silence, tout était organisé, pour renseigner l’Ennemi sur cette Armée, sur son moral à la dérive, ainsi que pour saboter son matériel dans les Usines, déserter ses rangs et trouver refuge à Moscou !.

Pas de Guerre contre les " Camarades " telles étaient les harangues et les discours défaitistes tenus par les Communistes, arguant le fait d’alliance "germano-soviétique, qui devait protéger la France de la Guerre ! ....

UN RÊVE S’IL EN FUT, EPHEMERE COMME TOUS LES RÊVES ! .....

Ce 10 mai 1940, lendemain de l’offensive Allemande, sur la Hollande vers la Belgique, notre Division fut mise en état d’alerte, autrement dit, prête à tout Mouvement sur ordre ; ce qui ne tarda pas ; nos " Poilus de 14 « , avaient eu, dans la précipitation et l’urgence, leurs " Taxis de la Marne " ; évolution des temps, c’est avec les " Cars de la R. A. T. P. « , que fut transportée notre Division !...

Cinquante Hommes par véhicule et le Convoi, tel un "Cirque ambulant « , s’étira le long des routes, en plein jour, avec peu ou même pas de défense antiaérienne ; heureusement pour nous, l’aviation allemande devait avoir d’autres objectifs à attaquer sur les Lignes d’offensive ; cette "Caravane" de véhicules bariolés, aux couleurs voyantes, aurait dans le cas contraire, constitué une Cible, non seulement à attaquer, mais à anéantir, sans aucun risque pour l’attaquant ; preuve flagrante de l’incapacité de nos Etats-majors !....

De telles décisions, ne pouvaient se justifier, que par un état de " Panique " mettant les Etats-majors en situation de : " Totale Surprise " et donc à parer au plus pressé sans véritable calcul des risques ! ....

C’est heureusement, sans encombres, que la Division au complet débarqua dans le Département de la Marne ; allions-nous réitérer la fameuse Offensive de nos Pères, en ce même lieu et leur montrer, que nous les valions bien ! ...

Hélas, ils étaient eux, sous le commandement d’un " Joffre " ( Général Stratège ) et nous étions, sous commandement d’un " Gamelin " ( Général de Salon ) ! ...

Laissant là, la " Cohorte de nos Cars " appelés peut-être pour d’autres missions du même ordre, nous primes position dans un secteur boisé, où l’on découvrait encore, des vestiges de tranchées de la " Dernière " ; nous étions donc là, sur ce sol, où tant de Sang avait coulé, dans le Sacrifice de ceux qui luttèrent pour la Victoire !...

Je me posais alors, la question : Etions-nous prêts et décidés aux mêmes sacrifices ? ....

Pour la première fois, depuis notre cantonnement en manœuvres dans les Alpes, chacun de nous eut à dresser pour la nuit, sa tente individuelle, ce qui par la suite, n’arriva pas souvent, les fréquents déplacements et mouvements ayant lieu la nuit, afin de rester camouflés de jour dans les sous-bois ! ...

Constamment, nous parvenaient des ordres, souvent contradictoires, faisant apparaître un manque certain, de coordination dans les décisions ; cela ressemblait plutôt à une errance dans la nature, qu’à une réelle organisation pour un Plan de Bataille ! .

De tous ces Mouvements désordonnés, par nos Unités, il fallut se rendre à l’évidence, l’Ennemi en avait connaissance, à en juger par les Raids de leur Aviation, qui ne venait pas par hasard, larguer ses bombes sur nos secteurs, nous faisant prendre conscience de notre inexpérience dans les premières épreuves à subir la Guerre !...

Les premières Victimes à déplorer par ces Raids, nous apprirent très vite à éviter la Panique et l’affolement, mais plutôt à garder le calme et rester plaqués au sol, à attendre tout de même, la " Peur au Ventre « , l’éclatement des bombes, larguées d’assez haute altitude, par les Bombardiers " Dornier ", qui avaient certainement pour bût, de désorganiser nos mouvements ! ..

Aucun doute, nous étions bien dans la Guerre, avec les premiers " Baptêmes du Feu ", premières réactions de Panique et avec elles aussi, les premières Victimes ; tout cela, n’était qu’un début et nous n’avions encore eu à subir les Attaques des " Stukas " appliquant leurs nouvelles méthodes dans cette Guerre, opérant en " Piquées " sur les objectifs, dans le hurlement de leur sirène, semant déjà la Terreur, avant la Mort ! ...

Dans ce début de harcèlement et de nos mouvements à tâtons, sans bût bien précis, les informations qui nous parvenaient, quoique très Laconiques, s’avéraient Alarmantes ; toute Résistance sur le territoire belge, était déjà Anéantie devant les groupes d’Armées allemandes, avec en Fer de Lance, les Divisions de " Panzers " les nouvelles ( Divisions Blindées ), parfaitement reliées entre elles, par Radio et sous commandement de Généraux, parfaitement formés à la stratégie de la Guerre moderne, tels que : " Guderian, Rommel, Hoth, Reinhard et autres, de la même " Trempe " ; qui sûrs de leurs avantages, franchissaient la Meuse, s’engageaient dans les Forêts des Ardennes, déclarées par nos Stratèges, Infranchissables par des blindés et fonçaient déja sur la France, menaçant même d’encerclement nos groupes d’Armées, se repliant en toute hâte du territoire belge ! .....

Devant une aussi brutale situation, notre 29me.division, reçut Ordre de faire mouvement vers le Département de la Somme ; c’est là disait-on que devaient s’organiser tous les moyens de Défense, par concentration des Forces, sur lesquelles devait venir se briser, l’offensive Allemande, jugée par nos Etats-majors sans gros moyens à pouvoir poursuivre dans sa percée !...

POURQUOI, NE PAS Y CROIRE ? ....

Notre Bataillon fixa son lieu de cantonnement et de position dans le village de Liancourt-Fosse, au sud de la Somme, sur la R. N. 17, à mi-distance entre Péronne et Roye et à environ, 100 km. de Paris ; notre Section s’installa dans les locaux d’une exploitation agricole située à la limite sud du village, quasi évacué déjà par tous ses habitants ; le bétail, ( vaches pour la plupart ) et en grand nombre, abandonné sur place, errait dans les pâturages d’alentours ; ( spectacle déjà, de Débâcle ) !....

Arrivés là, dans des lieux désertés par les habitants, nous primes possession des locaux d’habitation, transformant les autres bâtiments, ( granges, écuries et étables ) en Enceinte Défensive, ouvrant même des " Meurtrières " dans les murs face au Nord, coté d’où pouvait surgir l’Ennemi, parant ainsi, à toute Attaque - Surprise ; aucun doute, cette Offensive Allemande, trop imprudemment engagée, allait être soumise là, à une Ecrasante Défaite, avant Refoulement par nos Forces, concentrées pour l’offensive ; nous avions la Victoire à portée de main ! ...

Telles étaient les déclarations optimistes de notre Grand Etat-major, au moment ou déjà, tout Craquait devant la Poussée irrésistible des Unités allemandes devancées et appuyées par leurs Groupes Blindés ! ...

Face à une telle situation, nous ne disposions pour toute résistance dans notre Section, que d’un Mousqueton par Homme avec chargeur de cinq cartouches et en tir au coup par coup ; l’ensemble du Bataillon, quatre Compagnies, disposaient chacune, de deux fusils-mitrailleurs, une Mitrailleuse lourde et l’Arme individuelle de chacun des Hommes, ( le nouveau Fusil " Mas " ) à chargeur de cinq cartouches, tir à répétition et sa baïonnette ; à cela, s’ajoutait pour le Bataillon, un Canon Anti-char de 25 m/m, arme, de réputation efficace contre le faible blindage des Chars allemands ( défaut largement compensé par leur rapidité, leur maniabilité, leur nombre, leur système de liaison entre unités, leur formation par groupes de Combat et la qualité des Généraux à la tête de leurs Unités, véritables Stratèges dans cette nouvelle Guerre ) ! ...

Contre cela, nous ne devions compter pour la défense de notre Secteur, que sur les autres Unités formant l’ensemble de la Division et principalement, sur les Unités d’artillerie, ( toutes cependant pièces légères de Montagne ) ; devant le potentiel d’en face, tout cela ne présentait que de très faibles moyens à opposer en Résistance et encore moins, en prétentions d’offensive ! ...

Dans les derniers jours du mois de mai, alors même que nous parvenaient sans arrêt les communiqués toujours Optimistes de nos dirigeants ( Politiques et Militaires ), cette route Nationale traversant le village, canalisait jour et nuit, sans arrêt, le flot continu des Réfugiés fuyant les régions du Nord devant la Guerre, avec leurs moyens de transport hétéroclites de toute sorte, le plus souvent, charrettes parfois tirées ou poussées à bras, le cheval ayant été réquisitionné, sinon tué sur la route lors d’une attaque aérienne, charretons, brouettes, voitures d’enfants, le tout chargé de matelas, ustensiles divers et autres objets de toute sorte, chargés et emportés à la hâte dans la fuite, dans tout cela, ( spectacle d’un autre âge ) suivaient à pied, harassés de fatigue et d’angoisse, Hommes, Femmes, Enfants de tous âges, Vieillards et Infirmes, foule de toute classe et de toute condition ; la Guerre et son Fléau dévastateur, en s’abattant, n’épargnaient là, personne parmi ces populations contraintes à l’exode ! ...

A cette lamentable Cohorte, s’en entremêlait une autre, celle des colonnes d’ambulances transportant vers les Hôpitaux de l’arrière, les blessés des Unités engagées dans les Combats et exigeant passage prioritaire dans un encombrement incontrôlé et incontrôlable ; s’ajoutait encore à tout cela, des Hommes hagards et désemparés ; ils étaient eux, des Militaires sans armes, sans commandement, sans Unité, fuyant en désordre plutôt qu’en repli, hébétés, semblant fuir une terreur et cherchant un Refuge !...

Là, passaient sous nos yeux, les premiers Débris de l’Armée française, Fuyards et Déserteurs devant cette Guerre, qu’ils ne voulaient pas faire ; peu leur importait l’Ennemi, ils refusaient le Combat, se jetant dans la Fuite qu’ils jugeaient Salvatrice ! ..

A un tel spectacle, colonnes de Fuyards, populations civiles et militaires, enchevêtrements de véhicules de toute sorte, s’ajoutait le harcèlement de l’aviation, mitraillant souvent en rase-motte et au hasard ou larguant leurs bombes dans le mugissement de leurs sirènes, semant la panique dans ces foules terrorisées ; après chacun de ces raids, apparaissait le même spectacle de désolation, blessés et morts dans les fossés longeant la route, véhicules détruits, brûlant même parfois, dans tous les cas irrécupérables et abandonnés sur place ; aucun soin ni secours possibles, partout des cris de douleur, de lamentations, des appels au secours, dans une foule désemparée parmi un enchevêtrement sorti d’un " Tableau Dantesque " et cherchant fuite, abri et sécurité vers le Sud ou un grand nombre hélas, ne devaient jamais arriver !

Il était clair à cette date, que la terrible Machine de Guerre allemande, forte de ses Divisions Blindées, de son Aviation, de ses moyens de transport, le tout en parfaite liaison, avec d’importants réseaux de communications permanentes, ( radios et téléphones de Campagne ) assurant une parfaite coordination entre les différentes Unités engagées sur le terrain, le tout, bien préparé à l’insu de nos services de renseignements et de nos dirigeants ; il fallait ajouter à cela, un bon commandement assuré par des Stratèges Militaires et admettre, que cette Enorme Structure, bien préparée pour la Guerre, était de toute évidence, en train de " Broyer cette Redoutable Armée française ", commandée par des Chefs encore " Englués " dans les théories du dernier Conflit et qui malgré cela, prétendaient toujours et encore, nous assurer de la Victoire ! ...

Fin de ce Printemps et bientôt l’été, sous un ciel radieux, d’où le soleil inondait le pays, la grande euphorie et l’insouciance régnant en tous lieux les mois et même les semaines précédentes, avaient subitement laissé la place à une immense " Panique, Désolation et Désespérance ", où personne, ne se retrouvait plus ; les communiqués nous parvenant des différents secteurs, malgré leur " Laconisme « , laissaient entendre partout, la forte Pénétration des Unités Ennemies, avouant même, l’encerclement du Secteur de Dunkerque, où se trouvait prise au " Piège " la majeure partie de l’Armée du Nord, soit plusieurs Divisions de toutes Armes repliées de Belgique, y compris, nombre d’unités anglaises, avec seule issue à sortir de la " Nasse « , la mer vers l’Angleterre, ce qui fut mis en œuvre, par l’opération dite " Dynamo « , embarquant des Hommes, sur tout ce qui était susceptible de flotter, en plus des navires mis à contribution et tout cela, sous le harcèlement, mitraillage et bombardement par l’aviation ennemie ; tout un Contingent d’hommes, se retrouva ainsi, sur les côtes anglaises, après avoir laissé sur place ou dans les flots, de nombreuses pertes, Morts, Blessés, Prisonniers, plus l’ensemble de tout un Matériel et Armement, impossible à embarquer dans une telle " Débâcle « ..

DEJA Là, L’ARMEE ALLEMANDE VENAIT D’INSCRIRE à SON ACTIF, UNE IMPORTANTE VICTOIRE, SUR LES ARMEES FRANCAISES ET ANGLAISES !.......

Par delà cette situation Alarmante, un Secteur cependant permettait encore, quelques espoirs ; sur l’embouchure de la Somme à Abbeville, nous apprenions, que de violents engagements soutenus par des Troupes alpines et Ecossaises, avec l’appuis de nos Unités Blindées, tenaient en échec la Poussées allemande, dans un Secteur de haute importance Stratégique ; peut-être, pouvait-on encore se ressaisir et redresser la Situation ! ...

EN AVIONS-NOUS LES MOYENS ET PAR-DESSUS TOUT, LA VOLONTE ? ....

En ces premiers jours du mois de juin, alors même que tout s’effondrait dans les différents Secteurs devant nous, notre Unité, n’avait encore eu le moindre contact avec l’Ennemi ; nous ne percevions jusque-là, que les signes des Combats proches, principalement, tirs d’artilleries et nous assistions impuissants, aux engagements Aériens qui se déroulaient au-dessus de nos têtes, où, là aussi, les nôtres, ( Français et Anglais ) étaient toujours victimes ; le constat d’infériorité était indéniable ; le plus souvent, à Un contre Cinq, l’engagement ne laissait aux nôtres, aucune chance ; aucun des appareils à la " Croix Noire " n’y était abattu ; ceux à " Cocardes " par contre, étaient très vite transformés en " Torches Fumantes « , s’abattant dans les environs, le plus souvent même appareil et pilote, ce dernier rarement vu descendre au bout de son parachute ! ....

On ne pouvait là aussi, que constater l’évidence ; notre Armée Aérienne, même appuyée par l’Armée Aérienne Anglaise, ne pouvaient à elles deux, affronter la " Luftwaffe " Allemande, totalement maîtresse du ciel dans ce début du Conflit ; c’était là aussi, pour nos armes, l’impuissance totale devant la " Débâcle " imposée !.....

Avec les dernières nouvelles reçues des Miens, j’étais informé que l’Unité de mon Frère se trouvait dans le Secteur d’Amiens ; je pouvais donc supposer sans trop de risques d’erreur, que ce Régiment 81me. d’artillerie, était ou avait été engagé dans les affrontements annoncés dans ce Secteur ; avait-il fait Repli, comme tant d’autres ou était-il enserré dans " l’étau ? » ....Une telle question, était pour moi, sans réponse ; les informations, souvent contradictoires qui nous parvenaient, n’avaient rien de très précis sur la situation exacte du Secteur ; une chose était certaine, l’avance Ennemie, avait déja par endroits, franchi la Somme se rapprochant irrémédiablement de nos positions ; il était donc quasi certain, que ce Secteur d’Amiens, était déjà sous le contrôle de l’Ennemi ; qu’en était-il donc, du Sort de mon Frère ? .....

Je devais apprendre plus tard, en Captivité, que cette Unité au complet, avait fait Retraiter " et dans son Repli, franchi la Loire, pour s’arrêter à Montauban ! ...

MESURE DE STRATEGIE OU IMPUISSANCE ET DESORGANISATION DEVANT L’ENNEMI ? ...ALLEZ DONC SAVOIR ! ... TOUT ALORS, ETAIT POSSIBLE ! ...

La Résistance, espoir éphémère dans le Secteur d’Abbeville, avait aussi Craqué ; nos Unités de Chars-Lourds, sans liaisons entre elles, mal engagées dans les affrontements peu maniables sur le terrain, furent décimées par les Tirs Tendus des pièces de 88 et 20 m/m, mises en action par les Allemands contre les épais blindages de nos engins ; erreur Tactique, mauvaise utilisation d’un Matériel mal adapté, grosses pertes en Hommes sacrifiés dans des affrontements inégaux, la résistance était enfoncée et par la brèche largement ouverte, l’Ennemi franchissait l’estuaire de la Somme, fonçant sur Rouen et la Normandie, avec pour objectif immédiat, la Péninsule du Cotentin et avec elle, tous les Ports de la Manche, face à l’Angleterre, avec le plus important d’entre eux : Cherbourg ! ....
Ces Divisions " Panzers " fonçaient dans tous les Secteurs, avec à leur Tête, Rommel vers la Normandie, Hoth au centre et Guderian, après franchissement de la Somme, obliquant vers l’est, avec pour objectif, le contournement par le revers de la " Ligne Maginot « ...
Cela étant, dans une telle situation de Défaite Irréversible, nos dirigeants Politiques et autres Militaires, continuaient sans arrêt dans leur Aveuglement, à nous Abreuver de déclarations et informations, toutes plus fantaisistes et irrationnelles les unes que les autres, osant même annoncer la Victoire prochaine, par un nouveau commandement à la Tête des Armées, dans la préparation d’une Offensive Générale sur tous les Fronts, qui devait Refouler l’Ennemi ; il était surtout clair, que tout cela, n’était plus que Démagogie et Illusion de nos Politiques et Militaires, totalement désemparés devant l’ampleur et la rapidité d’une telle " Débâcle « , sans précédent dans l’histoire de la France !

Reconnu enfin incapable, sinon peut-être même Responsable de la situation, le Général Gamelin, fut remplacé au Commandement Suprême, par l’Impétueux Général Weygand, rappelé en toute hâte de Syrie et qui allait nous disait-on, " Galvaniser " cette Armée en complète Déroute, fuyant vers le sud, sans armes ni barda ! ...

MEME, AVEC CE NOUVEAU COMMANDEMENT à LA TËTE DES ARMEES OU DE CE QU’IL EN RESTAIT, CES PREMIERS JOURS DE JUIN 1940, DEVAIENT POUR LONGTEMPS, DECIDER DU TRISTE SORT DE LA FRANCE ! ....

Afin de mieux comprendre, il faut pour cela, revenir en arrière et s’attarder sur ces trois dernières Années, durant lesquelles, notre Pays s’était endormi, les Français n’avaient pour préoccupations, que le plaisir à profiter des acquis Sociaux, obtenus en 1936 : Facilités, Loisirs, Vacances occupaient leur esprit ; l’antimilitarisme était de règle, Civisme, Patriotisme étaient relégués aux oubliettes de l’histoire, ne se retrouvant plus que dans l’Esprit de nos Pères, qui eux en avaient payé par leurs Sacrifices et leur Sang versé pour la Victoire enfin, de celle que l’on croyait devoir être, " La Der des Ders " ; voila, pour le Passé, pour se remettre au Présent, entre en Jeux, le " Pacte Germano-Soviétique ", conclu dès le début des Hostilités, qui incita nos "Communistes français " à s’opposer au Conflit, contre leur Pays de Prédilection, l’Union-Soviétique Alliées de l’Allemagne ; ils mirent pour cela, en œuvre les Comités de Propagande, pratiquant les Sabotages du Matériel d’armement dans les usines et les actes de Désertions, avec fuite vers Moscou ; à cela, vint s’ajouter l’attente dans l’immobilisme de l’Armée, durant toute cette période, de septembre 1939 en mai 1940 ; la Propagande larvée s’intensifiait, l’indolence et le Rêve faisaient le reste, pendant que, Insidieusement, les Eléments Subversifs, introduits par l’Ennemi, s’infiltraient dans les rangs, renseignant ce dernier, sur les Dispositifs, la Situation de nos Troupes et leurs différents Mouvements ! ....

Pendant tout ce temps et les Années d’avant, de l’autre coté, un Homme vociférant des Harangues dans des Discours Hystériques, galvanisait un Peuple dans la Discipline et le Travail préparant en même temps, une Armée, formée dans l’esprit de Revanche, à Venger la Défaite précédente et à secouer le Carcan imposé par le Traité de Versailles et à laquelle, il ne fallut que Cinq Semaines, pour Anéantir nôtre " Invincible Armée « , Défiler en Vainqueur devant notre " Arc de Triomphe " et tenir sous sa "Botte », la France, pendant Cinq années ; durant toutes ces Années de préparation outre Rhin, la France " Elevait des Veaux, nourris à la Mamelle des Gouvernements socialos-communistes, dits de front-populaire, " ; comment pouvait-elle compter sur des " Lions " pour faire la Guerre ? ....

Tant de gâchis, était donc a payer sous la loi du vainqueur ! .....

Dès le trois juin 1940, notre Secteur était sous atteinte de l’artillerie allemande ; la Somme ne faisait plus obstacle ; devant nous passaient sans arrêt, des Troupes Désemparées, ne se contentant plus de Reculer, mais bien de " Fuir " ; ce n’était même plus, une " Retraite « , mais bien une " Débandade « , avec la " Peur au Ventre " devant un Ennemi " Invincible ", que rien ne pouvait plus arrêter ! ....

A pied, en camions, à vélos, tous ces Hommes, hier soldats de l’Armée française, ayant " Jeté leurs Armes et leur Barda « , tels ceux de " V. Hugo " dans son " Waterloo « , n’étaient plus que " Fuyards « , étonnés au passage, dans leur fuite éperdue, de nous voir encore là, nous incitant à les suivre, avec ce cri de " terreur " : " Les BÔCHES Arrivent " ; dans l’esprit de ces Hommes, une seule idée les poussait en avant, la fuite au plus loin vers le Sud, seul refuge pour eux devant la guerre ; obéissance au commandement, patriotisme, discipline et sacrifice, tout cela, avait disparu, en supposant même, que cela ait pu exister au sein de cette Armée gangrenée de tout cotés à la fois, par une incompétence de ses Chefs, par une politique de dénigrement et plus encore, par une insouciance générale et un aveuglement total sur les dangers en préparation et cependant prévisibles ! ....

Dans une telle situation, sans intention ni ordre de repli et encore moins de fuite, notre Bataillon, sous commandement d’un Colonel de Réserve, se trouva isolé du P. C. de la Division ; les réseaux de lignes téléphoniques installés dès notre prise de position dans le Secteur, se trouvèrent en partie détruits par les tirs d’artillerie ; les communications radio, étaient suspendues, par risques de repérages ; même le clocher de l’église dans le village, considéré poste possible d’observation visuelle, fut pris pour cible et en partie décapité par quelques tirs d’artillerie ; notre Unité, ne pouvant plus ni transmettre ni recevoir, il était indispensable de tenter la remise en état des liaisons téléphoniques et pour cela, réparer ou même, tirer de nouvelles lignes reliant les différentes Unités au P. C. du Général commandant la Division ; tout cela, représentait quelques kilomètres de câbles à tirer, le plus souvent en terrain découvert, à travers cette plaine, qui se trouvait déjà sous le feu de l’Ennemi ! ....

Ayant réuni pour cela, les Hommes de sa Section, notre Lieutenant fit appel à Cinq Volontaires, avant de se voir contraint, aux désignations d’office ; sans la moindre hésitation au sein de la Section, Cinq des Hommes demandés, se portèrent volontaires pour l’opération et j’en fis partie ; équipés le plus léger possible, seulement le mousqueton en bandoulière, mais chargés surtout, de bobines de câbles, nous partîmes le 5 juin au petit matin, afin de relier en premier lieu, les positions d’artillerie, dont nous avions les emplacements précis dans le secteur ; les tirs ennemis, en ce début de matinée, étaient assez sporadiques ; dans cette accalmie relative, notre mission semblait se dérouler sans trop de difficultés ; après une demi-journée, rampant dans les terrains, camouflés dans les hautes herbes des prairies et parmi les blés déjà en épis, tirant des câbles au travers des haies et des clôtures, nous avions vers Midi, relié les différentes positions des Unités d’artillerie ; nous fîmes, dans l’une d’elles, une courte halte, afin de nous restaurer, avant de repartir dans les mêmes conditions, en direction du P. C. de la Division, avec un tracé bien précis de la direction à prendre et à suivre ! ...

Dès notre départ, pour la deuxième phase de notre mission, contrairement aux conditions favorables de la matinée, nous ne tardions pas à être repérés par l’un des petits avions allemands de reconnaissance, " Fieselerstorch " ( avion cigogne ) que nous surnommions dans nos rangs, " le Mouchard « , un monoplace pouvant atterrir et décoller sur de petits terrains ; évoluant à basse altitude, peu vulnérable aux tirs de notre D. C. A., en liaison avec les positions de l’artillerie, nous fûmes bientôt la cible de tirs nourris par des projectiles à fragmentation, qui explosant au-dessus de nous, nous clouaient au sol, nous interdisant toute progression dans un terrain découvert en rase campagne ; coûte que coûte, nous devions trouver un abri, nous mettant hors de vue du pilote ! ...

Seule en ce lieu, une allée de gros tilleuls, à quelques centaines de mètres, donnant accès à une grosse demeure, pouvait nous le permettre ; procédant par bonds successifs sous la mitraille, deux des nôtres furent atteints, dont l’un à première vue assez grièvement, touché au thorax et à la tête ; rampant le long d’une haie basse, traînant notre camarade blessé, toujours survolés par le guetteur, nous arrivâmes enfin sous les épais feuillages des arbres, nous mettant hors de sa vue ! .....

Après encore quelques minutes de survol, on constatait enfin, l’éloignement de l’avion et la fin des tirs, qu’il ne pouvait diriger ; profitant du lieu et du répit, notre première urgence, fût le secours aux blessés ; pour l’un des deux, légèrement touché, plaie ouverte à un bras, il fût possible de lui prodiguer les premiers soins, avec nos trousses de campagne ; malheureusement pour l’autre, très gravement atteint, les soins à appliquer sur place, ne purent rien pour lui, et il décédait là, des suites de ses profondes blessures ; il ne nous restait, qu’à alerter le poste de secours de l’artillerie que nous venions de relier, lui signalant, un mort et un blessé, ainsi que l’emplacement exact, où nous ne pouvions que les laisser ! ....

N’ayant pas terminé notre Mission, dans un calme relatif, qui ne pouvait être que de courte durée, après concertation, nous reprîmes à trois, la direction du P. C., recherchant comme le matin, le plus de camouflage possible, dans les hautes herbes des prés et dans la hauteur des blés, ce qui vu du ciel, par un observateur aérien était parfaitement détectable et ne présentait donc, aucune efficacité ; heureusement pour nous, l’observateur semblait nous avoir oubliés, de telle sorte que trois heures après notre tentative, toutes les communications étaient rétablies ! .... MAIS, POUR COMBIEN DE TEMPS ? ....

Ce fût en voiture, que nous retournâmes par routes et chemins, depuis le P. C. à notre lieu de cantonnement ; j’appris là, par notre Lieutenant, que nos deux camarades, l’un blessé, l’autre mort, avaient bien été recueillis par les infirmiers du poste de secours que nous avions alerté ; notre officier, nous présenta tous trois, au Colonel à qui, il fit son rapport sur la mission, précisant bien, l’acte de volontariat de chacun de nous, les risques pris sous la mitraille, ayant eu pour conséquence, dans le groupe, à y déplorer, un blessé et un tué ; après félicitations par l’Officier Supérieur, ce dernier donna ordre à son subordonné, de ne plus exposer la vie de ses Hommes ; sans aucun doute, il ne se faisait plus d’illusion sur la situation et son déroulement ; la précipitation des événements le confirma, en cette journée du 6 juin ! ...

Cet acte de volontariat, me valut Citation à l’ordre du Régiment et Décoration de la " Croix de Guerre avec Etoile " ; un acte et une mission, qui en la circonstance, n’avaient servi à rien, mais dans laquelle, on avait sacrifié, un Homme de plus, dans un combat en tous points inégal et déjà perdu ce jour même ; rassurons-nous, son nom, sera comme tous les autres, inscrit sur le Monument dressé en Mémoire, dans la place de son village, portant l’épitaphe " Morts pour la France " devant lequel, une fois l’An, comme depuis les Commémorations de la " Dernière « , aura lieu, un " Semblant de Recueillement « , à la mémoire de ceux qui y sont inscrits ; la " Clique Municipale " y donnera une " Marseillaise ", le Maire du lieu, déposera une Gerbe entourée du ruban tricolore et prononcera son discours ; les assistants, en majorité " Anciens Combattants " des deux conflits, observeront " Une Minute de Silence « , drapeaux Inclinés, pendant que retentira, " la Sonnerie aux Morts " ; la cérémonie terminée, ( une heure au maximum ), tout ce monde, se réunira au Bistrot du coin le plus proche, où chacun, y remémorera ses exploits, heureux d’en être réchappé et conscient pour un jour, d’avoir fait son devoir de mémoire, une fois l’An ! .....

Décoré à titre Posthume, à lui aussi, Tombé dans cette plaine de la Somme, en Mission Volontaire ce 5 juin 1940, c’est tout ce à quoi il aura droit ; une commémoration du Souvenir, un jour par An, avec cette question « : POUR QUEL EXPLOIT ? » ......

Avec le Général Weygand nommé au Haut Commandement des Armées, fût proclamé, un " Nouvel-Ordre du Jour " et transmis à toutes les Unités ou ce qu’il en restait compte tenu, que déjà, nombre d’entre elles, n’existaient plus, les unes " Neutralisées " dans leurs Secteurs tombés aux mains des Allemands, les autres, " Fuyant plutôt que Courant " vers la Loire, dans l’espoir de la franchir, avant que ne " Sautent les Ponts « ...

Malgré cela, le " Slogan " était diffusé, avec une conviction et un optimisme déconcertant, à savoir :
Nous tiendrons et c’est parce que nous tiendrons, que nous vaincrons ! ......

A une telle " Aberration " on ne pouvait que se poser la question : nous devions Tenir, avec qui et avec quoi ? ... Notre Unité, était dans ce secteur, le seul et dernier " Rempart " devant la Capitale et nous avions déjà vu passer quantités d’hommes en débandade, sans armes ni commandement ; tout devant nous, avait déjà " Craqué « , devant la poussée des " Panzerdivision " déployées en " Eventail « , d’ouest en est, avec au centre, l’objectif : " PARIS « ......


Chapitre 5 ON DEPOSE LES ARMES SANS GLOIRE

Le six juin, dès la fin de la matinée, les blindés allemands entreprirent leurs mouvements d’encerclement du village et de nos positions ; certains d’entre eux, firent même mouvement vers le centre du village, par la route traversant l’agglomération qui après quelques centaines de mètres, tournait en angle droit entre les maisons, pour passer un peu plus loin, sous les fenêtres de l’habitation que nous occupions ; c’est à cette sortie de courbe, que l’un des sous-officiers de la compagnie ( un sergent-chef ), faisant partie du groupe motorisé, jugeant le lieu propice à une riposte, prit à lui seul, l’initiative de mettre en batterie l’unique canon anti-char de 25 m/m, dont disposait le bataillon ! ....

Ainsi installé en attendre, à quelques dizaines de mètres, le premier char débouchant de la courbe, fut immobilisé sur place par un seul impact ; un deuxième tir parfaitement ajusté, fit exploser la tourelle ; nous en étions les spectateurs depuis nos fenêtres ; malheureusement, l’engin n’était pas seul et le suivant, jugeant du risque, apparut de biais entre le char immobilisé et l’angle de la maison ; ainsi présenté, il ne reçut que des éraflures sans graves dommages pour son action ; les deux tirs à son encontre, avaient ricochets sur ses flancs ; il eut là, tout loisir pour prendre dans son collimateur de visée, la pièce anti-char et la mettre hors de combat, avec deux impacts presque tirés à bout portant, tuant du même coup, l’homme qui la servait et qui volontairement, s’était sacrifié dans un affrontement inégal, mais inspiré par un sentiment patriotique, où seul commandait le devoir et le courage devant l’ennemi ! .....

De telles inspirations de sacrifices, l’armée française en était dépourvue en cet été de 1940 ! ......

Dès cet instant et sans rencontrer de résistance, rapidement, quelques blindés investirent le village, couvrant de par leurs positions aux points stratégiques, les troupes d’infanterie, qui y entreprirent leur déploiement ; une tentative de résistance, fit encore deux autres victimes parmi nos hommes, sortis sur la route armés d’un fusil-mitrailleur ; ils furent fauchés par les tirs d’une mitrailleuse déjà en position ; toute sortie, s’avérait impossible et inutile ; nous étions, non seulement investis, mais totalement encerclés ; toute résistance était dès lors, vouée à l’échec ! ...

Nos officiers, colonel en tête, donnèrent l’ordre de déposer les armes ; il était 15 heures ce 6 juin 1940 ! ..

Jusqu’à ce jour " fatidique « , je n’avais encore jamais vu la physionomie d’un allemand, ni entendu prononcer sa langue ; aussi, me posais-je la question : comment devait s’établir le contact avec cet ennemi victorieux et comment surtout pouvait s’établir le dialogue entre des hommes, ne parlant pas la même langue ? ....

Par certains récits de nos anciens, témoins de la " dernière « , commentant des situations similaires, auxquelles alors, je ne pouvais m’imaginer d’y être un jour confronté, j’avais retenu, qu’en pareil cas, on devait, " jetant les armes " : lever les bras en criant aussitôt : " Kamarade " avec la forte prononciation du " K " pour les Allemands ! ....

A mon grand étonnement, il n’en fut pas ainsi ! ...

Un groupe parmi nous, dont je fis partie, prit l’initiative de tenter une sortie par les arrières des locaux, débouchant dans les prés et dans un verger, qui nous semblait encore hors de toute occupation immédiate et pouvant de ce fait, nous permettre un dégagement et peut-être, même une retraite Salvatrice ; malheureusement, cela s’avéra être une illusion, sinon même une méprise de la situation ; en effet, nous n’avions parcouru qu’une dizaine de mètres seulement, pour nous apercevoir, que toute idée de retraite, nous était interdite ; nous étions cernés de toutes parts et nous entendîmes alors en excellant français : " HALTE ! ... DEPOSEZ VOS ARMES ! ....

Toute résistance était inutile, sans risque pour nos vies et pour une cause déjà perdue ; obtempérant à l’ordre donné, je vis alors avancer vers nous, manches de chemise retroussées sous un soleil de plomb, des hommes de mon âge, nous déclarant aussitôt, toujours en excellant français :" LA GUERRE EST TERMINEE POUR VOUS « ..

J’eus là, à cet instant même, l’impression que seul un certain respect de la dignité en la circonstance, m’interdisait de leur serrer la main ; je ne savais rien de l’Allemand, de son type, pas plus que de sa langue, mais lui, cet ennemi que je devais combattre et au besoin " éliminer "me parlait en français, avec une certaine dignité et presque en " ami " !...

Je découvrais alors de près, toute la différence entre notre armée vaincue et celle du vainqueur ; pour elle, tenue vestimentaire légère adaptée à la température caniculaire de cet été et contrastant avec nos tenues de laine lourdes à supporter par la chaleur du moment, avec en plus, l’encombrement d’un lourd " barda " en campagne, imposé par le règlement militaire ; ceux que nous avions en face et que nous découvrions, étaient totalement soulagés de tout équipement encombrant sur le terrain ; armés seulement d’un fusil ou même le plus souvent, pistolet-mitrailleur léger, de deux grenades à manche passées dans le ceinturon et d’un masque à gaz dans un étui cylindrique, vêtus d’une chemise col ouvert, manches retroussées, aucun règlement de tenue ne semblait être imposé à ces troupes en campagne investissant le terrain, encore moins à ces équipages de blindés fonçant devant eux, bousculant l’adversaire désemparé par leur rapidité et leur stratégie dans l’action ! ...

Incontestablement, cette armée allemande, avait sur nous une énorme supériorité, tant dans son matériel, que dans ses hommes, leurs chefs et leur stratégie dans la guerre ; toutes les unités, étaient reliées entre elles par radio, ce qui leur permettait une totale coordination de mouvements et d’intervention entre les différentes armes, chars, artillerie, infanterie, aviation, convois de ravitaillement de toute nature et tous postes de commandement de ces différentes unités ! ...

De cette organisation dans la guerre moderne, notre armée était totalement dépourvue ; elle en était encore, a l’archaïsme des conflits précédents ! ....

Pour moi, comme pour tant d’autres au cours des jours précédents, le combat était terminé, avant même de l’avoir engagé et sans même en avoir tenté l’engagement ; certes, les moyens n’y étaient pas, mais le moral non plus ; le " sauve qui peut ", était depuis quelques semaines, dans l’esprit de la majorité d’entre nous, transformant les unités hier constituées, en troupes d’hommes fuyant en " débandade " ; ainsi, apparaissait la défaite " muette et vengeresse " telle que décrite par V. Hugo, dans sa retraite de Russie ! ...

Notre colonel, entouré de ses commandants de compagnies et des différents lieutenants de sections, remit à l’officier allemand commandant le secteur, l’acte de capitulation et de reddition de son unité ; après quoi, s’adressant aux hommes de son bataillon, il nous déclara sa fierté pour notre comportement, nous assurant, d’une capitulation honorable devant un ennemi supérieur auquel, nous devions nous soumettre dans un esprit de discipline, tel que jusque-là sous son commandement, nous en avions fait preuve ! ....

AINSI, L’HONNEUR ETAIT SAUF CE QUI, N’ATTENUAIT PAS L’AMERTUME ET LA HONTE DE LA DEFAITE ! .....

En toute modestie cependant, nous étions de ceux, qui sans avoir prétendu à une contre-offensive, n’avions pas pour autant, abandonné nos postes, jetant nos armes pour prendre cette fuite éperdue à l’approche de l’ennemi parfois même, sans encore l’avoir vu ; certains des nôtres, dans un sursaut de patriotisme, avaient payé de leur vie un acte de défense illusoire, non dépourvu cependant d’un certain courage pour cette cause perdue ! ....

Placés dans l’attente des directives à dicter par nos vainqueurs, un officier allemand, s’adressant à nous en excellant français, nous félicita aussi, pour notre courage et notre comportement ; il nous fut demandé en premier lieu, transport de nos blessés vers les services sanitaires allemands ; certains d’entre eux, avaient été grièvement touchés aux jambes et nécessitaient des soins urgents ; donner ensuite, sépulture à nos morts, ce que nous entreprîmes dans le cimetière du village, après prélèvement de la partie des plaques d’immatriculation et objets personnels, le tout remis à notre colonel, inscriptions et désignation d’unité sur les tombes recouvertes, dernier hommage au garde à vous, minute de silence et salut militaire pour nos camarades gisant là, tombés pour une cause perdue, dans un vain sacrifice ; récupération ensuite, de toutes nos armes, à déposer sur la place du village ! ....

Après quoi, rassemblement sur ce même lieu, sous-officiers et hommes de troupe d’un coté, officiers de l’autre ; sur tous les visages, se lisait la consternation ; les quelques hommes, peu nombreux, qui dans un élan patriotique avaient refusé la défaite, n’étaient plus là ; pour les autres, pour nous tous, aucune gloire à manifester de cette reddition ; ILS NE S’ETAIENT PAS SERVIS DE LEURS ARMES ET J’ETAIS DU NOMBRE !

Rassemblés là sur cette place, je cherchais du regard notre lieutenant parmi le groupe de tous nos officiers, rassemblés eux aussi, à quelques dizaines de mètres ; ne l’apercevant pas, il me vint en mémoire, ne l’avoir pas revu depuis le moment de notre présentation au colonel, dans la remise de son rapport sur notre mission ; autrement dit : depuis 24 heures ; comment, en des moments aussi importants, avait-il pu se tenir à l’écart de sa section et de ses hommes, les laissant sans ordres et sans initiatives hiérarchiques, dont il était responsable ! ...

Méditant sur ces questions, quelle ne fut pas ma stupéfaction et celle de nous tous, certainement officiers compris, lorsque aux environs de 18 heures, il arriva là, en compagnie de deux officiers allemands ; les trois hommes se dirigèrent vers le groupe de nos officiers ; au bout de quelques minutes, laissant là, les deux allemands en entretien, il vint vers notre groupe de section, nous confirmant d’avoir a nous soumettre aux ordres des autorités militaires allemandes, dans l’attente de notre libération prochaine ; il crut aussi, devoir là nous féliciter pour notre comportement et notre " courage « , précisant, que nous ne pouvions rien de plus, contre une armée supérieure à nos moyens ( ce que déjà nous avions pu constater par nous même ) ; s’adressant à moi, me prenant à l’écart des autres, il m’affirma, que le conflit touchait à sa fin, qu’il était question d’armistice et que donc, je serai sous quelques jours dans mes foyers ; me souhaitant : " bonne chance ", nous nous quittâmes là, sur une poignée de mains ; je ne devais jamais plus le rencontrer, ni entendre parler de lui !....

DES CET INSTANT, TOUT UN FILM SE DEROULA DANS MA TÊTE ! ....

A commencer, par sa disparition subite depuis la veille, tout aussi énigmatique, que sa réapparition en compagnie de l’ennemi et de manière, plutôt cordiale ; suivirent dans ma mémoire, ses affirmations quelques semaines auparavant, sur la brève durée du conflit, alors même qu’il n’en était qu’à ses débuts et que tout pronostic dans sa durée, ne pouvait sembler qu’utopique et sans fondements ; me vinrent en suivant, le fait qu’il disposa, en permanence dans sa chambre, d’un de nos appareils radio émetteur-récepteur et surtout, me réapparut du même coup, ce " foulard rouge à croix gammée " qui, sans aucun doute possible, ne pouvait être le moment venu, qu’un signe de ralliement

Tout cela, immédiatement récapitulé dans ma tête, à l’instant même, fit basculer d’un seul coup, ma " naïveté " intacte jusqu’alors ! ....

Aucun doute ne m’était plus possible ; les traîtres étaient parmi nous, infiltrés dans cette " cinquième colonne " qui n’était pas un " mythe " et avec laquelle, les trahisons étaient flagrantes au sein même de notre armée, gangrenée par infiltrations politiques et idéologiques touchant tous les échelons ; la preuve incontestable, était là, devant moi, en la personne de cet homme, chef de notre section, à qui, tel que cela est écrit dans le code du règlement militaire, je devais " obéissance, sans hésitation ni murmures " ! ...

Abasourdi et non moins méditatif, là sur cette place, soumis à présent comme tous mes camarades, au " diktat " de l’ennemi vainqueur, je perdis en cet instant, tous sentiments de sacrifices et de patriotisme, jusqu’à regretter d’avoir cru en la France et de m’être mis volontairement à son service ; il me restait, la satisfaction d’avoir dans ce chaos, " sauvé ma peau « , contrairement à mes camarades gisant dans le cimetière ; ils étaient eux, tombés pour rien et trahis même par nos chefs ; une seule chose avait en cet instant de l’importance pour moi : LE RETOUR PROCHAIN à LA VIE CIVILE ! ...

HELAS ! C’ETAIT UNE CHIMERE ! ....

Notre division mise hors de combat et contrainte à la " capitulation « , plus rien ne s’opposait à cette armée allemande, sur la route de " Paris " ; convois incessants de toutes armes et surtout de blindés suivis de troupes motorisées, fonçaient droit vers la capitale ; ces hommes, jumelle et Leica en sautoir, col de chemise ou de vareuse largement ouvertes et manches retroussées, chantant les couplets en vogue, tels que ceux bien connus de : " Lili Marleen « , en cette fin de journée de ce 6 juin, semblaient aller en touristes, plutôt qu’en guerre ; aucune résistance dans ce secteur, n’entravait plus leur marche triomphale ; à attendre, nous étions là, les spectateurs presque d’un défilé de parade militaire ! ..

Témoin de tout cela, je cherchais une comparaison possible, entre cette armée et la notre ; je n’en trouvais aucune ; d’un coté, une " véritable machine de guerre ", dotée pour cela, de tous les moyens puissants à aller de l’avant ; de l’autre, une armée aux moyens " hétéroclites " et, " disparate " sans véritable commandement, sans discipline ni coordination, sans moral dans ses troupes et minée de tous cotés, par la trahison politico-militaire que je venais de constater ! ...

LA FRANCE ETAIT VAINCUE DANS UNE HONTEUSE DEBACLE ! .....

Cette triste journée, touchait à sa fin et nous nous préparions, à passer la nuit sur cette place de village, sous la garde de nos vainqueurs, lorsque arriva l’ordre de départ
le groupe de nos officiers, prit alors place dans un camion à banquettes ; je remarquais bien, que notre lieutenant, n’était pas dans le groupe ; j’en déduisais qu’il devait certainement bénéficier de considérations pour services rendus et peut-être même restant encore à rendre ; à ce propos, je me suis longtemps posé la question : quel a dû être le contenu du rapport établi par notre colonel, sur le comportement de cet officier devant l’ennemi ? ...Y aura-t-il eu un quelconque rapport ? ....Et adressé à quelle autorité hiérarchique ? ....Apparemment, déjà à cette date, rien n’existait plus et tout était sans importance, emporté par la " débâcle " ! ....

Le reste de la troupe, l’ensemble du bataillon, hommes et sous-officiers, furent appelés à rassemblement et je récupérais mon " barda " ; mis en colonne par quatre, nous quittâmes le village par la route, en direction de Péronne, sous la garde de quelques militaires allemands, marchant également à pied à nos cotés ; après quelques kilomètres, en fin de cette journée, on fit halte pour la nuit, dans l’enceinte d’une prairie, très sommairement clôturée, à proximité d’un village et tenant lieu, d’un terrain de sport ; parqués là, un camion militaire apporta distribution de " soupe " ( une eau tiède teintée, dans laquelle flottaient quelques semblants de légumes ) ; maigre repas, après tant de désespoir et déja de fatigue ; à cela, s’ajouta la difficulté dans la distribution de ce breuvage, que chacun convoitait tout de même ; nombre d’entre nous, dans la précipitation des événements, n’avaient pris la précaution d’emporter leur paquetage contenant, en plus de la capote, les sous-vêtements de rechange, objets de toilette, gamelle et son plat bidon et quart à boisson, cuillère et fourchette, tous objets de campagne, que chacun de nous détenait ; pour ma part, ne m’étant pas séparé de mon havre-sac, je disposais de tout mon paquetage, avec nécessaire de toilette et quelques provisions ! ...

Avec encore intact un certain esprit d’entraide, chacun là encore, reçut sa part dans la répartition de cette nourriture, avec l’aide de ceux qui disposions de nos gamelles aucun d’entre nous, n’imaginions encore en ces instants, les difficultés qui allaient nous être imposées dans les jours à venir ; pour l’heure, dans cette enceinte à peine close,, sous la surveillance seulement de quelques hommes en arme, chacun étendu à même le sol, chercha le repos du corps sinon de l’esprit, en cette première nuit de " captivité " ; il était impossible pour moi, de trouver le sommeil, comme d’ailleurs, pour beaucoup d’autres, sinon pour la plus part ; dans l’insomnie quasi générale, chacun y allait de ses commentaires, imaginant déjà, une " libération " dans les prochains jours, satisfaits même de la situation, qui mettait fin à cette guerre, qu’ils n’avaient pas faite, arguant qu’ils ne l’avaient pas voulue et donc tout à la joie qu’ils étaient, de retourner au pays ; comment ne pas voir dans ces commentaires, l’esprit de cette armée en grande partie cause de la défaite ! ...

Dans cette ambiance, à l’écoute des commentaires et projets de certains, ma tête sur mon havre-sac, les yeux fixés vers les étoiles brillantes dans le ciel de cette triste nuit de juin, mes pensées s’en allaient vers les miens, vers ma Mère et aussi, vers mon Frère, pour lequel, je ne voulais imaginer le pire, sans pour autant, pouvoir en écarter totalement le risque ; avec cela, j’imaginais l’angoisse de ma Mère, craignant pour ses deux Fils ! ....

Après une nuit blanche s’il en fut et pour moi peuplée de tourments et de soucis, arriva l’aube dans sa fraîcheur matinale ; les vêtements humides de rosée, chacun commença à s’ébrouer agitant les membre engourdis par la fatigue de la veille et qui n’avaient pu trouver le repos réparateur dans cette nuit, étendus à même le sol ; on annonça dès les premières heures, une distribution de " café " ; le mot était " pompeux " car en effet, le breuvage, s’avéra être comme la veille, une eau tiède, vaguement colorée, laissant dans la bouche, un arrière goût d’amertume difficile à déterminer, dans tous les cas, loin de celui du café ; avec les mêmes difficultés que la veille, il fallut là encore, dans un esprit de camaraderie et de soutien, passer son récipient à ceux qui par négligence en étaient démunis ; après cela, ma première préoccupation, après dégourdissement de mes membres, fût la recherche d’un point d’eau, habitué que j’étais, à procéder à ma toilette dès le matin ; hélas, il fallut me rendre à l’évidence ; rien de tel ne se trouvait en ce lieu de parcage ; je ne pus donc là, satisfaire à mes habitudes ; ( sans le savoir encore, ce n’était qu’un début ) ! ...

Dès les premières heures, chacun par petits groupes, on pouvait déjà prendre part aux commentaires de certains et repris de la veille, traitant d’une prochaine " libération " ; un des nôtres, dans le nombre, jugea même opportun d’entonner les couplets et refrains, de la chanson en vogue, " Tout va très bien Madame la Marquise " ; pour lui et nombre d’autres, comme dans la chanson, tout cela, n’était qu’in incident sans importance ; cette guerre, on ne la voulait pas, il était donc normal, qu’on ne la fit pas ; un autre, dans ce rassemblement, entonna lui, les couplets et refrains de la chanson bien connue et aussi en vogue : " C’est l’Amour qui flotte dans l’Air à la Ronde, c’est l’Amour qui console le pauvre Monde etc. " ; ce monde, qui allait avoir grand besoin de " consolation « , sans que nous nous en doutions encore ; quoi qu’il en fût, un vent d’optimisme passait ce matin là parmi ce rassemblement d’hommes, après cette première nuit ; comment pouvait-on savoir et connaître la suite des événements ? .....

Ce 7 juin, 6 h.30 du matin, le gradé allemand responsable du contingent sous sa garde, aidé en cela, de quelques hommes, donna ordre de rassemblement ; chacun alors, rassembla ses affaires, pour un grand nombre, réduites à peu de choses, sinon les simples vêtements portés sur eux, la veille au moment de la reddition ; obtempérant à l’ordre, chacun se rangea comme la veille, suivant les instructions, en colonne par quatre ; à ce stade, nous n’étions encore soumis à aucune formalité de comptage des hommes ; quelques gardes seulement exerçaient sur nous, une surveillance plutôt sommaire, ce qui dans un sens, contribuait à nous mettre en confiance ! ....

Le rassemblement terminé, ordre de " Marsch « , pour quelle destination ? ...A ce moment précis, les autorités allemandes, elles même, le savaient-elles ?

Cette journée, comme les précédentes en ces premiers jours de juin, s’annonçait caniculaire et nous le fit bientôt sentir, malgré l’heure matinale ; après seulement quelques kilomètres le long de ces routes serpentant cette plaine picarde, chaleur, fatigue et estomac vide, rendaient l’épreuve déjà pénible, sinon pour certains, harassante ; était-ce, ma formation physique par le travail manuel et le sport, je supportais encore assez bien l’effort et pour m’y aider, j’avais pour habitude d’avoir toujours sur moi, une réserve de sucre et un flacon de " menthe Riclès ", ( précaution prise au cours des longues randonnées en " cyclotourisme ) ; j’avais en plus, complété cette réserve, par un paquet de " biscuits de campagne " dite : " ration de survie « , ce qui en la circonstance, ne pouvait qu’être le cas ; j’eus même tout de suite la pensée, que cette menue réserve, serait à consommer très parcimonieusement et seulement dans les cas d’extrême nécessité ; c’était sans compter sur l’esprit d’humanité et de camaraderie avec lesquels, il fallut bien consentir au partage pour le secours de ceux qui les jours suivants, se trouvèrent à la limite de la défaillance et que je ne pouvais laisser sans ce minimum d’aide sur le bord de la route ; car, sans le savoir encore, les épreuves par la fatigue, la chaleur, la faim et la soif, ne faisaient que commencer ! ...

Notre naïveté à tous, renforcée par cette idée et cet espoir " d’armistice ", ne pouvant qu’entraîner automatiquement notre " libération « , firent en sorte, que très peu nombreux parmi nous, tentèrent avec succès, de fausser compagnie à nos gardes, de surcroît, très peu nombreux en ce premier jour et apparemment, peu soucieux du nombre de leurs prisonniers, pour lesquels, ils n’avaient encore, aucune consigne de comptage ; à croire même, que ce nombre impressionnant d’hommes ainsi tombés dans leurs " filets ", étaient pour eux, un " encombrement " entravant presque leur progression en avant, avec pour seul but, la victoire sur une armée anéantie ; même dans notre esprit, un tel nombre de prisonniers ne pouvait que compliquer leurs plans de campagne ! ...

BELLE ILLUSION EN VERITE ! CAR TOUT CELA, NE S’AVERA ÊTRE BIENTÔT QUE SUPPOSITIONS CHIMERIQUES ! ....

L’espoir dit-on faisant vivre, il atténuait un peu notre fatigue dans cette marche forcée à travers la plaine picarde, brûlante sous les ardeurs du soleil et souvent dévastée par endroits, traces laissées par les combats qui s’y étaient déroulés les jours précédents ; villages traversés, quasi désertés par leur population ; très peu nombreux étaient ceux qui avaient eu le courage de rester accrochés à leur terroir, même soumis aux affres de la bataille livrée autour d’eux ; à vrai dire, pour certains de ceux-là, la situation n’était qu’une triste répétition de l’histoire ; 1914-18, n’était pas si éloigné ; aussi, la résignation se lisait sur leur visage ! ....

Rares habitants par endroits, au regard perdu, ne semblant même pas nous voir passer, habitations éventrées, meubles épars, cultures dévastées, bétail à l’abandon errant dans les pâturages ou tué, déjà pourrissant sous le soleil avec cette odeur pestilentielle cadavérique, annonciatrice de la mort alentour, c’est à travers tout cela, avec la fatigue endurée, sous un soleil de plomb et l’estomac criant famine, épuisés par l’effort et pour certains, les pieds en sang, que nous arrivâmes en fin de journée du 7 juin, dans la ville d’Amiens ! ...


Chapitre 6 LA GRANDE DESILLUSION

Dans cette préfecture de la Somme, les habitants restés dans la ville, regardaient passer avec consternation et tristesse ces hommes qui représentaient une partie de cette " grande armée française " qui s’était donné pour mission, de défendre le pays contre l’envahisseur ; ils ne voyaient plus, que des " loques " exténuées de fatigue et la faim au ventre, n’ayant eu pour toute nourriture dans la journée, qu’une louche de ce même breuvage teinté, dans lequel nageaient quelques morceaux de patates et fragments de choux, qu’encore pour ma part, j’avais pu recevoir dans ma gamelle ; grand nombre d’autres parmi nous, n’avaient plus recours pour cela, qu’à un casque trouvé sur le bord de la route, une boite de conserve vide ou même un fond de bouteille cassée, sans se soucier le moins du monde, de son état de propreté, pas plus que de son contenu précédent ! ...

Tel était déjà, en deux jours, l’état de délabrement dans nos rangs, avec pour certains même, allant jusqu’à mendier avec insistance, un peu de nourriture auprès de ces gens regardant passer le cortège de ces hommes vaincus et sous la garde de ceux qu’ils avaient pour mission, non seulement de combattre, mais d’arrêter et qui dans la situation inversée, ne cachaient pas leur fierté de vainqueurs ; aussi, difficile était de lire dans le regard de ces gens habitants du lieu, leurs sentiments sur nous :

" Pitié ou Dérision ? Courage ou Lâcheté ? Résistance ou Abandon ? Gloire ou Honte ? ." ....Tous ces attributifs sur nous et encore bien d’autres, leur étaient possibles ; mais eux, étaient déjà sous la " Botte allemande " et pour quelques années ; pour nous, le lieu marquait la fin de cette première étape, prélude à quelques autres ; pour l’heure, les casernes de la ville ou nous fûmes dirigés, tinrent lieu de " cantonnement « , où notre arrivée augmenta d’autant, le grand nombre de " captifs " qui déjà y avaient été rassemblés au cours des jours précédents, dans les avancées des vainqueurs ramassant les vaincus ; dans ce ramassis, d’hommes, se trouvait réuni, tout " l’échantillon " de l’armée française toutes les armes y étaient représentées ; celles de la métropole, mêlées aux troupes coloniales ; pour tout dire, tous ces " Excellents Français " chantés par notre " Gouailleur National : Maurice Chevalier " animateur de nos " Théâtres aux Armées, ", tous étaient là, tombés dans le même piège de l’indolence, de l’insouciance, de l’incapacité et de la trahison ; pour ne pas être en reste, nos alliés les Anglais, y étaient aussi représentés, tombés dans les mêmes filets tendus par les " Panzerdivisionnen du Grand Reich ", sur les fortifications frontalières duquel, ils devaient les semaines d’avant, " faire sécher leur linge " ; Quelle Dérision ! ......

Sitôt arrivé là, dans cette cohue d’hommes, débraillés pour la plus part, dont nombre d’entre eux entouraient des commentateurs pronostiquant sur l’intention des allemands à décider de notre sort, ( visions plus fantaisistes les unes que les autres, sinon utopiques ), ma toute première préoccupation fut de me mettre en quête, de retrouver mon Frère ou dans tous les cas, des hommes de son unité, qui je pouvais le penser, n’avait pu échapper à l’encerclement et dont des éléments ne pouvaient que se trouver là, en ce lieu de concentration ; hélas, toutes mes recherches et questions sur ce 81me. d’artillerie coloniale, restèrent vaines ; aucun homme de cette unité, ne se trouvait là ; j’y apprenais seulement, que certains régiments dans le secteur, avaient reçu des ordres de replis avant l’arrivée des blindés ennemis, sans toutefois, savoir pour quel lieu ; je ne pus là, que me poser la question : " Qu’était devenu mon Frère " ? ....

Sans réponse à cela, ma seconde préoccupation et non des moindres, fût la recherche dans ces casernes, du local des sanitaires et surtout, des lavabos, où malgré leur prise d’assaut, je me mis en demeure de procéder à une grande toilette et lavage des sous-vêtements portés sur moi depuis trois jours ; leur séchage à l’écart, nécessita une surveillance constante, qui par la suite devait s’avérer précaution permanente, tant les convoitises furent grandes, pour ceux qui se trouvèrent par négligence, totalement démunis de vêtements de rechange et sur lesquels, la vermine devait bientôt prendre place, s’étalant même sur les autres, tant les possibilités d’hygiène devaient s’avérer de plus en plus précaires au cours des jours suivants ! ..

Entassés dans ce lieu surpeuplé, chacun cherchait à s’y faire une place ; les uns dans les chambrées, vides de toute literie, les autres dans les diverses salles et autres lieux sous-couvert, partout, le même entassement d’hommes étendus, vautrés beaucoup plus que couchés, chacun y cherchait sa position de repos, avec les lamentations des uns et les jurons des autres dans les revendications du maximum de place à l’allongement de leurs jambes et à l’extension de leurs bras ; déjà commençait à régner là le " chacun pour soi " en vertu et par application de la " raison du plus fort « ...

La guerre pour la France, était terminée ou presque ; aux filtrations des dernières nouvelles pénétrant dans cette enceinte, le gouvernement du pays, " très courageusement " et dans un élan " patriotique ", avait quitté la capitale et transporté les membres de son assemblée, à " Bordeaux " ; l’ennemi était aux portes de Paris déclaré en hâte, " Ville ouverte " ; comment d’ailleurs, en l’état de la situation, en aurait-il pu être autrement ? La France vaincue, il ne pouvait plus être question que " d’armistice " !..

On avait fait appel pour cela, au " Vieux Maréchal Pétain « , le vainqueur de ces mêmes Allemands à " Verdun " ; il commandait alors, une toute autre armée, prête elle, à tous les sacrifices pour arrêter l’ennemi ; cette armée était celle de nos " Pères « , ceux de la victoire de 1918 ; en cela, ceux de 1940, n’avaient plus rien de commun ; ainsi, dans l’esprit de nos politiciens et de nos Etats - Majors, devant un tel " désastre ", seul ce vainqueur de 1916 à la voix chevrotante sous le poids des ans, leur parut seul qualifié pour affronter les vainqueurs et négocier autant qu’il fut possible, une " capitulation " honorable pour la France masquant peut être, la " Honteuse Débâcle " de son " Invincible Armée « ...

Ce fût donc à ce " Vieillard " qu’incomba la " charge " de sauver " l’honneur " après la " honte « Pouvait-on dans ces moments : " Parler d’honneur " ? ...

Au résultat de telles informations, il était clair dans nos esprits, soutenus par une certaine naïveté, que l’Allemagne n’avait plus rien à faire de nous et donc, que chacun allait tout naturellement rentrer dans ses foyers, y reprendre sa vie tranquille, dans les plaisirs et l’indolence quittés quelques mois auparavant ; nous venions simplement, de vivre un " cauchemar « , qui devait très vite tomber dans l’oubli ; la vie facile, l’abondance et les congés payés on allait à nouveau profiter de tout cela, dans notre " beau pays " ; tel était l’état d’esprit qui régnait parmi cette " concentration d’hommes " de toutes classes, de toutes conditions et de tous horizons, mais déjà présentant les mêmes états de " délabrement « , propre à toute armée vaincue et cela, après seulement quelques jours de captivité ! ...

Une seule idée en tête pour tous : retourner à la vie civile, hors des obligations et des contraintes ; victimes de la " Défaite OUI ! Responsables NON " !

Tout cela, nous paraissait être d’une logique élémentaire, dans la situation et les informations du moment ; de cela, il fallut bientôt déchanter et se rendre à l’évidence, à savoir, que notre logique à nous, n’était pas partagée par nos vainqueurs ; en effet, dès le lendemain de notre arrivée dans ces casernes, nous nous aperçûmes d’un grand renforcement en hommes de garde ; de plus, certains secteurs, tels que voisinage des murs et grilles d’enceinte, portes et portails ouvrant sur l’extérieur, nous furent interdits d’approche par des hommes en arme ; rigoureusement interdit aussi, tous contacts avec les habitants au travers des grilles donnant sur la rue et avec lesquels jusqu’à ce jour, avaient pu s’établir des dialogues ; certains même, en avaient profité, pour faire parvenir des nouvelles à leur famille dans la région toute proche ; au constat de telles mesures, n’augurant rien de très favorable, la confiance sur le devenir de notre situation, s’en trouva un peu ébranlée ; vinrent alors, les questions restées sans réponse immédiate :

Que se passait-il ? .... Que nous préparait-on ? .... Nous ne devions guère attendre longtemps pour être renseignés ; dès le quatrième jour après application de ces nouvelles mesures et aux premières heures de la matinée, arriva pour tous, l’ordre de rassemblement, avec les Anglais d’un coté, les Français de l’autre, avec même parmi ceux là, triage des hommes de couleur faisant partie des troupes coloniales ; Anglais et coloniaux, en colonnes séparées, après comptage minutieux et encadrement de gardes, furent les premiers à quitter les lieux ; vint ensuite le tour, des hommes restant, mise en colonne par quatre, comptage avec inscription du nombre par un officier, opération terminée, toute cette cohorte d’hommes débraillés, sévèrement encadrés de gardiens en armes, quitta ces casernes pour s’engager dans les rues de la ville, quasi désertes en cette heure matinale ; quelques-uns uns dans le nombre, parlaient encore de " libération " !...

La lamentable colonne, s’étira bientôt hors des faubourgs de la ville, le long des routes, en direction du nord, avec pour le plus grand nombre, l’espoir perdu et la famine au ventre ; des haltes de un quart d’heure chaque deux heures, toujours sous la canicule qui persistait en ce début d’Eté, mangeant des " pissenlits", des épis de blé vert happés de la main au passage en bordure d’un champ, quelques cerises jetées de loin, par des habitants compatissants dans les villages et hameaux traversés « , assurant ainsi notre survie et pour les fruits jetés, donnant déjà lieu à des scènes de bousculades et d’invectives par ceux qui tentaient de s’accaparer la plus grosse part, au détriment des autres ; c’est ainsi, que nous traversâmes " Cambrais, Valenciennes et Mons ; nous avions quitté la France pour la Belgique et nous marchions direction Bruxelles " !....

J’expérimentais au cours de ces marches harassantes, mes capacités physiques mises à rude épreuve, non seulement par les kilomètres imposés, mais aussi, par la chaleur accablante et surtout, par le manque d’alimentation qui consistait au mieux, par une louche de ce même breuvage insipide et sans consistance nutritive ; à tout cela, s’ajoutaient encore, les efforts à soutenir parfois sinon à porter presque l’un des nôtres, rendu à la limite de la défaillance et que l’on ne pouvait ainsi abandonner ; tout traînard défaillant abandonné sur le bord de la route, était à coup sûr, voué à la mort, ce qui malheureusement fût le sort pour certains tombés d’épuisement sur ces routes des Flandres et laissés sans secours, chacun ayant péniblement en charge, sa propre personne et sa survie devant les épreuves imposées ! ..

Il est probable, que dans ces circonstances, moi-même et deux de mes amis, nous devions notre vie durant ces trois jours d’épreuves, à ma réserve partagée de sucre et de menthe, à laquelle nous n’avions recours, qu’à la toute dernière extrémité avant épuisement ; malgré ces précautions, la petite réserve se termina ; il ne nous resta plus, que l’espoir et la volonté de s’en sortir au mieux, comme d’ailleurs tous les autres ; à toutes ces épreuves, un autre ennemi fit très bientôt son apparition dans les rangs ; avec des possibilités d’hygiène de plus en plus aléatoires sinon nulles, " poux et morpions " envahirent nos vêtements et toutes les parties pileuses de notre corps ; avec l’horreur que j’avais de ces parasites, toute occasion à disposer d’un point d’eau, était mise à profit ; j’avais encore dans ma trousse, une pierre de savon et mon rasoir " gilette " dont j’économisais les lames, en ne me rasant que tous les deux ou trois jours, dans les occasions propices et toujours mal commodes ! ....

Les trois haltes d’étapes pour la nuit, entre Amiens et Bruxelles, eurent lieu dans des enclos tout spécialement aménagés, en camps d’internement, entourés de clôtures de " barbelés en chevaux de frises " difficilement franchissables, " miradors de guet " avec gardien en arme et " projecteurs " pour la nuit, gardes accompagnés de chiens, faisant ronde autour des enceintes ; au constat de telles mesures, il fallut bien se rendre à l’évidence, il était déjà trop tard pour tenter sans gros risques, une évasion pour la liberté ; il ne restait plus qu’à attendre et subir ! ....

Tout le long de ces routes du Nord et des Flandres, cette armée allemande, nous donnait un aperçu de son potentiel et de son organisation ; au fil des kilomètres, nous croisions sans arrêt des convois de toute sorte, roulant en direction du sud ; tracteurs à plateaux, transportant les blindés, camions chargés d’hommes de troupes, fourgons bâchés, camions citernes de carburants, voitures décapotables avec à leur bord les officiers supérieurs, suivis d’escadrons à motos, unités de gendarmerie de campagne, identifiables à leur large plaque sur la poitrine, portant inscription " Feldgendarmerie " ; tout cela, en contact permanent par radio et téléphone, dont les câbles de liaisons étaient déployés en bordure des routes, le plus souvent à même le sol ; incontestablement, le " Grand Reich allemand " avait mis sur pied, une véritable et puissante " machine de guerre « , dans un total aveuglement de la France et de l’Angleterre qui, face à cela ne purent mettre que des moyens hétéroclites d’un autre âge entraînant une honteuse débâcle avec capture des hommes inconsciemment engagés ! ....

Partout, dans ces régions traversées étaient apparentes les traces des combats qui s’y étaient déroulés, même s’ils y avaient été de courte durée ; dans les villes et surtout dans les villages, les quelques habitants qui y étaient restés ou qui y étaient revenus après passage de la bataille, s’activaient déjà, dans la remise en état des lieux dévastés, tels que bâtiments et demeures, clôtures des enclos, rassemblement du bétail en divagation alentours et surtout, ensevelissement des bêtes mortes qui gisaient en divers endroits, avec tous les risques de contaminations par le pourrissement accéléré dû à la chaleur en ce début d’Eté ; interrompant pour un instant, leurs occupations, ils portaient aussi, sur notre passage des regards de pitié pour cette " cohorte d’hommes " en loques, harassés de fatigue et de faim, traversant ainsi sous escorte de gardes, leurs villes et leurs villages ! ...

Le triste spectacle de cette armée française vaincue, défilait devant eux, sans fanfare et non plus à la parade, mais en guenilles, encadrée par l’ennemi vainqueur et en proie aux photographes, tant amateurs de photos souvenirs, que correspondants de presse, prenant leurs clichés sous les meilleurs angles ; si je me réfère au nombre de photos prises sur nous par ces conquérants, il est certain que mon portrait " hirsute et débraillé ", doit figurer parmi tant d’autres, dans nombre d’albums de cette " campagne de France " représentant cette armée française vaincue et traînée en guenilles le long des routes ! ...

Au soir du troisième jour d’étapes interminables, arrivés dans les faubourgs de la capitale belge, nous fûmes dirigés vers un ensemble de gros bâtiments et introduits dans une vaste cour cernée par de hautes murailles et dans laquelle pénétrait par un large portail, des voies de chemin de fer ; tout cela, ressemblait à un vaste entrepôt de marchandises, à recevoir ou à expédier par trains ; pour la circonstance, cet ensemble, semblait avoir été organisé pour un transit provisoire des prisonniers ;

Les installations y étaient en effet, prévues en conséquence et comprenaient : service de " ravitaillement « , postes d’eau et lieu d’aisance collectif, ce dernier installé en hauteur au-dessus de cuves à vidanger ; hébergement des hommes, dans de très vastes salles ouvrant sur des quais à hauteur des wagons et vides de tous accessoires ; chacun devait y marquer sa place, à même le sol ; nous étions là, dans un camp d’internement ; dans quel bût et surtout, pour combien de temps ? ... Pour la première fois, il nous y fût distribué, une ration de pain et soupe, contenant quelques patates dans une eau tiède, avec pour bon nombre, les mêmes difficultés à se procurer un quelconque récipient pour recevoir sa ration ; rien de tel, n’était prévu par nos geôliers ; il fallait donc dans un esprit de camaraderie, partager souvent la même gamelle, pour ceux qui en avions une, ce qui était encore mon cas ! ....

Après avoir avalé cette ration de nourriture, qui était déjà mieux que les jours précédents, j’eus hâte malgré la fatigue de procéder à une grande toilette et changer mes sous-vêtements, ce que je n’avais pu faire durant ces trois derniers jours, par manque de moyens à disposition ; un peu de nourriture, une grande toilette et rasage de barbe, j’étais déjà, un peu mieux sur mes jambes ; nombre d’entre nous, par négligence au départ ou par abandon en cours de route ( toute charge, même minime étant pénible à porter dans ces circonstances ) se retrouvèrent démunis de tout et donc à devoir supporter des sous-vêtements souillés et envahis de vermine, la propageant ainsi, à la communauté ; j’en fus moi-même victime, malgré toutes les précautions prises dans la mesure du possible ; qu’en était-il alors, pour ceux qui par extrême fatigue et démoralisation, n’avaient même plus le goût ni le courage à nettoyer leur corps, pas plus que leur visage ! ...

Déjà, apparaissait parmi nous, le délabrement moral et physique, alors que, nous n’en étions encore ( sans le savoir ) qu’au tout début des épreuves ; notre groupe, toujours au complet depuis le 6 juin, parvenait encore à se " serrer les coudes " et à se soutenir mutuellement le moral parfois même au prix de certains sacrifices des uns et des autres, dans l’aide aux soutiens physiques pour certains à la limite des défaillances ! ..

Comme déjà, dans les casernes d’Amiens, de nombreux captifs de toutes armes, nous avaient précédés dans ce " cantonnement " ; aussi, toujours préoccupé par le sort de mon Frère, je me mis là aussi, à sa recherche ou en son absence, à celle d’hommes de son régiment ; ce fût en vain et pas plus qu’à Amiens, je ne pus obtenir le moindre renseignement sur le sort de ce 81me. d’artillerie coloniale, mais seulement confirmation de replis vers l’arrière, de certaines unités ; cela, n’atténuait pas mon angoisse et encore moins, les pensées pour ma Mère, certainement sans nouvelles de ses deux fils et sans aucun doute, au courant de la situation et de la débâcle ! ..

En cela, elle pouvait tout imaginer pour eux, même la pire ! .... Combien de Mères, d’épouses et d’enfants devaient en ces jours, supporter les mêmes angoisses et pour les mêmes raisons aussi, nous nous posions tous la même question : quand allions-nous pouvoir donner de nos nouvelles à nos familles angoissées ? Et pour cela, à qui devions-nous poser la question ? ....

Dans un délabrement physique et moral qui apparaissait déjà parmi nombre d’entre-nous, s’abandonnant au désespoir, refusant la lutte face aux épreuves, il régnait tout de même, dans ce rassemblement hétéroclite, encore un certain espoir pour une libération prochaine ; en effet, des informations nous parvenaient et circulaient dans nos rangs, par lesquelles, nous apprenions que le " Maréchal Pétain " chef nommé d’un nouveau gouvernement pour la France, avait demandé et obtenu " l’armistice " ; il nous paraissait donc logique, que les prisonniers français soient libérés et rendus à leurs foyers ; en parallèle de cela, il circulait aussi l’information, que l’Angleterre n’acceptait pas la fin des hostilités et restait bien décidée à poursuivre le combat, retranchée pour cela, dans son île ! ....

Loin de nous attarder à des problèmes politiques ou d’ordre stratégique entre nations, pour nous tous, seule une situation était réelle et à prendre en considération : la France avait capitulé, demandé et obtenu l’armistice ; libre aux Anglais, de poursuivre la guerre ; cela, ne nous concernait plus et notre libération, ne pouvait être que la logique même ; partant de ce point de vue qui nourrissait notre espoir, nous savions que des convois précédents, après un bref séjour, avaient quitté ce lieu ; nul ne savait pour quelle destination ; " dans l’esprit de tous, c’était pour la France " !...

Notre tour à quitter ces lieux, arriva le 25 juin ; comme d’habitude, au petit matin, l’ensemble des hommes, fût appelé à rassemblement par groupes, et mise en rang de quatre ; après opération du comptage, devenue une règle stricte, encadrement par les gardes en armes et ordre de " Marsch " vers la sortie direction la gare, non celle des voyageurs, mais de marchandises située à proximité et d’où nous parvenaient jour et nuit, les bruits incessants de l’intense trafic ferroviaire ; là, le long d’un quai se trouvait formé un train de wagons de marchandises, sur un grand nombre desquels, je retrouvais les inscriptions : " chevaux en long 8, hommes 40 ; preuve s’il en était, que le vainqueur s’était déjà approprié pour son utilisation personnelle, le matériel du vaincu ; je pouvais aussi supposer, que les autorités allemandes, faisant preuve de " courtoisie ", mettaient un point " d’honneur ", à nous faire voyager dans du matériel bien à nous, nous évitant ainsi, tout " dépaysement " !...

Ce train, nous était bien destiné et on nous donna ordre d’embarquement ; dans un but d’économie de matériel, on nous compta 50 hommes par wagon, ce qui limitait sérieusement, l’aisance des mouvements et positions de repos ; étant toujours persuadés d’un transport pour la France toute proche, le confort optimal, n’avait plus guère d’importance et de toute manière, cela valait encore mieux que les étapes par épuisantes marches sous la canicule qui persistait cette année là, avec en plus, la soif et la famine au ventre augmentant d’autant, le poids des épreuves, parfois jusqu’à épuisement ! ....

L’embarquement terminé, les portes verrouillées de l’extérieur, ce train quitta la gare de Bruxelles ! ..

Quelques arrêts dans des petites gares, nous permettaient de voir par les lucarnes hautes, des trains roulant en sens inverse, transportant toujours du matériel militaire de toute sorte ; comment ne comprenions-nous pas, que ces convois que nous croisions, roulaient eux vers la France et nous vers l’Allemagne ; après quelques heures de trajet ponctué de plusieurs arrêts, notre train fit halte en gare de Liège ; nous eûmes là, à subir une longue attente dans ces wagons fermés, stationnés le long d’un quai et dans lesquels, la chaleur se faisait cruellement sentir, dégageant tous les relents de sueur sur des corps sans hygiène, aux vêtements souillés, rendant de ce fait, l’air déjà confiné, irrespirable ; que faisions-nous là, et pourquoi cette longue halte ? Y avait-il, des ordres à attendre ou des décisions en suspend ? Toutes questions, auxquelles il ne nous était point donné de réponses ! ...

Après de longs moments, presque des heures, à étouffer dans ces wagons fermés, avec les récriminations des uns et les jurons des autres à revendiquer de la place de toute manière restreinte, des martèlements de pas sur le quai accompagnés de vociférations d’ordres en allemand, nous firent comprendre que la situation allait changer ; effectivement, avec le déverrouillage et l’ouverture des portes, vint l’ordre de quitter les wagons ; les pieds sur le quai, avec enfin de l’air respirable et dégourdissement des jambes presque ankylosées par l’inaction imposée, à nouveau, même opérations, rassemblement par groupes et rangs de quatre, comptage, ( souvent repris plusieurs fois le compte n’y étant pas ), inscription par l’officier, du nombre donné, encadrement par les gardes toujours en armes et à nouveau, " Marsch « , direction la sortie de la gare vers les rues de la ville, où l’on pouvait voir sur nombre de bâtiments flotter le drapeau à " grande croix gammée " ; preuve incontestable de la main-mise du Reich sur la Belgique ! ..

Comment ne pas imaginer aussi, pour la honte de la France, ce même drapeau flottant sur notre capitale, aux lieux et à la place de nos " trois couleurs " !....

Un kilomètre environ de marche sous le regard interrogatif des habitants voyant passer cette cohorte d’hommes, toujours plus débraillée et traînant les pieds ; ( des prisonniers français entendait-on dire ) parmi ces gens et nous arrivâmes dans ce qui nous sembla être, les casernes de cette ville ; contrairement aux autres lieux précédents de " résidence ", aucun autre convoi ne se trouvait là ; tous les locaux étaient donc à notre disposition ; à noter, que les chambrées étaient cependant vides de tout " mobilier de literie " ; salles de réfectoire et autres locaux sanitaires nous furent aussi, mis à disposition ; vint aussi, une distribution : ration de pain et soupe, cette dernière, toujours de même composition, peu chargée d’éléments nutritifs ! ...

Comme chaque fois en pareil cas, ma ration servie et avalée, je marquais ma place dans un coin de chambrée et je prenais rang dans la salle des lavabos ; hygiène de mon corps et lavage de mes sous-vêtements, étaient pour moi, beaucoup plus préoccupants que la nature et les quantités alimentaires, contrairement à d’autres, qui en faisaient la condition primordiale et à convoiter déjà, même la ration des autres ! ....

Après une complète toilette et lavage de mon linge, dans des conditions valables pour la circonstance, je me joignais à la cohorte, prenant part aux écoutes des diverses " divagations " imaginées par certains ; pour un grand nombre d’entre eux, cette courte étape, avec halte dans cette ville belge, ne pouvait être que " l’antichambre " de notre " libération " et cela, dans l’attente des pourparlers entre le nouvel " Etat français " et les autorités allemandes ; le "Maréchal Pétain ", ne pouvait qu’obtenir un règlement favorable pour la " libération " des prisonniers ; autre " élucubration " propagée par ces imaginatifs, l’Allemagne, n’avait aucune intention de s’encombrer de tous ces hommes, de manière aussi imprévisible tombés entre ses mains ; telles étaient les logiques germées dans ces têtes pensantes, avec pour argument complémentaire lancé à la cantonade et repris dans les rangs :

" Cette Putain de Guerre, nous ne l’avions pas voulue et nous n’en avions donc pas à en assumer les Conséquences par notre détention prolongée ! ... Les Maîtres du Reich, devaient eux aussi, comprendre cela " ! ....

En attendant la concrétisation de ces imaginations qualifiées de logiques par leurs auteurs, un grand nombre d’entre nous, après seulement quelques jours, à ( peine trois semaines ), libérés des contraintes disciplinaires et abandon d’hygiène, laissaient déjà apparaître les signes de délabrement physique et moral ; leur corps, sans entretien et leurs vêtements souillés, donnaient refuge à tous les parasites que sont : les " poux et autres morpions « , les propageant même parmi ceux qui tels que moi, prenions un minimum de soin à notre hygiène, malgré les difficultés à y satisfaire ; déjà aussi, apparaissait dans les rangs, l’avidité pour certains à se précipiter sur les rations alimentaires, cherchant sans les moindres scrupules, à en obtenir plus que leur part, au détriment des autres ; ceux là, devaient alors regretter les scandaleux gaspillages des denrées distribuées par notre intendance militaire et dédaigneusement refusée et remplacée par une abondance disponible et accessible ; il n’y avait qu’à choisir et payer, en délaissant ce qui leur était gratuitement fournit ! ...

Pouvaient-ils encore se douter, en ces jours de disette imposée, que tous ces dédains et gaspillages, restaient encore à payer durant des années, non seulement pour eux, mais aussi pour nous tous et l’ensemble des Français ! ...

Nous eûmes dans ces casernes, cinq jours de méditations empreintes d’espoir, avec analyses des informations recueillies et que chacun faisait circuler dans son entourage ; l’une des dernières et non des moindres, faisait état d’un certain " Général français nommé de Gaulle « , inconnu de nous tous dans le nombre, qui avait rejoint l’Angleterre et qui de là, avait appelé les Français à poursuivre le combat ; il ne pouvait être pour nous, qu’un " utopiste de plus " tel que ceux qui déjà nous avaient clamés : " nous vaincrons, parce que nous sommes les plus forts et que la route du fer est coupée pour l’Allemagne " ; avec quels moyens et quelle armée, ce " Général inconnu « , depuis l’Angleterre, voulait-il poursuivre le combat ? ....

Ne se réveillait-il pas trop tard ? .. Nous savions bien nous, où était l’armée française ; elle était en guenilles, sous les miradors du vainqueur, par l’incompétence de nos politiques, de nos généraux, par les traîtres infiltrés en son sein et par les saboteurs communistes ; malgré cela, un homme, un général inconnu pour bon nombre, lança l’ordre à poursuivre le combat pour la victoire ; qui en cet instant, pouvait y croire ? ....

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Chapitre 7 ETAPE DE LA SOIF - DESTINATION : L’ALLEMAGNE

Sixième jour, au petit matin comme d’habitude, ordre de rassemblement, application des règles désormais immuables et rituelles avant ordre de marche ; la colonne à nouveau formée se mit en route à travers les rues de la ville peu fréquentées en cette heure matinale ; passé les derniers faubourgs, nous empruntâmes les petites routes à travers la campagne ; à en juger par l’heure matinale de ce départ, nous pouvions supposer, que l’étape serait longue ; comme les jours précédents, la journée s’annonçait chaude, sinon caniculaire et donc pénible ; nous constatâmes aussi, un gros renforcement de nos gardes en armes, un homme environ tous les vingt mètres, marchant à nos cotés ; très vite, nous pûmes nous rendre compte, que la direction prise, était celle de l’Allemagne ; en effet, des panneaux routiers aux croisements des voies, portaient indication et direction : " Aix-la-Chapelle " ! ...

Le " repos " durant les cinq jours passés dans ces casernes, permit à la majorité d’entre nous, de supporter assez bien, les premières heures de marche entrecoupée de courtes haltes chaque deux heures ; pour une halte plus longue, aux environs de Midi, nous fûmes " parqués " dans un enclos, ceinturé de " barbelés « , toujours en " chevaux de frise " et dans lequel, il semblait que d’autres avant nous, y avaient au moins déjà fait halte ; apporté par un camion militaire, il nous fût distribué là, ration de pain et soupe ; ces quelques instants, furent mis à profit par chacun, allongé à même le sol, pour chercher le repos des jambes et des pieds libérés pour un moment, de leurs chaussures ; trois quarts d’heure environ et la marche reprit, sous un soleil accablant, dans une région très vallonnée, par une route entrecoupée de nombreuses montées et descentes ; du " repos " de ces derniers jours, il ne restait plus trace pour aucun de nous, après la longue et épuisante marche de la mi-journée, dans la chaleur accablante, la transpiration déshydratait nos corps et la soif nous desséchait la gorge ! ...

Comment ne suis-je pas mort de soif, dans la traversée de ces " Ardennes belges " ? ...

Au passage dans les hameaux et villages traversés, des habitants, conscients et compatissant à notre calvaire, disposaient des seaux d’eau sur le bord du chemin dans lesquels, chacun rapidement, sans s’arrêter, pouvait au passage, puiser une boite ou une gamelle du précieux breuvage en pareilles circonstances ; pour mon supplice, à deux mètres devant moi, marchait un des hommes de garde qui, arrivant à hauteur du récipient contenant l’eau dont je me réjouissais déjà à l’avance, le renversait d’un violent coup de pied, faisant rouler le seau vide à plusieurs mètres, proférant des jurons dans son langage avec une apparente satisfaction pour son " exploit " ou ce qu’il devait considérer comme tel ; il ne me restait plus, qu’à espérer sur le suivant, qui inexorablement, subissait le même sort ; terrassé par la soif, comme jamais encore je ne l’avais été, me revinrent là en mémoire, ces vers de V. Hugo que j’adaptais aux circonstances du moment :

" Oui, j’étais bien là, cet Espagnol dans cette Armée en Déroute, qui allait Crever de Soif sur le bord de la Route " !.....

N’ayant pour ma part, jamais apprécié ce passage dans la fable de V. Hugo, traitant de cet espagnol de l’armée en déroute, je maudissais alors mon sort à me trouver là ; oui, j’étais un espagnol et j’aurais dû le rester ! ... Pourquoi, avais-je de mon plein gré décidé, d’opter pour la France, par laquelle je me sentais lamentablement trahi et par la faute de laquelle, j’allais mourir de soif et de fatigue, sur cette route ou j’aurais pu, ne jamais me trouver ! ... Par un choix volontaire de gratitude, j’avais accepté de servir ce pays, mais non d’en être " trahi et de crever là, lamentablement pour rien " !....

Toutes nos supplications faites à cet homme, placé là devant nous, je ne savais par quel destin, ne changèrent rien à son attitude en cours de route ; je n’eus par une goutte d’eau et il en fût de même, pour ceux qui me suivaient à proximité ; de kilomètres en kilomètres, sur ces routes écrasées de soleil, la gorge en feu, les vêtements trempés de sueur et mes épaules meurtries par les bretelles de mon havre-sac, dont je ne voulais à aucun prix, me séparer malgré les efforts à consentir par la fatigue supplémentaire que cela m’occasionnait, ( combien, se refusèrent à cet effort et pour leurs plus grands regrets par la suite ), c’est dans ces conditions, qu’aux environs de 18 heures, cette lamentable cohorte d’hommes de plus en plus délabrés, traînant les pieds de fatigue et de chaleur, arriva à la frontière " Germano-Belge « , à quelques kilomètres " d’Aix-la-Chapelle " ( en allemand : Aachen ) ; nous arrivions, dans ce qui avait été la capitale du " grand empire de Charlemagne " avec son passé historique par les grands traités qui y furent signés au cours des siècles passés : 1600-1700 et 1800 ; c’est encore là, que se trouve le tombeau du grand empereur, qui marquait les pages de mes livres d’histoire ; malgré tout cela, aucun doute n’était plus possible, nous étions bien en "Allemagne " ! ... Et pour combien de temps ? .....

Entrés dans cette ville chargée d’histoire, nous fûmes dirigés vers la gare ; partout, le drapeau " Nazi " flottait aux fenêtres et aux balcons de chaque immeuble, traduisant un air de " kermesse " ; manifestement, tous les habitants de la ville étaient en liesse, fêtant la victoire des armées du " Reich " sur la France et son armée ; tous ses soldats, traînés en guenille par le vainqueur, étaient non seulement une curiosité pour ces gens, mais aussi, une revanche, à en juger par les ricanements sinon les injures proférées à notre encontre et souvent même, en Français ; toute cette foule, manifestait là, orgueil et supériorité sur cette cohorte de " loqueteux ", hier soldats de cette armée française, qui devait : " terrasser l’Allemagne " et qui n’étaient plus là, que de lamentables traînards, exténués par les privations et les kilomètres de marche forcée ; ainsi, nous subissions dans la traversée de cette première ville allemande, les marques de la honte sur les prétentions de supériorité de la France, clamées par nos dirigeants au cours des mois antérieurs, où semblait-il, " nous étions les plus forts " !....

Terrassé, par la fatigue et surtout la soif, aussitôt entré dans l’enceinte de ce qui semblait être la gare de marchandises, mon regard se porta sur des abreuvoirs le long d’un mur et dans lesquels, se trouvait de l’eau ; depuis quand était-elle là ? .. Etait-elle buvable ? ... Je ne pris pas le temps d’y réfléchir et encore moins de répondre à ces questions ; c’était tout simplement de l’eau, celle qui tant m’avait manqué au long de cette étape ; aussi, prenant ma liberté d’action au risque d’enfreindre les consignes de nos gardes, sitôt donné l’ordre de halte à proximité et ne voyant que cette eau, m’y précipitant, j’y enfonçais ma tête, buvant à perdre le souffle, jusqu’à m’en désaltérer, au risque pris, de mourir empoisonné, mais non de soif ; je fus suivi en cela, par nombre de mes camarades, qui dans le même état, se soucièrent fort peu de la qualité du breuvage ; une seule idée prenait le pas sur tout le reste : " étancher cette soif qui nous exténuait " !....

Rassemblés sur un quai, contre un angle de murs assez hauts, nous abritant du soleil couchant, chacun s’allongea là, à même le sol, cherchant le repos du corps exténué de fatigue, toujours sous la garde de nos " convoyeurs " à proximité, qui eux non plus, ne pouvaient totalement occulter les effets de la longue marche à nos cotés ; ils avaient cependant, déjà de quoi se restaurer, afin d’atténuer leur fatigue ; ce qui n’était pas encore notre cas ; dans cette gare à gros trafic, des rames de wagons, ( en majeure partie du matériel français ), étaient en stationnement le long de ce quai ; sans aucun doute, nous pûmes juger, que ces wagons nous étaient destinés, avec toujours et encore cette même question : " Pour quelle destination " ? .. Ce à quoi, certains encore répondaient : " Pour la France " !...

Dans l’attente d’un embarquement, que nous jugions imminent, arriva notre ravitaillement, apporté là, par un camion, avec toujours les mêmes rations, pain noir et soupe claire, distribuée pour un grand nombre, dans des récipients de fortune, le plus souvent boites vides récupérées ça et là et pour lesquelles, peu importait la nature du contenu précédent ; on n’était plus regardant, pour si peu ; l’important était d’obtenir sa ration et peu importait dans quoi ! .....

Je n’en étais pas là, car dans l’épreuve quasi surhumaine de cette étape, la plus pénible jusque-là, j’avais encore eu la volonté, la force et le courage de garder mon sac à dos, me cinglant les épaules et contenant, tout ce qui me restait : ( linge de corp, mouchoirs, chaussettes, rasoir, savon, gamelle de campagne, avec son plat-couvercle ; peu d’entre nous, avions eu la volonté et la force de traîner ce minimum de " barda « , pourtant indispensable en pareilles circonstances ; pour un grand nombre, fatigue et désespoir leur faisaient tout abandonner en cours de route, même le plus indispensable entretien du corps, où s’incrustait la saleté et ou apparaissait la décadence physique et morale de la personne humaine, le plus souvent, par manque de volonté et d’énergie ! ....

A ce délabrement, dû à la fatigue, la chaleur, la faim et pour certains, l’abandon à lutter, vint s’ajouter la " Dysenterie « , qui n’épargnait personne, obligeant chacun, faute de lieu d’aisance à proximité, à baisser rapidement son pantalon en public et à l’endroit même ou l’on se trouvait ; l’urgence dans ces cas, faisait abstraction à toutes règles de pudeur de décence et même d’hygiène et de salubrité ; il fallait, avec répugnance et sans autres moyens, accepter et s’adapter à tous ces maux et à leurs conséquences ! ...

" Nous étions déjà, plus proches du troupeau d’animaux, que d’un rassemblement d’hommes " !......

Le jour déclinait sur cette gare, abaissant d’autant, la température caniculaire de cette journée, d’ailleurs semblable aux précédentes, depuis le début de ce mois de juin ; tout nous laissait prévoir un embarquement probable dans ces wagons, avant la tombée de la nuit et tout aussi probable, le départ de ce convoi ; nos hommes de garde, convoyeurs durant cette étape, furent relevés ; je vis alors partir mon " tortionnaire " de route, ne lui souhaitant rien de plus, que d’avoir à subir un jour, l’épreuve qu’il m’avait infligée ; d’ailleurs, comment aurait-il pu prévoir là, que pour lui aussi, tout ne faisait que commencer dans la succession des événements à venir ; peut-être, comme tant d’autres des siens, sera-t-il tombé dans une de ces vastes plaines de l’Ukraine ou du Don, son cadavre raidi par le froid et la neige ou bien aussi, captif, comme nombre de ses camarades dans les combats perdus, aura-t-il été confié à la garde de l’un de ces " Bolcheviks " sorti du fin-fond de la " Mongolie " ; nul doute dans ce cas, qu’il aura largement payé son arrogance sur nous, motivée par un orgueil de supériorité, qui pour lui, comme pour tous les siens, n’aura été qu’éphémère, emportée par le cours de l’histoire ! ....

Comme nous l’imaginions, avant la nuit tombée, arriva l’ordre d’embarquement ; comptés à nouveau, par groupes de 50, chacun prit place dans ces wagons dont les lucarnes hautes, avaient été pour la première fois et au préalable, soigneusement grillagées de barbelés ; dans un coin, se trouvait aussi, une " tinette " ( bidon d’environ 50 litres ), destiné aux besoins corporels ; à mesure que le nombre de 50 hommes était atteint, les portes étaient fermées et verrouillées de l’extérieur ! ...

De telles mesures auraient dû nous ôter de l’esprit, tout espoir de " libération " ; de plus, cette " tinette " dans le wagon, ne pouvait être qu’une précaution prise en vue d’un long parcours pour ce convoi ; il ne resta plus à chacun de nous, qu’à essayer de s’installer pour la nuit, cherchant la meilleure position pour le repos du corps et des membres ; avec une place restreinte, chacun se trouvait plutôt recroquevillé qu’allongé, avec toujours les tentatives de certains, à s’accaparer pour eux, le plus de place possible au détriment des autres ; dans ce nombre " disparate " commençait déjà à régner la loi du " sans-gêne " sinon du plus fort, faisant fi, des règles élémentaires de cordialité et de partage ; pour eux, seule était à mettre en application, la règle du " chacun pour soi " et cela, en vertu seulement de leur mépris, de leur égoïsme et de leurs prétentions ; en plus des contraintes et du mépris imposés par nos " geôliers « , il fallait aussi, subir les attitudes de ces " butors " sans scrupules, se refusant de plein gré, à toute aide et partage en ces moments de détresse pour tous ; une seule méthode pour eux, " la loi du plus fort " telle était l’ambiance, qui n’allait tendre qu’à se développer dans les jours et les semaines suivantes ! ...

Dans cet entassement de corps en sueur, couverts de crasse et de saleté, par le manque d’hygiène, enfermés dans ce wagon, l’atmosphère s’y avéra très vite irrespirable ; de plus, la " tinette " très vite pleine, par les besoins pressants de certains, débordant de son contenu, répandait toute sa puanteur dans cet air déjà saturé ; ainsi, dans l’attente que le convoi démarre ( la locomotive n’y étant pas encore attelée ), nous percevions les bruits incessants du trafic dans cette gare : coups de tampons aux attelages des wagons, sifflets des locomotives, roulage des convois avec les grincements des roues dans les courbes et les aiguillages, ordres donnés par haut-parleurs, tout cela, nous donnait un aperçu de l’importance stratégique de cette gare, par laquelle devait transiter une importante quantité de matériel de toute sorte et qui aurait pu présenter une cible à attaquer par nos armées de l’air au cours des semaines précédentes ! ....

C’était oublier, que le conflit n’était pas terminé ; la défaite de la France, n’avait pas pour autant entraîne celle de son alliée : l’Angleterre ; nous n’allions d’ailleurs pas tarder à en avoir la confirmation ; en effet, dès la nuit tombée, retentirent dans cette gare, les hurlements des sirènes d’alarme, avec sur les quais, les cris de : " Fliegalarm " ( alarme aérienne ), lancés par des hommes courant certainement vers les abris ; des avions étaient donc signalés et nous en percevions bientôt le bruit des moteurs ; nous en estimâmes le nombre à deux ou trois appareils ; aucun doute, ces avions étaient anglais et leur objectif ne pouvait être que cette gare ! ..

A leur approche retentirent aussitôt, les tirs de la D. C. A. en protection du secteur ; une explosion suivie d’une deuxième, les bombes étaient larguées sur cet objectif et nous étions bouclés dans ces wagons, sans échappatoire possible et donc à la merci du bombardement en cours ; aucune description, ne peut donner la situation réelle dans de telles circonstances ; 50 hommes enfermés dans chacun des 15 ou 20 wagons, déchaînés par la panique, hurlant au secours, se bousculant, s’écrasant les uns les autres, se piétinant, cherchant désespérément à s’extraire et à fuir de ce piège, renversant la « tinette » répandant son contenu puant sur tout le plancher, s’accrochant aux barbelés des lucarnes, à la limite de la démence, implorant désespérément et en vain, l’ouverture des portes, pour tous, une terrible peur panique à devoir crever sous les bombes qui explosaient alentours et auxquelles, nous ne pouvions échapper, pris que nous étions dans ces wagons où l’on nous avait enfermés !...

l’attaque, qui nous parut être interminable dans notre situation, s’avéra être assez brève ; cinq à six bombes environ furent larguées, aucune n’atteignant la partie du réseau ou nous étions stationnés ; devions-nous cela, à une imprécision de largage ou à une efficacité de la riposte de protection ; nous n’avions été victimes, que de notre propre panique, à cette idée que nous avions pu périr sous les bombes de nos alliés, ceux-là même, qui ne s’étaient guère manifestés durant les combats de mai et début juin ! ....

Aussitôt donné le signal de " fin d’alerte ", des hommes s’activèrent dans tous les sens, guidés par les éclairages des projecteurs, fouillant les différents secteurs de la gare, recherchant les dégâts provoqués et leur importance ; rien de très conséquent à première vue, pour autant que nous puissions en juger, par la reprise du trafic interrompu sous l’alerte ; par contre, rien ne se manifestait à proximité de notre convoi, qui semblait rester, au second plan des préoccupations par les autorités ; en attendant, nous étions condamnés dans notre wagon et certainement comme dans tous les autres, à garder la station debout, pataugeant tous dans un " bourbier putride " répandu sur toute la surface du plancher, suite au renversement de la " tinette " et se son contenu ; la nervosité et l’angoisse, nous tinrent en éveil le restant de la nuit, non seulement par l’inconfort et l’atmosphère irrespirable, mais aussi, par la crainte d’une nouvelle attaque aérienne toujours possible ; à la seule pensée que nous pouvions trouver la mort dans ces wagons écrasés sous des bombes ou en flammes, sans échappatoire possible, nous restions terrorisés, même si la menace semblait s’être éloignée ! ....

Dans une telle situation de terreur imposée, je me posais la question : quel avait été mon comportement dans la panique ? ... Je ne saurais le dire ! ... Mais sans aucun doute, celui de tous les autres, par une peur incontrôlée devant un péril, sans parade possible à y échapper ; tous, nous avions paniqué, crié, hurlé, imploré, de terreur, sentant la mort au-dessus de nos têtes, une seule bombe sur ce train ou à proximité, et tous, nous périssions dans un brasier, sans le moindre secours ; comment dans un tel cas, rester impassible et garder son calme ? ....

Inutile, de dire ici, que la nuit fut longue à s’écouler, par une attente pénible et inconfortable, dans la station debout, tout allongement sur le plancher étant impossible ; ce ne fut qu’au lever du jour, que résonnèrent sur le quai, les bruits de bottes, ponctués d’ordres donnés ; nos geôliers, ouvrirent alors les portes de nos " cellules ", nous donnant ordre de quitter les wagons et de nous rassembler sur le quai ; passablement courbaturé dans toutes les parties de mon corps par les bousculades et compressions subies dans les mouvements de panique incontrôlée, je ne fus cependant pas des derniers à me précipiter hors de cette " étuve puante ", dans la hâte que j’avais, de respirer à pleins poumons, l’air frai et vivifiant du petit matin ; je me précipitais aussi, vers ces abreuvoirs, où je savais trouver un peu d’eau, qui même douteuse, allait me permettre de me rafraîchir au moins les mains, les bras et le visage, avec les regrets de ne pouvoir en faire plus ! ..

En effet, mes vêtements imprégnés de cette odeur nauséabonde, répandaient sur moi, l’état de cette saleté déversée dans ce wagon et étalée sur tout le plancher et dont il fallut bien procéder à son nettoyage, avec pour cela, peu de moyens ; il en fut de même, pour l’ensemble des wagons, tous étant dans le même état ; vidage aussi des " tinettes " ou de ce qu’il en restait, dans une fosse à proximité ; après quoi, ordre d’attente sur le quai, toujours sous bonne garde ; incontestablement, nous nous trouvions là, dans une situation imprévue par les autorités et retardant le départ ; cela ne pouvait avoir pour cause, que les dégâts provoqués par l’attaque aérienne ; plongés dans ces suppositions, il nous fut distribué une eau chaude qualifiée de " café ", qui n’en avait même pas la couleur ; mais, de cela nous commencions à avoir l’habitude ! .....

Dans ce climat d’attente, chacun commentait à sa manière, le raid aérien de la nuit, avec forces critiques sur l’attitude des autorités à laisser ainsi des prisonniers sans secours, sous un bombardement aérien et cela, en dépit et en infraction de non-respect de la convention de Genève, sur le traitement des prisonniers de guerre ; je retrouvais là, ces " bons Français « , en bon nombre parmi nous, qui ne pouvaient, même sous la " botte allemande " après la " débâcle infligée ", se priver du " droit aux revendications « , tant ils en avaient l’habitude ; hélas pour eux, le " cahier des doléances ", n’était plus là à disposition et nos " militants syndicalistes, C. G. T. " en tête, n’avaient plus la parole pour haranguer leurs troupes dans l’incitation à manifester ; ils étaient eux aussi, vaincus et dans l’obligation bon gré mal gré, à se soumettre aux ordres et aux décisions du vainqueur

" Tel était le prix à payer pour tous, sur les largesses obtenues au cours des années précédentes et que l’on croyait immuables " ! ....

Rassemblés à proximité de nos wagons, dans l’attente des ordres à venir, nous percevions distinctement des signes d’activité, ressemblant fort à des travaux sur les voies ; il y avait donc eu, malgré tout, quelques dégâts sur les installations et les réseaux ; il était certain, que cela était bien la cause imprévisible qui retardait le départ de notre convoi ; ainsi s’écoula cette matinée, qui fit qu’aux environs de Midi, un camion militaire apporta les rations alimentaires, sans changement au " menu " ; après cela, arriva l’ordre de mise en rangs par groupes, opération de comptage, 50 par wagon, verrouillage des portes vociférations d’ordres, bruits saccadés de bottes sur le quai et pour finir, un choc dans la rame, nous faisant comprendre, que la locomotive y était attelée ; le convoi s’ébranla alors très lentement roulant ainsi, sur plusieurs centaines de mètres et au travers de nombreux aiguillages, toujours à vitesse réduite, au bout de quelques instants, nous avions quitté le réseau intérieur de la gare et le convoi prit progressivement de la vitesse ! ....

" Quelle était notre destination ? » .....


Chapitre 8 LA PRUSSE ORIENTALE

Hors des quartiers environnants de la ville, roulant déjà à vive allure, certains parmi nous, prétendument doués d’un sens aigu de l’orientation et encore dans les limbes d’un rêve utopique, se voyaient allant dans la direction de la France via la Belgique ; idée qui à la réflexion, ne pouvait être qu’absurde étant donné, que de la Belgique, nous en venions et qu’il n’était nullement besoin d’un tel détour, pour passer en France depuis cette ville frontière sur notre pays ; bien sur, il fallut très vite pour tous, abandonner ce rêve et se rendre à l’évidence ; notre train roulait : " cap au Nord " ; par les lucarnes haut placées du wagon, nous pouvions voir au passage, les marquises des grandes gares traversées, avec parfois des arrêts, toujours sur des voies de garage, hors de la station même, si bien que nous ne pouvions en avoir les noms, ce qui nous aurait permis de nous situer géographiquement ! ...

Traversant des zones à grosses industries, à en juger par les grandes structures d’usines et leurs hautes cheminées, que nous pouvions apercevoir au passage, il nous était permis de penser sans trop d’erreur, que nous étions au centre de l’Allemagne ou du moins que nous nous en approchions ; sur ces constats, toute idée d’une " libération « , prochaine ne pouvait être qu’abandonnée ; cet espoir, maintenu en nous durant les jours précédents, laissa brusquement la place à la déception, à l’amertume et même à un sentiment de colère ; à l’évidence, nos politiciens dirigeants, après l’incompétence et la trahison, causes de la défaite, nous traitaient par l’oubli et l’abandon, à la disposition du " Grand Reich " et pourquoi pas, au titre " d’otages " par ce dernier, en " monnaie d’échange " incluse dans les clauses et conditions " d’armistice " !..

Telle m’apparaissait bien là, la " fierté de la France " dont son armée devait écraser l’Allemagne et qui honteusement vaincue par elle, la laissait disposer de ses fils, pris dans cette " nasse " que ses dirigeants politiques et militaires, n’avaient pas su déjouer ; il n’avait fallu que quelques semaines aux nouveaux " stratèges " de ce " Reich ", pour anéantir dans une défaite historique, cette " invincible " armée et la traîner en guenilles à travers l’Allemagne, à pied ou dans des wagons à bestiaux, non seulement harassée de fatigue et de désespérance, mais en plus, affamée ! ....

" Là, était signée notre gloire et notre invincibilité, hautement clamées par nos chefs, des mois auparavant " ! .....

Au cours de ce transport, sans destination connue de nous, quelques-uns uns, purent lire au passage, les noms de " Dusseldorf " et ensuite, celui de " Kessel " ; passée la première nuit à rouler, essayant de s’orienter avec les noms des gares traversées, le convoi fit halte au lever du jour ; le lieu nous parut à première vue d’importance, à en juger par l’étendue du réseau des voies et le nombre d’aiguillages franchis à petite vitesse avant que notre train ne s’immobilise enfin, le long d’un quai surélevé à hauteur du plancher des wagons ; nous n’avions de là, aucune vue sur le nom de cette gare ; les bruits de bottes résonnaient sur le quai, ponctués par les vociférations habituelles des ordres transmis, nous laissant supposer, que nous étions arrivés à destination ! ...

Au bruit du roulement des portes qui s’ouvraient dans chacun des wagons, s’ajouta aussitôt, l’ordre rauque et guttural du " Rauss " nous signifiant d’avoir à quitter les wagons ; aussitôt sur le quai, sans me faire prier, l’air frai et vivifiant de ce petit matin, me fouetta le visage et je respirais là aussi à pleins poumons, rejetant toute cette puanteur exhalée par tous nos corps crasseux, par les relents de " tinette " et des urines ; nous nous soulagions, en " pissant " au travers des fentes entre les planches, un peu vers l’extérieur, beaucoup plus vers l’intérieur, de telle sorte que tout cela mêlé, rendait pestilentiel cette atmosphère à respirer ; aussi, sortir enfin de cet " antre puant ", ne pouvait que me réjouir et je ne fus pas des derniers à obtempérer aux ordres ! ..

Dans un rituel désormais immuable, formation en colonne, par rangs de quatre, comptage des hommes, escorte de gardes en armes et " Marsch " direction la sortie en bout du quai ; je pus alors, comme les autres, lire en gros caractères, le nom du lieu dans cette gare et à savoir : " Magdeburg " ; sans une exacte connaissance de la géographie de l’Allemagne, je ne pouvais me situer ; quelqu’un dans la colonne, donna l’indication, nous étions près de " Berlin " ; aussitôt sortis de la gare, nous entrions déjà, au sein même de la ville ; l’heure étant matinale, peu de gens encore étaient dans la rue ; y circulaient seulement, quelques voitures et camions ; un kilomètre environ de marche pour arriver dans un quartier d’usines à première vue importantes, à en juger par leurs étendues et leurs bâtiments dans lesquels semblait se dérouler une grosse activité industrielle, derrière les grandes enseignes portant les noms et désignations des différents établissements ! ...

c’est vers l’un d’entre eux, que nous fûmes dirigés, y pénétrant par un large portail donnant accès à une vaste cour, ceinturée en partie par des bâtiments et en partie par de très hautes murailles ; c’est là, que nous fût donné ordre de halte ; nous vîmes alors, s’avancer vers nous, un personnage en civil, qui parlementa avec l’officier responsable du convoi ; ce dernier, après quelques entretiens verbaux, lui remit à première vue, la liste portant le nombre d’hommes et sur un " claquement de talons " se retira, ne laissant sur place, que deux des gardes en armes ; le personnage certainement maître du lieu, nous désigna en termes français, les locaux dans lesquels, nous devions nous installer ! .....

Pour la première fois et à notre grande surprise, nous trouvâmes là, des installations très correctes : grands locaux aménagés en chambrées dortoirs avec lits superposés par deux, paillasse et couverture, salles réfectoires avec tables et bancs, ainsi que un local sanitaire équipé de lavabos en longueur à plusieurs robinets, cabines douches et w ; c ; !...

Après tant de jours d’errance, de privations de tous ordres et de fatigue accumulée, j’eus tout à coup, l’impression, d’avoir changé d’univers, sinon de nager dans un rêve ! ... Etait-il possible, qu’après tant de traitements bestiaux, je puisse bénéficier de tant de largesses ? .....

Il me fallut seulement quelques minutes, après avoir marqué ma place dans un des lits du "dortoir ", pour me précipiter vers les toilettes, passer sous une douche, raser ma barbe de trois jours et changer mes sous-vêtements ; j’entrepris ensuite, une grande lessive de tout ce que j’avais été contraint de porter sur moi depuis notre départ de Liège et puant la transpiration, la crasse et les relents de toute sorte dégagés par la promiscuité, avec le manque total d’hygiène dû à l’absence totale des commodités et au laisser-allé pour certains d’entre nous ; je passais même au lavage, mon sac à dos, lui aussi imprégné de puanteur ; le temps de séchage de tout cela, fût l’objet d’une constante surveillance, tant étaient grandes les convoitises de ceux qui manquaient de tout ! ...

Après cela, me sentant mieux dans des vêtements plus propres, je m’allongeais sur ma paillasse, dont j’appréciais le " confort " que depuis des jours, je n’avais plus ; ainsi s’écoulait cette matinée avec, nombre de questions que chacun de nous se posait sur les jours à venir ; à l’heure du repas, rassemblés dans les " réfectoires ", il nous y fût distribué, ration de pain pour la journée ainsi qu’une soupe abondante et compacte en pommes de terre, à manger sur une table, dans une assiette en métal, avec cuillère ; tout cela, n’avait plus rien de commun avec les traitements des jours précédents ; ce fut là, la première alimentation correcte depuis le 06 juin et nous étions le 27 juin ! ....

Etions- nous rendus à destination de notre " séjour " en Allemagne ? ....

Tout, pouvait nous le laisser supposer, tant par les aménagements des locaux, que par l’importance du centre industriel, dans lequel peut-être allions nous devoir travailler pour le " Reich " et cela, en dépit des " conventions de Genève " interdisant : obligation de travail pour les prisonniers de guerre " ; les dirigeants de cette " Allemagne nazie ", s’encombraient -t-ils des directives de Genève ? ... nous ne pouvions qu’en douter ! tout cela, n’était encore que suppositions de chacun de nous, car, rien encore ne semblait être définitivement décidé ; nous étions là, sous la surveillance de quelques gardes qui à en juger par leur âge, devaient faire partie de ce que nous qualifions chez nous, " de troupes auxiliaires ", avec consignes de réveil à six heures, obligation de nettoyer les différents locaux ; à part cela, attente d’instructions avec repas servis à heures régulières, eau chaude teintée le matin en guise de café, ration de pain pour la journée, soupe à midi et soir ; il ne nous manquait à ce semblant de vie de caserne, que les sonneries du clairon ! .... Combien de temps, cela allait-t-il durer ? ...

Consignés pour ainsi dire, dans les locaux qui nous étaient attribués, nous ne pouvions avoir accès à cette grande cour dans laquelle nous étions arrivés, mais que nous apercevions depuis certaines fenêtres ; c’est ainsi, que nous pouvions juger de l’activité qui régnait dans ce lieu ; nombre de camions entraient et sortaient au cours de la journée et l’on voyait également les entrées et sorties des ouvriers et ouvrières correspondant aux différents horaires de travail ; nous parvenait aussi, le bruit de certaines machines dans les ateliers ; que fabriquait-on dans cette usine ?..Nous pouvions opter, sans trop d’erreur, pour du matériel militaire ; ( munitions ou armes) ; rien cependant, ne pouvait nous le confirmer !

Dans cette situation d’attente, mise à part, mes préoccupations morales à la pensée des miens et surtout de ma Mère, toujours sans nouvelles de moi et peut-être même sinon probablement aussi de mon frère, je profitais de ce temps de répit, pour rétablir mes forces épuisées, avec le repos consenti et une alimentation pour moi, convenable et régulière ; cette mise à profit, était aussi le cas pour nombre de mes camarades, dont certains sombraient déjà, dans la déprime, par la dégradation morale et physique ; il était grand temps pour eux, que cessent les contraintes physiques imposées durant les jours précédents ; à leur comparaison, je m’estimais heureux, d’avoir été en mesure, de franchir ces épreuves sans trop de dégâts physiques ce qui me permettait de maintenir aussi le moral ! .. Qu’en serait-il, par la suite ? ....

Hélas ! Un tel répit doublé en ces circonstances d’un tel " confort ", ne pouvait être, que de courte durée et le sort certainement, décida à notre sujet, d’une tout autre destination ; c’est ainsi, que le quatrième jour, nous fut annoncé l’ordre de départ, pour le lendemain matin ; aussi, dès le réveil, après une nuit que je passais à réfléchir sur une destination inconnue, toujours après le même rituel, nous reprîmes le chemin vers la gare à travers les rues quasi désertes ; arrivés sur l’un de ces quais, où déjà cinq jours auparavant nous avions débarqué au petit matin, comptés 50 par wagons, lucarnes grillagées, " tinette " dans un coin, portes verrouillées, locomotive attelée, coup de sifflet de départ et le convoi à nouveau démarrait lentement au travers des réseaux de voies et nombreux aiguillages ; hors de la gare, prenant rapidement de la vitesse, il ne pouvait être question, que d’une assez longue distance à parcourir ! ....

Bientôt, le train entra sous les grandes marquises de la gare de Berlin, qu’il traversa sans s’y arrêter ; nous étions donc, dans cette capitale du " Reich ", que l’année d’avant, notre " invincible armée " s’était fixée comme objectif ! ... Nous y étions bien parvenus, mais, sans parade ni fanfare, en guenilles et bouclés dans des wagons à bestiaux ! ... Berlin traversé, vint ensuite " Frankfort ", suivi de " Poznam " ; nous étions alors, tout près de " Dantzig ", ce port et son couloir que nous devions défendre et interdire à la convoitise de " Hitler " mais pour lesquels, en septembre 1939, aucun français ne voulait mourir et cependant, resté prétexte et cause à la déclaration de guerre ; cette guerre lamentablement perdue et qui nous avait conduits là par décision du vainqueur ; toujours plus avant, en direction du nord-est, notre convoi franchit bientôt la "Vistule " ! ...

Aucun doute, n’était plus possible ; après tant et tant de suppositions plus utopiques les unes que les autres, depuis le six juin, après les multiples étapes parcourues à pieds ou en trains, les contraintes endurées, les destinations inconnues, cette dernière nous était enfin fixée, par la situation géographique ! ...

C’était, la " Prusse-Orientale " extrémité Nord-Est de l’Allemagne, autrement dit, à quelques Milliers de kilomètres de notre pays ! ....

Encore quelques heures, avant l’arrêt du train, dans une gare desservant la ville " HOHENSTEIN " ; nous étions rendus au terminus du " voyage « , dans les toutes premières heures de l’après-midi ; répétition du scénario habituel, ouverture des portes et vociférations des ordres : " Rauss ! Rauss " ! , tel qu’il en aurait été pour du bétail à extraire de ces wagons ; mise en colonne, rangs par quatre et recomptage ; encadrement par les gardes et à nouveau, " Marsch ", pour quelques kilomètres encore, avant d’arriver enfin, à notre lieu de " séjour " que nous avait aménagé le " Grand Reich complaisant ", pour nous assurer, de " Longues Vacances de Dépaysement " !......


Chapitre 9 ENTREE DANS LE SYSTEME CONCENTRATIONNAIRE

La trop courte récupération physique durant ces quatre jours passés dans de bonnes conditions relatives, n’avait pas suffi, au complet rétablissement de mes forces, trop épuisées par les longues marches, sans alimentation, sans sommeil réparateur et un soucis constant pour les miens ; tout cela, accumulé pendant presque un mois, rendit pénible, ces derniers kilomètres, toujours sous le soleil accablant même dans cette région, à travers cette plaine et cependant, je n’étais pas encore dans cette cohorte, des plus délabrés ; il était grand temps pour tous, que ces épreuves arrivassent à terme ; ce fut même " miracle « , que dans ces derniers jours, nous n’ayons eu à déplorer des morts parmi nous, tant pour certains, l’état d’épuisement était à toute extrémité ; toute prolongation de telles épreuves, eut été fatale pour nombre d’entre nous ! ...

Traînant lamentablement les pieds sur une route plate et poussiéreuse, nous arrivâmes en vue d’un gros ouvrage, construction baroque en enceinte flanquée de tours hexagonales et qui dominait cette plaine ; un grand portail en permettait l’accès, sur lequel se déployait un grand drapeau frappé de la " croix gammée " ; de chaque coté, une guérite occupée par un factionnaire en arme ; malgré que cela y ressembla très peu ! Etait-ce une caserne ? ... Non, nous étions en présence du monument dressé là, a la mémoire du " grand Maréchal Hindenburg ", vainqueur des armées russes en 1914 dans la bataille du " Tannenberg " ; c’est là, que reposait sa dépouille ainsi que celle de la " Maréchale " ; nous nous trouvions donc, sur un lieu de gloire de cette Allemagne Impériale ; ce fut aussi ce lieu, que le " grand Reich " avait choisi, pour y installer ce " camp de prisonniers ", visible déjà à quelques centaines de mètres et d’où émergeaient les silhouettes fantomatiques des " miradors " !...

Par une large entrée, surmontée d’un fronton au centre duquel flottait aussi au vent, la " Noire Croix Gammée " je pénétrais dans ce lieu portant désignation sur ce fronton : Stamlager 1 B ( STALAG - 1 - B. ) ... Nous étions, le 2 juillet 1940 ! ....

Trois rangs de barbelés déployés sur environ trois mètres de largeur et autant en hauteur ceinturaient cet immense enclos, lui constituant une barrière infranchissable, dominée de loin en loin, par les hauts " miradors " munis de puissants projecteurs et dans lesquels on pouvait apercevoir l’homme de garde en faction et son fusil mitrailleur ; tel était à l’arrivée et à première vue, l’aspect de ce camp, dressé là, dans cette plaine et dominé seulement, à proximité, par cet imposant édifice sans style, classé monument de gloire et " Panthéon " de l’un des " Grands hommes allemands ", soldat glorieux de l’armée impériale dans la dynastie des " Guillaume " !....

Aussitôt franchie l’entrée de cette enceinte concentrationnaire, on découvrait du coté droit les locaux abritant les bureaux et les logements des hommes ( militaires ) affectés au service du camp, ainsi que les locaux affectés aux officiers responsables ; du coté gauche, on pouvait voir les postes de garde, contrôlant les entrées et sorties ; légèrement en recul, les locaux de cuisines, infirmerie, avec la salle de désinfection ; dressées dans l’intérieur de l’enceinte, on pouvait déjà découvrir les rangées des grandes baraques, environ 25 mètres de longueur sur 7 de largeur, numérotées, alignées et séparées par des allées ; elles étaient destinées à abriter dans ce camp, cette " cohorte humaine ", désignée " armée française " un mois auparavant ! ....

Arrivés là, au commandement de " Halt ", l’officier convoyeur de la colonne, dans un claquement de talons, présenta le nouveau contingent à son égal ou vraisemblablement son supérieur ; ce dernier, en excellant français ( incroyable, ce que ces gens là connaissaient notre langue ), nous souhaita la " bienvenue « , sans oublier, les consignes élémentaires auxquelles, nous devions désormais nous soumettre à savoir : obéissance aux ordres et soumission à la discipline imposée par l’autorité allemande ; ajoutant : toute tentative d’évasion, rébellion ou troubles de toute nature dans l’intérieur du camp, seraient passibles de très graves sanctions ! ...

" Comment aurions-nous pu douter du contraire ? »...

Après ce premier contact " fort courtois ", chacun dans un bureau à proximité, fut soumis aux formalités d’inscriptions, déclinant pour la première fois tout son " Etat-Civil " : nom, prénom, date de naissance, nom de Père et Mère, adresse du domicile en France ; partie de ces informations enregistrées, furent inscrites sur la " Carte individuelle " dite en allemand : " Ausweis ", remise à chacun et mentionnant, son " N° Matricule, le mien, étant le 30143 " ; je figurais dès-lors, dans les registres du " Grand Reich « , prisonnier français avec un nom à consonance espagnole ; suite des formalités, le marquage, tel le " bétail à la foire par les maquignons " ; au dos de nos capotes et vareuses, deux grandes lettres à la peinture blanche : " K - G " ( Kriegs-Gefangenen ) : ( prisonnier de guerre en français ) ; passage ensuite, à la désinfection dans les locaux sanitaires ; présentation en tenue d’Adam, l’ensemble du corps soumis à pulvérisation de " D. D. T. " ou similaire, pendant que tous nos vêtements étaient passés à l’étuvage et que nous récupérions entièrement froissés, dégageant une forte et désagréable odeur de " formol ou de chlore « , théoriquement, tous les parasites corporels étaient éliminés, au moins pour quelques jours, car je fus amené très vite, à constater, que pour un grand nombre parmi nous, là encore, les mesures d’hygiène étaient totalement abandonnées, avec pour conséquences, le maintien sur eux des parasites avec propagation chez les autres ! ...

Toutes formalités accomplies, rassemblés devant les locaux des cuisines, il nous y fut distribué ration de pain et de soupe, contenant un simulacre de choux et de patates ; avalé ce premier " repas " de la journée, sous la direction des gardes du camp, l’ensemble du convoi reçut affectation de " logement " !....

Au nombre de : cent hommes par baraque, je me trouvais dans celle portant le N° 9 et située au centre du camp ; accès par une large porte, une allée centrale, avec de chaque cotés, les lits superposés deux par deux avec séparations de passages ; pour literie, une paillasse plate et une couverture ; voila, pour l’hébergement en ce lieu de " villégiature " ; la baraque, quasi prise d’assaut, je m’octroyais aussitôt à l’intérieur, le lit du haut à droite de la porte, persuadé de mieux y respirer ; après avoir eu connaissance des consignes générales à respecter au quotidien, à savoir : réveil à six heures, rassemblement devant la baraque à sept heures, j’en savais assez pour l’instant ; terrassé de fatigue, je n’eus qu’une hâte, m’allonger dans ma litière et essayer de dormir, avec cependant en tête, la question du moment :

" Pour combien de temps étais-je là " ?....

Méditations, soucis pour les miens et multiples questions en tête, le sommeil fut long à venir en cette première nuit dans ce camp, que déjà je voyais, à la fois " Sinistre, Démoralisant et Destructeur de l’individu dans sa Dignité " ; avec cette hantise, dès le réveil du lendemain, ayant repéré la veille, une rampe d’eau portant plusieurs robinets, où l’on pouvait faire sa toilette, je m’y rendis aussitôt, afin de m’y laver au mieux et raser ma barbe ; après quoi, vint l’heure du rassemblement devant la baraque et destiné au rituel comptage des hommes par nos geôliers, à la suite duquel devait se trouver le compte du nombre occupant la baraque ; après cela, distribution de ce breuvage teinté, sans goût bien défini, qu’ils appelaient " Café « , avec en même temps, la ration de pain pour la journée qui devait être d’environ 300 à 350 grammes ! ...

" Tel devait être le rythme quotidien, monotone et destructeur de ce système concentrationnaire " !... Etais-je en mesure, de le supporter sans faiblir ? .... Telle était la question, que je ne cessais de me poser ! ....

Arrivés là, depuis la veille et soumis aux longues formalités d’entrée, aucun d’entre nous n’avions eu de contacts avec nos prédécesseurs en ce lieu de " villégiature " y rassemblant environ, un millier d’hommes, français en majorité, de toutes armes, mais aussi, des belges et quelques polonais ; ces derniers, avec quelques connaissances linguistiques, allemand et français servaient d’interprètes, bénéficiant pour cela, d’un statut particulier auprès des autorités ; ils tenaient souvent aussi, le rôle ignoble de " Kapos " de baraque, chargés de l’application des règles disciplinaires, que dans de nombreux cas, ils exerçaient avec beaucoup de zèle et peu de scrupules ; il fallait bien reconnaître, qu’ils avaient de bonnes raisons à ne pas nous ménager, nous français ; ne les avions nous pas abandonnés à leur triste sort en septembre 1939 ! ... Comment là, se vengeant peut-être aurions nous pu leur en vouloir ? ...

Sans avoir eu moi-même, à souffrir des abus d’autorité de ces individus ( étant donné mon court séjour dans le camp ), il est de notoriété et encore plus ignoble, que ces rôles, ont aussi été tenus par des français volontaires et sans scrupules, usant bassement de leurs prérogatives avec autorité, contre leurs camarades et cela, afin de bénéficier lâchement, d’un régime de faveur, en compensation de leur collaboration avec les autorités allemandes ; ont été connus aussi, dans les camps disciplinaires ou d’internements, les actes commis par les " idéologues communistes « , chargés volontairement de la désignation des hommes à expédier dans les camps de travaux forcés, à la demande des allemands et qui, là aussi sans les moindres scrupules, faisaient un tri, désignant dans les listes, ceux qu’ils jugeaient en marge ou contre leur idéologie, n’hésitant pas à les envoyer le plus souvent à la mort ! ....

Oeuvre ignoble à charge des " Stalino-communistes", qui pour autant, n’en ont jamais été publiquement inquiétés, le moment venu de rendre des comptes ; Staline les protégeait encore pour leur collaboration à éliminer le plus d’opposants possibles et cela, pour l’opinion publique sous le couvert des allemands ; une lâcheté de plus à mettre à leur actif, sans que jamais, ils n’en aient été troublés pour autant ! .....

De mon coté, toujours préoccupé par le sort de mon frère, dès le lendemain de mon arrivée, je parcourais le lieu parmi tous ces hommes arrivés là les jours précédents, questionnant les uns et les autres, sur l’appartenance de leur unité, espérant enfin, rencontrer dans ce " ramassis ", des hommes de ce 81me. d’artillerie et même pourquoi pas, y rencontrer mon frère, lui aussi traîné là tout comme moi, dans les conditions analogues ; toutes mes recherches, comme les précédentes en d’autres lieux, furent sans résultat ; aucune trace, aucun renseignement sur cette unité et donc, toujours l’angoisse au ventre, où pouvait bien se trouver mon frère ? ...

Sur cette question sans réponse, je portais mon attention, à la lecture du grand panneau installé au centre du camp sur lequel figuraient toutes les consignes à y respecter ; concentrant là, tous mes esprits, je fus saisi de sueurs froides, à la limite du malaise et perte de conscience ; après tant d’efforts, de fatigue et de soucis cumulés, je sentis bien, que j’en payais là, toutes les conséquences ; comment cependant, ne pas m’estimer privilégié d’être malgré tout, arrivé jusque-là, même un tant soit peu " délabré" ?..
Combien étaient-ils ? .. Qui, par découragement et épuisement restèrent sur le bord de la route dans cette " débâcle " et sans secours, voués à la mort ou tombés pour rien, dans ces combats désespérés et perdus d’avance ; pour tous ceux-là, plus aucun espoir, à peine un souvenir, qui lui aussi, s’estompera dans le temps et dans les esprits ! ....

Qu’en serait-il aussi, pour tous ceux qui étaient rassemblés là dans cet " enclos" et dont j’étais du nombre ? .. Encore une de ces questions laissées sans réponse ! ....

Le trois juillet, nous fut enfin signalé la mise à disposition des formulaires spéciaux de correspondance à nos familles et à remettre après écrit aux autorités du camp pour envoi à destination ; ces plis, ne pouvaient être cachetés aux fins de contrôle et éventuellement de censure ; je m’empressais alors, de donner de mes nouvelles, qui à n’en pas douter, devaient être attendues avec beaucoup d’impatience et d’angoisse depuis un long mois ; en tout premier lieu, je rassurais les miens et surtout ma Mère, sur mon état de santé, " nullement altérée « , leur décrivant aussi, le lieu de ma nouvelle " villégiature", ainsi que l’accueil " cordial " qui nous y avait été fait, après un long mais " bon voyage ", dans des conditions " confortables " ; la région de notre lieu de " séjour ", était agréable, à part que les " bouleaux " remplaçaient les " palmiers " de notre " côte d’Azur " ; par un tel excès d’humour, j’étais persuadé d’une véritable lecture " entre les lignes ", donnant ainsi, une vue réelle de la situation ; je poursuivis ma missive, faisant part de mon inquiétude au sujet de mon frère, que j’avais en tous lieux de passage, recherché en vain ; je ne pouvais dès lors, qu’en attendre par eux des nouvelles avec impatience, espérant bien qu’ils en avaient ; ainsi libellée, sans risques de censure ou même destruction, ma première lettre fut remise aux services d’expéditions ! ....

Il ne me restait plus, qu’à en attendre la réponse, que je pouvais aussi bien redouter, tant l’incertitude était grande pour moi, au sujet de mon frère ! .....

Le désœuvrement, très vite commença à engendrer en moi, de la lassitude ; je passais des heures allongé sur ma paillasse plate, indifférent à tous les commentaires des uns et des autres, qui le plus souvent, n’étaient que lamentations, portant sur la situation et les traitements imposés, comme si l’on avait encore pu prétendre à des égards particuliers ; pour les uns, les clauses " d’armistice ", qu’en l’occurrence, nous ne connaissions pas, devaient obliger l’état allemand à nous rapatrier dans nos foyers ; pour d’autres, ( très informés ), rien n’était conforme dans la manière de nous traiter sinon en violation des accords de la " convention de Genève " portant sur le traitement des prisonniers de guerre ! ....

Tout cela, ne pouvait être classé que dans le registre des commentaires sinon protestations sans suite, mais relevant tout de même d’une mentalité bien française à toujours revendiquer et protester ; une telle mentalité, ne pouvait faire défaut, même en pareilles circonstances sous la " botte du vainqueur ", que l’on avait été incapable d’arrêter, mais d’où surgissait toujours, cette prétention de " supériorité " ; en l’occurrence, bien mal prouvée ; aussi, tout cela me laissait indifférent ; mes pensées allaient surtout vers mes camarades, ceux de ma section, tombés pour cette triste cause perdue et aussi, vers ce sous-officier, tué à son canon anti-char, se refusant à la honteuse défaite, même dans un combat s’avérant inégal et où, " David là, ne pouvait terrasser Goliath " !....

Me remémorant là, leur sacrifice et celui de quelques autres tombés les " armes à la main " je me sentais un peu honteux, à la pensée d’une reddition sans combat et donc, sans résistance devant cet ennemi, que je devais combattre ; de ceux-là, nous étions le plus grand nombre ; ( deux millions d’après le dénombrement officiel ), à être parqués dans ces " enclos " dressés un peu partout à travers l’Allemagne, le notre étant sans aucun doute, le plus éloigné dans cette partie séparée du reste du pays et peut-être aussi, l’un des plus importants dans sa capacité de concentration d’hommes ; tout ce " ramassis ", constituait le " système concentrationnaire ", avec tout ce que cela pouvait représenter de différence dans une société ; origines, mœurs, culture, état d’esprit, sociabilité et mentalités ; tout était représenté dans cette " cohorte " d’hommes et dans lesquels apparaissaient toutes ces différences mêlées, qualités de sociabilité pour les uns, défauts d’égoïsme pour d’autres, qui ne cachaient plus leurs instincts à s’imposer au besoin par la force, en dépit de toutes les règles d’entraide et de camaraderie en pareilles circonstances ; avec eux, distribution et partage de rations alimentaires, donnaient lieu à des scènes de " bestialité " dans le but à s’octroyer, non seulement leur part, mais aussi, partie de celle des autres, avec en plus, bousculades, injures et même menaces corporelles ! ...

Dans de tels comportements indignes d’hommes et qui faisaient presque la joie de nos geôliers, personne au bout du compte n’était rassasié ( plusieurs rations n’y suffisaient pas ), mais encore moins, les plus faibles ; aussi, peu combatif dans ce genre de " pugilats " et toujours respectueux d’une certaine dignité, il m’arrivait, parfois, de n’avoir pas ma part dans la distribution, ce qui dans mon sommeil, se traduisait par des rêves, au travers desquels, je me rassasiais de plats plantureux servis dans de réels festins, ce qui au réveil, l’estomac vide, me ramenait à la situation réelle ; pour autant, je n’en étais pas au stade comme certains, à fouiller les bidons poubelles des cuisines, afin d’y extraire des épluchures de choux ou de pommes de terre dont ils complétaient leurs rations ! ..

" Il n’y avait plus là, grande différence entre la bête et l’homme " !....

J’eus très vite la terreur, à devoir supporter longtemps cette situation de promiscuité malsaine et dévastatrice à laquelle, je n’avais pas été habitué ; je supportais mal aussi, les vociférations quotidiennes de nos gardes proférant tous les matins, au réveil, leurs " rauss ! rauss ! - schnell ! schnell ! - los ! los ! " , que nous devions traduire par : dehors ! dehors ! - vite ! vite ! - plus vite ! plus vite ! ; tout cela, dans leur accent guttural accentuant encore leurs vociférations sans lesquelles, ils ne savaient donner aucun ordre, résonnait sans cesse à mes oreilles et dans ma tête ; insupportable aussi, à sept heures tous les matins, le rassemblement devant la baraque pour une interminable opération de comptage, souvent plusieurs fois reprise, pour erreur dans le compte, rendu parfois compliqué par les idées saugrenues de quelques " petits malins ", qui en se déplaçant dans les rangs, faussaient le décompte, qui se traduisait par tantôt plus, tantôt moins, avec pour les gardes, un " ach ! noch wieder ein mal " ( encore une fois ) ; toutes ces petites astuces, plutôt mesquines, n’avaient pour effet qu’à maintenir plus longtemps ces fastidieux rassemblements, jusqu’à satisfaction du compte exact ! ....

Toujours avec cet esprit frondeur et cette prétention de supériorité, le Français ce " coq gaulois ", était fier de lui, de ses astuces à " tromper l’allemand " ; comment n’avait-il su le tromper un mois auparavant et comment était-il lui si astucieux, tombé dans ce piège tendu par ces mêmes allemands tenus pour des " lourdauds sans malice " ?...

A toutes ces contraintes, s’ajoutaient pour moi, les attentes interminables, tous les matins, devant les quelques robinets d’eau, pour procéder à une toilette convenable, dans des conditions toujours précaires ; satisfaire les besoins naturels du corps, étaient également soumis à des attentes de libération de place ; en effet, le seul lieu d’aisance dans le camp, était constitué d’une vingtaine de places délimitées sur une barre de bois installée au-dessus d’une fosse et sur laquelle pour satisfaire à ses besoins, il fallait s’installer assis dans un équilibre plutôt instable, au risque de basculer en arrière et dans ce cas, tomber dans la fosse ; il fallait supporter ce spectacle, une vingtaine d’hommes alignés là, sur cette barre sans la moindre pudeur, avec pour certains, les remarques obscènes auxquelles, je n’étais pas habitué ; après avoir satisfait à ses besoins, comment procéder à son nettoyage ? .. Pour certains, cela n’avait aucun intérêt et ne présentait donc, aucun inconvénient ; pour d’autres, faute d’autres moyens ( le papier ne traînait pas en ce lieu ), ils faisaient provision de cailloux de la grosseur d’une noix ; pour ma part, j’avais sacrifié pour cet usage, un de mes trois mouchoirs que je lavais après chacune des utilisations ! .....

Ajouté à tout cela, bagarres et discussions fréquentes, pour des motifs futiles, le plus souvent, pour une place en un lieu, contestations de distribution dans les rations alimentaires et autres prétextes, je n’eus très vite, qu’une idée en tête, sortir de cet "enfer" mais, par quel moyen ? ... J’en découvris bientôt, non seulement la possibilité, mais aussi, l’occasion, que je ne manquais pas de saisir ! .... Des propriétaires, exploitants agricoles, des entrepreneurs et des industriels, venaient là, dans ce "réservoir d’hommes " à disposition, afin d’y recruter la main-d’œuvre qui leur avait été retirée par la mobilisation et qui leur faisait défaut pour le travail dans leurs exploitations, leurs entreprises ou leurs ateliers d’usines ; c’est ainsi, que ces recruteurs, repartaient de là, avec leurs nouvelles équipes de " travailleurs " !....

J’avais trouvé le moyen de sortir de là, il ne me manquait plus, qu’à en attendre l’occasion, ce qui ne tarda pas ! .....


Chapitre 10 AU SEIN DU PEUPLE ALLEMAND

Persuadé et conscient, que je n’étais pas venu là de mon plein gré, mais que seule la trahison de nos dirigeants français m’y avait amené, je n’éprouvais aucun scrupule à essayer d’améliorer ma situation de captivité, pour tout le temps qu’elle pouvait durer et sur lequel déjà, je ne me faisais aucune illusion ; l’Angleterre poursuivait le combat ; il ne faisait aucun doute, que pour l’Allemagne, la France était son alliée, dont elle tenait son armée vaincue ; il fallait donc bon gré mal gré, dans la logique même se rendre à l’évidence ; nous étions là, a disposition du " Grand Reich ", sinon pour le travail, au moins pour la durée du conflit et cela, dans les conditions de " parcage " ceinturés de barbelés et en permanence, surveillés depuis les " miradors ", tel du " bétail dans les enclos " ; cela, ne pouvait qu’altérer rapidement mon état physique et moral ! ...

A guetter l’occasion d’en sortir, elle se présenta à moi, le 7 juillet, soit 5 jours après mon entrée dans le camp ; je la saisis sans la moindre hésitation et, je n’eus pas à le regretter ! ...

J’ai donc très peu vécu, dans la promiscuité et dans la concentration de ces lieux à qualifier " d’enclos " et qui ont fait l’objet de nombreux écrits anecdotiques plus ou moins fantaisistes, avec récits d’évasions ou tentatives le plus souvent invraisemblables, mettant toujours en valeur, les exploits et les astuces des français, avec dérision pour les gardiens ainsi que pour les autorités allemandes et cela, sans les moindres complexes, à avoir devant eux jeté les armes, sans même les avoir affronté au combat ; vastes sujets aussi, pour certains cinéastes, à produire des films, le plus souvent, loin de la réalité ; les possibilités d’évasions à plusieurs, par creusement de galeries, étaient peu vraisemblables et seulement réalisables au cinéma ; en réalité, les évasions spectaculaires de ces camps, furent incontestablement, très peu nombreuses et presque toutes, se soldèrent par des échecs pour ceux qui les tentèrent ; repris le plus souvent en territoire allemand et parfois même en France tout près du bût, leurs auteurs, terminèrent leur temps de captivité dans des camps " disciplinaires " sinon de " travaux forcés " ; sortis de là, après libération, ils étaient beaucoup plus, des " loques " que des hommes ! ...

Aussi, je confesse pour ma part et sans honte, que toute tentative d’évasion, ne m’a jamais effleurée, d’autant, que des milliers de kilomètres me séparaient du seul pays qui m’attirait : " la France " !.... Par contre, sortir de ce lieu concentrationnaire était mon seul souhait immédiat ; pour cela, je me portais candidat à une demande de main-d’œuvre qualifiée, en qualité de maçon et qui demandait aussi, un menuisier, un peintre, un forgeron, un conducteur de tracteurs, un jardinier et un cuisinier ; ainsi, fut constitué assez rapidement, un groupe de 7 hommes, répondant chacun à la qualification demandée ; la mienne, étant en réalité ma profession de base, de 15 à 18 ans ; j’allais donc reprendre une activité qui fut déjà la mienne et pourquoi pas, m’y perfectionner ! ....

L’homme qui venait de nous recruter, nous fit rassembler devant les bureaux administratifs du camp ; il était de corpulence " enrobée " âgé a première vue, d’une cinquantaine d’années et il s’adressa à nous, dans un français fort correct ; je ne pouvais que constater, le nombre de " Teutons " parlant correctement notre langue, ce qui à la réflexion, ne pouvait que faciliter les contacts auxquels nous serions obligatoirement soumis ; après quelques instants passés à l’intérieur des bureaux, certainement afin de régulariser la sortie des hommes pris en charge, par lui, il nous indiqua d’avoir à prendre place dans un véhicule, plateau ridelles sur pneumatiques, attelé à un cheval et à proximité duquel, attendait un cocher, chacun alors, avec son paquetage ( pour ceux qui l’avions encore ), prit place sur les deux rangs de bancs ; nous laissant sous la garde de son cocher, notre homme nous quitta partant dans sa voiture automobile ; à notre tour, par une après-midi ensoleillée, nous quittions définitivement cet " Antre « , ses barbelés et ses miradors, où je ne pouvais y être, que condamné à la décadence physique et morale ! ..

Je me séparais là, de tous mes camarades de section, aucun n’ayant voulu suivre mon exemple, d’une part, par manque des qualifications professionnelles demandées, mais aussi et surtout, par persuasion d’une très prochaine " libération " ; il est vrai, que pas un seul, parmi les détenus, ne pouvait supposer en ce mois de juillet 1940, qu’il aura fallu attendre cinq longues années, pour enfin retrouver la liberté ; a dater de ce jour, je n’ai plus eu la moindre nouvelle d’aucun de mes camarades restés dans ce camp ; certains d’entre eux, à la limite de l’épuisement au cours de ces marches forcées eurent recours à mon aide, les soutenant, sinon parfois même les traînant le long de ces routes, sous un soleil accablant, a la limite moi-même de mes propres forces et les sauvant peut-être de la mort, mais ils étaient mes camarades d’incorporation, depuis Novembre 1938, ceux de ma section, de toute la période d’instructions, des manoeuvres en haute montagne, de la nouvelle affectation dans l’unité de mobilisation, de la honteuse contrainte a déposer les armes, de la pénible tâche a ensevelir nos propres camarades tués et pour finir, ceux de la " débâcle ", des contraintes et des souffrances imposées ; tous, jusque-là unis dans un même espoir et entraide mutuelle ! .....

Me séparant d’eux, je me trouvais avec des inconnus, tous faisant partie des classes de " réservistes « , rappelées au jour de la mobilisation générale l’année d’avant ; ils étaient donc, plus âgés que moi ; installés sur les banquettes du véhicule et faisant connaissance les uns des autres, nous roulions a travers un paysage de plaine agricole, où dominaient les champs de seigle et de betteraves sucrières dans lesquels s’affairaient des équipes surtout de femmes dans le binage des terres ; la route par endroits, côtoyant les berges d’un lac scintillant sous les rayons du soleil, notre attelage traversa la ville dans laquelle j’avais débarqué du train : " Hohenstein " , pour atteindre fin d’après-midi la ville de " Rastenburg ", et s’engager ensuite, dans la forêt de " Gôerlitz " , qui devait devenir célèbre par l’installation en son sein, du " Grand Quartier Général " pour les opérations de la guerre à l’Est , ( mais là, nul n’y pensait encore ) ; traversée la dite forêt, nous étions rendus à destination ; lieu dit : " Gross-Partsch « , ce n’était pas la " liberté", mais c’était la campagne et j’en respirais l’air à pleins poumons ! .....

" J’étais hors des enceintes des barbelés et de la surveillance permanente des gardes perchés en guetteurs dans leurs sinistres miradors, le doigt sur la gâchette de leur fusil-mitrailleur, n’attendant que l’occasion de faire feu, sans sommation ; suivant leurs consignes reçues et clairement affichées dans le camp " !...

Mon nouveau lieu de " séjour " n’était autre, qu’une très grosse exploitation agricole, forestière et d’élevage, propriété d’une " Baronne " veuve et de son fils, descendance d’une des grandes familles dans les noblesses prussiennes ; plusieurs centaines d’hectares constituaient le domaine, divisé en trois secteurs et en totalité exploités sous contrôle de l’Etat du Reich et sous la direction d’un régisseur responsable, lui-même fonctionnaire d’État ; il se nommait : " Herr (Monsieur) Mey ", celui là même, qui avait procédé à notre recrutement dans le camp ; ancien combattant de la dernière guerre, c’était un homme affable, parlant correctement le français, il s’adressait toujours à nous, avec respect et même courtoisie ! ....

Plus rien a voir désormais, avec les vociférations d’usage, qui quotidiennement m’assaillaient depuis déjà un mois ! ....

Notre groupe de professionnels recrutés ce jour, devait compléter une équipe de 60 hommes, déjà installés là, depuis une semaine et occupés aux différents travaux agricoles et soins du bétail, sous la surveillance de deux gardes en arme, ( vieux militaires auxiliaires mobilisés ) ; le cantonnement d’ensemble, en cours d’installation, n’étant pas terminé, notre petit groupe nouvellement arrivé, fut conduit dans l’un des trois secteurs annexes, distant de un kilomètre, lieu dit : " Klein-Partsch " et sous la surveillance imposée, de l’un des gardes ; nous y fumes installés, dans une vaste pièce au premier étage d’un bâtiment servant habituellement de grange ; nous trouvâmes là, des lits alignés côte à côte, avec paillasses bien pleines et une couverture par place, ainsi que une grande table et des bancs ; un repas du soir nous y fut distribué, a manger dans des couverts et constitué d’une abondante soupe épaisse en pommes de terre, avec tranche de pain de seigle ; plus rien de commun, avec les traitements dans le camp, les sous-alimentations, les literies à paillasses plates, puantes de saleté sinon envahies de vermine et de parasites corporels ; hors aussi, de cette cohorte humaine et de sa promiscuité malsaine, des ordres vociférés sans cesse, des longues attentes devant les rampes de robinets, afin de pouvoir procéder à un minimum de toilette, des scènes de bousculades par les affamés toujours en quête d’un supplément de ration au détriment des autres et complétée
pour certains, dans la fouille des poubelles et dans lesquelles, un trognon de choux, même a demi pourri, complétait pour eux, un " repas " !...

Hors de tout cela, par ce nouveau traitement, je me sentais à nouveau, considéré en homme et non plus en " bétail ", constamment harcelé à entrer ou à sortir de l’enclos ! .. Je gouttais là enfin, a un bon repos, après un profond sommeil, précédé d’un copieux repas du soir ; il n’en était que temps pour mon état physique ! .....

Durant ces quelques jours en installation provisoire et, très acceptable, notre petit groupe fût affecté aux travaux agricoles, comme la plupart de nos collègues arrivés là, quelques jours avant nous ; ces travaux consistaient en cette période, aux premiers binages des betteraves a sucre, comme j’avais pu le voir l’avant veille sur la route, a travers la campagne et qui était, avec la pomme de terre et le seigle, les principales cultures de la région, ajouté à cela, la viande porcine et le lait ; le rythme et les horaires de travail, étaient calqués sur ceux des ouvriers et ouvrières de l’exploitation, à savoir : 7h.30 à 12h., avec une pause de 1/4 d’heure à partir de 9h., pour un déjeuner ; reprise l’après-midi a 13h.30 jusqu’à 18h., avec a nouveau, la pause de 1/4 d’heure à partir de 16h. !...

Un travail en somme, peu pénible, exécuté surtout par des femmes, jeunes filles pour la plupart, au moyen d’une sarclette à long manche et qui me rappelait les journées de jardinage de mon enfance, dans le potager familial ; aussi pour moi, cela ne présentait aucun effort physique particulier et je profitais du plein air champêtre ; ajouté à cela, une alimentation peu variée mais assez abondante, des nuits dans un sommeil réparateur et je sentais en moi, revenir mes forces physiques et avec elles, l’espoir dans l’attente ; seule ombre au tableau : toujours l’anxiété pour les miens, avec les questions : avaient-ils eu enfin de mes nouvelles ? ... Et en avaient-ils de mon frère ? ... Aussi, attendais-je les leurs avec beaucoup d’impatience ! ....

Huit jours après notre arrivée, en hébergement provisoire, le logement d’affectation étant terminé, notre petit groupe, intégra le gros de l’équipe, constituée ainsi, de 70 hommes, logés dans un corps de bâtiment, local tout en longueur et, ainsi divisé : à droite dès l’entrée, la chambre des deux gardes ; à gauche, la pièce cuisine et ses dépendances comprenant : une partie en buanderie et toilette ; face à l’entrée, la porte d’accès à une vaste salle, aménagée de lits superposés par deux, entre chaque rang des lits, une série d’étagères de rangement, au centre de la pièce, une longue table avec bancs de chaque coté ; trois grandes fenêtres ( grillagées ) permettaient à la fois, un bon éclairement et aération du local ; dans un angle, se trouvait un gros poêle à bois construit suivant un système régional ; tout cela, n’avait rien d’un " hôtel trois étoiles », mais rien non plus de " sordide « , tel que ce que j’avais quitté la semaine d’avant ; là aussi, les paillasses de literie étaient bien pleines et d’ailleurs, la paille ne me manqua pas pour en changer à ma guise, une fois par mois ! ....

Aussitôt entré dans la pièce, je m’installais près de la porte, dans le deuxième lit du bas ; chacun là, marqua également sa place, occupant l’ensemble des lits ; j’entreprenais alors, les premiers contacts parmi ceux qui m’avaient précédé dans ce lieu et avec lesquels je devais là, partager le temps de la captivité ; l’ensemble du groupe au complet, était composé, outre les sept professionnels derniers recrutés, d’hommes de toutes conditions, agriculteurs, commerçants, fonctionnaires de l’enseignement et autres, artistes et même, un prêtre-Abbé, non encore ordonné ; trois des nôtres seulement, venions du service actif, classe 1938 ; tous les autres faisant partie des classes de réserve, dont deux, déja âgés de près de 40 ans ! ......

Du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, les quatre coins de la France, se trouvaient représentés dans ce groupe, y compris la capitale, dont cinq étaient originaires ; hommes mariés, avec enfants pour la plupart, cette épreuve était pour eux, un surcroît d’anxiété et de souffrances morales à devoir supporter cette captivité ; plus jeune qu’eux et sans charges de famille ou d’épouse, j’étais beaucoup plus apte à supporter la contrainte imposée ; après installation de chacun, dans la place qu’il s’était octroyée, le régisseur demanda rassemblement du groupe, dans la cour attenante, en présence des deux gardes ; il fixa là, les consignes à respecter dans le travail, pour lequel chacun s’était porté " volontaire " et qui serait déterminé par les deux contremaîtres de l’exploitation qui se trouvaient présents ; aucune contestation des ordres donnés par eux, ne serait admise, sous peine de retour au " Stalag " ; il demanda, la désignation par nous même, d’un responsable, qui serait seul habilité à représenter le groupe auprès de lui-même, ainsi que des gardiens et à en recevoir les directives données ! ....

A l’unanimité, le groupe désigna notre " Abbé " ( Edouard Gerbaix ), pour nous représenter en toutes circonstances ; cela étant, il fut ensuite établi entre nous, les règles d’organisation intérieure à respecter au sein du groupe, répartissant à tour de rôle, les différentes tâches à assumer : la propreté des locaux, le service à table, l’aide à la cuisine, ( plonge et épluchage des légumes ), l’entretien et le nettoyage des abords extérieurs jouxtant les locaux, sans oublier, les règles de discipline à respecter par tous, ordre et hygiène, avec entraide et solidarité ; le tout, sous la seule autorité du chef de groupe désigné et reconnu de tous ; une grande " affiche " mentionnant toutes les consignes et règlements imposés par l’autorité allemande, fut placardée à l’entrée du local, sur la porte de la chambre des gardes ! ....

Il y était mentionné, tout ce dont j’avais déjà pris connaissance dans le camp, avec en plus : l’interdiction absolue de rapports intimes avec les femmes allemandes ; j’ai toujours pensé, que la même interdiction devait être faite pour les femmes de ce pays qui, par un travail souvent en commun, pouvaient autant que nous même, succomber à la tentation, ce qui dans de nombreux cas ne manqua pas de se produire, malgré que, les dirigeants de ce " Grand Reich ", ne veuillent pas de " Bâtards " parmi la " Race des Seigneurs " ; ils ne purent cependant, malgré toutes leurs interdictions, dans de nombreux cas s’opposer aux contacts humains et intimes, avec même la complicité de ces femmes victimes des frustrations imposées comme à nous même, par cette guerre ; le temps s’écoulant, je ne manquais moi-même de me lier intimement avec l’une d’elles, bravant de part et d’autres, toutes les interdictions et menaces de sanctions ; la passion entre deux êtres, souvent n’en a que faire ! .....

Pour la majorité des hommes du groupe, le travail était de nature agricole ou affectation aux soins des animaux ; à cela, furent désignés deux vachers aux étables, pour une centaine de vaches laitières ; deux autres, aux écuries, avec pour chacun quatre chevaux à entretenir et à conduire dans les charrois et cela, en plus des affectations déjà confiées aux hommes du terroir ; une vingtaine de bêtes de trait composait ce cheptel ; s’ajoutait à tout cela, des troupeaux de moutons, ainsi qu’un très important élevage porcin ; hormis ces affectations définitives, concernant quatre des nôtres, les autres hommes du groupe, rassemblés le matin dans la cour, recevaient par les deux contremaîtres d’exploitation, la répartition de leurs tâches journalières, dans les différents travaux agricoles, labours, semailles, épandage des engrais dans les terres, récoltes diverses et tous autres travaux au rythme des saisons ! ....

L’équipe des professionnels dont je faisais partie, bénéficiait d’une certaine autonomie et n’était nullement soumise à l’affectation quotidienne ; le menuisier, se rendait à son atelier, de même que le forgeron ; ils étaient sous les directives de leur chef d’atelier respectif, ( hommes en âge non mobilisables, pour l’heure ) ; le mécanicien conducteur, était en charge des tracteurs, lui aussi en compagnie d’un homme du lieu ; trois tracteurs étaient en service ; le jardinier, avait pour mission, l’entretien du potager du régisseur et celui de la baronne ; le peintre et moi, dépendions d’un vieil allemand, chargé des entretiens dans l’ensemble des bâtiments, locaux d’exploitation et habitations des familles affectées au domaine ; c’est lui, qui nous fixait les travaux à effectuer dans les lieux concernés ; le brave homme, mourût l’année suivante, si bien que sans remplaçant, nous eûmes dès ce moment, le peintre et moi-même, toutes initiatives dans l’exécution des divers travaux à effectuer ! ....

A cette " loterie ", je me rendis très vite à l’évidence ; j’avais tiré le bon numéro ! . et je me promis bien, d’en user au maximum, durant tout le temps qui serait nécessaire, rejetant tous scrupules et règles fixées sur le comportement du prisonnier à travailler pour l’ennemi ; une seule idée en moi, faire payer pour la trahison qui m’avait conduite là ! ....

Aucune différence n’était appliquée dans le travail, entre les prisonniers et les ouvriers, femmes ou hommes du terroir ; même tâches, même conditions d’exécution et même horaires ; notre travail, nous était rémunéré et payé dans une monnaie spéciale, petits billets de valeur différente par leur couleur ; le montant du " salaire " de chacun, était détenu sur un compte nominatif, tenu par le service comptable du domaine, ( une vieille demoiselle ) ; tout achat décidé et justifié par le titulaire du compte, faisait l’objet de son débit correspondant ; l’état du compte ou son solde, était remis toutes les fins de mois à son titulaire ; je pus ainsi, faire achat de divers objets dont j’étais démuni pour ma toilette, tels que : brosse à dents, savon y compris pour la barbe et un rasoir-couteau en remplacement de mes lames Gilette et pour l’usage duquel, je dus faire apprentissage, n’ayant jamais encore eu recours à ce mode de rasage, assez peu adapté pour le militaire en " campagne « ....
Cette communauté de groupe, ne pouvait en rien être comparée à une situation de vie en caserne, chacun des hommes étant ici très différents, par l’âge, par les conditions familiales, par l’instruction et la culture, distinguant ainsi chacun dans le caractère, dans les réactions et dans les comportements, à accepter, à subir ou à rejeter la situation imposée ! ....
Ainsi, se trouvait le taciturne critiquant le jovial, l’optimiste acceptant mal le contact du pessimiste, avec ses obsessions à toujours voir tout en noir, le pacifiste, tranquille et soumis, ne comprenant rien au coléreux, s’insurgeant au moindre motif et râlant à tout instant envers et contre tout ; dans ces quelques hommes rassemblés là, par une cause et un destin imposé, se trouvait tout l’éventail d’une société disparate, mise dans l’obligation à se supporter avec chacun sa différence, dans une situation commune et incontournable ! .....
Cela, eut très vite pour cause, la recherche et la formation de cellules groupant les affinités respectives et conciliables ; c’est ainsi, que nous nous retrouvâmes à former un petit groupe de cinq, dont : l’abbé Edouard Gerbaix, originaire de l’Isère, Jean Kauffmann, un parisien agent aux services du cadastre, marié, père d’une fillette, Jean Oustric, originaire de Béziers, comptable dans une entreprise privée, lui aussi marié et père d’une fillette, René Bertrand, originaire de Tournemire dans l’Aveyron ; avec lui, nous étions les deux seuls service actif, appelés du contingent, " classe 1938 " ! ...
La consigne établie, fut dans notre groupe : " se serrer les coudes " en toutes circonstances et surtout lutter contre toute forme de désespoir et de déchéance physique ou morale, car, " là était bien le danger " ! ......

11 - ENFIN DES NOUVELLES DES MIENS

M’estimant en situation favorable, sinon privilégiée, ma satisfaction n’en restait pas moins troublée et préoccupée par ce manque de nouvelles, de ma famille, avec toujours cette hantise sur le sort de mon frère ; je n’avais cependant pas raison à me plaindre, étant donné, qu’il en était encore ainsi pour tous mes camarades ; aucun courrier de France, n’était encore parvenu pour quiconque dans le groupe et chacun vivait les mêmes anxiétés ; le 15 juillet enfin, mon nom apparut à l’appel de distribution par le régisseur ; cinq seulement parmi nous, fumes du nombre ; pour les autres, ce fut encore l’attente dans la tristesse ! ....

J’étais enfin, en possession d’une lettre des miens et que je n’osais déplier ; notre courrier, n’était pas cacheté, pour facilité de contrôle ou de censure ; à cette angoisse durant la longue attente, s’ajoutait à présent, la hantise à apprendre une mauvaise nouvelle ; inquiétude et appréhension, s’emparaient de moi ; aussi, la gorge serrée et le cœur battant à tout rompre, je me mis à l’écart de tous, dehors assis sur un banc de pierre et l’angoisse au ventre, je me décidais à en prendre connaissance ; les premières lignes concernaient mon frère ; il était rentré sain et sauf de la débâcle ; dans l’immédiat, je n’eus plus la force de lire plus avant, ne pouvant retenir mes larmes de joie et m’exclamant du fond du cœur et à haute voix : " au moins un, qu’ils n’auront pas eu « 

Les lignes suivantes, faisaient état de l’angoisse de ma Mère à mon sujet, avec ces questions rituelles que se posent toutes les Mères en pareils cas ! Quel était mon état de santé ? .. M’en demandant des précisions dans mon prochain courrier, qu’elle espérait le plus rapidement possible ; en cela, l’acheminement des lettres semblait être bien établi, en effet, les nôtres respectivement n’avaient mis que trois jours à parvenir à leur destinataire ; ma joie là, était à son comble et j’aurais voulu la crier à tous ; je dus cependant, faire preuve d’une grande modération ; la majorité dans le groupe, toujours dans l’angoisse était encore sans nouvelles et je devais m’en montrer respectueux et compatissant ; mes bonnes nouvelles reçues des miens, n’étaient pas à étaler devant ceux qui attendaient encore ! ...

A dater de ce 15 juillet, tout pour moi, avait basculé dans le bon sens et j’entamais le compte à rebours, avec sérénité et philosophie ; je n’avais plus qu’à attendre d’ailleurs, en toute logique, j’étais parti en novembre 1938, pour deux ans ; or, je n’en étais pas encore à terme, sans toutefois savoir : " Quand devait sonner le terme " ?...

Involontairement soumis à cette situation et, pour tout le temps qu’elle me serait imposée, j’étais bien décidé à me ménager, afin de me sortir au mieux, du " traquenard " dans lequel on m’avait poussé ; pour cela, attendre la fin du conflit, dans les meilleures conditions qui me seraient possibles et que je me promis d’exploiter, au mieux de mes intérêts, dans la sauvegarde de ma santé et de ma sécurité, sans soucis de scrupules ou autres théories ! ... " Un désir de vengeance en quelque sorte s’éveilla en moi " ! ....

Je m’empressais ce même jour, de donner de mes nouvelles, m’efforçant surtout, de rassurer ma Mère, par une description détaillée sur mon état de santé, suivie de mes conditions de travail, du mode de logement, de la nature et quantité d’alimentation, ainsi que du lieu de séjour, insistant bien sur ma condition privilégiée en la circonstance, ce qui devait la rassurer sur mon sort ; ajoutant à cela, que le fait de savoir mon frère de retour auprès d’elle, m’avait donné suffisamment de courage pour affronter l’épreuve et pour tout le temps qu’il serait nécessaire ; j’en reçus la réponse, au bout de quelques jours, ce qui me réconforta au sujet de ma Mère, que j’avais me semblait-il rassurée sur mon sort ; il me sembla aussi, que la récupération de l’un de ses fils sorti de la tourmente contribuait bien au soutien de son moral ! ... " Par quel moyen, mon frère avait-il réussi à échapper de l’encerclement " ? .. A cette question, je n’en demandais pas la réponse ; seul pour moi, comptait le résultat ! ....

Comment pouvait-on à cette date, se douter que même pour lui, comme pour beaucoup d’autres dans son cas, rien n’était encore tout à fait terminé, suite aux retombées et aux contraintes de la honteuse débâcle, qui devaient les rattraper bientôt, leur imposant participation à l’effort d’économie du vainqueur, faisant en tant que tel, main basse sur l’ensemble de la main-d’œuvre européenne, pour aider à sa victoire finale, telle qu’il la voyait ; en cela aussi, toutes les erreurs et insouciances des dernières années écoulées, étaient encore à payer, même et surtout, pour ceux qui, lâchement ou par chance, avaient cru être passés au travers des mailles du " filet " et dont le " Grand Reich ", tenait toujours les cordes de resserrement, les manœuvrant à sa guise et pour ses seuls intérêts ! ....

Parmi les bonnes nouvelles reçues, j’apprenais que ma sœur avait été admise, suivant son désir, à entrer à : " l’école Normale ", non sans une certaine fierté bien compréhensible dans la famille et que je ne pouvais que partager aussi ; elle était, la représentante intellectuelle du " clan familial " ; on m’informa aussi, avoir reçu du ministère des armées ; ( j’ignorais qu’il exista encore ), l’extrait portant " citation de moi, à l’ordre du régiment ", faisant mention d’attribution de la " Croix de Guerre avec Etoile " et cela, suite à ma participation volontaire de mission le 5 juin 1940 et mentionnant dans le texte : " A fait preuve d’un grand courage, en rétablissant les lignes de liaisons téléphoniques, sous un intense bombardement ennemi " ! ....

Cela, eut pour effet immédiat, de me ramener quelques semaines en arrière, me remémorant, que tout cela, n’avait servi strictement à rien, sinon qu’à y avoir sacrifié la vie de l’un de mes camarades, comme moi volontaire pour une mission risquée et totalement inutile ; une erreur de plus, comme tant d’autres dans cette " gabegie ", dont moi, par chance j’étais sorti indemne, sauf à payer par ma captivité, avec tout de même, l’espoir à la sortie ! ... " Pour l’autre hélas et pour sa famille, plus aucun espoir " ! ....

En attendant, déjà passaient les semaines et avec elles, les mois ; l’Angleterre sur l’autre rive face aux cotes de France et cernée par les eaux, semblait narguer les armées du Reich, stoppées sur les rives de cette mer, rempart naturel de cette île, déjà convoitée en son temps par " Napoléon ", qui n’avait pu l’atteindre et dont le même résultat était réservé à " Hitler ", qui n’avait pour tous moyens d’atteinte, que les bombardements aériens sur ses villes, qu’il avait entrepris à grande échelle, dans le but de saper le moral des anglais et obtenir ainsi, leur capitulation ; considéré pays conquis et base d’attaque vers cette Angleterre, notre territoire français, était pour moitié sous la " botte allemande ", y contrôlant militairement l’ensemble du littoral Atlantique, depuis la frontière belge, à la frontière espagnole ; les illusions portant sur une fin prochaine du conflit, s’éloignaient tous les jours davantage ; aussi, il était clair, que le Reich, pour soutenir son effort de guerre, n’allait pas se priver de cette abondante main-d’oeuvre, pour lui peu coûteuse et corvéable à sa guise, quitte même à ignorer la " convention de Genève " portant sur la non-utilisation des prisonniers de guerre pour le travail au profit de l’ennemi ; mais, qu’avait donc à faire Hitler des accords de Genève ? ... Il fallait donc, admettre l’évidence : " Nous étions là, pour longtemps ! .....

Dans cette hypothèse la plus probable, il fut décidé au sein du groupe, d’une organisation adaptée à la situation et à ses conséquences, fixant en cela, des règles strictes de discipline intérieure, portant principalement sur le respect de l’ordre, du soutien communautaire et des mesures d’hygiène, qui pour certains avaient tendance à être facilement négligées, dans l’entretien de leur corps, de leur linge, ainsi que de leur literie, malgré les possibilités de toilette complète et quotidienne, possibilité aussi, de lavage du linge et remplacement mensuel de la paille dans les matelas ; pour certains, réfractaires à l’application de ces règles, ils ne manquaient pas d’en qualifier leurs applications, de contraintes imposées aux libertés individuelles de chacun, sans se soucier pour autant, des risques de contaminations pour les autres ; n’étant en cela, qu’une minorité, ( trois ou quatre dans le nombre ), ils durent, bon gré mal gré, se conformer aux règles fixées et acceptées par la majorité, tout en ne se refusant pas à leurs protestations et récriminations contre les décisions imposées, qui même là, n’étaient que la confirmation de ce " mal bien français " ! ....

Soutien mutuel dans les moments difficiles de déprime pour certains, fut aussi classé dans les règles à respecter ; en cela, notre abbé faisait toujours preuve d’exemplarité dans le soutien moral qui parfois avait tendance à flancher pour certains de nos camarades ; son autorité au sein du groupe n’était pas contestée et il lui était même reconnue son activité et sa diplomatie à plaider certaines causes auprès des gardes, ( qui cependant, se montraient déjà assez conciliants ), mais aussi, auprès de la direction, ce qui dans certains cas, s’avéra positif ! .....

Dans un certain dénuement vestimentaire pour certains d’entre nous, sinon pour la majorité, il obtint sur sa demande et pour chacun des hommes du groupe, un lot de : pantalon, vareuse et même chaussures, le tout en provenance des stocks de vêtements militaires récupérés en France et en Belgique ; n’ayant toujours sur nous, que les vêtements portés le jour de la débâcle, cette attribution fut la bienvenue et j’obtins ainsi, outre un pantalon neuf, une vareuse de l’armée belge, parfaitement à ma taille et avec une meilleure coupe que nos vareuses françaises ; je devais la conserver durant tout le temps de ma captivité ! ....

Bien dans son rôle, notre " abbé " chef de groupe, n’en oubliait pas pour autant celui de " prêtre " et donc, de " bon pasteur " ; en cela, il avait parmi ces hommes de conditions aussi disparates, réussi la prouesse, d’y faire admettre et même pratiquer des actes relevant de la religion, tels que : une prière du soir au coucher, ( celle que chantent les Scouts ), ainsi que le " Bénédicité « , récité debout autour de la table, avant les repas ; sans la moindre intention à vouloir l’imposer, la ferveur religieuse exprimée là aussi, par la majorité dans ce groupe, les quelques " réfractaires ", suivaient aussi ! ....

Tous, chacun dans les différentes attributions, étions en contact quotidien avec les autres participants aux travaux du domaine, ouvriers et ouvrières de nationalité allemande ; à l’exception de la mère attachée au foyer, tous, chef de famille et enfants dès l’âge de 15 ans, étaient soumis à participation aux travaux de l’exploitation et travaillaient donc ainsi, à nos cotés ; par la méconnaissance de leur langue, dialogues et conversations, nous étaient difficiles et incompréhensibles ; je n’avais pour ma part et d’ailleurs, comme tous mes camarades, aucune connaissance de cette langue allemande et même pour tout dire, aucun intérêt à l’apprendre ; après quatre à cinq mois, je me décidais à changer d’avis ; je me devais de pouvoir mieux connaître ces gens, que je côtoyais tous les jours, dialoguer correctement avec eux et donc, en savoir plus sur ces allemands, que je ne connaissais que par les " BÔCHES " parfois cités dans mes livres scolaires d’histoire ou dans les descriptions qui m’en étaient faites par certains " anciens de la dernière " ; afin de progresser dans ce but, je demandais à ma sœur, l’envoi d’un ouvrage " grammaire et vocabulaire ", bilingue " français-allemand " ; ce fut avec son aide et au contact quotidien, que j’arrivais au bout de quelques mois, à pouvoir dialoguer de manière convenable, avec des mots et des phrases courantes ; ce n’était pas encore, de la haute littérature, ( je n’en avais nulle prétention ), mais, j’avais déjà fait un pas de plus, dans le rapprochement de ces gens, que rien ne différenciait de moi, sinon leur langue, que je m’efforçais d’acquérir ! ....

Cela, me paraissait d’autant plus important, qu’étant chargé des divers entretiens, bâtiments et locaux, j’étais aussi appelé à intervenir dans les habitations ouvrières du domaine, attribuées individuellement à chacune des familles, avec en plus, certains avantages en commun ; l’ensemble de ces habitations, était groupé en hameau communautaire dans le domaine ; y était également rattaché, une école d’enseignement primaire avec son instituteur ; chaque famille, ( une douzaine environ ), ayant deux à trois enfants en âge scolaire ; au sein de tous ces ménages, les hommes aptes à porter les armes, étaient mobilisés et participaient à la guerre, ( d’où notre effectif en remplacement ) seuls restaient encore les non mobilisables, tels que : deux contremaîtres, deux chefs d’ateliers, ( menuiserie et forge ), ainsi que quelques autres en charge des chevaux et différents cheptels, en tout, une quinzaine environ, tous accusant un certain âge et n’ayant pas à répondre au service des armes ; ( du moins, pour l’heure ! ) ....

Mis en contacts directs et fréquents avec ces gens, ouvriers agricoles de condition modeste, je ne pouvais qu’apprécier leur gentillesse à mon égard, qui allait jusqu’à l’invitation parfois à partager leur repas, lorsqu’il m’arrivait d’intervenir dans leur habitation, le plus souvent afin de remettre en état leur four à pain individuel ainsi que divers autres travaux de réparations et entretien ; invité à leur table, je constatais alors, la frugalité dans leur mode d’alimentation, par comparaison à nos coutumes de table, avec le plus souvent, plusieurs plats, toujours diversifiés ; chez eux, un plat unique composait le repas, avec pour base, la pomme de terre et le choux, parfois amélioré d’un morceau de viande de porc généralement fumée ; pas de pain sur la table au repas de la mi-journée ; pain de seigle pétri et cuit dans la maison, avec charcuterie au repas du soir ; tartines de pain avec beurre ou marmelade prises dans les temps de pauses durant les heures de travail, pour boissons, le lait, le thé ou le " café " ( mélange d’orge grillé ) ; aucune consommation de vin, tout au plus, quelques " chopes " de bière pour les extra ! .....

Notre cuisine, était ravitaillée par la direction du domaine et sous le contrôle de la " demoiselle " tenant à la fois le rôle de comptable et d’économe ; elle fournissait à notre cuisinier, pommes de terre, légumes ( choux, petits-pois ou vesces, une espèce de petites fèves ), farine de seigle, margarine et marmelade, peu de viande et toujours de porc ; à volonté par contre lorsque accidentellement, un cheval se brisait une jambe ; ( deux fois en cinq ans ), les Allemands, ne consommaient pas la viande de cheval ; à cela, s’ajoutait le pain de seigle, qui était à charge de l’intendance ; ( un quart de miche par jour et par homme ), ce qui représentait environ, 500 grammes ; dans l’ensemble, nous percevions une alimentation sinon variée, assez abondante, laissée à la préparation de notre cuisinier qui devait s’accommoder des livraisons qui lui étaient remises ; nous compensions la pénurie de viande, par des " cuisses de grenouilles ", gros spécimens, que nous capturions en bordures des lacs et des ruisseaux coulant dans ces plaines marécageuses ou elles abondaient et pour lesquelles les Allemands n’avaient aucun attrait gastronomique ; ils ne considéraient ces " batraciens ", que comme nourriture pour les cigognes, qui les avalaient dans un claquement de bec ; cette chasse durait pour nous, du mois de mai, jusqu’en octobre ! ....

Il nous arrivait aussi, d’améliorer de temps en temps, notre ordinaire, avec des pigeons, une espèce à demi sauvage, qui nichait en grand nombre dans les poutres basses des toits des bergeries ; vides des troupeaux en saison estivale, j’y procédais aux réparations diverses ; profitant alors de ma solitude dans le lieu, je bouclais toutes les ouvertures et, à l’aide d’une pelle, j’abattais ces volatiles par dizaines ; enfouis dans un sac que j’apportais à la cuisine, il ne restait qu’à les plumer ce à quoi, chacun participait avec le plus grand plaisir ; notre cuisinier se chargeait du reste améliorant ainsi, notre menu à tous, pour quelques repas ! ....

Le fait, quoique peu répréhensible, ( ces pigeons n’étant pas propriété du domaine ), il n’était pas pour autant, question de le publier ; difficile cependant, de tout dissimuler aux regards de nos gardes, qui de temps à autres inspectaient la cuisine et pouvaient aussi en renifler les odeurs toutes particulières ; leur discrétion, ne pouvait nous être assurée, que par le partage, n’étant guère plus avantagés que nous dans leur mode d’alimentation, ils étaient aussi, tout heureux d’améliorer leur ordinaire ; d’autant, que de notre coté, nous n’avions aucune raison de nous plaindre de leur présence ; ils se montraient envers nous, plutôt " débonnaires « , assurant là un service peu contraignant, dans un lieu calme, hors de toute autorité et hiérarchie directe, ne fusse que celle du sous officier adjudant du quartier, qui quelle que soit la caserne et le pays, traîne après lui, la même réputation de sous-officier " zélé " ; hors de tout cela, ils assuraient un service tranquille de surveillance et d’accompagnement, lorsque l’un d’entre nous, devait être conduit à la ville, pour une visite médicale, suite à blessure, maladie ou indisposition, ce qui sans être fréquent, arrivait de temps à autre ; j’eus moi-même recours à l’auscultation par un dentiste, pour un détartrage dentaire, ( là aussi, un vieux dentiste s’exprimant parfaitement en français ) ; il trouva pour l’heure, ma dentition en bon état ! ....

Chapitre 12 - Premier Hiver Nordique

Cinq mois s’étaient écoulés, depuis ce jour " fatidique " de l’humiliation imposée, des sacrifices et des souffrances à supporter ; nous entrions, dans la saison froide et déjà décembre marquait la forte baisse du thermomètre, entraînant pour nous, des soucis supplémentaires à devoir supporter sans dégâts, les basses températures enregistrées dans cette région ; ce premier Hiver effectivement fut long et rigoureux pour nous, non habitués à de telles baisses de températures, accusant des moins 20 à moins 35°, gelant le sol jusqu’à un mètre de profondeur et recouvrant les lacs d’une carapace de glace atteignant, de 40 à 50 cm. d’épaisseur, supportant sans risques les grosses charges de charrois, que constituaient des centaines de stères de bois, chargées sur des traîneaux et tractées par des attelages de quatre à six chevaux, traversant ces lacs, longs pour certains, de plus d’un kilomètre et pour la plupart, plusieurs centaines de mètres, évitant ainsi, les longs trajets par les routes et chemins de contournements ! ......

On profitait en effet, du sol gelé, pour l’exploitation du bois dans les forêts ; le sol étant par nature très marécageux, ne permettait pas ces travaux hors gel ; une équipe formée par les hommes de notre groupe, était alors affectée à ces travaux en forêt, sous la direction du garde forestier, faisant aussi, office de garde chasse, attaché au domaine et seul habilité à l’exploitation forestière ; le reste du groupe, et autre personnel du lieu, étaient durant cette période affectés à des travaux sous abri, tels que battage des céréales et légumineuses, le tout engrangé au moment des moissons, en août et septembre ; toute l’activité était concentrée à des tâches et travaux à l’abri, soins du cheptel dans les étables, les bergeries et porcheries ; seuls étaient pratiqués en extérieur, les exploitations des bois et leurs charrois vers les lieux de stockage ou chargements sur wagons stationnés sur le raccordement de voie desservant le domaine ; moi-même, excluant tous travaux d’extérieur par de telles températures, j’occupais mes journées à des réparations d’intérieurs, locaux , écuries, étables et habitations !......

Cette fin d’année 1940, marqua les fêtes de Noël et du Jour de l’An, qui pour nous, n’apportèrent guère de joie ; nombreux étaient encore dans le groupe, à n’avoir pas reçu de nouvelles des leurs ; aussi, nos pensées allaient vers la France et vers nos familles, avec la question : " Qu’elle pouvait-il y être la joie, en cette période de fête, qui en général, rassemble la famille " ? .. Séparés par les événements, chacun de son coté, ne pouvait que penser à l’absent ou aux absents ; afin cependant, de parer à la morosité générale sinon à la tristesse, notre " abbé ", toujours soucieux pour le moral des uns et des autres, fit entonner en cette nuit de la nativité, le " Minuit Chrétien « , suivi du " Noël en Mer " et de : " Mon Beau Sapin « , mettant ainsi, un minimum d’ambiance parmi nous, évitant pour certains, de sombrer dans la tristesse, ce qui malgré cela, fut difficile à obtenir dans l’ensemble ; la joie pour l’heure, n’était pas au rendez-vous ! ....

Il en était tout autrement, pour les Allemands ; outre à fêter les traditions, ils fêtaient aussi, la victoire de leurs armes et dans l’euphorie, ils étaient tous dans la joie à fêter aussi, le retour parmi eux, des militaires, enfants du terroir, bénéficiant des premières permissions accordées depuis le début des hostilités ; tous, avaient pris part à cette campagne de France, dont ils vantaient les prouesses de leurs chefs et de leur stratégie dans cette " Blitzkrieg ", manifestant leur joie, pour cette grande victoire ; ils dressaient aussi, la carte du " Gross Paris " et avec un certain orgueil, ils décrivaient leurs exploits amoureux avec les " filles françaises " ; la communauté du domaine, comptait une vingtaine d’hommes sous les drapeaux ; après les campagnes victorieuses de Pologne et de France, aucun parmi eux, ne manquait encore à l’appel ; tout pour l’heure, n’était que gloire, avec cette certitude en la victoire prochaine voulue par le " Führer " pour le " Grand Reich " et pour son peuple ; aussi, en cette fin d’année, à l’occasion des fêtes, la joie éclatait dans tous les foyers et nombre de ces " jeunes loups ", s’adressant parfois à nous, ne nous cachaient pas leur fierté, avec leur certitude de " supériorité " ! ....

" Mais, là aussi pour l’heure, comment aurait-il pu en être autrement ? ... Ils étaient les vainqueurs et nous étions les vaincus ! .....

Seule satisfaction à nos peines et à nos pensées pour nos familles, nous avions pour ces grandes fêtes, les mêmes conditions de repos, que les ouvriers allemands eux-mêmes ; seules étaient à assurer les tâches concernant les soins au bétail et la traite des vaches, pour ceux des nôtres qui y étaient affectés ; j’avais depuis quelques jours, reçu de mes parents, les premiers colis, contenant : chocolat, sucre, conserves en boites et, non moins important, des vêtements : lainages, chaussettes, pull-over, bonnet passe-montagne et écharpe ; tout cela, par les soins de ma Mère, qui sans aucun doute avait du s’informer des rigueurs de l’hiver dans cette latitude nordique et qui je dois bien le dire, furent les bien venus ; je n’en appréciais pas moins les " gâteries ", dont, depuis plusieurs mois, j’en avais presque oublié le goût ; en cela, je n’avais pas encore idée des sacrifices que ces envois représentaient pour les miens, ignorant les pénuries auxquelles était déjà soumise la France et qui devaient aller en s’aggravant ! ...

Le vainqueur, motivant ses besoins toujours croissants, allait puiser sans réserve, dans notre pays occupé, afin de satisfaire son effort de guerre, contre cette Angleterre, retranchée dans son île et narguant cette armée allemande, stoppée sur l’autre rive d’en face ; ainsi débutait l’année 1941 ; pour l’une, assurer sa résistance, pour l’autre, concentrer tous ses moyens offensifs contre cette " citadelle " cernée par les eaux et contre laquelle déjà en d’autres temps, s’était brisée la fureur de " Napoléon " et dont le même sort était réservé à la fureur de " Hitler " !...

Mais, le cours des événements dans l’histoire de ce siècle, n’en était pas encore là ; pouvait-on cependant douter encore, que le conflit serait long et avec lui, la durée de notre captivité ? ....

Aussi, entamant avec cette idée, la nouvelle année, je m’installais avec une certaine philosophie dans l’attente, d’autant que la cadence de courrier avec les miens, était bien établie et régulière, ce qui de part et d’autre, contribuait à maintenir le moral, hors de toute angoisse immédiate ; j’acceptais le sort, sans trop de difficultés, m’appuyant sur mes privilèges, faisant tout pour les maintenir et même les améliorer en toutes occasions qui me seraient données ; il m’était cependant difficile de trop faire état de mon " confort " et d’en exposer ma satisfaction au sein du groupe ; en effet, malgré les mois écoulés, quelques-uns uns parmi nous, étaient encore sans nouvelles des leurs ; originaires des régions sinistrées ou occupées,, ils n’avaient toujours pas été en mesure de communiquer avec leur famille, probablement réfugiée dans les exodes de Mai-Juin, vers les régions méridionales du pays ; ils ne disposaient donc, d’aucune nouvelle adresse des leurs ; pour eux, l’angoisse était du quotidien ; ce ne fut que beaucoup plus tard, par intermédiaire des services de la " Croix Rouge « , qu’ils purent enfin, renouer le contact et ainsi, recevoir des nouvelles, qui malheureusement, pour deux d’entre eux, s’avérèrent alarmantes ; il leur fallut alors, tout le soutien du groupe, pour maintenir leur moral dans cette double épreuve et là encore, nous ne pûmes que rendre hommage à notre " abbé ", pour son appel à la solidarité de tous, afin de soutenir nos camarades dans la peine ! ...

Avec l’arrivée du mois de mars, s’annonçait déjà le Printemps et ce premier hiver que j’avais eu tout lieu d’appréhender, me laissait au bout du compte, quelques belles images de la nature ; les grandes étendues d’un blanc immaculé, la neige crissant sous les pas, le scintillement au soleil des " guirlandes " de givre et de glaçons accrochés aux branches pendantes des bouleaux, telles de grands colliers de diamants, les étoiles brillant dans le ciel, par les nuits claires et semblant être à portée des mains, les somptueux traîneaux glissant sur la neige ou sur la glace des lacs, avec leurs attelages chamarrés, secouant leurs chapelets de grelots et clochettes aux tintements multiples et variés, leurs passagers et passagères, emmitouflées sous leurs pelisses recouvrant leurs jambes, la tête coiffée d’un grand bonnet à poils et allant au trot de leurs chevaux à travers cette plaine enneigée, disparaissant par endroits aux creux des congères de neige, tout cela, connu de moi seulement à travers les récits de mes livres de classe, j’aurais dit qu’il valait la peine de le vivre, nonobstant les circonstances particulières et imposées par les événements ; j’ai aussi à reconnaître, que par de telles températures hivernales, je n’ai eu à soigner le moindre rhume ou état de refroidissement, durant les cinq hivers passés dans cette région ; un froid rigoureux mais très sec, tenant peut-être à cela ! ....

Dans l’oubli de l’hiver, s’annoncèrent les fêtes de " Pâques " et avec elles, le renouveau de la nature ; c’était là encore pour les Allemands, le retour aux traditions de festivités, tout aussi importantes que les fêtes de Noël et jour de l’An et pour lesquelles, nous partagions les mêmes jours fériés ; ces périodes et autres jours de repos, se traduisaient pour certains d’entre nous, par un état de " désoeuvrement " auquel, il fut décidé de parer, par diverses occupations et en cela, cinq d’entre nous, optâmes pour le sport, avec exercices de culture physique et un circuit de cross pédestre les jours de repos et le dimanche matin ! ....

N’étant pas tous, loin de là des adeptes du sport, il fut décidé du montage d’un groupe de spectacle, avec orchestre formé par trois des nôtres, ayant de bonnes connaissances en musique et pouvant jouer de plusieurs instruments, même de batterie ; la décision prise quasi à l’unanimité, chacun y alla de son pécule, pour l’achat des divers instruments, dont un " saxophone, une trompette et un ensemble batterie ; l’orchestre ainsi constitué, deux autres dans le groupe, ayant quelques compétences dans cette partie, se chargèrent du montage des pièces à présenter sur scène ; le peintre fort doué, se chargea des décors peints sur toiles et panneaux ; approuvant notre initiative, le régisseur fit mettre à disposition, trois soirées par semaine et les dimanches, la salle d’école, pour les répétitions en préparation des spectacles, que nous devions donner dans cette même salle ! ....

Tous dans le domaine, jeunes et vieux, accueillirent avec enthousiasme, cette idée d’animation, voyant en cela, un moyen de distraction inexistant dans cette communauté, sauf pour les jeunes, d’aller se distraire à la ville voisine, au cours des longues soirées d’Eté, ainsi que les Dimanches et jours de repos ; un répertoire de trois pièces sur des thèmes comiques, avec une traduction approximative des programmes, nous permit de donner des spectacles fort appréciés de tous ; en contre partie, nous n’eûmes aucun mal, à trouver parmi ces gens, des habits civils et même féminins, pour les différents déguisements dans les scènes à interpréter, dans lesquelles, chacun dans la troupe du spectacle, tenait son rôle ; j’étais chargé pour ma part, de l’interprétation des chansons en vogue, telles que : " Sombreros et Mantilles, j’Attendrai, Je suis seul ce soir, Lili Marleen, Tout va très bien Madame la Marquise et quelques autres titres bien connus " nombre de ces chansons, étant aussi écrites et chantées en allemand, j’arrivais fort bien à les interpréter dans leur langue, ce qui, me valut un certain succès auprès de ces demoiselles et dont j’étais assez fier, estimant que c’était déjà une revanche sur mes vainqueurs ! .....

Dès lors, je n’étais plus désigné que par mon prénom " Louis ", suivi du qualificatif : " der Sänger " ( le chanteur ) ; elles étaient pour moi, " Elisabeth, Joanna, Truda, Monika, Hilde et quelques autres ", qui souvent me sollicitaient pour une chanson en allemand, ce à quoi je me prêtais volontiers, sans me faire prier, assez fier de moi même, gardant cependant, certaines distances, compte tenu des règles à observer, sur lesquelles pesaient sur moi, une surveillance des gardes et autres parents de ces demoiselles, qui même exercée discrètement, n’en était pas moins réelle ; cela, ne m’obligeait pas à rester indifférent au charme de ces filles, toutes aussi attrayantes les unes que les autres, y allant même parfois, de mes compliments chaleureux à leur sujet, ce à quoi, elles n’étaient pas indifférentes non plus ; les hommes de leur âge, n’étant pas là pour leur faire la cour, tout compliment même venant d’un " français ", était fort apprécié et je n’en étais pas avare ; " le rapprochement des êtres, souvent se moque des interdits « 

Ce nouvel état d’esprit, qui me rapprochait de ces gens, jeunes et moins jeunes, me gratifiant aussi, de leur sympathie, fut pour moi, un progrès dans les contacts humains ; il m’apparut, qu’en aucun cas, je ne pouvais les tenir pour responsables de ma situation présente ; je découvrais bientôt, qu’eux aussi, devraient subir les contraintes dictées et imposées par ce régime et auxquelles ils se plieraient avec discipline et conviction, tant les promesses étaient radieuses et pour l’heure, les résultats positifs ; tous cependant dans notre groupe, ne partageaient pas les mêmes sentiments, estimant ces rapprochements, indignes de notre situation et rejetant toute idée à sympathiser, de quelque manière que ce fut, avec nos vainqueurs ; pour eux, ils étaient à la fois, des allemands et donc, nos ennemis, ceux qui depuis la " capitulation de Sedan ", figuraient comme tels, dans nos livres d’histoire et qui, une fois de plus, venaient de nous imposer la défaite, dont nous subissions là, les conséquences ; pour eux donc, le perpétuel rejet plutôt que les tentatives de rapprochement ! ... " La haine plutôt que l’amitié " et même pourquoi pas : " la revanche " ! ... mais, pour l’heure avec quels moyens ? ....

Peu nombreux cependant parmi nous, étaient ces détracteurs, toujours avides à " bouffer du Boche ", mais qui pour la plupart, le moment venu, avaient devant eux déposés les armes, sans les combattre ; la majorité dans le groupe, se résignait plutôt à la situation, avec surtout l’idée, d’en améliorer les contraintes, par le sport et les divertissements ; outre cela, il fut aussi décidé, d’un travail de forme intellectuelle, portant sur l’étude grammaticale de la langue allemande, de cours de comptabilité commerciale et lecture de différents ouvrages, groupés dans une petite bibliothèque constituée par notre "abbé ", avec quelques livres reçus de France ! .....

Nous organisâmes ainsi, notre situation dans l’attente, à la fois dans le but d’un maintien physique, intellectuel et moral, avec autant que possible, les ouvertures de contacts sinon amicales, pour le moins sympathisantes avec ces gens que nous étions dans l’obligation de côtoyer tous les jours et cela, contre toutes récriminations et critiques de certains ; ceux-là mêmes, qui en dehors de cela, s’insurgeaient aussi, contre les règles fixées de discipline intérieure, s’exprimant même, avec les qualificatifs de " garde-chiourme, adjudant de quartier " et autres du même ordre dans leur vocabulaire ; petite minorité, ils ne pouvaient bon gré mal gré, que s’incliner, la contrainte générale, étant en définitive, pour tous la même et la rébellion ouverte, peu facile sinon risquée à mettre en œuvre ! ....

Ainsi, pour les uns et les autres, le temps s’écoulait, avec pour la majorité dans le groupe, moins de lassitude, de monotonie, d’ennui et de langueur à attendre ce jour à venir du retour au pays ! ....

" Hélas, pour l’heure ce jour n’était pas encore en vue".....


Chapitre 13 - LE REICH PREPARE SA CAMPAGNE DE RUSSIE

Durant la période de ce premier hiver 1940-41, de très importants travaux, furent entrepris au sein de cette forêt de " Görlitz ", jouxtant les limites du domaine, qui en tout premier lieu, furent clôturées par de hauts réseaux de grillages, eux-mêmes protégés par des réseaux de " chevaux de frises barbelés " sur environ, trois mètres de largeur, le tout dominé de loin en loin, par ces " miradors ", que nous connaissions bien, pour en avoir déjà été sous leur regard et leur surveillance ; tout cela, à première vue, nous fit penser à une installation de camp pour prisonniers ; à la réflexion, le lieu, forêt de grands arbres, présentant un aspect plutôt " bucolique " nous parut par trop accueillant, pour un tel projet d’hébergement ; le " grand Reich ", ne pouvait avoir de telles attentions pour ses prisonniers ; quel qu’en fut le but, nuit et jour et par toutes les températures, nous parvenaient les bruits des divers engins en action ; incontestablement, une importante activité régnait dans ce chantier ! ...

Toute la zone alentours, fut mise sous surveillance et contrôle militaire ; la seule route reliant le domaine à la ville de " Rastenburg ", fut désormais interdite de circulation et accès autre que militaire, même le petit cimetière du domaine, fut inclus dans le périmètre d’interdiction ; une nouvelle route en dehors de cette forêt fut ouverte pour l’accès à la ville, avec une distance augmentée, de un kilomètre environ ; des panneaux d’information, en allemand et en français, furent affichés en divers endroits et dans la grande cour même du domaine, mentionnant interdiction d’approches des clôtures d’enceinte, sous peine de fortes sanctions sinon de mort sans sommations ! ....

En présence de telles mesures, ainsi qu’à la hâte portée dans l’exécution des travaux, la question se posait, autant pour nous, que pour les Allemands eux-mêmes :

" Que préparait-on dans cette forêt ? ... Et dans quel but ? ...

A cela, il fallut encore attendre plusieurs semaines, pour en connaître le mystère, sinon que : avec les premiers jours de ce mois de mai 1941, presque date anniversaire du déclenchement de l’offensive allemande vers nos frontières, toujours dans l’ignorance pour tous quant au but de ces travaux, poursuivis sans relâche et sous surveillance militaire, on constata dans la région et dans notre secteur même, d’importants mouvements de troupes et de matériel militaire ; ainsi, sur la ligne de chemin de fer passant à proximité du domaine et visible par endroits, se mirent à circuler, contrairement aux habitudes, de nombreux convois roulant en direction du Nord-est, transportant de grosses quantités de matériel de toute nature dont : " chars lourds, pièces d’artillerie, véhicules camions, dont un grand nombre de marque Renault ", donnant bien la preuve, que nos usines françaises réquisitionnées par l’occupant, travaillaient bien pour lui ; tout cela, était visible sur les wagons-plateaux, sans compter tout ce qui devait se trouver dans les wagons fermés, l’ensemble formant des trains de 30 à 40 wagons et cela, avec plusieurs convois par jour et même de nuit, dont nous entendions les bruits du trafic ; à cela, s’ajouta un gros passage d’avions, inhabituel jusque-là dans cette région ; les gros appareils " Junkers " passaient à basse altitude sur le secteur, toujours dans la même direction, cap nord-est ; vinrent ensuite, d’importants passages de troupes de toutes armes, transportées par camions, roulant dans cette même direction, que nous pensions être, la frontière de la " Lituanie " tout proche ! ....

En trois jours, furent mises en place sur une parcelle de terrain, à proximité dans le domaine, des installations destinées au cantonnement de troupes en transit et comprenant : éléments de cuisines roulantes de campagne, un poste d’infirmerie et locaux sanitaires aménagés avec lavabos et douches, ainsi que lieu d’aisance, alimentation en eau, prise sur le réseau du domaine ; à coté de cela, furent dressées cinq grandes tentes de campagne, aménagées en dortoirs ; tout cela, mis en interdiction d’accès autre que militaire et sous surveillance permanente de piquets de gardes ; à tout ce déploiement et trafic, transportant hommes et matériel militaire, chacun de nous, y compris les gens du lieu, nous nous posions les mêmes questions : " que pouvait bien signifier tout cela " ?.. ce à quoi, il était répondu : " simples manœuvres à caractère préventif " ; " Feldmanöver in Ostpreussen " titrait le quotidien régional ! .....

En réalité, l’état-major du Reich, procédait là, à l’insu du commun des observateurs, à une puissante concentration de troupes et de matériel sur ses frontières du nord-est, dans le but fixé : " attaquer par surprise, l’Union Soviétique « , ce qui fut annoncé, par toutes les radios et organes de presse, le 22 juin, par des communiqués ainsi rédigés : notre pays, menacé sur ses frontières de l’est, a pris ce jour, l’initiative d’attaquer " l’Union Soviétique " engageant l’opération " Barbarossa « , parant ainsi à toute agression de l’ennemi ; les communiqués poursuivaient : nos troupes de choc, s’avancent déjà en territoire ennemi, sans rencontrer de résistance et appuyées par le gros de nos forces que constituent nos " Panzerdivision " ; exultant, les communiqués dans les radios, annonçaient encore :

Par cette décision, notre Führer est certain de sa victoire pour le peuple allemand ! .. Suivaient alors, les clameurs de : " Sieg Heil ! .. Sieg Heil " !.. reprises par toutes les poitrines dans l’auditoire ! ....

En ce 22 juin 1941, Hitler pouvait-il se douter, qu’à l’instar de " Napoléon " le 23 juin 1812, il venait de commettre la plus grande erreur tactique et stratégique de tous les temps ? ...

Bénéficiant en premier lieu, des mêmes succès que son illustre prédécesseur et avec ses mêmes ambitions de conquêtes, il allait lui aussi, essuyer une défaite plus terrible encore, qui allait livrer cette partie Nord-Est et Est de l’Allemagne et avec elle son peuple, au déchaînement sauvage des " Hordes d’Attila ", recrutées par "Staline " et imposant à ces populations, les mêmes méthodes, avec la même barbarie que leurs lointains ancêtres déferlant sur l’Europe ! ....

Pour l’heure, les événements de l’histoire, n’en étaient pas encore là ; tout pour cette armée allemande, n’était que succès dans cette nouvelle campagne, entraînant ce peuple dans une confiance aveugle, pour une victoire promise ; chacun des discours et harangues de " Göebels " transmises par les radios, étaient suivies des clameurs hystériques de " Sieg Heil ! Sieg Heil " ! plusieurs fois répétées, entraînant ce peuple, sans hésitation derrière son chef et son armée ! ....

La guerre étendue vers l’est, entrait dans une nouvelle phase, qui ne pouvait qu’en prolonger la durée, même si dans ses débuts, l’armée allemande allait de succès en succès, investissant villes après villes en territoire soviétique, sans rencontrer de résistance, annonçant des capitulations d’unités entières avec leurs officiers et faisant ainsi, de très nombreux prisonniers ; dès les premiers jours qui suivirent le déclenchement de l’attaque sur ce deuxième front, se leva aussi le voile sur le mystère de ces travaux entrepris depuis des semaines dans cette forêt, sous surveillance militaire ; chacun devait apprendre, non sans étonnement, qu’il s’agissait là, de l’installation du " Grand Quartier Général « , d’où Hitler en personne, devait conduire les opérations de cette guerre à l’Est, avec la convoitise à y conquérir pour son peuple, le " Lebensraum " vers ces territoires ; on donna à ce " Haut Lieu " d’où le Führer devait conduire le " Grand Reich " vers la gloire, le nom de : " Wolfschanze " ( repère du loup ) !....

Afin d’en faciliter les communications et déplacements depuis la capitale, un terrain à proximité de la ville proche ( Rastenburg ), fut aménagé, pour les atterrissages et décollages des avions transportant les différents membres des Etats-majors, ainsi que Hitler lui-même ; le trajet depuis l’aéroport, s’effectuait en voitures escortées ; par contre, le " Feldmarschal Goering ", se déplaçait lui, en train spécial, qui stationnait durant ses visites, sur la bretelle de voie desservant le domaine ; j’eus là, l’occasion de l’y voir à plusieurs reprises, en me rendant pour mes travaux dans le secteur voisin " Jankendorf ", dépendant du domaine ; un pont d’accès enjambait la voie de stationnement, sur laquelle se trouvaient les luxueux wagons, protégés à chaque extrémité par les pièces de D. C. A. sur wagons-plateaux ! .......

La proximité dans notre voisinage de ce " haut lieu " de commandement, devint pour nous, un motif d’inquiétude ; son importance stratégique dans la conduite de la guerre et dont l’emplacement à priori, ne pouvait être ignoré des Etats-majors soviétiques, pouvait dans la logique des choses, faire l’objet d’un objectif important à attaquer sinon même à détruire par un raid aérien, avec du même coup, et un peu de chance y atteindre aussi le " Loup " dans son " Repère " ; à quelques centaines de mètres près, nous étions à la merci d’une éventuelle attaque aérienne, larguant ses bombes sur approximation et surtout, de nuit, tel que cela pouvait bien avoir lieu ; avec cette idée d’un tel risque, j’avais toujours en mémoire, ma situation en gare " d’Aix la Chapelle " et je ne tenais pas à ce que cela se réitère !

En fait, nous ne fumes alertés, qu’une seule nuit, pour un avion évoluant à haute altitude, déclenchant les tirs nourris de la D. C. A. ; nos gardes ouvrirent alors, les portes de nos locaux, nous permettant ainsi la sortie dans la cour ; tous les gens du domaine, avaient aussi quitté leurs habitations dans l’angoisse à subir un bombardement et ne disposant en cela, d’aucun abri ; aucun projectile ne fut largué, seuls étaient visibles les éclatements des nombreux projectiles tirés par les pièces antiaériennes de défense du lieu ; l’avion, certainement de reconnaissance, ne tarda pas à s’éloigner du secteur et l’on donna la fin d’alerte ; rien de tel, ne se renouvela durant tout le conflit, à croire, que la guerre respecte certaines règles ignorées du commun des mortels et tenant à l’abri les protagonistes entre eux ; difficile en effet, d’admettre que services soviétiques, anglais et américains, aient pu ignorer l’emplacement d’où Hitler et son Etat-major dirigeaient les opérations à l’est, ce qui constituait un objectif stratégique d’importance et sans aucun doute, possible à atteindre ! .....

" Mais, comment comprendre les ambiguïtés de la guerre et ses secrets " ?..

Au cours des premières semaines de ce conflit à l’est, l’armée allemande allait de succès en succès, appliquant sa tactique bien rodée, de " Blitzkrieg ", qui lui avait valu les rapides victoires sur la Pologne et sur la France et qui consistait à des percées par les " Panzers ", parfaitement reliés entre eux, sous commandement unique, neutralisant toute résistance ennemie, libérant ainsi le terrain aux unités d’infanterie et aux convois de ravitaillement ; tout cela, avec l’organisation d’une véritable machine de guerre, telle que nous la connaissions, pour y avoir déjà été confrontés, en avoir subi la défaite et qui continuait ainsi sur sa lancée vers l’est ! ....

Les nombreux communiqués diffusés par les radios et transmis par la presse, n’étaient qu’exaltations et certitude de victoire ; d’après eux, quelques semaines allaient suffire, pour : " régler son compte à Staline " et mettre à genoux, cette Union-Soviétique, peuplée de " Juden und Untermentschen " ; ( juifs et sous-hommes ) ; telles étaient les déclarations entendues ou écrites ! ..

A tout cela, s’ajoutaient les larges photos étalées dans la presse quotidienne et hebdomadaire, montrant à ce peuple enthousiaste, les longues colonnes de prisonniers,
( hommes hagards ), marchant vers l’Allemagne, ainsi que le nombreux butin tombé entre les mains de cette armée allemande ; voyant ces images, je ne pouvais que me remémorer, une situation analogue, celle de la France et de son armée, l’année d’avant ! ..

Ces succès incontestables réalisés au cours de ces quelques semaines seulement au seuil de l’été, ne pouvaient que laisser entrevoir une Europe sous la totale domination allemande ; la " Pieuvre " étendait déjà, ses " tentacules visqueux ", vers les Balkans et jusque vers la Grèce, allant au secours des troupes italiennes ( ses alliées ) et mises en difficultés par l’armée anglaise et sa flotte déployée dans le secteur ! ...

Après l’été et dès le début de l’automne, la " sinistre noire Croix Gammée ", flottait déjà, presque sur toute l’Europe, depuis la France jusqu’au Caucase et la mer Noire, y faisant partout " main-basse " sur tout le potentiel humain, soumis à l’esclavage, sur toutes les industries et les matières -premières indispensables à son effort de guerre, ainsi que sur l’ensemble des récoltes et autres productions agro-alimentaires de ces pays

Dans ces territoires conquis, tout devait servir à la " construction de ce grand Reich " que son " Führer " promettait à son peuple, pour " Mille Ans " ; dans ce but figuraient déjà les devises dont s’imprégnait ce peuple qualifié de " supérieur " dans les slogans de ses chefs, telles que :

" Deutschland Über Alles " ! ( l’Allemagne au-dessus de tous ) !
" Ein Volk ! Ein Reich ! Ein Führer " ! ( un peuple ! une nation ! un chef ! )
" Gott mit Uns ! ( Dieu avec nous ! )
" Blut und Ehre " ! ( Sang et honneur ! )

Tout cela, dans un esprit d’orgueil et d’ambitions hégémoniques, contribuait à galvaniser un peuple et son armée, dans la vénération d’un chef incontesté, qui n’avait qu’à dicter et clamer ses ordres du haut de sa tribune, à toute une nation soumise et à une armée rompue à la discipline et prête aux sacrifices sous l’impulsion de ses chefs ; on avait là, toute une mentalité familière à ce peuple et à cette armée, totalement inconnue des français et qui leur avait fait cruellement défaut en 1939-40, face à cette Allemagne ! ..

Au fur et à mesure que s’écoulaient les semaines et avec elles, les mois, se multipliaient les succès sur ce front de l’Est ; les grandes villes et les grands centres, tombaient les uns après les autres, dans une irrésistible avance vers Moscou et Leningrad, principaux objectifs fixés par Hitler, à atteindre avant l’hiver ; rien dans ce but, n’était négligé, autant en hommes, qu’en matériel, afin de couvrir un front qui ne cessait de s’étendre à travers ces vastes territoires ! ....

Aussi, voyait-on passer dans notre secteur, de nombreuses unités de toutes armes, faisant halte provisoire dans ce cantonnement installé là, dans le courant du mois de mai précédent ; ces troupes de passage en direction du front, stationnaient trois à quatre jours dans ce lieu ; la majeure partie d’entre elles, venaient de l’ouest et surtout, de France, ce qui pour ces hommes, avait pu ressembler à des " vacances ", dans des secteurs ou régnait pour l’instant, le calme ; " a l’ouest rien de nouveau pouvait-on dire " !

Ayant ainsi eu l’occasion d’observer la vie quotidienne de ces hommes en transit dans ce cantonnement, je pus juger de ce qu’étaient les repas du soldat allemand en campagne : à midi, servi à la roulante dans sa gamelle, deux louches d’une " soupe ", peu consistante, dans laquelle avait cuit viande et légumes ; dans le couvercle de la gamelle servant de plat, quelques grammes de viande de porc accompagnée de quatre à cinq pommes de terre cuites à la vapeur, non épluchées ; avec cela, un morceau de fromage à la croûte rouge, du genre Hollande ; pas de pain ni de boisson ; en fin de journée, chacun recevait des tranches de pain de seigle, avec charcuterie et marmelade, une boisson chaude, semblant être du thé, plus que du café ; en somme, rien de plus que ce que nous recevions nous-mêmes pour notre nourriture ! ..

Je me remémorais alors, les exigences du soldat français, dont la ration quotidienne équivalait à trois jours au moins de la ration pour l’Allemand, sans parler de la ration de " Pinard ", qui sans elle, le " troupier " français refusait d’avancer ; je revis aussi là, les scandaleux gaspillages de denrées alimentaires distribuées par l’intendance et honteusement dédaignées par les hommes de notre armée, leur préférant les denrées disponibles à l’achat dans les boutiques ( épiceries et boulangeries ) se trouvant à proximité des cantonnements de nos troupes ! ...

Rien de tel n’apparaissait dans ces unités, soumises à un strict minimum et accepté sans les moindres signes de récriminations, encore moins de protestations, alors même que le pays en ces moments là, était en pleine période de gloire ! ...

Gaspillages incontrôlés pour l’un, face aux restrictions maximales pour l’autre, n’y avait -il pas lieu, de rechercher là, l’une des grandes causes de notre défaite, venant s’ajouter aux exigences toujours accrues, aux revendications permanentes, aux constats d’indiscipline, contestations des ordres et, j’en passe ! ...

De tout cela, il fallait bien un jour ou l’autre, en payer la note, imposée par d’autres méthodes, certes rigoureuses, mais indispensables en certaines circonstances et, beaucoup plus efficaces quant aux résultats ! ....

" La preuve en était faite et nous en supportions les conséquences " !.....


Chapitre 14 - LES SIGNES DES PREMIERS REVERS

Toutes les guerres, même dans les succès, exigent des sacrifices et celle-ci, peut-être encore plus que les autres, ne pouvait échapper à la règle ! ...

Jusqu’à cet Automne de 1941, aucun des hommes mobilisés dans les familles du domaine, n’avait encore été porté sur les listes de ceux : " tombés pour la gloire du grand Reich " ; les campagnes précédentes, menées jusque-là, au " pas de charge ", n’avaient pas fait trop de vides dans les rangs ; il n’en fut plus de même à dater de cette période ; aussi, commença-t-on à voir de temps à autre, les venues du " Feldgendarme "
( gendarmerie de campagne ), qui accompagné pour la circonstance du régisseur, était porteur officiel, de la mauvaise nouvelle ! ...

C’était, dans une des familles du lieu, un mari ou un fils, désormais inscrit dans la longue liste des " Héros du grand Reich « , tombé courageusement pour la défense de sa grandeur et de sa gloire ; le chagrin, la douleur et les larmes, n’en étaient pas exclues pour autant ; dans chacun de ces foyers touchés par la disparition du " Héros ", les conquêtes et les succès, perdaient de leurs échos ; le deuil remplaçait l’allégresse et la guerre, n’était plus là, que " spectre du malheur " et les sacrifices demandés pour cette victoire finale, devenaient beaucoup plus lourds à supporter ; on avait déjà, chèrement payé et l’absent, tombé dans une de ces plaines de l’Ukraine ou du Don, officiellement porté : " Im Felde der Ehre Gefallen Ist " ( tombé au champ d’honneur ) , ne figurerait plus au sein de la famille, que par sa photo en uniforme de cette grande armée, fierté de la nation ! ....

Avec le mois de novembre en cette année 1941, on arrivait aux derniers jours de l’automne, laissant déjà apparaître les premiers signes de l’hiver ; les grandes clameurs de victoires et de conquêtes, avaient perdu de leurs intensités et devenaient moins fréquentes ; " il neigeait déjà, sur ces vastes plaines ; Moscou n’était pas atteint, pas plus que Leningrad " ; devant ces deux objectifs, dont la conquête avait été programmée et fixée avant l’hiver, l’armée allemande piétinait, face à une armée soviétique reconstituée sur des positions de résistance, mettant en échec, la tactique du " Blitzkrieg " et imposant à l’ennemi de très lourdes pertes en hommes et en matériel ! ...

Cette grande armée allemande, jusque là invincible, était brusquement stoppée sur tous ces fronts de l’Est, largement étendus sur un grand territoire en ce début d’hiver !..

A l’ouest, la forteresse Angleterre restait hors d’atteinte directe, subissant stoïquement les bombardements répétés de l’aviation du " Maréchal Goering ", qui par cette méthode en attendait la capitulation ; ses villes écrasées sous les déluges de bombes, ne s’avouaient pas pour autant vaincues ; le flegme de leurs populations, n’était nullement entamé, soutenu qu’il était par les discours et les exaltations de « Churchill »,qui dans l’immédiat n’avait à offrir à ce peuple, que du « sang et des larmes », l’appelant à la résistance et portant les efforts sur une défense aérienne, qui seule devait faire face aux attaques répétées de l’ennemi, qui effectivement se heurta bientôt à une défense acharnée et efficace des aviateurs anglais, interceptant et détruisant en vol de nombreux avions allemands, avant survol même du territoire anglais et donc, atteinte des objectifs visés !...

Analysant la situation au seuil de cet hiver, sur ces fronts Ouest et Est, on pouvait déjà se risquer à dire, à l’instar de " V. Hugo " sur " Napoléon à Waterloo " :

" L’espoir changeait de camp ! Le combat changeait d’âme " !....

Stoppée sur le front de l’Est, l’armée allemande n’avait pu malgré les premiers succès prometteurs de victoire, atteindre les buts fixés ; elle devait de ce fait, se préparer à affronter, non seulement le " Bolchevik ", mais tout aussi terrible, le " Général Hiver " ; étirée sur un large front et loin de ses bases de ravitaillement, déjà apparaissait sur elle, le " Spectre Fantomatique de Napoléon ", avec ses nombreuses conquêtes, mais aussi sa non moins " désastreuse retraite ", anéantissant sa " Grande Armée " et mettant du même coup, un terme à toutes ses gloires et domination sur l’Europe ! ....

Pour cette armée allemande, ce n’était pas encore la " Bérézina ", mais ce n’était plus pour autant, l’écrasement de cette armée soviétique annoncé les mois d’avant, à grands renforts de harangues, proclamant la conquête de " l’U. R. S. S. et cela, en quelques semaines ! ...

La situation sur ce front, prit alors pour nous, un certain intérêt ; suivie jusque-là, d’après les communiqués officiels et conscients de la supériorité de cette armée allemande, nous ne pouvions guère douter de sa victoire dans cette campagne, dont nous suivions les succès annoncés depuis son début ; devant les difficultés rencontrées au seuil de cet hiver, nous pouvions nous poser des questions à savoir : comment cela allait-il évoluer ? ...

Pour le savoir, on décida dans le groupe, d’en suivre l’évolution, non seulement par les communiqués, mais aussi, aux moyens d’une carte fixée au mur, sur laquelle, avec les informations recueillies par les radios et la presse, nous suivions la situation du front ou plutôt, des fronts, par positionnement de petits drapeaux, " noirs pour les Allemands, rouges pour les Soviétiques " ; il apparut très vite, que la grosse pénétration de l’armée allemande durant les périodes favorables de l’été et de l’automne, avec cette certitude d’en avoir rapidement terminé, ne permettait pas à cette armée, d’affronter les rigueurs de l’hiver dans ces régions hostiles soumises aux très basses températures ; arrêtée dans son avance, elle entreprit de consolider les positions conquises ! ....

Il fallait pour cela, protéger aussi, ses arrières, dont les voies de communications et donc, de ravitaillement, étaient déjà sous la menace constante des partisans, formés suivant la méthode appliquée par le " Général Koutouzof " en 1812, contre les armées de " Napoléon " détruisant suivant les mêmes principes, les voies d’accès et s’emparant de tout ravitaillement, interdisant du même coup, les envois de renforts vers les fronts ; afin, de parer à ces difficultés, l’Etat-major, porta l’effort sur le transport aérien et l’on vit alors, s’intensifier le trafic par les nombreux passages des gros porteurs survolant notre secteur ; la quantité transportée par voie aérienne, pouvait-t-elle satisfaire aux besoins de cette armée étalée dans les différents secteurs du territoire ? ..

" Telle était la difficile situation des armées du Reich en ce début d’hiver 1941, face à deux ennemis, l’un que l’on avait sous-estimé, l’autre contre lequel on n’était nullement préparé ; on avait seulement compté sur la faiblesse du premier, qui devait être éliminé avant l’apparition du second " !.....

Pour le Führer et ses Etats-majors, il fallut impérativement accroître l’effort de guerre, afin d’assurer à cette armée tous les moyens, pour affronter et vaincre les rigueurs de ce premier hiver, qui déjà s’annonçait particulièrement rigoureux enregistrant des baisses de température jusqu’à moins 30° ; aussi, de grandes mesures d’austérité et de restrictions furent décrétées, avec mises en applications immédiates, portant sur des efforts accrus dans tous les secteurs de production, non seulement industriels, mais aussi agricoles, avec pour ces derniers, obligation de déclaration par les particuliers, de tous produits de culture et d’élevage ; interdiction pour les familles du domaine, de fabriquer leur beurre ; toutes les barattes, mécaniques ou manuelles, furent sur ordre, retirées et mises sous séquestre dans un local ; la production de lait à titre privé, devait être déclarée et remise à la collecte faite par la coopérative ; ces mêmes mesures furent appliquées pour les viandes, porcs et volailles également soumises à la collecte administrative ; de tout cela, un minimum fixé après contrôle, était laissé à la consommation familiale ; tout surplus, était réquisitionné, par l’intermédiaire de la direction du domaine, chargé des collectes ; toutes infractions à ces mesures, furent décrétées passibles de très sévères sanctions ! ....

De telles contraintes, d’une ampleur considérable, dans la vie déjà austère de ces gens, furent acceptées, sinon de gaîté de cœur, sans le moindre signe de protestations, ni récriminations ; pour tous, unanimes, un seul objectif était fixé et que l’on devait atteindre : " La victoire pour le Grand Reich " ! Il était clair, que dans ce peuple, esprit de discipline et soumission étaient de règle ; " Le chef, n’avait qu’à décider ; rien n’était discutable et tous suivaient " !....

Outre ces efforts imposés, touchant aux conditions économiques et matérielles de production, il fallut aussi, combler les importantes pertes en hommes au combat et avec elles, leur dispersion dans les unités étendues dans presque toute l’Europe ; à l’ouest face à l’Angleterre, ce front ne pouvait être entièrement dégarni, malgré son calme ; le conflit étendu aussi en Afrique du Nord au coté des italiens, puisait d’autant dans les réserves d’hommes ; dans les effectifs ; tous les jours, les listes des « im Felde der Ehre Gefallen », ne cessaient de s’allonger ; il fallut alors, faire appel au recrutement dans les classes de plus en plus âgées, jusque-là employées dans la production ou occupées dans des services et postes auxiliaires ; ce fut le cas pour nos deux gardiens, qui nous étaient devenus, sinon cordiaux, tout au moins sympathiques ; leur présence depuis des mois, n’était pour nous qu’une formalité sans contrainte mais seulement imposée par le règlement, que les impératifs du moment mettaient au second plan, jugeant suffisante la responsabilité du régisseur responsable de ses effectifs et donc de notre groupe ! .....

Des ouvriers du domaine, devenus " camarades de travail ", qui pouvaient étant donné leur âge, s’estimer à l’abri d’un recrutement, durent également répondre à l’appel de mobilisation ; deux d’entre eux, avaient cependant déjà payé par la perte d’un fils tombé sur ce front de l’Est ; le manque d’hommes au combat, ne tenait plus compte des âges, pas plus que des situations de famille, chacun devait participer et se soumettre aux impératifs et aux sacrifices imposés par la situation et ainsi, participer à la victoire, quotidiennement promise sur les ondes radios, par les " harangues de Göebels ", assurant après les efforts et les sacrifices, la gloire pour ce peuple allemand et dans lesquelles, retentissaient toujours les clameurs délirantes de : " Sieg Heil ! Sieg Heil " !

Afin de parer au manque de bras, par ces recrutements d’actifs, dans les industries, l’agriculture et tous autres rouages économiques, l’Etat allemand décida, de sa main-mise sur cette main-d’œuvre considérée à sa disposition, dans tous les territoires conquis et occupés par lui, dont bien entendu, la France ou en accord avec " l’Etat français " fut décrété le " Service du Travail Obligatoire " ( S. T. O. ), pour l’Allemagne ; ainsi, nombreux furent ceux qui ayant échappé à la captivité, furent contraints à se soumettre aux décisions impératives du vainqueur et dont parmi eux, mon frère enrôlé à devoir travailler dans une usine d’armements à " Vienne " ; avec cette information reçue, je vis là, une nouvelle cause de soucis pour ma Mère ; elle avait récupéré l’un de ses fils " échappé de la nasse " aux jours de la débâcle et voici que le vainqueur l’avait rattrapé, exerçant ses droits despotiques sur lui ! .....

A dater de ces jours, le courrier reçu des miens, jusque-là, assez optimiste, faisait état à mots couverts, d’une situation sinon encore alarmante, assez préoccupante dans des difficultés grandissantes d’approvisionnement et même de sécurité pour les personnes ; l’autorité de l’occupant, souvent renforcée par la complicité des autorités françaises, ponctionnait sur la production nationale et recrutait pour sa main-d’œuvre, au besoin, par la contrainte et la force, les hommes et les femmes, afin de suppléer à son effort de guerre dans les industries du " Grand Reich " ; tous ces peuples vaincus,

devaient œuvrer pour sa victoire ; " Telle devait être pour lui, leur destination : soumission totale au vainqueur et tel César à Vercingétorix : Malheur au Vaincu " !.....

Dans ce second hiver, nous passâmes les fêtes de Noël et du nouvel An, pour entrer dans l’année 1942 ; faisant le " bilan " de la situation, on pouvait mettre à " l’actif ", la résistance des soviétiques contre les attaques allemandes, et l’opiniâtreté des anglais retranchés dans leur île, supportant stoïquement les bombardements de leurs villes par les raids ennemis, rendus tout de même plus difficiles par la réorganisation et l’héroïsme de leurs pilotes de chasse, interceptant les bombardiers de " Goering " avant leur survol du territoire et largage de leurs bombes ; au " passif " et à l’encontre de cela, on trouva, l’application des mesures draconiennes mises en œuvre par l’Allemagne pour aider à son effort de guerre, qui malgré une situation défavorable de ses armées et afin d’y palier, disposait d’immenses ressources de toute nature, non seulement dans son propre territoire, mais aussi, dans tous ces pays tombés sous sa domination ! .....

En parallèle de tout cela, les chefs du " Reich ", pouvaient aussi compter sur les sacrifices de ce peuple, entièrement voué à son " Führer " et soumis à ses décisions et à ses ordres ; ils disposaient là, d’un puissant levier sur lequel, ils pouvaient appuyer de tout leur poids ; " Befehl ist Befehl " ! ( un ordre est un ordre ) ! Telle était dans ce peuple, la ligne de conduite à ne pas transgresser ; soumission aux ordres et exécution ; cela valait, autant pour les civils que pour les militaires, du deuxième classe à l’officier supérieur, sans en oublier la jeunesse, garçons et filles, dans leurs uniformes et encadrés au travail ; tout un peuple ainsi, oeuvrait pour la victoire de son pays, stimulé par les " harangues " de propagande, quotidiennement lancées dans les radios et les clameurs de " Sieg Heil " qui les clôturaient ! ...

Ne pouvait-on regretter, dans notre situation, que les Français n’aient eu les mêmes mentalités de patriotisme, de discipline et de sacrifices, au cours des années écoulées, tels leurs vétérans, sortis eux, victorieux de la terrible guerre précédente, contre ces mêmes allemands ; ils n’avaient pas comme nous, fui devant eux, jetant leurs armes, la peur aux trousses et le patriotisme aux oubliettes ; nos pères ; avaient voulu la victoire et ils avaient tout mis en oeuvre pour cela ; leurs fils au contraire, depuis ces dernières années, avaient oublié le sens du patriotisme, de la discipline, du sacrifice et du travail, se laissant aller plutôt dans l’insouciance et les plaisirs ; pendant ce temps, un autre peuple, avec des mentalités contraires, résigné lui à tous les sacrifices, allait, pendant cinq années, nous imposer sa loi ! ....

Pour l’instant, dans ce début d’année 1942, résistance d’un coté, mesures accrues, avec résignation à poursuivre de l’autre, le conflit ne pouvait que se prolonger et, dans tout cela moi, " l’Espagnol " qui aurait pu n’être qu’un " spectateur " tranquille attendant que " ça passe ", j’avais " volontairement " fait le choix d’être français et donc victime moi aussi, non seulement du " chaos " mais pire encore, de la " trahison " qui m’avait soumise aux règles du vainqueur ! .....

Dès lors, dans mon écœurement, sans les moindres scrupules, ni esprit de collaboration, je décidais de me soumettre à l’accomplissement des tâches qui me seraient fixées et cela, dans le seul but de m’éviter les ennuis répressifs ou disciplinaires dont disposait sur ma personne, le vainqueur ; j’estimais avoir déjà, largement payé, autant moralement que physiquement ; aussi, jouissant d’une certaine liberté d’action dans l’exercice de ma profession et d’une bonne considération du " maître " du lieu, j’eus pour but, essentiel, de maintenir intact sinon d’améliorer encore l’état de mes " privilèges " dont je tirerais partie, sans " état d’âme " et peu m’importait le comportement du prisonnier de guerre face à l’ennemi ; sortir de là, dans les meilleures conditions possibles, tant physiques, intellectuelles que morales, fut mon seul et unique objectif ; quant aux comportements à avoir devant l’ennemi, me considérant trahis, j’avais déjà payé, il me restait la " revanche " et, j’allais m’y employer ! .....

Les travaux d’entretien, dont j’avais la charge, étaient souvent pour moi, l’occasion de m’introduire dans le " château " ou plus exactement, la " grosse maison bourgeoise " en totalité occupée par la " baronne " du lieu, propriétaire du domaine, dont elle n’avait pas la charge de l’exploitation, assurée elle, par l’état, sous la direction du régisseur responsable ; en contre partie, la propriétaire en titre, bénéficiait de certains avantages matériels, à charge de l’exploitant, dont entre autres, l’entretien de sa demeure, d’où les raisons de mes interventions à la suite desquelles, j’avais des entretiens avec la maîtresse de maison, afin de définir les travaux à exécuter ; au stade d’âge de la cinquantaine environ, cette personne, était toujours fort belle ; elle avait été cantatrice d’opérettes et en cela, elle avait exercé ses talents dans presque toutes les grandes scènes d’Europe et donc, à Paris ; elle s’exprimait fort bien dans notre langue et ne cachait pas son admiration pour notre capitale ! ....

Veuve d’un baron, descendant d’une grande lignée dans cette haute noblesse prussienne : " les von Schenk zu Tautenburg " ; elle en avait le titre ; toute une généalogie des ancêtres, figurait en portraits peints accrochés aux murs du grand salon ; on pouvait y compter, autant de femmes que d’hommes ; certains de ces derniers, y étaient représentés en pied, dans toute leur stature, en grand uniforme d’apparat, décorations sur la poitrine, sabre au coté et casque à pointe sur l’avant-bras ; toute une dynastie des règnes des " Guillaume " et de celui de " Bismarck ", était là représentée par tous ces personnages, dont pour certains, le regard impérial semblait toujours dicter les ordres ; un grand nombre de cette lignée défunte, reposait cote à cote dans la crypte d’une chapelle, construite en briques à un kilomètre environ des habitations du domaine, en bordure de forêt et désignée sous le nom de " Charlotenburg " ; un seul de cette lignée, n’avait pas été accepté digne de reposer aux cotés de ses ancêtres, même les plus proches, Père et Mère ; une tombe creusée dans le sol, à proximité de la chapelle et surmontée d’un gros bloc de pierre brute, portant gravée son épitaphe, était sa dernière demeure ; il avait laissé à son épouse " roturière ", un fils âgé alors, d’une vingtaine d’années, qui servait comme il se devait dans la tradition dynastique, avec le grade de lieutenant dans l’armée, non plus impériale, mais du " Grand Reich " !....

Cette armée, couverte de gloire, qui venait de venger la défaite de 1918 et son traité de Versailles, certainement honteusement vécu et péniblement supporté par ces derniers descendants figurant dans ces toiles ; cet héritier, porteur du titre de famille et aussi, de la flamme rallumée, j’eus l’occasion, de le voir deux fois, pendant ses courtes permissions ; inutile de dire ici, que je me trouvais alors distant de lui, par des " années lumière " ; comment pouvais-je dans ces moments, prévoir tant de renversements de situations, qui firent, que 50 années plus tard, après recherches sur mon initiative, nous devions nous retrouver dans cette nouvelle Allemagne de l’Ouest, plus exactement, dans la ville de " Stuttgart " et sceller entre nous, une amitié réciproque, avec visites mutuelles à nos domiciles respectifs ; telles furent les retrouvailles impensables alors, de l’ancien prisonnier français et du Baron, spolié de tous ses biens fonciers et familiaux, par la défaite de son pays ! ....

Distant pour l’heure de ce fils, sa Mère par contre, très vite me manifesta une franche sympathie, s’informant au cours de nos entretiens, de mon état moral et physique, ainsi que sur ma famille avec les nouvelles reçues d’elle ; sa confiance en moi, me laissait toute liberté d’entrées dans la maison, avec toutes décisions concernant les divers travaux à y exécuter ; ce fut, par reconnaissance à un tel accueil par cette femme, qu’il me vint l’idée, 50 années plus tard, sachant les territoires de la Prusse-Orientale, remis à la Pologne, d’en rechercher les traces dans cette Allemagne, soumise au partage et à sa dislocation ; réfugiée elle, en compagnie de sa Mère dans le secteur Est, j’en appris le décès par son fils retrouvé, qui me fit le récit des énormes difficultés auxquelles elle dut faire face, augmentées des contraintes imposées au cours des dernières années de sa vie ; ainsi, disparut pour elle, la vie faste et les promesses de gloire tant clamées ! ...

Pour l’heure, elle menait la vie facile due à son rang, avec un certain respect de tous dans son entourage, ses vocalises avec accompagnement à son grand piano et ses fréquents voyages à Berlin ; elle avait à son service, une jeune fille âgée de vingt ans, chargée de la maison, venue de la ville voisine et logeant dans la demeure même ; mes fréquentes interventions dans les lieux, ne purent éviter les contacts entre elle et moi et il s’établit très vite entre nous, un sentiment de sympathie, avec des entretiens, de plus en plus prolongés, pour lesquels, je déployais au maximum, mes relatives connaissances en allemand ; de son coté, elle prenait plaisir à m’apporter les corrections sur les fautes de mon vocabulaire, afin de me permettre un dialogue correct, ce qui contribua pour moi, à bien améliorer la pratique de cette langue ! .....

Ces rencontres et entretiens prolongés, nous étaient d’autant plus faciles, que la maîtresse de maison, s’absentait souvent pour la journée ; seuls ainsi dans la demeure, nos sentiments amicaux, firent bientôt place à des sentiments passionnels, rythmés avec les fréquents voyages de sa patronne, que je ne manquais pas de surveiller, par la préparation et l’attelage de son fiacre ou de son traîneau en hiver ; dans leur attente, je gardais toujours en réserve, quelques travaux à exécuter dans le lieu devenu libre ;

seuls alors, dans la maison et hors de toute indiscrétion, nous donnions toute liberté à nos ébats amoureux, dans une intense passion réciproque ; dès lors, la contrainte de ma captivité, ne pesait plus très lourd pour moi ; tout m’était devenu subitement beaucoup plus léger à supporter et le temps, me semblait se raccourcir ! .....

Déjà privilégié, par mes conditions de travail, sans soucis familiaux de femme et d’enfants laissés au pays, voila que je vivais en plus, une passion, je pouvais même dire, ma première passion amoureuse et paradoxalement, avec une jeune fille allemande ; je découvrais alors en ces instants, qu’amour et passions, n’ont que faire des frontières, pas plus que des interdits, même les plus stricts et que les mots magiques pour les exprimer, sont internationaux et même universels, lorsque commande l’amour et la passion à réunir deux êtres ; leur différence de nationalité et de langue, n’est plus un obstacle ! ....

Conscients, l’un et l’autre, d’avoir à préserver le secret de nos amours, rien jamais ne filtra hors de cette demeure, où nos rencontres intimes, avaient pour cadre discret la chambre qu’elle occupait dans la maison ; il en fut ainsi, jusqu’au jour de la séparation imposée par la précipitation et la gravité des événements survenus dans la fin de cette année 1944 ! ..

Devant la débâcle et l’approche des troupes soviétiques, elle fut contrainte de quitter le lieu, afin de rejoindre ses parents et subir certainement comme tant d’autres de ses compatriotes, la terrible épreuve de l’exode hivernal, emportant tout un peuple sur des routes, sans destination précise, fuyant seulement devant cet envahisseur, qui à s’en tenir aux harangues de Göebels, ne devait jamais fouler le sol national ! ....

Même par l’intermédiaire du Baron retrouvé 50 années plus tard, je ne devais jamais plus avoir de ses nouvelles ; elle est cependant restée pour moi, celle qui durant trois années, a, par son amour et sa passion, allégé le poids de ma captivité et de ses épreuves ; aussi, je garde la conviction, qu’amour et passion échafaudés dans la tourmente, restent ineffaçables ! ....

Cette guerre, qui nous avait pour un temps réunis en secret, par un retournement de situation, nous séparait aussi à jamais ; dans le souvenir inoubliable, autant que romantique, de ces amours clandestines et pour cause, éphémères, de cette amie perdue dans la tourmente, j’ai gardé son prénom et son nom au fond de ma mémoire : " Hildegarde Nora " !.......


Chapitre 15 - Les Signes de la Retraite

Avec déjà un été finissant, cette année 1942 marquait sur tous les fronts le piétinement et l’arrêt des succès pour les armées allemandes :

A l’Ouest, situation stationnaire pouvait-on dire, sur les cotes françaises face à l’Angleterre, de moins en moins vulnérable, par le renforcement de ses défenses aériennes, rendant difficile toute approche et survol de son territoire aux bombardiers de la « Luftwaffe » ; les opérations ou tentatives d’une offensive directe par mer contre cette île, jugées scabreuses, étaient remplacées au contraire, par des mesures défensives ; les Etats-majors du Reich, s’affairaient dans les fortifications des côtes, le long desquelles on construisait le « Mur de l’Atlantique », à grand renfort d’ouvrages bétonnés, qui devaient interdire toute tentative de débarquement par les troupes anglaises et autres alliés éventuels !...

Silence aussi, sur le front des Balkans, en Grèce et plus particulièrement en Yougoslavie ou là, les troupes de " Tito " évoluant dans un territoire accidenté, peu adapté aux mouvements des chars, tenaient en échec par des opérations de guérilla, les troupes allemandes ; en Afrique, le corps expéditionnaire " Afrikakorps " sous le commandement du " Feldmarschal Rommel ", l’un des stratèges " fer de lance " lors de la campagne de France, arrivé aux portes d’Alexandrie, avec aux cotés de ses hommes, les troupes italiennes, était lui aussi, contraint de battre en retraite devant les armées anglaises, poussant les troupes de " l’Axe " jusqu’à " El-Alamein " !...

Pas de succès non plus, à proclamer sur le front de l’Est ; Leningrad quasi assiégée et interdite de ravitaillement, n’avait pas pour autant capitulé et, on était stoppé devant Moscou, d’où l’on pouvait disait-on, apercevoir à la jumelle, les tours du Kremlin ; on s’était déployé vers le Caucase et la mer Noire, investissant la Crimée, augmentant d’autant, les difficultés de ravitaillement pour une armée étalée sur ces immenses territoires, contrôlant difficilement ses arrières contre les attaques des partisans soviétiques ! ...

Telle était la situation préoccupante sinon déjà difficile pour les armées allemandes dispersées à travers l’Europe et l’Afrique du Nord, aux approches de ce deuxième hiver ; sur ce front de l’Est, Hitler décida d’une nouvelle stratégie ; abandonnant l’objectif de Moscou, il fit porter l’effort de ses armées, à travers les plaines du " Don ", vers la " Volga ", avec pour but la prise de " Stalingrad ", la grosse ville industrielle sur ce grand fleuve ; il mettait ainsi, un point d’honneur à s’emparer des deux villes symboles, portant les noms de l’instigateur de la révolution « Lénine » et du maître présent « Staline » ; pour cela, peu lui importait le prix à payer, pas plus que les sacrifices en hommes ; il fallait au « Führer » et au peuple allemand, la conquête de ces deux villes avant l’hiver ; tel fut l’objectif fixé et mis à exécution impérativement ! ...

Dans cette situation déjà quasi inversée, le suivi des opérations sur notre carte, prit pour nous, un grand intérêt ; par les communiqués des radios et de la presse, que nous pouvions traduire, nos drapeaux noirs sur la carte, restaient figés dans les secteurs de Moscou et Leningrad ; ces deux villes d’après les informations publiées, devraient tomber ultérieurement par des opérations d’encerclement ; nous déplacions par contre, les drapeaux noirs, depuis quelques semaines, vers le Caucase et la mer Noire et pour l’heure, à travers les plaines du Don vers la Volga, devenus les principaux objectifs ! ...

Avec les mois d’octobre et novembre, débutait contre l’armée allemande, l’offensive du " Général Hiver ", avec dans l’immédiat, les pluies abondantes, enlisant dans une boue épaisse et gluante, les unités blindées et motorisées, sans épargner les troupes à pied, pataugeant dans des cloaques visqueux, dans lesquels disparaissaient les jambes jusqu’aux genoux, dans une marche pénible et exténuante ; tels étaient montrés ces hommes par les photos des quotidiens de presse, traités en héros par les communiqués, ne reculant devant aucun sacrifice pour la victoire du Reich ; après la période des pluies, vinrent déjà, les chutes de neige suivies des fortes baisses de température indiquant des moins 20 à moins 35°, gelant les lubrifiants dans les moteurs, rendant les mouvements difficiles dans les terrains enneigés ; démunis de vêtements efficaces et adaptés, les hommes supportaient péniblement les rigueurs de l’hiver dans ses fortes baisses de température et dans la neige ! ....

Toute une armée, était ainsi, sinon clouée sur place, sérieusement entravée dans ses mouvements offensifs ; toutes ces unités avancées, de plus en plus éloignées de leurs bases de ravitaillement, harcelées dans leurs arrières, par les troupes reconstituées des partisans de plus en plus structurés et organisés, sabotant sans relâche, routes, ponts et voies ferrées, rendant ainsi difficile le ravitaillement indispensable en vivres, armes et munitions, ne pouvaient plus avoir recours qu’à l’aviation et aux parachutages pour leur venir en aide ; ce fut cependant, dans ces conditions de situation, que fut ordonnée la " prise de Stalingrad « , suivant les ordres du Führer ! .....

La mission, en fut confiée à la 6me. armée, sous le commandement du " Général Paulus " ; l’offensive engagée dans ce but, avec les difficultés du moment et des moyens peu adaptés aux rigueurs de l’hiver, devait cependant atteindre les faubourgs de la grande ville, pour se briser là, devant une farouche et opiniâtre résistance, jamais encore rencontrée jusque l’à ; incontestablement, Staline mettait autant d’honneur et de moyens à défendre sa ville symbole, que Hitler à la lui prendre ; pour ce faire, ni l’un ni l’autre, n’en devaient épargner le prix, par le sacrifice des hommes ! ...

Il se révéla très vite, que l’avantage revenait à Staline, disposant là, d’éléments mieux adaptés aux rigueurs du climat et surtout, mieux ravitaillés par l’arrière, en hommes, vivres et matériel de toute nature ; ainsi, débuta aux portes et dans les faubourgs même de cette ville tant convoitée, la lente " agonie " de cette 6me. armée, qui devait cependant durer trois longs mois, sur les impératifs de Hitler, à poursuivre l’effort, avec promesses de renforts et de secours, qui ne purent jamais arriver ; épuisant de ce fait, toutes les réserves de vivres, armes, munitions et hommes, ( 147000 y furent tués ), totalement encerclée, privée donc de tout ravitaillement, elle ne pouvait plus être contrainte qu’à la capitulation, après plusieurs demandes de tentatives de dégagement sur des positions arrières, toutes refusées par Hitler lui-même, se refusant à toute retraite ! ...

Le sort en était jeté ! ce 2 février 1943, tomba sur l’Allemagne horrifiée, l’annonce de la capitulation, de la reddition et de la capture des restes de la 6me. armée et avec elle, son chef, le " maréchal Paulus " élevé à ce grade suprême par Hitler, quelques semaines auparavant ; dans ce chaos," apocalyptique", 91000 survivants de " l’enfer ", dont 2500 officiers et 24 généraux, à travers les ruines, les décombres, la neige et le froid, prirent le chemin des camps soviétiques ; ils n’étaient plus des hommes, mais des loques humaines ravagées par toutes les privations et les épreuves dans des combats acharnés, contre deux ennemis :" l’hiver et le bolchevik " ! ....

L’invincible armée allemande, orgueil du " Grand Reich " et de son peuple, venait de subir là, sa plus grande et désastreuse défaite, marquant du même coup, le tournant de cette guerre ; à dater de ce désastre, non seulement aucune autre victoire ne serait à proclamer, mais il n’allait être question, que de replis, sinon encore de retraite précipitée, pour toutes ces unités engagées dans ces fronts de l’Est et cela, malgré un véritable déchaînement de toutes les voix de la propagande s’élevant contre une telle décision de capitulation, seule décidée et prise, par un " maréchal félon " qualifié de " traître " à la patrie, au courageux peuple allemand et à l’encontre des ordres stricts de son " Führer " ; désormais clamait encore la voix de la propagande, de très lourdes sanctions seraient prises envers tous les responsables de tels actes ou décisions similaires ; seuls étaient à prendre en compte et appliqués coûte que coûte, les ordres pris et ordonnés par le Führer, chef suprême des armées et seul maître à décider de la conduite de la guerre, pour la grande victoire finale et la gloire du peuple allemand ; lancées par " Göebels " dans les radios, toutes ces harangues étaient comme d’habitude suivies des clameurs plusieurs fois répétées de " Sieg Heil " !....

A dater de ce " fatidique " mois de février pour l’armée allemande et aussi pour ce peuple, les petits drapeaux rouges sur notre carte, prirent le pas sur les drapeaux noirs ; le " glas " avait sonné pour cette armée conquérante à l’Est ; commença alors pour elle, la longue et inexorable retraite ; les unités engagées au sud-est, dans le Caucase et en Crimée, firent mouvements de replis précipités, devant les menaces d’encerclements et de retraite coupée, les mettant ainsi en situation de nouvelles capitulations, de redditions et de captures ! .....

Hélas, comme en cet hiver 1812 pour les armées de Napoléon, il neigeait aussi, en cet hiver 1943 pour les armées de Hitler, se heurtant de ce fait, aux même difficultés et aux même obstacles que leurs prédécesseurs, ces " Grognards de l’Empire ", qui décrits par " V. Hugo ", surpris d’être tremblants, allaient pensifs, la glace à leur moustache grise ! Avec 130 années d’intervalle, même erreurs commises et même obstacles à affronter, pour deux chefs d’armées, coupables des mêmes ambitions : la conquête d’un pays et l’asservissement de tout un peuple, par la force ; ainsi, se réitérait l’histoire ! ....

Telle, la " Grande Armée " cosmopolite de l’empereur, celle du " Grand Reich ", eut aussi, dans ses rangs, ses " Légions Etrangères " engagées dans cette guerre à l’Est ; outre les divisions et unités formées par ses alliés : Italie, Hongrie, Roumanie, se levèrent en masse, des divisions de volontaires en Europe, pour combattre le " Bolchevisme " aux cotés de l’armée allemande ; telles furent : en Espagne, la " division Azul ", dans laquelle s’enrôlèrent 47000 hommes, y perdant 13000 tués ou disparus ; par ce geste, " Franco " rendit au Reich son aide et participation à sa guerre civile, par l’engagement de la " division Condor « , avions et pilotes qui combattirent aux cotés des troupes nationalistes du " Caudillo " participant ainsi, à sa victoire sur la coalition des " Brigades Internationales " formées sous couvert de " Staline " et appuyant les troupes " Républicaines " ! ...

En France, se leva la " division Charlemagne ", qui combattit jusqu’à la fin, se manifestant même avec acharnement et désespoir dans la défense pourtant illusoire de la capitale allemande en mai 1945 ; une propagande avec tentatives larvées, eurent lieu dans les camps, parmi les prisonniers à se porter volontaires pour un combat idéologique contre le communisme ; ( rien ne prouve qu’il y en eut ! ) ; on citera aussi, la division du général soviétique " Vlassov ", passé avec ses troupes au service des allemands, dès le début des hostilités, qui elles aussi, combattront à leur coté jusqu’à la fin, sous le nom de :
" armée Vlassov " et que l’on retrouvera sur le front d’Italie et de France en 1945 ! .....

Tous ces volontaires ainsi engagés, ne combattaient pas pour le " Nazisme ", pas plus que pour des conquêtes territoriales ; seule les animait, une idéologie " anticommuniste ", dans une guerre à mener par eux, contre le péril de l’étendue communiste, avec à sa tête Staline et ses ambitions à étendre sa néfaste doctrine sur toute l’Europe ; combattant cependant, sous l’uniforme allemand, tous ces hommes capturés, furent traités en tant que tels, payant de leur vie, sinon dans les combats, dans les " Goulags de Staline " ou ils furent tous amenés sans distinction ; certains commentateurs et historiens, écrivirent par la suite, que dans la lutte pour la défense de leur idéologie contre le péril communiste, tous ces hommes n’épargnèrent pas leurs sacrifices dans cette guerre hostile et meurtrière ! ......

Beaucoup plus tragique fut le sort de ceux que l’on a désigné à la fin du conflit : les " malgré-nous " ; tous originaires de ces départements de Moselle, Alsace et Lorraine,
annexés par le Reich dans son territoire national et donc considérés de nationalité allemande, furent contraints, de gré ou de force à reprendre les armes.

Leur plus grand nombre furent enrôles dans les unités combattantes pour ces fronts de l’Est, lorsqu’ils ne le furent pas, dans des unités disciplinaires chargées des opérations à hauts risques et d’où, un grand nombre, ne revinrent jamais, tombés dans ces champs de batailles ou disparus dans les " Goulags "après captivité ; considérés allemands par Staline, peu d’entre eux, purent réussir à faire admettre leur nationalité française d’origine et cela, malgré les nombreuses interventions diplomatiques en leur faveur auprès des autorités soviétiques et de Staline lui-même ; leur histoire, restera l’un des drames de cette guerre ! ....

En cet hiver et avec les premières semaines de cette nouvelle année 1943, comme pour la " Grande Armée " tel que relaté par " V. Hugo " : " il neigeait ! il neigeait toujours " ! et cette autre armée du Reich, comme la précédente, revenait lentement, abandonnant tout espoir de conquêtes ; outre la grande défaite de Stalingrad, elle avait aussi abandonné ses rêves, non seulement sur Moscou, mais également sur Leningrad ; la grande ville au nom de Lénine, assiégée depuis des mois par le sud et l’ouest, assura sa survie, au prix de très grosses privations, de sacrifices et de pertes dans sa population, décimée par la famine, le froid et les épidémies déclarées ; elle fut sauvée, par les rigueurs de l’hiver, rendant praticable le lac " Ladoga " au Nord et pris par les glaces, qui fut utilisé comme route d’accès, permettant ravitaillement de la ville en vivres, renforts et matériel nécessaire à sa défense ! ....

Dès lors, tout espoir de conquête ou capitulation de cette autre ville symbole, ne pouvait être qu’abandonné, outre cela, les unités engagées dans ce secteur, menacées d’encerclement et de repli coupé, durent rapidement faire mouvements vers l’arrière ; les mêmes mesures, face aux même risques, furent appliquées devant Moscou, elle aussi, désormais hors d’atteinte ; le repli entamé sur l’ensemble des fronts de l’Est, apparut très vite général, marqué sur notre carte par les drapeaux rouges, que nous déplacions jour après jour, de ville en ville et de secteur en secteur vers les frontières du Reich et au fur et à mesure des communiqués plus ou moins évasifs et non moins enthousiastes, donnés par les radios et la presse, ne manquant pas, de désigner : " Stratégie défensive sur des positions fortifiées ", tous ces mouvements de replis, ayant pour but, un renforcement et préparatifs pour de nouvelles attaques dans une offensive générale ; il était difficile pour nous, d’ignorer, que tous les Etats- majors dans toutes les armées en pareilles situations, donnent les mêmes communiqués ; ceux là même que nous avions déjà entendu, nous concernant, en ce mois de juin 1940, dans une situation désespérée se traduisant, par la défaite et la capitulation ! ....

Tous ces replis successifs, qualifiés de " Stratégiques " par les communiqués, appelant toujours à la confiance dans la victoire, n’atténuaient plus les premiers signes de désillusion parmi ce peuple ; chaque foyer, était de plus en plus contraint à de nouveaux départs parmi les siens, appelés de plus en plus jeunes et même, de plus en plus âgés ; on y souffrait même dans certains cas, de la perte de l’un ou plusieurs de ses membres ; les listes des morts, disparus et prisonniers, ne cessaient de s’allonger tous les jours ! ..

La sanglante et catastrophique défaite de Stalingrad, avec ses conséquences sur la situation à l’Est, fut pour les Allemands le début d’un doute sur les grandes promesses de victoire, toujours clamées par Göebels, d’autant que les informations données sur les autres secteurs d’opérations, s’avéraient tout aussi déprimantes ; partout, à l’ouest, en Afrique, dans les Balkans, les armées allemandes étaient tenues en échecs, abandonnant même dans ces deux derniers secteurs : Afrique et Balkans, des parts de territoires conquis durant les mois d’avant ; tout cela, qualifié par les communiqués, de replis stratégiques, en préparation pour de nouvelles offensives ! ...

Conscient tout de même, que tous ces revers s’accumulant en cette année 1943, sapaient le moral du peuple, le mettant dans le doute, la propagande du Reich, usa d’une parade, qui devait rétablir la confiance ébranlée ; de nouvelles armes préparées en secret et bientôt opérationnelles, allaient être utilisées ; par leur efficacité et leur puissance jusque-l’à inégalées, elles devaient renverser radicalement la situation et mettre à " genoux " à la fois, l’Union Soviétique et l’Angleterre, pour enfin, la victoire assurée !

Face à cette situation, qui n’était que provisoire clamaient encore les communiqués, le courageux peuple allemand devait faire confiance à son Führer ; le redressement était proche et ces ennemis du Reich, allaient payer très cher leurs éphémères succès du moment ; tels étaient les discours et les harangues de Göebels, se terminant toujours par les clameurs de la foule : " Sieg Heil ! Sieg Heil ! " , qui manifestait ainsi, son exaltation et la confiance retrouvée à travers un discours ! ....

A l’appuis de toutes ces nouvelles déclarations tentant à rétablir dans ce peuple la confiance ébranlée, de nouveaux décrets furent également publiés, portant principalement sur le comportement de l’armée ; aucune pitié ne serait désormais tolérée au sein des unités face à l’ennemi, toutes les méthodes pour le combattre et l’éliminer devaient être appliquées, sans autre état d’esprit, que la victoire et cela, à tous les stades de la hiérarchie ; les lâches, les tolérants, se refusant à l’application stricte de ces mesures, seraient considérés traîtres à leur patrie, à leur Führer et au peuple allemand, en conséquence, jugés comme tels et passés par les armes ; suivaient les clameurs dans les radios : " Aucune Pitié pour les Ennemis du Reich " ! clôturant ainsi les déclarations, qui étaient également et largement publiées dans la presse, que nous nous efforcions de déchiffrer dans l’essentiel de ses articles !....

Si dans nos esprits, la situation du conflit semblait bien inversée et délicate pour les Allemands, il fallait tout de même, admettre une évidence : toute cette propagande, ces discours et harangues hystériques, quasi quotidiennes, portaient encore leurs fruits ;
" Ce peuple, gardait toujours confiance dans ses chefs et dans son armée "

Restrictions et sacrifices, même de plus en plus pénibles et contraignants, étaient acceptés avec résignation et discipline ! ..

Les chefs de cette Allemagne, en plus des moyens militaires toujours accrus, disposaient aussi, d’une force puissante apportée par ce peuple, constituant un " levier " sur lequel, ils pouvaient appuyer ; aucune douleur, aucune peine aussi profondes fussent-telles, n’étaient étalées ; aucune contestation, aucune récrimination ne se faisait entendre

" Le Führer avait dit ! le Führer avait ordonné ! rien venant de lui, n’était à contester ! pour ce peuple : obéissance et discipline étaient les clefs de la " victoire " !..

Devant une telle soumission d’un peuple, obéissant aveuglement aux ordres et aux décisions les plus extravagantes de son chef et cela, malgré les revers déjà subis sur tous les fronts, rien encore ni personne ne pouvait être en mesure de présager sur la fin du conflit et cela, alors même que l’année 1943, approchait de son terme, laissant bientôt la place à la nouvelle année 1944 ; ainsi, s’écoulait le temps, pour moi et pour tant d’autres : les années noires succédant aux années noires !

" Et cela, pour combien d’années encore " !....

Face aux événements et à leur incertitude de durée, conscient de ma situation que je pouvais qualifier de " privilégié ", je m’installais dans une résignation philosophique, me tenant en " spectateur " du déroulement des opérations ; commentant parfois la situation, avec les Allemands eux même, je ne manquais pas d’y apporter un semblant de commisération et de tristesse, avec en arrière pensé, le sentiment justifié, que le moment était peut-être venu, de partager les épreuves de cette guerre et qu’ils devaient eux aussi, en supporter les déboires ; pour un grand nombre d’entre eux, c’était déja le cas ; perte d’un être cher pour les uns, soucis constants pour celui qui se trouvait face à la mort dans les combats, hantise des raids aériens écrasant les villes sous les bombes, laissant après eux, ruines et victimes, tous ceux-là, avec quelques motifs, à ne plus se laisser bercer par les discours chimériques de Göebels, se gardaient bien de l’étaler au grand jour et en public ; comme les autres, les résignés confiants, ils suivaient, avec au fond d’eux même, encore un certain espoir ! ....

" Ce peuple, dans sa grande majorité et malgré tout, ne voulait encore croire à la défaite du Reich "

A la question posée : pourquoi tant de résignation aux sacrifices imposés ? .. La réponse venait toujours spontanément et avec conviction : " Es Krieg und dazu : Befehl ist Befehl ! " ( c’est la guerre et en cela, un ordre est un ordre ! ) !...

Dans une telle mentalité d’esprit, renforcée par une telle conviction disciplinaire, il fallut encore une longue année à ce peuple, pour admettre enfin l’irréversible défaite et avec elle, la fin d’un rêve, entraînant le pays et son peuple, dans le chaos et la ruine ! ....

Pour ma part, j’avais toujours de bonnes nouvelles de ma famille, m’apprenant même, que mon frère, recruté " S. T. O. " dans une usine à Vienne, avait été déclaré inapte au travail pour raison de santé et donc rapatrié dans ses foyers ; ( rien de très grave me laissait-on entendre ), de toute manière, je faisais confiance à ma Mère pour rétablir la santé de son fils récupéré auprès d’elle, une fois de plus ; ma soeur, dans ses études supérieures, se trouvait en dernière année " d’école Normale " ; elle devait même commencer à exercer, à la rentrée des classes de cette année 1944 ! ....

Toujours nanti d’une " liberté relative " et d’une totale confiance dans l’exécution de mes travaux me permettant libre accès dans la demeure de la baronne, tout pour moi, sentimentalement allait pour le mieux et je vivais le " parfait amour « , d’autant plus apprécié, qu’il m’était strictement interdit ; aussi, les précautions à prendre, n’étaient pas négligées de part et d’autre ! ....

Je n’eus pour soucis dans ces moments, que la chute accélérée de mes cheveux ; alors que j’étais nanti jusque-là, d’une opulente chevelure ondulée, à laquelle je m’efforçais d’apporter tous mes soins et dont j’étais assez fier, je constatais la perte de cette parure, par poignées et cela, malgré toutes les tentatives de traitements appliqués en pareils cas sur différents conseils, tels que : coupes à zéro pendant plusieurs semaines, brûlage des pointes, shampoings au pétrole ( malgré l’odeur ), mais je ne devais rien laisser, sans le tenter ; il y allait de ma " parure " !....

Toutes ces tentatives, ne furent que des chimères sans résultat ; il fallut me rendre à l’évidence et admettre, que ma belle chevelure m’abandonnait, laissant place à la calvitie qui dénudait mon crâne ; bon gré ! mal gré ! je ne pus que m’y résoudre, d’autant plus que cela n’altérait pas ma santé pour le moment et là, était pour moi l’essentiel, le reste n’étant qu’accessoire ! ......


Chapitre 16 – Pour eux la débâcle – Pour nous l’Espoir

Depuis le départ de nos deux gardes, recrutés pour d’autres services, sinon même pour les combats, notre groupe bénéficia d’un surcroît de " liberté " ; plus aucun verrouillage de portes la nuit, pas de contrôles dans l’ouverture des colis reçus, confiance totale du régisseur à notre égard ; deux des nôtres, les plus âgés ainsi que notre abbé, avaient bénéficié des mesures de rapatriement décidées par l’Allemagne et la France mettant en place, ce qui fut appelé, " la relève " qui consista au remplacement de certains prisonniers ( âgés ou malades ), par des volontaires au travail ; les trois rapatriés dans le groupe, furent remplacés par trois autres prisonniers venus du camp, complétant l’effectif ; un nouveau responsable fut également désigné à la demande du régisseur et en remplacement de l’abbé ; de retour en France et suivant sa promesse, il rendit visite à mes parents, leur donnant tous les détails sur ma situation, ce qui eut pour effet, de rassurer ma Mère ! ......

Il arrive souvent, que trop de liberté engendre des excès et ce fut le cas dans notre groupe ; dans la surveillance relâchée, certains parmi nous, se virent déjà jouant les héros, dans le sabotage d’un certain matériel agricole, avec pour cible, une machine neuve à dépiquer les céréales et tout récemment mise en service dans l’exploitation ; un fer à cheval introduit dans une gerbe passée dans la machine, provoqua effectivement des dégâts dans le mécanisme ; mise hors service pour quelques jours le temps des réparations, elle fut aussitôt remplacée par les anciennes machines toujours disponibles, assurant quasi le même rendement dans le travail ; " on n’avait pas mis en péril la production agricole de l’Allemagne " !....

Par contre, on avait presque réussi à s’attirer de très gros ennuis par représailles, sur intervention immédiate suite au rapport fait en haut lieu par la direction du domaine, ce qui nous valut visite de ces " messieurs de la Gestapo " pour enquête sur sabotage de matériel de production ; rassemblement de tous, contrôle des cartes individuelles et questions diverses sur les fonctions et place de chacun au moment de la détérioration de la machine ; il fallut exploiter la parade, prétextant que le fer à cheval cause des dégâts, avait très bien pu être ramassé dans le champ par une râteleuse et ainsi se trouver introduit parmi les gerbes ; la preuve de l’acte de sabotage volontaire étant difficile à établir, ces " messieurs " clôturèrent leur enquête, non sans une sévère mise en garde sur les sanctions encourues, non seulement pour le ou les auteurs de tels actes, mais également pour le responsable du groupe ; à la majorité, il fut décidé une opposition totale à de telles nouvelles tentatives, mettant en danger de sanctions, l’ensemble du groupe, pour des actes sans une réelle efficacité ; " l’héroïsme tardif, n’avait plus cours " !

Sur les fronts des opérations, depuis le mois de mars à l’Est, l’armée soviétique ne cessait d’accentuer sa progression, par les reconquêtes des territoires qu’elle avait du céder devant la poussée des troupes allemandes durant les mois précédents et qui tentait encore de les conserver, par une résistance acharnée, soutenue par des envois permanents de renforts en hommes et en matériel ; malgré cela, ville après ville, nous déplacions tous les jours, nos drapeaux rouges sur la carte et toujours, sur des positions reconquises ; incontestablement, cette armée soviétique, qui avait mis à profit un hiver particulièrement rigoureux et fatal aux unités allemandes, leur infligeait une cuisante défaite, dans une continuelle retraite ! ...

Etant à même, de pouvoir juger de la capacité, de la discipline et de l’organisation de l’armée allemande, nous ne pouvions qu’être en admiration pour cette armée soviétique, pour ses moyens et sa stratégie, non seulement par sa résistance et sa victoire à Stalingrad, mais aussi, par ses succès de reconquêtes sur cette autre armée, jusque-là " invincible " et à présent, contrainte à la retraite ; " Honneur à cette Armée Rouge " ! Telle était pour l’heure, notre opinion dans le groupe ! De cette " admiration " du moment, je devais, comme tant d’autres, en " déchanter " l’année suivante et en tirer personnellement un jugement négatif ! ....

Pour l’heure, face à tous ces revers successifs et accumulés en quelques mois, menaçant déjà ses frontières, la propagande du Reich intensifia ses harangues, avec promesses de l’entrée en action très prochaine, de ces " fameuses " nouvelles armes, qui allaient tout bouleverser et retourner radicalement et irréversiblement la situation ; ayez confiance ne cessaient de clamer les ondes radios par la voix de son ministre, qui poursuivait dans son exaltation toujours aussi affirmative : " nous disposerons bientôt, des moyens pour frapper très fort à l’insu de l’ennemi et l’écraser enfin " ! et de poursuivre encore :

" Pas un soldat bolchevik, ne foulera notre sol et cette " horde de Untermentschen " sera à jamais anéantie ! Le courageux peuple allemand vaincra ! "

Dans l’attente de ces moyens à mettre en œuvre et toujours promis, le Reich recruta tous ses hommes en état, de porter une arme ; c’est ainsi, que nous vîmes partir ceux qui travaillaient à nos cotés, y compris même l’instituteur ; toutes ces nouvelles recrus, étaient cependant d’un âge avancé et auraient pu se considérer hors d’atteinte à devoir reprendre les armes ; afin de compenser le vide occasionné par cette mobilisation, toutes les femmes du domaine, jusque-là considérées mères au foyer, furent contraintes au travail, en charges principalement du bétail ; la vieille demoiselle chargée de la gestion comptable, remplaça l’instituteur dans l’école ; tous, femmes, vieillards, jeunes garçons et filles, se trouvèrent à nos cotés, camarades de travail, ce qui eut pour conséquence à notre avantage, une meilleure considération par ces gens, à notre égard, nous estimant même privilégiés, hors du conflit, qu’eux supportaient déjà de tout son poids ! ....

Dans un tel changement d’attitude et de rapprochement quasi intime, à participer au travail en commun, il est probable, sinon certain, que nombre des nôtres dans le groupe, eurent là, les occasions de profiter des charmes de certaines de ces femmes, tant pour elles, le désarroi était grand dans la solitude et tant les contacts s’étaient subitement rapprochés, avec en même temps, une surveillance sinon abandonnée, tout au moins devenue plus élastique et donc, moins contraignante, ouvrant la voie, non seulement à des contacts amicaux, mais sans aucun doute beaucoup plus intimes, avec cette solitude pénible à supporter de part et d’autre, facilitant l’intimité dans les plus secrets sentiments et cela, envers et contre toutes règles d’interdits ! ....

Les passages des unités cantonnant dans le domaine, étaient depuis déjà quelques semaines, inexistants ; aucune garde n’était plus affectée à ces installations laissées vacantes, aussi, le régisseur donna à notre groupe, l’autorisation à utiliser les locaux sanitaires, lavabos et douches avec eau chaude, ce qui nous permit d’améliorer notre entretien hygiénique, ne disposant jusque-là, que de moyens rudimentaires ; aussi, je ne fus pas des derniers à profiter au maximum de ces nouvelles possibilités, sans pour autant, que j’eusse auparavant, négligé l’entretien hygiénique, autant de mon corps que de mon linge, même avec peu de moyens à disposition, une pompe sur un puits dans la cour, à vingt mètres de nos locaux, ne manquait pas d’eau, même si par les froids matins d’hiver, je devais parfois manoeuvrer le levier entouré d’un linge, afin d’éviter que la peau de ma main n’y resta collée par le gel ; en cela, tous dans le groupe, ne se donnaient pas autant de discipline, sacrifiant même le respect pour les autres ! .....

Cette année 1944, était bien entamée et déjà le Printemps laissait la place à l’été, avec toujours depuis son début, les incessants revers militaires, sur tous les fronts, engendrant parmi ces gens et principalement ces femmes, le doute sur les promesses faites au quotidien, voyant bien cette avance ininterrompue des troupes soviétiques, qui déjà menaçaient les frontières de leur pays ; toutes les tentatives désespérées de résistance, sinon de contre-offensives, afin de " desserrer l’étau " étaient vouées à l’échec ; tous les communiqués, n’annonçaient plus que des replis sur des positions soit disant fortifiées, mais hélas, de plus en plus proches des frontières du pays, laissant toujours entendre, que des moyens efficaces allaient entrer en action, permettant un renversement de la situation ! .....

Les communiqués de propagande, portèrent à la connaissance de tous, la confiance sur l’efficacité des nouveaux types de chars, plus rapides, mieux blindés et armés, que ceux de l’adversaire et qui allaient entrer en action sur ce front de l’Est ; effectivement, on eut connaissance d’un engagement, dans le secteur de " Koursk " où s’affrontères de part et d’autre, des centaines de blindés, dans un véritable corps à corps de ces nouveaux monstres d’acier et où ne se distinguait même plus l’ennemi, tant la mêlée était grande et confuse ; ce combat du siècle, " Titans contre Titans " après d’énormes pertes en hommes et matériel, fut une fois de plus, à l’avantage des soviétiques, ouvrant une nouvelle brèche dans leur avance ! .....

Suivant de très près, l’évolution à l’Est sur notre carte, nous déplacions à mesure, les drapeaux rouges, prenant le pas sur les drapeaux noirs, cédant le terrain abandonné, jusque déjà en Ukraine et aux portes de sa capitale ; Hitler proclama alors un ordre du jour transmis par les radios et la presse : " Ne plus céder un pouce de terrain et cela, coûte que coûte " ; ni les sacrifices liés aux lourdes pertes, ni l’obstination acharnée à défendre ce bastion stratégique, ne purent contenir la poussée des troupes soviétiques, qui franchissant l’obstacle du grand fleuve " Dniepr " s’emparèrent aussi, de la grande ville de " Kiev " ; partant de là, rien ne s’opposait plus à l’armée Rouge, pour atteindre les frontières du Grand Reich et le peuple allemand, ne pouvait qu’en être conscient, malgré toujours et quotidiennement dans les radios, les incitations à la confiance dans la victoire, donnant encore à certains, des lueurs d’espoir et pour beaucoup d’autres, pas encore tout à fait le désespoir ; peu nombreux étaient encore ceux qui dans ce peuple voyaient l’Allemagne vaincue ! ....

Le six juin 1944, marquant le quatrième anniversaire de ma " reddition « , s’abattit sur elle, un nouveau coup du sort ; ce front de l’Ouest, en partie tombé dans l’oubli, " Rien de nouveau pouvait-on dire " fut subitement tiré de sa " léthargie " ; la coalition des armées alliées : " Anglo-Américaines, Canadiennes et aussi, Françaises ", prenaient pied au lever du jour, sur les plages et les côtes de Normandie, appuyées dans l’opération, par de puissants moyens, jamais encore mis en œuvre dans une guerre et constitués, en hommes, matériel, navires et aviation ; l’Amérique, déjà très engagée dans le Pacifique, contre les Japonais, après l’attaque surprise et dévastatrice par leur aviation sur sa base navale de " Pearl-Harbor " le 7 décembre 1941, n’avait pas encore engagé ses armées sur l’Europe ! ....

Elle n’avait apporté son appui aux alliés, que par des aides matérielles livrées aux Anglais et aux Soviétiques, par de nombreux convois maritimes, pris en chasse par les " U-Boote « , sous-marins de poche des forces navales du Reich, surnommés " les Loups de Mer ", navigant en patrouilles, avec une parfaite liaison entre eux et toujours à la recherche des convois en mer, faisant route vers les ports de l’Angleterre et de l’Union Soviétique et dont des centaines de leurs cargos, furent torpillés et " envoyés par le fond " et cela, jusqu’à la découverte par les services anglais du mode de liaisons utilisées par les sous-mariniers et leurs bases, permettant ainsi leur repérage en haute mer, leur détection en plongée et dans de nombreux cas, leur destruction avant leurs attaques des convois ; nombre d’entre eux, avec leurs hommes d’équipage, périrent ainsi au fond des mers, par leur ténacité et leur courage reconnu par l’adversaire, ces hommes, déjà considérés en héros dans leur pays, firent l’objet de longs et élogieux récits par les historiens du conflit ! ....

Non content des importantes aides matérielles apportées notamment à l’Union Soviétique, par la Baltique et la mer Noire, l’Amérique à son tour, mettait tous ses moyens militaires dans la guerre, contre l’Allemagne " Nazie, aux cotés des Anglais et autres alliés,

par une opération de débarquement, longuement, soigneusement et discrètement préparée, avec un impressionnant potentiel militaire de toute nature ; une page nouvelle, venait de s’inscrire dans ce conflit et, pour les armées du Reich, un front de plus, venait de s’ouvrir, contre lequel, de très importantes forces étaient à mobiliser ; bien entendu, la propagande prit les devants, traitant aussitôt l’opération de " suicidaire " pour l’ennemi ; Göebels voyait déjà ces " téméraires ", qui osaient s’attaquer à une défense inviolable, sacrifiés et pour les autres, rejetés à la mer ; nos troupes clamait-il encore, retranchées dans des positions solidement fortifiées, ne pouvaient que rester maîtresses de la situation et refouler à la mer ces quelques unités inconsciemment débarquées ; il poursuivait encore : tout cela, ne pouvait être que diversion d’intimidation dans une tentative sans suites ; cet ennemi, ne pouvait que se heurter à nos forteresses côtières, solidement défendues et inviolables ! .....

La presse également, par ses articles virulents, complétait cette propagande transmise par les ondes, dans un optimisme commun, cherchant dans le désarroi du moment, à maintenir intacte encore, la confiance du peuple de plus en plus chancelante et pour cause ; après tant d’efforts et de contraintes exigées dans le travail afin d’augmenter la productivité, les sacrifices par les privations de toutes natures, les appelés de tous âges, mobilisés à porter à nouveau les armes, les manquants, les portés disparus ou tombés sur les champs de batailles, les milliers de prisonniers, voici qu’à tout cela, s’ajoutait encore, la menace de l’ennemi, à fouler le territoire national, que l’on avait déclaré et proclamé " inviolable " !...

Dans une telle " avalanche " déjà pénible à supporter et portant en elle, les premiers signes de désillusion, il fallut en plus, admettre les bombardements des grandes villes du pays, atteintes désormais par les raids de l’aviation anglo-américaine, y faisant, non seulement de très importants dégâts, mais pire encore, de très nombreuses victimes dans les populations ; les larges photos dans la presse, montraient les quartiers entiers détruits et sous les ruines, dans les villes de : Cologne, Essen, Hambourg, cette dernière, particulièrement atteinte, dans ses structures portuaires et donc, ses quartiers alentours ; commentant les photos, à l’instar de la propagande radiodiffusée, les articles écrits, faisaient largement état de ces destructions, donnant le nombre impressionnant des victimes, les qualifiant d’inhumaines sur des populations civiles ; on voyait bien là, le but à atteindre : " soulever l’indignation du peuple, contre la barbarie de cet ennemi et le pousser ainsi à la vengeance " permettant du même coup, aux maîtres du Reich, à exiger toujours plus de ce peuple, déjà opprimé à outrance, pour les besoins toujours accrus de la guerre ! .....

Ce " Grand Reich ", que l’on avait promis de bâtir pour " Mille Ans « , qui devait régner sur l’Europe, sinon sur le monde, parti dans ce but, à la conquête de son "Espace vital " ( Lebensraum ) pour son peuple, se voyait déjà menacé de " rétrécissement " à l’est, de défaite à l’ouest, de déroute en Afrique, et ses villes écrasées sous les bombes ;

dans le " chaos " désormais prévisible, sinon certain, nombreux furent déjà ceux qui se posèrent les questions :

" Comment en était-on arrivés là ? .. Et comment allait-on en sortir " ? ...

Déja apparaissait parmi ces hommes et principalement, parmi ces femmes, le signe du souci, et presque du désespoir ; je les percevais dans mes entretiens avec la Baronne, qui, avec beaucoup de prudence, et à l’abri d’oreilles indiscrètes, m’exprimait ses angoisses, par des exclamations de : " Ah cet Hitler ! cet Hitler " ; j’en concluais par-là, que le chef, hier tant vénéré, n’était plus à l’honneur, sinon déjà sacrifié sur l’autel de sa défaite ; même état d’esprit, pour celle qui m’apportait son amour et le soulagement dans mon épreuve ; je l’aurais voulue dans ces moments, de nationalité française, partageant avec moi, les mêmes épreuves ; hélas, elle était dans le camp adverse et pour l’heure, ennemi, avec lequel je ne pouvais ni ne voulais partager la situation ; tel était notre dilemme, partager un amour et être séparés par les camps adverses ! ....

C’est dans un tel climat, portant en lui les germes du doute, que ce " vingt juillet 1944, aux environs de midi d’une journée caniculaire, retentissait à proximité du domaine, le bruit d’une énorme explosion ; sans aucun doute, cela s’était produit dans cette forêt voisine, abritant le " Grand Quartier Général du Führer " ; la question vint aussitôt à l’esprit de nous tous, y compris les gens du domaine : " travaux ou accident " ?.. Quelques minutes suffirent, pour assister à un déploiement dans tout le secteur, d’hommes en armes, prenant positions aux limites clôturées de l’enceinte, aux intersections des chemins et toutes autres voies de circulation ; des éléments motorisés également en armes, firent irruption dans la cour du domaine, consignant tout le monde sur place, avec interdiction de circuler, pour quelque motif que ce fût ; le régisseur lui-même intervenant après entretien avec l’officier de section, demanda à tous de se conformer strictement aux consignes données par l’officier, qui se retirant, laissa sur place un détachement d’hommes ! ....

Dans la stupéfaction de tous, sans aucun doute, un événement d’une extrême gravité, venait de se produire dans ce " bastion inexpugnable " des maîtres du Reich ; probablement, à première vue, un accident ; mais dans ce cas, pourquoi de telles consignes par des militaires ? .. Attentat ou sabotage ? ..alimentaient aussi les questions ; dans ces hypothèses, élaborées par chacun de nous, pas un renseignement ne filtra, durant le courant de cette journée ; civils et prisonniers, tous nous fumes maintenus sous haute surveillance jusqu’au soir ; au constat de telles mesures, revenait sans cesse la question : " Que s’était-il donc passé " ?..

Enfin, la réponse tomba le soir à 20 heures, par un communiqué radiodiffusé, donnant information au peuple allemand et ainsi rédigé : " Un attentat contre la vie de notre Führer, a été perpétré, alors même qu’il se trouvait, entouré de son Etat-major, dans son quartier général de Rastenburg ! ....

Le communiqué précisa aussitôt : " Notre Führer grâce à dieu, est indemne, il s’adressera dans quelques instants à son peuple " ; malheureusement poursuivit le communiqué : des victimes sont à déplorer dans l’entourage du Führer, parmi les membres de son Etat-major ; aucune autre précision ne fut donnée dans ce bref communiqué, interrompu momentanément, par de la musique classique ; après quelques instants, intervint l’annonce attendue : " Notre Führer s’adresse à son peuple !
prenant alors la parole, avec des tremblements perceptibles dans la voix, il déclara : " Je remercie la providence divine qui m’a protégé, pour le bonheur et la gloire du grand Reich, je suis sain et sauf, pour conduire le valeureux peuple allemand à la victoire finale, rien n’arrêtera l’Allemagne en marche vers son grand destin, contre ses ennemis " !... Retentirent alors, clamés par des milliers de voix, les : " Heil Hitler ! Heil Hitler " ! plusieurs fois répétés ! .....

Aussitôt cessées les clameurs à la gloire du Führer, on annonça Göebels, qui déjà, dans des vociférations haineuses, dressa le portrait des auteurs de l’attentat, les désignant en une conjuration d’officiers félons, soutenus par une complicité de traîtres à la patrie et ennemis du peuple, œuvrant au sein de la haute aristocratie et dont un grand nombre parmi eux, étaient déjà démasqués sinon même arrêtés ; ils allaient devoir répondre de leur trahison, devant la justice du peuple souverain, seul garant du destin du Grand Reich, sous la conduite de son Führer et en subir une condamnation exemplaire ; rien ne devait entraver la justice, tous ces traîtres seraient poursuivis ! .....

Ainsi prit fin, ce long communiqué spécial, en cette soirée du 20 juillet, écouté par tous dans le domaine, à la suite duquel, nous pûmes constater parmi ces gens, un grand mutisme pour les uns, une grande consternation pour d’autres et aussi, de nombreuses questions, toutes axées sur les mêmes préoccupations : quelle allait être la suite ? .. Incontestablement, pour ce peuple mais aussi pour le monde, il venait d’apparaître : " qu’un ver était dans le fruit " et que des Allemands, civils et militaires, se refusaient à croire encore au " génie de Hitler " ; pour eux, l’Allemagne conduite par lui, allait au " désastre et au chaos " ; la seule sauvegarde pour leur pays, était dans l’élimination physique de l’homme et la négociation ensuite avec les adversaires ( Anglais et Américains ) dans le but de sauver ce qui pouvait encore rester du prestige allemand et du même coup, parer à la main-mise du " Bolchevisme ", menaçant déjà les frontières du pays ! " Tout ce scénario, apparemment, venait d’échouer lamentablement et de toute manière, n’avait-il pas été formulé beaucoup trop tard " ?... Quels auraient pu être les pourparlers à engager avec la coalition des alliés et la situation du moment sur le plan militaire de l’Allemagne ? ...

Au cours des jours et des semaines qui suivirent, il fut largement fait état, par les radios et surtout dans la presse, des procès, condamnations à mort et exécutions par pendaisons de tous ces " traîtres qualifiés de schweinen und hunden "(cochons et chiens) ; photos de ces procès montrant des hommes livides, face aux juges, tenant de leurs mains le pantalon duquel on avait retiré ceinture et bretelles, étaient largement étalées sur des demi-pages des quotidiens ; largement étalées aussi, étaient les photos des exécutions, avec des méthodes relevant d’un autre âge, telles, que pendaisons de ces hommes, à des crochets de boucherie ou se balançant au bout d’une corde à piano ; tout cela, dans le cynisme et l’hystérie du moment, était largement commenté avec force détails relevant d’un certain sadisme, s’appuyant sur le fait, que l’on ne pouvait rien épargner à tous ces traîtres à éliminer ! .....

Incontestablement, ces maîtres du Reich, découvrant la fomentation d’un vaste complot larvé, contre leur système, au sein même de l’armée et aussi, de ses dirigeants, s’empressèrent d’appliquer leurs méthodes expéditives, afin de dissuader quiconque, de toutes nouvelles tentatives à l’encontre de leur doctrine et de sa stricte application ! ...

Ainsi, se renforcèrent encore les mesures répressives, portant application immédiate de condamnation à mort, pour tout acte de trahison, d’atteinte ou tentative d’atteinte à la vie d’un dirigeant, d’insubordination aux ordres ou autres actes de rébellion avec la publication des noms, dont pour un grand nombre précédés de la " particule " marque de noblesse, la presse montrait à ce peuple, l’importance prise par cette " caste " dans la tentative de déstabilisation du pouvoir ; aucun ménagement non plus pour ces officiers supérieurs, dont les noms en caractère gras, faisaient également les titres des quotidiens ; nombre d’entre eux faisant aussi partie de la noblesse, tenue désormais pour responsable et donc prise pour cible ! ....

Abasourdis, sinon même assommés par tant de révélations et de constats, ces gens ne commentaient plus aucun article de presse, chacun se cloîtrait dans son silence et ses propres méditations ; la peur cependant se lisait sur tous les visages et le mutisme était de règle ! .....

" Subitement, une véritable chape de plomb, venait de s’abattre sur ce peuple, l’anéantissant déjà presque " !

Dans les quelques jours qui suivirent, se répandit le bruit dans le domaine, de suspicions à l’encontre de la baronne, qui effectivement s’avéra être absente de son domicile ; elle réapparut cependant au bout de quelques jours, s’enfermant dans un mutisme total ; elle était sans nouvelles de son fils, qui servait dans une unité sur le front de l’Est ; était-il compromis dans le complot d’attentat ? ... Rien ne filtra de sa part jusqu’à son départ du domaine qui eut lieu courant novembre ! ........


Chapitre 17 – Dans l’Exode Hivernal, le retour d’Attila

Dans ce nouveau climat de suspicion et surtout de mutisme, parmi ces gens, abasourdis, auxquels on ne pouvait plus totalement occulter les échecs successifs, nous nous efforcions de notre coté, de suivre, de traduire et d’analyser les communiqués et les articles de presse, publiant à leur manière, peu objective, toujours dans un sens favorable, la situation quotidienne dans les différents secteurs, déclarant toujours, replis et abandon de terrain sur des positions de réorganisation en vue de nouvelles offensives ; tout cela, n’empêchait pas nos drapeaux rouges sur notre carte, de se rapprocher de plus en plus des frontières allemandes et surtout, vers celles de la " Prusse-Orientale " !...
Sur les autres fronts, on avait depuis plusieurs semaines déjà, évacué l’Afrique, devant les forces anglaises, renforcées par les troupes américaines récemment débarquées, recevant aussi l’appui, de quelques unités françaises, venant de Libye, sous les ordres d’un certain général " Leclerc " ; la coalition de ses armées, après la reconquête de ces territoires Nord-Africains, porta ses efforts en Méditerranée, s’attaquant à la Sicile, à la Corse et à l’Italie par le sud, visant ensuite les côtes françaises de Provence ; après de violents combats libérant déjà la moitié sud de l’Italie, dont sa capitale, l’armée italienne vaincue décida de déposer les armes ; déclarée traître au traité de coalition avec l’Allemagne, tous les communiqués de propagande dénoncèrent l’attitude du commandement des troupes Italiennes, le " Duce " destitué, avait dans son désarroi, trouvé refuge auprès de Hitler, avant de tenter encore la reconstitution chimérique de quelques unités, pour la poursuite de combats tout aussi chimériques ; seule résistait encore au Nord de la péninsule, une partie de l’armée allemande sous le commandement du général " Kesselring " et harcelée aussi, par des unités italiennes, ayant brusquement changé de camp ! ....

Que pouvaient publier les communiqués concernant ce front de l’ouest ? .. sinon, que la résistance y était farouche, tenant en échec, les tentatives de l’ennemi ; en réalité, les armées de débarquement, déjà solidement ancrées sur les plages, se déployaient vers l’intérieur et le long des côtes, s’emparant non sans difficultés devant une résistance opiniâtre, des principales villes et aussi, des ports, détruisant au passage, les rampes de lancement sur l’Angleterre, des sinistres V-1 et V-2, situées dans le Pas-de-Calais et qui durant des mois avaient terrorisé les Anglais par leurs attaques sur leurs villes et principalement sur Londres ; incontestablement, ce front de l’Ouest prétendu invulnérable par ses fortifications bétonnées n’avait pas résisté aux attaques conjuguées, de la marine alliée, de son aviation, de ses unités de débarquement et de son commandement unitaire ; un échec de plus pour l’armée allemande et pour ses chefs !

Au travers de toutes ces informations, même peu objectives, recueillies, traduites et analysées au mieux de nos possibilités, nous apprîmes ainsi, la libération de Paris, en ce 25 août 1944 et cela, par des unités françaises, commandées par ce général Leclerc, déjà apparu dans la reconquête de l’Afrique ; à l’annonce d’une telle nouvelle, rien n’arrêta nos clameurs de joie et d’instinct, nous entonnâmes en choeur, et à pleine voix, le chant de notre " Marseillaise ", tombée durant les années précédentes, dans les oubliettes de la rancoeur engendrée par la honte de la défaite ; notre joie, contrastait là, avec la mine assombrie des Allemands, qui malgré cela, restèrent dignes, respectant certainement le sentiment patriotique que nous exaltions, pour le retour à la liberté de notre capitale, enfin débarrassée du joug de l’occupant et cela, par des Français patriotes et courageux, nous lavant de la honte et de la lâcheté devant l’ennemi en ces mois de mai et juin 1940 ! ....

Quelques jours après, tomba aussi, l’information d’un nouveau débarquement sur nos côtes de Provence, par ces unités déployées en Méditerranée, exultant d’autant notre joie, malgré que, à s’en tenir aux harangues de Göebels, une telle opération, ne pouvait se traduire que par un échec pour ces troupes témérairement engagées contre de puissantes défenses côtières ; on allait rejeter toutes ces attaques à la mer ; pouvait-on concevoir alors, que de ces côtes reconquises, allait s’amorcer la marche triomphale de ces unités, conduites par le général " de Lattre ", pour ne s’arrêter qu’au cœur de l’Allemagne, quelques mois plus tard, non sans avoir franchi encore, de nombreux obstacles, des difficultés et déplorer de nombreuses pertes en hommes ; tel devait être le prix de la victoire ! .....

En cette fin du mois d’août et du début de septembre, la " Pieuvre Nazie " cernée de toutes parts, était amputée d’un grand nombre de ses tentacules visqueux et par de-là étaient jetés à terre ses étendards marqués de la sinistre " Croix Gammée " ; l’étau se resserrait toujours plus sur les frontières du Reich et ses villes, soumises à de fréquents et destructeurs bombardements aériens, y compris sa capitale, faisaient apparaître à ce peuple, atteint dans sa propre chair, les cruelles réalités de cette guerre ! ....

On pouvait dire à l’analyse de tout cela, que commençait alors, l’agonie du fauve, qui malgré cela, respirait encore et pour lequel, la mort devait s’avérer lente à venir, avec des soubresauts imprévisibles et toujours difficiles à neutraliser ; nous arrivâmes ainsi, à cette fin d’année 1944 et pour la quatrième fois, aux fêtes de Noël et Nouvel-An, que nous nous étions promis, de fêter joyeusement, dans l’allégresse et l’espoir ; avec la précipitation des événements, nous nous posâmes cependant la question, à savoir : passerions-nous ces fêtes en ce lieu ? ...

Depuis le début de l’automne en effet, l’Allemagne était encerclée de toutes parts ; à l’ouest, sur ses frontières franco-belges, sur le Rhin et aux frontières des Vosges, à l’Est, par l’Autriche et la Yougoslavie, au Nord-Est, par l’Ukraine, la Pologne et la Lituanie ; toutes ces frontières se trouvaient sous le feu des différentes armées alliées, convergeant toutes vers le même but, l’anéantissement du " Nazisme " !.....

L’année s’écoulait et nous étions à la mi- novembre ; la baronne me fit convoquer, alors même que je ne l’avais vue depuis plusieurs semaines ; je la trouvais énormément changée ; elle avait perdu de sa prestance et presque de son autorité ; avec beaucoup de prudence, je me hasardais à lui demander des nouvelles de son fils, elle me répondit ne pas en avoir depuis plusieurs jours, me faisant part, de son désarroi, non seulement à son sujet, mais aussi sur la situation de la guerre et du pays, m’avouant sa décision à quitter sa demeure, tant que cela lui était encore possible ; je me posais alors la question : avait-elle toute liberté à circuler, depuis cette date du 20 juillet ? .. En tête-à-tête dans son bureau, elle me confia son désir de mettre à l’abri dans un lieu sûr, quelques objets, qu’elle ne voulait emporter et qu’elle avait mis dans deux cassettes en bois soigneusement clouées ; l’assurant de toute ma discrétion, je lui proposais une cachette sous le perron d’entrée ou l’on pouvait accéder par une petite ouverture située dans la soute à charbon et facilement condamnable en maçonnerie. L’opération discrètement effectuée, il fut alors question de mise à l’abri des tableaux, portraits des ancêtres, qui furent remisés avec l’aide de sa femme de chambre, dans une pièce en sous-sol, dont je murais la porte, sans la moindre conviction de sécurité ! ...

Le surlendemain, nous primes congé l’un de l’autre, m’avouant que tout était perdu pour l’Allemagne et me souhaitant bonne chance, je la sentis blessée par cet espoir perdu, avec en plus, l’angoisse de perdre aussi dans la débâcle du pays, son seul fils, seul descendant d’une grande lignée ; elle devait prendre à Rastenburg, un train pour Berlin ; je ne devais jamais plus la revoir ; après elle, l’amour de ma captivité, fut aussi contrainte de quitter la demeure ; elle aussi, devait rejoindre ses parents dans la ville ; la guerre nous avait réunis, pour nous séparer aussi, chacun vers un destin différent ; dans ce terrible exode qui déjà se préparait, qu’est-elle devenue ? ... Question restée sans réponse ! ....

Toujours et plus que jamais, à l’écoute des communiqués et traduction des articles de presse, le 26 novembre, nous apprenions la libération de Strasbourg, par l’armée française, toujours sous commandement du général Leclerc, qui quatre ans auparavant, en dépit de la situation déplorable de nos armées, en avait fait le serment au sein de cette Afrique, à " Koufra " et cela, à la tête seulement d’une " poignée " d’hommes, recrutés parmi les unités coloniales et rassemblés loin du pays, sous la bannière de la France et sous le commandement d’un officier, qui n’avait pas accepté la débâcle de son pays, ni la débandade face à l’ennemi ! ....

Une telle situation déjà désespérée pour l’Allemagne, n’empêchaient pas les harangues de Göebels, de clamer encore dans les ondes radios : " Rien n’est perdu pour notre peuple courageux " ! Effectivement, ce peuple, face à tous ces revers, faisait encore preuve de discipline et de soumission aux ordres, tel qu’il en avait été, depuis plus de dix ans ; fort de cela, les dirigeants " nazis " décrétèrent la " Folkssturm " ( la levée en masse du peuple ) !....

Un nouveau coup venait d’être " assené " à ce peuple, qui déjà était assujetti à des restrictions draconiennes de plus en plus contraignantes dans le maintien de l’effort de guerre et qu’il supportait sans faiblir, toujours confiant dans les promesses de ses chefs ; ce nouveau décret, enrôlait au combat les adolescents de 14 à 15 ans et les vieux, de 70 à 75 ans ; chacune de ces nouvelles recrues, armée du " Panzerfaust " ( bazooka anti-char ), devait pouvoir mettre hors de combat son char ennemi ; déjà embrigadés dès leur jeune âge sous l’uniforme des " Jeunesses Hitlériennes ", ces " gamins ", n’étaient pas peu fiers, de servir à présent, sous l’uniforme de leurs aînés et participer ainsi, à la victoire, à laquelle ils ne pouvaient ne pas avoir pris part, persuadés même, de leur inévitable efficacité au combat ; en cela, ils n’avaient que soumission aux ordres de leurs chefs qui eux, dans la majorité ne devaient plus guère croire à cette victoire, pas plus que ne devaient y croire ces anciens, peu enthousiastes à reprendre les armes ; pour eux les souffrances et pour finir, la défaite de 1918 étaient dans leur mémoire ! ....

Il n’en restait pas moins, que toutes ces nouvelles mesures eurent un échos favorable largement relaté dans les articles de presse, avec photos montrant l’enthousiasme de ces jeunes à prendre les armes et à s’initier à leur maniement ; la propagande de Göebels clamait dans ses harangues, le courage de ce peuple, qui dans une furieuse levée en masse, femmes adolescents et vieux, tous dans un même élan, les armes à la main, rejetteraient l’ennemi loin des frontières du pays, pour enfin savourer la victoire définitive ; il poursuivait terminant ses harangues : " Pour notre peuple allemand et pour son Führer : Heil Hitler ! Heil Hitler ! " !....

Tout cela désormais, n’avait que peu d’impact dans l’esprit de ces gens, vivant de modestes conditions rurales, principalement chez ces femmes, que l’on côtoyait tous les jours ; souffrant de solitude quotidienne et de désespoir, l’enthousiasme pour elles, n’était plus à l’ordre du jour ; conscientes pour la plus part, d’un danger proche, s’appuyant sur notre " soutien ", elles ne nous considéraient plus comme des " prisonniers ", mais bien comme des hommes, dans tout les sens du terme ; les contacts rapprochés dans le travail, permirent à certains dans le groupe, profitant de la liberté acquise, d’aller et venir sans contrôle, d’abandonner aussi la solitude de leur paillasse durant la nuit, pour trouver chaleur et passion dans le lit de certaines d’entre elles, lassées d’une trop longue solitude imposée et mal supportée avec à leur contact, des hommes " disponibles " ; aussi, de notre coté, apparut l’intérêt dans la traduction vocabulaire et grammaticale des mots et des phrases passionnelles données dans le dictionnaire ; il fallait bien pour l’occasion, se montrer à la hauteur et prouver dans ce domaine les qualités affectives, dont le Français ne manque pas de se vanter ; de plus, n’avions nous pas une revanche à prendre ? ...

Dans la semaine du 15 décembre, nous apprenions que des unités de l’Armée Rouge avaient déjà non seulement franchi la frontière, mais investi la partie Nord de la Prusse-Orientale, poussant leur avance, en direction de notre secteur ; avec consternation pour les uns et espoir pour les autres, nous approchions des fêtes de Noël ! ....
24 Décembre, nuit de la Nativité, sapin illuminé et grande table copieusement servie, à cet effet, tous les colis reçus durant les semaines antérieures, avaient été mis en réserve pour la circonstance, avec chants et musique, nous fêtions dans la joie et l’allégresse, cette nuit de Noël, la quatrième en ce lieu ; il en fut ainsi, pour la nuit de la St. Sylvestre, mettant un terme à l’année 1944, pour entrer dans l’année 1945, avec laquelle, nous espérions bien la fin de nos épreuves, à en juger par la situation des événements ; avec moins d’allégresse, pour cause de situation générale et manque de moyens, nous avions passé les Noëls précédents, alors même que je participais aux décorations du grand sapin dressé pour la circonstance à chacune de ces fêtes, dans le grand salon de la baronne, ce qui là, ne fut plus le cas ; la maîtresse de maison avait depuis quelques semaines quitté les lieux et sa demeure aux volets clos, était inoccupée ! .....

La joie et l’allégresse, avaient changé de camp ; pour nous, apparaissait une lueur d’espoir, alors que les voies de l’espérance s’éloignaient pour eux ; l’optimisme avait laissé la place à la morosité ; depuis déjà des mois, nos scènes de spectacles avec orchestre, n’avaient plus leur public, aussi nous primes le parti de nous montrer discrets, mettant fin à nos divertissements " publics " sans toutefois leur cacher nos sentiments à espérer une libération prochaine ; certains d’entre eux, en arrivaient même à envier notre situation présente ; ne nous cachant déjà pas leur désespérance ; en effet, pour nombre de ceux-là, beaucoup trop de membres manquaient dans les foyers et certains même y seraient définitivement absents ! ...

Aussi, tous les slogans, harangues et autres exaltations à la confiance, sans cesse toujours clamées par ces maîtres du Reich, ne les ramèneraient plus ; pour les autres, ils savaient la cause déjà perdue et le moment n’était plus à la fête ; au contraire, de notre coté, nous entrions dans l’année de la " Libération " que nous nous devions de fêter ; de toute manière, nous nous devions dans l’immédiat, de fêter les revers de l’armée allemande et, à travers eux, la chute incontestable du " Nazisme " et de ses "Despotes" !..

Malgré tous ces revers, ne pouvant qu’entraîner la débâcle, les maîtres du Reich, ne voulaient encore s’avouer vaincus et tel le fauve à l’agonie, ils tentèrent encore un dernier soubresaut sur ce front de l’Ouest ; ainsi, le 20 décembre, sur décision de Hitler et son Etat-major, fut concentré sur ce secteur des Ardennes, un puissant effectif de blindés, en vue d’une contre-attaque destinée à refouler les forces Anglo-Américaines à travers la Belgique et tenter ainsi, de desserrer l’étau sur cette frontière ; l’opération déclenchée par surprise, profitant de la neige tombée en abondance et d’un ciel bas, interdisant toute action aérienne défensive, faillit bien mettre en péril les unités alliées engagées dans le secteur et auxquelles il fallut plusieurs jours de violents combats, avec enfin l’appuis de leur aviation et de gros renforts venus à la rescousse, pour rétablir la situation à l’avantage des alliés ; cette tentative désespérée, marqua la dernière grande opération à tenter par les Etats-majors allemands, qui dès lors, portèrent leurs derniers efforts, dans des combats de résistance et de défensive ! .....

Ainsi, l’armée allemande, tentait vainement, de retarder, sinon de contenir les avances des armées alliées, pénétrant désormais en tous lieux sur le territoire national du Grand Reich ; partout, du nord au sud et de l’est à l’ouest, toutes les frontières étaient franchies et la guerre pénétrait au coeur même de l’Allemagne en cette fin d’année 1944 ! ..

Au cours de la seconde quinzaine de décembre, la direction de l’exploitation du domaine, certainement sur ordre supérieur, prit des mesures pour l’évacuation du cheptel, ainsi que des récoltes ; une rame de wagons garée sur la voie de bretelle du domaine, permit l’embarquement des animaux et des produits de récoltes non encore expédiés ; dès lors, ce lieu ou régnait tous les jours, une intense activité de toute nature, roulage des charrois, bruits des machines, tracteurs en mouvements, troupeaux entrant ou sortant, personnel, hommes et femmes en activité, se trouva en quelques jours, sans " âme " ; le régisseur lui même semblait errer dans ce qui était devenu presque un " désert" ou plus rien ne justifiait sa présence, alors que tous les matins, il assistait à la répartition du travail de chacun parmi l’ensemble du personnel et qu’il arpentait ensuite, sa canne à la main, tous les lieux d’activité au rythme des saisons et par tous les temps ; toute sa haute autorité à diriger ce domaine, n’était plus à présent qu’une formalité dans le " néant " ; aussi, devant l’imminence du danger, qu’il ne pouvait ignorer, il avait déjà pris la décision de mettre ses deux fils âgés de 9 à 11 ans, en un autre lieu, considéré plus sûr, si tant était, que cela fût encore possible ! .....

Dans les jours qui suivirent, passé les fêtes, Noël et Nouvel An, dans une grande morosité pour eux et un grand espoir pour nous, tout le personnel, femmes, enfants, vieillards, ainsi que notre groupe, tous, attendions, nul ne savait trop quoi ! Une seule certitude pour tous, les troupes soviétiques n’étaient plus très loin ; le service comptable en la personne de la " vieille demoiselle ", remit à chacun de nous, le pécule correspondant au salaire, ainsi que le solde du compte ; ce qui représenta pour moi, à mon retour en France, la somme remise en échange, de 2000 Frcs. ; il en fut ainsi, pour tout le personnel du domaine ; la direction, " bouclait les comptes " avant le départ ; tout cela, sentait la " fin d’un règne " !...

Le 10 janvier début d’après midi, quatre femmes accompagnées d’enfants, chargées de baluchons emportés à la hâte, arrivèrent d’un village voisin, nous annonçant leur fuite devant les Russes ; deux seuls mots répétés sans relâche, sortaient de leur gorge : " Sie Kommen ! Sie Kommen ! " ( ils viennent ! ils viennent ! ) ; effectivement, les bruits de la canonnade, nous parvenaient déjà des environs et toute une anxiété de terreur, se lisait sur le visage de ces femmes en fuite, la transmettant à celles qui étaient là parmi nous, dans l’attente des ordres et nous considérant dans leur désarroi, leurs seul appuis protecteur ; chacune d’elles, appelant par son prénom, celui sur qui s’était portée sa sympathie, sinon déjà beaucoup plus ; pour nombre d’entre nous, tant de détresse parmi ces femmes, ne nous laissait pas indifférents ; durant bientôt cinq années, incontestablement, à les côtoyer tous les jours, un lien s’était noué ! ....

Tous ces êtres, hier encore confiants dans les promesses faites, pour un avenir de gloire, erraient à présent, désemparés tels des " spectres " en ces lieux déserts, où ils avaient vécu et travaillé depuis des années, dans une certaine aisance rurale et qu’ils allaient devoir quitter, chassés par cet " envahisseur " qui, on le leur avait dit : " ne devait jamais fouler leur sol ! " ; devant lui, ils devaient à présent, fuir à l’aventure, vers des destinations inconnues et des destins incertains ; à un tel désarroi, s’ajoutait pour nombre de ces femmes, l’absence de nouvelles depuis des semaines, des derniers partis, un fils ou un mari ; dans une telle tourmente, toutes les questions de ces êtres désemparés, s’adressaient au régisseur, seul responsable de tous et portant sur : " Quand devait-on partir ?.. Où devait-on aller ?.. "

Il était clair, que le régisseur, dépendant lui-même d’une autorité supérieure, ne pouvait répondre à ces questions ; attendant les ordres à venir, certainement lui-même dans l’angoisse de la situation, il s’efforçait seulement, de rassurer ces gens, venus à lui, implorant un départ, avec le prétexte des Soviétiques déjà à proximité ; de notre coté, nous nous concertâmes afin de déterminer dans l’ensemble du groupe, de la décision à prendre et aussi, de l’attitude à avoir en présence des troupes soviétiques, que nous supposions à proximité et que rien désormais, n’était en mesure d’arrêter ; pour nous, nos « Libérateurs » étaient là ; ce n’était plus qu’une question de jours, sinon d’heures ; cela fut encore, sans compter sur notre « Statut de Prisonniers », nous soumettant toujours aux ordres des autorités allemandes et cela, pour quelques jours encore

Dans cette situation d’attente, pour nous dans l’espérance, pour eux dans l’angoisse, comme tous les ans à pareille époque, la température prit ses quartiers d’hiver, se fixant aux environs de moins 20 à moins 30° , ce qui en la circonstance, allait sérieusement compliquer pour tous, la situation des jours à venir et dont il était difficile, pour le moment, d’en analyser la gravité ! ..

Procédant à l’évacuation du bétail, il avait été réservé cinq chevaux, destinés aux attelages des charrettes prévues pour les transports dans l’exode ; par mesures de sécurité, on avait même procédé au ferrage des bêtes, avec des crampons à glace ; le régisseur, donna consigne dans les foyers, de n’emporter pour chacun, que le strict nécessaire et de préférence, couvertures, vêtements chauds et nourriture ; avec l’anxiété grandissante pour eux et la joie pour nous, dans une « proche libération », il ne resta plus qu’à attendre les ordres du régisseur, tributaire lui-même de l’autorité supérieure dont il dépendait et à laquelle il ne pouvait qu’obéir ; on pouvait aussi, se poser la question : « Quelle était en la circonstance, l’autorité supérieure » ?...

Toujours dans l’attente, en cette première semaine du mois de janvier, fut transmit dans le domaine, un ordre que nous pûmes qualifier de paradoxal ; chacun devait laisser ouvertes, les fenêtres et autres portes vitrées, dans les locaux et les habitations et cela nous dit-on, afin d’éviter les bris des carreaux, par les déflagrations d’explosions ; pensant à des explosions de bombes ou d’obus par tirs d’artillerie, quelle ne fut la stupéfaction de tous, apprenant qu’il était question de procéder au dynamitage pour destruction des ouvrages du grand quartier général du Führer ; ainsi, après avoir durant des mois, suivi l’exécution des travaux, par le bruit des engins, pour la construction de ce « Haut lieu de Gloire « , d’où Hitler en personne, devait diriger la « Conquête de l’ U. R. S. S. », voici que nous assistions, sinon de visu, par le bruit des explosions à la destruction des ouvrages bétonnés, de ce qui avait été, moins la « Tanière du Loup », que celle du « Nazisme », dans tout son « Despotisme » !...

Ubuesque, sinon comique ! ainsi pouvait-on qualifier la situation dans ces moments de grande anxiété ; les « Bolcheviques » étaient là, on dynamitait les ouvrages et l’on se préoccupait de prendre des précautions pour les vitres d’alentours ; « Inconscience, zèle démesuré » ou les deux à la fois ! tout était possible dans le désarroi des autorités ; dans les mesures de destructions, furent aussi incluses, celles des installations du cantonnement dans le domaine et principalement les blocs sanitaires ; tout cela, était déjà abandonné par l’armée depuis plusieurs semaines et qu’il nous avait été permis d’utiliser ; en somme, toutes installations et ouvrages à caractère militaire, étaient à détruire avant l’arrivée des troupes ennemies ; outre ces mesures normales pour toutes les armées en déroute, tout cela, annonçait bien la « Débâcle » imminente !....

Le 15 janvier, arrivèrent dans le domaine, des éléments d’unités d’artillerie de campagne, avec quelques véhicules légers, dans lesquels se trouvaient deux hommes blessés ; l’officier commandant le groupe, étonné de trouver encore là, les habitants du lieu ainsi que des prisonniers français, parlementa quelques instants, avec le régisseur, à qui il donna la position des Soviétiques à portée de tirs, sept à dix kilomètres ; ayant fait évacuer les blessés vers l’arrière, il fit mettre les pièces ( deux canons légers ), en position de tir ; à première vue, nous étions sur la ligne de front, dont nous percevions déjà, les tirs d’engagements, principalement, des armes automatiques ; « Allions-nous nous trouver au cœur même des combats » , avant libération ?...

Observant de près ces hommes, je découvrais sur leur visage les traits marqués par les privations, les nuits sans sommeil, la grande fatigue et le découragement lié au désespoir ; ils se disaient harcelés sans répits, d’une position à l’autre, sans moyens défensifs et encore moins offensifs ; il leur manquait du nombre, des moyens matériels, qui n’arrivaient plus et un appuis aérien, qui n’existait pas davantage ; j’étais là, en présence d’une armée en déroute, telle que je l’avais moi même vécue cinq ans auparavant !....

« Nos vainqueurs d’hier, étaient là devant moi, les vaincus du moment » ...
ainsi pouvait donc s’inscrire l’histoire !...

Les pièces mises en batterie, l’officier fit procéder à quelques tirs, certainement sur un objectif approximatif et contre un ennemi encore invisible depuis le secteur ; le 26 janvier, l’officier donna à ses hommes, l’ordre de replis ; s’adressant au régisseur, il exigea de lui, l’évacuation totale du lieu dont il avait la charge, prétextant de l’arrivée imminente des avant-gardes soviétiques ; l’ordre valait autant pour les sujets allemands, que pour le groupe des prisonniers, alors que à l’unanimité, nous avions décidé, de rester sur place, ce à quoi s’opposa formellement l’officier, qui nous intima l’ordre d’évacuer, au même titre que les autres et sous la responsabilité du régisseur !.....

N’ayant d’autre moyen, que d’obtempérer encore aux ordres de cette autorité militaire Allemande ( même en déroute ), chacun de nous, se mit en demeure de préparer son paquetage ; valise pour les uns, sac à dos pour les autres et même pour certains, les deux ; conscient de devoir autant que possible éviter trop de charge à porter, disposant toujours de mon havresac à plusieurs poches, j’en entrepris son remplissage, avec ce que j’estimais le plus nécessaire dans l’immédiat : sous vêtements de rechange, deux chandails de grosse laine, un troisième étant porté sur moi, deux paires de grosses chaussettes, une couverture roulée, mes objets de toilette ainsi que quelques vivres restant des derniers colis reçus, chocolat, biscuits, sucre, une boite de thon et dernière ration de pain distribuée la veille ; en somme, de quoi tenir environ trois jours, avec une consommation mesurée, mais de cela, j’avais l’habitude et puis, on verrait bien ! ... Et je ne croyais pas si bien dire ! ....

Du coté de ces gens, fut entrepris aussi, le chargement des charrettes, au nombre de cinq ; les questions posées par toutes ces femmes, étaient toujours les mêmes : où allait-on et que devait-on emporter ? .. A tout vouloir empiler pêle-mêle, nombre d’objets furent à décharger, considérés d’encombrement inutile ; il fallait impérativement respecter les consignes et s’en tenir au strict minimum ; quelque nourriture, couvertures et vêtements chauds, devaient constituer l’essentiel à emporter, ce qui n’empêcha pas le chargement complet des carrioles ! ....

Sacs, valises, paquets, matelas, couvertures, le tout entassé quasi pêle-mêle, sans distinction de propriétaire, dans ces carrioles, que l’on avait recouvertes d’un toit de planches et papier bitumé, tout cela, allait bientôt, s’engageant sur cette route de l’exode, ressembler à une caravane de « Romanichels », allant à l’aventure, sans bût précis, à l’allure des troupes ennemies déjà sur les talons, poussant devant elles, tout un peuple désemparé et pratiquement abandonné à son propre sort, sinon déjà aux décisions de l’adversaire ; ce fut ainsi, que le 26 Janvier, en tout début d’après midi et par un vent glacial, que toute cette cohorte, s’avança sur la route de l’exode, avec en tête, le régisseur et sa femme dans leur propre voiture attelée et chargée elle aussi, de l’essentiel à emporter en pareil cas ; suivait aussi, le détachement militaire, quelques hommes et leur officier, ayant abandonné la position de repli, qu’ils occupèrent durant ces derniers jours ; pour l’heure, aucune menace immédiate n’était en vue !....

Afin de m’abriter du froid intense, j’avais jeté sur mes épaules une deuxième couverture, recouvrant ma tête, en plus du passe-montagnes ; à devoir, comme les autres marcher à pied, à coté des carrioles dans lesquelles chacun de nous avait chargé son paquetage, j’avais quelques inquiétudes, du fait que quelques semaines auparavant, m’était tombé sur le pied droit, une lourde poutre de bois, ce qui, sans avoir apparemment provoqué de fracture, s’était tout de même traduit par un hématome, avec douleur et enflure, ne pouvant durant huit jours, supporter de chaussure ; massages et bains d’eau chaude salée, à fréquence quotidienne, étaient arrivés à bout de toute enflure, me permettant de me chausser, avec encore une certaine douleur ; aussi, me posais-je la question : étais-je en état, de supporter une longue marche ? ...

Tout de ce coté là, semblait bien se passer ; je n’éprouvais à première vue, aucune difficulté à marcher comme les autres ; la neige malgré la saison, n’avait pas encore fait son apparition ; par contre, lacs et ruisseaux étaient recouverts de leur carapace annuelle de glace et la bise du Nord cinglait les visages ; quelques femmes, enfants en bas âge et vieillards, ne pouvant supporter la marche à pied, étaient tant bien que mal, installés dans les carrioles, emmitouflés dans des couvertures, parmi les paquets, les sacs, les valises et autres hardes entassées ; tous les autres, marchions à pied, au coté des attelages ; il en était, qui tiraient aussi péniblement, des carrioles à bras, chargées de paquets et autres objets divers plus ou moins hétéroclites, que l’on avait tenu à emporter, même dans ces conditions pénibles ; en avaient-ils bien mesuré la difficulté ? ...

La longue colonne de « fuyards », civils, prisonniers et militaires, tous rassemblés dans la même galère, emprunta la route en direction de « Rastenburg « et cela, à travers cette forêt qui avait servi de camouflage à ce G. Q. G. et interdite jusque-là d’accès au commun des mortels ; bien entendu, on se heurta là, aux résultats des destructions suite aux opérations de dynamitage du lieu ; des blocs de béton projetés par les déflagrations et provenant des bunkers éventrés, obstruaient par endroits la chaussée ; blocs de gros volume, impossibles à déplacer, il fallait tant bien que mal, les contourner, avec parfois beaucoup de difficultés ; au constat de ces ruines, volontairement provoquées les jours d’avant, on pouvait déjà imaginer le désarroi des dirigeants du Reich ; cette pensée, était d’ailleurs confirmée, par les réflexions et les ricanements des militaires, gradés et hommes de troupe qui se trouvaient parmi nous, ce qui accentuait encore davantage s’il en était besoin, les sentiments de honte et d’amertume devant un tel résultat, après tant d’orgueil, de promesses s’avérant utopiques et surtout, après tant de sacrifices imposés à tous ! ...

Tout dans cette forêt semblait « fantomatique » il n’y avait là, que vestiges et ruines d’une grandeur disparue ; dans ce seul tableau, était représenté l’image en ce jour, de ce Grand Reich ; après la gloire éphémère, désastre, ruine et misère étaient en ce début d’année 1945, la situation de l’Allemagne ; sur certaines des ruines en ce lieu traversé, une main avait tracé à la hâte, en grands caractères blancs « dazu brauchte Hitler 12 Jahre zeit » ( Hitler aura mis 12 ans pour en arriver là ) ; douze années de trop, pour l’Europe et toutes les victimes de cette guerre ! ....

Observant ces militaires marchant à nos cotés, je revoyais en eux, notre armée vaincue, traînée le long des routes en ce mois de juin 1940 ; ils étaient eux aussi, exténués de fatigue, par des nuits sans sommeil, l’estomac vide et le désespoir en prime ; crottés et débraillés, toute leur belle prestance d’antan, n’était plus que souvenir parmi ces hommes, qui durant quasi cinq années, avaient été symbole de victoires et de conquêtes ; je ne pus que me rendre à l’évidence et conclure, que toutes les armées vaincues se ressemblent ; retraite, désorganisation, déroute, débandade, sont pour toutes, le lot commun ; celle-ci, hier armée d’élite, régnant sur l’Europe, aujourd’hui vaincue, n’échappait point à ce même tragique sort ; « fuir en désordre, sinon en guenilles, devant le vainqueur, qui ne lui laissait plus aucun répit » peut être : juste retour des choses pouvais-je dire ! ....

Sortis de ce champ de ruines volontairement provoquées, au fil des kilomètres, après avoir traversé la ville de Rastenburg, en grande partie déjà désertée par sa population et dans laquelle régnait une immense pagaille, la caravane de notre cohorte, se trouva intégrée dans un grand rassemblement des plus hétéroclites et ou, aucun ordre n’était plus en vigueur ; à ce véritable carrefour de débâcle, affluaient de toute part, femmes, hommes, enfants, vieillards, tout un peuple désemparé, sans itinéraire ni bût précis, traînant ou emportant, par tous moyens de charrois, matelas, valises, malles, caisses, couvertures et toute sorte d’autres objets, rassemblés et emportés à la hâte ! ...

A tout cela et dans un grand désordre, peu commun jusque-là à cette armée, se joignaient aussi, les unités militaires de toutes armes, hommes et officiers ; avec eux se trouvaient aussi, de nombreux prisonniers français, affectés dans les exploitations agricoles ou industrielles des environs ; dans un enchevêtrement de charrois et de foule de toute sorte, s’entremêlaient les convois militaires, camions, engins blindés, pièces d’artillerie, hommes exténués et livides, unités désorganisées, battant en retraite précipitée et exigeant passage prioritaire, telles les nôtres, en ces mois de Mai et Juin 1940, avec cependant, l’énorme différence : chaleur de l’été pour nous et température sibérienne du moment, rendant la situation beaucoup plus « Apocalyptique » ! ....

Enfants, vieillards et infirmes, entassés dans des charrettes ou se traînant à pied, mouraient d’épuisement et de froid ; à tous moments, retentissaient dans cette foule, les cris d’une mère, avec son enfant mort dans ses bras, ceux d’une femme pleurant sa vieille mère ou son vieux père, morte ou mort d’épuisement et terrassés par le froid ; partout, dans cette marée humaine, des cris, des appels et des lamentations implorant en vain, aide et secours ; ainsi avançait lentement et en désordre, cette lamentable cohorte, abandonnant ses morts sur le bord de la route ; le sol gelé à un mètre de profondeur, ne permettait aucun creusement de sépulture immédiate et il fallait vaille que vaille, poursuivre la fuite en avant ! .

Les chevaux, eux aussi, étaient soumis aux affres de l’exode ; traînant déjà de trop lourdes charges pour un seul animal, se cramponnant difficilement par endroits à un sol glacé, leurs chutes étaient fréquentes et leurs remises sur pieds difficiles, entravant le reste de la circulation ; pour certains d’entre eux, la chute malencontreuse, était fatale ; avec une jambe brisée, l’animal était condamné et abattu sur place d’une balle tirée en plein crâne par un des militaires dans le convoi ; alors s’élevaient là aussi, les lamentations de ceux ou celles, qui devaient abandonner sur le lieu, la majeure partie de leurs biens, que de toute manière, le cheval blessé, ne pouvait plus traîner ; tous, hommes et bêtes, étaient là les victimes de ce lamentable exode hivernal ! ..

Tel que peint, dans certains tableaux de « Goya », tout cela, était « Dantesque » ; ce peuple allemand, dans cette région de la « Prusse-Orientale », payait très cher le mythe de cette gloire longtemps promise, avec l’inconscience, l’orgueil et les ambitions des « Maîtres du Reich », dans leurs prétentions à dominer l’Europe ; ayez confiance en notre Führer, ne cessait de lui clamer Göebels ; l’Allemagne vaincra ; pas un soldat ennemi ne franchira nos frontières poursuivait-il ! et voilà que cet ennemi, chassait impitoyablement ce peuple devant lui, le poussant dans un lamentable exode ! ....

Me revinrent en mémoire, ces mois de mai et tout début juin de 1940, où, dan mon secteur de cantonnement, j’avais assisté aux passages d’exode des populations belges et Françaises, fuyant elles aussi, vers le sud du pays, devant l’avance ennemie ; là aussi, passaient devant moi, des gens de toutes conditions et de tous âges, avec tous moyens de locomotion, de transport ou charrois et pour bon nombre, marchant à pied, harassés de fatigue sous le poids de fardeaux chargés sur les épaules ou à bout de bras ; eux aussi étaient jetés sur les routes et dans la nature, sans destination précise, se jetant dans les fossés ou sous n’importe quel abri, cherchant à échapper aux raids aériens, bombardant et mitraillant presque en « rase-mottes » ces colonnes étirées le long des routes ; de tout cela, je n’étais hier, qu’un « Spectateur » impuissant, constatant seulement le désarroi et la terreur d’une population désemparée fuyant le désastre, sous la canicule du moment et le harcèlement de l’aviation ennemie ; c’était déjà pour moi, une épreuve pénible à supporter !

Ici aujourd’hui, j’étais au cœur même du drame imposé à une autre population et avec laquelle, j’étais soumis à partager les mêmes risques, sinon les mêmes souffrances, essayant d’assurer ma survie à nouveau menacée par les désastres de cette guerre et luttant pour cela, contre la fatigue et un froid « Sibérien » ; avec presque cinq années d’écart, mai 1940, janvier 1945, même exode, même souffrances, pour des peuples différents, mais tous victimes des même causes, les condamnant à la fuite devant la guerre, vers des destinations inconnues sinon incertaines, avec les cortèges de malheurs laissés derrière eux ; parmi ces derniers, j’étais du nombre, à devoir surmonter les épreuves pour sauver ma vie ! ...

Fuir au plus vite, le plus avant possible devant les troupes soviétiques et à la rencontre des unités américaines, tels étaient les conseils donnés à ces populations, par les officiers commandant les unités en replis ; ils argumentaient cela, avec force détails, sur la nature et les moeurs de certaines de ces troupes soviétiques, les désignant : « véritables soldatesques de Staline », lancées en avant-garde, à la conquête des territoires à envahir et avides de rapine, de razzia, de femmes et de tueries, ajoutant que ces hommes, venus d’un « autre monde », n’épargnaient rien ni personne, assouvissant seulement leur instinct d’un autre âge et, qu’ils n’étaient plus en mesure de les arrêter, encore moins de les refouler ; « fuir au plus loin et au plus vite devant eux, était la seule issue » !...

Dans une certaine mesure, il fallut bien reconnaître plus tard, une attitude dictée par la vengeance du coté soviétique, découvrant les atrocités commises par certains éléments ou troupes allemandes d’unités « politiques » sur des populations qualifiées de « Untermentschen » ( sous hommes ), et qui sur ordres supérieurs, furent éliminées au cours des conquêtes précédentes ; sachant cela, les officiers parmi nous, qui ne pouvaient ignorer un certain désir de vengeance, ne pouvaient que conseiller à ces populations, le refuge possible, du coté américain ; mais hélas, la route pour y parvenir, était encore longue ; pour l’heure, une telle description de cette « Armée Rouge », me laissait très sceptique ; je devais me rendre à l’évidence, les jours suivants, au travers de nombreux risques ! .....

Après une trentaine de kilomètres, couverts en une journée et demi, la cohorte sans cesse grandissante aux carrefours des routes et villages traversés, laissant derrière elle, avec les lamentations et les cris de désespoir, les morts de tous âges, les mourants et même, les blessés graves aux jambes brisées par chutes sur le verglas ou accidentés par les engins militaires forçant leur passage à travers la cohue et suppliant en vain, de les transporter, on abandonnait aussi, les carrioles à bras, que l’on ne pouvait plus traîner, les charrettes et leurs chargements dépourvues de leurs chevaux accidentés et abattus sur place et desquelles, on s’efforçait d’extraire quelques paquets ou valises à transporter à bras, que l’on se contraignait à abandonner quelques kilomètres plus loin ! ...

Telle était cette lamentable cohorte ou tous semblant errer dans une autre planète, étions transis de froid, terrassés de fatigue et de faim et pour un grand nombre, exprimant leur douleur, dans la perte et l’abandon de l’enfant, du père ou de la mère, laissés morts ou mourants sur le bord du chemin, sans même une sépulture ; cette caravane de spectres plus que d’hommes, laissant derrière elle les traces de la débâcle, arriva à « Falkenau », une ville assez importante, déjà envahie par toute une population réfugiée, y cherchant aide, nourriture et abri, le tout parmi les habitants, dont la majeure partie n’avait pas encore cru devoir quitter la ville, ignorant la proximité des avant-gardes soviétiques, qui étaient sur nos talons, ce qui dans quelques heures devait se confirmer ! ...

Le rassemblement de différentes unités militaires, convergeant en grand nombre sur cette ville, avec leur matériel de transport et engins ou armes de toute nature, augmentant d’autant, la grande masse des réfugiés, civils et prisonniers Français, refluant de toute la région, eux aussi, avec leurs moyens hétéroclites de transport et charrois de toute nature, tout cela, faisait de cette ville, le « Grand Capharnaüm » de l’exode ou chacun dans son désarroi, pensait pouvoir trouver là, à la fois : repos, réconfort et sécurité ; hélas, tout manquait déjà, tant en matière d’habitat pour le nombre, que d’alimentation, le tout rendant le froid intense encore plus insupportable pour cette population harassée de fatigue et plus pénible encore pour des enfants en bas âge, pour les malades et les vieillards, dont déjà un grand nombre avait péri sur la route ; même là, les morts de toutes conditions se comptaient par dizaines dans les différentes communautés, avec toujours cette impossibilité à les ensevelir, rendant la situation encore plus macabre à la vue de tous ces cadavres raidis par le froid et sur lesquels se lamentaient les membres de la famille ! ....

Dans cette foule désemparée et manquant de tout, courut le bruit, que des entrepôts, coopérative ou intendance militaire, étaient largement pourvus de denrées alimentaires, ce qui provoqua une véritable ruée vers le lieu désigné, qui pris d’assaut, fut soumis à un véritable pillage, non seulement par ces gens affamés, mais également par les militaires ; aucune répartition organisée ou sélective ne fut applicable ; chacun ou chacune, dans un désordre incontrôlable et dans l’avidité du moment, n’avait plus qu’une idée : profiter de l’aubaine et se servir au maximum, avant que tout cela ne fut à disposition des « Bolcheviques » ; j’assistais là, au déchaînement de toute une foule, procédant à un véritable pillage, inconcevable des mois auparavant par ces gens rompus à la discipline et soumis aux ordres ; de telles scènes, n’étaient que la démonstration et la preuve, de l’instinct de révolte qui surgit chez tous les peuples trompés et abandonnés au désespoir et à la souffrance ; celui-là, n’échappait point à la règle ; ordres et soumission n’étaient plus acceptés ; personne n’était plus là, pour en imposer ; il appartenait seulement à chacun et chacune de prendre son initiative dans la lutte pour sa survie ! ....

Me trouvant dans le même état d’esprit que tous ces gens, et luttant aussi pour ma survie, je n’hésitais pas à prendre part moi aussi au pillage, faisant provision de biscuits, sucre et chocolat, hâtivement pris dans la bousculade générale ; en quelques instants, tout fut mis à sac, au profit de chacun et surtout des premiers à en avoir pris l’initiative, contre toute interdiction, qui d’ailleurs fut inexistante ; lois et règlements, étaient désormais appliqués par ce peuple lui-même, que des chefs despotiques, dans leurs ambitions à régner sur l’Europe, avaient trahis dans sa confiance, dans sa soumission et dans ses sacrifices, entraînant dans leur chute, un pays et son peuple, dans la ruine et le désespoir ! ..

Au fil des kilomètres parcourus jusque-là, je me remémorais « V. Hugo » décrivant la Retraite de Russie ; ici aussi, le froid les embûches et la fatigue « dévoraient le cortège » et chacun, se sentant mourir on était seul, dans une certaine indifférence et le chacun pour soi ; nul ne regardait plus en arrière ; tous étions tirés vers l’avant et pour ces gens, le bût était le plus loin possible et au plus vite ; notre groupe, Allemands et Français, sur la route de cet exode depuis deux jours, était encore au complet, sous la conduite et la bienveillance du régisseur ; aucun incident ni drame n’était à déplorer ; les attelages bien préparés au départ, les chevaux ferrés avec des crampons à glace, n’avaient eu à subir aucune avarie, ce qui n’excluait pas le froid et la fatigue à supporter par tous et plus encore par ces femmes, ces enfants et ces vieillards ; dans de telles circonstances, nous étions pour eux, la force et le soutien dans ces épreuves, qui en fait, nous accablaient tous ! .....

Pendant presque cinq années et quotidiennement, nous avions vécu auprès de ces gens, qui nous avaient considérés comme étant leurs « subalternes », soumis à leurs directives et cela, dans une certaine indifférence ; ils étaient eux, du coté des gagnants et nous étions nous, les perdants ; dans le brusque retournement de situation, nous avions changé de camp et pouvions être en mesure, de prendre la « revanche » ; contrairement à cela, m’estimant pour l’instant « embarqué dans la même galère », j’éprouvais pour eux, plus de compassion que de rancœur ; je constatais d’ailleurs ces mêmes sentiments parmi certains d’entre nous ; depuis déjà plusieurs semaines, s’étaient noués des liens d’intimité parmi ces femmes, comblant pour elles, le poids de leur solitude et pour eux, une intimité retrouvée dans des instants passionnels, que je pouvais comprendre, les ayant moi-même vécus ; il me paraissait donc normal, que ces femmes dans leur détresse, aient pu faire appel à ceux parmi nous qui avions partagé leur solitude, ne fusse que dans ces dernières semaines ! ....

Toutes ces femmes d’ailleurs, n’étaient que les victimes naïves d’une discipline et d’une soumission aveugle à des chefs ambitieux ; on ne pouvait leur attribuer à elles, la moindre responsabilité relevant de notre situation ; c’était mon opinion et elle était partagée, par les aides que nous consentions dans ces moments difficiles et même pénibles, soulageant d’autant la fatigue et la détresse de ces gens, femmes, enfants et vieillards, avec lesquels, nous avions vécu ces dernières années ; hélas, tous dans notre groupe ne partageaient pas les mêmes sentiments ; ils furent peu nombreux, mais pour eux, toute sorte d’aide, compassion et intimité avec ces gens, étaient à exclure ; je pus même entendre dans la bouche de certains : « Ils l’ont voulu, ils peuvent bien crever » ! ....
Telle était encore démontrée par certains, la dose de rancœur chronique qui les animait, alors même que tous, eux et nous, devions lutter ensemble pour la survie, contre les mêmes risques, qui n’épargnaient personne sans distinction, le froid, la fatigue et la faim ; le nombre des victimes abandonnées derrière ces cohortes, n’en était que la confirmation ; dans de telles conditions, un tel état d’esprit, ne pouvait être qu’une évidence :

« L’union des peuples, ne pouvait être encore, qu’un Mythe » ! ....

Dans cette ville, à la fois « étape et carrefour » de l’exode, se trouva réunie, toute une population, civils, militaires et prisonniers français ; parmi ces derniers, certains dans notre groupe, retrouvèrent des camarades qu’ils avaient laissés dans le camp et auxquels ils se joignirent, dans un esprit de liberté et de concertation sur les décisions à prendre ; si bien que le groupe au complet depuis le départ, se retrouva diminué de moitié, avec la décision de s’en tenir pour le moment, aux directives du régisseur ; il avait dans la périphérie de cette ville, une relation avec un gros exploitant agricole ou il entreprit de conduire tout son effectif, persuadé de trouver là, refuge et repos pour tous, tant pour les gens, que pour les chevaux ; apprenant la décision prise par certains d’entre nous, à décider de leur liberté, ils nous déclara également libres de nos actes ; nous concertant tous, nous décidâmes de suivre encore ses initiatives ! ...

Dans un désordre général et au travers des encombrements de toute nature, parmi lesquels chacun avait hâte de se fourvoyer un chemin ou un passage, le restant de notre groupe, avec nos attelages arriva à destination presque en fin de cette journée du 29 janvier, soit après trois jours d’errance, sans nuits de calme donc, sans sommeil et avec un minimum d’alimentation ; rien de chaud, pas même une boisson ; chacun pour se désaltérer, n’avait d’autre solution, que de sucer des glaçons, seul moyen d’avaler un peu d’eau ; je me remémorais alors, ma situation de juin 1940, avec cependant une différence de taille, le froid glacial me cinglant le visage et paralysant mon corps dans les moments de haltes forcées dans les encombrements ; aucune inactivité du corps, n’était possible ; tel que cela est relaté par V. Hugo dans sa retraite de Russie : « Qui se couchait mourait » ! ....

Le lieu de destination, « havre » d’un moment prévu par le régisseur, était une grosse ferme d’exploitation agricole, avec ses bâtiments, locaux divers d’écuries, d’étables, dépendances, granges et habitation, l’ensemble ceinturant une vaste cour intérieure et situé à la périphérie même de la ville ; nous n’étions pas là, les premiers arrivés ; déjà y avait trouvé refuge, un grand nombre de gens, jetés eux aussi sur cette route de l’exode ; tout le cheptel animalier, ayant été là aussi, évacué, on pouvait disposer des différents locaux ; des unités militaires en replis, avaient établi cantonnement dans les lieux les jours d’avant ; un local avait même servi d’infirmerie, avec soins à des blessés, à en juger par des pansements ensanglantés et des boites de produits pharmaceutiques, abandonnées là, vides de leur contenu ; dans une pièce voisine au local, gisaient allongés à même le sol et côte à côte, les cadavres de deux officiers, abandonnés là dans la précipitation de la retraite, toute sépulture immédiate étant impossible dans ce sol gelé en profondeur ; jusque-là, le froid avait assuré leur conservation en l’état ; « pour combien de temps encore » ? ...

Pour eux, comme pour tant d’autres, les replis successifs transformés en déroute imposée par l’ennemi, s’étaient arrêtés là dans cette cour de ferme ; cette gloire tant promise, n’était plus au bout de la route ; « conquêtes et victoires d’hier, n’étaient plus en ces jours, que défaites pour une armée vaincue, abandonnant ses morts » ! .....

Arrivés là, malgré la fatigue de tous, on se préoccupa de dételer les chevaux, de les faire boire et de les alimenter, du foin ayant été mis à disposition ; le régisseur après cela, réunit l’ensemble de son effectif ; s’adressant d’abord à ses sujets allemands, il leur proposa de s’installer là pour la nuit ou bien de poursuivre avec lui, dans la nuit, la route de l’exode ; la plupart de ces femmes exténuées de fatigue, choisirent de rester sur place, dans l’espoir d’un repos réparateur ; s’adressant ensuite à ce qui restait de notre groupe ( nous nous retrouvâmes 32 sur 65 ), il nous remercia pour notre comportement, non seulement dans ces moments pénibles, mais aussi durant ces années passées sous son autorité ; sans pouvoir dissimuler une grande sensibilité dans sa voix et un serrement de gorge, il nous déclara libres d’action et de toutes contraintes vis à vis de l’état allemand ; nous souhaitant bonne chance à tous, il reprit sa route, suivi de quelques-unes de ces femmes ainsi que de son épouse ; 50 années plus tard, je devais apprendre par le Baron retrouvé, qu’il avait perdu sa femme dans cet exode ; ayant eu durant ces cinq années vis à vis de nous, un comportement sinon amical, ( ce n’était pas son rôle ) du moins affable et correct, j’ai toujours gardé de cet homme, un excellent souvenir, pour ses rapports avec moi, toujours cordiaux ! ....

Ainsi, déclarés libres de nos décisions, nous nous installâmes avant la tombée de la nuit, dans un local d’écurie ; les femmes ayant fait le choix de rester là, une dizaine avec leurs enfants, s’installèrent dans un local voisin et contigu, cherchant toujours auprès de nous, assurance et protection dans ce drame ; dans l’angoisse et la peur, certaines d’entre elles, ne pouvaient imaginer une séparation, qui hélas pour elles, s’avéra inéluctable, sans que nous n’y puissions rien ; nos destins étaient différents, dictés par les événements ; en effet, tout cela bascula bientôt brutalement pour elles et aussi pour nous même ! ..

Dans une concertation commune au sein de notre groupe désormais restreint, il fut décidé de mettre là, un terme à notre « exode » et d’attendre sur place l’arrivée des Soviétiques, que nous considérions être nos « libérateurs » ; toutes les unités allemandes ayant fait repli vers l’arrière, abandonnant cette ville, aucun combat de résistance n’y était à craindre et nous avions là, un minimum d’abri ; la décision prise, je me mis en quête d’un point d’eau afin de procéder à un brin de toilette et raser ma barbe de trois jours qui m’encombrait le visage ; après quoi, je pris part à une distribution de boisson chaude répartie dans les différents groupes, qui sans me préoccuper de sa nature, fut comme pour chacun de nous, la bienvenue ! .....

Aussitôt la nuit tombée, dans une couche de paille étalée sur le sol, chacun de nous, chercha sinon le sommeil, tout au moins, le repos des membres et du corps après ces jours de marches pénibles, souvent sur des patinoires, y cherchant l’équilibre, évitant les glissades et avec elles, les chutes aux conséquences dramatiques par un membre brisé ; garder intacts tous les moyens physiques, était la préoccupation de tous ; méditant sur la situation, certains parmi nous évoquèrent la décision de nos camarades à se séparer du groupe en de telles circonstances ; rencontre fortuite de connaissances en ce lieu, soif de liberté à décider de soi et rejet de toutes contraintes, toutes motivations que je pouvais comprendre ; de tous ceux qui nous avaient quittés là, je ne devais retrouver trace ; quoi qu’il en fut, de notre noyau resserré à se soutenir dans l’épreuve, il ne manquait que notre « Abbé » prématurément libéré ; tous les quatre, au coude à coude, rescapés des épreuves, nous devions ensemble rentrer en France ; « hélas, pour l’heure nous n’en étions pas encore là » !

Au crépuscule de cette journée mouvementée, la nuit arriva, sous un ciel bas, annonciateur de la neige, qui encore n’avait pas fait son apparition ; de notre refuge, nous percevions en ce début de nuit, les bruits des carrioles de l’exode, allant toujours plus loin dans cette fuite éperdue devant l’envahisseur ; ces bruits, étaient parfois couverts par des cris et des exclamations d’affolement telles que : « Sie kommen ! Sie kommen ! » ( ils arrivent ! ils arrivent ! ) ; avec une telle panique exprimée par ces gens, nous ne pouvions guère douter, que les avant-gardes soviétiques étaient toutes proches dans les périphéries de la ville ; difficile dans de tels moments, avec cette anxiété dans l’attente, de chercher et trouver le sommeil ! ...

A la pensé de nous trouver bientôt en face de nos « libérateurs », chacun de nous, donnait son opinion sur l’attitude à tenir devant des hommes ne parlant pas notre langue et je me revis subitement dans la situation de juin 1940, avec le comportement à tenir face aux Allemands, dont là aussi, je n’avais aucune connaissance de leur langue ; après concertation, il fut convenu à l’unanimité, que le moment venu, chacun de nous, bras levés aurait à prononcer les mots de : « Towaritch Franzouski de Gaulle » : ( camarade français de Gaulle ) ; d’une compréhension sans équivoque pour eux et tout à fait courant dans les vocabulaires de reddition devant le vainqueur, tout ne pouvait que fort bien se passer, surtout entre « amis français et Russes » ! Comment pouvions nous en douter ? ...

La formule ainsi mise au point, commença l’attente, non sans une certaine anxiété à nous trouver face à une autre armée ; aussi, chacun dans la pénombre de cette nuit glaciale, tendait l’oreille aux bruits extérieurs, essayant d’en situer les provenances et les origines ; de temps à autre, l’un de nous allumait un briquet, afin de s’informer de l’heure ; passé minuit, un grand calme s’établit dans les alentours du lieu, contrastant avec la grande agitation de la journée et du soir ; plus aucun bruit ne nous parvenait, comme si soudainement, le monde autour de nous s’était endormi dans la paix retrouvée ! ....

« Cela ne s’avéra être qu’un rêve et de courte durée, rendant plus pénible encore le réveil » ! .....

Après une longue nuit d’attente, sans vraiment avoir trouvé le sommeil, dès les premières heures du jour qui commençait à poindre, toujours à l’écoute des moindres bruits, nous pûmes déceler certains signes d’approches alentours, qui en s’amplifiant, firent très vite place à des vociférations, aussitôt suivies de tirs sporadiques de mitraillettes ; plus aucun doute ! « Nos libérateurs tant attendus, étaient bien là » ! Le « film » de la situation, se déroula alors très vite ; des ordres vociférés en Russe parvenaient jusqu’à nous, ponctués par des tirs en rafales, d’armes automatiques, ce qui nous laissa supposer, qu’il pouvait y avoir encore des nids de résistance allemande dans le secteur ; par les fenêtres hautes de notre local, pénétraient les premières lueurs de l’aube, ainsi que les signes extérieurs d’une grande agitation ponctuée de dialogues que nous ne comprenions pas, mais dans lesquels étaient clairement prononcés les mots de : « germanskis ! Germanskis ! », que nous pouvions traduire par : « des Allemands ! des Allemands ! » ! ...

Retenant notre souffle et dialoguant à voix basse, l’oreille tendue à toute cette agitation extérieure, nous n’eûmes plus longtemps à attendre ; dans un fracas de craquements, le portail de notre local, fût enfoncé, suivi des vociférations déjà entendues : « Germanskis soldat ! ! » ; aussitôt, bras en l’air, de toutes nos poitrines jaillirent les cris de : « Franzouskis Towaritch de Gaulle » ; dans l’ouverture grande ouverte et la lueur de l’aube, apparurent devant nous, quelques hommes de petite taille, aux yeux bridés, vêtus de blousons crasseux en peau de mouton, chaussés de bottes en feutre, la mitraillette pointée, prête à cracher la mort à la moindre menace et au moindre geste jugé hostile ; tel fut pour nous, le premier contact et la première vision avec cette armée et ses hommes, qui après les avoir vu de plus près et à l’œuvre, ce fut pour nous un « miracle », que l’enfoncement du portail de notre local, ne fut instinctivement suivi de rafales tirées à l’intérieur ; « la chance ce matin là, était encore de notre coté » ! .....

Manifestant une méfiance perceptible, trois de ces hommes entrèrent et en silence, passèrent parmi nous qui gardions toujours les bras levés, évitant le moindre geste ; ils nous dévisagèrent longuement un par un, la mitraillette toujours pointée, prête à cracher sa rafale de mort ; passé quelques instants, qui me semblèrent une « éternité », tant la « trouille » était grande, un gradé, officier ou s/officier ( je n’avais aucune connaissance de leurs galons ), après un bref entretien avec ses hommes, entra dans le local, nous fit signe de baisser les bras et s’adressa à nous, en Russe dont bien sûr nous ne comprenions rien ; par gestes alors, il nous fit comprendre d’avoir à nous rassembler à l’extérieur ! ....

Chacun alors, avec un certain soulagement après ces instants jugés critiques, prenant son paquetage, sac ou valise, se rangea dans la cour, devant l’entrée du local occupé durant cette nuit ; pour la première fois de cet hiver, il neigeait et certainement depuis quelques heures à gros flocons car la couche était déjà épaisse sur le sol gelé ; de là, en quelques instants nous vîmes surgir de toute part, des troupes d’hommes au physique identique, petite taille, faciès aplati et les yeux bridés, vociférant sans cesse les mots répétés de « Germanskis ! Germanskis ! » à la suite de quoi, toutes les portes des locaux ou habitations étaient défoncées sans ménagements, tel la prise d’assaut d’un fortin ; toutes les personnes se trouvant à l’intérieur, étaient brutalement jetées dehors, sans distinction aucune, d’âge ou condition physique ! ....

Alors, commença pour nous le « spectacle », si l’on pouvait ainsi qualifier les exactions de toute sorte dont nous devions être les témoins ; dans l’immédiat, les quelques hommes allemands, peu nombreux en ce lieu et pour la plupart des sujets très âgés ou infirmes, accompagnés des vociférations de « germanskis », furent poussés à l’écart derrière un bâtiment, d’où l’on entendit dans les instants qui suivirent, les crépitements des rafales de mitraillettes, ne laissant aucun doute sur les exécutions sommaires de ces hommes ; ils payaient seulement, la faute de leur nationalité et aussi, celles déjà commises par certains des leurs, œuvrant les années d’avant, dans l’autre sens ; ici, la vengeance était d’autant plus simple, qu’elle était confiée à des hommes « venant d’un autre monde », avec les mœurs barbares d’un autre âge ; ayant découvert les cadavres des deux officiers allemands, gisant dans le local, ils furent traînés dehors, méticuleusement fouillés, entièrement détroussés, bottes et chaussettes retirées et pour finir, criblés de rafales de mitraillettes, avec toujours les mêmes vociférations de « germanskis » ! ....

L’habitation du lieu, fut mise à sac, meubles éventrés, linge jeté par les fenêtres et razzia totale sur toute sorte de nourriture et surtout d’alcool, même sur ce qui y ressemblait ; avides de « rapine », ces hommes dans leur instinct de sauvagerie, faisaient « table rase » de tout ce qui leur tombait sous la main ; à première vue, aucune intendance ne suivait de près cette armée ; elle avait pour consigne de se ravitailler librement sur les territoires conquis en pays ennemis ; à tout cela, déjà convaincant sur les mœurs de cette armée, nous eûmes à assister au recensement des femmes qui, de 15 à 70 ans, traînées de force, elles devaient assouvir la bestialité sexuelle de cette « soldatesque » et nous entendîmes là, hurler nos prénoms, par celles dont nous étions, plus que les compagnons d’exode, mais aussi ceux qu ‘elles avaient côtoyé durant presque cinq années ! ...

Là, les uns après les autres, ces hommes hirsutes et crasseux, chacun prenait sa part avec ces femmes hurlant de terreur appelant au secours et sans défense ; aucune issue possible, toute résistance, manifestation de violence ou tentative de fuite, étaient vouées à la mort, par ces « Mongols » libres à disposer de tout, même de la vie des autres ; tel était le navrant « spectacle » de terreur auquel nous assistions, battant la semelle les pieds dans la neige et secouant nos manteaux de celle qui ne cessait de tomber, avec ces questions, que nous pouvions nous poser et qui hantaient notre esprit :

« D’où sortaient ces hommes ? .. Quel allait être notre destin désormais entre leurs mains » ? ...

Poussant ces « jeux » à l’extrême, les trois hommes chargés là de notre surveillance, se firent remplacer, afin de participer et de profiter eux aussi, des razzias, de ces femmes et de tous ces plaisirs collectifs qui leur étaient offerts sans restrictions dans les joies de la guerre, avec la bénédiction de leur « grand maître Staline » et, retrouvant là, l’occasion d’assouvir les instincts de sauvagerie déjà appliquée par leurs lointains ancêtres sous la conduite de leur chef « Attila », dont ils étaient les dignes descendants directs et dont jusque là, je n’avais eu connaissance qu’à travers les récits dans mes livres d’histoire, Sans jamais m’imaginer les rencontrer un jour ; « hélas, c’était chose faite » ! ....

Paralysés, autant de froid que de terreur, pas un de nous, ne disait mot ; chacun pourtant dans son silence, sentait la peur le saisir au ventre et à la gorge ; cette cour de ferme, hier encore grouillante d’une foule y cherchant refuge et repos pour un moment, sinon la sécurité définitive, s’était en quelques instants, transformée en tableau « Apocalyptique » ; l’exode devant la guerre, y était devenu « Terreur » ; du coté de la ville même, nous parvenaient les signes audibles des mêmes méthodes appliquées ; vociférations, hurlements de femmes et d’enfants, rafales de tirs, tout cela, parvenant jusqu’à nous, ne faisait aucun doute ; ces « hordes » déchaînées y étaient à l’œuvre, procédant à leur manière sur ces populations, habitants du lieu ou réfugiées dans l’exode ; « à sa manière, cette armée savourait le plaisir sur un peuple vaincu » ! ....

Au cours de la matinée, soumis à de telles exactions et spectacle de désolation, cadavres épars, femmes violées se lamentant pour certaines sur le corps de leur enfant blessé de coups ou mort de leurs violences après interposition entre ces agresseurs et leur mère, nous vîmes arriver un officier, à première vue, d’un grade supérieur ; jetant un regard alentours, il nous sembla manifester une totale indifférence à la situation, pour lui certainement tout à fait normale et fréquente ; il prit surtout contact avec ses hommes et ses s/ officiers, un des leurs, lui désignant notre groupe, nous entendîmes prononcer les mots de « Franzouskis » ; l’officier vint alors vers nous ; il nous salua, ce que nous lui rendîmes et, dans un français assez compréhensible, il nous posa quelques questions à savoir : d’où venions-nous ? où avions nous travaillé et dans quoi ? ainsi que sur les unités allemandes que nous avions pu voir la veille, leur nombre et la nature de leur matériel ? avec des réponses évasives à ses dernières questions, il nous déclara libérés des Allemands ! ...

Nous lui posâmes à notre tour, les questions qui nous préoccupaient le plus dans l’immédiat : quelle était notre situation et que devions nous faire ? .. Déployant alors une carte de la région, il nous indiqua la route à emprunter et à suivre par nos propres moyens ; direction nord-est vers la frontière lituanienne, que nous devions atteindre, à une cinquantaine de kilomètres environ, nous précisant bien, que l’armée ne pouvait nous prendre en charge ; cela dit, s’adressant à ses hommes restés sur place, il leur donna certainement des consignes ou des ordres pour nous restés incompréhensibles et il se retira, nous saluant à nouveau, la main à son képis ! ....

Si cet officier, dans une certaine mesure avait pu nous mettre en confiance, il nous resta à savoir : quel était son sens de la « liberté », et quelles étaient les consignes qu’il avait transmises à ses hommes et que nous ne pûmes traduire ; il s’avéra bientôt en effet, que nous n’étions pas au terme de nos surprises, de nos déboires, sinon même de nos risques corporels ; abandonnés là, à cette « soldatesque », commencèrent pour nous, d’autres contraintes à subir ; nous préparant à quitter les lieux, suivant notre situation de « libérés », d’après les déclarations de l’officier, nos « nouveaux gardiens », nous firent comprendre d’avoir encore à rester sur place, toujours sous la neige tombant sans arrêt depuis la nuit ; que pouvait bien signifier pour nous, une telle mesure, décrétée par ces hommes ? .. Obéissaient-ils à un ordre ? ..

Sans trop bien comprendre dans l’immédiat, et à nouveau rassemblés, nous fûmes soumis par ces « Mongols » à une fouille systématique, sinon minutieuse, laissant apparaître chez eux, la convoitise sur tout ce qui leurs paraissait bon à s’approprier ; ainsi, sous la contrainte, sinon sous la menace, chacun fut mis dans l’obligation d’ouvrir sa valise ou son sac, dans lesquels ces « rapaces », fouillaient sans ménagement, s’emparant avec de grands éclats de rires et nombreuses exclamations bestiales, d’objets divers, cadres de photos, brosses à dents, miroirs, savonnettes et autres articles de toilette ; après quoi, il fallut se soumettre à la fouille « corporelle » et concernant : les montres, les bagues, chevalières et même les alliances, les briquets, les couteaux et tous autres objets personnels, qu’ils allaient chercher au plus profond de nos poches ; ayant naïvement tenté de sauver ma montre, je la retirais discrètement de mon poignet ; le geste, n’échappa point à l’un de ces « pillards », qui venant vers moi, me fit comprendre qu’il lui fallait la montre ; prétextant de mon coté, ne pas comprendre son langage, il pointa sur mois le canon de son arme ; quelques dixièmes de secondes me suffirent alors, pour voir dans ses yeux bridés, à demi fermés par ses paupières, l’éclair de son désir à la fois « morbide et jouisseur » d’appuyer sur sa gâchette et vider dans moi son chargeur ! ....

Le risque était démesuré ; j’avais tout mis en œuvre pendant près de cinq années, pour sortir de ce guêpier, dans le meilleur état possible, aussi estimais-je que ma montre, ne valait pas la mise en jeu de ma vie ; je la lui remis, accompagnée de quelques qualificatifs bien mérités, qu’il prit peut-être, pour des compliments ; fier de sa « prise de guerre », il m’administra une « bourrade » dans le dos, suivie d’un « dawaï ! dawaï » retentissant, expression que je devais par la suite, entendre assez souvent et qui était à traduire par « dégage ! dégage ! » dans notre vocabulaire courant et populaire à l’encontre de celui qui vous « pèse » ; ainsi, débuta pour moi et pour mes camarades de captivité, en ce 31 janvier 1945, cette « libération », tant souhaitée et attendue depuis des mois ; comment pouvait-on supposer un tel traitement imposé, par ceux que je glorifiais depuis des mois et que j’attendais en « libérateurs » ?.. A aucun moment, mes ennemis allemands ne m’avaient fouillé et rien jamais ne m’avait été confisqué par eux, pas même mon couteau de poche ; ici, j’étais « pillé » par des « amis » ! ....

Rien n’était terminé et soit disant « libérés », entre leurs mains, d’autres épreuves nous attendaient encore durant les semaines à venir ; après un tel premier contact, chacun de nous, tremblant pour sa sécurité, livrée à la seule décision incontrôlée et morbide de l’un de ces « arriérés », n’ayant appris que la manipulation de sa mitraillette et à en vider les chargeurs, beaucoup plus par instinct bestial, que par mesure de défense, chacun de nous dis-je entreprit de refaire l’inventaire de ce qui lui restait, remettant le tout dans la valise ou le sac et parmi cela, mes vêtements mouillés récupérés dans la neige, le tout, sous les ricanements et l’hilarité narquoise de ces « pillards », satisfaits de leurs « prises de guerre », telles que les pratiquaient déjà leurs lointains ancêtres, au cours des grandes « razzias » dans l’Europe occidentale ; aurais-je pu croire d’en être un jour victime ? ...

En présence de cette « armée soviétique », que j’avais eu tout lieu de glorifier depuis sa victoire sur l’armée allemande dans la terrible bataille de Stalingrad et ensuite sur ses reconquêtes des territoires perdus, je découvrais là, une armée formée par des hommes, venus d’un « autre monde », traînant derrière eux des « siècles de retard » sur l’évolution occidentale, me remettant en mémoire mes livres scolaires d’histoire ; aucun doute, j’étais en présence et confronté aux « Hordes d’Attila » ; sortant d’un autre âge, avec des vociférations sauvages, ces hordes déchaînées, hommes hirsutes, incendiaient, pillaient, violaient, détroussaient les cadavres, tuaient par plaisir et sans distinction, des êtres sans défense, de tous âges et toutes conditions, appliquant leur méthode de la « terre brûlée » ; ivres d’alcool, avides de conquêtes, de rapines et de femmes, qu’ils soumettaient à leurs instincts bestiaux, leur nombre semblait inépuisable ! ....

Déferlant par delà la mitraille de l’adversaire, les morts par centaines, étaient aussitôt remplacés et la vague déferlante était continue submergeant l’adversaire, qui n’avait d’autre issue, que de lui céder le terrain ; ces « hordes sauvages », descendant en ligne directe des « Huns », ces derniers conduits par « Attila », se désignant lui-même « le fléau de Dieu », étaient dans ce conflit, conduits par « Staline », un autre « fléau de Dieu », déferlant lui aussi, sur cette partie de l’Europe, avec pour seule convoitise, l’imposition par la force de son « idéologie tyrannique » et cela, dans l’aveuglement des gouvernements occidentaux, ses alliés du moment, ne voyant dans l’immédiat, que « l’anéantissement du Nazisme » ; je n’ai vu pour ma part, et je n’ai pu admettre dans le comportement de ces « hordes », aucune excuse dans la guerre ; seul, le qualificatif de « sauvagerie » leur était applicable ! ...

Faisant ici, réserve de nombreuses exactions commises par certaines unités dans l’armée allemande, sur des populations vaincues et qui elles non plus, ne peuvent prétendre à des droits, encore moins à des excuses, cette armée dans sa majorité, luttait pour la conquête et l’extension de territoires pour son peuple prétendu « supérieur », avec l’ambition de ses chefs à dominer l’Europe ; sous leur commandement, elle faisait preuve d’un idéal patriotique, fortement ancré dans une discipline volontairement acceptée à tous les échelons de la hiérarchie ! ...

Contrairement à cela, cette armée soviétique « armée Rouge », était constituée en très grande partie, de ce « réservoir d’hommes », recrutés dans les steppes de la « Mongolie », totalement ignorants et dépourvus d’un moindre « idéal patriotique », sans véritable idéologie ni sens humanitaire ; embrigadés à former des unités d’avant-garde « troupes de choc », avec toute liberté d’action sur les territoires conquis, ces « hordes » ainsi constituées, « véritable chair à canon », allaient par delà la mitraille à la conquête de leurs désirs à assouvir, sans restrictions ni interdits et poussés par leurs instincts ancestraux de bestialité, sans la moindre règle de stratégie, pas plus que d’idéal, encore moins de discipline ; avec totale liberté d’action, ils investissaient le terrain à leur guise, y semant à la fois, la mort et la désolation ; « razzia et terre brûlée était leur seul idéal » ! ...

Confronté à ces « pillards », témoin de leur comportement et de leurs actes, sinon victime moi-même, mon opinion jusque-là élogieuse pour cette armée soviétique, bascula d’un seul coup, avec cette question :« d’où provenait sa puissance dans le renversement de situation du conflit et dans ses victoires successives sur cette armée allemande » ? ..

Les quelques jours qui suivirent, m’en donnèrent la réponse ; tout cela, était basé sur un inépuisable « réservoir d’hommes », pour le plus grand nombre en provenance des vastes régions asiatiques, formant les troupes de choc, véritables vagues d’assauts et soutenus par une énorme aide américaine, ( soigneusement occultée d’ailleurs dans les récits historiques de ce conflit ! ) ; armes de toute sorte, munitions de tous calibres, chars de type « Sherman », véhicules camions à tous usages, wagons de chemin de fer, matériel ferroviaire à reconstruire les voies, rails, etc. etc. , sans oublier, l’intendance alimentaire, énormes quantités de viande en boites, sacs de céréales de toute nature et même, du millet à cuire ; « tout entre leurs mains, était estampillé : Made in U. S. A. » ; découvrant tout cela, je me suis imaginé un dialogue « humoristique » entre Staline et Roosevelt : ce dernier, proposant à l’autre : « pour le grand festin, j’apporte le couvert et tu apportes la viande ! » ; le pacte était conclu et les « hordes de Staline », armées par « l’Oncle Sam », avec son potentiel économique et industriel, déferlaient sur l’Europe, à l’avantage du premier dans son unique but, y imposer son idéologie ! ....

Pour l’heure, toujours entourés de quelques-uns uns de ces « énergumènes », jonglant sans arrêt avec leur « jouet » à cracher la mort, même avec le seul prétexte à s’emparer d’une montre et sous la neige qui tombait encore depuis la nuit, nous assistions non sans anxiété pour notre sécurité, à l’occupation totale du secteur, par toutes les troupes d’arrière garde et de leur matériel : camions transportant des hommes, engins blindés de type léger et pièces d’artillerie ; en somme, le gros de l’armée arrivant en terrain « déblayé », par tous ces « francs-tireurs » faisant déjà « table rase », d’une résistance quasi là, inexistante ! ....

Englobés alors dans le nombre des nouveaux arrivants, tous nos « sbires » nous abandonnèrent là, sans surveillance jusque-là imposée ; mettant à profit cette relative liberté, nous décidâmes de nous mettre en route, suivant l’itinéraire indiqué par l’officier ; chargés du sac pour les uns, valise pour d’autres, nous quittâmes ce lieu marqué par la terreur sanguinaire et où ça et là, gisaient plusieurs cadavres, d’hommes, de femmes et d’enfants, arrivés là au terme de leur route d’exode et déjà à demi recouverts par la neige ! ....

Ceux et celles qui avaient été épargnés à la fureur de la « horde », en majorité des femmes, et parmi elles, celles dont nous avions été les compagnons de route et que, hélas pour elles, nous n’avions pu secourir malgré leurs appels, toutes, profondément marquées par la douleur, perte de l’un des leurs ou outrages subis, reprirent sans nous, ce chemin de l’exode ou pour mieux dire, de « l’Enfer » ; pour ces gens, aucun moyen de transport ou de charroi, n’était plus possible ; les chevaux eux aussi, avaient été pris dans la « razzia » générale ; à partir de là, le reste de la route et sans distance précise, était à faire à pied ; aucun bagage lourd ou encombrant, n’était plus transportable ; chacun ou chacune, ne pouvait emporter qu’un maigre baluchon sur cette route, qui déjà à première vue, ne menait plus nulle part ! ...

Eux et elles, dans une direction, nous dans le sens opposé, tous nous quittâmes ce lieu vers l’inconnu et nous nous mîmes en route à travers cette ville, qui nous sembla avoir été dévastée par un « cyclone » ; partout gisaient des cadavres, de tous sexes, de tous âges et de toutes conditions ; chaque habitation, y avait été systématiquement pillée, tout mobilier, linge, vêtements et literie, y avaient été jetés à l’extérieur ; les charrettes de l’exode, vidées de leur chargement, encombraient les rues, avec pour certaines, le cheval tué sur place et encore attelé tout cela, à demi recouvert par la neige, constituait un tableau « apocalyptique » ; le « spectre » de l’exode, vu deux jours auparavant et déjà navrant à voir sinon à vivre, n’avait plus rien de commun avec ce « cataclysme » ; le nouvel « Attila » était passé et cette ville surpeuplée et grouillante les jours d’avant, par le nombre des « fuyards », qui s’y étaient engouffrés, n’était plus qu’une « ville fantôme », totalement pillée et peuplée de cadavres !...

Les rescapés, la foule des valides sortis de la tuerie, avaient fui, sur des routes sans issue, ne conduisant plus nulle part ; toute cette partie de la « Prusse-Orientale », déjà séparée du reste du territoire national, était désormais encerclée par l’armée Rouge ; enfermant dans ce piège, tout un peuple abandonné, non seulement par ses « maîtres du Reich », mais aussi, par son armée, pressée dans sa retraite, à franchir la « Vistule » ( tout comme la notre à franchir la Loire en Juin 1940 ), sans plus aucun soucis à défendre cette partie du territoire, pas plus que ses habitants, qui pris dans cette « nasse », n’eurent plus là, qu’une sortie possible encore, mais combien incertaine et périlleuse, la « mer Baltique », en cette saison, prise dans les glaces !....

En incertitudes et conseils contradictoires, nombre de ces gens désemparés optèrent pour la poursuite de l’exode et donc, par cette sortie possible de la Baltique, alors que certains autres continuèrent vers l’ouest ; très peu nombreux furent ceux qui se décidèrent à rester sur place ou à retourner vers le lieu qu’ils avaient quitté les jours d’avant ; dans la sortie par mer, ceux qui s’y aventurèrent, voyaient vers l’extrême ouest, les côtes de la Suède et plus au sud, celles de l’Allemagne ; c’était sans compter sur la « morbidité chronique » de Staline, qui voyant cette possible sorti, fit bombarder la banquise, provoquant par les glaces rompues, la noyade dans les eaux glacée des colonnes de fuyards qui s’y étaient engagés ; à l’instar de Hitler, aucune pitié avait déclaré à son tour le maître de l’U.R.S.S., appliquant ainsi la « loi du Talion : Œil pour Œil ! Dent pour Dent ! » ainsi, resterait intacte la cause ancestrale des peuples ou plutôt de leurs dirigeants à prétexter toujours du motif de vengeance pour justifier les conflits ! ...

A me remémorer l’histoire, la défaite dans la guerre de 1870 ( capitulation de Sedan ), avait préparé la voie pour le conflit meurtrier de 1914-18, avec la défaite de l’Allemagne ratifiée par le Traité de Versailles, lequel à son tour, avait fait le « lit revanchard » pour le conflit du moment ; avec de tels constats, il reste à me poser la question : « Pour qui et à quand le tour » ? ...

Sortis de cette ville et de ses faubourgs avec la vision d’un « tableau Dantesque » nous nous dirigeâmes au plus près, dans la direction indiquée par l’officier ; au cours de l’après-midi, le temps s’éclaircissant, la neige avait cessé de tomber et nous entreprîmes la marche vers l’inconnu ; nous orientant au soleil, nous partîmes sur l’unique grande route, en direction de « Königsberg » ; après quelques kilomètres, par de petites routes nous prenions la direction de l’est ; l’épaisse couche de neige par endroits, nous rendait la marche pénible ; trente hommes avançant en « file Indienne », dans un paysage enneigé, cela me remit en mémoire : la retraite de Russie décrite par V. Hugo : « Après la plaine blanche, une autre plaine blanche » et l’on pouvait là aussi, « A des plis qui soulevaient la neige, voir que des cadavres gisaient là », traversant bourgs et hameaux, partout apparaissait le même spectacle de désolation ! ....

Bientôt au terme de cette journée, on commença à se préoccuper de trouver un lieu de « bivouac » pour la nuit ; après déjà une longue et pénible marche, ponctuée de haltes de repos, nous arrivâmes à « Grömmels », un gros bourg en majeure partie constitué de bâtiments agricoles ; là aussi, rien n’avait échappé à la furie des « Mongols », un coin de grange cependant, avait été épargné par le feu, dans lequel étaient intactes aussi, deux bottes de paille ; il ne nous en fallut pas d’avantage, pour décider là, de notre halte pour la nuit ; de toute urgence, il fallait faire du feu, non seulement pour réchauffer nos corps, mais surtout afin de sécher nos vêtements humides sinon même imprégnés, par la neige reçue et il en était ainsi, de nos chaussures ; le bois étant l’élément le plus facile à se procurer et l’un des nôtres ayant par miracle sauvé son briquet des « pillards », chacun se retrouva bientôt autour d’un grand feu, maintenu toute la nuit à tour de rôle ; on s’alimenta ce soir là, avec toutes les provisions que chacun avait pu emporter et mises en commun ; le repas, quoique frugal, fut pour ce premier jour, encore convenable ; restait le problème à solutionner au cours des jours suivants ; chacun après cela, allongé dans la paille y chercha le repos ! .....

Pour ma part, le sommeil se faisant attendre, dans le calme de cette nuit et à la lueur du foyer, je fis l’inventaire de ce qui m’avait été laissé et qu’en partie, j’avais récupéré dans la neige ; par chance, j’avais encore le rasoir, un morceau de savon, mon linge de corps, mes deux couvertures, mes deux pull-overs, mouchoirs et chaussettes ; je n’avais laissé dans la razzia, que un cadre à photo se trouvant dans une des poches du sac et contenant la photo des miens, que j’avais pu récupérer jetée dans la neige ; manquaient aussi, mon étui à cigarettes en métal argenté et enlevé sur moi, une bague chevalière que j’avais du retirer de mon doigt et ma montre, qui par imprudence, aurait pu me coûter la vie si je n’avais su à temps, obtempérer à l’ordre du « pillard » ; je devais reconnaître là, que la fouille du sac étant moins facile que celle d’une valise ouverte, j’étais dans le groupe, celui qui avait sauvé le plus d’articles ; peu de choses étalées dans leurs valises ouvertes, avaient été laissées aux autres ; là aussi, je m’en sortais encore à bon compte ! .....

Allongé sur une couche de paille, la tête sur mon havresac me tenant lieu d’oreiller, le sommeil impossible à trouver, cherchant un minimum de repos, je méditais sur cette journée, les atrocités vues et sur les risques encourus, me posant à l’analyse de tout cela, la question : « Dans une telle libération, par de tels arriérés, pouvais-je me considérer sorti de la tourmente et comment tout cela, allait-il se terminer pour moi et pour nous tous dans cette même galère, soumis aux même risques » ? ...

Après peut-être quelques heures d’un sommeil retrouvé, je vis au petit matin un lever de jour sous un ciel clair, après une nuit étoilée ; sorti de l’abri, je constatais que le froid intense avait tout cristallisé et la couche blanche, crissait sous les pas ; de la neige ramassée et fondue devant le foyer dans des récipients trouvés à proximité, me permit de faire un minimum de toilette et de me raser tant bien que mal ; j’avais à nouveau, dans cette situation d’hygiène précaire, la hantise des parasites corporels, malgré que la température hivernale, n’y fut guère propice ; récupérés et endossés nos vêtements séchés à proximité du feu durant la nuit, jugées sans montres les premières heures de cette matinée, faisant le point sur la direction à prendre, notre groupe se mit en marche, cap nord-est, avec le soleil pour boussole ! ....

Mise à part notre présence dans ce paysage « apocalyptique », les seuls êtres vivants à fréquenter ces lieux, n’étaient que des corbeaux, croassant et s’abattant par vols entiers sur tous ces cadavres d’hommes et d’animaux, à demi recouverts par la neige et raidis par le froid ; dans un tel désastre de « terre brûlée », notre principal problème et pour tout dire, le plus difficile à résoudre, était la découverte de nourriture ; rien ne subsistait plus après le passage de cette armée, raflant au passage tout ce qui était consommable, bétail volailles et principalement les porcs, qui après abattage à la mitraillette, étaient chargés dans les camions, le lard alors débité en tranches était dévoré par ces hommes à la manière des carnivores, laissant dégouliner le long de leur menton, le gras de cette viande crue ! ...

Il nous apparaissait clairement, que l’organisation d’un service d’intendance pour nourrir cette armée, ne semblait pas être un des soucis de Staline ; il faisait pour cela, toute confiance à ses « légions de pillards » pour s’approvisionner elles mêmes sur le terrain de l’adversaire, ce qui était bien le cas ; après cela, que pouvait-il rester pour nous ? .. En cherchant bien cependant, nous pouvions compter sur quelques betteraves et pommes de terre, protégées du gel, dans les silos, dont nous connaissions bien la structure de couverture thermique ; de temps à autre, à proximité d’habitations dévastées, apparaissait une volaille ou un lapin, en général, difficiles à attraper ; il fallait à plusieurs, cerner la bestiole, qui au bout du compte, tombait sous les coups d’une pelle ou d’un râteau ! ....

Tout cela, n’était qu’un minimum à se mettre sous la dent et à rassasier trente hommes contraints aux efforts de la marche dans des conditions pénibles ; afin de préparer nos « modestes repas », et manger dans des conditions acceptables, nous trouvions dans les habitations saccagées, quelques couteaux et fourchettes, ainsi que des récipients divers, dans lesquels il nous était possible de cuire et fondre de la neige pour obtenir de l’eau, nous évitant ainsi, de consommer celle des puits rencontrés, par crainte d’empoisonnement toujours possible dans les mœurs de ces « hordes » ; nous devions autant que possible, éviter tous risques de complications gastriques, pouvant rapidement dégénérer en dysenterie, ce qui nous aurait sérieusement compliqué la situation et même nous mettre en danger de mort ! ....

Un tel risque était déjà suffisant au cours des rencontres avec ces « dingues de la gâchette », devant lesquels, l’incompréhension du dialogue pouvait toujours être fatal ; face à toute situation de rencontre, nous nous étions donnés pour consigne immédiate : bras en l’air, en prononçant aussitôt : « towaritch Franzouskis » ; observés alors ou plutôt dévisagés par ces hommes toujours de même aspect, manifestant une certaine méfiance mêlée de curiosité, leur mitraillette sur l’avant-bras, palabrant entre eux, ils finissaient par nous « libérer », nous gratifiant de leurs expressions : « Dawai ! Dawai ! » ; il ne nous en fallait pas davantage, pour nous éloigner de leur contact, sans précipitation, mais hâtivement tout de même, avec la peur aux tripes, dans la hantise de ces « énergumènes », à jouer de leur mitraillette, sous le moindre prétexte et pour leur plaisir ! ....

D’étapes en étapes et de bivouacs en bivouacs, ponctués de ces quelques rencontres de troupes ou d’unités semblant chercher leur route, toujours à travers des lieux dévastés, désertés de toute population ayant fui devant l’envahisseur et remplacée seulement par les morts, nous découvrions toujours, le même spectacle, routes et chemins souvent encombrés de matériel détruit dans les combats, véhicules, pièces d’artillerie, chars ayant apparemment sauté sur des mines et brûlé, à l’intérieur desquels, les hommes d’équipage étaient calcinés et ratatinés par les flammes ; tout cela, entremêlé, autant en matériel « Américano-Soviétique », que matériel allemand, ne faisait aucun doute sur la violence des combats qui s’étaient déroulés dans ces lieux !

En témoignaient aussi, le nombre de cadavres militaires gisant sur le terrain et parmi lesquels, on pouvait dénombrer beaucoup plus de Russes que d’Allemands ; certaines de ces victimes, littéralement écrasées par les chenilles des chars, ne formaient plus qu’une masse de chair, d’ossements et de sang, le tout amalgamé à la terre et ainsi figé par le gel ; tous les cadavres de militaires allemands gisant sur le terrain, avaient été dépouillés de leurs bottes et de leurs chaussettes, largement ouverte leur capote et leur vareuse, leurs poches retroussées et souvent, leurs mâchoires fracassées et édentées de leurs dents en or, doigts sectionnés afin de s’emparer des bagues et alliances ; nous étions bien là, en présence d’actes perpétrés par des « détrousseurs de cadavres », ceux-là même que nous avions déjà eu face à face et que nous pouvions encore rencontrer ! ...

J’avais là pour ma part, l’impression de déambuler dans un vaste cimetière, dans lequel les sarcophages auraient été éventrés, pillés et leurs restes dispersés, constituant un véritable tableau de « l’Apocalypse » ; à tout cela, épars dans la nature, s’ajoutaient les victimes civiles dans la population ; partout dans le moindre hameau, le moindre bourg traversé, gisaient des cadavres de vieillards, d’enfants et de femmes, ces dernières souvent à demi dévêtues, prouvant bien les instincts bestiaux de ces hordes, qui après leurs actes accomplis, usaient encore sur elles du droit de mort et parfois dans des conditions atroces dignes des tortures du moyen âge, telles que l’on pouvait en découvrir, dans ces lieux, clouées la tête en bas contre des portails, les jambes largement écartées et un manche d’outil ou un goulot de bouteille introduit dans le sexe ! ....

Tel était le spectacle laissé par la sauvagerie de ces hommes après leur passage ; ils venaient d’un autre monde, sinon d’une autre planète, ignorant tout de la civilisation ; de toute évidence, cette « Grande Armée soviétique », n’en déplaise à certains « grands philosophes et intellectuels », adeptes de l’idéologie communiste, grands vénérateurs de Lénine et de Staline, était en grande partie constituée de « Pillards, violeurs et détrousseurs de cadavres » ; avides de tueries, de razzias, ignorant tout de la civilisation et du progrès occidental, ils étaient les dignes descendants directs des « hordes d’Attila » ! ....

Relatant l’histoire de ce conflit, de nombreux ouvrages écrits, de nombreux films et documentaires divers, ont largement fait état des actes atroces, crimes et déportations à la charge du « Nazisme », y incriminant ses chefs, et ses adeptes, « unités de S.S. et police Gestapo », et commis à travers l’Europe ; tout cela, ne pouvait être que condamnable, méritant bien jugement et large publication, restant encore un « lourd fardeau » à porter pour les générations allemandes ; il reste cependant à évoquer ces autres atrocités et méthodes barbares commises par cette autre armée sur un peuple vaincu ; sur cela, aucun récit relatant la réalité, aucun film, très peu de documentaires, presque pour ainsi dire, le silence total ; l’auteur en était Staline et son régime communiste et le but n’était autre que la vengeance sur le nazisme ; nanti d’un tel prétexte, tout lui était permis et donc ; « silence dans les rangs » ! Avec l’écroulement de cette idèologie et de son régime, aura-t-on un jour le courage d’écrire et de publier aussi cette vérité ! « toutes les vérités » ?...

Après dix jours d’errance, sans repères précis quant à la direction à suivre, pas plus que sur le but à atteindre, allant droit devant nous, avec orientation sur le soleil, tantôt vers le nord, tantôt obliquant vers l’est, à travers des régions toujours dévastées, peuplées seulement de cadavres gisant en état de congélation par le froid intense, contre lequel nous devions nous même lutter, avançant souvent péniblement dans des ornières creusées dans des terrains défoncés et toujours sur la couche de neige durcie par le gel et crissant sous nos pas, avec pour seule compagnie vivante, les vols de corbeaux, tournoyant au dessus de ces plaines, avant de s’abattre sur ces chairs de cadavres, qu’il tentaient de dépecer ; avec eux, apparaissaient aussi, de temps à autre, quelques formations d’unités, que nous considérions d’autant plus dangereuses à rencontrer, qu’elles nous semblaient plutôt désorganisés, sans commandement ; avec anxiété à leur approche, nous n’avions en guise de « passeport », que nos bras levés et notre identification de : « towaritsch Franzouskis » ; parfois, ils tentaient d’établir avec nous, un dialogue incompréhensible, dans lequel il nous semblait être question de destination, ce à quoi nous répondions par signe, « droit devant nous » ; semblant eux aussi, errer dans la nature, ils nous gratifiaient le plus souvent de leur « dawaï ! dawaï ! » et avec soulagement, nous reprenions notre route, après avoir craint le pire ; les voir s’éloigner, même en ricanant sur nous, était notre satisfaction ! ...

Ainsi, d’embûches en embûches, de haltes pour les nuits, dans des lieux sordides, le plus souvent en ruines, avec pour voisinage toujours quelques cadavres dans les parages, le ventre creux et traînant les pieds, nous arrivâmes le 10 février à « Ebenrode », un gros bourg, toujours en Prusse-Orientale, que nous pouvions supposer à proximité de la frontière lituanienne ; là, se trouvait déjà un détachement de troupes en stationnement, unité d’armes blindées, principalement de gros chars de type T 34 Soviétiques ; apercevant la prudente approche de notre groupe à l’allure délabrée, un des officiers vint vers nous, auquel comme à l’habitude, nous déclinâmes nos « mots de passe » ; l’homme devant nous, n’avait rien du physique asiatique, contrairement à tous ceux que nous avions rencontrés jusque-l’ ; dans un français assez compréhensible, il nous posa quelques questions, portant sur le lieu de notre départ et sur le chemin parcouru jusqu’à cet endroit et quels ordres avions nous reçus pour notre destination ; lui ayant indiqué, la frontière lituanienne sans autres précisions, il s’écarta de nous, afin de s’entretenir avec d’autres officiers dans le lieu ! ....

Revenant vers nous, il nous informa, que nous devions jusqu’à nouvel ordre, nous installer sur place, nous fixant pour cela, hébergement dans une maison en assez bon état, située à la périphérie du village, en bordure de la route ; à la question posée sur un possible ravitaillement, il nous répondit n’avoir aucun moyen pour nous satisfaire en alimentation ; il devait d’abord, penser à ses hommes qui poursuivaient la guerre ; par contre, nous pouvions disposer de tout ce que nous pouvions trouver dans ce village et les alentours, autrement dit, rien de très encourageant, sachant déjà par expérience, que rien n’était laissé après le passage de cette armée et de ses « rapaces » adeptes de la « terre brûlée » !...

Arrivés là, en cours d’après midi aux environs de 15 heures, nous primes immédiatement toutes nos dispositions afin de nous installer dans la demeure indiquée ; tout le rez de chaussée, était des dépendances ayant été utilisées en atelier, certainement réparations de matériel agricole ; par un escalier extérieur, on accédait à l’étage, qui comprenait, une vaste pièce cuisine et des chambres desservies par un couloir au bout duquel, s’ouvrait un cabinet de toilette ; bien entendu, comme partout ailleurs, les « pillards » étaient passés par-là ; tout y avait été méticuleusement fouillé et rien n’y était intact mais entièrement saccagé ; mobilier brisé, bouteilles vidées, literie éventrée, vaisselle éparpillée sinon brisée, même un grand portrait de Hitler fixé au mur de la grande pièce, avait servi de cible à ces « dingues » de la mitraillette, le criblant de balles ; je supposais alors, que les portraits de Staline avaient dû être soumis au même traitements durant les occupations par les allemands en sens inverse ! ...

A chacun son tour pouvais-je penser et de toute manière, dans mon esprit, l’un ne valait pour moi, pas plus que l’autre, même si le vaincu d’hier, était aujourd’hui le vainqueur, ce qui en ces moments précis, ne changeait pas grand chose à ma situation ; prisonnier hier de l’un, sous contrainte aujourd’hui de l’autre, qu’en était-il de ma « libération » ?..

Après une inspection rapide des lieux, ce fut la grande pièce cuisine, qui nous parut la mieux adaptée à notre installation, avec une grande cheminée, nous permettant du chauffage et de la cuisson le cas échéant, si nous trouvions de quoi nous mettre sous la dent ; après y avoir sans plus tarder allumé un grand feu, on déblaya la pièce, n’y laissant que la grande table et les bancs ainsi que des ustensiles et des couverts ; des bottes de paille trouvées par miracle intactes dans les dépendances, devaient nous servir de couche ; comparé à tout ce que nous avions passé, le « campement » était très convenable, même si nous devions y passer plusieurs jours ; principal soucis, le ravitaillement ; aussi nous nous mimes avant la tombée de la nuit, en quête de tout ce qui pouvait encore avoir été épargné ; deux poules aperçues au loin, nous mirent en action ; à plusieurs armés de pelles et bâtons, elles tombèrent bientôt sous les coups ; non loin de là, un silo resté intact à l’abri du gel, nous procura des pommes de terre et des betteraves à sucre ; de l’eau par fonte de neige devant le feu, me permit aussi un minimum de toilette et de rasage ! ....

Pour la première fois, depuis dix jours, nous avions un logis spacieux et chauffé et nous avions eu un repas convenable ; il n’en fallut pas davantage ce soir là, pour que chacun s’installe pour la nuit, dans une épaisse couche de paille ; dans ce confort relatif, mais appréciable après les épreuves de ces dix derniers jours, je méditais avant de m’endormir, sur le devenir des prochains jours et sur ce qu’ils me réservaient, me posant la question : « Ou était la sortie du labyrinthe dans lequel on m’avait introduit depuis bientôt cinq ans » ?...

Dès le matin au petit jour, l’unité des blindés, dans un grand bruit de moteurs, chars et véhicules divers, quitta le lieu par la route longeant la maison, en direction du nord ; après quoi, tous alentours ce fut le calme et nous étions seuls dans ce village ; nous hasardant à une prudente visite des lieux, contrairement aux villages ou hameaux déjà traversés, aucun cadavre ne gisait là ; il y avait fort à penser, qu’ils avaient du être ensevelis, par ces hommes qui avaient cantonné dans le lieu ; toutes les habitations cependant y avaient été pillées et aucune trace de nourriture n’y était à découvrir, ce qui restait notre principale préoccupation et notre plus grand emploi du temps ! ....

Après deux jours de maigres butins, n’ayant pour toute alimentation que les betteraves et pommes de terre extraites de notre silo, le hasard vint pour ainsi dire, palier à la pénurie de viande dont nous souffrions ; un cheval égaré, sentant une présence humaine, s’approcha de la maison, certainement lui aussi, pour les mêmes motifs de disette et à la recherche d’un peu de foin parmi les hommes ; à en juger par son état de maigreur, tenant à peine sur ses jambes, nul doute que pour lui aussi, la pitance était rare depuis des jours ; dans notre situation de pénurie, loin de nous apitoyer sur son sort et préoccupés surtout du notre, nous vîmes en lui, quelques quartiers de viande, à améliorer avantageusement notre manque de nourriture depuis une douzaine de jours ! ....

Sans hésiter un seul instant, il y allait de notre survie, l’un des nôtres avec des notions d’abattage et de boucherie, se chargea de « l’exécution » ; en quelques instants, avec l’aide de tous, la bête abattue et dépecée, fut mise en quartiers, qui recouverts de glace et de neige, nous procurèrent provision de viande, nous permettant de nous restaurer copieusement, reconstituant ainsi nos forces physiques, qui commençaient à s’altérer, par ce manque d’alimentation, à laquelle s’ajoutait la fatigue et le froid, contre lesquels il fallait sans cesse lutter et « pour combien de temps encore » ?..

Considérés « Libérés », nous ne pouvions pour autant, compter sur la moindre sécurité ; des « bandes de ces pillards marginaux », issus de cette armée et errant à l’aventure, écumaient toujours la région, avides à piller tout ce qui pouvait encore rester, en fait, bien peu de choses ! .. Ce qui ne nous empêcha pas, d’en faire connaissance bien malgré nous et toujours avec les mêmes risques ; une nuit en effet, la porte d’entrée de notre gîte, fût à leur habitude, sans ménagements enfoncée plutôt qu’ouverte, livrant passage à quatre de ces individus, avec leurs vociférations coutumières et leur inséparable mitraillette pointée ; dans la lueur intérieure du feu de cheminée maintenu allumé, instinctivement par habitude, nous nous trouvâmes les bras en l’air, prononçant les mots toujours les mêmes et à ne pas oublier face à ces « dingues », qui malgré cela, nous imposèrent une nouvelle fouille, pendant que l’un d’entre eux, gardait la porte ; nous eûmes beaucoup de mal, à leur faire comprendre, que leurs « collègues », s’étaient déjà servis sur nous, en montres, bijoux et autres objets convoités ! ....

Fouillant toutes les autres pièces, renversant tout ce qui encore était en place, portant à la bouche des bouteilles déjà vidées par leurs prédécesseurs, avides sans aucun doute d’alcool, nous étions une fois de plus à leur merci, avec une « trouille noire » ; brandissant toujours leur arme, le doigt sur la gâchette, nous étions en danger permanent de mort au moindre geste jugé hostile ou mal interprété ; empochant de ci de là, des objets épars, sans valeur, vomissant des jurons certainement à notre encontre ou dépités par le faible butin, ils quittèrent la maison ! ....

Reprenant nos esprits, poussant un grand soupir de soulagement, après avoir tant bien que mal refermé la porte, chacun se mit à récupérer ses affaires éparses sur le plancher ; il nous fut à tous, difficile sinon impossible de retrouver le sommeil, aussi brutalement et dangereusement interrompu ; confronté à une telle anarchie et avec la hantise permanente à rencontrer ces « hordes », une fois de plus, me revinrent en mémoire les vers de V. Hugo dans sa retraite de Russie et que j’adaptais à la situation : « Sortirais-je vivant de ce funeste empire » ?.. « Echappé du Nazisme après cinq années, allais-je périr par le Bolchevisme et sa Soldatesque sortie d’un autre âge » ?...

Depuis vingt jours déjà, nous croupissions là, dans ce lieu de fortune ou seul le froid nous était épargné, par la possibilité de faire du feu et aussi, par une légère remontée de la température, en effet Février arrivait à son terme, par contre, aucune possibilité de ravitaillement ne nous était possible ; nous n’avions pu conserver longtemps la réserve de viande, étant donné les risques d’intoxications graves que nous pouvions contracter en la consommant dans un état douteux ; les chasses aux poules, lapins et même pigeons, étaient le plus souvent bredouilles et nous n’osions guère nous aventurer à l’intérieur de ce village « fantomatique », ou les rencontres avec un ou plusieurs de ces « dingues » de la gâchette, étaient toujours possibles et à éviter pour notre sécurité ; dans cette pénurie, nous nous contentions de quelques patates et betteraves conservées dans les silos que nous tenions protégés du gel et que nous consommions après cuisson sous la cendre ; cela nous évitait la famine, mais pour combien de temps encore ? ..

Aucun contact depuis notre arrivée là, ne nous avait été possible avec une quelconque autorité ; aussi, ne savions-nous quelle décision prendre, de notre propre initiative pas plus que : dans quelle direction ? .. Avec cette question préoccupante nous vîmes arriver le premier mars, dès l’aube, des unités de blindés, qui firent halte dans le village et les alentours ; constatant notre présence dans le lieu, quatre des officiers vinrent vers nous, nous questionnant en Russe ; aussitôt, nous leur déclinâmes nos « mots de passe » toujours les mêmes ; l’un d’entre eux alors, s’exprimant en Français, s’informa du nombre d’hommes dans notre groupe ainsi que du laps de temps que nous avions passé là ; l’informant de notre coté, des ordres reçus dès notre arrivée, il manifesta un geste d’étonnement ; après une brève concertation avec ses collègues officiers, il nous donna mission de départ, avec pour destination, la ville de « Gumbinnen », distante nous précisa-t-il, d’une quinzaine de kilomètres ! ....

Après nous avoir indiqué la route à suivre, qui était celle des convois de troupes, que nous devions prendre en sens inverse, l’unité des blindés, toujours des chars lourds, se remit en mouvement, prenant la route direction nord-ouest, vers certainement le port sur la Baltique « Königsberg », qui peut-être, n’était pas encore tombé entre leurs mains ; depuis le 31 janvier, nous n’avions aucune information sur le déroulement des hostilités, pas plus dans leur ensemble, que dans cette partie du territoire ; c’est seulement au constat de tels mouvements de troupes et de matériel, dans le secteur, que nous pouvions supposer, que cette partie de l’Allemagne, n’était pas encore sous leur totale occupation et que des combats s’y poursuivaient encore ! ...

Dans le cours de la matinée, après évacuation du lieu par ces unités, chacun de nous, rassembla son barda et nous nous remîmes en route dans la direction indiquée ; avec les privations que nous supportions depuis déjà plusieurs jours, je me situais à nouveau dans ce mois de juillet 1940, conscient que ma situation n’avait nullement changé ; « Captif ou Libéré », mon estomac criant toujours famine, ne faisait aucune différence et à nouveau, je sentais diminuer mes forces physiques, à l’extrême limite ; il en était de même pour tous mes camarades dans cette épreuve, à laquelle nous ne pensions pas être soumis par nos « libérateurs » tant attendus ! ...

Avec l’approche du Printemps, commençait le dégel ; neiges et glaces fondaient et tout alors devenait bourbier ; routes et chemins défoncés par un trafic intense de véhicules, engins et chars, n’étaient plus que des cloaques d’eau et de boue, collant aux semelles et pénétrant dans les chaussures, rendant la marche encore plus pénible ; avec le radoucissement de la température, se répandait aussi, dans l’atmosphère la puanteur dégagée par la putréfaction et décomposition de tous ces cadavres épars sur le terrain, Russes, Allemands, civils et militaires ; à tous ces corps, pour la plupart préalablement détroussés, s’ajoutaient des animaux de toute nature ; tout cela, maintenu jusque-là en état de congélation par le froid, était à présent la proie des chiens errants, des pies, des corbeaux et autres animaux carnassiers dont avec eux, les rats ! ....

Dans un tel « cimetière » à ciel ouvert de cadavres en décomposition, on pouvait juger de la tuerie qui s’était abattue là et qui n’était qu’une infime partie ; « la Guerre, la Famine, la Peste et la Mort » ces quatre cavaliers rois de l’Apocalypse, pouvaient être fiers de leurs exploits ; ils avaient en commun, marqué leur passage ! ...Prévoyant là, un risque probable d’épidémie, les autorités prirent des mesures, faisant creuser des fosses, dans lesquelles furent enfouis pêle-mêle, tous ces corps à demi putréfiés ; c’est ainsi, que chemin faisant, nous assistions de loin en loin, à ce spectacle d’enfouissement dans des « fosses communes », de tous ces êtres désormais anonymes, tous unis par la mort, sans distinction même de nationalité ; vainqueurs et vaincus, populations innocentes victimes de la tragédie, tous étaient là, unis dans un même destin dicté par la même cause ! ...

A travers un tel paysage, hier vaste plaine blanche, aujourd’hui transformée en bourbier, dans lequel pourrissaient les cadavres, nous arrivâmes en fin de cette journée dans ce gros bourg de « Sulingkemen », tout proche de « Gumbinnen » toujours situés en Prusse-Orientale ; le lieu, était entièrement sous autorité militaire Soviétique et nous y fûmes reçus, sans étonnement apparent ; immédiatement, on nous indiqua notre lieu d’hébergement, situé dans une habitation en parfait état, comme d’ailleurs toutes les autres alentours ; à croire, que les incendiaires de Staline, pillards et détrousseurs de cette armée Rouge, n’étaient pas passés par-là ; dans le local désigné, se trouvaient des bottes de paille destinées à la literie ; après avoir pris possession du lieu, on nous informa d’une distribution de rations alimentaires ! ...

Rendus dans le local « d’intendance », chacun de nous y reçut, ration de pain noir et mou, au goût aigre, viande en boites, portant estampille U.S.A., ainsi que un plat de millet cuit à la manière du riz et extrait de sacs de jute, imprimés de la même estampille ; difficile là, de ne pas admettre, que l’Amérique était bien l’intendance de l’armée Rouge, en plus d’en être aussi, dans une très large mesure sa pourvoyeuse en armes, munitions et autres matériels militaires et de transports ; peu m’importait pour l’heure, ce constat, qui devait encore se confirmer au cours des jours suivants ; j’avais ce soir là, à peu près bien mangé et je pouvais penser aussi, pouvoir bien dormir, dans la tranquillité du gîte, sous un toit, dans une épaisse couche de paille et surtout, à l’abri des bandes de pillards avec toujours les risques de mort au bout de leurs mitraillettes ! ... « Pouvais-je enfin, me considérer libéré » ?..

Au matin du premier jour en ce lieu « d’accueil », je m’empressais dès le réveil, de m’enquérir du local ou je pourrais procéder à une toilette complète ; j’y trouvais là, de bons moyens, dont je profitais au maximum, ce qui n’avait pas été le cas depuis plusieurs jours ; après cela, une boisson chaude, sous appellation de « thé », nous fut distribuée ; là aussi, peu m’en importait la véritable composition ; c’était déjà mieux, que les semaines précédentes ; il me restait à juger par la suite, mais les premiers contacts en ce lieu, me parurent favorables à notre situation !...

Un gros contingent militaires stationnait dans ce bourg, constitué d’hommes et de femmes de type européen ; ces dernières en uniforme, étaient surtout chargées à régler la circulation des convois de troupes et matériel passant par-là et dirigés toujours dans cette même direction nord-ouest, qui ne pouvait être que le port de Königsberg, pour lequel continuaient les combats ; au cours de la matinée et dans l’attente de directives nous concernant, se présenta à nous, un officier, nous déclarant dans notre langue et de manière parfaite, être chargé des contacts auprès des prisonniers français libérés par l’armée Rouge ; il nous informa devoir dans l’immédiat, nous présenter individuellement au bureau d’enregistrement, afin d’y faire procéder aux formalités d’inscriptions par l’autorité militaire ; le bureau en question, se trouvait dans un des bâtiments du lieu, sur la façade duquel, flottait le « drapeau Rouge frappé de la faucille et du marteau » ; je ne pouvais nier être déjà, en Union-Soviétique et de ce fait, soumis aux décisions de son « chef Staline » ! ...

Entré là, dans ce qui me sembla être le bureau de la garnison, j’étais en présence de notre « officier de liaison », servant d’interprète, d’un deuxième officier ou supposé tel, et d’une femme en uniforme, installée devant une machine à écrire ; assis là, face aux deux officiers, je déclinais les renseignements demandés, à savoir : nom et prénom, date et lieu de naissance, nom et prénom de père et mère, adresse en France, situation de famille, lieu et date de captivité en 1940, numéro du Stalag, lieu de travail durant la captivité, date et lieu de « libération » par l’armée Rouge ; tout cela, inscrit par la dactylo sur sa machine à écrire, tout mon Etat-Civil figurait désormais dans les fichiers de l’Union-Soviétique, après avoir été inscrit dans ceux de l’Allemagne Nazie ; « Beau périple à travers l’Europe ! » !...

Il me revint alors en mémoire, ma « cartomancienne » me prédisant en juin 1938, un long voyage à faire ; malgré mon scepticisme marqué pour les voyantes et leurs prédictions, je ne pouvais nier, que non seulement, j’avais déjà beaucoup voyagé, mais qu’en plus, le voyage à ce jour, n’était pas encore terminé et même, que je n’étais pas en mesure d’en connaître la route, pas plus que la destination, que j’espérais cependant être la France ; toutes formalités étant accomplies, notre officier, s’entretenant avec nous très cordialement, nous parla alors du « Général de Gaulle » et de « l’Escadrille Normandie-Niemens », nous louant la popularité du premier en Union-Soviétique et les prouesses des pilotes français dans leurs engagements au combat contre les pilotes de l’armée de l’air allemande ! ...

Avec une impression, pour la première fois, d’un contact favorable sinon amical, nous lui posâmes les questions qui nous préoccupaient essentiellement et dans l’ordre la plus importante : « Quelle était la situation de notre libération et quelle était notre destination à partir de là, pour rejoindre la France » ?.. Dans la foulée de l’ambiance favorable, nous lui fîmes part également, des traitements dont nous avions été victimes, fouilles sans ménagements, substitutions de nos objets personnels, tels que montres et bijoux et plus incompréhensible encore, l’agression et la fouille de ces derniers jours par des hommes de cette armée ; répondant alors à ces questions, il nous déclara : que nous devions nous considérer « libérés » du Nazisme par l’armée soviétique dans ses glorieuses conquêtes sur l’armée allemande ? que notre destination était certainement « Odessa » avec retour en France par bateau ; pour ce qui concernait les traitements subis, il ne pouvait qu’en prendre note, cela n’ayant pu avoir été perpétré, que par des groupes incontrôlés et dans tous les cas incontestables, passibles de sévères sanctions, ce qui me prêta à sourire, tant cela ne pouvait être qu’illusoire ! ...

« Rien ni aucune déclaration de la sorte, ne pouvait plus changer mes opinions sur les comportements de cette Armée soviétique » ! ....

Nous fumes là aussi, informés sur la situation du conflit, apprenant que de toutes parts, les frontières du Reich avaient été franchies par les différentes armées alliées, poursuivant les affrontements à l’intérieur du territoire, que les grandes villes et les centres industriels y étaient sans arrêt bombardés et l’on nous cita la ville de « Dresde », prise pour objectif le 13 février, par les vagues successives des bombardiers anglo-américains, y déversant un déluge de bombes incendiaires de tous calibres ; on devait y dénombrer par la suite, 135000 victimes dans une population civile, augmentée par le très grand nombre de réfugiés de l’est de la Prusse et de Poméranie, fuyant devant la progression des « Hordes de Staline » ; il fut démontré plus tard, que rien ne justifiait un tel sacrifice de populations civiles ; « tout était justifiable dans la guerre devait déclarer Staline qui avait exigé le sacrifice de cette ville et de sa population » !..

Poursuivant dans les informations, l’officier nous informa aussi, de la rencontre des trois : « Staline-Roosevelt-Churchill », qui avait eu lieu à « Yalta », sur les rives de la mer Noire, le « quatre février » ; rencontre ou Staline, devant un Roosevelt se traînant dans un fauteuil roulant et un Churchill flegmatique, n’avait pas manqué de s’attribuer la plus grande part dans le partage à venir de l’Europe, à y étendre et à y imposer par la force, l’idéologie communiste et ses méthodes ! ....

Dans cette partie de la Prusse-Orientale, seul résistait encore le bastion de Königsberg, solidement défendu par l’armée allemande ! .....


Chapitre 18 – Après la propagande Nazie, l’Intoxication communiste

Cette petite ville de « Sulingkemen », investie par l’armée conquérante, était devenue le centre d’état-major pour les unités des troupes amenées par train jusqu’à la gare tout proche, de « Gumbinnen » et qui étaient après concentration, à diriger vers les secteurs d’opération, constitués par le bastion de « Kônigsberg » et sa région ; les services soviétiques, y avaient aussi installé le centre de rassemblement des prisonniers, en majeure partie Français et « libérés » dans toutes cette région occupée par l’armée Rouge ! ..

C’est ainsi, que trois jours après notre arrivée, nous y fûmes rejoints par d’autres groupes, venant du coté nord-ouest, principalement région de « Kônigsberg » ; par eux, nous apprenions que le secteur était depuis plusieurs jours, le théâtre de très violents combats, mettant en œuvre, de très importants moyens par les Soviétiques, pour la conquête de ce dernier bastion constitué par la grande ville et grand port sur la Baltique et dans lesquels, d’importantes forces allemandes étaient retranchées dans une ultime et féroce résistance pour la défense de ce secteur stratégique ; nous comprenions alors, le but et l’objet de ces importants convois d’hommes et de matériel blindé lourd, se dirigeant dans cette direction les jours précédents ! ...

Nous eûmes aussi, avec ces nouveaux venus « libérés », les récits de leurs contacts et difficultés rencontrées avec les « Mongols », ces « Huns », lancés partout en avant-garde, avec consigne donnée par leur chef Staline : « aucune pitié », ce qu’ils ne manquaient pas de mettre en pratique, tant leurs mœurs d’origine, étaient déjà ceux de la « tuerie et de la terre brûlée », à tel point, que parmi ces groupes de Français, cernés au cœur même des combats, certains des leurs y trouvèrent la mort ; certains autres, dans l’incompréhension des dialogues et par la fureur déchaînée de ces hordes, furent exécutés au même titre que des Allemands, tant militaires que civils et sans aucune distinction ou nature de situation ; ces « Mongols », ne s’encombraient même plus de prisonniers ; tous étaient à exécuter par les rafales de leurs mitraillettes ; pour ces conquérants d’un autre âge, avec une civilisation arriérée, une seule méthode était à appliquer : « Tuer et Tuer » ! ...

Difficile d’admettre et de supporter sans écœurement de tels actes commis en toute connaissance de cause, envers des hommes, qui après avoir passé cinq années sous la contrainte « Nazie », voyaient avec espoir et joie, arriver enfin leurs « Libérateurs » et qui n’ont été pour eux, que de « barbares assassins » et envers qui, suivant la pensée des grands idéologues du communisme, nous devions encore nous montrer reconnaissants ; pour ma part, j’avais déjà condamné tous ces actes et renié cette idéologie qu’ils propageaient ! ...

Ceux dans ces groupes qui par chance avaient échappé à la fois, aux risques des combats et à la fureur aveugle et sauvage de la « Soldatesque », furent comme nous même l’avions été, soumis aux épreuves de la fouille, avec confiscation des montres et autres objets, « prises de guerre pour ces pillards » ; ainsi, à des siècles de distance, les « Huns » déferlaient à nouveau sur l’Europe, avec cette question d’actualité que j’étais en droit de me poser : « Jusqu’où arriveraient-ils et qui les arrêterait » ?...

Devant la quantité de Français « libérés », qui ne cessait d’augmenter tous les jours, les autorités décidèrent d’une évacuation ; elle eut lieu le 26 mars, en partance de la gare de « Gumbinnen », la ville proche ; arrivés là, chacun prit place dans les wagons de marchandises qui se trouvaient déjà le long d’un quai et qui certainement avaient servi au transport de leurs troupes ; ces wagons étaient aménagés à l’intérieur de deux rangs de bat-flancs superposés ; au centre, était même installé un poêle et dans chacun d’eux, prenaient place : 50 hommes ! ...

L’embarquement du contingent terminé, sans la moindre indication de destination, ce premier convoi composé d’une vingtaine de wagons, quitta cette gare ; à chacune de nos questions posées à l’un de ces « Bolcheviks », la question était toujours la même « Niet ponimayo » ( je ne comprends pas ) et si l’on se permettait d’insister, c’était alors les « Dawaï ! Dawaï » qui avaient remplacé chez eux, les « Los ! Los » de ceux que nous venions de quitter et qui pour les uns comme pour les autres, restait l’ordre impératif donné au valet ou à l’esclave et qui ne souffrait pas la moindre contestation à exécution de l’ordre ! ...

Nous étions fin mars et déjà le Printemps se manifestait, par de belles journées ensoleillées ; aussi, par les portes des wagons laissées grande-ouvertes, je pouvais à loisir, contempler les paysages traversés, dans lesquels partout apparaissaient les traces des combats ; habitations et ouvrages détruits, matériel de toute nature inutilisable et abandonné sur place par les deux camps, dans les replis de l’un et les avancées de l’autre, terrains bouleversés par les bombardements et couverts de cratères ; à noter, que tout cela, n’était rien d’autre que le panorama quotidien dans lequel j’évoluais depuis le 31 janvier, avec cependant les cadavres en moins, qui là comme ailleurs, avaient dû être enfouis à la hâte et sans distinction dans des fosses communes ! ....

Notre train roulait à faible vitesse, sur une voie unique, qui avait dû être remise en état au cours des semaines précédentes ; de fréquents arrêts, me permettaient de voir encore des équipes composées de nombreuses femmes, travaillant à diverses réparations sur la voie toutes les petites gares traversées, étaient également en cours de travaux suite aux destructions subies ; après quelques kilomètres, sorti du territoire allemand, le train roulait en territoire lituanien, pour arriver en fin de journée, en gare de « Kaunas », ex capitale de ce pays ; cette grande gare, n’était à ma vue, qu’un vaste chantier ; hommes, femmes et adolescents, garçons et filles, y travaillaient aux réfections et remises en état des ouvrages et des voies détruites par les combats et par les Allemands eux-mêmes au cours de leurs replis ; un très grand nombre de matériel ferroviaire, wagons et locomotives y avaient aussi été détruits et se trouvaient encore sur place et en l’état ; rien ne paraissait intact en ce lieu, dont je me souvenais avoir marqué l’emplacement sur notre carte, par les drapeaux rouges, après l’avance des Soviétiques et le repli des Allemands ; pouvais-je alors penser, que je me trouverais dans ce lieu, marqué sur une carte des semaines avant ? ...

Après un temps de manœuvres, notre train poussé par la locomotive, s’immobilisa le long d’un quai, en bout d’une voie de garage ; les autorités, nous informèrent là, que le train ne devait repartir, que le lendemain au matin ; des vivres nous y furent distribués, toujours de même nature et même fournisseur : les U.S.A. ; avec autorisation à quitter les wagons, interdiction formelle de sortir hors enceinte de cette gare, dont les issues d’ailleurs, étaient sous la garde de femmes russes en uniforme et en arme et qui ne semblaient guère se prêter à la séduction ; d’ailleurs, quelques tentatives d’approches et de conversations par des prétentieux, toujours en mal de zèle, se virent très vite remis à leur juste place, par des invectives, qui sans les comprendre dans leur vocabulaire, faisaient très clairement comprendre, qu’aucune manifestation de familiarité, n’était tolérée et qu’en la circonstance, les distances étaient plus que jamais à respecter ; ce qui à mon avis, était bien la moindre des choses ; mais, comment freiner cette mentalité « cocardière » du Français, toujours prêt à se manifester, fort de sa prétendue supériorité, en tout lieu et en toutes circonstances ! ...

« Libéré mais non libre », toujours et encore soumis à des ordres, dès la tombée de la nuit, je m’installais à ma place allongé sur le bat-flanc, la tête sur mon havresac, avec peu de chance à sombrer dans le sommeil, mais à me poser plutôt la question : « Combien de temps allait durer ce voyage et quelle en était la destination » ?... Que ce fut dans les trains Allemands cinq ans auparavant ou à présent dans les trains russes, le voyage imposé, était toujours sans destination connue et annoncée ; tout comme en juin 1940, chacun là aussi, donnait libre cours à son imagination ! ....

Pour les uns, tous les prisonniers libérés, devaient être rassemblés à Moscou, suivant la demande faite à Staline par le Général de Gaulle ; « D’où tenaient-ils cette information » ? pour d’autres, non moins informés, notre destination était fixée à « Mourmansk », le port sur l’Océan Arctique, d’où nous devions être rapatriés par bateaux via l’Atlantique et la mer du Nord ; enfin pour certains autres, notre destination ne pouvait être que « Odessa », sur la mer Noire, avec rapatriement par mer vers Marseille ; pour ma part, m’abstenant de toutes suppositions, hormis que les portes des wagons restaient ouvertes, je me revoyais dans les trains Allemands les années d’avant, où là aussi, toutes les destinations plus fantaisistes les unes que les autres, était envisagées, y compris très logiquement, celle de la France ; bientôt cependant cinq années que j’en étais éloigné, même « libéré », je ne m’y voyais pas encore ! « Le long voyage prédit par ma cartomancienne, n’était pas encore terminé » ! ....

Sans avoir un seul instant trouvé le sommeil, cette nuit s’écoula dans les bruits quasi permanents d’un intense trafic ferroviaire, avec les arrivées, les manœuvres et les départs des convois roulant vers l’Allemagne ; dès l’aube, commencèrent les préparatifs de départ de notre train ; locomotive attelée, après de nombreuses manœuvres dans un enchevêtrement de voies et d’aiguillages pour sortir des encombrements de cette gare, le convoi roula bientôt à travers les quartiers périphériques de cette grande ville, où apparaissaient là aussi, les importants dégâts provoqués par les combats qui s’y étaient déroulés ; toute une population, malgré l’heure matinale, était déjà au travail, dont un grand nombre de femmes, occupées aux durs travaux de déblaiements, de charrois à bras et de reconstruction d’habitations et ouvrages divers ; après la destruction, il semblait bien que la reconstruction était en marche et cela, avec la participation de tous ! ....

Roulant toujours à faible vitesse sur une voie unique, marquant de nombreux arrêts dans des gares laissant place à d’autres convois roulant en sens inverse et transportant toujours hommes et matériel en direction de l’Allemagne, notre train entra à la mi-journée, en gare de Vilnius « Vilno » ; lentement, roulant là aussi dans un enchevêtrement de voies récemment remises en état, le convoi s’immobilisa le long d’un quai ; ordre nous fut alors donné, de quitter les wagons avec chacun notre barda ; « Pour l’heure, le voyage s’arrêtait donc là » ! ..

Un officier ou supposé tel, ( je n’avais aucune connaissance dans leurs galons, ni aucun intérêt à les connaître ), nous informa en Français, que nous devions séjourner pour quelque temps dans cette ville ; la colonne formée sur le quai, quitta l’enceinte de la gare, pour s’engager dans les rues de la cité ; j’y découvrais une fort belle ville, décrétée capitale de ce pays depuis 1939, mais hélas, comme partout ailleurs, défigurée aussi, par les dégâts de la guerre, que de nombreuses femmes et enfants s’efforçaient de réduire, sinon à réparer, tant la tâche était grande et les moyens précaires ! ...

Après environ un quart d’heure de marche le long de ces rues, sous la conduite de quelques hommes, militaires en armes, le contingent arriva en vue d’un vaste ensemble clôturé par des murs élevés, à l’intérieur desquels, parmi de grands arbres, s’élevaient de vastes bâtiments à deux étages, entourant une vaste cour centrale ; je pensais à première vue, à une grande caserne et il s’avéra que l’ensemble du lieu, avait été un centre hospitalier, aménagé pour la circonstance en camp de regroupement pour tous ces prisonniers « libérés » dans les régions de l’Est et Nord-Est de l’Allemagne, autrement dit, la Prusse-Orientale et la Poméranie, où avaient été dressés plusieurs « Stalags », dans lesquels avaient été internés un grand nombre de prisonniers français ! ...

Nous fumes « accueillis » dans l’enceinte de ce lieu, par un officier français, au grade de capitaine et en présence d’un opulent personnage, à la « bedaine » proéminente et littéralement « caparaçonné » de médailles sur toute la poitrine de son uniforme ; notre fringant capitaine, dans un certain zèle retrouvé, après un ordre de mise en rang, sans toutefois et heureusement aller jusqu’au « garde-à-vous », nous présenta le personnage, dans son grade : « Colonel de l’armée soviétique, héros de je ne sais plus quoi » et responsable de ce camp auprès de ses hautes autorités militaires ; présentations faites, il nous informa d’avoir pendant notre séjour dans la place, à nous conformer aux règlements dictés dans toute leur « sollicitude », par les autorités soviétiques ! ....

Ce cantonnement, portait déjà un nom : « Camp français de Vilno » et à ce titre, notre drapeau tricolore y flottait au sommet d’un mat planté au milieu de la cour et y voisinant avec le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau ; « signe d’alliance ou d’amitié » ? En l’occurrence, cela me laissait perplexe ! Quoi qu’il en fut, je n’étais pas encore en France, mais déjà, son emblème flottait là ! « Cela, devait-il me rassurer » ?...

Dans un de ces vastes immeubles, nous fut indiqué notre lieu « d’hébergement », situé à un premier étage, dans une vaste salle entièrement nue, avec donc pour toute literie, le plancher de bois ; je m’empressais d’y marquer ma place, au droit d’une grande fenêtre et de m’informer ensuite, sur les possibilités à procéder à une grande et complète toilette ; le lieu en cela, était fort bien équipé, avec salles de lavabos, cabines de douches et de w ;c ; aussi, après une complète toilette corporelle et rasage de barbe, j’entreprit une grande lessive de tous ces sous-vêtements portés sur moi depuis bientôt des semaines ; plus à l’aise dans la propreté de mon corps, que j’avais négligé faute de moyens, après un frugal repas servi dans la salle réfectoire, je décidais une reconnaissance des lieux ! ...

Je constatais très vite, qu’un grand nombre de « libérés » y étaient arrivé depuis déjà quelques jours et parmi eux, quelques officiers, allant du lieutenant au capitaine, libérés eux aussi, des « Oflags » Allemands dans l’avance de l’armée Rouge ; il régnait déjà là, un certain esprit de caserne à la française ; en effet, quelques uns de ces gradés, avaient très vite senti sous leurs képis, le besoin de reprendre du commandement, avec prise en main de ces hommes, ce qui pour nombre d’entre eux n’avait certainement pas été le cas en mai-juin 1940, dans la débandade de leurs troupes ! ...

Malgré la supériorité que leur accordaient leurs galons, ils devaient là, modérer leur zèle retrouvé et agir avec beaucoup de prudence envers ces hommes, car nombreux étaient ceux qui désormais se refusaient à tous ordres, soumissions et discipline formulées par ces officiers ; après cinq années de contraintes imposées par la captivité, l’indiscipline était pour ces hommes, sinon pour nous tous, une revanche à prendre sur ces années « volées » à notre liberté ; pour ma part, considérant la situation, loin d’admettre certains ordres mal venus, j’admettais tout de même, un minimum d’organisation à établir au sein de ce cantonnement plutôt gérée par nos officiers, que par les Russes eux-mêmes, qui certainement n’y auraient pas mis toutes les formes souhaitées ; pour eux, ces « Franzouskis » n’étaient guère sujet à considérations, du fait même qu’ils les avaient « libérés » ! ....

Je retrouvais dans ce camp, cette concentration d’hommes dans toute sa diversité et de laquelle j’avais eu hâte de m’éloigner ; nombre d’entre eux, n’étaient jamais sortis de ces enceintes de barbelés ; aussi, oisiveté et combines au détriment des autres, étaient toujours dans leur esprit ; pour eux, le sans- gêne était leur règle ; certains autres, « libérés » des camps disciplinaires Nazis, contraints à travailler dans les mines de sel, de minerais ou en carrières, accusaient un véritable délabrement, tant physique que moral ; pour eux, le calvaire, n’avait déjà que trop duré ; ayant été confrontés comme moi-même, aux « Hordes » de cette armée, tous sans exception, faisaient les mêmes récits de traitements, de pillages, de viols, d’incendies, de razzias, exécution de Français, lâchement assassinés, sans distinction de leur statut, qui étaient à compter par centaines, suivant les secteurs, les autres étant contraints à la fouille de ces « rapaces » ! ...
« Ainsi avait été fixé le prix de notre libération » par cette « glorieuse armée Rouge », portant bien sa couleur ! ....

On évoquait là aussi, les horreurs de ces camps de la mort et dans lesquels, certains de ces hommes avaient plus ou moins séjourné ; les noms de « Auschwitz, Mauthausen, Buchenwald, Ravensbrück, me furent cités pour la première fois ; jamais jusque-là, je n’en avais entendu parler ; par tant d’horreurs décrites, tous ces noms de lieux, resteront gravés dans l’histoire, pour la honte et la condamnation du Nazisme, qui aura laissé après lui, un lourd fardeau à porter pour plusieurs générations d’Allemands ! ....

Tant bien que mal, chacun se soumettait au respect des règles intérieures fixées dans l’organisation du camp, duquel nous ne pouvions sortir, par interdiction des autorités soviétiques et cela, sous peine de sanctions ; le seul portail d’accès à l’extérieur, était en permanence sous garde militaire ; aussi, en ce début du mois d’avril, la même et préoccupante question, restait toujours posée : « Quand aurait lieu le départ et pour quelle destination » ? .. Aucune réponse à cela, n’était encore donnée et nous pouvions tout supposer ; Etions-nous victimes, d’un manque de moyens dans les transports ? . D’un manque de décisions en haut lieu dans la hiérarchie du régime ? .. En toute hypothèse, pourquoi pas aussi, de différents diplomatiques entre gouvernements d’états ? ..Etions-nous alors, dans ce dernier cas possible, des « otages », constituant une « monnaie d’échange » à satisfaire les exigences de Staline ? ..

La guerre n’était pas terminée, les positions occupées par les différentes armées alliées à ce stade du conflit, tant du coté de l’est, que du coté de l’ouest, pouvaient donner lieu à des négociations engendrant des différents, portant sur des conditions exigées par le « Maître de l’U.R.S.S. » et, non acceptables par les autres parties alliées ; dans un tel cas, les « Français détenus », pouvaient bien constituer un poids important dans la « balance » des négociations au profit des Soviétiques ; « Pouvions-nous dans une telle hypothèse possible, nous considérer libérés » ? .. Mise à part, l’absence de barbelés, des possibilités convenables d’hygiène corporelle et une alimentation correcte, grâce toujours à l’intendance américaine, ce lieu, n’était rien d’autre qu’un « camp d’internement », avec gardes en arme aux portes de sortie et contraintes imposées par un règlement intérieur et fixées par une autorité militaire ! ....

Dans cette enceinte interdite de sortie, rien par contre n’avait été négligé pour les moyens d’information concernant la situation du conflit, avec principalement les positions de l’armée Rouge ; nous savions ainsi, que cette « puissante armée soviétique », sous le commandement du « grand maréchal Joukov », était arrivée aux portes de Berlin ; que la citadelle de « Königsberg », sous « l’invulnérable poussée de cette armée soviétique », avait fini par capituler, le 10 Avril, avec d’importantes pertes en hommes et de très nombreux prisonniers ; que les autres armées alliées, progressaient de toutes parts en territoire allemand ; le 26 de ce mois d’avril, eut lieu la jonction des troupes américaines et Soviétiques, sur les rives de l’Elbe, au cœur même de l’Allemagne ! ...

« Le grand Reich et avec lui le Nazisme vivaient leurs derniers jours en ce Printemps de 1945 » ! ....

Le service de propagande chargé de communiquer les différentes informations dans le camp, réservait la plus grande part à « l’union Soviétique », la portant au « sommet de sa gloire », lui attribuant les plus grandes victoires sur l’armée allemande et cela, grâce au « génie de Staline », qui à la tête de sa « puissante armée », faisait « triompher le communisme » ; dans cette voie idéologique, on allait profiter là, du rassemblement de plusieurs milliers de Français, pour les endoctriner à cette « belle idéologies communiste », qui devait tracer la « route triomphale » pour le peuple des travailleurs, contre les « capitalistes exploiteurs du peuple » ! ..

On organisa dans ce but, avec quelques ambitieux aux idées utopiques, des « meetings », dans lesquels orateurs d’occasion et doctrinaires du parti, prenaient tour à tour la parole, citant en exemple à la fois, l’union Soviétique, son régime communiste, sa puissante armée et à la tête de tout un peuple de travailleurs, le grand maître Staline ; afin de prêter main-forte à ces quelques « légers propagandistes », on vit apparaître sur les tréteaux de ces meetings, quelques têtes de ces « purs communistes français », ceux qui en 1939, avaient « très courageusement » déserté l’armée française, pour se réfugier à Moscou ; ils revendiquaient là, sans les moindres complexes, un légitime retour en France et prise du pouvoir, qui leur revenait de plein droit après libération par la « résistance héroïque des communistes » contre l’occupant allemand et dont les sacrifices étaient à l’exemple de cette « glorieuse armée Rouge », sous le commandement de son « prestigieux chef Staline », autour duquel devaient se rassembler les travailleurs, « unis dans l’Internationale » ! ....

Ainsi, tous ces « doctrinaires » de l’idéologie communiste, déserteurs pour nombre d’entre eux, passibles conformément à la loi militaire, de condamnation au poteau d’exécution, incapables d’avoir le moment venu défendu leur pays, ceux-là même, qui en 1939, ne voulaient mourir pour « Dantzig », pas plus que pour leur patrie, avaient dans leurs discours la prétention d’imposer, non seulement à la France, mais aussi, à l’Europe, cette politique « Socialo-Communiste », celle-là même, qui avait été à la base de la trahison et de l’incapacité, non seulement à gouverner le pays, mais de le conduire pieds et poings liés, à la plus honteuse défaite de son histoire et du même coup, le soumettant durant cinq années à l’occupation du vainqueur ! ...

Organisés et soutenus par les « Sbires » du régime Stalinien, ces « meetings » quasi-quotidiens, dans lesquels prenaient la parole trois ou quatre de ces prétendus orateurs, débutaient toujours par un vibrant « appel aux camarades » et se terminaient après de longs discours, dans lesquels revenaient sans cesse : « la lutte triomphante des travailleurs et l’abolition du capitalisme », par le chant de « l’Internationale et celui des Jeunes Gardes » ; à les entendre et les écouter, aucun doute ! « une Aire nouvelle s’ouvrait, on allait changer le Monde » ! .....

Dans une complète indifférence à ces slogans, tout cela me rappelait, qu’en matière de propagande et « bourrage de crâne », j’avais quitté la « peste » pour trouver le « choléra » ; tous ces orateurs d’occasion, étaient encadrés et instruits dans leurs discours, par ces individus, membres du « K.G.B. ou du P.C. », qui n’avaient rien à envier à ces autres que j’avais quitté, membres eux, de la sinistre « Gestapo » ; pour moi, ils étaient tous à classer dans cette famille des « serpents venimeux à morsure mortelle » ; de même que je classais aussi, « cousins germains » Nazisme et communisme et à condamner l’un et l’autre, pour « crime contre l’Humanité » ! ...

Si, une telle propagande trouvait là, des adeptes, elle ne nous touchait pas tous pour autant ; il était cependant difficile sinon impossible d’y échapper totalement ; en effet, tout avait été prévu et organisé, afin que chacun dans ce cantonnement en soit bien inculqué ; dans ce but, tout un réseau de haut-parleurs y avait été installé, de manière à bien diffuser les discours dans l’ensemble du lieu et débutant toujours par un vibrant appel à bien prêter attention au discours de tel ou tel « camarade » dont était donné le nom et qui allait prendre la parole ; ainsi, même ceux qui tel que moi-même ne se rendaient pas dans la salle de meetings, ne pouvaient se soustraire à toutes leurs « harangues » ;

« Haranguer et insister sans relâche devant les foules, était leur méthode et là, l’occasion était trop belle à exploiter » ; malgré cela, rien dans les discours de ces « idéologues », appelant au ralliement à leur « doctrine », ne pouvait plus m’influencer ; je ne voyais le communisme, l’armée Rouge et Staline lui-même, qu’à l’image de ces « hordes barbares » déferlant sur l’Europe traînant derrière elles le cortège des viols, des pillages et des massacres de populations ; contre cela, leurs éloges et appels à rallier cette idéologie, n’avaient sur moi, aucune prise ! ...

Aussi, me tenant à l’écart de ces rassemblements et ne prêtant aucune attention à leurs discours, mes pensées allaient surtout vers ma famille ; les dernières nouvelles reçues, dataient du 10 novembre précédent et je les avais eues aux environs du 15 décembre ; avaient-ils reçue ma réponse écrite pendant la période des fêtes de Noël ? .. Cela me paraissait assez peu probable, compte tenu de la précipitation et aggravation des événements dans notre secteur à cette date ; je n’avais eu depuis, aucune possibilité ni occasion à expédier du courrier, tout autant que d’en recevoir ; je les imaginais donc, surtout ma Mère, dans cette même anxiété que déjà ils avaient vécue au cours des mois de juin et juillet 1940, informés qu’ils devaient être, sur la situation du conflit à l’Est et se posant donc les questions : « Sera-t-il sorti indemne de cette nouvelle tourmente et où se trouve-t-il à présent ? ..

On nous laissa entendre, que du courrier serait possible d’expédier depuis ce camp vers la France et je m’empressais de tenter une lettre à ma famille ; elle ne parvint jamais à destination ; cela, ne tenait qu’à de fausses promesses et il fallait bien admettre, que les Soviétiques, ne se souciaient guère d’établir un service postal pour ces « Franzouskis », dont le sort était encore à fixer ; il était beaucoup plus important, de les endoctriner et dans ce but, on y avait mis les moyens ; il en était de même, pour les informations quotidiennes sur le déroulement des opérations, surtout lorsqu’il était question de vanter les exploits de l’armée Rouge et ses positions en territoire Allemand ; nous apprenions ainsi, que les autres armées alliées, sous commandement américain, après la jonction avec les Soviétiques sur les rives de l’Elbe le 26 avril, ralentissaient leur avance, laissant l’avantage sur le terrain aux unités de l’armée Rouge, dans leur progression vers Berlin ; il devait s’avérer plus tard, que cela avait été l’une des clauses exigées par Staline dans les accords conclus à « Yalta » ; il voulait à lui seul, la conquête de la capitale du Reich, ce qui malheureusement, lui fut consenti, contre les avis de certains généraux Américains, dont principalement l’un d’entre eux, qui voyait déjà, le danger de la trop forte pénétration de cette armée Rouge, au sein de l’Europe Occidentale et au cœur de l’Allemagne !....

Le 30 avril, par un communiqué spécial, nous furent annoncés les « suicides » de Hitler et de Göebels ; dans les commentaires largement diffusés, il était déclaré, que tous les deux, s’étaient donnés la mort dans leur « Bunker » situé au cœur de la capitale, dans lequel ils s ‘étaient retranchés ; dans les informations qui suivirent, on apprenait qu’ils avaient entraîné dans la mort : Hitler, son chien et sa compagne, Göebels, sa famille ( femme et enfants ) ; ainsi, disparaissaient ensemble : le « Führer du Grand Reich et son ministre de la propagande » ; fin tragique et sans gloire pour ces deux sinistres personnages, qui durant douze années, n’avaient cessé de promettre à tout un peuple crédule, la construction d’un « Grand Reich pour Mille Ans » ; ils ne laissaient après eux, que des ruines, des larmes et de la misère, non seulement pour leur peuple mais pour une grande partie des peuples de l’Europe, tombés par la suite, sous le « joug » de Staline, cet autre tyran du même ordre !..

Les communiqués, succédant aux communiqués dans la précipitation des événements, nous annoncèrent le 2 Mai, la capitulation de Berlin après de très violents combats, quartiers par quartiers au sein même de la capitale ; toutes ces informations : annonçant la mort des tyrans et les victoires militaires, furent manifestées dans ce camp, par de grandes clameurs, ponctuées de l’incontournable chant de : « l’Internationale », considéré là : « Chant de Gloire », pour tous nos idéologues français, vénérateurs de Staline et de son armée ; quelques-uns de nos officiers, considérant cependant que nous étions entre Français, même en territoire communiste sur lequel flottait notre drapeau et que notre Hymne National était encore la « Marseillaise », saisirent l’occasion de la faire entonner par certains d’entre nous, en un choeur enthousiaste et fervent ! ....

Tout, n’était donc pas encore perdu pour la France, dans ce « fatras » de nouveaux idéologues formés là, par une insidieuse, redoutable et néfaste propagande « Marxiste-Communiste » ! ....

En présence de tels événements et soumis à de tels constats, me mettant parfois volontairement à l’écart, je me prenais à méditer là, sur une vision d’avenir ; un « Dictateur » tyran et ambitieux venait de disparaître, laissant un pays dans la ruine et un peuple dans la désolation ; un autre régnait encore en « Grand Maître » sur une nation, avec non moins de tyrannie et d’ambitions à dominer l’Europe, y imposant sa seule idéologie et conforté en cela, par ses succès militaires, lui apportant l’aval des autres dirigeants démocrates, ses alliés du moment ; nul doute, que sur ces bases, il allait imposer son régime à ces pays de l’Est et à une partie de cette Allemagne dont il tenait déjà la capitale, conquise et investie par ses seules troupes, avec accord tacite de ses alliés ; par la coalition et les alliances : « américano-anglo-soviétiques », avec enfin aussi, la participation de la France, le « Nazisme » était vaincu ou sur le point de l’être ; ironie du sort, les prisonniers français dans la défaite de 1940, soit disant « Libérés » par l’armée Rouge, étaient toujours soumis à la décision et au bon vouloir de Staline ; aussi, me posais-je les questions : « pourquoi cet internement prolongé sans informations précises sur notre sort ? .. Qu’attendait-il pour s’en déclarer ? .. et en dernière hypothèse : Quelles étaient les transactions sinon les enjeux ? ..autant de questions me venant à l’esprit, au fil de ces journées !....

On arriva ainsi, au premier Mai 1945, jour de la « fête du Travail », qui fut l’occasion dans ce camp français de Vilno, de grandes manifestations pour sa célébration ; à cet effet, les autorités russes et responsables Français du camp, firent appel parmi nous, à toutes les capacités professionnelles de peintres, portraitistes et décorateurs, afin de reproduire sur de grandes toiles, les portraits de Staline, Lénine, Joukov et autres maréchaux soviétiques, héros du moment, qui furent exposés sur le pourtour de la grande cour centrale et entourés de grandes fresques décoratives ; une formation d’orchestre, composée de Russes et de Français, donna des concerts, des marches militaires, ainsi que les hymnes nationaux de chacune des nations alliées ; le soir venu, sur un grand écran, furent projetés des films montrant avec force commentaires de propagande ( ce qui était incontournable ), les exploits de l’armée Rouge sur l’armée Allemande, depuis la grande bataille de Stalingrad, jusqu’à Berlin, sans oublier les images du soldat Soviétique immortalisé, hissant le drapeau Rouge frappé de la faucille et du marteau sur le fronton du « Reichstag à Berlin » et du même coup, jetant à terre l’étendard à Croix Gammée, emblème du Nazisme terrassé !...

A la suite de tout cela, on ne put éviter la projection des images prises, montrant dans toute leur horreur, l’enfer des « camps de la mort et d’extermination » à grande échelle, dont les quelques survivants « Squelettes d’Apocalypse », furent tirés de là par les troupes soviétiques, dans leurs secteurs d’intervention, dont notamment : « Auschwitz » ; tout cela, dans sa réalité innommable, n’en était pas moins particulièrement commenté, par une propagande de circonstance, décrivant avec détails les méthodes d’extermination mises en œuvre par ces « génies » de la destruction organisée et renforçant encore parmi nos adeptes du communisme, la conviction dans leurs idées, à savoir : « Libération des peuples opprimés, par la tutelle de l’union Soviétique et de son grand Maître Staline » ; Là, était désormais pour ces convaincus, la seule voie à suivre ! Nous étions cependant quelques-uns, à espérer encore, que cette voie, serait le plus étroite possible et même en « cul de sac » ! .....


Chapitre 19 – Enfin l’Espoir sur la Sortie

Ainsi s’écoulaient les jours et avec eux les semaines, dans ce camp, où nous jouissions d’une liberté toute relative et dans lequel, mis à part quelques obligations à participer au service intérieur à tour de rôle, ( assez rarement étant donné le nombre à y participer ), l’oisiveté y était pour un très grand nombre, le passe-temps favori ; quelques animateurs de jeux, tentaient tant bien que mal, de mettre un peu d’animation parmi les plus moroses, les anxieux, les taciturnes et surtout, parmi ceux qui étaient physiquement et donc aussi, moralement atteints et pour lesquels, un service d’infirmerie plutôt rudimentaire, ne pouvait efficacement améliorer leur état détérioré par ces années passées dans les camps disciplinaires, soumis à des travaux pénibles, privation d’alimentation et autres contraintes infligées ; ils ne pouvaient espérer à un rétablissement, que par des soins intensifs, qui en ce lieu de transit provisoire mais prolongé, faisait totalement défaut ! .....

Au constat de tels « délabrements » parmi grand nombre de ces hommes, je ne pouvais que remercier la providence sans les moindre scrupules, à être dès le début, sorti de cet « enfer concentrationnaire », qui sans aucun doute, m’aurait tout autant détruit ; notre groupe, depuis la confrontation avec les « Mongols de Staline » et la marche à l’aventure de bivouac en bivouac, était resté solidaire dans la même chambrée ; malgré toujours les liens étroits qui nous avaient unis depuis près de cinq années, cela ne m’empêchait pas de rechercher d’autres contacts parmi tous ces hommes de milieux et conditions différentes, qui chacun à sa manière, commentait sa situation vécue et les épreuves endurées ; il était aussi question de réflexions sur les perspectives d’avenir, avec analyses et questions sur ce pays dans lequel nous nous trouvions, sur son armées, sur son régime et sur sa place à occuper dans l’Europe ; pour les uns, allant dans mes convictions, elle était à limiter ; pour d’autres, adeptes de son idéologie, elle était à étendre ; « Lesquels dans ces diversités d’opinions devaient l’emporter et pour quel avenir » ? .. Telle était la question que je me posais ! ....

Nous étions dans cette première semaine du mois de Mai et la diffusion des communiqués, était pour tous l’objet d’une grande attention à suivre l’évolution des événements et nous apprenions ainsi, que le 4 Mai, nos trois couleurs flottaient sur le « Nid d’Aigle de Berchtesgaden », hissées là, par les hommes de la division « Leclerc » ; le 5, ce fut l’annonce de l’ordre donné par le maréchal « Keitel », à cesser toute résistance par ses troupes, face aux unités anglo-américaines sur les fronts de l’Ouest et du Sud de l’Allemagne ; les 7 et 8, proclamation de reddition sans conditions de l’armée allemande sur tous les fronts et signatures des actes, à Reims d’abord, à Berlin ensuite ; « Après 68 mois de conflits, cette longue et meurtrière guerre d’Europe, était enfin terminée » ! ....
« Sur cette même Europe de l’Est, devait bientôt tomber le rideau de fer déployé par Staline, contraignant ces peuples à subir par la force armée son idéologie tyrannique ! ...

Inutile de dire, que toutes ces informations tombant les unes après les autres étaient accueillies dans ce camp, avec une joie immense et des clameurs d’enthousiasme ; il n’en restait pas moins, cette incertitude qui planait sur notre sort et qui même chez les plus optimistes ( ils étaient peu nombreux ), arrivait à nous saper le moral ; je retrouvais pour ma part, cette impression d’abandon que j’avais ressentie dans la période de juin-juillet en 1940 ; même parmi des adeptes du communisme, la question était posée : « Pourquoi nous retenait-on encore là et quels pouvaient bien en être les motifs » ? ...

L’Allemagne avait capitulé, ce conflit à l’échelon mondial, n’en était pas terminé pour autant ; il devait encore se poursuivre jusqu’en septembre, contre le Japon, qui devait capituler à son tour, après largages sur deux de ses villes, des terrifiantes bombes atomiques ; « L’arme de l’Apocalypse, était en ce siècle, entre les mains de l’homme, qui non seulement venait de l’utiliser, mais qui devait sans cesse en améliorer ses capacités destructrices, peut-être même planétaire » ! ....

Avec les journées passées en attentes et espoirs, le 9 Mai enfin, nous fut communiquée l’annonce d’un départ fixé au matin du 11 Mai, pour un premier convoi à destination d’Odessa ; un millier d’hommes furent désigné, dans l’ordre d’arrivée dans le lieu et, j’étais du nombre, après priorité donnée aux malades et aux handicapés ; ils étaient déjà nombreux ; au cours de cette dernière nuit à passer là, dans l’euphorie du départ, il ne fut pas question pour moi, de trouver le sommeil, pas même de le rechercher ; un seul désir était en moi, voir poindre l’aube qui mettrait fin à cette longue nuit, m’ouvrant enfin : « La porte de Sortie » ! ....

Dès le réveil, débuta le rassemblement des partants désignés ; aux environs de huit heures, la colonne formée, prit à travers la ville déjà en activité, la direction de la gare, où j’étais arrivé le 28 mars ; là, le long d’un quai était en attente un train formé de wagons de marchandises, dans lequel chacun prit place au nombre de 40 hommes par wagon ; ces derniers, étant plus larges et, peut-être même plus longs que les wagons des autres pays européens, chacun s’y trouva à l’aise, pour un voyage que j’estimais d’environ : 1200 Km. ; étant déjà habitué à ce moyen de transport et le plus souvent même dans de bien pires conditions, ( 10 hommes de plus par wagon et portes verrouillées ), je trouvais là, que les « Soviets », faisaient enfin preuve pour nous, de quelques égards, ce qu’ils n’avaient guère manifesté jusque-là ! ...

Embarquement terminé au cours de la matinée, distribution de vivres par wagon, partage laissé à l’initiative de chacun, toutes formalités accomplies par les autorités, le convoi quitta cette gare de Vilno à la mi-journée ; nous n’étions même plus sous surveillance militaire ; le train roula bientôt hors du territoire Lituanien, à travers un paysage plat et monotone, pour atteindre la gare de Minsk, où là aussi, les violents combats qui s’y étaient déroulés quelques huit mois auparavant, avaient laissés de très lourds dégâts, en cours de réparations ; tracté par une locomotive apparemment poussive, notre train roulait très lentement, à travers de grands espaces quasi désertiques, sans nulle trace de vie, pour découvrir ensuite, de ci de là, quelques habitations isolées dans des étendues couvertes de maigres herbages, de marécages et quelques bois de bouleaux ; de loin en loin, apparaissait la carcasse d’un char, vestige des combats dans ces plaines désertes et peut-être à ce moment là, couvertes de neige ! ....

Ce fut ensuite la nuit et avec elle, chacun chercha la meilleure position de repos, sinon de sommeil ; pour ma part, je ne dormais guère tenu éveillé par le claquement régulier des roues du wagon, aux jointures des rails, me disant que chacune d’elles franchies me rapprochait de la France ; me tenant ainsi éveillé, je pouvais constater la lenteur du train au passage des ponts franchissant les cours d’eau, ouvrages certainement reconstruits provisoirement et donc à franchir très lentement ; dans ces préoccupations me tenant en éveil, le jour pointait à peine, lorsque notre convoi arriva dans les premiers faubourgs de la grande ville de Kiev, cette capitale de l’Ukraine, pour laquelle, des mois auparavant, nous avions avec joie et après des jours de durs combats, planté enfin les drapeaux rouges sur notre carte des opérations ! ....

Très lentement, marquant de nombreux arrêts, notre train entra enfin en gare, pour s’immobiliser, non pas le long d’un quai, mais dans un enchevêtrement de voies ; d’un seul coup d’œil alentours, je pus voir, que rien d’intact ne subsistait dans ce qui avait dû être une gare ; tout y avait été détruit, ce qui ne laissait planer aucun doute, sur l’acharnement des combats qui s’étaient déroulés là, je me souvenais bien, des ordres lancés à ses troupes par Hitler et clamés par Göebels : « aucun repli ne serait plus toléré ; cette position stratégique, industrielle et ferroviaire, ne devait en aucun cas tomber aux mains des Soviétiques » ; c’était sans compter à l’acharnement de ces derniers à s’emparer de ce dernier « verrou », ouvrant la voie vers les frontières de la Prusse ; après les durs combats et le repli des unités allemandes, tout n’était là, qu’un champ de ruines ! ....

En travaux de reconstruction et de remise en état, notre train était garé au centre d’un immense chantier, dans lequel toujours, femmes, adolescents et hommes, ces derniers certainement des prisonniers, à en juger par la surveillance exercée sur eux, par des militaires en arme, travaillaient dans le fracas des engins et des marteaux-piqueurs ; on nous informa, d’un arrêt pour quelques heures, que chacun mit à profit, pour se dégourdir hors des wagons et même, pour certains d’entre nous, tenter aussi, de faire un brin de toilette, dans un unique point d’eau, alimenté par une pompe à bras ; il ne pouvait y être question, que d’une toilette sommaire, ce qu’un grand nombre, ne tentèrent même pas ; depuis longtemps hélas, les règles d’hygiène pour certains, étaient classées secondaires, ce qui accentuait d’autant leur état de délabrement ! ....

Profitant de la halte, il nous fut distribué des rations de ravitaillement, toujours de même nature : pain noir ( fabrication soviétique ) et boites de viande, ( cadeau de l’Oncle Sam ) ; rations à nous partager entre nous, ce qui ne manquait pas de poser les problèmes sur l’équité des partages, avec contestations de certains, toujours avides à recevoir plus que d’autres, sans les moindres scrupules, appliquant en cela, les règles qu’ils avaient pratiquées dans les « Stalags », qu’ils n’avaient pas quittées ; fut aussi prévu dans la distribution, un bidon de 25 litres par wagon, contenant un breuvage légèrement coloré, que l’on nous désigna sous l’appellation de « thé » ; maigres rations, pain de mauvaise qualité, contestations et chamailleries dans les répartitions, autant de sujets, qui ne présentaient plus pour moi, le moindre intérêt ; j’étais sur le chemin du retour et rien, ne pouvait plus altérer mon moral ; malgré la distance et peut-être encore les jours, qui me séparaient des côtes de France, j’étais dans la bonne direction et l’espoir renaissait en moi ; « tout le reste, n’était à ma vue, que mesquinerie et pacotille sans intérêt » ! ....

Au cours de cet arrêt, j’eus la première occasion, de côtoyer de près ces gens, femmes, adolescents et aussi, quelques hommes, habitants du lieu ou de la région, occupés à tous ces travaux ; ils venaient vers nous, poussés par une certaine curiosité, cherchant à établir un dialogue, qu’il m’était difficile de comprendre dans leur langue ; par gestes joints à leurs paroles, femmes et enfants, me faisaient comprendre, qu’ils quêtaient de la nourriture ; quant aux hommes, ils étaient eux en quête de tabac ou cigarettes ; toutes choses, que nous ne pouvions leur distribuer, étant nous même rationnés en nourriture et des quelques paquets de cigarettes américaines distribuées une seule fois dans le camp de Vilno, il ne restait plus la moindre trace parmi nous ; en dehors de cela, l’état de leurs vêtements ( pour ainsi dire, des haillons ), ajouté à leur avidité à demander l’aumône, me fit déjà douter là, du soit disant « bien être dans ce paradis soviétique », tant vanté dans la propagande dont je sortais abreuvé durant les semaines d’avant ! ...

Ce doute, devait m’être confirmé au cours de ce voyage, qui reprit après environ trois heures de halte ; au signal de départ, chacun reprit sa place dans son wagon, duquel d’ailleurs personne ne s’était trop éloigné ; en effet, rien dans ce lieu dévasté, n’était à voir, mis à part l’activité dans l’exécution des travaux ; la locomotive attelée, toujours très lentement, dans les grincements des roues sur les rails aux frottement des courbes et des nombreux aiguillages, sur des voies nouvellement rétablies, le convoi quitta cette grande gare ou ce qu’il en restait ( vestiges de la guerre et de ses moyens à détruire ) ; nous fumes accompagnés dans cette sortie, par des hourras et des saluts de mains, de ces gens, qui peut-être enviaient notre sort ; « pour ma part, même encore dans l’incertitude du moment, je n’aspirais pas à envier le leur » ! ...

Sorti des enchevêtrements de la gare, au bout de quelques instants, très très lentement, le convoi franchit le large fleuve « Dniepr », sur un pont provisoire, reconstruit, avec des rondins ( troncs d’arbres ), reposant sur d’énormes poutres de fer, le tout prenant appuis sur les piles de l’ancien ouvrage, lui aussi détruit au cours des combats ou dynamité dans leur retraite par les allemands, mettant ainsi un obstacle au franchissement du fleuve par les troupes Soviétiques et retardant leur avance ; ainsi, réfection des ouvrages détruits, de centaines de kilomètres de voies à rétablir, des gares à remettre en état et en service, tout cela, me fit comprendre au moins l’une des causes de notre longue attente à Vilno ; incontestablement, il fallait du temps pour rétablir les moyens de transports et de communications, indépendamment de toutes autres causes possibles et occultées ! ...
Contrairement aux jours précédents, notre train roulait à vitesse soutenue, aux environs de 80 à 90 Km ; par heure ; seuls étaient motifs à vitesse très réduite, les passages sur les ouvrages provisoires ou en cours de réfection, ce qui était tout de même fréquent ; à part cela, peu de temps d’arrêts dans certaines gares, ou malgré tout notre train était assailli, par de nombreuses femmes et enfants, venant là nous proposer une galette de pain ou deux œufs durs, contre un vêtement quelconque de laine et cela, avec un risque quasi certains de représailles par coups de matraque infligés par les gardiens du train ; précarité et pauvreté, tel était l’état de ce peuple dans ce « Paradis » et qui n’était pas dû aux causes de la guerre, même si cette dernière, n’y avait rien arrangé ; pour ma part, étant donné la saison et me considérant sur le chemin du retour, je fis échange auprès d’une de ces femmes d’un de mes deux pull-overs de laine, contre un pain galette et deux œufs durs, dont presque j’avais perdu le goût !.....

Le temps était au beau fixe et par les portes du wagon grand-ouvertes, je pouvais à loisir, contempler le paysage des régions traversées, riches en cultures variées et couvertes d’arbres en fleurs ; j’apercevais aussi dans le lointain, les cimes des « Carpates » limitant l’horizon ; encore une nuit à passer sur les rails, avant de me trouver dès l’aube du 14 Mai en présence des magnifiques côtes de la mer Noire, déjà inondées de lumière par un splendide lever de soleil ; longeant cette côte, notre train entra bientôt en gare d’Odessa ; je n’avais connaissance de ces lieux, que par mes livres scolaires de géographie, sans le moindre espoir de m’y rendre un jour ; le destin et les événements m’y avaient cependant conduit ; soutenu et encouragé par l’espoir, ce voyage depuis Vilno, qui avait duré presque trois jours, ne m’avait pas été pénible ; j’avais traversé plusieurs régions, différentes les unes des autres et vu d’autres populations ; je devais encore découvrir cette ville qui s’ouvrait devant moi, aussitôt sorti de la gare et qui devait être la dernière étape dans ce périple à travers l’Europe !

Un kilomètre environ, le long de ses vastes rues et j’étais rendu à destination ; une série de vastes bâtiments, sur les hauteurs de la ville, construits à usage de sanatoriums et destinés en la circonstance de cantonnement aux Français rassemblés là, dans l’attente d’embarquement ; vastes et largement aérées ces constructions dominaient à la fois la ville et la baie entourée de collines ; en pente douce, on accédait à la plage, distante de quelques centaines de mètres et couverte d’un sable fin ; le lieu, véritable décor de carte postale était magnifique et attirant pour un séjour de vacances ; n’étant pas venu là dans ce but, pas plus que de mon plein gré, j’avais hâte de retrouver autre chose, qui depuis longtemps me manquait ! ..

Comme à Vilno, notre contingent n’était pas là, le premier arrivé mais, nombreux étaient ceux qui depuis plusieurs jours, y avaient déjà pris place ; parmi eux, il y avait non seulement des prisonniers « libérés » des camps, mais aussi, des « ouvriers », dans cette main-d’œuvre recrutée par la S.T.O., travaillant dans les usines d’armement en Autriche et eux aussi, « libérés » par les troupes soviétiques dans leur avance à travers la Hongrie ; tel qu’il était d’actualité dans ces rencontres, chacun de son coté, y allait de ses questions : « d’où veniez-vous et par quels moyens ? .. Quels avaient été les premiers contacts avec les libérateurs » ? .. à cette question, les réponses étaient toujours les mêmes : « Troupes de Mongols, pilleurs, violeurs et détrousseurs de cadavres » ! Autrement dit confirmation si l’on pouvait encore avoir des doutes, sur le comportement de cette armée Rouge en territoire conquis ! ...

L’organisation intérieure du cantonnement, était comme à Vilno, à l’initiative et sous la responsabilité d’un officier français, sans aucune intervention directe des autorités soviétiques, qui n’avaient imposé là, aucune interdiction ; autrement dit, quasi totale liberté ; accès à la plage et sorties en ville étaient possibles, ces dernières cependant aux risques et périls pour chacun ; il fut en effet, très vite constaté que les sorties individuelles ou même à deux, étaient à éviter, si l’on voulait là encore, ne pas être la proie des « pillards », qui ne manquaient pas, procédant par bandes, de détrousser les isolés, de tous leurs vêtements y compris les chaussures, sans parler des montres et autres bijoux, pour ceux qui les possédaient encore ; ( ils étaient peu nombreux ) ; les razzias sur ces articles, ayant déjà eu lieu par leurs homologues d’avant-garde ; il se confirmait là aussi, que le pillage dans ce « Paradis soviétique », était de nature courante et d’application normale, permettant à quiconque, de se servir au détriment de l’autre et en application de la loi du plus fort ! ....

Devant de tels risques d’insécurité, consigne était donnée à chacun, de ne s’aventurer dans cette ville que par groupes d’une dizaine au moins et d’éviter les quartiers aux ruelles étroites, si l’on ne voulait, comme ce fut le cas pour certains imprudents, rentrer au cantonnement en tenu « d’Adam » ; avec une soif de liberté, les groupes se constituaient, auxquels je ne manquais pas de me joindre, curieux que j’étais à visiter cette ville, pour moi du bout du monde ; j’y admirais une ancienne architecture Orientale, contrastant avec les nouvelles constructions modernes et cubiques dans lesquelles on avait « entassé » une population ouvrière et cosmopolite, à la fois orientale et occidentale ; contraste aussi, au sein de cette population, avec les signes d’aisance pour les uns et de misère pour d’autres ; le luxe y côtoyait les mendiants en guenilles, avec à chaque coin de rue, des infirmes, des estropiés, tendant la main pour une aumône auprès de passants indifférents ; à cela, s’ajoutait un grand nombre de blessés de guerre, les uns défigurés, les autres amputés de différents membres et autres blessures, venus là pour traitements ou convalescence et pour lesquels, les marques de la guerre seraient toujours présentes, rendant amère la victoire ! ...

Autre contraste frappant dans cette ville, les longues files, constituées surtout de femmes, en attente durant des heures, devant des boutiques surtout d’alimentation, aux étals vides, dans l’espoir d’un approvisionnement à première vue, chimérique ; à coté de cela, une longue esplanade sous des arbres, où s’étalait toute sorte de marchandises, des vêtements à l’alimentation, librement proposées, mais sans aucun doute, à des prix inaccessibles pour ces gens de condition modeste ou de classe ouvrière, qui n’avaient eux pour s’approvisionner, que les coopératives du peuple, à des prix correspondant à leur condition, mais désespérément vides des produits nécessaires ! .. « Devant un tel constat me vint une fois de plus, la question : Où voyait-on le partage et l’égalité pour tous, socle de la doctrine communiste et chanté dans les couplets de l’Internationale » ? ...

Visitant un jour, l’enceinte du port, j’eus là aussi, confirmation de l’importance en aide matérielle apportée à ce pays, par les U.S.A. ; non seulement deux navires « Liberty-Ship », y étaient en cours de déchargement, mais les quais et toutes zones alentours, étaient encombrées de matériel de toute nature, estampillé « made in U.S.A. » et rassemblé pêle-mêle, dans un indescriptible bric-à-brac, où, du rail de chemin de fer, aux caisses de conserves et des sacs éventrés, tout y était mélangé ; un tel tableau vu du haut des terrasses dominant le port, donnait l’aspect « cataclysmique d’un tremblement de terre ou d’un bombardement » ; difficile après cela, ajouté à ce que j’avais déjà vu, de ne pas admettre l’importance énorme de la participation américaine à l’effort de guerre de Staline ; importance peu relatée, sinon volontairement occultée par les commentateurs et historiens traitant du conflit ! « En cela, ne fallait-il pas garder intact le prestige du génie de Staline à lui accorder à lui seul la victoire sur le nazisme » ? ...

J’eus là aussi, l’occasion d’assister dans ce port, au débarquement d’un contingent d’hommes vêtus de simples treillis, sortant d’un navire battant pavillon soviétique et aussitôt, poussés par des militaires, dans des camions bâchés et stationnant en attente au bas de la passerelle ; j’apprenais, que ces hommes embarqués à Marseille, étaient des Russes enrôlés dans l’armée allemande ( armée Vlassov ) et faits prisonniers en France ; remis pieds et poings liés à la justice de Staline, considérés par lui, ( à juste titre peut-être ), déserteurs et traîtres, leur sort était sinon la mort, tout au moins l’envoi dans les camps de Sibérie, où de toute manière leur fin était au bout du chemin tracé par le « tyran » ! ....

Ainsi, s’écoulait ce mois de Mai, beaucoup trop lentement à mon gré, même par un temps idéal et dans un paysage magnifique, apte à de belles vacances ; farniente sur la plage, bains de mer et visites de la ville, ne compensaient pas ma hâte du départ, avec sans cesse, cette pensée pour les miens, dans les questions qu’ils devaient se poser sur mon sort à la suite du déroulement du conflit dans la région où je me trouvais ; sans nouvelles de moi, j’imaginais sans cesse, l’angoisse de ma Mère ; je tentais là aussi, l’envoi d’une lettre, après assurance d’acheminement ; tromperie, inorganisation ou les deux à la fois, comme la précédente déjà écrite à Vilno, elles n’arrivèrent jamais à destination, si tant fut, qu’elles me permirent un peu d’espoir à rassurer les miens ! ...

Toujours dans l’attente quotidienne de ce bateau qui devait enfin me sortir de là, mon regard était souvent porté vers le large, vers cet horizon bleu, au-delà duquel, je m’imaginais Marseille et d’où devait surgir cette longue silhouette de ce navire tant attendu et s’avançant vers le port où il devait m’embarquer ! ...

Une telle « apparition », eut lieu le 3 juin, pour un premier embarquement d’un millier d’hommes, à commencer par tous les malades et les handicapés, déjà nombreux ; on compléta dans l’ordre par les premiers arrivés dans le lieu ; hélas pour moi, je n’étais pas du nombre ; sans amertume, seulement avec une petite déception et un pincement au cœur, je me résignais comme d’ailleurs beaucoup d’autres, à l’attente du prochain navire, avec tout de même la question : « Pour combien de jours ou de semaines encore à patienter là, dans l’attente de la sortie » ? ...
J’admis, que ce ne fut plus très long ; en effet, le 6 juin, apparaissait en vue depuis le port, ce second bateau destiné à l’embarquement d’un deuxième contingent, dont je devais faire partie ! ...

« Six juin 1945 - Six juin 1940 » ; cinq années jour pour jour entre la date de ma captivité et celle de sortie de ce « Labyrinthe », dans lequel on m’avait introduit de force et maintenu, avec les contraintes, les privations et les risques encourus ! ....

Courant à perdre haleine, je me rendis avec quelques autres, sur les terrasses dominant le port et les quais, afin de ne rien perdre des délicates manœuvres de ce grand paquebot, pour accéder à son quai d’amarrage ; il s’agissait en effet, d’un grand navire à trois ponts, battant pavillon britannique et je pus bientôt lire son nom inscrit en grosses lettres sur son flanc : « Harawah » !...

Le sept juin seulement, après de nombreuses et délicates manœuvres aidé par les remorqueurs dans ce port particulièrement encombré, il parvint à s’amarrer au quai d’embarquement ! ...


Chapitre 20 RETOUR DANS la SOCIETE

Dès le matin du 8, on procéda au rassemblement du nouveau contingent au départ, qui se mit en route vers le port ; arrivé sur le quai, au pied de la passerelle de cet imposant navire, commencèrent sans tarder, les opérations d’embarquement et je franchissais la « coupée » en fin de matinée ; j’étais enfin, sur un sol flottant de « sa Majesté britannique », avec le souhait de « bien venue à bord », par le commandant du navire, recevant chacun de nous ; à mon immense satisfaction, j’avais quitté ce « sol soviétique » sur lequel, j’avais fondé tant d’espoirs six mois auparavant, pour hélas y avoir été confronté à l’incertitude, à la peur, à la terreur et à l’indignation ; nombre des nôtres, n’étaient plus là, victimes des hordes sauvages de cette armée, exterminant tout devant elles, sans distinction ; aussi, me venait la question : « Comment avais-je pu être épargné et comment en oublier le cauchemar » ? ..

Rassemblés par petits groupes sur le pont inférieur, nous étions conduits par les hommes du bord, le long des coursives, vers les différentes salles aménagées en dortoirs, dans lesquelles étaient accrochés les hamacs et dans l’un desquels, chacun devait prendre sa place, ce que je fis, en posant dans l’un d’eux mon havresac ; embarquement et installation à bord terminée, on nous annonça distribution de repas à prendre dans les salles de réfectoires, où il nous fut servi : un menu varié de plats anglais, du pain blanc dont j’avais oublié le goût, café et distribution de cigarettes ; tous égards et toutes choses, depuis cinq ans tombés dans les oubliettes, réapparaissant par moments dans des rêves, avec la déconvenue de la réalité retrouvée au réveil ! « En quelques heures, j’avais totalement changé d’univers et je n’étais pas dans un rêve » ! .....

Aux environs de 15 heures, commencèrent les manœuvres d’appareillage, que tous nous observions groupés sur les ponts ; levée des ancres, largage des amarres, dégagement avec l’aide de deux remorqueurs, virage à 90° et cap sur le goulet de sortie, avec sonnerie de trompe du bord ; « Installé sur le pont arrière contre le bastingage, je lançais un vibrant Adieu sans désir de retour à ce pays soviétique » : bientôt apparut cap devant, la haute mer et je regardais encore s’estomper et enfin disparaître à ma vue, cette ville d’Odessa ; le navire longeait alors par tribord les côtes de Roumanie et l’on devinait au loin celles de Bulgarie ; le temps était au beau fixe, pas la moindre vague sur l’eau ; seul petit souci : naviguant pour la première fois, « Aurais-je bien le pied marin » ? ...

Avec un ordre de rassemblement sur les ponts, nous furent dictées les différentes consignes à respecter durant toute la traversée ; horaires de réveil, de repas, extinction des feux le soir dans les dortoirs et présence de tous aux exercices de sauvetage sur signal des sirènes d’alarme ; le navire devait sauf incident de parcours, atteindre Marseille le 14 juin ; pour l’heure, nous étions en présence des côtes de Turquie et face au détroit du Bosphore dans lequel s’engagea le navire aux environs de 18 heures, guidé par un pilote à bord ; passé ce « goulot étroit », entre mer Noire et mer de Marmara, nous étions à l’entrée du port d’Istanbul à 19 h.30 ; manœuvres d’accostage avec là aussi, l’aide de deux puissants remorqueurs, amarrage à quai et mouillage des ancres !...

Notre navire faisait là escale pour ravitaillement en carburant et vivres, avec embarquement de passagers civils ; je découvrais de nuit, le spectacle de cette ville éclairée et s’étalant sur les deux rives, asiatique d’un coté, européenne de l’autre et d’où émergeaient les dômes des mosquées étincelant sous les lumières, au coté des sommets des minarets ; tout cela, par les jeux des lumières se reflétant dans l’eau, donnait l’impression d’un grand miroir ; ayant profité du tableau qui m’était offert, je regagnais avant l’extinction des feux, ma place dans le dortoir ; non-habitué au hamac et dans l’euphorie du voyage, je ne trouvais guère le sommeil ; aussi, je percevais dès les premières lueurs de l’aube, les premiers signes d’appareillage, ordres donnés, grincements de levée des ancres, le bruit des remorqueurs et des machines, les mouvements du navire quittant le quai et le port de cette escale, pour entrer à quelques encablures, dans le détroit des Dardanelles, connu de moi seulement par mes livres scolaires, sans la moindre idée à m’y trouver un jour ! ....

Sortis de ce détroit, nous entrions dans la mer Egée ou l’on naviguait entre les nombreuses îles Grecques, que je pouvais voir autant par tribord que par bâbord ; aux environs de 17 heures, une légère brise jusque-là inexistante, imposa au navire quelques mouvements de roulis, qui s’accentuèrent aux environs de 22 heures, provoquant parmi nous, quelques atteintes du mal de mer ; les yeux fermés, allongé dans mon hamac, je passais la nuit sans trop de mal et tout était à nouveau calme au réveil ; rythmé par les horaires des repas et les exercices de sauvetage alertés par les sirènes, le reste du temps s’écoulait en conversations par groupes ou organisation de jeux ; souvent à l’écart, contemplant la mer, mes pensées aussi, voguaient vers la France et vers les miens que j’allais enfin retrouver, non sans quelques inquiétudes, me posant la question : « Comment allais-je les retrouver après tout ce temps » ? ...

Le 11 juin dès la mi-journée, aucune côte n’était plus en vue, nous naviguions en haute mer et dans cette monotonie, je profitais du spectacle donné par les marsouins, qui venant par bancs à proximité des flancs du navire, y faisaient de grandes pirouettes hors de l’eau ; nous étions la nuit venue cap sur les côtes italiennes ; le lendemain matin, on nous informa d’un changement d’heure, entraînant le retard de une heure dans le déroulement de tous les programmes à bord ; le temps changea aux environs de midi, avec un ciel nuageux, à l’approche du détroit de Messine, que nous franchissions bientôt, salués par toutes les sirènes du port ; ordre alors, d’endosser le gilet de sauvetage mis à disposition de chacun, le navire pouvant à tout moment heurter une mine à la dérive, vestige des combats ayant eu lieu dans ces parages ; à 14 h.30, nous étions en vue de l’île Stromboli dominée par son volcan du même nom ! .....

« Nous entrions alors en Méditerranée, notre mer qui baigne nos côtes françaises ; encore quelques milles marins et ce sera enfin Marseille » ! .....

Consignes furent données ce soir là, de rester habillés pour la nuit, afin de répondre immédiatement à la moindre alerte appelant à se rendre sur les ponts ; un vent violent soufflant de face, devait rendre difficile le passage dans le détroit de Bonifacio et dans lequel s’engagea le navire à 10 h.30, luttant déjà contre le violente tempête, soulevant des vagues énormes qui se brisaient sur l’étrave ; ordre d’évacuer les ponts et fermetures de toutes les écoutilles et hublots ; l’intense chaleur moite, ajoutée aux roulis et tangage du navire luttant de toute sa puissance contre les éléments déchaînés, provoquèrent de très nombreuses indispositions ; très peu d’entre nous, à ce stade, pouvaient se vanter de garder le pied marin ; nous transpirions par tous les pores de la peau et chacun « dégueulait », tout ce que l’estomac pouvait contenir et même davantage, avec de douloureuses contractions abdominales, lorsque plus rien n’était à restituer ; aucune force à réagir, dans les plaintes et les lamentations de chacun, tout semblait s’écrouler ; pour ne rien arranger, l’air des dortoirs, était irrespirable, dans l’atmosphère nauséabonde dégagée par toutes les vomissures restituées et jonchant le sol ! ....

Le calme revint, après une heure environ de supplice pour tous ; il fallait reprendre ses esprits et procéder au nettoyage des dortoirs et des salles de lavabos ; j’avais été soumis à l’épreuve de la tempête en mer et je me posais la question : « Comment des hommes pouvaient-ils supporter cela et même plus encore, pendant des heures et parfois des jours » ? .. Non décidément, je ne me sentais pas apte à la navigation !

Cette dernière nuit ou ce qu’il en restait à passer à bord, fut pour moi et nombre d’autres, fort agitée, beaucoup plus par l’approche du but, que par les indispositions suite à la courte tempête ; resté éveillé dans mon hamac, le regard fixé sur les hublots, j’aperçus avant l’aube, les lumières des côtes et celles des faisceaux intermittents des phares, me laissant deviner enfin les rives de la France ; aussi, dès 6 heures, Marseille était en vue ; depuis le pont supérieur où un grand nombre étions monté, j’avais le panorama de la ville éclairée déjà par un splendide lever de soleil, dans lequel se détachait la colline de « Notre Dame de la Garde », dont son imposante statues scintillante, s’élevait dans le ciel du matin ! ..

Les Marseillais à bord et ils étaient quelques-uns, remerciaient à genoux sur le pont, leur « Bonne Mère », avec des larmes de joie ; joie communicative exhalée par des clameurs et des hourras jaillissant spontanément de toutes les poitrines rassemblées sur les ponts ; tous les regards étaient fixés sur cette ville, dont nous attendions depuis des jours et même des mois, d’en fouler enfin le sol ; « Nous en exprimions à présent, la hâte » ; lançant les signaux d’approche, le navire stoppa à quelques encablures, attendant lui-même les signaux d’entrée au port ; après environ une heure d’attente, avec l’aide de deux remorqueurs, il entreprit les manoeuvres d’accès, pour atteindre son quai, à 10 h.30 ; on jetait les ancres et on lançait les câbles d’amarrage ! ..

« La traversée était terminée ; nous étions amarrés à un quai de Marseille, ce 14 juin 1945 » ; une foule nombreuse, venue là à l’annonce de ce navire venant d’Odessa, nous saluait depuis les quais et des questions nous parvenaient de toute part ; tous massés sur les trois ponts du navire, nous communiquions déjà avec cette foule, dans laquelle, certains marseillais à bord avaient pu reconnaître parmi ces gens, des parents venus là, à tout hasard ; l’impatience alors était grande, à se retrouver dans les effusions et les étreintes après tant d’années d’absence et même de désespoir durant ces derniers mois ; malgré toute notre impatience à franchir la passerelle nous séparant encore du sol français, il fallut attendre les impératifs des formalités, sanitaires et autres, avant d’obtenir autorisation de débarquer, qui fut donnée à 12 h.30 ! ...

En présence du commandant debout à la coupée, souhaitant à chacun un bon retour dans sa famille, commença l’accès à la passerelle, prenant mon tour remerciant l’officier pour cette traversée, en quelques enjambées seulement, je foulais enfin, la terre de France ; j’étais là, salué et embrassé par des Françaises, qui de tout cotés m’assaillaient et nous assaillaient de questions, sur nos conditions de captivité, de libération et de retour ; nombreux et nombreuses étaient dans cette foule, qui attendaient des nouvelles et le retour de l’un des leurs, nous citant son nom et le numéro du Stalag de captivité, dans l’espoir d’obtenir parmi nous, un renseignement sur son sort ; on s’efforçait de les rassurer, du fait que de nombreux libérés se trouvaient encore à Odessa et peut-être même à Vilno dans l’attente de trains et de bateaux pour leur rapatriement ! ....

J’appris déjà là sur ces quais, que les lettres écrites et soi-disant acheminées depuis Vilno et Odessa, n’étaient jamais parvenues à destination ; à plus forte raison, je vis alors l’urgence à rassurer les miens et à les informer de mon arrivée prochaine ; à cet effet, le service d’accueil avait mis à disposition, un bureau de poste sur place ; prenant alors mon tour à l’un des guichets, je dictais à l’employée, le télégramme suivant :

« Suis à Marseille - Bonne Santé - Arrive Demain signé : Louis »

Dans l’obligation ensuite à me soumettre aux obligations des formalités de retour, dégagé de cette foule me pressant de questions et avide de réponses ( comment ne pas la comprendre ), sur les indications données, je me dirigeais vers les bureaux du centre d’accueil, à proximité du port ; je ne pus m’éloigner du quai, sans porter encore un dernier regard sur ce navire, qui était pour moi, le symbole de ma liberté retrouvée et j’inscrivais son nom dans ma mémoire : « Harawah », dont je n’ai jamais eu la traduction, mais cela m’importe peu ! .....

Les formalités furent pour moi, d’autant plus facilitées, que je fus en mesure de présenter mon « Livret Militaire », soigneusement mis à l’abri durant toute ma captivité, cousu dans la doublure intérieure de ma capote, ce qui le préserva des « pillards de Staline » ; je présentais également, ma « carte Ausweis » de captivité, attestant de mon camp de détention et portant mon N° matricule ; à l’appui de cela, il me fut remis le certificat de rapatriement, une « indemnité » constituée de Mille Francs, dite « prime aux rapatriés », ainsi que la somme de Deux Mille Francs en échange des « Marks » déposés provenant de mon travail payé en Allemagne ; attribution aussi, d’une « Carte d’Alimentation et d’Habillement », portant mention de dix journées de titres d’isolé ; je passais ensuite au service des transports, où me fut délivré un titre de voyage par train et mentionnant pour moi : « Marseille - Castres » ! ...

Après quoi, presque terminée cette journée du retour, on nous dirigea vers les locaux aménagés en salles de réfectoires et de dortoirs ; après un repas du soir, je me rendis à la place que je m’étais octroyée pour la nuit ; à la fois dans l’euphorie du retour, mais aussi dans une certaine inquiétude, ( j’étais sans nouvelles des miens depuis huit mois déjà ), j’attendais sans trouver le sommeil et avec impatience, le matin de ce 15 juin ; aussi, après avoir avalé à la hâte un petit déjeuner, chacun dans ce groupe resté uni depuis janvier, fit échange d’adresses, avec promesses de correspondance, avant de se séparer, chacun dans sa direction aux quatre coins de la France retrouvée ; nous restâmes cinq du groupe, en direction du sud-ouest : un pour Béziers, trois pour Toulouse et sa région, un vers Bordeaux ! .....

En camion militaire, nous fumes conduits à la gare Saint-Charles, pour y prendre le train rapide : Vintimille-Bordeaux à 10 heures ; j’arrivais en gare de Toulouse à 16 h.30, où je devais faire changement de train en direction de Castres ; aussitôt sur le quai en gare de Toulouse, j’étais reçu là, par un comité d’accueil qui m’y attendait déjà et à la tête duquel, je retrouvais un ami de caserne incorporé comme moi au 22me. B.C.A. à Nice ; son nom : « Jean Clarenson », et qui fait prisonnier en 40, avait tenté et réussi son évasion ; après les accolades et effusions exprimées, il signala par téléphone, mon arrivée, à son siège du comité à Castres, à charge par ce dernier d’aviser ma famille ; j’étais déjà dans « mes terres » et reçu par un ami ; par lui, en attendant l’heure de la correspondance, j’eus déjà le réconfort d’avoir de bonnes nouvelles des miens, qui dès réception de mon télégramme, informèrent le comité de mon arrivée à Marseille, d’où le fait de mon accueil en gare de Toulouse ! ....

Nous arrivâmes ensemble, en gare de Castres à 19 h.30 ; aussitôt descendu sur le quai, j’étais pris par les bras de ma Mère, pleurant de joie et desquels, je n’arrivais pas à m’extraire, ce à quoi, de mon coté je ne faisais pas beaucoup d’efforts et pour cause : « cinq longues années nous avaient séparés », avec pour elle, l’angoisse permanente sur mon sort ; après les longues étreintes et les larmes de joie de part et d’autre, je pus embrasser mon père et ma sœur, ainsi que des cousines venues aussi assister à mon retour ; seul mon frère, absent de la ville mais prévenu de mon arrivée à Marseille, manquait à ces retrouvailles ; il devait être là, le lendemain ! ....

Après longues étreintes et effusions familiales, comme la veille à Marseille, j’étais là aussi, assailli de questions par de nombreuses personnes, informées de mon arrivée et venues à ma descente du train, avec l’espoir, d’avoir par mon intermédiaire, quelques renseignements sur l’un des leurs, dont on était depuis longtemps sans nouvelles ; les questions étaient toutes les mêmes : « Par qui et comment avais-je été libéré ? . Comment cela s’était-il passé avec les Soviétiques » ? .. à cette question, je me gardais bien de dire la vérité, conscient de ne vouloir encore augmenter l’angoisse d’une Mère ou d’une épouse ; suivaient les questions : « Y avait-il encore de nombreux prisonniers et déportés à Odessa ? Y avait-il d’autre navires prévus pour leur retour ? . Avais-je rencontré un tel ou tel autre, dont on me citait le nom et le lieu de détention » ? ..

Ainsi soumis à un harcèlement de questions, persuadé hélas qu’un grand nombre d’entre eux, risquait fort de manquer à l’appel, je m’efforçais de répondre au mieux, afin d’atténuer l’angoisse et de donner l’espoir, précisant qu’un grand nombre des nôtres se trouvaient certainement encore à Vilno et à coup sûr, à Odessa, dans l’attente d’un retour prochain ; ( je devais apprendre par la suite, que notre bateau avait été le dernier à rapatrier des prisonniers depuis Odessa ; ceux qui y restèrent après moi, furent rapatriés par trains ou par avions ) ; entouré de toute part et pressé de questions, auxquelles par amour-propre, je ne pouvais me soustraire, ma Mère, avec un certain égoïsme, manifesta visiblement sa hâte à me récupérer pour elle seule ; ( comment ne pas la comprendre ? . )

Jugeant de mon état un peu amaigri, elle s’inquiéta aussitôt de ma santé, sur laquelle je m’empressais de la rassurer ; effectivement, je n’avais de ce coté là, aucune raison de me plaindre, contrairement à beaucoup d’autres ; peu convaincue, elle s’apitoya sur l’état avancé de ma calvitie précoce, se remémorant mon opulente chevelure d’enfant et de l’adolescent qu’elle avait perdu de vue ; « Il fallait bien lui dis-je, leur laisser quelque chose et ce n’était là pour moi, qu’un minimum » ! Sept années s’étaient écoulées, et comme je le titre dans mon récit : « Volées à ma Jeunesse » et cela, suite à une débâcle due à l’incapacité des hommes politiques et aux trahisons infiltrées au sein même de notre armée ; de tout cela et des contacts perdus, il fallait à nouveau rentrer dans une société, que je ne reconnaissais plus et qui dans le fond, se cherchait elle-même, après la tourmente, les angoisses des uns et les cauchemars des autres ; partout encore planaient sur elle des relents de suspicions, entretenant méfiance et doutes ! ....

Dans ce « fatras délétère », que venait de vivre le pays, comment établir une juste distinction dans la liberté retrouvée et comment ne pas se poser les questions : « Lequel avait résisté ? . Lequel avait collaboré » ? .. Sur simple suspicion de quiconque, on pouvait décider, qu’un tel était à condamner et sur simple opinion, que tel autre était à glorifier ; ne me suis-je pas moi-même entendu dire, avec une certaine désinvolture : « Oh vous les prisonniers, vous vous en êtes bien sortis » ! .. Effectivement, je ne pouvais nier, que dans mon « Purgatoire », je n’avais pas eu à faire ce choix pour tel ou tel camp préférentiel : « Collabo ou Résistant » ; à y regarder de près, je découvrais très vite, que nombre de ces « flambards », avaient su s’enrôler pour les deux en temps opportun ; « Collabos » sous la bannière de « Pétain », de 40 à 44 ; « Résistants » par la suite, prenant le « sens du vent », derrière « de Gaulle » et faisant valoir sans honte ni scrupules à l’opinion médusée, cet engagement de dernière minute et à l’abri des moindres risques ; un certain nombre d’entre eux, arborent aujourd’hui, le titre de : « Compagnons de la Libération » ! ....

Parmi ceux-là, se trouvaient un grand nombre de ceux qui en juin 40, n’avaient eu qu’un seul objectif « patriotique » : fuir devant l’ennemi, jetant fusil et barda, afin de courir plus vite vers cette rive gauche de la Loire, contribuant ainsi, à la honteuse défaite ; étaient là aussi de retour dans cette société, les communistes « traîtres en 1939-40 », saboteurs des armes et matériel militaire dans les usines, déserteurs réfugiés à Moscou, sous la protection de leur seul chef reconnu, Staline ; tous réhabilités par la volonté du Maître de l’U.R.S.S., on leur déroula le « tapis rouge d’accueil » à leur retour au pays et on les gratifia de postes ministériels ; à eux, on leur devait des honneurs ; ils avaient fait le bon choix, ils avaient « servi la France » ; alors, que certains autres en même temps, tombaient sous les balles des pelotons d’exécution ; eux, avaient fait le mauvais choix ; ils avaient « trahis la France » ! ...

Autre « spécimen » à surgir dans cette nouvelle société, le « Maquisard » de dernière heure, prenant les moindres risques, avec étalement de ses galons sur les manches et les épaulettes ; ainsi, tel simple caporal dans son ex unité d’incorporation, s’était octroyé les trois barrettes de capitaine ; tel autre, simple sergent d’active ou de réserve s’était élevé pour « sauver la France », au grade de colonel ; ainsi, dans de nombreux cas, s’était formée cette nouvelle armée, qui dans les derniers mois, allait lutter contre l’occupant déjà aux abois et traqué de toutes parts ; ce même occupant attaquant le pays en mai 1940 et devant lequel, avaient fui sans même combattre, ces nouveaux héros ; devant ces pénibles constats s’étalant devant moi, jour après jour, j’en étais amené à déduire, qu’il eut été plus simple et plus honorifique, en mai et juin 40, d’opter pour la « désertion à Moscou », ou « fuyard devant l’ennemi », plutôt que combattant risquant sa vie sur les fronts de Belgique ou de la Somme ! .. « J’avais là, de quoi regretter mes cinq années de captivité » ! ...

Aussitôt connue la nouvelle de mon retour, je fus sollicité par les membres dirigeants de : « l’Association Nationale des Prisonniers de Guerre », chargée de leur représentation officielle et défense de leurs droits ; au grand étonnement de ses membres déjà inscrits et de son président local, je me refusais catégoriquement à toute adhésion ainsi que refus à arborer à la boutonnière, l’insigne des « Barbelés » ; leur déclarant, que sans la moindre honte pour ma reddition devant un ennemi supérieur, largement aidé par la trahison et l’incapacité de nos chefs, militaires et politiques, je ne m’en faisais pour autant, une gloire ; je me refusais ainsi, à toute association, réunions et autres manifestations du « souvenir », estimant que toutes leurs « gesticulations et autres discours stériles, n’allaient pas me rendre les années perdues ; « Les épreuves subies durant cette période, resteraient pour longtemps ancrées dans ma mémoire, sans qu’il fut utile à quiconque, de me les rappeler » ! ..

Je devais dans ce contexte et dans cette nouvelle société, trouver mes « marques » ; aussi, après quelques jours passés auprès de Maman et Papa, je décidais d’un temps d’isolement et je me retirais pour deux semaines, dans un petit village situé à 20 km., dans lequel ma sœur avait obtenu son premier poste d’enseignante ; elle y disposait dans son logement de fonction, d’une chambre libre, dans laquelle je m’installais ; là, dans la solitude du lieu, je me concentrais dans mes réflexions, essayant de m’orienter dans l’avenir, estimant que tout pour moi était à reprendre ; je retournais là aussi à mes souvenirs, récapitulant les épreuves imposées, avec la pensée pour ceux qui hélas, n’en étaient pas revenus et surtout, pour ceux qui après avoir espéré durant ces cinq longues années, étaient tombés sous les balles des mitraillettes de nos « Libérateurs » au service de Staline ; moi-même, au cours de ces quelques semaines, courant les mêmes risques, j’avais été accompagné, par : « La Chance à ma droite et la Camarde à ma gauche », me demandant toujours, laquelle des deux prendrait le pas sur l’autre ; je ne pouvais oublier non plus, ceux qui malgré leur retour, ne pouvaient cacher le délabrement de leur état physique et moral, causé par toutes les épreuves subies ; « Je mesurais alors ma chance, à m’en être sorti sans dégâts » ! ....

Avec une alimentation très convenable, malgré les restrictions en vigueur et de belles journées de repos en ce mois de juin, je ne pouvais, que retrouver très vite mes capacités physiques normales ; aussi, passées les deux semaines que je m’étais fixées, je pensais qu’il était temps de me tourner vers l’avenir ; en cela, un grand nombre de choses étaient à réapprendre ; l’adolescent « naïf » parti sept ans auparavant, avait « mûri », perdu sa naïveté et abandonné ses complexes ; la lutte quasi quotidienne pour la survie, les scènes d’horreur, de mort, de misère, d’atrocités barbares et de dévastations, poussant des populations dans des exodes dramatiques, sans distinction de nationalité, ni conditions sociales, fuyant devant la guerre, les unes sous la canicule de l’été ( juin 1940 ), les autres dans les rigueurs de l’hiver ( janvier 1945 ), deux terribles épreuves pour des peuples différents, tout cela, m’avait endurci le caractère, me faisant découvrir une autre face de l’humanité, dans ses règles et ses comportements, remodelant du même coup les miens ; me refuser dès lors, à toute soumission inconditionnelle, mais au contraire, m’imposer dans mes droits et les faire valoir en toute occasion, en parallèle de mes devoirs, telle allait être sans complexes, ma nouvelle ligne de conduite dans la société ! .....

Un mois donc après mon retour, je décidais de reprendre des activités ; l’entreprise de construction fondée par mon Père en 1937 et que j’avais quittée à ses débuts depuis sept années, avait, par sa persévérance, aidé en cela par mon frère et ma sœur, prise une tout autre dimension, qu’il fallait maintenir et même développer ; ce fut pour moi le but et en cela, la hâte à me remettre à la tâche ; je prenais donc avec l’accord de tous, la direction de l’entreprise, en société d’abord, en nom personnel par la suite, après retrait de mon frère parti pour l’Afrique et ensuite de mon Père à son âge de la retraite ; je poursuivais dans cette activité de construction, la seule correspondant à mes relatives capacités, jusqu’à l’âge de ma retraite, 65 ans ; durant ce temps, en parallèle de mes activités, je m’octroyais encore quelques années de liberté, à « voleter de ci de là », consument souvent mes nuits au détriment de mes jours, dans des plaisirs éphémères et des aventures sans buts et sans lendemains ; je m’introduisais dans les milieux « industriels, commerçants et même bourgeois » de la ville de Castres et des environs, fréquentant « cercle hippique et soirées mondaines » en compagnie d’amis, j’effectuais deux croisières autour de la Méditerranée ; dans ma satisfaction, il fallait cependant songer à « tourner la page » !

Entrant ainsi, dans ma 35me. Année ; il était temps de changer de cap ; je contractais mariage en juillet 1954 ; de cette union parfaite, naquirent deux fils, « Louis-Paul et Philippe », poussés tous deux dans de hautes études, avec d’excellents résultats : « Ecole Vétérinaire pour l’un, H.E.C.,( Hautes Etudes Commerciales ) pour l’autre ; ma revanche était prise et avec elle, ma descendance assurée ; encore quelques années et j’entrais dans cette « Cohorte » dite du « troisième âge », avec ce « titre de Retraité », auquel je me refusais presque, voyant en lui ce « Spectre de l’Oisiveté », contre lequel je devais encore lutter ! ..

Je devais pour cela, trouver des occupations ; c’est ainsi que parmi elles, je rassemblais mes souvenirs depuis mon jeune âge, les mettant en écrit dans un ouvrage de 175 pages au format 21/29 et titré : « Ma Traversée du Siècle », dans lequel je retrace la vie semée d’embûches, pour un couple, ( mes parents ), émigrés en mai 1919, d’une Espagne miséreuse, pour enfin, de pérégrinations en pérégrinations successives, s’être faits une place honorable dans la société du pays d’accueil et y élever trois enfants, ayant opté pour la nationalité française ; j’y relate aussi, les difficultés de mon enfance, handicapée par une infirmité d’élocution à la suite d’une grande frayeur à l’âge de cinq ans, ainsi que tous mes changements d’établissements scolaires ( successivement sept ), ayant eu pour conséquences, une très faible instruction primaire, m’ayant juste permis d’accéder à un « Certificat d’Etudes » obtenu en 1930, pour entrer après cela, dans la vie active du travail ! ..

C’est à mes parents et à leurs débuts difficiles, parfois même à la limite du désespoir, à leur courage, à leur persévérance et à leur moralité que je dois le soutien dans mes épreuves ; leur exemple pour moi, n’a jamais été vain ; en marge de leurs difficultés des premières années, ils ont eu aussi, au cours de cette deuxième catastrophe du siècle, à subir et à supporter leur part d’angoisse, avec cependant, la chance de nous retrouver tous après la tourmente ! ...

Mon Père devait décéder le 21 janvier 1972 ; Ma Mère, le 31 mars 1984 ; c’est dans le petit cimetière d’un village aux environs de Toulouse, qu’ils reposent cote à cote ! ....


EN CONCLUSION :

Ayant retracé ces sept années, qui ont profondément marqué ma vie dans cette partie du siècle, j’en déduirai que toute expérience par des événements vécus apporte à son auteur, un coté positif ; cela débute pour moi, avec l’abandon de mon adolescence, toute de naïveté, pour entrer dans la vie communautaire de caserne, avec soumission au respect de la hiérarchie, imposant la discipline militaire, apprendre à dominer et à vaincre ma peur face à l’ennemi dans la guerre, à subir l’écœurement dans une défaite vécue, avec cette conviction de trahison des chefs ; à me soumettre à l’humiliation d’une captivité imposée, sans en avoir été personnellement responsable des causes ; à me sentir déçu, au moment d’une libération attendue et présentant surtout de très gros risques d’atteinte à ma vie et cela, après cinq années de captivité ! ...

Avoir vécu un exode hivernal, dans la détresse et les sévices infligés à un peuple vaincu, lui aussi trompé sinon trahi par ses dirigeants ; avoir été contraint à un séjour sinon à détention prolongée en pays communiste, avec propagande en tentatives d’endoctrinement à son idéologie ; avoir douté durant des mois, d’un proche retour en France, pour enfin avoir connu les joies d’un rapatriement et les retrouvailles de ma famille, avec une nouvelle réintégration dans la société ! ...

Toutes ces épreuves vécues, dans leurs différences les unes des autres, ont contribué à « forger » en moi, le courage et la persévérance à poursuivre, avec mes modestes moyens, une œuvre dans ma vie ! ...

Après le cataclysme vécu, je ne puis qu’exprimer ma grande satisfaction, à l’écroulement du mur de Berlin, entraînant avec lui, la dislocation du « Bloc Soviétique » et son idéologie « communiste », permettant du même coup, la réunification de l’Allemagne, « amputée » cependant de la « Prusse-Orientale », entraînant déplacement de ses populations, avec spoliation des biens parfois ancestraux, constitués par des générations précédentes ; conséquences de la guerre et prix à payer par le vaincu dira-t-on ! ....

Ayant marqué l’histoire, ont disparus les uns après les autres, tous les protagonistes impliqués dans ce deuxième conflit mondial de ce siècle, à commencer par le président américain « Roosevelt », en 1945, peu de temps après sa participation à la conférence de Yalta ; il fut remplacé à la présidence des Etats-Unis, par « Truman », qui portera le poids de la décision au largage des bombes atomiques sur le Japon ; en mai 1945, disparaissent aussi, « Hitler et Mussolini », le premier par suicide sur constat de sa défaite, le second par assassinat, avec pendaison de son cadavre sur la place publique, livré ainsi à la vindicte du peuple ; viennent ensuite : « Staline » en 1953, suivi de « Churchill » en 1965, de « de Gaulle » en 1970 et enfin de « Franco » en 1975 ! ...

Tous, chacun à leur manière et pour des objectifs différents, ont laissé leur empreinte dans le déroulement du cataclysme mondial, débuté en 1936 par « Franco » dans la guerre d’Espagne et terminé en mai 1945 pour l’Europe et septembre pour le Pacifique et l’Asie, laissant derrière lui, des « montagnes » de victimes et de ruines ! .....

POUR TERMINER :

Arrivé dans la « ligne droite »de ma 80ème. Année, presque au terme de ce XXme. Siècle et, en bon état physique, j’ai conscience de l’avoir traversé, depuis le 8 octobre 1917, la chance à mes cotés, ce qui hélas au cours du deuxième conflit, n’a pas été le cas pour tant et tant d’autres ! ...

Un grand nombre de mes compagnons de captivité et d’épreuves subies, ne sont plus de ce monde, après avoir longtemps traîné les séquelles des fatigues, des privations et des maux contractés au cours de ces « Années Noires »

Aussi, je ne saurais clôturer ce récit, sans une pensée pour eux et pour tous les autres, tous victimes de cette guerre et qui n’ont pas eu ma chance ! .....

F I N

Juillet 1997

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Mes Compagnons de Captivité

Edouard Gerbaix ( notre Abbé ) Chambéry ( Savoie )
René Reichert - Paris ( XIXe. )
Raymond Rodrigue - Paris ( XIVe. )
Jean Kauffmann - Paris ( VIIe. )
Roger et Georges Lefort - Asnière ( Seine )
Jean Oustric - Béziers ( Hérault )
Camille Lelong - Sainghin en Weppes ( Nord )
Marcel Perrée - Beuvron en Auge ( Calvados )
René Bertrand - Tournemire ( Aveyron )
Louis Goué - Train l’Hermitage ( Drôme )
Maurice Frémiot - Vittel ( Vosges )
René Balayé - Nissan ( Hérault )
Pierre Ballion - Bordeaux ( Gironde )
Elie Gasc - Verfeil ( Haute - Garonne )
André Martin - Darnetal ( Seine Inférieure )
Georges Matignon - Saint Valérien ( Yonne )
André Pijoulet - Paris ( XIXe. )
André Thieulin - Rouen ( Seine Infériere )
Georges Maffre - Bessan ( Hérault )
Adrien Fabre - Mazamet ( Tarn )
Laurent Bescos - Levallois-Perret ( Seine )

Suite , sans lieu de résidence

Roger Ladam - Robert Aubert - Marceau Dessus - Gilbert Reygnier
Alexandre Buton - Léon Lucas - Raphael Bruguet - Joseph Lemel
Louis Fiquet - Arsène Tison - Ernest Fusat - René Bourgeon
Auguste Deshayes .

Sans Prénoms

Pellerin - Serre - Micoulet - Herman - Dubois - Bayeuse - Dupont -
Delarue .

Au total , 43 désignés sur 65 ! Les 22 autres , je n’en ai plus les noms !. Tel était le groupe recruté dans l’exploitation agricole « Grosspartsch » où , chacun étions différencié par l’âge ( de 21 à 35 ans ; trois seulement étions classe 1938 et deux , accusaient la quarantaine ) Camille Lelong et André Thieulin !..
Chacun était différent aussi , par sa situation de famille , la majorité étant mariés avec enfants au foyer !..

*****************************************

TABLE DES CHAPÎTRES

CHAPITRE 1 CHOIX DE NATIONALITE 4
CHAPITRE 2 DECLARATION DE GUERRE 7
CHAPITRE 3 L’ATTENTE DANS LA DROLE DE GUERRE 13
CHAPITRE 4 LA DEBACLE LA PUNITION ET LA HONTE 19
CHAPITRE 5 ON DEPOSE LES ARMES SANS GLOIRE 30
CHAPITRE 6 LA GRANDE DESILLUSION 38
CHAPITRE 7 ETAPE DE LA SOIF - DESTINATION : L’ALLEMAGNE 47
CHAPITRE 8 LA PRUSSE ORIENTALE 54
CHAPITRE 9 ENTREE DANS LE SYSTEME CONCENTRATIONNAIRE 59
CHAPITRE 10 AU SEIN DU PEUPLE ALLEMAND 66
CHAPITRE 11 ENFIN DES NOUVELLES DES MIENS 72
CHAPITRE 12 PREMIER HIVER NORDIQUE 77
CHAPITRE 13 LE REICH PREPARE SA CAMPAGNE DE RUSSIE 82
CHAPITRE 14 LES SIGNES DES PREMIERS REVERS 88
CHAPITRE 15 APRES LES SUCCES / LES SIGNES DE LA RETRAITE 96
CHAPITRE 16 POUR EUX , LA DEBACLE ! POUR NOUS , L’ESPOIR ! 104
CHAPITRE 17 DANS L’EXODE HIVERNAL LE RETOUR D’ATTILA 112
CHAPITRE 18 APRES LA PROPAGANDE NAZIE L’INTOXICATION
COMMUNISTE 146
CHAPITRE 19 ENFIN, L’ESPOIR SUR LA SORTIE 156
CHAPITRE 20 RETOUR DANS LA SOCIETE.....................................................164

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PAGE ANNEXE

Chanson des Camps ( dès 1943 )

« Ils sont foutus »

de l’auteur : Etienne Corcelle

Paroles : ( Couplet Refrain )

Un jour Hitler se mit en tête
De vouloir être le « Bon Dieu » !
Au Paradis , les Anges rouspètent
Et vont se plaindre au Roi des Cieux !
Grattant sa barbe vénérable
Il dit contemplant l’Avorton :
Je punirai ce misérable !
En lui jouant un tour de cochon
Et dans un grand silence
Il prononce la sentence
En donnant le signal
De ce refrain triomphal !

Dans l’Cul ! dans l’Cul !
Ils auront la victoire !
Ils ont perdu toute espérance de gloire !..
Ils sont foutus !
Et le monde en allégresse
Entonne avec joie sans cesse :
Ils l’ont dans l’Cul ! dans l’Cul !...

E-mail : louissuarez81@orange.fr

Site : Internet : http://pagesperso-orange.fr/suarez
http://ppsuarez.free.fr

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