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Prisonnier de guerre en Allemagne

STRENG VERBOTEN ( Strictement Interdit )

Louis Suarez ( 1940 - 1945 ) Un heureux épisode de Captivité

dimanche 14 février 2010, par Frederic Praud

Louis Suarez ( 1940 - 1945 )

Un heureux épisode de Captivité

STRENG VERBOTEN ( Strictement Interdit )

En dépit de cela : une Passion Vécue

INTRODUCTION

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« STRENG VERBOTEN »

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Pourquoi ce titre en Allemand ?

Il n’est pas un prisonnier Français en Allemagne durant les années 1940-45, qui n’ait connu et traduit ces « deux mots » !...

Ils figuraient dans toutes les listes des différents règlements applicables et à respecter, s’adressant aux femmes Allemandes, toujours écrits en caractères gras, leur signifiant interdiction de tous rapports avec des prisonniers Français ; ce qui dans le même sens, se traduisait dans notre langue : « Strictement Interdit » !...

Aussi, avant le moindre contact avec une femme Allemande, il fallait bien avoir en tête de part et d’autre, ces deux mots qui, par leurs caractères figurant toujours en lettres grasses, n’admettaient aucune entorse ou dérive au règlement fixé par ces « Maîtres du Grand Reich » !...

Dans leur idéologie Nazie à vouloir créer cette « race des Seigneurs », par la « sélection Aryenne », ils n’admettaient aucun risque de « procréation » venant d’autres peuples que le leur !...

Ne pouvant éviter dans de nombreux cas, les contacts par le travail en commun, leurs interdits souvent furent un échec ; d’un coté des femmes dans la solitude affective par les obligations de la guerre, les privant de leur compagnon ; de l’autre des hommes dans tout les sens du terme, eux aussi privés de chaleur féminine, loin de leur foyer ; « autant mettre à proximité d’une flamme, une poignée de paille ; elle ne peut que s’enflammer ! »

Aussi : nombreux furent les cas qui virent se créer ainsi après des liens amicaux, des liens passionnels, qui pour certains après leur libération, retrouvant l’épouse au foyer, ne furent considérés que comme situation passagère de circonstance, n’ayant eu pour but, profitant d’une occasion, que d’assouvir les « plaisirs de la chair », sans autres soucis pour celles qui avec les risques encourus, leur avaient donné l’intimité de leur corps ; « profits de guerre pouvaient-ils dire ! »

Pour d’autres par contre, souvent plus jeunes et sans attaches conjugales, ces liens entretenus parfois durant deux à trois ans, avec la jeune fille du lieu, elle aussi libre de tous engagements, se transformèrent en véritables passions d’amour, au mépris des nationalités et de tous interdits, bravant les sanctions encourues, avec dans certains cas, « l’Idylle » d’un premier véritable amour, ils ne voyaient réciproquement, que le lien définitif par l’union du mariage après la guerre !...

Dans ces cas, la séparation inévitable imposée par les événements imprévisibles, fut pour ces couples une véritable déchirure, souvent augmentée par l’impossibilité des retrouvailles, dans la dispersion des populations et les tracés de nouvelles frontières dans cette partie de l’Europe !...

Ayant vécu personnellement l’une de ces passions perdues dans le « chaos » de la tourmente, rassemblant mes souvenirs estompés dans les différents impératifs de la vie fixant le destin de chacun, j’en retrace ici, dans les pages qui suivent, les différentes phases !...

Pour cela, j’ai du reprendre le parcours des événements qui durant plus d’une année, ont précédé au déroulement de cette passion, ainsi que le parcours imprévu, semé d’embûches, après la séparation confortée de promesses, qui après mon rapatriement, restèrent impossibles à réaliser !...

Indirectement, avec cet échec tracé par le destin, « le Streng Verboten » m’était appliqué !.....

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LES SUITES D’UNE DEBACLE

Six juin 1940, la « grande débâcle » de l’armée Française touche à sa fin ; les troupes allemandes avec leurs « Panzerdivisionen », sont sur la route de Paris ; encore quelques jours et la France vaincue déposera les armes !...

J’étais en mesure de dire : « Ouf ! » le cauchemar est terminé !.. Hélas, depuis ce jour il ne faisait que commencer car, contrairement à la direction du sud-ouest de la France, lieu de mon domicile, la route imposée fut celle non seulement direction l’Allemagne, mais plus encore celle des « confins de la Prusse-Orientale », pour moi à cette époque, aux antipodes de l’Europe !...

Incorporé, pour servir la France en novembre 1938, j’étais déjà sur « pied de guerre » en septembre de l’année suivante, date de la déclaration des hostilités ; mon unité, passée la période de la « drôle de guerre », fut dirigée vers la zone des combats dans ce département de la Somme, déjà largement cité dans mes livres d’histoire relatant de la « grande guerre » terminée après quatre années de sacrifices et d’hécatombes par la victoire de la France et qui devait être la « der des d’ers » !...

Nous devions, dans ce même secteur, renforcer les dispositifs prévus par nos « états-majors », en vue de la « contre offensive » qui devait refouler l’ennemi imprudemment engagé et détaché de ses arrières ; telles étaient les utopiques visions de nos dirigeants, tout autant politiques que militaires !...

Soumis ainsi, à de telles « chimères », exposé à une « débâcle irréversible », ce six juin 1940, j’étais face à l’ennemi, cerné de toutes parts et contraint sur ordre de mes officiers, de « déposer les armes » !...

De ces Allemands, je ne connaissais que les « Boches » cités par nos anciens, ceux de la dernière et même ainsi désignés dans certains récits de mes livres d’histoire ; de leur langue, je n’en connaissais pas le moindre mot ; ma culture était surtout portée vers les langues méditerranéennes, l’Espagnol ( ma langue d’origine ) et l’Italien largement pratiqué dans ma profession ( le bâtiment ) !...

Aux questions que je me posais : comment devait s’établir le contact et le dialogue avec cet « ennemi ancestral » ?.. A ma grande surprise, je me trouvais en présence de jeunes gens de mon âge, que je ne distinguais pour l’instant, que par leur uniforme ; avant même de leur adresser la parole, certains d’entre eux s’adressèrent à moi et à mes camarades, dans un excellent Français, pour nous dire : « la guerre est terminée pour vous » !...

Avec des paroles aussi rassurantes, prononcées là, sous des pommiers en fleurs, je me sentis soudain, envahi par un espoir ; « la guerre était terminée, avant même que j’ai eu à la faire » !...

Je ne pouvais en ce mois de juin baigné par un magnifique soleil, supposer que pour nous tous présents en ce lieu, Français vaincus et allemands vainqueurs, tous les drames étaient encore à venir !

Combien de ces jeunes garçons, devant lesquels je venais de m’incliner, sont-ils sortis de la tourmente qui allait se déchaîner ?... Il nous restait aux uns et aux autres, un long et tortueux chemin à parcourir durant les cinq années à venir ; pour eux, les risques des combats meurtriers dans les rigueurs des hivers russes, pour moi, la longue captivité avec ses risques de déchéance physique et morale ; pour chacun de nous, à cet instant précis, « l’inconnu au bout de la route » !...

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Le Début des Epreuves

A l’occasion des fêtes foraines dans ma ville, au cours du mois de juin 1938, une « cartomancienne », consultée par curiosité, lisant dans les lignes de ma main, m’avait prédit un « long voyage » ; n’en voyant aucune nécessité et très sceptique sur toutes ces prédictions, j’avais laissé tout cela dans l’oubli, pour me le remémorer hélas, au cours des années qui suivirent !..

Le long voyage en effet, était bien programmé malgré moi et contre ma volonté !...

Après la pénible tâche d’avoir à donner sépulture dans le cimetière du lieu à nos morts, tombés dans une tentative de résistance inutile, la longue cohorte des captifs dont j’étais, se mit en route sous escorte, pour des étapes de 20 à 25 km.par jour, sous une intense canicule, direction le Nord de la France !..

Sans alimentation réelle, souvent sans eau donc sans moyens d’hygiène, pour certains les pieds en sang dans de mauvaises chaussures, pour d’autres succombant à l’épuisement sur le bord du chemin, abandonnés de tous, chacun en charge de sa propre survie, chaque kilomètre imposé était une torture !...

Au fil des jours, les villes et villages traversés où les lieux d’étapes, jalonnaient notre route ; elles eurent pour noms : Amiens, Cambrais, Valenciennes, Mons, Bruxelles, Liège et Aix la Chapelle ; cette dernière, marquant la fin de la route à faire à pied !...

Avec espoirs perdus et illusions chimériques, j’étais bel et bien, comme tant et tant d’autres en Allemagne ; pour quelle destination finale et pour combien de temps ?...

Dans la gare de cette ville frontière, ( ancienne capitale de l’empire de Charlemagne, où se trouve d’ailleurs son tombeau ), un train constitué de wagons de marchandises était à quai ; sans aucun doute, sur ordre de halte à proximité sur ce quai, ce train nous était destiné ; sur nombre de ses wagons, je retrouvais les inscriptions bien connues : « chevaux en long 8 ; hommes 40 » !...

Par mesure d’économie de matériel, les autorités du Grand Reich, décidèrent du nombre de 50 hommes dans chacun des wagons ; toutes les lucarnes hautes soigneusement grillagées avec des « barbelés », une « tinette » ( bidon de 50 litres ) dans un coin pour les besoins du corps, portes verrouillées de l’extérieur, il ne restait à chacun, qu’à se faire une place pour sans aucun doute, un long voyage !....

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La Désillusion

Dans des conditions difficiles pour tous, je faisais là, la connaissance d’une société, où le « chacun pour soi règne en maître » ; la brute y terrasse le faible s’octroyant sur lui le maximum de place à prendre ainsi que la plus grande part de la maigre ration alimentaire !...

S’abandonnant à une réelle décrépitude physique et morale, l’individu laisse bientôt la place à la bête ; soutien collectif, entraide et partage équitable ne sont plus dans les règles ; le rassemblement d’hommes, n’est plus là, qu’un troupeau de bétail d’ailleurs considéré déjà comme tel par les geôliers ou les gardes en arme chargés de nos convois !...

Je commençais là aussi, à m’initier à cette langue allemande, aux accents gutturaux, difficile à prononcer et encore plus à écrire dans son orthographe compliquée ; quotidiennement depuis bientôt un mois, résonnaient dans ma tête les « los ! los ! , schnell ! schnell ! , heraus ! raus ! » tels des ordres donnés à un troupeau de bétail et que l’on devait traduire par : « vite ! vite ! , plus vite ! plus vite ! , sortez ! dehors ! dehors ! » !

Il me restait à traduire l’une des expressions les plus importantes pour tout prisonnier : le trop fameux : « streng verboten » ( strictement ou rigoureusement interdit ) et qui se trouvait inscrit généralement en caractères gras dans tous les panneaux portant mention des règlements à respecter sous peine de sanctions et où il était surtout question en plus des règles générales, d’interdiction de « rapports avec les femmes allemandes » !..

Il était évident, que le « Führer » de ce « grand Reich », ne voulait pas de « bâtards » dans sa « race des Seigneurs » !...

Pour l’heure, enfermé dans ce wagon attendant le départ et y cherchant un minimum de place afin d’étendre mes jambes parmi celles des autres avec les récriminations de ceux qui déjà cherchaient à s’imposer, je ne me sentais pas préoccupé par les femmes Allemandes, encore moins, par l’idée, qu’épris d’amour pour l’une d’elles, je braverai à mes risques et aux siens, la « stricte interdiction » !

La nuit tombait sur cette gare à gros trafic et rien n’annonçait encore le départ de ce train ; dans la pénombre accrue du wagon, terrassé de fatigue, sans cependant trouver le sommeil dans une position inconfortable, je méditais sur cette dernière étape depuis Liège, à travers ces Ardennes, par de petites routes vallonnées, sous la terrible canicule et sans la moindre goutte d’eau pour étancher la soif !...

Aussi, ce fut dans une eau croupissante stagnant dans des abreuvoirs aperçus contre un mur dans cette gare, que je plongeais ma tête, buvant à perdre haleine, prenant le risque de mourir empoisonné, plutôt que de soif !...

Me laissant aller à ces méditations, les sirènes d’alarme me sortirent brutalement de ma torpeur ; un ou des avions anglais sans aucun doute, approchaient de cette gare ; des hommes sur ces quais, aux cris de « Flieg Alarm », couraient vers des abris ; nul ne se préoccupait de notre sort, bouclés que nous étions dans ces wagons !..

Difficile de décrire ici, la panique et la terreur s’emparant de nous tous, abandonnés là, à la merci des bombes larguées ; cris, supplications, appels, bousculades, piétinements les uns par les autres, renversement de la tinette répandant son contenu sur toute la surface du plancher ; en un mot : scènes quasi de démence dans ce piège où nous étions enfermés !...

Ce qui pour moi, en un instant, me sembla être une éternité, s’avéra de courte durée ; à première vue, deux à trois engins explosifs furent largués et certainement de faible puissance, épargnant heureusement notre secteur de stationnement ; quelques dégâts cependant, provoqués dans les installations de cette gare, furent la cause de retard dans le départ de notre convoi

Aussitôt donnée la fin d’alerte, retentirent les bruits de bottes et les vociférations d’ordres sur le quai, suivis de l’ouverture des portes des wagons, avec les : « Heraus ! Raus ! Raus ! », qui aussitôt prononcés, me virent déjà sur le quai, respirant à pleins poumons, rejetant autant que possible, toute cette puanteur imprégnée dans mes vêtements !..

Avec peu de moyens, chacun se mit en demeure de nettoyer les wagons, tous dans un même état par le renversement des tinettes, pour certaines quasi pleines, étant donné l’état de « dysenterie » dont nombre d’entre nous étaient atteints, les obligeant à baisser rapidement leur pantalon en tout lieu et en toute circonstance, sans la moindre pudeur ; « état d’esprit abandonné depuis des jours » ; l’urgence primant sur tout le reste et les bonnes mœurs reléguées aux instincts de la bête !...

Rassemblés là, sur ce quai à proximité de ce train, toujours sous bonne garde, attendant l’ordre de rembarquement et avec lui certainement le départ, chacun à sa manière commentait l’attaque aérienne et avec elle, le danger auquel nous avions échappé ; les commentaires allaient là aussi bon train sur notre situation ; chacun d’entre nous, croyait encore à une libération !..

En cela, l’argument était simple, suivi de la question : « comment arrivés dans cette ville frontière, à quelques kilomètres de la France, pouvions-nous supposer, les hostilités terminées, que nous allions devoir supporter une captivité de cinq années » ?...

Avec toujours cet espoir de libération en tête, arriva en fin de matinée l’ordre de réintégrer les wagons ; comptés à nouveau 50 hommes dans chacun d’eux, portes verrouillées, un choc dans la rame, locomotive attelée, très lentement, dans un enchevêtrement d’aiguillages et grincements des roues dans les courbes des rails, notre convoi quitta la gare, pour prendre progressivement de la vitesse !..

La question qui alors vint à tous : « pour quelle direction et quelle destination » ?...

Au fil des kilomètres parcourus, nous apparurent bientôt, par les lucarnes du wagon, les hautes silhouettes des cheminées d’usines ; sans erreur possible, notre train roulait cap au Nord, à travers la région industrielle de l’Allemagne, tournant carrément le dos à la France !...

A la nuit tombée, nous constations de nombreux arrêts, souvent prolongés aux périphéries de certaines gares, dont nous ne pouvions découvrir le nom ; une nouvelle halte au petit matin, après avoir lentement franchi de nombreux passages d’aiguillages et ponctuée des bruits de bottes et vociférations habituelles d’ordres sur le quai, nous fit comprendre que nous étions arrivés au terme de ce voyage !..

Aussitôt l’ouverture des portes et prononcés par les gardes les « Héraus ! Raus ! », je me trouvais déjà sur le quai, qui se trouvait là, à hauteur du plancher des wagons ; j’avais hâte en effet, de respirer l’air frais du matin, rejetant hors de mes poumons, toute la puanteur d’étuve dégagée par l’entassement des corps sans hygiène, les relents de la tinette pleine à raz bord sinon débordant et les odeurs d’urine dégoulinant sur les parois ; chacun se soulageait à travers les fentes des planches, avec toujours une certaine quantité se déversant vers l’intérieur !..

Inutile de dire, que d’une telle situation, j’avais hâte de sortir, tout comme tant d’autres soumis aux même contraintes d’insalubrité !...

Rassemblés sur ce quai, ordre de formation en colonne par rangs de quatre, opération de comptage des hommes et « Marsch » direction la sortie ; il fallut attendre le bout du quai, pour enfin découvrir le nom de cette grande gare ; nous étions à « Magdebourg », à proximité de « Berlin » ; ainsi s’estompait et même disparaissait pour de bon, toute illusion de libération !...

Après une courte marche matinale dans les rues de cette ville, notre contingent fut cantonné dans des locaux de bâtiments industriels et en l’occurrence, assez bien aménagés, en salles de dortoirs, réfectoires et sanitaires, ce qui me permit de procéder enfin à une toilette complète du corps et lavage de tout mon linge ; de plus, une abondante soupe de choux et pommes de terre nous fut distribuée dans des couverts de métal et à manger assis sur des bancs autour des tables !..

Même ration au repas du soir ; je bénéficiais là, de la première alimentation convenable depuis le 6 juin et nous étions le 27 juin ; une paillasse et une couverture dans chacun des lits superposés par deux, me permit un repos du corps que je n’avais pu satisfaire durant ces jours d’errance, de marches exténuantes sous la canicule et d’entassement dans le wagon !..

J’avais en quelques instants, totalement changé d’univers ; comment cela était-il possible ?.. Et étais-je arrivé à destination du voyage ?...

Trop beau pour être vrai, cette situation de « confort », ne pouvait être en la circonstance, que de courte durée !...

Le sort pour moi et pour tous ceux de ce contingent, en avait décidé tout autrement ; ainsi, le quatrième jour après notre arrivée en ce lieu, nous fut annoncé le départ fixé au lendemain matin !....

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LA PRUSSE ORIENTALE

Dès le réveil en ce matin du premier juillet, après une nuit entrecoupée d’insomnies, à penser aux miens, à mon frère dont j’étais sans nouvelles et que je savais engagé dans le conflit et aux dernières nouvelles, dans la région d’Amiens, à ma Mère, sans aucun doute dans une terrible angoisse pour ses deux fils et aussi, à me poser des questions sur ma destination à ce jour inconnue !...

Aux premières heures de la matinée, après ordre de rassemblement et comptage des hommes, toujours avec le même rituel, en colonne par rangs de quatre, je reprenais avec mes camarades, le chemin de la gare ; arrivés sur ce même quai où nous débarquions cinq jours auparavant, les wagons semblables et peut-être les mêmes, nous y attendaient déjà !...

Aussi, sans perte de temps, comptés à nouveau 50 hommes par wagon, portes verrouillées et le convoi de « bétail humain » s’ébranlait, roulant lentement dans l’enchevêtrement des voies ; bientôt hors de la gare prenant rapidement de la vitesse, je pouvais penser qu’une assez longue distance était à parcourir !...

Le train passa bientôt, sous les grandes marquises, où l’on pût lire en grandes lettres « BERLIN » ; aucun arrêt ne marqua cette gare, tout au plus, un léger ralentissement !...

« Berlin », cette capitale que l’année d’avant, notre « état-major » s’était fixée comme objectif !... Eh bien, nous y étions arrivés, sans fanfare ni défilé de parade, mais en guenilles et bouclés dans des wagons à bestiaux !...

Berlin traversé, ce fut ensuite « Frankfurt », suivi de « Poznam » ; à me remémorer la géographie, j’étais tout près de « Dantzig », ce port et son couloir, prétexte à la déclaration de guerre par notre gouvernement et que nous devions défendre et interdire à la convoitise de « Hitler », mais pour lesquels, en septembre 1939, aucun Français ne voulait mourir !...

Cette guerre déclarée et lamentablement perdue, m’avait conduit là par simple
décision du vainqueur, qui m’entraînait toujours plus loin en direction du Nord-Est, pour franchir bientôt la « Vistule » !...

Plus aucun doute, j’allais en « PRUSSE-ORIENTALE », dans cette partie septentrionale de l’Allemagne et séparée de son territoire par les absurdités des tracés de frontières, décrétant ce « Couloir de Dantzig », prétexte au conflit qui m’avait conduit là, à plusieurs milliers de kilomètres de mon terroir, en un lieu à peine connu de moi dans mes livres scolaires de géographie !...

Encore quelques heures avant d’atteindre le terme de ce dernier voyage enfermé dans ce wagon à bestiaux !...

Avec l’arrêt du train, suivi de l’ouverture des portes et des rituels ordres toujours vociférés, aussitôt au sol et récupérant mes membres engourdis, je pouvais lire le nom du lieu desservi par cette gare : « Hohenstein » !...

A nouveau, rassemblement sur le quai, comptage des hommes, mise en colonne par rangs de quatre, encadrement par les gardes et ordre de « Marsch », pour quelques kilomètres encore avant d’arriver enfin à mon lieu de « séjour », que le « Grand Reich » dans toute sa sollicitude, m’avait aménagé, comme pour tant et tant d’autres, afin de m’assurer de « longues vacances de dépaysement » !....

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LE SYSTEME CONCENTRATIONNAIRE

La trop courte récupération physique durant ces quatre jours passés dans de bonnes conditions toutes relatives, n’avait pas permis en moi, un complet rétablissement de mes forces, beaucoup trop épuisées par les longues marches sous la canicule, sans alimentation, sans sommeil réparateur et avec un soucis constant pour les miens à chaque arrivée d’étape y recherchant parmi ceux qui se trouvaient déjà là, lorsque c’était le cas, la présence de mon frère !...

Tout cela accumulé pendant presque un mois, rendit excessivement pénible ces derniers kilomètres, toujours sous un soleil accablant, même dans cette région, à travers cette plaine ; à devoir souffrir ainsi, je n’étais cependant pas encore des plus délabrés dans cette cohorte d’hommes presque en guenilles aux visages hirsutes et aux corps sans hygiène, pour certains même envahis de vermine !...

Il était grand temps pour tous, que ces épreuves arrivassent à terme ; ce fut même « miracle », qu’au cours de ces derniers jours, nous n’aillions eu à déplorer des morts parmi nous, tant pour certains, l’état d’épuisement était arrivé à toute extrémité ; toute prolongation de telles épreuves, eut été fatale pour nombre d’entre nous !...

Traînant lamentablement les pieds sur une route plate et poussiéreuse, après quelques instants, ma vue se porta au loin sur deux objectifs, quasi cote à cote ; pour distinguer bientôt dans l’un, un gros ouvrage de construction « baroque », grande enceinte flanquée de tours hexagonales dominant cette plaine et sur l’entrée duquel flottait un grand étendard rouge frappé de la « croix gammée » !...

A proximité de cela, se dessinait dans cette plaine, un vaste enclos ceinturant un ensemble de baraques plus ou moins alignées, le tout dominé par les sinistres silhouettes des « miradors » ; ce dernier visiblement ne pouvait être que notre camp d’internement !...

L’autre, gros ouvrage baroque, avait été élevé en ce lieu, à la mémoire du « grand Maréchal Hindenburg » et de sa grande victoire sur les armées russes en 1914, dite bataille du « Tannenberg » en ce lieu même ; c’était d’ailleurs dans ce mausolée que se trouvaient les dépouilles du maréchal et celle de la maréchale !..

Ainsi, je me trouvais là, dans un « site historique de gloire » de cette Allemagne impériale et qui avait été choisi par le grand Reich afin d’y installer ce camp pour prisonniers français et dont j’apercevais déjà l’entrée à quelques centaines de mètres !....

Large portail surmonté d’un fronton portant inscription : « Mannschaftsstammlager 1 B » ( en diminutif : Stalag 1 B ), au centre duquel se déployait aussi, l’indispensable drapeau à croix gammée !...

J’en franchissais l’entrée ce 2 juillet 1940 et j’étais désormais dans « l’enceinte concentrationnaire » ; je ne m’attarderai pas ici, à la parfaite description de ce lieu ressemblant à tous les autres de même nature et qui ont déjà fait l’objet de cela, à la fois par nombre de ceux qui y ont séjourné, tels que moi-même dans un précédent récit, mais aussi par les historiens et quelques cinéastes producteurs de films, faisant état de tentatives et d’évasions, plus faciles à réaliser au cinéma que dans la réalité !...

Il m’apparut dès le premier jour passé dans cet « enclos », que je ne pourrai pas en supporter le système basé sur la promiscuité, le manque d’hygiène, une alimentation déplorable, souvent accaparée dans le mode de distribution, par les plus forts au détriment des faibles !...

Insupportables aussi m’étaient devenues les vociférations quotidiennes des gardes de baraques, qui matin et soir procédaient aux rassemblements pour comptage des hommes, opération parfois plusieurs fois reprise pour erreur dans le nombre !...

Tout cela, ajouté à cette incertitude de durée dans le temps, aux épreuves déjà subies, à l’angoisse pour les miens, ne pouvait que me détruire à la fois physiquement et moralement ; je devais au plus vite, sortir de là et pour cela, en trouver le moyen !...

Avec cette préoccupation quotidienne au sujet des miens, m’imaginant l’angoisse de ma Mère, depuis un mois déjà sans nouvelles certainement de ses deux fils et sans possibilité jusque-là de lui en transmettre, le 3 juillet enfin, lendemain de mon entrée dans « l’enceinte barbelée », il y fut signalé la mise à disposition de formulaires spéciaux pour correspondance aux familles !...

Sans perdre un instant de plus, je m’empressais, muni du formulaire, de donner brièvement de mes nouvelles ; la page à écrire étant limitée dans sa surface, état de santé que je donnais « satisfaisante » et lieu de ma détention, furent les principaux sujets, mentionnant aussi ma hâte à recevoir de leurs nouvelles et surtout de mon frère, que malgré mes recherches, je n’avais rencontré dans aucun de mes cantonnements de passage !...

Ma missive, hâtivement écrite et remise aux services d’expéditions, il me restait l’espoir, mais aussi, l’anxiété d’en attendre la réponse car, que me réservait-elle ?...

Méditant sur mon sort, allongé le plus souvent sur ma paillasse plate, avec une pensée pour mes camarades d’unité tombés pour rien dans une tentative de résistance utopique et pour lesquels, même le souvenir s’estomperait dans le temps, je ne pouvais que me poser la question :
Pendant combien de temps, les jours allaient-ils s’écouler dans le système destructeur de cet « enclos » ?...

Dans ma préoccupation à essayer de sortir de cet « entassement d’hommes » déjà soumis à l’oisiveté, à la déprime pour les uns et aux manœuvres pour d’autres, à s’imposer au détriment des faibles, je passais mes journées à me documenter sur les possibilités à exploiter !...

J’avais en cela, remarqué que des civils allemands, venaient là en quête de main - d’œuvre et ainsi, repartaient avec des groupes plus ou moins importants d’hommes, sans aucun doute pour le travail, en remplacement de leurs effectifs mobilisés dans la guerre ! ...

Je devais donc rester à l’affût d’une éventuelle demande à laquelle je ne manquerai pas de répondre et cela, pour quelque travail que ce fut ; tout à mon avis était préférable plutôt que de continuer à « croupir dans ce lieu » !....

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PARMI CE PEUPLE ALLEMAND

L’occasion, se présenta pour moi, le 7 juillet, en début d’après-midi, avec une demande de professionnels qualifiés, comprenant : un forgeron, un menuisier, un peintre, un conducteur de tracteurs, un jardinier et un cuisinier ; à cette demande je me hasardais à me présenter en qualité de maçon, ( profession que j’exerçais depuis l’âge de 15 ans ) ; à ma grande satisfaction, je vis ma candidature acceptée parmi les autres demandes déjà recrutées !...

Ce fut donc un groupe de 7 hommes, qui ce jour là, après formalités par le demandeur auprès des autorités du camp, qui sortit de cet enclos, dans lequel j’étais entré cinq jours auparavant !...

Sans le savoir encore, à cette « loterie », je venais de « tirer le bon numéro », qui allait me permettre de supporter dans des conditions optimales les années à venir de ma captivité et dont à ce jour, je ne pouvais prévoir la durée !...

Une seule certitude comptait pour l’instant :

« J’étais sorti du système concentrationnaire et du champ des miradors »

Ce fut en voiture plateau, tractée par un cheval, qu’après environ, une heure de route à travers la campagne et au travers d’une forêt, que j’arrivais à destination de ce lieu, où je devais, sans le savoir encore, séjourner durant presque cinq années !...

Désignation du lieu : « Grosspartsch », très grosse exploitation agricole, animalière et forestière, constituée de plusieurs centaines d’hectares et divisée en trois secteurs ; l’ensemble était propriété d’une Baronne et de son fils, descendants d’une grande lignée de la noblesse prussienne !..

L’exploitation du domaine, était assurée par l’état du Reich allemand, sous la responsabilité d’un régisseur, celui-là même qui avait procédé au recrutement de notre groupe dans le « Stalag » ; son nom : « Herr ( Monsieur ) Mey » !...

D’un physique enrobé, il parlait très correctement le français et il s’adressait toujours à nous, de manière polie et courtoise, ce qui contrastait déjà avec les vociférations quotidiennes proférées jusque-là par nos convoyeurs de route et les gardes dans le camp !...

L’effectif français avant l’arrivée de notre groupe, était déjà de 60 hommes, tous affectés aux travaux agricoles ; notre groupe de 7, s’intégra dans cet effectif, déjà installé là depuis quelques jours et sorti de ce même « Stalag » !...

Toute une gamme sociale Française y était représentée ; on trouvait en effet dans ce groupe, hormis déjà l’agriculteur, l’instituteur, le comptable, le musicien, l’ouvrier d’usine, le fonctionnaire et même l’ecclésiastique, en la personne d’un « Abbé », non encore ordonné !...

L’ensemble du groupe, avait pour logement, un bâtiment divisé en locaux, comprenant une chambre affectée à nos deux gardes ( militaires en arme, mobilisés au service auxiliaire ), un local divisé en cuisine et sanitaires, une grande salle aménagée en dortoir, ( lits superposés par deux, avec paillasse et couverture ) et servant également de réfectoire avec grande table et bancs ; dans l’ensemble, des locaux très convenables n’ayant plus rien de commun avec les sordides baraques de ce camp que je venais de quitter !...

Soumis là aussi, à une certaine réglementation qui n’avait rien de la « liberté », j’étais tout de même à la campagne, sans enceintes de barbelés ni miradors de surveillance ; avec cela, une alimentation peu variée mais abondante, constituait aussi un véritable changement, où chacun avait sa part, sans bousculades ni convoitises sur la part de l’autre ; la vie en communauté, reprenait là, ses règles à peu de chose près, normales !...

Ainsi, sorti de ce « système concentrationnaire » détruisant l’homme, je me trouvais sans transition, parmi « ce peuple allemand », que je ne connaissais ni par sa langue ni par sa culture, encore moins par son comportement ; je ne savais de lui, que cette appellation de « Boche », ainsi décrite dans mes livres scolaires d’histoire et montré, coiffé du casque à pointe !...

Je ne devais pas tarder, à avoir de ce peuple, ( toujours considéré ennemi de la France ), une tout autre opinion ; pour l’heure, les premiers contacts, sans aucune connaissance de la langue, s’avérèrent hésitants et même prudents, avec cette question : « que pensaient ces gens de nous, prisonniers français et quel devait être mon comportement vis à vis d’eux ?.. » ! ; ; ;

A l’affichage des règlements imposés, portés à la connaissance de tous, je pris note de tous les interdits et infractions passibles de sanctions, ainsi énumérées et portant sur : « tous actes de sabotage, vols de toute nature, actes de rébellion contre l’autorité allemande, civile ou militaire, refus d’obtempérer à un ordre, tentative d’évasion et outre tout cela : en gros caractères : strictement interdits tous rapports intimes avec les femmes allemandes ! » !...

Cela, se traduisait en Allemand à l’intention des femmes, que nous étions amenés à côtoyer dans le travail, par ces deux mots, toujours en gros caractères dans l’affiche : « streng verboten », suivis des sanctions auxquelles elles aussi s’exposaient en cas d’infraction constatée !...

Que pouvaient ces interdictions, dans les conditions de travail rapproché, pour ces hommes d’un coté et ces femmes de l’autre ?...

Les tentations et les risques étaient quotidiens ; ce fut d’ailleurs inévitable au cours des années qui suivirent, dans les circonstances particulières des événements et des situations de chacun et chacune !...

Arrivé là, intégré dans ce nouveau groupe, composé surtout d’hommes venant de tous horizons, mariés pour la plupart, sinon avec charge de famille, nous n’étions que trois célibataires recrutés de la classe 1938 !.
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BIEN INSTALLE DANS L’ATTENTE

Déjà, par cette situation de célibataire, je pouvais me considérer « privilégié » dans l’immédiat, comme d’ailleurs par la suite ; pour l’heure, mon unique soucis était l’attente de nouvelles des miens, espérant que ma première lettre leur était bien parvenue !...

Je dus pour cela, attendre encore jusqu’au 15 juillet, jour ou l’appel de mon nom ainsi que celui de quelques autres, fut annoncés à la distribution du courrier ; j’avais enfin entre les mains, des nouvelles de ma famille ; après les affres d’une si longue attente, s’ajoutait à présent, l’inquiétude à en prendre connaissance !.

Que contenait cette lettre ?....

Assis à l’écart de tous sur un banc de pierre, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, je me décidais à l’ouvrir ; dès la lecture des premières lignes, j’apprenais que mon frère était rentré sain et sauf dans la famille ; peu m’importaient les circonstances ; éclatant en sanglots de joie, je m’exclamais à haute voix : « un au moins, qu’ils n’auront pas eu » !....

Poursuivant dans la lecture de ma lettre, ma Mère rassurée sur mon sort, y insistait pour avoir d’autres nouvelles, s’inquiétant surtout, de mon état de santé ; comment en cela, ne pas la comprendre ?..

Aussi, accusé de réception et réponse à cette première lettre fut faite sur-le-champ, m’efforçant de rassurer ma Mère sur mon état de santé et sur ma situation, qui n’avait pour l’instant rien de dramatique, sinon l’incertitude de durée !..

Afin de bien la convaincre, je lui fis une large description du lieu et conditions de ma détention ; par les lettres qui s’en suivirent, je la sentais rassurée ; de toute manière, elle avait déjà récupéré son deuxième fils échappé, je ne savais toujours pas comment de la « nasse tendue par nos vainqueurs »

De mon coté, tranquillisé par les bonnes nouvelles reçues des miens, conscient que je n’étais pas venu là de mon plein gré, mais bien contraint et forcé par les erreurs et les trahisons de nos politiques français, je décidais sans états d’âme et sans les moindres troubles de conscience, de m’installer, le plus « confortablement possible » dans l’attente de cette fin du conflit, dont pour l’heure, je n’en voyais pas la date !...

L’Angleterre était encore hors d’atteinte, L’Allemagne occupait une large partie de la France et elle renforçait ses positions sur les côtes face aux Anglais retranchés dans leur île ; à analyser tout cela, j’en concluais que l’acte final du conflit, n’était pas encore à l’ordre du jour !...

Déjà, les semaines et les mois s’écoulaient dans un « train train » quotidien, avec travaux agricoles pour les uns, soins du bétail pour les autres et occupations diverses pour les professionnels dont j’étais !...

Ainsi, notre effectif composant le groupe, remplaçait les hommes du lieu mobilisés dans la guerre et donc absents dans l’exploitation, qui impérativement pour l’économie et l’effort de guerre devait se poursuivre sans interruption, au moyen de cette main-d’œuvre récupérée, disponible, peu rémunérante et donc avantageuse pour l’économie du pays !...

Pour ce qui me concernait, j’étais en charge d’entretien des différents bâtiments et locaux du domaine, y compris les habitations logements des familles œuvrant dans les diverses branches d’exploitation !...

De là, mes fréquentes interventions dans ces logements, me mettant en contacts directs avec leurs occupants et avec lesquels forcément, je devais établir un dialogue, ce qui avec réciproquement la méconnaissance de la langue, était toujours difficile !...

A devoir vivre parmi ces gens, que je devais côtoyer tous les jours, je décidais au bout de quelques mois, de m’initier à leur langue, que je ne connaissais jusque-là, que par les « vociférations » des gardes chargés de nos convois et uniquement composées des : « Heraus ! Raus ! Raus ! Schnell ! Schnell ! Los ! Los ! », tel des ordres donnés à du bétail !...

Etait-ce seulement là, le vocabulaire de cette langue allemande ?...

Déjà bis-lingue « Français - Espagnol » avec en plus quelques connaissances de l’italien, pourquoi ne pas profiter de la situation, pour apprendre aussi, l’allemand et pouvoir ainsi dialoguer avec eux ?.. A l’aide d’ouvrages traduits, dictionnaire et vocabulaire courant, je me mis au travail, découvrant tout de même les difficultés de prononciation et surtout d’orthographe pour cette langue !...

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DANS UNE PARFAITE INTEGRATION

Sans pouvoir prédire encore de celles à venir, cette année 1940, arrivait à son terme, annonçant les fêtes de Noël et du Nouvel An, que les Allemands dans l’ensemble s’apprêtaient à fêter, non seulement pour le traditionnel, mais en plus pour les succès militaires de leur pays, sous la direction de leur « Führer » !...

A l’occasion de ces fêtes, les hommes mobilisés du lieu, bénéficiaient aussi, de leur première permission ; tous, avaient participé à cette « glorieuse campagne de France » et aucun manquant dans ce lieu, n’était à déplorer ; tous y étaient encore revenus, auréolés de leurs victoires !...

Leur vantardise auprès de nous, accentuait encore notre état de mélancolie à devoir passer Noël loin des nôtres, avec la certitude qu’il devait en être de même pour eux à la pensée de l’absent captif loin du pays ; ces nouveaux « jeunes loups », nous toisant de haut, se vantaient déjà de leurs prouesses auprès des « filles françaises », nous parlant aussi, avec une satisfaction bien marquée, du « Gross Paris », désormais « sous leurs bottes » !...

Serrant les dents, nous ne pouvions que subir la dure loi du vainqueur, manifestée ici, dans l’arrogance de ces militaires, fiers de leur armée et de leurs chefs ; nous ne pouvions en l’occurrence, en dire autant de notre armée vaincue par l’incapacité de ses chefs !...

Déjà, 1940 cédait la place à 1941 ; la correspondance avec les miens, était assez régulière ; sans soucis de ce coté là, je m’efforçais d’améliorer toujours plus, ma situation !..

Avec déjà quelques notions élémentaires de la langue, je m’intégrais de plus en plus parmi ces gens, les découvrant dans leur vie quotidienne, axée sur le travail et la discipline ; hormis les mères au foyer, chacun et chacune passé l’âge scolaire, participait aux divers travaux agricoles de l’exploitation, au rythme des saisons et pour l’instant, au coté des français !...

Autant je m’efforçais de m’intégrer à eux, autant je sentais le même désir de leur coté à m’intégrer dans leur rang ; la notion ancestrale du « Boche » et de l’ennemi s’estompait pour moi, à mesure que passait le temps, laissant la place à des sentiments de sympathie réciproque !...

Je gagnais même une bonne appréciation auprès des filles, que je gratifiais souvent de mots et même de phrases galantes, malicieusement puisées pour les occasions, dans mon dictionnaire !..

Avec une certaine fierté, je constatais de mon coté, que je ne les laissais pas indifférentes ; leurs amis ou fiancés n’étant pas là, les compliments ou galanteries, venant même d’un français étaient pour elles bonnes à entendre !..

Il fallait cependant encore, ne pas aller au-delà des limites tolérées, chacun de son coté étant sous le contrôle et la menace de ces deux mots terrifiants : « Streng Verboten » !....

Pour autant, la nature de mon travail m’introduisant souvent dans les foyers de ces gens, m’excluait de la surveillance rapprochée des gardes, des contremaîtres et autres chefs d’ateliers, qui veillaient de près à toute action trop rapprochée, ce qui rendait les contacts assez difficiles ; le travail terminé, toujours sous surveillance, chacun regagnait son local de cantonnement et chacune son foyer d’habitation !...

Ma situation de « liberté », pour l’heure se limitait encore à des sentiments de sympathie pour ces gens, qui de leur coté, me le rendaient bien en m’accueillant souvent même à leur table au repas de la mi-journée, ce qui pour moi était déjà qualifié d’une preuve d’amitié, rejetant du même coup, toute idée « d’ennemi » !..

Partant de tels constats, quelle différence pouvais-je faire, entre ce peuple et le nôtre ?.. Entre ces gens de condition modeste et ceux de nos campagnes ?..
Et comment pouvait-on encore les désigner dans nos livres d’histoire sous l’appellation déshonorante de « Boches » ?...

Le printemps de cette année 1941, laissait déjà la place à l’été, lorsque le 22 juin, tous ces gens et nous même apprenions l’acte de déclaration de guerre par l’Allemagne à l’union Soviétique !...

Pour l’ensemble de l’Europe, pour moi-même, pour tous les Français captifs, cette guerre vers l’est, venait de prendre un tout autre tournant, éloignant sans aucun doute le jour d’une libération tant attendue !...

A l ‘écoute des communiqués allemands, le sort de cette Union Soviétique, devait être « réglé » en quelques semaines ; la puissance et la tactique de l’armée allemande, devait rapidement l’emporter sur une armée soviétique en tous points inférieure ; cette nouvelle campagne décidée par notre Führer disait-on, serait terminée avant l’hiver !...

Avec l’exemple de la campagne menée sur la France l’année d’avant, j’étais en mesure d’y croire et cela, jusqu’à l’arrivée du « légendaire général Hiver », celui-là même qui avait en 1812, vaincu Napoléon à la tête de sa « Grande armée » et qui allait aussi imposer les premiers revers à cette « invincible » armée allemande, lui interdisant les prises de Moscou et de Leningrad !...

Ainsi, avec les mois succédant aux mois, dans le suivi des événements que ce fut du coté de l’ouest où de l’est et même de l’Afrique, partout cette armée allemande subissait d’importants revers alors que cette année 1942, déjà laissait la place à 1943 ; à compter les jours, un an et demi s’était écoulé pour moi en ce lieu, au rythme des saisons et des différents événements en Europe et dans le monde !..

De plus en plus proche de ces gens, acceptant stoïquement les efforts imposés pour la guerre, supportant aussi, les pertes en hommes parmi leurs membres, un fils, un fiancé ou un mari, introduisant ainsi, au sein des familles le spectre de la guerre, j’entrais de plein pied dans cette nouvelle année, avec toujours cette même idée :

Veiller à maintenir sinon à améliorer ma « confortable » situation privilégiée et cela, pour tout le temps qu’il faudrait avant la fin du conflit et donc le jour de la libération !...

Le temps aidant, je me hasardais de plus en plus dans les rapprochements auprès de ces demoiselles ; pour cela, je m’efforçais d’augmenter mes connaissances dans le vocabulaire en termes et phrases « galantes », découvrant en cela, la richesse des mots et des phrases, qui en matière de galanterie, n’ont rien à envier aux prétentions françaises !...

Afin d’augmenter encore mes chances à séduire, j’avais repris mon répertoire des chansons en vogue, d’autant que certaines parmi elles, étaient aussi interprétées en allemand ; connaissant déjà l’air, il ne me restait plus qu’à en apprendre les paroles, ce à quoi je m’initiais avec assez de facilité !..

Ainsi donc, avec les couplets et refrains de : « J’attendrais, Je suis seul ce soir, Bel Ami, Je t’ai donné mon cœur » et quelques autres, j’entrais dans les « grâces » de ces filles, qui aux heures de loisirs et au cours des longues soirées d’Eté, me sollicitaient pour leur « pousser la chansonnette »

Loin de me faire prier, je m’estimais au contraire très fier, avec en plus, un certain sentiment de revanche sur ma situation et que j’exploitais au maximum, sans toutefois encore aller au-delà des limites autorisées !...

Au cours de cette année 1943, à notre avantage, ces limites s’élargirent de plus en plus ; la dispersion des fronts à soutenir, surtout dans cette guerre à l’Est, avec d’importantes pertes en hommes, imposa remplacement et renforcement des troupes ; le Reich fit donc appel aux classes d’hommes épargnés jusque là !..

Nous vîmes ainsi partir nos deux gardes et avec eux, les chefs d’ateliers (forge et menuiserie), accompagnés de quelques autres qui pouvaient se sentir à l’abri de la mobilisation ; avec de telles mesures, une grande partie de la surveillance sur nous, disparaissait aussi !...

Outre cela, le nombre des manquants « tombés au champ d’honneur » du grand Reich, augmentait au cours des mois et parmi ces gens, femmes en majeure partie, la douleur remplaçait les joies des années écoulées !..

Rien cependant encore n’altérait le sentiment de certitude en la victoire ; la propagande quotidienne diffusée par les radios et la presse, maintenait ces gens dans l’espoir, acceptant sans la moindre protestation, les efforts et les sacrifices imposés pour l’effort de guerre et la victoire promise !...

Le départ des hommes du lieu affectés au cheptel animalier, eut pour conséquence leur remplacement par les femmes Mères de famille, jusque là dispensées du travail par maintien au foyer ; ainsi, l’effectif féminin, côtoyait de plus en plus notre effectif français !...

Une telle situation, augmentait considérablement, les possibilités et les tentations de contacts entre ces femmes « délaissées » et ces hommes depuis longtemps « privés » de toute intimité féminine ; « comment dans ces conditions résister à ce Streng Verboten ? » !...

De part et d’autre, l’appel des sens ne se soumettait plus aux « interdits » ; bousculant les frontières, les différences de nationalité et de situations, des deux cotés, il n’était plus question, que de femmes et d’hommes dans tous les sens du terme avec les rapprochements inévitables dans le travail et les rapports intimes qui en ont découlé !...

Sur les fronts des opérations, la cuisante défaite de « Stalingrad » en ce deux février 43, avait sur ce front de l’Est renversé le cours de la guerre, obligeant l’armée allemande à des replis constants, abandonnant aux soviétiques le terrain conquis les mois précédents ; identique était la situation sur les fronts des Balkans et en Afrique du Nord !...

Les clameurs de victoires avaient laissé la place aux doutes et à l’incertitude ; sur le front Ouest face à l’Angleterre, l’état-major allemand poursuivait l’effort de fortification des cotes françaises ; toute tentative d’attaque et de débarquement sur cette île d’en face, semblait abandonné, les raids des bombardiers sur les villes anglaises étaient devenus les cibles vulnérables des pilotes de la R. A. F., désormais maîtres du ciel dans ce secteur !...

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DANS LA CONFIANCE D’UNE FEMME

Le conflit, quoique ayant tourné à l’avantage des alliés, ne marquait pas pour autant, la fin des hostilités, aussi, je ne cessais de conforter ma situation et d’en exploiter tous les privilèges !...

Par les nouvelles reçues régulièrement des miens, je fus informé que mon frère, contraint les mois d’avant par le S. T. O., d’aller travailler pour le Reich dans une usine d’armement à Vienne, avait été rapatrié pour cause de maladie ; ( rien de très grave me laissait-on entendre ) et je faisais confiance à ma Mère, pour rapidement rétablir sa santé !...

Sans trop de soucis donc pour les miens, mon seul but était : « attendre pour enfin, sortir de là, dans les meilleures conditions possibles » ; pour cela, je devais non seulement maintenir mon état physique, mais aussi, garder mon état moral ; concernant le premier, mon travail n’étant guère pénible, je n’avais aucune inquiétude ; quant au second, j’en découvrais bientôt la filière !...

Depuis quelque temps déjà, j’avais été introduit par mon travail, au domicile même de la propriétaire du domaine, veuve d’un Baron dont elle avait le titre ; avec son fils unique, ( pour l’heure mobilisé avec le grade de lieutenant ), elle occupait une grosse maison bourgeoise dans un parc, quasi attenante aux bâtiments de l’exploitation !....

Agée à première vue, entre 45 et 50 ans, c’était une femme fort belle, qui avait exercé dans des talents de cantatrice et qui s’était produite sur toutes les scènes des capitales européennes, y compris celle de « l’Opéra de Paris » ; elle s’exprimait fort bien dans notre langue et ne tarissait pas d’éloges pour notre capitale !...

Malgré son titre de propriétaire du domaine légué par son mari défunt, elle n’en avait pas la charge d’exploitation qui en l’occurrence était à la charge de l’état allemand, sous la responsabilité d’un régisseur et sous sa seule autorité à gérer le domaine dans toute sa production !...

En contre partie, la propriétaire en titre, était assurée, outre certainement d’une rémunération financière, d’un certain nombre d’avantages en nature, tels que produits agricoles, lait, viandes, entretien du jardin potager, deux chevaux à disposition, avec fiacre et traîneau ainsi que le cocher !...

A tout cela, s’ajoutait l’entretien de la demeure, d’où mes interventions dans tout ce qui concernait les réparations et remises en état ; je n’avais encore eu l’occasion de me trouver en présence de cette femme désignée par le titre de « Freifrau », traduction : « madame la Baronne » !...

Ce fut à la demande du régisseur, que je me présentais un jour à elle, pour travaux à exécuter dans sa demeure ; jusque-là, je n’avais eu la possibilité que de l’apercevoir de loin, prenant place dans son fiacre, afin de se rendre à la ville voisine « Rastenburg », d’où disait-on elle prenait le train pour se rendre à Berlin ; son fiacre alors, retournait à vide, jusqu’à son rappel pour retour au domaine !...

Sans le savoir encore, ces allers et retours allaient prendre pour moi, une très grande importance, de même que, indirectement cette femme allait contribuer à alléger énormément la suite de ma captivité ; à l’idée de me trouver en présence de cette personne dont tous les gens du lieu parlaient avec déférence, la désignant par son titre, j’imaginais la distance qui nous séparait, moi le jeune français prisonnier et elle, membre d’une grande lignée dans l’aristocratie prussienne !...

Aussi, ce fut avec beaucoup d’humilité, que je me présentais à elle, me mettant à ses ordres pour les travaux à exécuter ; immédiatement et elle-même brisa alors ce « mur de glace » que je voyais entre nous !..

S’adressant à moi en excellant français, avant toutes indications des travaux à effectuer, elle s’informa de ma situation, de mon moral, de ma famille en France et de mes conditions de captivité ; cette femme, venait de me donner là, une preuve de sympathie pour le jeune garçon que j’étais et cela, malgré son rang dans la société allemande !...

Après quelques instants passés, elle avec des questions et moi y répondant,, commença la visite de toute la demeure et cela, de la cave au grenier, afin que je me rende compte des différents travaux à exécuter, me précisant, que rien n’avait été entrepris depuis des années concernant l’entretien qui me dit-elle étaient à charge d’un vieil homme, peu soucieux de l’état de sa demeure, prétextant toujours de travaux plus urgents en d’autres lieux ; elle ne pouvait pas de ce fait, obtenir la moindre réparation ; je ne pus effectivement que constater l’importance des travaux à exécuter, dont je lui établis un ordre d’urgence !...

Poursuivant notre entretien dans le grand salon d’apparat, où des lézardes dans le plafond étaient à colmater avant réfection des peintures, je me trouvais là, entouré de tous les ancêtres de cette dynastie, où se côtoyaient en portraits, hommes et femmes ayant régné sur ce domaine !...

Tous, à l’allure plus ou moins altière, femmes représentées en buste et hommes pour certains peints sur toute leur stature, ils étaient là, tous ceux qui avaient servi sous les règnes des « Guillaumes et de Bismarck », avec leur regard hautain, sanglés dans leur uniforme de grand apparat, bardés de leurs décorations, le casque à pointe sur l’avant bras et le long sabre au coté !...

Ayant pour les uns, vécu et participé aux victoires de l’empire, pour les autres subies les défaites, tous, semblaient encore là, dicter des ordres et savourer la victoire de l’Allemagne sur la France vengeant leur défaite mal vécue de 1918 et avec elle, le traité imposé de Versailles !...

A regarder de près les portraits des femmes figurant dans ces toiles, les comparant à celle qui était là devant moi, je ne pus m’empêcher de penser que cette dernière était entrée dans cette dynastie, aidée beaucoup plus par son charme et sa beauté, que par les liens de la caste aristocratique ; elle était sans aucun doute, la « Roturière », à qui on avait par le mariage octroyé le titre dynastique d’une grande lignée dans cette noblesse prussienne !...

Perpétuant l’héritage dans la lignée, elle lui avait donné un fils unique, qui à l’instar de ses aïeux, se devait de servir cette Allemagne au sein de son armée ; il y était avec pour l’heure, le grade de lieutenant ; durant tout mon séjour, je n’eus l’occasion de le rencontrer que deux fois au cours de ses permissions ; nous étions alors, à des « années lumière » l’un de l’autre !..

Comment pouvions-nous prévoir en ces instants, que l’issue de la guerre dans un total renversement de situation, entraînant pour lui, spoliation totale de ses biens ancestraux, ferait que sur mon initiative de recherches 50 années plus tard, nous devions nous retrouver dans une nouvelle Allemagne, pour sceller une véritable amitié et cela, en mémoire de sa Mère ( alors décédée ) !

Au cours des entretiens qui suivirent après ce premier contact, je constatais que cette femme me témoignait une très grande confiance ; comment pouvait-elle se douter, qu’indirectement elle allait contribuer au dénouement d’un amour et d’une passion dans sa propre demeure ?...

Déjà directement, aucun de nos entretiens ne se concluait sans qu’elle ne s’inquiéta de ma santé, de mon moral et des nouvelles reçues des miens, venant de cette femme, si distante de moi par son titre et sa notoriété, qui n’avait aucune obligation à me manifester dans ma situation, la moindre marque de sympathie, cela m’était déjà d’un immense réconfort ; aussi, lui témoignais-je de mon coté, toutes les marques de respect dues à son rang !...

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UNE PASSION MALGRE LES INTERDITS

Indirectement, cette femme m’avait permis beaucoup plus et je dirais même que le verbe « permettre » s’adapte ici fort bien, car sans en avoir la certitude, elle n’a pas pu totalement tout ignorer des suites de mon introduction dans sa demeure ; elle en a je pense « fermé les yeux » !...

Elle avait dans cette vaste demeure, une « jeune fille » à son service, qui ne faisait pas partie des gens affectés au domaine et elle n’avait rien de commun avec les autres filles du lieu, qu’elle ne fréquentait même pas ; attachée à l’unique service de la « Freifrau », elle y assurait à la fois les rôles de « femme de chambre, lingère et service à table », autrement dit : « bonne à tout faire », au service en général d’une seule personne !...

Elle ne quittait la demeure, que pour aller aviser le cocher, d’avoir pour telle heure à atteler le fiacre ou, par temps de neige le traîneau ou bien pour retourner chez ses parents habitant la ville voisine « Rastenburg » et cela, pour le temps d’un dimanche sur deux !....

Cela étant, je ne pouvais me rendre dans cette maison pour y effectuer des travaux, sans l’y rencontrer ; dès la première fois, je la trouvais « jolie et désirable », mais je devais très prudemment et avec diplomatie, tacher d’abord de faire connaissance et surtout, ne pas me montrer ridicule sur l’emploi de mon vocabulaire, dont les limites ne me facilitaient pas les engagements de conversations permettant généralement d’aborder les sujets d’entrée en matière !...

Les premières rencontres, se limitèrent de mon coté, à un « bonjour et comment allez-vous ?. », adressés en allemand ; ce à quoi, elle me répondait avec un gracieux sourire, dans lequel je voyais un peu d’espièglerie, qui la poussait à aller un peu plus loin dans la conversation en s’amusant un peu du mal que j’avais à bien comprendre !...

Après quelques jours dans ces rencontres simplement marquées par des phrases banales limitées par mes faibles connaissances, je sentis en elle, quelques marques de sympathie, qui me permirent de supposer, que je ne lui étais pas tout à fait indifférent !..

Ainsi, commença-t-elle, par me demander mon prénom, tout en me donnant le sien « Hildegarde », me précisant son diminutif « Hilde » ; par cette confidence, généralement donnée aux intimes pour l’utilisation d’un diminutif de prénom, je me sentis déjà introduit dans son amitié ; un large pas était franchi !..

Je rêvais déjà d’elle et hors de sa présence, les jours me semblaient des semaines ; j’étais épris d’amour, non seulement pour la première fois, mais ironie du destin, d’une femme allemande !

« Ce Streng Verboten », cette « Epée de Damoclès » désormais pointée sur nos têtes, n’allait rien pouvoir m’interdire, ni nous interdire !...

Très vite, nos rencontres devinrent pour chacun de nous, des moments de plaisir réciproque, chacun appelant l’autre par son prénom, ce qu’elle faisait de temps à autre, avec le prétexte de l’aider à monter un seau de charbon ou une brassée de bois depuis le sous-sol ; nos corps alors se frôlaient dans l’entrebâillement d’une porte ou se croisant dans l’escalier, sans les moindres hésitations et avec même une certaine complicité !...

Souvent seuls dans la demeure, avec les absences de la Baronne, dans les longs moments passés en tête-à-tête, je me hasardais à la complimenter avec des phrases galantes, que je m’efforçais à apprendre par cœur et qu’elle s’empressait de me corriger à chacune des erreurs !...

Il devenait évident, que de part et d’autre, naissaient entre nous, des sentiments réciproques et que de plus en plus, chacun se sentait heureux en compagnie de l’autre ; séparé d’elle parfois pendant plusieurs jours, mon travail m’appelant ailleurs dans le domaine, ma hâte à me retrouver à ses cotés, était permanente et les jours étaient interminables !...

J’étais amoureux aussi, mes démonstrations de galanterie, mes chansons en allemand, n’étaient plus destinées qu’à elle seule ; toutes les autres filles du lieu, ne retenaient plus mon intérêt et leurs sollicitations à leur déclamer une chanson, ne soulevaient plus mon enthousiasme ; toutes mes pensées étaient tournées vers celle qui pour la première fois avait pris place dans mon cœur et l’occupait en entier sans partage pour d’autres !...

Aussi, toujours dans la hâte de nous retrouver seuls, je guettais l’attelage du fiacre, qui m’informait de la place libre dans la maison ; alors, en prétexte de m’y rendre, j’avais toujours en réserve, un travail urgent ou non terminé à effectuer et qui ne pouvait attendre ; abandonnant le plus souvent, ce que j’avais en cours, sans pour autant, trop attirer l’attention, je profitais de l’occasion, pour me retrouver auprès d’elle, la sachant seule dans la demeure !...

Nos premières rencontres dans ces circonstances favorables, encore au stade platonique, allaient de plus en plus, vers la situation d’intimité ; à petits pas et prudemment, avec un regard profond dans les yeux,, une main passée dans les cheveux,, un baiser furtif sur la joue, pour aller chaleureusement sur la nuque, sans le moindre geste à repousser mes actions, j’allais toujours un peu plus loin dans mon intrépidité, avec l’ardeur de la passion pour cette femme, que je sentais de plus en plus dans mes bras, avec un consentement de sa part, sinon encore un désir !...

Vivant déjà de tels moments d’ivresse, la captivité n’avait plus pour moi le moindre poids ni les moindres contraintes, j’étais là, le plus heureux des hommes, sans encore cependant avoir eu tous les plaisirs de la chair ; d’ailleurs, que savais-je d’un véritable amour ?.. Pour moi cela se limitait encore à des plaisirs éphémères suite à quelques fréquentations de « maisons closes » et rencontres avec ces « filles de joie », dont la première, le jour de mon conseil de révision dans l’une de ces maisons le plus souvent fréquentées par les hommes de troupe ; quelques autres par la suite durant ma période militaire à Nice, lorsque l’état de mes finances me le permettait, ce qui était assez rare !...

En dehors de cela, les relations sexuelles garçons et filles n’étaient pas encore acte courant dès les premières rencontres ; chacun restait encore sur les limites du « platonique » ; j’en étais donc toujours là, à manquer d’expérience avec une fille ; devais-je pour autant, aussi près du but, en rester là ?...

A chacune de nos rencontres, caresses tendres et baisers furtifs, faisaient naître en nous, cette passion et ce désir réciproque qui devaient aboutir à l’accomplissement de l’amour ; je devais pour cela, attendre l’occasion propice, sans rien compromettre pour notre sécurité ; le « Streng Verboten » menaçait toujours !..

Encore quelques jours, et l’occasion vint à moi, avec une absence prolongée de la maîtresse de maison ; dont elle m’avisa deux jours avant, en toute complicité ; le moment venu, seuls dans la place, je la retrouvais à l’étage, occupée qu’elle était dans la lingerie, située à proximité de sa chambre !..

Seuls dans le silence du lieu et à l’abri de toute surprise, je ne résistais pas à la prendre par la taille, la couvrant de mes caresses qu’elle ne repoussait pas ; penchant sa tête en arrière, dans un geste d’abandon total, nos lèvres se scellèrent passionnément avec toute l’ivresse du désir !..

Caressant de mes mains avides, tout son corps que je sentais palpitant sous sa jupe et son chemisier, je l’entraînais sans la moindre résistance dans sa chambre, où nous nous laissâmes tomber toujours enlacés, dans son lit, qu’elle n’avait pas encore refermé de la nuit ; là, dans les draps encore tièdes de son corps, mes mains avec l’ardeur du désir, se trouvèrent sous sa jupe, au plus haut de ses jambes nues, portant au paroxysme l’ardeur du désir mutuel à accomplir l’acte d’amour !...

Les paroles alors, jointes aux soupirs, n’avaient plus besoin d’interprète ; françaises et allemandes mêlées, elles étaient internationales, avec pour seule interprétation, la passion dans les étreintes de l’amour ; aucune barrière de nationalité ne faisait plus entrave et le « Streng Verboten », était perdu dans les étreintes et les soupirs !..

Seul, l’amour passionnel dictait sa voie, se jouant des interdits décrétés par des hommes et là, malgré tout ce qui semblait les séparer, deux êtres s’aimaient sans barrières et malgré les interdits et les difficultés dans la situation du moment !..

Enlacés l’un à l’autre, instinctivement, dans un froissement d’étoffes, nos vêtements glissèrent, laissant apparaître d’elle, la blancheur de sa peau, que mes mains avec l’avidité du désir, caressèrent jusque dans les parties les plus intimes de son corps, mes lèvres quittant les siennes, se portèrent sur sa poitrine nue, pour embrasser ses seins ronds et fermes comme des oranges, sentant son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine palpitante, avec les soupirs qu’elle ne pouvait retenir, elle s’abandonna de tout son être à mes caresses de plus en plus pressentes !..

Nos deux corps mêlés dans les étreintes, n’en faisant plus qu’un s’unirent frénétiquement emportés par une passion et un désir mutuel et ardent, qui trouvait en cet instant sublime, l’exaltation de notre amour ; après un tel instant d’ivresse que nous venions de vivre, dans l’acte accompli, allongés cote à cote, sa tête entourée de mon bras et ma main caressant ses cheveux, pudiquement elle tira sur son corps, le drap qui au cours de nos ébats, s’était trouvé rejeté au pied du lit ; dans le silence, nous nous laissâmes aller savourant le plaisir que nous venions de vivre et qui m’était dévoilé, pour la première fois !....

Je venais de découvrir en effet, ce bonheur, cette joie et ce plaisir décuplés dans l’acte d’amour, accompli dans la communion de deux êtres ; cet acte, que jusqu’alors, je n’avais eu l’occasion d’accomplir que de manière éphémère, avec des partenaires,( femmes de joie ) qui ne voyaient en moi, que le « client de passage », avec le prix réclamé dès l’entrée dans la chambre et que je devais quitter après quelques vagues étreintes et semblants de soupirs, laissant la place au suivant !...

Ce que je venais de vivre là, n’avait plus rien à voir ; deux êtres unis dans l’amour, dans des étreintes passionnées, avaient donné libre cours à toute l’exaltation du plaisir avec les mêmes expressions et les mêmes soupirs inspirés par la même passion et le même désir !...

Rompant le silence, tournant vers moi sa tête, s’exprimant à mi-voix, elle entreprit de me poser une série de questions, avec des mots et des phrases simples afin, que je comprenne et qui portèrent sur :

« Comment vois-tu pour nous l’avenir ?.. Tu dois bien avoir en France, une amie qui t’attend et que tu retrouveras ?... Je suis allemande et tu es français, de retour en France, je n’aurai plus été pour toi qu’un amour de passage !... »

M’attendant à ces questions toutes naturelles au regard de la situation, je m’étais efforcé durant des semaines avant, d’enrichir mon vocabulaire, avec des mots et construction de phrases, me permettant des déclarations convaincantes, telles que :

« Ich Liebe Dich mein Liebling !.. Allein bis Du mein Liebling !... Du bist mein Ganzen Herz !.. Keine ender Mädchen Wart zu Mir in Frankreich !.. »

Toutes phrases, que je m’efforçais de lui rendre aussi compréhensibles que cela m’était possible., dans mes faibles connaissance de sa langue et qui se traduisaient par :

« Je t’aime mon amour !... A toi seule, tout mon amour !... Tu es tout mon Cœur !... Aucune autre fille en France ne m’attend !... »

Avec cette sincérité que je m’efforçais de lui inculquer, elle riait parfois sur mes fautes de mots, qu’elle me corrigeait malicieusement, heureuse tout de même d’entendre lui exprimer mon amour dans sa langue et cela, même avec des fautes de vocabulaire ou de langage exact ; l’expression de l’amour dans ces cas, se passe de littérature !...

Ce fut encore si vrai, que caressant toujours son corps nu et prenant ses lèvres dans un fougueux baiser, nos corps dans un nouveau brûlant désir, s’unirent à nouveau dans toute la volupté de la passion déchaînée ; après quoi, dans un silence mutuel, chacun de nous allongé parmi ces draps froissés savoura le plaisir communicatif de notre amour !...

Comment dans ces instants, voir s’écouler le temps ; il fallut bien cependant reprendre nos esprits et retourner aux taches communes ; pour elle, en premier lieu rangement de sa chambre et remise en état de son lit particulièrement malmené par nos ébats ; continuer ensuite, son travail de repassage interrompu et qu’elle devait terminer ;

De mon coté, reprise du travail laissé en attente les jours d’avant, en prétexte à me rendre dans cette maison, où je venais de découvrir mon premier et véritable amour dans tous les sens du terme et cela, dans des conditions toutes particulières !....

Paradoxalement, alors que j’aurais dû comme tant d’autres me morfondre dans cet état de captivité, « j’étais moi, le plus heureux des hommes » ; je ne comptais plus le temps ; l’amour que je vivais, meublait à lui seul, toutes mes pensées et mes rêves, m’entraînant dans des projets d’avenir ; ainsi, me voyais-je déjà, à la fin du conflit, revenir en ce lieu, tel que sans cesse je le lui promettais, avec le choix de faire notre union dans son pays, ou de l’amener en France !...

Rien dans mes pensées, ne pouvait entraver notre amour, pas plus que le choix du lieu à le vivre après cette guerre ; la France où l’Allemagne, c’est à elle que je laissais le choix . Comment savoir au cours de cet Eté 1943, que tous ces projets germés dans ma tête, avec toutes ces promesses à elle faites, étaient voués à un total échec, par les bouleversements à venir, me plongeant pour un temps dans la peine d’un amour perdu !..

Loin des soucis pour cet avenir inconnu, ne le voyant que sous les meilleurs hospices, rien ne pouvait contrarier ma joie ; j’étais ce collégien qui avait réussi à tous ses examens et j’étais à l’affût de toutes les occasion qui nous étaient offertes par les absences de la Baronne, permettant nos rencontres, qui le plus souvent, avaient lieu dans l’intimité de sa chambre close, donnant libre cours aux ardeurs de notre passion partagée, que nous étions seuls à connaître et dont rien jamais ne filtra à l’extérieur !....

Devions-nous en être si sûrs ?...

Par les attentions délicates que je lui manifestais et parfois même avec une certaine imprudence en présence de la Baronne, je ne pouvais guère douter, que cette femme, avec sa psychologie, n’en eut tiré quelques idées sur nos rapports ; il lui suffisait pour cela, d’analyser les gestes, les attentions et aussi, les regards que nous échangions, pour en déduire les résultats !...

Quoi qu’il en fût, jamais elle ne se permit de nous en faire la moindre remarque, pas plus que les remontrances, ni les mises en garde, qu’elle était en droit sinon en devoir de nous faire, en application des règlements et de son autorité à les faire appliquer, en tant que citoyenne du Reich et maîtresse de maison !...

Avec une certaine « complicité » disons indirecte, elle estima peut-être que quelles que fussent les circonstances, l’amour aussi avait ses impératifs à s’imposer contre et malgré les interdits ; en cela, n’avait-elle pas elle aussi certainement dû affronter peut-être les interdits d’accès d’une « roturière » dans cette lignée d’aristocrates prussiens et cela, avec la seule arme de l’amour manifesté pour elle, par l’un des leurs !...

Dans l’euphorie de ma situation, je découvris en moi, une certaine ardeur à meubler mes loisirs dans les pensées pour elle ; à un kilomètre environ dans l’enceinte du domaine, avait été érigée une chapelle, très belle construction de briques rouges et pierres de taille, d’un style très particulier ; dans sa crypte en sous-sol, gisaient cote à cote dans des sarcophages, celles et ceux qui figuraient dans les toiles exposées sur les murs du grand salon !...

Même ici, ma situation allait encore m’être très favorable une fois de plus ; à l’occasion d’un anniversaire à célébrer dans cette chapelle, il m’avait été demandé quelques jours auparavant, de procéder à la remise en état de l’une les marches d’entrée, qui se trouvait détériorée ; dans le même temps, la Baronne y avait aussi envoyé ma « petite amie », afin d’en nettoyer l’intérieur !...

Le lieu, jouxtant la forêt voisine, était exempt de tout voisinage, seule se trouvait à quelques dizaines de mètres, une grange remplie du foin de la dernière fenaison ; tout se prêtait parfaitement à nos ébats amoureux et quoi de plus favorable à cela, que ce foin à proximité ; allongés là dans une épaisse litière, aux senteurs de prairie, nous donnâmes libre cours à nos étreintes frénétiques, nos corps disparaissant presque dans l’épaisseur de cette couche de foin !...

Passion et ardeurs assouvies pour l’instant, parlant de choses et d’autres, tous deux, devant cette chapelle qu’elle trouvait très belle, je lui fis part de mon idée, à la produire en dessin et de lui en faire cadeau ; elle acquiesça à cette idée et fit en sorte de me fournir une grande feuille de papier à dessin, que j’étalais pointé sur une planche de contreplaqué trouvé dans l’atelier de menuiserie !...

Muni de règle, équerre crayons et gomme, j’avais trouvé de quoi meubler mes moments de loisirs qui, par beau temps s’écoulaient devant cette chapelle ; là seul dans un calme parfait, je dessinais avec passion cet ouvrage, que je mis ensuite en couleurs différentes ( briques et pierres ) !...

Après quelques semaines en temps de loisirs, mon « œuvre » terminée, je la lui remettais, avec la joie d’un collégien, heureux, non seulement de lui faire plaisir, mais aussi, persuadé que cela marquerait pour elle, le souvenir de ces moments passés dans le foin de cette grange, avec à l’extérieur, les seuls bruits de la nature et le chant des oiseaux !...

Ainsi, agréablement, avec les plaisirs de l’amour, s’écoulait pour moi cette année 1943 ; je me gardais cependant de trop en étaler ma satisfaction, non seulement auprès des autres filles du lieu à qui je réservais encore prudemment et discrètement quelques signes de galanterie, quelles appréciaient d’ailleurs fort bien, mais aussi, auprès de mes camarades, qui pour nombre d’entre eux, la captivité était bien une épreuve pénible à supporter !...

Leur famille, leur femme et leurs enfants pour eux faisaient partie des soucis quotidiens et je ne pouvais ne pas en tenir compte ; d’ailleurs, leur moral était souvent à soutenir dans des épreuves après les mauvaises nouvelles reçues, leur annonçant un décès au sein de la famille !...

Dans cette épreuve imposée, qu’était la captivité, non vraiment, tous n’avaient pas eu ma chance aussi, conscient de cela, je m’efforçais de soutenir les autres, ceux qui souffraient dans leur physique et dans leur moral !....

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1944 : Le Grand Tournant et la Séparation

Avec les dernières semaines de cette année 1943, qui touchait à sa fin, je participais comme je l’avais fait l’année précédente, à l’installation et à la décoration du grand sapin de Noël, que la Baronne, tous les ans à cette occasion, faisait dresser au milieu du grand salon, planté qu’il était, dans un grand bac rempli de sable !..

D’une hauteur de plus de trois mètres, j’avais recours à une échelle double afin d’en décorer le haut, d’ampoules et de guirlandes, suivant les indications précises de la maîtresse de maison, qui y apportait un grand soin ; bien entendu, j’étais aidé pour cela, par « l’élue de mon cœur », que j’arrivais à embrasser furtivement dans le cou et même sur les lèvres, à l’abri de l’arbre aussitôt que la baronne tournait le dos, répondait au téléphone ou bien passait dans une autre pièce prendre des accessoires !...

Ce même travail en commun, avait été pour nous deux, moins agréable l’année d’avant, où nous ne manifestions encore l’un pour l’autre, que des sentiments amicaux, doublés déjà, d’une certaine sympathie, qui éveillait en moi tous les désirs à la séduire et à la serrer dans mes bras, mes lèvres contre les siennes, lui déclarant toute la flamme qui déjà brûlait en moi !...

Ces grandes fêtes de Noël et Nouvel An, étaient pour nous, un obstacle à nos rencontres ; elle devait en effet assurer un surcroît de service dans les réceptions données par sa patronne à l’occasion de ces fêtes, avec des invités de marque, dont nombre d’officiers supérieurs avec leurs épouses ou « maîtresses », comme elle me le disait si bien, avec son intuition à sonder ces couples, souvent me disait-elle d’une grande différence d’âge, ( femmes beaucoup plus jeunes au bras de
tels officiers supérieurs beaucoup plus âgés, que seul attirait en elles, le prestige de l’uniforme, et pour l’instant, la gloire de cette armée ) !...

Aucune possibilité donc, pendant toute la durée de ces fêtes, de songer à nous rencontrer ; certains de ces invités, étaient même logés dans les chambres libres de la maison, ce qui rendait toute imprudence dangereuse ; aussi, je m’abstenais malgré mon impatience de me montrer même dans les parages proches de la maison !...

En attendant, je participais aussi, à la préparation de ces fêtes dans notre groupe, avec sapin de Noël décoré et organisation du réveillon, avec programme musical à donner par notre petit orchestre ; au menu du réveillon, chacun apportait la part qu’il avait réservée dans les colis reçus et qui était mise en commun ; là aussi, j’étais des plus favorisés, avec des colis réguliers m’apportant : conserves, chocolat, biscuits et autres gâteries, sans me douter de ce que cela représentait d’efforts et de privations pour les miens ; de cela aussi, je me rendais bien compte que certains parmi nous, n’étaient pas aussi favorisés, rares étaient leurs colis, qu’ils recevaient non pas des leurs, mais de la « Croix Rouge » aussi, je me faisais un devoir à partager souvent et avec encore plus de joie dans ces moments de fêtes
nous faisant oublier un peu le poids des contraintes à supporter pour certains, même si je n’étais pas du nombre !...

Pour la troisième fois, en compagnie de mes camarades de captivité, je passais là ces fêtes de cette fin d’année 1943, qui bientôt laissait la place à cette nouvelle année 1944, qui devait dans son déroulement, marquer le « tournant décisif » de la guerre et en l’occurrence, décider aussi de notre séparation définitive, dans la précipitation des événements, que je ne pouvais encore imaginer !...

Déjà, au cours de cet Hiver, l’armée Rouge dans ses progressions ininterrompues depuis sa victoire de Stalingrad, menaçait les frontières du Reich dans les secteurs de la Prusse Orientale, ce qui portait atteinte au moral et à la confiance de ce peuple sur la victoire tant promise !...

Contre cela, la propagande diffusée de Göebels, faisait état dans les radios et dans la presse, de l’utilisation très prochaine de nouvelles armes, qui par leur efficacité jamais égalée, devaient renverser définitivement le cours de la situation ; exhortant ce peuple à la confiance, dans ses discours et harangues hystériques, le maître de la propagande clamait : « pas un Bolchevik ne foulera le sol de notre pays » !....

Notre glorieuse armée clamait-il encore, sous commandement de notre Führer, lutte pour la victoire et nul ne devait en douter ; à tous ces discours, succédaient les acclamations de la foule lançant les « Sieg Heil ! Sieg Heil ! » !...

De semaines en semaines, s’écoulaient aussi les mois, laissant apparaître dans ce peuple les signes du doute pour une victoire tant promise et l’anxiété se lisait sur les visages ; trop de pertes dans les foyers étaient à déplorer et l’ennemi était aux portes du pays sinon déjà sur le territoire même ; les villes allemandes, que l’on disait protégées contre toutes attaques aériennes, étaient écrasées sous les bombes de l’aviation anglo-américaine, dont plus aucune défense n’empêchait le survol ; tout cela, ne pouvait rendre espoir à ce peuple, qui déjà, se posait des questions sur tant de promesses sans suites favorables !...

Au cours de nos rencontres intimes, toujours aussi fréquentes et malgré le plaisir que nous en éprouvions, nous ne pouvions occulter l’analyse de la situation, dont elle ne me cachait son anxiété ; m’efforçant de la rassurer, je ne pouvais sans le lui dire que me réjouir tout de même, de la défaite visible de l’Allemagne, mais surtout, de Hitler et avec lui, du Nazisme !...

Loin de m’imaginer les désastres et les atrocités à commettre envers une population pour moi irresponsable, je voyais dans leur avance, les Soviétiques accueillis en « libérateurs », combattant le Nazisme et non comme des « hordes sauvages » !...

Désormais, aucune de nos rencontres, ne pouvait échapper pour elle à son anxiété sur la situation ; son père, avait dû répondre aussi aux nouveaux recrutements de mobilisation « patriotique », la « Volkssturm », faisant appel à la fois aux hommes âgés et aux adolescents pour défendre le pays ; depuis plusieurs semaines, elle était sans nouvelles d’un frère aîné, mobilisé lui depuis le début des hostilités et qu’elle savait depuis quelque temps envoyé sur l’un des fronts de l’Est !

Tout cela, ajouté à la situation générale peu favorable à l’optimisme sinon alarmante, n’allait pas dans le sens à lui remonter le moral ; dans ces moments de tristesse compréhensible, elle voyait en moi, ce « français », qui attendait sa « libération » et donc le retour dans son pays, à plusieurs milliers de kilomètres, avec au terme de cela, l’oubli total de cette « allemande », qu’il avait séduite pour son plaisir et dont il ne manquerait pas de se vanter auprès des siens !...

Malgré toutes mes dénégations à ses idées, je sentais en elle, presque des reproches à mots couverts et je me posais alors les questions : « éprouvait-elle des regrets à s’être laissée séduire,.. et ne me sentais-je pas moi-même coupable d’en être arrivé là ?.. » !...

Dans mes efforts à la rassurer et à la convaincre de ma sincérité dans cet amour pour elle, je déployais toutes mes connaissances à puiser dans le vocabulaire allemand, utilisant les mots et les phrases les plus chaleureuses et les plus intimes, touchant en elle, sa « corde la plus sensible » !..

Etait-elle l’instant d’après, convaincue de ma sincérité ?.. Ou bien le traduisait-elle seulement en une simple manière d’user de sa crédulité et de sa sensualité de femme séduite ?... Face à ce dilemme, me venaient encore les questions : Pourquoi ce premier amour et cette première passion avaient -ils pris naissance, dans de pareilles circonstances ?.. Et pourquoi devraient-ils me poser et nous poser, les moindres problèmes ?...

En quoi cette femme « allemande » était-elle différente d’une femme « française » ? Et pourquoi ne pourrait-elle être « ma femme » ?.. Toutes ces questions, ne cessaient d’accaparer mes pensées et très naïvement d’ailleurs, j’en formulais les réponses à ma manière !...

Je supposais la fin du conflit, avec la victoire prévisible de l’ensemble des alliés, y compris donc, l’union Soviétique, celle-là même en qui je comptais pour ma « libération » ; rentré aussitôt en France, rien ne pouvait s’opposer à mon retour dans ce lieu, avec deux possibilités : m’installer avec elle dans son pays, ou bien si elle le désirait, l’amener en France vivre à mes cotés !...

Une telle simplicité de calculs, non seulement relevait d’une grande naïveté, mais aussi, d’une totale méconnaissance de la suite des événements, qui devaient s’avérer dans l’immédiat, certainement un cauchemar pour elle et pour moi, une longue incertitude à revoir la France et une souffrance morale par la suite, mis dans l’impossibilité de la retrouver !...

En attendant, irrémédiablement, tous les jours la situation s’aggravait pour les allemands à qui il était de plus en plus difficile de cacher la réalité ; partout en Europe, cette armée allemande, gloire de la nation était tenue en échec, se limitant déjà presque à tenter de défendre les frontières du pays ; de plus en plus d’anxiété se lisait sur les visages de ces gens ; même la Baronne, ne pouvait plus taire ses opinions, ne se gênant pas pour exclamer en ma présence : « Ah cet Hitler !.. cet Hitler, il nous mène au désastre » ; en ces instants encore, elle ne croyait certainement pas si bien dire !....

Après la cuisante défaite de Stalingrad, ayant permis à l’armée Rouge de se porter sur les frontières de la Prusse-Orientale, ce peuple doutant déjà de la victoire de son armée, apprenait le six juin, un débarquement des armées alliées anglo-américaines, canadiennes et même françaises, prenant pied sur les cotes de France en Normandie !...

Ainsi, ce front de l’Ouest, où jusque-là, « rien de nouveau » pouvait-on dire, s’embrasait aussi, pour s’étendre bientôt à l’intérieur du territoire et cela, malgré les fortifications dites « inviolables » et une résistance farouche, qui ne purent contenir les attaques de la plus forte « armada » de tous les temps !...

Par ce nouveau « coup de boutoir », des hommes lucides, voyant dans l’obstination de Hitler, une défaite inévitable suivie d’un chaos total pour l’Allemagne, tentèrent son élimination physique ; c’est ainsi, que le 20 juillet fut perpétré contre lui, l’attentat par explosion d’une bombe, alors qu’il se trouvait en réunion d’état-major dans son quartier général de Rastenburg, à proximité même du domaine de « Partsch », où je pus entendre l’explosion aux environs de midi !...

Une telle initiative, décrétée et tentée par seulement quelques hommes, s’avéra être un échec total ; Hitler visé dans son élimination, ne fut atteint que de quelques blessures, ouvrant la voie à une terrible « chasse à l’homme » avec élimination impitoyable des auteurs de l’attentat, de leurs complices où même supposés tels, leur châtiment fut appliqué sans pitié par ces maîtres du Reich, montrant toujours leur férocité à vouloir appliquer leur seule politique dans la conduite du conflit ;

Il fut reconnu plus tard, que même Hitler éliminé, cela n’aurait rien changé dans les ambitions de Staline, qui déjà franchissait en certains endroits, les frontières du Reich dans une avance irréductible de son armée ; quoi qu’il en fut, cet attentat manqué, asséna sur ce peuple un véritable « coup de massue » ; une lourde « chape de plomb », s’abattit sur lui, engendrant après l’anxiété sur les événements, un état de terreur dans les représailles exercées ; à dater de ce jour, le mutisme fut de règle ; rien n’était plus commenté par peur de suspicions !...

Ayant été décidé, préparé et tenté par des hommes, « officiers du rang de la noblesse », les enquêtes et poursuites sur l’attentat, se portèrent dans les rangs de ces familles nanties de ces mêmes titres, touchant même « notre baronne », soupçonnée elle aussi certainement de complicités ; aussi, avait-elle été soumise à des interrogatoires d’enquête par les services de la « Gestapo » ; son absence du domaine dura plusieurs jours, ce qui ne manqua pas en son absence, facilitant nos rencontres, de nous poser tous deux des questions ; elle ne me cachait pas son inquiétude, de voir sa patronne impliquée dans une telle compromission !...

Aussi, malgré une totale liberté dans la maison, j’y espaçais mes visites, dans le respects des anxiétés du moment, y instaurant un climat peu favorable à nos ébats amoureux ; au cours des quelques rencontres espacées que nous avions, j’évitais autant que possible de commenter avec elle la situation, lui laissant plutôt le libre choix des sujets de conversations !...

Ses préoccupations et ses soucis, étaient surtout pour son père et pour son frère, dont elle était sans nouvelles de l’un et de l’autre ; je ne pouvais que tenter de la rassurer et lui donner du courage, lui laissant entrevoir bientôt la fin de cette guerre, que de mon coté je souhaitais aussi de tous mes voeux en l’assurant de mon amour pour elle et de notre union après toutes ces épreuves ; persuadé que rien ni personne ne pouvait plus nous séparer !...

Après quelques semaines, le retour de la maîtresse de maison à son domicile, marqua un changement total de situation dans cette demeure ; elle décida et annonça ses préparatifs de départ ; ils furent entrepris sans précipitation et s’étalèrent durant plusieurs jours, par des voyages aller et retour à Berlin disait-elle, emportant à chaque déplacement, de nombreux bagages dans son fiacre !...

Tout cela, était bien le signe d’un départ momentané, sinon définitif de cette demeure, qu’elle sentait bientôt menacée d’atteinte par l’ennemi ; à la pensée que ce départ, serait aussi celui de ma « bien aimée », je ne pouvais contenir ma tristesse à une telle séparation ; j’aspirais à la fin de la guerre,qui la ramerait à mes cotés !...

Paradoxalement, la joie d’une fin prochaine de ma captivité, qui ne pouvait que me réjouir, ne compensait pas la peine de cette séparation ; aussi, mettant à profit les fréquents voyages de la Baronne, nous laissant toute liberté dans la maison, j’accentuais le plus possible nos rencontres, déployant avec un désir décuplé toutes les ardeurs de notre amour !....

Contre cette séparation déjà programmée, nous attristant l’un et l’autre, je m’efforçais de la persuader, qu’elle ne pourrait être entre nous, que provisoire, lui décrivant déjà mes intentions de retour, avec le désir d’en faire ma femme envers et contre tout, lui répétant sans cesse : « tu es mon premier et unique amour, rien ni personne ne nous séparera » !...

Je te le jure !... Je reviendrai !....

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Derniers Jours Avant l’Exode

Que valent les serments, même dans leur sincérité, face au désastre ?...

Octobre était là apportant avec lui, la fin d’une « idylle »éphémère, sans encore pouvoir y croire !...

Arrivé au jour du départ, je participais avec elle, sur les instructions de la Baronne à la mise en condition de cette demeure, en vue très probablement, d’une longue absence ; on procéda donc au décrochage et au rangement de tous les portraits des ancêtres, dans une pièce du sous-sol, sans ouvertures extérieures et dont je murais la porte ; ( sécurité bien précaire s’il en était ) ; quelques meubles de valeur, furent aussi rassemblés dans une même pièce et je fus chargé très confidentiellement de mettre à l’abri, dans une cache sûre, deux caissettes, dont j’ignorais le contenu ; je décidais pour cela, du vide sous un perron dont je murais soigneusement l’accès depuis le sous-sol !...

Cette vaste demeure, pour moi pleine de souvenirs inoubliables, dans laquelle j’avais trouvé l’amour et l’allégement de ma captivité, se transformait déjà en un lieu froid et abandonné ; tout cela, accentué encore par les fermetures et les condamnations de toutes les portes extérieures et des volets ; dans cette maison, qui avait vibré des notes de piano et de vocalises, dans laquelle avait régné la splendeur, et qui avait aussi, caché mes premières amours, n’était plus que silence cloîtré dans des murs vides !....

Il ne nous restait plus, que les adieux, que nous échangeâmes sur le perron d’entrée, à coté des derniers bagages à emporter ; dans un élan d’amitié et une émotion dans la voix, j’étais embrassé par la Baronne, avec souhaits mutuels de « bonne chance » tout sera bientôt fini pour vous me dit-elle !...

A mon tour, sans aucune retenue, je pris dans mes bras celle qui partait amenant avec elle mes espoirs et mon amour, lui disant encore, presque à haute voix : « garde espoir ! Je ne t’oublierai pas ! Tu es tout mon amour ! Je reviendrai ! » ; dans une étreinte passionnée, comme nous en avions eu tant d’autres, nos lèvres s’unirent dans un baiser ardent marquant bien notre amour dans cette séparation !....

Si jusqu’à ce jour, sa patronne ne pouvait avoir eu que des doutes sur nos relations,, ce ne fut plus le cas à ce moment précis, nous venions l’un et l’autre, de lui en donner la preuve ; elle était certainement la seule à pouvoir nous comprendre dans le contexte présent, mais : que pouvait-elle en déduire dans la complication des événements, que cependant pour l’heure, personne ne pouvait encore évaluer dans toute leur horreur !....

Le fiacre attendu, arriva bientôt au pied du perron et j’aidais alors le cocher au chargement des quelques bagages ; dans un dernier geste d’adieu, les deux femmes s’installèrent cote à cote sur la banquette ; le cœur serré, je regardais alors s’éloigner l’attelage, que je ne quittais pas des yeux jusqu’à sa disparition au tournant de l’allée qui débouchait sur la route !...

Je restais alors, quelques instants immobile sur ce perron, que je revois toujours et où je l’avais tenue dans mes bras, pour un dernier adieu dans une étreinte que nous ne pûmes cacher ; aussi, je me posais la question : quel avait dû être le sujet de conversation entre ces deux femmes, après nos manifestations d’adieu, parfaitement divulguées aux yeux de qui voulait les voir et qui ne pouvaient plus dès lors, cacher nos relations intimes, tenues jusque-là dans le secret, sauf peut-être avec un doute pour la Baronne, qui à mon sens, ne pouvait tout ignorer si j’en crois certains actes d’attention manifestés en sa présence ?...

Je reste persuadé, que cette femme dans sa sympathie manifestée pour moi, avait « fermé les yeux », trouvant peut-être dans cette relation, l’image d’elle-même ; n’était-elle pas : « la roturière », admise dans cette noblesse sans aucune caste de famille, mais séduite par amour sur sa beauté, par l’un de ces descendants ?.. Sur une telle logique, une femme allemande éprise d’un français, ne pouvait présenter pour elle, la moindre difficulté, pas plus que le moindre interdit !..

Pour l’instant, je devais laisser là mes méditations et retourner à la réalité ; cette journée ensoleillée en ce mois d’octobre était parée des couleurs de l’automne ; les feuilles déjà jaunies dans les arbres, attendaient leur chute proche, marquant aussi l’approche de l’hiver et la tristesse s’installait dans mon cœur, avec cette question : combien de temps durerait cette déchirante séparation ?...

En réponse, je gardais toujours cet espoir avec la fin du conflit que je pouvais supposer très proche, amenant un règlement favorable, suivi de mon rapatriement en France et sans les moindres obstacles, une union définitive dans la paix retrouvée ; tout cela, dans ma tête était d’une simplicité élémentaire, doublée d’une naïveté de collégien amoureux !...

Conforté dans ces suppositions, je me demandais après son départ, qu’elle était sa destination ?.. Evoquant quelques jours avant ce départ devenu inévitable, elle m’avait dit devoir rejoindre sa mère et certainement quitter momentanément la région, pour tout le temps que dure encore cette guerre et trouver refuge chez une tante ( sœur de son père ), habitant dans les environs de Berlin ; dans l’immédiat, je lui avouais, ne pas voir le motif à quitter sa ville !.. Il ne me fallut que quelques jours, pour reconnaître et avouer mon erreur, espérant vivement, non seulement son départ, mais sa « fuite » !....

Après quelques heures à l’écart de tous, plongé dans mes pensées, voyant rentrer ce fiacre à vide, je sentis des sanglots monter à ma gorge, m’obligeant à des efforts pour masquer mon chagrin aux yeux de mes camarades ; d’ailleurs, pour certains d’entre eux, auraient -ils compris cette passion d’un prisonnier français, pour une femme allemande ; elle restait pour eux, à classer dans le rang de nos ennemis et donc à considérer au mieux, comme « prise de guerre » et dont on doit seulement profiter du plaisir de ses charmes, sans autre attachement !...

Conscient d’un tel esprit parmi certains dans notre groupe, non seulement, j’avais toujours caché mes relations, mais je m’efforçais à présent, de cacher au fond de moi, ma peine, qui étalée aurait soulevé quelques ricanements ; aussi, ce fut dans une certaine solitude, que je me prenais à rêver sur de futurs projets !...

Avec le mois de décembre qui marquait la fin de cette année 1944, je me voyais aussi, dans un cinquième hiver de captivité, à affronter encore les rigueurs des basses températures dans cette région et que j’aurais pu craindre, étant habitué à des climats plus cléments dans ma région de France ; paradoxalement et aussi curieux que cela puisse paraître, j’avais passé les quatre hivers précédents, sans dégâts et même sans le moindre rhume ; un froid vif mais très sec devait à mon avis en être la conséquence !...

Je ne cache d’ailleurs pas, avoir admiré au cours de ces saisons froides, les grandes plaines blanches au long desquelles glissaient les somptueux traîneaux annoncés par le tintement de leurs clochettes, accrochées aux colliers des chevaux ; admirables aussi étaient leurs passagers ou passagères, emmitouflées dans leurs grandes pelisses et coiffées de leurs grands bonnets de fourrures !...

Magnifique aussi, était le paysage planté de bouleaux, desquels pendaient les fines branches couvertes de givre et de glaçons scintillant au soleil tels des guirlandes de diamants se courbant jusqu’au sol ; magnifiques aussi, ces nuits claires sous un ciel parsemé d’étoiles, qui semblaient être à portée de main et que dire aussi, des grands sapins, retenant dans leurs larges branches, le manteau neigeux qui les recouvrait ; de ce beau tableau « bucolique », je n’exclue pas les rigueurs de ce climat, à supporter parfois péniblement dans le travail durant ces longs mois d’hiver !...

Nous approchions de ces fêtes de fin d’année, Noël et Jour de l’An, qui tous les ans pour les Allemands étaient l’occasion de très grandes festivités ; ce ne fut plus le cas en cette fin d’année ; la grande demeure de la Baronne, tout illuminée les années précédentes, avec son grand sapin dressé dans le grand salon, les branches décorées de guirlandes multicolores autour duquel se déroulait la grande fête ; vide à présent, avec tous ses volets clos, elle n’était plus qu’une grande maison sans âme !...

Il ne m’en restait plus que le souvenir de ces préparations aux grandes festivités, qui me permettaient pendant quelques jours, le rapprochement avec celle dont je rêvais, avec cette question : où se trouve-t’elle en ces moments et quel est son moral à fêter ce Noël et ce Jour de l’An ?....

Le reste des gens du domaine, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, n’avaient plus guère le cœur à la fête ; beaucoup déjà dans ces familles manquaient à l’appel et on était sans nouvelles des derniers partis ; l’euphorie, la gaîté et la joie, n’étaient plus parmi eux ; tout cela, était passé dans notre camp et nous avions pour cela, tous motifs à nous réjouir !...

L’armée Rouge en effet, franchissant les frontières, occupait déjà une partie du territoire de la Prusse-Orientale, ce qui dans une certaine logique, pouvait nous laisser espérer une « libération » prochaine, d’autant que, analysant tous les communiqués que nous pouvions avoir, par voies de presse et de radios, les troupes alliées, menaçaient aussi les frontières de l’Ouest !...

En parfaite coordination, armées anglo-américaines et françaises à l’ouest, armée Rouge à l’Est, de toute part l’étau se resserrait sur l’Allemagne et sa sinistre croix gammée disparaissait de l’Europe, à notre plus grande joie

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UNE ATTENTE DANS L’ANGOISSE

A l’approche des troupes ennemies, au cours des deux dernières semaines de ce mois de décembre, la direction du domaine avait fait procéder à l’évacuation du bétail et à l’expédition des récoltes disponibles ; de telles mesures accentuaient encore, l’angoisse de ces gens et ce lieu, où régnait tous les jours, une intense activité de toute nature : roulage des charrois, bruits des machines, tracteurs en mouvement, troupeaux entrant ou sortant, la cloche du matin appelant hommes et femmes à l’heure de l’embauche pour le travail de la journée, de tout cela, il ne restait plus que le calme et le néant régnant dans un lieu sans âme !...

Le régisseur lui-même, semblait errer dans ces lieux, transformés presque subitement en un « désert », où plus rien ne justifiait sa présence ; toute sa haute autorité à diriger ce domaine, n’était plus à présent, qu’une formalité sans justification réelle ; aucun ordre dans le travail, n’était plus à donner, aucune décision dans ce sens, n’était plus à prendre, seule était de règle pour tous, une attente dans l’angoisse !...

Lui-même, devant l’imminence du danger qu’il ne pouvait ignorer, à l’instar de la Baronne, il avait pris la décision de mettre ses deux fils âgés de 9 et 11 ans en un autre lieu, estimé plus sûr, si tant était que cela fut encore possible dans la situation du moment !...

Entrant de plein pied dans cette nouvelle année 1945, avec pour nous, l’espoir et pour eux, l’anxiété, tous et toutes en ce lieu, attendions, nul ne savait trop quoi !.. Une seule certitude, pour tous et toutes, les troupes soviétiques n’étaient plus très loin !.. De cela, confirmation nous fut donnée, le 10 janvier, par quatre femmes accompagnées d’enfants, chargées seulement de quelques baluchons emportés à la hâte et qui visiblement affolées, arrivèrent là, venant d’un village voisin !...

Manifestant une certaine terreur, elles nous annoncèrent avoir pris la fuite devant les Russes ; deux seuls mots répétés sans relâche, sortaient de leur gorge : « Sie Kommen !.. Sie Kommen !.. » ( ils arrivent !.. ils arrivent !.. ) !...

On pouvait effectivement entendre les bruits de la canonnade qui nous parvenaient jusque-là et un état de panique se lisait sur les visages de ces femmes, le transmettant déjà à celles qui étaient parmi nous dans l’attente des ordres et nous considérant dans leur désarroi, leur seul appui protecteur !...

Nombre de ces femmes, interpellaient chacun de nous par nos prénoms, avec un dernier espoir à obtenir une aide et un soutien à leur désarroi, qu’elles ne pouvaient plus contenir seules ; pour elles, nous n’étions plus ces « prisonniers français », traités jusque-là comme tels, mais seulement des hommes dans tous les sens du terme !..

Depuis déjà des semaines auparavant, ces femmes délaissées, privées de chaleur humaine, sans amour et sans intimité dans leur corps, ne se souciaient plus des règles imposées par le « Streng Verboten » ; des hommes étaient là, qui eux aussi étaient avides et désireux d’intimité féminine, dont ils étaient depuis longtemps privés ; pour eux aussi, le « Strictement Interdit » ne pesait plus très lourd et nombreux furent déjà à répondre à l’appel des « sirènes », abandonnant la nuit, leur paillasse sans chaleur, pour aller partager discrètement mais sans crainte, la couche chaude et intime de l’une d’elles ; le Français présent, remplaçait alors, le mari absent et les barrières d’interdictions tombaient, à mesure que tombait aussi, l’Allemagne !....

Sans la pensée permanente entretenue pour celle avec qui, j’avais depuis longtemps bousculé ces barrières, et qui n’était plus là, il est probable, que j’aurais moi aussi, succombé aux appels de ces femmes, avec cette question posée parmi nous, : qui était pour ?.. qui était contre ?.. Le désarroi de ces femmes que nous avions côtoyé de près, durant cinq années, ne pouvait laisser dans l’indifférence la majorité d’entre nous ; aussi, chacun s’efforçait de compatir à sa manière, cherchant à calmer la peur sinon la terreur manifestée par chacune d’elles ; n’avais-je pas déjà procédé de la même manière envers celle dont j’étais séparé ?...

Toutes « hier encore » confiantes dans les promesses faites quotidiennement pour un avenir de gloire, étaient à présent désemparées, cherchant aide et secours face à cette menace de « l’envahisseur » déjà à leur porte, menace qu’on leur avait déclaré « impossible » et devant laquelle il fallait à présent fuir, quitter ce lieu menacé, où elles avaient vécu depuis des années, dans une certaine aisance rurale et en famille, sans soucis du lendemain !...

Une seule préoccupation était dans l’esprit de ces femmes : quitter au plus vite ces lieux déjà menacés par l’envahisseur que rien ne pouvait plus arrêter ; là était pour elles, dans leurs idées, la seule solution salvatrice et dans cet espoir, les questions étaient posées au régisseur : quand devait-on partir ?... et où devait-on aller ?...

IL apparut très vite, qu’à cela, lui-même n’était pas détenteur de la décision ; simple fonctionnaire de l’état, en charge de l’exploitation d’un domaine, il restait soumis aux ordres hiérarchiques de ses supérieurs, seuls maîtres des décisions à prendre en pareilles circonstances et pour l’heure, jugées par eux « non alarmantes » !...

Ce qui était ainsi considéré pour des populations civiles, l’était beaucoup moins pour les militaires ; en effet, devant le danger imminent, le haut état-major fit procéder à la destruction des ouvrages de ce qui avait été le grand quartier général, ce « Wolfschanze », d’où Hitler en personne devait conduire la conquête pour son peuple de ce « grand espace vital » ce « Lebensraum » et convoité dans ces territoires de l’Est !...

Confirmant la proximité de l’ennemi, ce 15 janvier, arriva dans le domaine, un détachement d’unité d’artillerie légère, composé d’une trentaine d’hommes sous commandement d’un officier et amenant avec eux, quelques blessés dans un véhicule ; faisant évacuer ces derniers vers l’arrière, ils mirent en batterie les deux pièces légères d’artillerie, ( canons de petit calibre ) !...

S’entretenant avec le régisseur, l’officier lui fit part de son étonnement à trouver encore là, tous ces gens, autant les sujets allemands, que les prisonniers français ; il donna en effet la position des avant-gardes russes, à portée du tir de leurs pièces, soit une dizaine de kilomètres ; je me posais alors la question : « étions-nous dans la zone des combats ? », ce qui n’avait rien de très rassurant !...

Ayant là, tout loisir d’observer ces hommes, « hier grands conquérants », je découvrais sur eux, les signes d’une extrême fatigue, les traits marqués par les privations, les nuits sans sommeil ni repos, accusant à la fois le découragement et le désespoir ; ils se disaient harcelés sans répits d’une position à l’autre, sans moyens défensifs et encore moins offensifs, contraints à céder le terrain devant le nombre et les moyens supérieurs de cet ennemi, qu’on leur avait désigné « impuissant » !...

« Ces vainqueurs d’hier, ces troupes d’élites marchant sur l’Europe, avec pour slogan le Deutschland Über Alles, étaient là devant moi, les vaincus du moment » !.. Ainsi, depuis juin 40 s’inscrivait une grande page d’histoire, marquant le déclin des uns, dans l’avantage des autres !...

Les pièces mises en batterie, l’officier fit procéder à quelques tirs, sans aucun doute, sur un objectif approximatif et contre un ennemi encore invisible depuis le secteur ; n’essuyant aucune riposte, les hommes s’installèrent en position défensive en cas d’attaque, avec postes avancés de surveillance !...

Il en fut ainsi, durant une semaine, à tel point que je pus me demander si les Russes étaient vraiment aussi près de notre secteur, tel que cela nous avait été signalé ; rien pour l’instant ne le laissait craindre ; aussi, tous dans le domaine, civils, militaires et prisonniers étions dans l’attente d’une attaque ou d’un départ sans pour autant exclure l’anxiété pour tous et avec elle, la question posée : qui devait donner les ordres de ce départ envisagé ?.... Une telle attente dans le désœuvrement devenait angoissante pour tous !....

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TOUS, dans le TERRIBLE EXODE

Le 26 janvier en début de matinée, l’officier commandant le détachement, donna à ses hommes l’ordre de « repli » ; s’adressant au régisseur, il exigea de lui et sous sa responsabilité, l’évacuation totale du personnel dont il avait la charge dans le domaine, prétextant pour cela, de l’arrivée imminente des avant-gardes soviétiques qu’il situa à quelques kilomètres seulement du lieu !...

Cet ordre, était applicable, autant pour les sujets allemands, que pour le groupe des prisonniers français, alors que de notre coté et à l’unanimité, nous avions décidé de rester sur place, dans l’attente de notre « libération », par ces troupes d’avant-garde, que nous estimions aussi, à proximité et que nous attendions depuis si longtemps avec impatience et en qualité « d’amis »

Telle ne fut pas la décision de l’officier, qui s’y opposa formellement, nous intimant l’ordre d’évacuer au même titre que les autres et sous la responsabilité du régisseur ; n’ayant d’autres moyens que d’obtempérer encore aux ordres de cette autorité militaire allemande, « même en état de déroute devant un ennemi désormais supérieur », chacun de nous, se mit en demeure de préparer son « paquetage », si l’on pouvait ainsi le désigner !...

Il se constituait en effet : de valise pour les uns, sac à dos pour d’autres et même pour certains les deux : « valise et sac », ce qui devait s’avérer bientôt d’un encombrement lourd à porter et qu’ils furent contraints de réduire en cours de route ; mais là encore préparant ce départ, les difficultés à venir, n’étaient pas encore apparentes dans cet exode !....

Disposant toujours de mon grand havresac de montagne à plusieurs poches et conscient de devoir éviter autant que possible, trop de charge à porter, j’en entrepris son remplissage, avec ce que j’estimais devoir être le plus nécessaire en pareilles circonstances, sans toutefois imaginer le « pire », avec toujours l’idée d’une « libération très proche » !...

Malgré cela, j’établis un ordre de priorité, portant sur : mes sous-vêtements de rechange, suivis de deux chandails de grosse laine, un troisième étant déjà porté sur moi, deux paires de grosses chaussettes et une couverture roulée ; fort de l’expérience de juin 1940, je complétais, par mes objets de toilette, ainsi que par quelques vivres restants des derniers colis reçus, chocolat, biscuits, sucre, une boite de thon et une de sardines, y compris la ration de pain distribuée la veille, en somme de quoi tenir environ trois jours, avec une consommation mesurée, mais de cela, j’avais l’habitude et pour tout dire : « on verrait bien !.. »

Dans cet optimisme, et cette incertitude, je ne croyais pas si bien dire et je n’oubliais pas de prendre aussi, la gamelle et le quart que je conservais depuis cinq ans et qui certainement me serait utile, mais : « n’allais-je pas bientôt rencontrer nos amis ?.. » La situation ne pouvait donc être celle de juin 40 !.. Il était donc inutile de trop prévoir pour seulement quelques jours !....

Nos bardas préparés pour le départ, chacun de nous porta aide à toutes ces femmes dans les chargements des charrettes mises à disposition, au nombre de cinq, avec chacune un cheval, qui avait été retenu au moment de l’expédition du bétail et qui par précaution, chacun d’eux avait été ferré avec des crampons à glace !...

Les questions posées par ces femmes, étaient pour toutes les mêmes : « où devait-on aller ?.. Que devait-on emporter ?.. » A tout vouloir empiler pêle-mêle dans ces charrettes, de nombreux objets considérés d’encombrement inutile, furent à décharger ; il fallait impérativement respecter les consignes et s’en tenir au strict minimum à emporter à savoir : nourriture, couvertures et vêtements chauds, ce qui déjà dans le nombre des partants, compléta bien les chargements des carrioles !...

Sacs, valises, paquets, matelas, couvertures, le tout entassé pêle-mêle, sans distinction de propriétaire dans ces carrioles à quatre roues, que l’on avait recouvertes d’un toit de planches et papier bitumé, tout cela, allait bientôt s’engager sur cette route de l’exode, ressemblant à une caravane de « Romanichels » allant à l’aventure, sans but déterminé, à l’allure des troupes ennemies déjà sur les talons, poussant devant elles, tout un peuple désemparé et déjà abandonné à son propre sort et aux décisions de l’adversaire !... « Celui-là même qui ne devait jamais fouler leur sol » !...

Ce fut ainsi, que ce 26 janvier 1945, en tout début d’après midi et par un vent glacial, que toute cette cohorte s’avança sur la route de l’exode et qu’avec elle, je quittais aussi ce lieu où j’avais vécu malgré moi, durant cinq années ; à travers les arbres dépouillés et avant de m’éloigner, je regardais une dernière fois cette grande demeure aux volets clos, vide de toute vie, dans laquelle durant les deux dernières années, j’avais vécu mon premier grand amour et mes grands moments de passion, en dépit et sans me soucier du « Streng Verboten » !...

Avec une pensée pour celle qui avait partagé là ces moments de passions inoubliables, dans un dernier coup-d’œil avant de disparaître à ma vue, je lançais le « défi » de revenir un jour en ce lieu, à la rencontre de ma « bien aimée », que j’avais quitté là au seuil de cette demeure, pour elle aussi, vers quelle destination ?..

Comment, pouvais-je préjuger dans mon défi, de la suite des événements au cours des années suivantes qui devaient totalement décider et bouleverser toutes mes prévisions du moment et savoir, que nul ne peut détourner le cours de sa destinée !... Encore quelques centaines de mètres et tout cela disparaissait à jamais de ma vue, pour n’en garder que le souvenir !....

Marchant à pied, comme le plus grand nombre d’entre nous, au coté des carrioles et au pas des chevaux, afin de m’abriter du vent glacial, j’avais recouvert mes épaules et ma tête, d’une deuxième couverture en plus de mes passe-montagnes ; suivaient derrière nous, les hommes du détachement militaire, avec leur matériel et qui eux aussi, avaient « levé le camp », évitant ainsi, un affrontement direct avec cet ennemi, que de toute manière ils n’étaient plus en mesure de contenir !...

Ainsi, la longue colonne de « fuyards », civils, prisonniers et militaires, tous réunis là, dans la même « galère », s’engagea sur la route en direction de la ville de « Rastenbourg » et à travers cette forêt qui avait servi de camouflage à ce « grand quartier général » et où on se heurta bientôt, aux énormes blocs de béton projetés par les explosions suite aux destructions des « bunkers » et barrant la route par endroits ; dans l’impossibilité de les déplacer, les attelages devaient les contourner parfois difficilement !...

En présence de ces ruines volontairement provoquées quelques jours auparavant, il était simple, d’imaginer le désarroi de ces dirigeants du Reich, qui ne pouvait échapper aux militaires qui étaient parmi nous ; leurs ricanements autant par les gradés que par les hommes de troupe en disait long, exprimant leurs sentiments de honte et d’amertume devant un tel résultat, après tant de manifestations d’orgueil, de promesses utopiques et surtout après tant de sacrifices imposés à tous, civils et militaires !..

Dans ce seul tableau de destructions et de ruines, d’une grandeur disparue, y figurait aussi l’état de l’ensemble de l’Allemagne et de son « grand Reich » en ce début d’année 1945, dont Hitler dans ses harangues hystériques, promettait à son peuple la « grandeur pour mille ans » !...

Contournant les obstacles sur la route et avançant ainsi parmi ces ruines, je portais mon attention sur ces militaires marchant à mes cotés ; je revoyais en eux, notre armée vaincue et ses hommes traînés le long des routes en ce mois de juin 1940 ; tels ces derniers, ils étaient eux aussi des vaincus, exténués de fatigue par des nuits sans sommeil, l’estomac vide et le désespoir en prime ; crottés et débraillés, toute leur belle prestance d’antan, n’était plus que souvenir pour ces hommes, qui durant cinq années avaient été symboles de victoires et de conquêtes !

A l’évidence même, j’avais là devant moi la preuve, que toutes les armées vaincues se ressemblent ; retraite, désorganisation, déroute, débandade, sont pour toutes le sort commun ; celle-ci, hier armée d’élite régnant sur l’Europe par ses conquêtes successives, aujourd’hui vaincue, n’échappait à ce même tragique sort !..

« Fuir en désordre et en guenilles devant le vainqueur, qui ne lui laissait plus aucun répit » !.. Juste retour des choses pouvais-je dire !.. Sinon que là encore, comme en juin 40, j’étais au centre même d’une débâcle, dans une température hivernale avec toujours la question : « pour combien de temps encore et pour quelle finalité ?.. »

Malgré que le calendrier marqua presque la fin de ce mois de janvier, contrairement aux années précédentes, la neige encore n’avait pas fait son apparition dans cette région ; par contre, avec une température descendue en dessous de moins 20°, lacs et ruisseaux étaient recouverts de leur épaisse carapace de glace et la bise du nord cinglait les visages !

Dans cette « cohorte » quelques femmes, enfants et vieillards, ne pouvant supporter la marche à pied, étaient tant bien que mal installés dans les carrioles, emmitouflés dans des couvertures, parmi les paquets, les sacs, les valises et autres hardes entassées !...

Tous les autres, le plus grand nombre marchions à pied au coté des attelages ; dans le nombre, il en était même qui tiraient péniblement des carrioles à bras, chargées de paquets et objets divers plus ou moins hétéroclites, qu’ils avaient tenu à emporter, même dans ces conditions pénibles, dont ils n’avaient pas mesuré toute la difficulté en cours de route !...

En tête de la colonne, marchait le régisseur au coté de son propre attelage, voiture personnelle, chargée elle aussi de valises, de malles et de paniers et sur laquelle était aussi sa femme, emmitouflée et assise sur la banquette ; la haute autorité de cet homme, hier encore reconnue par tous dans le domaine dont il avait la charge, ne s’exerçait plus que sur cette lamentable cohorte de fuyards dont il faisait lui-même partie et allant à l’aventure sur cette route de l’exode hivernal !...

Sortie de cette forêt dans laquelle parmi les ruines semblaient régner des « fantômes », la colonne arriva dans la ville de Rastenburg, en grande partie déjà désertée par sa population ; parmi les personnes qui y erraient encore, s’interrogeant sur les décisions à prendre, il me semblait parfois y apercevoir celle qui dans ces instants et plus que jamais, occupait mes pensées, avec malgré tout cet espoir, qu’elle se trouvait hors de cette situation et donc hors de danger en un tout autre lieu !...

Je ne pouvais l’imaginer dans ces cohortes désorganisées de fuyards luttant déjà contre le froid dans une marche harassante sur des sols parfois verglacés, risquant à tout moment la chute dangereuse ; malgré tout, dans le doute, chaque personne de son âge, présentant de dos la moindre ressemblance, était aussitôt regardée de face, avec à la fois le plaisir mais surtout la terreur de la retrouver dans cet « enfer », qui cependant, n’en était encore qu’au début !...

Sortis de cette ville où régnait déjà la panique, on arriva très vite dans un véritable « carrefour de débâcle », dans lequel notre colonne se trouva intégrée dans une immense cohorte des plus hétéroclites où se mêlaient civils et militaires ; ces derniers, unités désorganisées, avec leur matériel de toute sorte, pièces d’artillerie, camions, chars légers et autres engins, lançant des ordres impératifs, exigeant passage prioritaire, n’hésitaient pas à foncer dans ces foules, sans les moindres précautions, traitant ces gens tels des troupeaux de bétail !...

Après leurs passages forcés, blessés et morts gisaient déjà sur la route, même cette armée là, traquée par l’ennemi à ses trousses, prise de panique et cherchant la fuite, ne respectait plus son propre peuple, quelle s’était pourtant jurée de défendre et de protéger contre toute atteinte de l’ennemi ; au diable serments et engagements, une seule idée hantait ces hommes et leurs chefs : la fuite le plus loin possible vers l’ouest où encore semblait être le salut ; ils étaient là, les dignes frères des nôtres en juin 40, courant eux vers les rives de la Loire !....

Arrivé là, j’étais comme les autres, confronté à un désordre indescriptible, où plus rien n’était respecté ; nombre de ces gens, enfants vieillards et infirmes, entassés dans des charrettes parmi les hardes emportées à la hâte ou se traînant à pied, mouraient d’épuisement, terrassés par le froid ; à tous moments s’élevaient dans cette foule les cris d’une mère, présentant son enfant mort dans ses bras, ceux d’une femme pleurant sa vieille mère ou son vieux père, morte ou mort d’épuisement et eux aussi, terrassés par le froid ; la température était descendue de moins 20 à moins 30° en dessous de zéro !...

De tout cotés dans cette marée humaine, surgissaient des cris, des appels et des lamentations implorant en vain aide et secours ; ainsi, avançait lentement et en désordre cette lamentable cohorte, abandonnant ses morts sur le bord de la route ; en effet, le sol gelé à un mètre de profondeur, ne permettait aucun creusement de sépulture immédiate et il fallait, vaille que vaille, poursuivre au plus vite la fuite en avant !...

Au même titre que les personnes, les chevaux payaient aussi leur tribu dans cet exode ; contraints déjà à traîner de trop lourdes charges pour un seul animal, ils devaient en plus, se cramponner difficilement par endroits, à un sol verglacé, sur lequel étaient fréquentes les chutes, avec remises sur pieds très difficiles, entravant ainsi, le reste de la circulation dans la colonne !...

Pour certains d’entre eux, la chute malencontreuse était hélas fatale ; avec une jambe brisée, l’animal était condamné et abattu sur place, le plus souvent d’une balle tirée en plein crâne, par un des militaires incorporés au convoi ; alors, s’élevaient là aussi, les lamentations de ceux ou celles qui devaient abandonner là, sur le lieu, la majeure partie de leurs biens emportés jusque là et que de toute manière, le cheval blessé ne pouvait plus traîner !...

Tous, hommes et bêtes réduits à la même enseigne, étions là, victimes de ce lamentable exode hivernal, tableau à vision « apocalyptique », avec ses morts abandonnés sur la route, ses chevaux abattus, ses charrettes et carrioles renversées dans les fossés, éparpillant leurs chargements, les cris et lamentations, tout cela, tel que peint dans certaines œuvres de « Goya », était « Dantesque » !...

Confronté à tout cela, dans cette région de la Prusse-Orientale, j’en déduisais que ce peuple allemand, payait très cher le mythe de cette gloire longtemps promise, par l’inconscience, l’orgueil et les ambitions de ces maîtres du Reich, dans leurs prétentions à vouloir dominer l’Europe ! Hélas, pour ce peuple, ce n’était encore là, qu’un début !....

Revenaient alors en mémoire, les clameurs et les harangues de « Göebels » : ayez confiance en notre Führer ; l’Allemagne vaincra !.. Pas un soldat ennemi ne franchira les frontières du Reich !..

Et voilà, que cet ennemi, non seulement avait déjà franchi les frontières du pays mais que dans cette Prusse-Orientale, il chassait impitoyablement devant lui, tout un peuple le jetant dans un lamentable exode, sans destination précise et dans un total abandon, luttant sans secours contre les privations et le froid !...

De tout cela, je me remémorais un autre exode, celui du peuple belge et du Nord de la France, fuyant lui aussi, devant l’avance des armées allemandes en mai juin 1940, cherchant le refuge vers le sud ; Gens de toutes conditions, ils étaient eux aussi, chassés de leur terroir, emportant à la hâte par des moyens de toute sorte, tout ce qu’ils croyaient être nécessaire ; ils étaient eux aussi, dans cette fuite, terrorisés par les raids de l’aviation, les mitraillant sans pitié sur ces routes de l’exode !...

Regardant passer alors ces colonnes dans le village où j’étais cantonné, je n’étais là, qu’un spectateur impuissant du lamentable spectacle ; ici, j’étais au cœur même du drame imposé à une autre population et avec laquelle, j’étais soumis à partager les mêmes risques, sinon les mêmes souffrances, essayant d’assurer ma survie à nouveau menacée par les désastres de cette guerre et luttant pour cela, contre les privations, la fatigue, le risque d’accident et pour compliquer le tout, un froid « Sibérien » !...

Avec presque cinq années d’écart, ( mai 1940 - janvier 1945 ), même exode, même souffrances pour des peuples différents, mais tous victimes des même causes, les condamnant à la fuite devant la guerre, vers des destinations inconnues sinon incertaines, avec tous les cortèges de malheurs laissés derrière eux ; ici, dans un tel drame, j’étais du nombre à devoir surmonter les épreuves afin de sauver ma vie, avec toujours la pensée pour celle qui l’avait partagée avec moi durant presque trois années et avec cette question : « se trouvait-elle aussi dans cette « galère » ?... Ou bien, en était-elle à l’abri ?....

Après avoir ainsi couvert une trentaine de kilomètres, ayant marché même de nuit, par clair de lune, les silhouettes de chacun ressemblant à des spectres errant dans une autre planète, tous, transis de froid, terrassés de fatigue et de faim cette lamentable cohorte délabrée et se traînant déjà, arriva au lever du jour, dans la ville de « Falkenau » !....

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La BARBARIE DECHAÎNEE

Cette ville, qui pour tous ces gens, arrivés là à la limite de leurs forces, devait être une étape de répit et de repos, avant de continuer dans l’exode, s’avéra hélas être « synonyme » de « fin de parcours » pour un grand nombre d’entre eux !..

Comment imaginer en effet, que les épreuves endurées déjà pour arriver là, malgré toutes leurs rigueurs, à les supporter, n’étaient encore que peu de chose, à les comparer avec ce qui allait s’abattre sur ces gens et en partie sur nous tous et que nul ne pouvait encore même pas supposer !...

A la lecture de mes livres scolaires d’histoire, j’avais été instruit de l’existence de ces peuples « barbares », venu des confins de l’Asie, déferlant sur l’Europe, conduits par leur chef « Attila », faisant razzia totale, ne laissant que morts, désolations et ruines sur leur passage !...

Tout cela, était pour moi d’un autre âge et je ne pouvais imaginer que de telles mœurs pouvaient encore subsister dans notre siècle de civilisation ; de cela cependant j’allais être non seulement le témoin, mais aussi, en partie la victime et cela, dès le lendemain !...

On constata dès notre arrivée, que de nombreux habitants de cette ville, n’avaient pas encore estimé urgent, de quitter leurs logis, aussi, cette population, brutalement augmentée du nombre de réfugiés qui y affluaient venant de toute part, transforma cette bourgade en véritable « capharnaüm » de l’exode !...

Encombrement indescriptible des rues, par les charrois de toute nature, une masse importante de gens à pied se traînant au coté de leurs attelages, et en plus, par les engins militaires forçant ces passages encombrés sans ménagements et toujours avec les risques d’accidents !...

Toute cette foule étrangère à la ville, exténuée, transie de froid et affamée, criant son désarroi et son désespoir, implorait aide, refuge et alimentation à ses habitants encore dans leurs foyers, mais pour combien de temps ?... Là encore, au constat de tant de malheurs,, j’étais dans la hantise de découvrir dans le nombre de ces errants, celle pour qui battait mon cœur ; croyant toujours la voir paraître de dos, parmi celles qui lui ressemblaient !...

Aussi, j’éprouvais une immense satisfaction à ne pas la trouver là, dans un tel désarroi me persuadant alors, qu’elle avait échappé à de telles épreuves et à d’autres plus terribles encore dont je devais être le témoin et contre lesquelles, prenant instinctivement sa défense, j’aurais pu mettre en péril ma vie, sans aucun résultat pour autant !...

Dans cette ville de rassemblement de l’exode, notre régisseur avait là, une relation ( exploitant agricole, peut-être même comme lui, régisseur de domaine ) et situé dans la périphérie du lieu ; toujours à l’attention de son groupe, arrivé jusque-là au complet, sans difficultés majeures, grâce à l’entraide de tous, persuadé de pouvoir trouver là, un refuge d’étape, il décida de nous y conduire !...

Toujours groupée, notre caravane des cinq carrioles, se frayant péniblement un passage à travers la foule et autres charrettes et engins militaires de toute sorte, arriva dans ce lieu convoité, aux environs de 15 heures en cette journée du 28 janvier ; notre groupe français jusque-là au complet, se trouva diminué de moitié ; en effet, dans cette foule déplacée par l’exode, se trouvèrent un grand nombre d’autres français venant des environs avec leurs « employeurs » et surtout, leurs « employeuses », avec lesquelles, nombre d’entre eux faisaient déjà ménage depuis le départ du maître de maison !...

Parmi eux, certains des nôtres firent la rencontre de camarades laissés dans le « stalag » au moment du recrutement ; joyeux de se retrouver là, un grand nombre mit à profit la situation incontrôlée, pour prendre toute liberté d’initiative ; ce qui fut le cas pour certains faisant partie de notre groupe et pour lesquels, rien ne s’opposa contre leur décision ; en fait, nous pouvions déjà nous considérer « libres » de toutes contraintes ! « La suite hélas devait me prouver le contraire » !

Nous restâmes donc une trentaine à nous conformer pour l’instant aux initiatives du régisseur et à le suivre avec ses gens, jusqu’au lieu envisagé, qui n’était autre qu’une grosse exploitation agricole ; entrés là dans une grande cour de ferme entourée de ses bâtiments de toute nature, j’y constatais que nous n’étions pas les premiers arrivés ; il y régnait cependant un peu plus de calme dans un minimum d’ordre, donnant de ce fait, une impression de « sécurité » !...

Ce lieu, avait déjà été occupé par des détachements militaires, à en juger par un local ayant dû servir d’infirmerie ; en effet, des bandes de pansements ensanglantés parmi des boites vides et produits pharmaceutiques, traînant à même le sol, prouvaient bien, que des blessés avaient dû subir là les premiers soins ; entre autres preuves, deux cadavres d’officiers gisaient cote à cote dans un local contigu et qui avaient été abandonnés là par leurs hommes, dans la précipitation de leur « fuite » avant l’arrivée des « bolcheviks » et dans l’impossibilité de leur donner sépulture immédiate dans ce sol gelé !... « Cette armée en déroute, abandonnait ses morts, dont elle ne voulait s’encombrer » !...

Avant toute prise de position, notre régisseur nous rassembla tous, civils et prisonniers ; s’adressant en premier lieu à notre groupe ou ce qu’il en restait, il nous déclara libérés de son autorité et donc entièrement libres de nos décisions, non sans nous remercier de notre comportement durant tout ce temps passé sous ses ordres, mais également pour notre aide apportée à secourir la détresse de ces gens dans cet exode !... « Aide non apportée par tous parmi nous ; en effet, n’en ai-je pas entendu certains dans notre groupe, déclarer encore devant tant de détresse : je n’en ai rien à foutre, ils peuvent bien crever ! », preuve qu’ainsi se perpétue la haine parmi les peuples !...

Après quoi, s’adressant aux siens, femmes et vieillards, il leur fit part de son intention personnelle à reprendre la route, amenant avec lui, celles et ceux qui seraient décidés à le suivre ; pour les autres, totale liberté de décision à rester en ce lieu pour un temps de repos et poursuivre ensuite la route, ce qui fut décidé, par la moitié d’entre eux ; chacun et chacune, usant de sa liberté, se mit en demeure de s’organiser dans cette halte !...

Hors des encombrements et des risques d’accidents toujours possibles sur cette route de l’exode, sans hésitation, notre groupe réduit de moitié, à l’unanimité décida de rester sur place et d’y attendre les troupes soviétiques toujours considérées en « libératrices » ; de tous ceux qui se séparèrent de nous, je ne devais plus en avoir des nouvelles, ignorant totalement ce qu’ils sont devenus au cours des événements qui se succédèrent après cette journée !....

De la proposition faite par le régisseur, à poursuivre la route, il en fut peu qui le suivirent ; la plus part de ces femmes avec leurs enfants, harassés de fatigue, prirent aussi la décision de rester pour le moment en ce lieu, où régnait encore un semblant de calme sinon de sécurité ; en plus, pour certaines de ces femmes qui déjà avaient cédé aux rapports intimes avec certains d’entre nous, pouvaient croire à une certaine sécurité auprès d’eux sinon de nous tous ; hélas sans le savoir encore et sans même être en mesure de s’en douter, tout cela devait s’avérer chimérique car ce lieu devait quelques heures plus tard, se transformer pour elles en un lieu « d’Enfer et de supplices » !...

Pour l’heure, nous primes possession d’un local d’écuries, vide de bétail, les femmes et les enfants s’installèrent au plus proche de nous, dans un local attenant, sans communication directe ; au cours de la nuit, grandes furent les tentations parmi nous et surtout chez ceux qui déjà les semaines d’avant, avaient partagé la couche de ces femmes, hier par désespoir de longue solitude et en ces moments, par extrême détresse, facilitant tous rapprochements intimes, pouvant leur permettre pour quelques instants, d’oublier les affres de cet exode ; rien cependant de tel ne se produisit et chacun pour la nuit, se cantonna dans son coin ; avec de mon coté, une pensée pour celle qui n’était pas là dans cette « galère », ce dont je me réjouissais, avec cette question : « Où se trouve-t-elle ?.. »

Quelques heures avant la nuit tombée, eut lieu une distribution de boisson chaude, qui fut pour tous, la bienvenue et je profitais du lieu, pour faire un brin de toilette, rasant ma barbe de trois jours, qui déjà m’encombrait le visage ; après quoi, dans un calme relatif, je m’allongeais sur une couche de paille, y cherchant le repos du corps ; la tête appuyée sur mon havresac, dans l’attente du sommeil à venir, je méditais sur cette situation et sur la manière d’en sortir, faisant pour cela, confiance à nos « libérateurs » attendus de longue date et que j’imaginais tout proches !...

En effet, la décision prise de rester en ce lieu, fut déterminée, d’une part par la déclaration de notre régisseur, instituant notre état de « liberté »vis à vis de son autorité exercée jusque-là sur nous, et d’autre part, la plus importante, avec cette idée, que les troupes soviétiques n’étaient plus très loin et qu’avec elles, nous ne pouvions qu’obtenir la « totale libération sous leur protection » ; ils étaient à n’en pas douter, nos amis, luttant contre le « nazisme allemand » et donc, contre toute oppression !....

« Hélas, de cela, comme tous mes camarades, je n’allais pas tarder à déchanter, me faisant de ces « amis », une toute autre opinion » !.....

Cette journée, touchant à sa fin, pour la première fois de cet hiver dans la région, le temps nous annonçait de la neige ; bien décidés donc à attendre là, la suite des événements à venir, notre groupe, réduit au nombre de 30 hommes, devant l’imminence à être bientôt confrontés à nos « amis les Russes », il fut mis au point, le comportement à tenir en leur présence !...

Toute attitude dans ces cas là, étant à peu de chose près la même, il fut décidé, premier geste : « bras levés » en prononçant aussitôt : les mots en russe, à savoir : « Towaritch - Franzouskis » ; conscients qu’avec cela, il ne pouvait y avoir aucune confusion de la part de nos « amis », chacun de son coté, s’allongea dans la couche de paille répandue au sol, cherchant là, le repos du corps !....

Dan la noire pénombre de la nuit venue, le sommeil se faisant attendre, je percevais toujours les bruits de cet exode à travers la ville et transmis par le roulage des carrioles, les ordres donnés, les jurons de toute nature et parfois les cris de femmes lançant avec terreur les mots terribles pour elles : « Sie Kommen ! Sie Kommen !.. », précipitant encore la fuite éperdue, sans destination précise !...

De l’autre coté du mur qui nous séparait, les femmes ayant décidé de rester aussi sur place, au nombre d’une quinzaine, réfugiées dans le local contigu, faisaient entre elles, des projets de départ au petit matin, ne considérant le lieu, que comme étant une halte de repos ; certaines d’entre elles, projetaient même de retourner au domaine, qu’elles prétendaient ne devoir pas dû le quitter ; « il ne leur était pas interdit de rêver et d’ailleurs, d’une certaine manière, il fallut bien admettre, que nous rêvions tous !... »

Dans la pénombre du local, où tous n’étions pas endormis pour des raisons diverses, de temps à autre, s’allumait un briquet afin de s’informer de l’heure ; à l’extérieur, passé minuit, je constatais un calme relatif, contrastant avec les activités du début de la nuit, comme si le monde brusquement s’était endormi dans la paix retrouvée ; je crois bien, que dans ce calme, je m’endormis à mon tour durant quelques heures !...

Dès les premières lueurs de l’aube, filtrant par les petites fenêtres haut placées dans le local, certains bruits venant de l’extérieur, nous firent dresser l’oreille ; nous percevions même certains mots prononcés à mi-voix, qui en s’ampifiant plus près de notre local, se firent plus distinctifs, les traduisant bientôt, par les mots : « Germanskis !... » plusieurs fois prononcés ; aucun doute ne nous était plus possible ; « nos libérateurs étaient enfin là !... » !..

Immobiles et retenant même notre souffle, avant même le temps de décider d’une attitude commune, la double porte de notre local, dans un craquement de bois brisé, fut enfoncée, laissant apparaître dans son ouverture, des silhouettes d’hommes armés, gesticulant et prononçant les mots plusieurs fois répétés, de : « Germanskis » ; en quelques secondes, tous, les bras levés, nous clamions les mots de « Franzouskis, Towaritch », plusieurs fois répétés !....

Le jour pointait déjà et sa lueur, quoique encore blafarde, par le portail grand ouvert et les fenêtres hautes, pénétrait à l’intérieur du local ; trois de ces hommes, la mitraillette pointée, prête à « vomir sa rafale », entrèrent dans l’écurie, où nous étions tous en rang, les bras toujours levés, inquiets sinon terrorisés ; ces hommes nous dévisagèrent l’un après l’autre, nous parlant dans un dialecte que nous ne comprenions pas et auquel nous répondions, par les seuls mots à notre connaissance, « Franzouskis Towaritch », alors qu’eux, nous rétorquaient sans cesse : « Germanskis » ; sans aucun doute, ils nous prenaient pour des allemands, avec tout le risque que cela présentait !...

Dans ce court dialogue de sourds, incompréhensif de part et d’autre, avec le danger que nous courions, un autre militaire certainement un gradé, entra dans le local ; après quelques mots prononcés en russe, voyant bien que nous ne comprenions pas, il nous indiqua par signes et gestes, d’avoir à sortir du local et à nous grouper dans la cour ; tout cela, qui ne dura que quelques instants, une dizaine de minutes tout au plus, me parut être une éternité d’incertitude et de risque dans l’incompréhension de ces hommes et de moi-même à établir un dialogue !....

Il neigeait ce matin là, à gros flocons et certainement, depuis une bonne partie de la nuit, à en juger par l’épaisseur de la couche recouvrant déjà le sol gelé ; dehors, entouré de certains de ces hommes, je remarquais leur petite taille, leurs yeux à demi bridés et leur faciès aplati ; je revoyais en eux, ces peuplades « Mongols » décrites dans mes livres scolaires et déferlant sur l’Europe, avec à leur tête « Attila » !...

Vêtus de blousons crasseux et chaussés de bottes en feutre, leur mitraillette en main, ils investirent le lieu en quelques instants, vociférant toujours les mots de « Germanskis » à chaque coins des bâtiments, pendant que nous étions là, sous la garde ou la surveillance de deux d’entre eux et sous la neige qui tombait drue !...

Le reste de la « horde » déchaînée entreprit la fouille systématique de l’ensemble du lieu, par enfoncements de toutes les portes et portails fermés, jetant dehors, sans ménagements, toutes les personnes trouvées à l’intérieur et elles furent nombreuses à avoir cru trouver là un refuge momentané dans l’exode !...

En quelques instants, ces hommes sortant de toute part tel un nuage destructeur de sauterelles s’abattant dans un champ en culture, entreprirent la mise à sac des divers locaux d’habitations ; meubles, linge de toute sorte, literie et vaisselle étaient jetés par les portes et les fenêtres ; toutes bouteilles contenant de l’alcool étaient vidées d’un trait ; dans cette avidité, ils portaient à la bouche, même celles qui contenaient autre chose que de l’alcool, crachant alors la gorgée avant de l’avaler et brisant la bouteille dans un geste de dépit accompagné d’un juron !...
Après tout ce saccage des locaux, tous ces gens trouvés à l’intérieur et déjà terrorisés, furent eux aussi, tel du bétail jeté dehors et contraints à se rassembler dans la cour ; quelques hommes, de nombreuses femmes et des enfants, ainsi que des vieillards et des infirmes, se retrouvèrent dehors sous la neige qui tombait sans arrêt ; les femmes de notre groupe, sorties brutalement du local où elles avaient passé la nuit, furent aussi du nombre !...

Au constat déjà de tels comportements, je ne pus éluder la question : « quels étaient ces hommes ?.. » Sans réponse à cela, je n’en étais pas encore au bout de mon écœurement, après tant avoir « glorifiée cette armée Rouge » depuis sa victoire de « Stalingrad » !...

Ayant terminé toute l’investigation du lieu, ainsi que la mise à sac des différents locaux, commença alors la plus ignoble barbarie qui puisse être commise sur des êtres sans défense ; en tout premier lieu, furent traînés dans la cour, les cadavres raidis des deux officiers, qui furent dépouillés ou plutôt détroussés de leurs bottes, de leurs chaussettes, de leurs bagues aux doigts et de leurs décorations, après quoi, ils furent criblés par ces « sauvages » de plusieurs rafales de leurs mitraillettes, avec les vociférations de « germanskis » !...

A la suite d’un tel spectacle aux yeux de tous, les quelques hommes, d’un âge avancé se trouvant là, les vieillards et les infirmes, furent sortis du groupe, amenés à quelques dizaines de mètres contre un mur et froidement mitraillés par trois de ces « mongols » poussant toujours leur même « cris de guerre » ; inutile de décrire davantage, l’état de terreur des parents de ces victimes assistant ainsi au supplice des leurs !...

Vint alors, le tour de ces femmes à devoir subir un autre supplice, poussées par groupes à l’intérieur des locaux, elles furent soumises là, à la sauvagerie bestiale du « viol collectif » ; dans un tel désarroi, celles qui nous touchaient de près, hurlaient le prénom de celui parmi nous à qui elles avaient accordé leurs faveurs et cela, dans un appel au secours ; toujours maintenus là, sous bonne garde, aucune intervention n’était possible parmi nous ; tous cependant, dans un silence qui en disait long, nous nous posions la même question : « quel allait être notre sort ?... » A la vue de tout cela, chacun sentait déjà le risque pour notre vie, sur le moindre geste fatal !....

Certaines de ces femmes, refusant de se soumettre à cette « soldatesque d’un autre âge », tentaient la fuite désespérée en hurlant ; une rafale de mitraillette les atteignait au bout seulement de quelques mètres ; des enfants accrochés à leur mère, étaient roués de coups ; pour certains, le crâne fracassé d’un coup de crosse, ils agonisaient là sans le moindre secours, rendant plus terrible encore le supplice d’une mère, non seulement meurtrie dans sa propre chair, mais en plus, par la douleur de voir là mourir son enfant sous les coups de « telles brutes », semblant venir d’une autre planète !...

En quelques heures, ce lieu hier encore considéré « havre d’accueil », se trouva transformé par la furie de ces hommes, en un « tableau d’Apocalypse » ; partout, des cadavres épars, des femmes et des filles à demi dévêtues, errant désemparées, d’un local à un autre, toujours à la merci de ces « barbares » assouvissant sur elles, leurs instincts sexuels, pire que le font les bêtes en « rut » !..

Comment, témoin d’un tel spectacle d’atrocités, n’aurais-je pas eu une pensée pour celle avec qui j’avais partagé tant de moments intimes ?.. Je ne pouvais pour elle, imaginer un tel supplice et je ne pouvais que me persuader, qu’elle en était à l’abri ; la voyant dans une situation similaire, pour moi insupportable, quelle aurait été ma réaction ?.. Certainement dans un élan instinctif et incontrôlable, je pouvais mettre ma vie en péril, sans pour autant la sauver elle du supplice !.. Car, que valait ma vie pour de tels « barbares » ?..

Malgré toute cette horreur présente, je ne pouvais qu’exalter en moi, une certaine ironie, en me remémorant ces écriteaux stipulant les règlements en français et en allemand, portant sur le « strictement » interdit pour nous et le « streng verboten » pour elles, concernant les relations intimes des prisonniers français avec les femmes allemandes !...

Ces femmes, dans cette « race des Seigneurs », ne devaient enfanter que d’une progéniture de « type Aryen », pour une parfaite sélection de la « race » ; strictement interdites aux français, elles étaient à présent la proie d’une « soldatesque de race mongol » ; il n’est pas douteux, que nombre d’entre elles, auront mis au monde des enfants aux yeux à demi bridés et au faciès aplati ; contre cela, nul dirigeant de ce Reich, qui se prétendait supérieur, ne pouvait plus s’y opposer ; dans cette débâcle qui les anéantissait eux aussi, ils avaient déjà abandonné ces femmes, « leurs femmes » aux plus ignobles des supplices !..

Tendis que tombait toujours la neige, portant l’épaisseur de la couche au sol à environ vingt centimètres, nous obligeant de temps en temps à secouer nos manteaux ou nos capotes, nous restions là sous la garde de trois de ces individus, à battre la semelle, dans l’attente de nous ne savions trop quoi, mais en spectateurs horrifiés, par tout ce à quoi nous venions d’assister et dépassant tout ce que nous avions pu supposer jusque là !...

Considérant leurs actions accomplies, le gros de cette troupe quitta ce lieu, non sans en avoir laissé trois d’entre eux en charge de nous maintenir là, sans autre décision, sur notre sort et sur lequel, nous nous posions quelques questions ; encore quelques instants dans cette incertitude, jusqu’à l’arrivée d’un officier, semblant être d’un grade supérieur et de type européen, ce qui en somme, pouvait nous rassurer !...

Jetant un regard d’ensemble sur le désastre accompli, il ne sembla pas s’en émouvoir, ce qui me fit penser, qu’il devait en avoir l’habitude ; l’un de nos hommes de garde à qui il s’adressa, lui dit un seul mot en nous désignant : « Franzouskis » ; s’adressant alors à nous, dans un français assez compréhensible, il nous posa quelques questions sur les circonstances de notre « libération », ce à quoi unanimement, nous lui fîmes part de notre « satisfaction » à nous trouver enfin entre « amis, parmi les hommes de la glorieuse armée Rouge » ; de tout cela, après ce que nous venions de voir, nous n’en pensions pas un mot, mais il fallait être prudents, notre sort était entre leurs mains !...

Nous estimant dans une relative confiance, nous lui posâmes la question, à, savoir : quelle était notre situation ?... Il nous répondit : « libérés du nazisme » ; sur cet argument, nous lui demandâmes : à qui nous adresser et où ?.. Déployant alors une carte de campagne, il nous indiqua la « frontière lituanienne, distante d’environ 50 kilomètres, où nous devions retrouver là, le rassemblement des « français libérés » !...

Précisant nos questions sur le mode de transport et le ravitaillement, il nous répondit : tout cela par nos propres moyens, l’armée devant poursuivre son combat, ne pouvait nous prendre en charge ; nous étions donc fixés : route à faire à pied et ravitaillement à trouver sur place ; « quoi de plus rassurant ?... sinon que la marche à pied serait pénible et que le ravitaillement serait rare ; après le passage de ces « rapaces », que pouvait-on trouver encore à se mettre sous la dent ?...

Prenant congé de nous, l’officier donna des ordres à nos « gardiens »et que nous ne pûmes traduire ; chacun de nous, déclaré « libéré », se mit en mesure de quitter ce lieu où avait régné la « terreur et la mort » ; hélas c’était encore mal connaître ces hommes et leurs mœurs ; non contents d’assouvir leur sauvagerie sur ces gens sans défense, ils devaient aussi accomplir leur razzia et leur pillage sur nous même !....

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Après la PESTE NOIRE, le CHOLERA ROUGE

Après le passage dévastateur des avant-gardes, le gros de la troupe passant à proximité, trois autres de ces « énergumènes » de même type, ( à croire qu’ils étaient la majorité dans cette armée Rouge ), se joignirent à nos « sbires de garde » ; ensemble, ils nous firent comprendre, d’avoir à vider nos sacs et valises, avec prétexte à pouvoir cacher des armes ; ( ce fut à première vue, ce que nous pûmes supposer ) !...

Ce fut là, une totale erreur d’appréciation ; hésitant en effet à vider nos affaires dans cette neige où nous pataugions depuis le matin, chacun se mit en demeure d’ouvrir son sac ou sa valise à disposition d’une fouille ; alors, chacun de ces « rapaces », se mit à l’œuvre, s’appropriant à sa guise tout ce qui lui convenait, sans même apparemment en connaître l’utilité ; c’est ainsi, que l’un d’eux s’empara dans mon sac, d’un cadre photo, dans lequel figuraient groupés, les membres de ma famille ; « à quoi cela pouvait-il lui servir ? », mais comment évaluer aussi, « un trophée de guerre ?.. »

Après cela, il fallut aussi se soumettre à ce que j’appellerai la fouille corporelle, avec sur chacun, substitution de montre, bagues de toute nature, briquets, couteaux de poche, étuis à cigarettes et tous autres objets personnels ; pour cela, ils n’hésitaient pas à fouiller jusqu’au fond de toutes nos poches ; j’avais maladroitement pour ma part, tenté de dissimuler ma montre bracelet au plus profond de la manche de ma capote, ce qui n’échappa pas à l’un de ces « Mongols », qui venant vers moi sa mitraillette pointée, me fit signe d’avoir à lui remettre la montre !...

Il ne me fallu là, qu’un fragment de seconde, pour comprendre que je venais de mettre ma vie en danger et qu’elle n’avait pour ce genre de type, aucune valeur ;il était prêt à décharger sur moi la rafale de son arme ; une seule pression sur la gâchette et non seulement il avait la montre, mais aussi ma vie avec ; après cinq années à avoir tout mis en œuvre pour ménager ma santé dans l’attente de la sortie, risquer là ma vie pour une montre, était absurde !...

Aussi, sans aucune hésitation et la « trouille » au ventre, je la lui remettais, sinon de gaieté de cœur, tout au moins avec un certain soulagement ; je venais certainement de sauver ma vie pour l’instant, car rien n’était terminé ; les rencontres et les contacts avec ces hommes, sans dialogue possible, devaient par la suite, présenter toujours un danger pour notre sécurité !...

Estimant leur « razzia » terminée et heureux de leurs « prises de guerre » sur ces « franzouskis », ils nous firent comprendre, que nous pouvions disposer de notre « liberté », par des signes de la main, ponctués des ordres verbaux « Dawaï ! Dawaï ! », que nous pouvions traduire en français : « allez ! allez ! » ; chacun de nous alors, mettant de l’ordre dans ses affaires ou ce qu’il en restait, se prépara à quitter au plus vite ce lieu devenu sinistre !...

Récapitulant ce à quoi j’avais assisté et ce à quoi je venais d’être moi-même soumis, il ne m’en fallait pas plus, pour me faire une piètre opinion de ce qui désormais devait être pour moi cette « sinistre armée Rouge », que je savais à présent, formée de « barbares, de pillards, de violeurs, de détrousseurs de cadavres et j’en passe, tant il m’est difficile de les désigner tous par leurs qualificatifs », pour tout résumer, ils étaient les descendants en ligne directe des « hordes d’Attila » perpétuant les mêmes mœurs « barbares » dans les pays conquis !...

Voilà, ce que fut ma « libération » tant attendue en ce 30 janvier 1945 et je n’étais pas encore au bout des épreuves, des privations et des risques à subir ; en somme, j’avais quitté « la Peste Noire, pour trouver le Choléra Rouge » et pour quelques mois encore !...

Nous étions à la mi-journée de cette « sinistre rencontre » et de ses conséquences ; la neige avait enfin cessé de tomber mais son manteau de plusieurs centimètres d’épaisseur, recouvrait en partie ces cadavres épars, gisant dans cette cour de « supplices » ; quelques femmes épargnées par la mort, mais blessées dans leur corps et dans leur dignité, erraient encore de ci de là, rassemblant quelques hardes à emporter à bout de bras, faute de tous autres moyens de charrois ; elles reprenaient lamentablement, ce chemin de l’exode qui à première vue, ne pouvait plus mener nulle part !...

Décidant aussi de notre départ, nous nous mimes sur la route, en sens inverse, orientée au nord-est, dans la direction indiquée sur la carte, par l’officier ; nous fûmes pour cela, contraints de traverser à nouveau cette ville, hier grouillante d’une population en fuite, aujourd’hui transformée en « ville fantôme » ; des cadavres en de nombreux endroits, gisaient à demi recouverts par la neige et parmi le mobilier et son contenu, jeté pèle mêle hors des habitations !...

La rue principale, artère hier encombrée par les charrois et engins militaires de toute nature, n’était plus qu’un amoncellement de charrettes, de carrioles et autres moyens de transport, la majeure partie renversée, vidée de son chargement épars sur la chaussée et pour certaines d’entre elles, le cheval tué dans les brancards ; vide de toute population, nous traversions une ville morte, où les seuls êtres vivants, étaient les chiens et les chats errant parmi cette hécatombe laissée par les « hordes de Staline » et de son armée Rouge !...

Rapidement traversé ce lieu « d’Apocalypse », prenant la grande route déserte mais parfois encombrée de vestiges de l’exode, y découvrant aussi des cadavres abandonnés dans les fossés et recouverts par la neige, nous orientant au soleil, nous quittâmes bientôt la direction Nord, pour obliquer vers l’est, par une petite route ; devant nous et alentours, s’étendait la plaine blanche et nous devions impérativement avant la nuit, trouver un premier lieu de « bivouac » !...

Après quelques kilomètres, un hameau ou plutôt ce qu’il en restait, nous parut favorable à une halte ; il n’y avait là, pas une âme qui vive et l’on découvrait partout, les traces de la « razzia » ; à première vue, que pouvait-on trouver là ?.. Cherchant bien de tous cotés, nous y découvrîmes encore un coin de grange épargnée, avec dans un coin, quelques bottes de paille ; Que pouvions-nous espérer de plus ?...

Décidés à nous installer là, l’élément le plus facile à trouver, étant encore le bois, la première préoccupation de chacun, fut de faire du feu ; par une chance inouïe, un briquet enfoui au fond d’une poche, avait échappé à la fouille des « rapaces », ce qui était là, un objet de toute première nécessité ; en quelques instants, un grand feu était allumé, devant lequel chacun s’empressa de sécher les vêtements mouillés par la neige que nous avions supportée durant toute la matinée !

Ce problème pratiquement résolu, restait celui non moins crucial de l’alimentation, car nous n’avions rien pu manger durant cette journée ; la veille au cours de l’exode, passant dans la ville, un grand magasin dépôt de stocks d’intendance, avait été mis à sac, par tous ces gens et même par les militaires ; chacun d’entre nous, se mêlant à cette foule, en profita aussi, pour faire provisions de diverses denrées, telles que biscuits, pain, sucre, fromage et même pour certains, du poisson fumé !...

Une rapide inspection des habitations du lieu, toutes déjà dévastées, ne nous procura rien de plus en matière de victuailles ; tout y avait été emporté par leurs habitants ou pillé par les Mongols ; nous y trouvâmes cependant, quelques ustensiles, bassines et seaux, dans lesquels il nous fût possible de fondre de la neige et d’avoir ainsi de l’eau ; rassemblés autour d’un grand feu, chacun mit en commun, ce qui lui restait en réserve d’alimentation ; inutile de dire, que ce repas du soir, fût pour le moins frugal !...

Faisant état de la distance à parcourir, dans de telles conditions, la question était dans toutes les têtes : qu’en serait-il des jours suivants ?...

Je ne vais pas ici, retracer le périple ; mais simplement dire, qu’il fût long et pénible à travers toute une région dévastée par les combats, toutes habitations pillées ou incendiées et où partout gisaient des cadavres de militaires des deux camps, de civils, vieillards, enfants et femmes, ces dernières le plus souvent à demi dévêtues, parfois même, les jambes écartées, un manche d’outil ou un goulot de bouteille introduit dans le sexe !...

Toute une population était ainsi anéantie après tortures, hommes pendus aux poutres des granges, souvent même par les pieds, ce qui laissait supposer d’une agonie de plusieurs heures ; ainsi allions-nous, de découvertes en découvertes, toutes aussi abominables les unes que les autres, accompagnés des seuls êtres vivants, qu’étaient les corbeaux, s’abattant par vols entiers sur tous ces corps raidis par le froid, qui encore les conservait en l’état !...

Ainsi, de bivouac de fortune en bivouac de hasard, avec pour toute nourriture, de temps à autre, une poule ou un lapin tombant sous les coups d’une pelle ou d’un râteau après une course poursuite on pouvait compléter par quelques pommes de terre et betteraves à sucre, trouvées encore dans les silos, à l’abri du gel et dont nous connaissions bien la structure thermique !...

Avec le ventre creux, la fatigue par une marche toujours pénible, une hygiène précaire et toujours la peur aux tripes à la vue et dans les rencontres de ces « dingues de la gâchette », jouant par plaisir de leur « joujou » à cracher la mort sans distinction, avec pour protection, notre seule parade : les mots de « franzouskis towaritch », nous arrivâmes le 10 février, à « Ebenrode », une grosse bourgade, encore en Prusse-Orientale !....

Des troupes soviétiques constituant une unité de blindés lourds, y avaient déjà établi un cantonnement ; un des officiers de « type européen », nous apercevant, vint à notre rencontre ; nous étant présentés « franzouskis » et ne comprenant pas notre langue, il fit appel à l’un de ses collègues, qui lui, dans un français très correct, nous posa quelques questions ; très étonné par le récit de notre périple, il alla à première vue s’entretenir avec un supérieur !...

De retour, il nous déclara devoir attendre là, des instructions à venir, par un service spécial ; jusque là, il nous désigna une maison restée en assez bon état, où il nous demanda de nous installer ; faisant alors une rapide reconnaissance du lieu, ce fut la grande pièce cuisine située à l’étage, qui nous parut la mieux adaptée, pour le temps que nous devions y passer ; des bottes de paille trouvées dans l’atelier au rez-de-chaussée, constituèrent bientôt une « literie confortable » !...

Un grand feu très vite allumé dans la grande cheminée, une table, des bancs, des couverts et récipients divers trouvés sur place, à croire que les « mongols » n’étaient pas passés par-là ; avec un tel « confort », j’avais déjà changé d’univers ; « pour combien de temps ?.. »

A cela, il restait toujours la question cruciale du ravitaillement, pour lequel, à la question posée à l’officier, il nous fut répondu, d’avoir à se le procurer sur place, tout comme s’il n’y avait eu qu’à se baisser pour trouver !... A première vue, comme partout ailleurs après le passage des hordes et leur razzia, il ne restait plus rien, sinon quelques rares poules et lapins que nous nous efforcions d’attraper à la course, munis de pelles et de bâtons ; des silos découverts intacts dans le voisinage, nous sauvèrent de la « famine », y trouvant des pommes de terre et des betteraves à l’abri du gel !...

L’unité des blindés, ayant quitté le lieu au cours de la nuit, nous étions au réveil, les seuls occupants du bourg, avec la question que nous pouvions nous poser : « pour combien de temps étions-nous là, à attendre des instructions et de qui ?.. » A en juger de l’organisation de cette armée, par ce que nous en avions vu, nous pouvions avoir quelques doutes quant à un quelconque service chargé de notre situation !...

En confirmation de cela, nous comptions les jours qui s’écoulaient dans cet endroit désert, sans y voir âme qui vive ; « ubuesque » pouvais-je dire à me trouver là, dans une telle situation, qui me faisait déjà perdre toute notion du temps et des jours ; il me fallut quelques efforts de mémoire et de rétrospectives, pour savoir que février arrivait à son terme !...

Nous « croupissions » là, depuis vingt jours déjà, sans un réel ravitaillement, avec seulement nos silos à pommes de terre et à betteraves, ce qui malgré tout, nous évitait la « famine » ; avec cela, aucune instruction et personne en vue pour nous en donner, si bien que décidés à reprendre la route à l’aventure, nous vîmes arriver dans le lieu, une nouvelle unité de blindés, formée d’hommes pour la plus part de type européen, ce qui ne manqua pas de nous rassurer, « encore que !.. »

Abordant ces hommes, toujours avec beaucoup de prudence et déclinant notre identité de « franzouskis », ces officiers dont certains s’exprimaient assez bien dans notre langue, ne nous cachèrent pas leur étonnement à l’écoute de notre récit et du temps que nous avions passé là, sur les ordres donnés par leurs prédécesseurs à notre arrivée dans le lieu ; « décidément, nous pouvions nous demander : qui dans cette armée donnait les ordres ?.. »

Après nouvelle concertation entre officiers, l’un des leurs, nous indiqua la direction à prendre, afin de nous rendre au lieu dit : « Sulingkemen », nous expliquant que là se trouvait le centre de rassemblement des prisonniers français libérés dans la région par l’armée Rouge, ce qui pour une fois, semblait correspondre aux indications données par le premier officier soviétique rencontré parmi les « mongols » !...

Entendant enfin nous parler de « rassemblement », il ne nous en fallu pas plus, pour nous mettre immédiatement en chemin dès cette fin de matinée ; à la différence des jours précédents et à l’approche du Printemps, le radoucissement de la température entraînant la fonte des neiges, avait remplacé le sol gelé en de véritables cloaques de boue, qui non seulement alourdissait mes chaussures, mais pénétrait aussi par-dessus à l’intérieur ; de profondes ornières creusées dans la route à suivre, rendaient la marche particulièrement pénible !....

Cela, avait surtout pour cause, un état de grosse faiblesse physique, dû à la carence alimentaire de ces dernières semaines, aussi, je ne manquais pas de faire le rapprochement de situation : « captif des allemands en juin - juillet 1940 ou libéré par les Soviétiques en janvier - février 1945, mon estomac criait toujours famine » !....

Tout le long de cette route, j’étais soumis à un autre horrible spectacle, malgré tout ce que j’avais déjà vu les semaines d’avant et qui était à la fois visuel et olfactif ; jusque là, « congelés en l’état », par les basses températures, les nombreux cadavres d’hommes et d’animaux, entraient en décomposition, répandant dans l’atmosphère cette odeur putride de la mort, se dégageant de ces chairs, devenues les proies des corbeaux, des chiens errants et autres carnassiers y compris les rats !

Partout, aussi loin que puisse porter la vue dans cette plaine, je découvrais les marques laissées par les sinistres « cavaliers de l’Apocalypse », que sont : « la guerre, la famine, la peste et la mort », menés ici par Staline et sa « sanguinaire armée Rouge », portant bien sa couleur !...

Au terme de cette route à travers une plaine dévastée et semée de cadavres en putréfaction, après une marche pénible, nous arrivâmes à l’endroit qui nous avait été désigné, à savoir : « Sulingkemen », situé tout proche de « Gumbinen », toujours en Prusse - Orientale et dans lequel, sur des bâtiments flottait le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau ; à la date du calendrier, nous étions le premier mars !....

A première vue, cette petite ville, qui semblait avoir été épargnée par les incendiaires et les pillards de Staline, avait été investie et transformée en cantonnement de base militaire, à en juger par le nombre d’officiers qui s’y trouvaient, y compris des femmes, elles aussi en uniforme, chargées surtout de régler la circulation dans les différentes directions, vers les secteurs d’opérations, toujours en cours dans cette région de « Königsberg » où semblait-il, se poursuivaient les combats !...

Accueillis là, sans étonnement apparent, « comme si nous y avions été attendus » et avant même toute question posée, il nous fût indiqué par un officier ou sous-officier, notre lieu d’hébergement ; une vaste pièce avec couche de paille pour literie, une table et des bancs ; distribution ensuite, d’un pain noir au goût aigrelet et boites de viande en conserve, estampillées « Made in U. S. A. ; pour boisson, du thé chaud ; comparativement aux traitements et aux privations des jours précédents, je pouvais me poser la question : « Etais-je entré dans ce paradis soviétique vanté par nos grands idéologues ?.. »

Arrivés là les premiers, notre groupe fût très vite augmenté les jours suivants par un grand nombre d’autres français « libérés » dans la région Ouest et principalement dans le secteur de « Königsberg » où, d’après leurs témoignages, se déroulaient toujours de violents combats contre d’importantes forces allemandes solidement retranchées dans l’enceinte de ce port sur la Baltique !....

Aux questions que je leur posais sur les contacts qu’ils avaient eu avec les troupes russes, tous unanimement me décrirent les mêmes scènes d’horreur et de barbarie, dont j’avais moi-même été témoin, sinon victime, ainsi que tous mes camarades dans le groupe !...

Plus terrible à entendre encore de ces hommes, citant les cas de certains de leurs camarades, tombés sous la « furie de ces hordes », tuant sans distinction et par instinct sanguinaire ; quel pouvait être plus triste sort, que celui d’être « assassiné » par les « libérateurs » attendus, après cinq longues années de captivité ?....
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Le Communisme :
Une Vaste PROPAGANDE ORGANISEE

Au bout de quelques jours passés là, sans cesse me revenaient les questions : étais-je dans un lieu « d’accueil ou d’internement » et cela, pour combien de temps encore ? et aussi, la plus importante de toutes : quelle était de là, ma destination, liée à celle de tous les autres ?..

A toutes ces questions, que chacun d’ailleurs se posait tous les jours, aucune réponse n’était donnée ; à tel point que, fixant parfois ce « drapeau rouge » qui flottait en ce lieu, une autre question non moins préoccupante sinon angoissante, me revenait : « étions-nous vraiment libérés ?.. »

Me mettant parfois à l’écart, je me prenais à méditer sur cette situation au déroulement incertain et mes pensées allaient alors vers ma famille, dont les dernières nouvelles reçues, dataient du mois de novembre et je ne pouvais, que me poser la question : « avait-on reçue ma réponse faite à cette dernière lettre, dans les premiers jours de décembre ?.. » ; à bien y réfléchir, cela me paraissait assez peu probable, vu la précipitation des événements dans notre secteur !...

Il ne faisait alors aucun doute, que l’angoisse devait régner au sein de ma famille, avec toujours les craintes pour ma mère à devoir supporter encore ce complément d’épreuve sans faiblir ; « en trouverait-elle le courage et la force ?... » ; en parallèle de ces pensées, je ne pouvais oublier non plus, celle dont la séparation forcée datait du mois de novembre et dont m’assaillaient les incertitudes sur son sort, ne pouvant cependant l’imaginer tombée entre les mains de ces « barbares » !..

Je me contentais d’espérer pour elle, qu’elle avait mis à profit, ce temps de répit, entre la date de notre séparation et l’arrivée des « hordes » et que dans cette hypothèse, elle n’avait pu se trouver dans ce lamentable exode ; à bien y réfléchir, j’avouais là, que je n’avais pas imaginé un seul instant, en ce mois de novembre, où nous nous quittions, un tel déroulement de la situation entraînant un incroyable « séisme » pour tous ceux qui allions y être confrontés et peut-être pour elle, encore bien plus que pour moi-même !...

Reprenant mes promesses faites de retourner en ce lieu, la paix revenue, je le voyais en ces moments de méditations, entièrement dévasté, saccagé et certainement incendié dans la « furie de ces mongols », aussi, poussant plus loin dans la suite à venir, ne voyant pas très bien la route ni les conditions d’un rapatriement, je ne pouvais guère faire des pronostics sur la situation de « l’après-guerre » et donc sur les possibilités et les conditions d’un retour !...

Je me contentais pour l’heure, de penser d’abord aux possibilités qui me seraient données de retrouver la France, dont j’étais séparé par des milliers de kilomètres à franchir et dont rien encore pour cela, n’était bien défini, malgré mon soit disant « statut de libéré » ; là, me revint alors à l’esprit, la « prédiction de ma cartomancienne en juin 1938 : je vois pour vous un long voyage !.. » ; déjà bien commencé, depuis cinq ans, il n’était pas encore terminé !....

Partout dans la région, les pommiers en fleurs annonçaient le Printemps et enfin notre départ fût programmé pour le 26 mars, avec transport par train depuis la gare de « Gumbinen », la ville proche ; embarquement le jour venu, 50 hommes par wagon, sans la moindre indication de destination précise ; roulant sur une voie unique et marquant de nombreux arrêts, le convoi arriva enfin en gare de « Kaunas », en fin d’après- midi où on annonça qu’il devait y passer la nuit !....

Pour la plus part d’entre nous dans ces wagons, sans un réel moyen à trouver le repos et encore moins le sommeil, la nuit s’avéra longue dans les bruits d’un trafic intense dans cette gare en grande partie dévastée ; il fallut y attendre le matin, pour un nouveau départ de ce convoi, qui devait arriver en gare de « Vilno », terminus pour l’heure, de ce voyage !....

Mise à part, que les portes des wagons ne nous étaient pas verrouillées et libres d’ouverture, le transport ne présentait pas une grande différence avec ceux des allemands ; hommes en surnombre dans les wagons et toujours la même incertitude pour ce qui était de la destination ; tout comme cinq ans auparavant, cette dernière était laissée aux suppositions de chacun et là aussi, les imaginations ne manquaient pas !...

Pour les uns, toujours bien informés, ( sans trop savoir comment ), nous devions tous être dirigés vers « Moscou », avant le rapatriement ; ( allez savoir pourquoi !.. ) ; pour d’autres, non moins informés, nous devions aller à « Mourmansk », ce port de l’océan Arctique, d’où devait s’effectuer le retour en France, par bateaux, via l’Atlantique et la mer du Nord ; enfin pour certains autres, notre destination ne pouvait être que « Odessa » sur la mer Noire, avec embarquement vers Marseille !...

Dans ma tête, cela ne manquait pas de me rappeler ma situation dans ces trains cinq ans auparavant, où, roulant à toute vapeur vers le nord-est, certains des nôtres prétendaient que nous roulions vers la France ; ici aussi, pour l’heure, j’étais à « Vilno », cette capitale de la « Lituanie », à des milliers de kilomètres de mon pays et aux bons vouloirs de mes « libérateurs » entre les mains desquels je me trouvais depuis déjà trois mois !...

De vastes bâtiments entourés de hauts murs étaient aménagés pour nous dans cette grande ville ; ce lieu, à première vue accueillant, ne s’avéra être qu’un nouveau « camp d’internement », non allemand mais soviétique ; à ce lieu de rassemblement, on avait déjà donné un nom de mise en confiance : « Camp français de Vilno » et pour mieux nous rassurer, nos trois couleurs françaises, y flottaient en haut d’un mat, au milieu d’une vaste cour intérieure et aux cotés du rouge soviétique, frappé lui, de la faucille et du marteau ; « n’étions-nous pas entre amis, arborant là, chacun son drapeau ?... »

Un seul avantage appréciable pour moi, dans cette enceinte interdite de sortie, la mise à disposition de locaux sanitaires, parfaitement aménagés, permettant hygiène complète du corps et lavage du linge, ce dont je m’empressais de profiter, non sans nécessité, après avoir marqué ma place, dans une vaste salle, à l’étage, entièrement dépourvue de toute literie et où chacun devait dormir à même le plancher de bois ; alimentation, toujours pain noir, conserves américaines et millet cuit, lui aussi livré par « l’oncle Sam » ; eau dans les robinets en guise de boisson ; voilà pour le « confort » des lieux, qui avaient été dans cette ville, un centre hospitalier, avant d’être affectés à tous ces « franzouskis libérés » par les armées de Staline et dont le sort qui ne dépendait que de lui, était encore à décider !....

Dans ce rassemblement de plus d’un millier d’hommes « libérés » de toute cette Prusse-Orientale et une partie de la Poméranie, un grand nombre d’entre eux, n’avaient au cours de leur détention, jamais quitté les camps allemands ; je me retrouvais ainsi, dans cette promiscuité de laquelle j’avais tout mis en œuvre pour en sortir, cinq ans auparavant ; me réapparaissait alors parmi eux, cette triste mentalité entretenue, à toujours vouloir s’approprier plus que leur part ; aussi, me posais-je la question une fois de plus : « après en être sorti, combien de temps aurais-je encore à devoir supporter cela ?... »

A une telle contrainte imposée à nouveau, devait s’en ajouter une autre, non moins contraignante pour moi ; en effet, mettant à profit un tel rassemblement d’hommes, les « idéologues » de la doctrine communiste, s’employèrent là, à mettre tout en œuvre pour un maximum d’endoctrinement de masse ; pour cela, meetings et réunions étaient du quotidien, avec au préalable, un vibrant appel aux « camarades » !...

Montés sur des tréteaux supportant un plancher, des « orateurs » ou se définissant comme tels, sans complexes et avec conviction, vantaient l’apologie du communisme, la gloire de l’armée Rouge et la « grandeur de Staline », seul vainqueur du Nazisme et avec lequel devait se poursuivre la lutte du monde des travailleurs, contre la « tyrannie du monde capitaliste » !..

Avec la liberté retrouvée et sur ce modèle de l’union soviétique et de son chef vénéré, on allait changer le monde ; « Peuples opprimés rassemblons nous sous la direction de Staline » clamaient ces slogans, poursuivant : « nous instaurerons de retour en France, le communisme vainqueur » ; tels étaient les discours de ces « orateurs » improvisés pour la circonstance, faisant entonner pour clôturer leurs harangues, les chants de « l’Internationale et des Jeunes Gardes », trouvant là de nombreux adeptes à pousser les couplets et les refrains !...

Parmi un grand nombre de ces hommes ayant perdu la notion des événements au cours de ces cinq années et donc favorables à l’endoctrinement, il faut bien avouer, que là, l’occasion était belle à exploiter pour ces idéologues ; tous, n’étions pas cependant disposés à subir leurs discours ; contre cet état d’esprit, les services de propagande, avaient tout prévu ; on avait pour cela, quadrillé tout le secteur d’un réseau de haut-parleurs, installés, non seulement dans les extérieurs du lieu, mais aussi dans les intérieurs des différents locaux, de telle sorte que nul ne pouvait échapper aux discours, harangues et « bourrage de crâne » de ces « illuminés », nouveaux idéologues du communisme !...

Ainsi, le « matraquage » était pour tous inévitable, j’avais donc quitté cette propagande nazie, pour tomber dans l’intoxication communiste, que je qualifiais l’une et l’autre, coulée dans le même moule ; pour moi, « Hitler et Staline » étaient le type même des tyrans à mettre au banc des accusés pour « crimes contre l’humanité » ; sorti des griffes de l’un, j’étais pour l’instant dans la gueule de l’autre et cela, toujours avec la même question : « pour combien de temps encore ?... »

Non contents des discours quasi quotidiens, la projection de films était là aussi, un des grands moyens de propagande, montrant par les images commentées, les actions de cette « glorieuse armée Rouge », dans les combats victorieusement menés sur cette « armée Nazie », depuis sa défaite de Stalingrad ; était aussi montré, dans ces films, la joie des travailleurs dans les usines d’armement, leur sérénité et leur patriotisme, ainsi que leur « bien être » dans les cités ouvrières ; tout cela, commenté comme il se devait, était « idyllique », mis à part le « revers de la médaille », soigneusement occulté par tous ces idéologues, dont j’avais déjà un aperçu, sans compter ce qui me restait encore à constater !...

C’est dans un tel climat à la fois de propagande imposée et de promiscuité concentrée, que s’écoulaient les jours et avec eux les semaines ; monotonie et oisiveté régnaient de pair dans ce rassemblement d’hommes, avec un certain découragement pour les uns à attendre là encore la fin de leur calvaire et un optimisme prudent pour certains autres, qui comme moi, faisaient peu de confiance à nos « libérateurs » !...

Dans ce climat d’incertitude, de questions sans réponses et de suppositions aléatoires, mes pensées allaient sans cesse vers les miens, vers ma mère, depuis déjà près de cinq mois sans nouvelles de son fils, avec certainement des informations sur la situation dans cette partie de l’Europe, rien pour elle de très encourageant sur mon sort ; mes pensées revenaient aussi, vers ces moments heureux passés intimement avec cette fille allemande, formulant toujours cet espoir de la retrouver après la « tourmente », qui non seulement nous avait réunis, mais qui aussi, nous avait séparés !....

Portant souvent mon regard sur la détérioration physique et morale de certains de ces hommes, qui avaient « croupis » dans ces « stalags », je ne regrettais rien de ma décision à avoir évité cela, pas plus que d’avoir partagé un amour en dépit du « Streng Verboten » ; bien au contraire, j’estimais avoir pris ma « revanche » à la fois sur les responsables de notre honteuse débâcle, ainsi que sur la rigueur des ridicules interdictions Nazies, prétendant interdire les relations amoureuses avec leurs femmes allemandes !...

Sorti ainsi dans de bonnes conditions physiques et morales du piège Nazi, il me restait encore à sortir dans ces mêmes conditions, de cette « nasse » communiste, avec cette question : « qu’allait décider Staline quant au sort de tous ces « Franzouskis » tombés entre ses mains ?.. Ne pouvait-il pas, les considérer monnaie d’échange, dans ses exigences à étendre son idéologie sur l’Europe ?.. En situation « d’internés », comment ne pas le supposer ?.. »

Dans les informations quotidiennes qui nous étaient diffusées par radio, sur le déroulement du conflit, un communiqué nous apprit la mort de Hitler et de Göebels survenues le 30 avril et provoquées par suicides ; le 2 mai fut transmise l’information de la capitulation de Berlin, totalement investi par les troupes de l’armée Rouge et le 5 mai, était diffusé l’ordre du maréchal Keitel donné à ses armées d’avoir à déposer les armes, sans conditions !....

L’Allemagne vaincue et avec elle le Nazisme, ainsi prenait fin ce conflit en Europe ; il avait duré cinq ans ! Le temps de ma captivité !...

« Qu’en était-il pour autant, de ma liberté ?... » ; Soit disant « libéré », n’étais-je pas encore un « interné », soumis au bon vouloir de mes « libérateurs » ?..

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Enfin ! S’Ouvre la PORTE !

Telle une traînée de poudre allumée, la nouvelle se répandit dans ce camp : on y préparait un départ ; pouvais-je y croire ?.. Oui, car enfin le 11 mai, je reprenais le chemin de la gare, pour départ fixé : destination « Odessa » ; dans un train stationnant à quai, le nombre d’hommes par wagon, fut fixé là, à 40, ce qui permettait déjà une certaine aisance de mouvements, d’autant que ce matériel russe est plus long et surtout plus large que les wagons européens !...

Je trouvais là, que ces autorités soviétiques, brusquement faisaient preuve de certains égards envers nous, ce à quoi ils ne m’avaient pas habitué jusque-là et ce dont je n’allais pas me plaindre ; embarquement terminé, ce train d’une quinzaine de wagons quitta la gare de Vilno, pour un voyage d’environ 1200 kilomètres ; attelé cependant à une locomotive « poussive », il ne pouvait que rouler à une vitesse réduite et même pour ainsi dire au pas dans les nombreux passages de ruisseaux et rivières, sur des ouvrages provisoires ou en travaux de réfection !...

Roulant le plus souvent sur une voie unique, il marquait de nombreux arrêts dans des gares, attendant le passage des convois roulant en sens inverse ; dans ce wagon « du retour », même à vitesse réduite, je me prenais à rêver, comptant le claquement des roues au passage des jointures des rails, dont chacune d’elles, me rapprochait d’autant de la France et donc enfin, de la « liberté » !...

Ayant passé la gare de « Minsk » tout proche encore de la Lituanie, le train roulant à travers un paysage de steppes, arriva en gare de « Kiev », capitale de l’Ukraine, me faisant découvrir là, toute une géographie, que des mois avant, j’avais tracée sur une carte, y marquant les positions des combats dans ces différents secteurs ; j’y constatais d’ailleurs, les marques laissées par les affrontements acharnés au cours des batailles livrées !..

Le train stoppé dans cette gare de Kiev, au milieu d’ouvrages en ruines, on nous informa là, d’un arrêt prolongé, que chacun mit à profit pour quitter les wagons, afin de se dégourdir les jambes ; un ravitaillement nous y fut aussi distribué, pour lequel, la répartition des rations, même là donnait lieu à des protestations par ceux qui prétendaient ne pas avoir leur part ; habitude chez eux, à toujours dans les stalags prétendre à s’attribuer la part des autres !..

De telles « chicaneries », ne pouvaient en la circonstance, que me laisser indifférent, sinon me prêter à sourire, car je n’attribuais plus aucune importance à la quantité, pas plus qu’à la qualité de mes rations ; j’étais sur le chemin de la France et tout le reste n’était plus pour moi, que « futilités » ; pouvais-je cependant changer des mentalités acquises et entretenues durant cinq années, avec cette application de la loi du plus fort à se servir au détriment du plus faible ; telle était cette loi des camps, dont étaient marqués ceux qui y avaient longuement séjourné !...

Après trois longues heures d’attente, aux environs de 17 heures, vint le signal du départ ; aussitôt réinstallés dans les wagons desquels personne ne s’était éloigné, le train lentement, dans un enchevêtrement de voies, d’aiguillages et de courbes, quitta bientôt cette grande gare, pour franchir très- très lentement, le large fleuve »Dniepr », sur un gros ouvrage provisoire, constitué de troncs d’arbres, posés sur de très grosses poutres de fer, le tout prenant appuis sur les piles de l’ancien ouvrage détruit au cours des combats qui s’étaient déroulés là !...

Passé le grand fleuve, notre train attelé à une locomotive apparemment plus puissante,, prit très vite de la vitesse, avec cependant toujours de gros ralentissements aux passages des nombreux ouvrages provisoires établis sur les cours d’eau ou les ravins à franchir ; je commençais à comprendre et aussi peut-être à admettre au moins une des causes de notre « internement » prolongé ; en effet, des centaines et même des milliers de kilomètres de voies à rétablir, ainsi que tous ouvrages d’art à remettre en état, même à titre provisoire, tout cela effectivement ne pouvait que retarder d’autant les moyens de transports !...

Malgré cela, je pouvais me considérer enfin sur la bonne voie, en direction de la France, sans trop de soucis concernant les éventuels différents diplomatiques, quoique toujours possibles en la circonstance, n’oubliant pas que j’étais toujours et encore, en union soviétique ; au bout de la nuit et dès l’aube, j’apercevais les magnifiques cotes de la mer Noire, déjà inondées de lumière par un splendide lever de soleil ; quelques kilomètres encore et le train entra en gare d’Odessa !...

Je n’avais connaissance de ces lieux, que par mes livres scolaires de géographie, sans la moindre supposition à cette époque, de m’y trouver un jour ; le destin et les événements m’y avaient cependant conduit ; c’est dans cette ville et dans ce port, dernière étape de mon périple en union soviétique, que je dus attendre le navire qui devait me conduire à Marseille !...

Même dans ce véritable décor de « carte postale » que présentait ce lieu, propice à des vacances de rêve en ce magnifique mois de mai, qui déjà touchait à sa fin, ma vue scrutait toujours cette « ligne d’horizon », d’où devait surgir ce navire inconnu, synonyme pour moi de cette « liberté », qui m’était « volée » depuis déjà cinq longues années et que personne encore ne m’avait rendue, malgré les apparences dites de « libération » !...

Aussi, je ne cachais pas mon immense joie, à voir enfin se détacher au loin, la majestueuse silhouette d’un grand navire sur les flots, venant lentement s’amarrer à un quai de ce port et dans lequel, je devais embarquer au cours de la matinée du « six juin 1945 », soit exactement et jour pour jour, cinq ans après ma reddition aux troupes allemandes ; dès le début de la journée, commencèrent les opérations d’embarquement de plus d’un millier d’hommes et ce fut à grandes enjambées que je franchis la passerelle jusqu’à la « coupée du bord » ; avec un « grand Ouf ! » de soulagement, j’étais enfin sur un sol flottant de sa majesté britannique ; en effet, ce grand navire à trois ponts, battait pavillon anglais et sur ses flancs je pouvais lire son nom : « Harawah », dont je n’ai jamais pu avoir la signification !...

Cela, pour l’instant ne présentait pour moi que peu d’importance ; l’essentiel était, que j’avais enfin quitté ce territoire soviétique, ( séparé de lui, ne fusse encore, que par quelques mètres ), sur lequel j’avais fondé tant d’espoirs six mois auparavant, espoirs déçus hélas, tant ils avaient été transformés en incertitudes, en situations de peur engendrée par les actes de terreur, de massacres, de pillages, d’atrocités sur des populations et même d’assassinats d’un grand nombre des nôtres, qui ne reviendraient plus, victimes de tant de barbarie ; de tout cela, je n’éprouvais pour ce pays, qu’un sentiment d’indignation !...

Bénissant le ciel à me trouver là, pourrais-je cependant en oublier le cauchemar et oublier aussi, ceux qui n’y étaient pas, après une longue attente de cinq années avec l’espoir d’une « libération » ?....

Embarquement et toutes formalités terminées, ce grand navire qui me ramenait à la liberté, leva les ancres aux environs de 15 heures ; mettant bientôt le cap au large, je regardais s’estomper cette ville d’Odessa, pour au bout de quelques instants et sans regrets disparaître à ma vue ; ce n’était pas un « au revoir, mais bien un adieu » que je lui lançais du fond du cœur ; à l’autre bout, je devinais déjà Marseille, que sauf incident de parcours et indications données, notre navire devait atteindre le 14 juin !...

Soumis au strict respect durant toute la traversée des consignes à bord qui nous furent transmises, concernant surtout, l’ordre la discipline, l’hygiène et les exercices d’alertes, navigant sur une mer calme, avec par tribord les cotes roumaines et bulgares, le navire s’engagea dans le détroit du Bosphore, pour entrer dans le port d’Istanbul, avant la tombée de la nuit ; là, escale de ravitaillement, levée des ancres au petit matin, passage du détroit des Dardanelles, navigation à travers les innombrables îles de l’archipel grec, passage du détroit de Messine, celui de Bonifacio ( ce dernier, dans une violente tempête, nous mettant tous à la terrible épreuve du mal de mer ) et enfin, le 14 tel que prévu, ce port tant attendu, celui de la France retrouvée : MARSEILLE !....

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l’AMOUR Perdu dans la TOURMENTE

Aussitôt données les autorisations de débarquement, je dévalais la passerelle et je foulais enfin la terre de France ; j’étais embrassé là, par des femmes françaises, m’assaillant de questions dans le but d’obtenir des renseignements sur l’être cher qui ne se trouvait pas là, que l’on attendait toujours et duquel, on était depuis de longs mois sans nouvelles ; de tout cela, je ne pouvais que leur laisser espoir ; toutes les vérités, là n’étaient pas bonnes à dire et d’ailleurs, un grand nombre de « libérés » étaient encore dans cette union soviétique pouvais-je dire, dans l’attente des moyens de transport ; pouvais-je pour autant, les rassurer ?...

Non sans quelques difficultés, ( tant les questions de ces femmes angoissées étaient pressantes ) et, m’imaginant ma mère, comment ne pas les comprendre ?.. Je m’en détachais enfin, pour, au plus vite m’informer d’un bureau de poste ; prenant alors mon tour à l’un des guichets mis à disposition par les services d’accueil, je dictais un télégramme à l’intention des miens, qui eux aussi, devaient être dans l’angoisse depuis des semaines sinon des mois et portant le message suivant : « Suis à Marseille stop !.. Arrive Demain stop !.. signé Louis »
suivait l’adresse du destinataire !....

Pris en main par les différents services d’accueil et administratifs, je dus me soumettre aux formalités imposées, dites de « rapatriement » ; sur présentation de mon livret militaire, soigneusement conservé, ( cousu qu’il avait été dans le bas de la doublure de ma capote ), ainsi que de ma carte d’identité « Ausweis » portant mention du « stalag et matricule » de captivité, les différentes formalités à accomplir me furent d’autant facilitées !...

Muni des différentes pièces remises attestant de mon rapatriement et d’un titre de transport par train mentionnant : « Marseille - Castres », après une nuit d’hébergement, je fus conduit le lendemain matin en camion militaire à la gare « St. Charles ; j’y prenais là le train rapide « Vintimille - Bordeaux » à 10 heures et j’arrivais en gare de Toulouse à 16 h. 30 ; après un changement de correspondance, j’étais en gare de Castres à 19 h. 30 !....

Aussitôt avoir posé les pieds sur le quai, j’étais enlacé par les bras de ma mère, qui versant des larmes de joie, ne me lâchait plus ; après un long moment d’intenses effusions réciproques, je pus enfin embrasser aussi mon père ainsi que ma sœur et mes deux cousines, venues aussi à mon arrivée ; seul manquait à ces retrouvailles, mon frère absent de la ville ce jour là, mais qui avait été avisé de mon télégramme reçu la veille !...

Sorti pour un instant des étreintes des miens, j’étais comme la veille à Marseille, assailli de questions par les personnes informées de mon arrivée et attendant toujours et encore le retour d’un mari,, d’un père, d’un frère ou d’un fiancé ;on me donnait son nom, le numéro du stalag de détention, on me montrait même sa photo ; à toutes ces personnes, dans une angoisse compréhensible et avides de savoir, je ne pouvais donner, que de l’espoirs dans leur attente, leur indiquant, que tout était mis en œuvre pour le retour de tous !....

Certaines vérités hélas étaient à occulter pour ces familles angoissées, sachant bien au fond de moi, que tous ne reviendraient pas, victimes dans leur « libération » de la sauvagerie des « mongols de Staline » ; à la satisfaction des miens, qui eux m’avaient retrouvé, je me devais de laisser aux autres, l’espoir pour eux aussi de la même satisfaction, après ces années d’attente ; accaparé par toutes ces personnes me couvrant de questions, ma mère, dans un sentiment d’égoïsme manifesta le désir de m’avoir pour elle seule ; comment ne pas la comprendre !...

Pour moi et pour les miens, le cauchemar était enfin terminé !.. Il me restait la question : « Qu’en serait-il de l’oubli ?... Parmi toutes les épreuves endurées, à oublier au plus vite, je ne pouvais ignorer, qu’une partie de moi par la pensée était restée là-bas, dans ce coin éloigné de France et situé au sein de cette Prusse -Orientale, qui avait vu naître en moi les joies d’un premier amour et d’une première passion ; à cette joie du retour, deux questions permanentes hantaient mon esprit : « Quel avait été son sort dans cette débâcle et par quels moyens allais-je pouvoir la retrouver ?... » ; à ces questions posées et pour l’instant sans réponses, je gardais au fond de moi un espoir à donner bientôt suite à mes promesses faites !...

Après quelques jours passés en famille, « couvé » par ma mère qui m’ayant trouvé pâle et amaigri, s’ingéniait à rétablir au plus vite mon état, dont la santé cependant n’était pas altérée ; toujours aux petits soins pour mon état, me découvrant par moments dans mes rêves elle ne cessait en plus de me poser des questions, sur les conditions de ma captivité, avec cette intuition, que je lui cachais quelque secret au fond de moi !..

Sentant bien qu’elle lisait presque dans mes rêves, il me fut difficile de lui cacher longtemps la vérité ; je lui dévoilais donc les causes de mes préoccupations permanentes dans mes pensées, qui avec les intuitions d’une mère attentive, ne lui avaient point tout à fait échappé ; lui dévoilant ma liaison, je l’informais de son âge, lui dressant un portrait de son physique et lui faisant part de son attachement pour moi et en cela, du soutien moral qu’elle m’avait apporté durant trois années de ma captivité !...

Lui ayant dressé ce portrait, même aussi sommaire, je sentis naître en elle déjà un sentiment de sympathie pour cette inconnue qui par son amour à son fils, avait su lui alléger les contraintes morales de la captivité et de l’éloignement ; souffrant à présent pour moi, de cette séparation, respectant d’autant mes moments d’évasion plongé dans mes pensées, je sentis naître en elle, une certaine inquiétude, avec laquelle lui venait la question : « Allais-je retourner là-bas ? » et dans cette hypothèse, « Allait-elle me perdre à nouveau après toutes ces années de séparation et d’angoisse pour elle ?.. »

Avec en elle cette crainte, loin de s’opposer à mes sentiments et à mon amour, elle s’ingénia à me faire prudemment entendre, sa préférence à la faire venir auprès de nous ; sa nationalité, ne présentait pour elle aucun obstacle, pas plus que son rang dans la société ; elle l’acceptait telle qu’elle, en qualité de « belle-fille » !...

Tout cela, dans l’immédiat ne résolvait rien à part que tout était dévoilé de ma liaison et de mon amour pour une fille allemande et que je me trouvais désorienté cherchant la solution à la manière de la retrouver ; pour cela, je décidais de quelques jours de solitude, afin de mieux concentrer mes pensées, mes souvenirs et peut-être aussi dans le calme retrouvé, les moyens d’aboutir à une reprise de contacts, dont je gardais toujours au fond de moi, l’espoir !...

Paradoxalement, à la joie d’avoir retrouvée toute ma famille et en même temps, cette liberté qui m’avait été si longtemps usurpée, je vivais ces premiers jours avec la nostalgie de ce lieu lointain, au sein duquel j’avais pour la première fois trouvé l’amour et la passion d’aimer ; je retournais par mes pensées dans cette grande demeure, dans laquelle je revoyais ces différents endroits où, dans un recoin discret ou bien entre deux portes, nous échangions furtivement à la hâte et même à la sauvette, un baiser ou une caresse ; je revoyais aussi, cette chambre, son mobilier succinct ( une commode, deux chaises, un lavabo et surtout ce lit à une place, dans lequel, nous trouvant seuls dans la demeure, nous donnions libre cours à toute notre passion délirante jusqu’à l’extrême !..

Je me remémorais ce premier instant, où dans la lingerie proche de sa chambre, je m’étais enfin hasardé à lui manifester ma passion et mon désir, prenant contre moi dans mes bras, sa tête penchée en arrière et appliquant mes lèvres sur les siennes dans un profond baiser, pour nous trouver inconsciemment et sans la moindre résistance de sa part franchissant la porte de sa chambre, pour tomber sur le lit où se déchaînèrent à la fois la passion et le désir de l’amour, qui jusque l’à n’avait été que platonique !...

Tout cela, en dépit des risques encourus ; pris sur le fait, c’était pour elle une sanction pénale et à coup sûr, la marque du déshonneur au sein de sa famille ; c’était pour moi le risque d’une mutation certaine dans l’un de ces camps à « travaux forcés » perdant tous statuts de « prisonnier de guerre » et perte donc aussi des privilèges dont je bénéficiais pleinement avec l’avantage de protéger mon moral et ma santé physique !...

Ces risques pris, dans les moments d’intimité, constituaient pour nous, cette « épée de Damoclès » pointée sur nos têtes ; est-il cependant un seul exemple à citer, où la passion et l’amour aient reculés devant les risques de sanctions même les plus sévères dans leurs applications ?... En cela, notre cas ne fit pas exception à la règle et nous avions bravé tous ces « interdits » dictés par des hommes dans leurs prétentions « ubuesques » à protéger une « race » en dépit même des lois ancestrales de la nature !...

Cette victoire se trouvait cependant sanctionnée, à la fois par notre séparation imprévue, par mon ignorance totale sur sa situation après son départ ainsi que sur son lieu de résidence et pire encore, par les nouveaux tracés de frontières, refoulant hors de leurs terres ancestrales, des populations entières, avec cette quasi-certitude : elle ne pouvait se trouver, dans le meilleur des cas que parmi ces « refoulés » ; assailli par toutes ces pensées et cherchant à les résoudre dans ma tête, j’aspirais pour cela, à un temps de solitude, hors des avalanches de questions qui m’étaient quotidiennement posées et sur lesquelles j’avais assez peu de réponses sinon peu d’envie à le faire !...

Dans ce désir à me retirer quelques jours, ma sœur cadette, qui avait débuté sa première année d’enseignante dans un village de montagne à 20 km De notre ville, me proposa hébergement dans une chambre disponible dans son logement de fonction et qu’elle mettait à ma disposition ; c’est là, que je décidais de m’installer pour une quinzaine de jours !...

Arrivé là, dans ce calme de la nature, les belles et longues journées de ce mois de juin, m’étaient particulièrement favorables aux longues marches en solitaire dans la région, avec de longues haltes sous les ombrages où, allongé dans les herbes, je n’avais pour voisins que des troupeaux de moutons ou de vaches, desquels, je n’avais à craindre aucune question, même pas celles du pâtre qui les gardait et qui ne s’entretenait avec moi, que sur ce temps de sécheresse, avec son soucis du manque de nourriture pour ses bêtes, si la pluie n’intervenait pas bientôt ; autrement dit, conversations banales pour moi avec cet homme attaché à sa terre autant qu’à ses bêtes !...

Aussi, étendu là parfois durant des heures,, sans me soucier du temps qui s’écoulait, me revenaient en mémoire toutes ces années passées, avec leurs mauvais cotés, mais aussi, avec les moments passionnels vécus sans les moindres soucis à devoir respecter les « interdits stipulés en français et les Streng Verboten en allemand » !... Comment ces Nazis prétendaient-ils interdire la passion et l’amour partagé entre deux êtres ?...

Retournant tout cela dans ma tête, je me laissais bercer dans un rêve fou, à revivre cet amour, sans voir ni imaginer le « labyrinthe » politico militaire qui s’étendait dans cette partie de l’Europe, dressant entre cet amour et moi, un obstacle infranchissable ; ainsi plongé dans ces rêves, je ne voyais pas s’écouler le temps ; il me fallait le rappel des troupeaux à la tombée du jour, pour me ramener à la réalité et me décider à rejoindre le « bercail », d’où, marchant dans l’insouciance je m’étais éloigné parfois de quelques kilomètres, trouvant avec l’heure tardive, ma sœur dans l’inquiétude !....

Entretenant ainsi, rêves et calculs à trouver la solution d’aboutir, dans mes possibles recherches et me heurtant toujours aux même problèmes, changement de nationalité du lieu et ignorance de sa nouvelle adresse, il fallut bien, la mort dans l’âme me rendre à l’évidence ; aucune démarche dans l’immédiat, n’avait la moindre chance d’aboutir et je devais m’y résigner, avec au fond de moi, seulement le souvenir à entretenir et avec lui, la promesse faite de revivre notre amour après le calme de la « tempête » qui nous avait séparés !...

Une réalité était à admettre dans ce constat d’échec ; « ce Streng Verboten » que nous avions bravé l’un et l’autre envers et contre tout durant presque trois années, se dressait à présent « vengeur » entre nous dans toute sa rigueur !...

Cette guerre qui nous avait réunis, nous avait aussi séparés ; « c’était bien entre nous, un amour éphémère, pour lequel la suite dans la durée nous était rendue impossible »

Plus aucune chance pour ce « prisonnier français et cette fille allemande », de se retrouver un jour !...

Aussi, après quinze jours passés dans ce calme de la nature, estimant avoir mis de l’ordre dans mes esprits et avoir profité du repos ainsi que d’une alimentation très correcte, je me sentis en parfaite forme physique et morale, me permettant de me réintroduire dans cette société que j’avais quittée bien malgré moi, depuis sept ans et que j’ai estimé : « Volés à ma Jeunesse ! »

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Une Page Tournée

Décision prise, je prenais congé de ma sœur et je rentrais dans les réalités de la vie active, avec toutefois, le ferme espoir sinon la certitude, de ne plus m’en laisser « conter » !..

En effet, cet adolescent naïf, sorti de son « cocon familial » sept années auparavant, avait pris de l’assurance ; épreuves physiques et morales, risques pour sa vie, témoin d’horreurs et d’atrocités sur des peuples vaincus, tout cela avait forgé en lui, ce nouveau caractère, prêt à se refuser à toutes contraintes injustifiées ; exigence de ses droits en parallèle de ses devoirs allaient être désormais sa seule ligne de conduite !...

Tout m’était à redécouvrir, au sein de cette société cherchant elle-même ses marques après cinq années de turbulences, qui l’avaient plongée dans un « climat délétère » ; les tribunaux du peuple étaient partout dressés, jugeant à l’aveuglette sur simple suspicion celles et ceux accusés de compromissions avec l’ennemi ; le collaborateur était à condamner sans pitié, le résistant lui était à glorifier ; à bien y regarder de près, je découvrais sans trop de mal que nombre de ceux-là, avaient misé sur les deux « tapis » ; parfaits « collabos » au début, héroïques « résistants » au cours des derniers mois, sans trop de risques !...

Dans ce « tumulte » de société, je n’étais moi, que le rapatrié qui parfois s’entendait dire : « vous les prisonniers, vous vous en êtes bien sortis » ; à ces propos tenus, je devais reconnaître, que loin de cette France occupée, je n’avais pas eu à faire le choix crucial entre « collaboration et résistance » qui a entraîné les uns à la déchéance, les autres à la gloire, souvent par les jeux du simple hasard de circonstances et de situations !...

Aussitôt connue la nouvelle de mon retour, j’étais sollicité par les membres dirigeants de « l’association des prisonniers de guerre », que l’on s’était empressé de créer ; à leur grand étonnement, je déclinais catégoriquement toute adhésion, refusant du même coup l’insigne des « barbelés » à arborer à la boutonnière, prétextant à cela : que sans les moindres scrupules pour ma reddition devant un ennemi supérieur, je ne m’en attribuais pour autant, aucune gloire ; mes cinq années de captivité resteraient bien ancrées dans ma mémoire, sans le concours d’une association pour me le rappeler !...

Me tenant à l’écart des divisions qui marquaient encore le pays, et bien décidé à refaire ma route, je reprenais mes activités professionnelles qui avaient toujours été les miennes, au sein de l’entreprise de bâtiment développée par mon père en mon absence et dans laquelle, je prenais quasi la direction ; le temps que j’y consacrais, ne me privait nullement de profiter de certains loisirs, fréquentant en compagnie d’amis des deux sexes, clubs, dancings et tous autres lieux de divertissement et de contacts, y cherchant non seulement à rattraper ces années perdues, mais aussi, une certaine ivresse me permettant peut-être d’y estomper les souvenirs de cet amour désormais impossible à retrouver !...

Malgré cela, occupations, travail et distractions, n’arrivaient pas encore à prendre totalement le dessus ; tous les moments de réflexion me ramenant à ces années passées, faisaient revivre en moi les images de cet amour avec ses moments passionnels ; à cela, une autre idée me revenait souvent à l’esprit, me remémorant les derniers jours nous entraînant dans une extrême passion, sans les moindres précautions dans nos rapports, après la séparation forcée, s’était-elle trouvée en état d’enfanter ?.. être père là-bas, sans le savoir ni pouvoir l’assister dans les devoirs qui étaient les miens, tout cela ne pouvait que contribuer à tourmenter encore mes pensées !...

Il restait à me persuader que tout cela ne pouvait être que dans mon imagination, et que tout devait aller bien pour elle ; avec ces instants d’optimisme, je cherchais alors dans d’autres bras le « vertige » qui me permettrait d’oublier ; c’est ainsi, que j’en arrivais à « brûler » mes nuits dans des passions éphémères qui tombaient dans l’oubli dès le lever du jour !...

A sans cesse, chercher ainsi toujours dans le néant, je pris bientôt conscience que je devais changer de cap ; je me mis pour cela, en quête de la compagne « idéale » ; devenu pour cela, particulièrement difficile et exigeant dans mes choix, deux premières tentatives au mariage s’avérèrent à mon avis, sans suite possible, si bien que les mois et avec eux les années s’écoulant, je m’installais désabusé dans la vie de « garçon » et comme tel, « voletant » de ci de là au gré des imprévus et des rencontres aux liaisons éphémères sans réels projets !..

Allant d’hésitations en rencontres sans suites, je fis enfin la connaissance parmi tant d’autres, de celle qui devait m’accompagner dans la vie ; avec fréquentations suivies et échanges divers sur des projets et opinions concernant le couple et le foyer, nous en arrivâmes d’un commun accord, aux présentations des familles réciproques, ce qui sans difficultés nous amena aux fiançailles officielles, suivies peu de temps après à l’union par le mariage, qui fut contracté le 8 juillet 1954 !...

J’avais alors 35 ans elle en avait 23 ; douze années d’écart, cela pouvait-il présenter un obstacle à cette union ?... Eh bien, il n’en fut rien !.. de cette parfaite entente et dans l’harmonie d’un foyer, naquirent deux fils, aujourd’hui titulaires de diplômes élevés ; Dr. Vétérinaire pour l’aîné, ( H. E. C. ) pour le cadet ; avec des petits enfants dans la suite, j’estime aujourd’hui, à 80 ans, après les « turbulences » imposées à ma jeunesse, avoir bien accompli ma mission !...

Dans l’amour et la chaleur d’un foyer et d’une famille pour laquelle j’ai concentré tous mes efforts, avec l’aide de celle que j’ai choisie pour cela, qu’il me soit permis de dire : que me remémorant parfois ces « années volées » je ne puis totalement occulter la pensée pour ce lieu de ma captivité et donc avec lui, la pensée aussi pour celle qui partageant mon premier amour et mes premières passions, dans ces moments difficiles, m’a aidé à garder l’espoir et le moral !...

C’est avec ces souvenirs, que 50 années plus tard et avec une situation internationale plus favorable, j’ai entrepris des recherches dans le but de retrouver cette Baronne, qui indirectement, dans sa demeure avait rendu possible cette rencontre, cette liaison et mon premier amour ; à travers elle, je pouvais peut-être espérer avoir des informations sur son « ex femme de chambre » du temps de sa splendeur !...

La Baronne étant décédée, je ne retrouvais que son fils, avec lequel j’ai établi des relations très amicales, aboutissant à des rencontres, au cours desquelles je le questionnais sur cette « fille » longtemps au service de sa mère et de laquelle peut-être avait-il des informations ; après tant d’années passées, il n’en restait chez lui, qu’un très vague souvenir, avec en lui-même certainement cette question : « quel intérêt pouvais-je moi-même avoir dans le souvenir de cette fille ? » ; Il ne pouvait pas savoir ni peut-être même comprendre, qu’il put rester au fond de moi un souvenir quelconque pour un amour sans suites, né et interrompu dans les circonstances de la guerre et de ses conséquences !...

Pour moi, il restera la question : « Qu’est-elle devenue ?.. » ; sans réponse à cela, peut-être vaut-il mieux le mystère et avec lui, admettre l’épilogue d’un amour impossible à concrétiser dans la durée !...

« Streng Verboten, ( Rigoureusement interdit ) ainsi en avait décidé le destin, que nul en ce bas monde ne peut maîtriser à sa guise » !...

Ainsi l’homme propose et Dieu dispose !....

Fin

Janvier 1998

E-mail : suarez@club-internet.fr

Site internet : http.//perso.club-internet.fr/suarez

Table des Chapitres

Titres page
Les suites d’une Débâcle ---------------------------------------------------------------- 4

Le Début des Epreuves ------------------------------------------------------------------- 6

La Désillusion--------------------------------------------------------------------------------- 7

La Prusse - Orientale ---------------------------------------------------------------------- 11

Le Système Concentrationnaire ------------------------------------------------------- 13

Parmi ce Peuple allemand --------------------------------------------------------------- 16

Bien Installé dans l’Attente -------------------------------------------------------------- 18

Dans une Parfaite Intégration ----------------------------------------------------------- 20

Dans la Confiance d’une Femme ------------------------------------------------------- 24

Une Passion Malgré les Interdits ------------------------------------------------------- 27

1944 - Le Grand Tournant et la Séparation ------------------------------------------ 34

Derniers Jours Avant l’Exode ------------------------------------------------------------ 39

Une Attente dans l’Angoisse ------------------------------------------------------------- 43

Tous, dans le Terrible Exode ------------------------------------------------------------- 46

La Barbarie Déchaînée ---------------------------------------------------------------------- 52

Après la Peste Noire, le Choléra Rouge ----------------------------------------------- 60

Le Communisme : Une Vaste Propagande Organisée ---------------------------- 66

Enfin : s’Ouvre la Porte ! ------------------------------------------------------------------- 71

L’Amour Perdu dans la Tourmente ----------------------------------------------------- 74

Une Page Tournée ---------------------------------------------------------------------------- 79

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