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Récit

Madagascar : Au temps des colons

jeudi 1er avril 2010, par Frederic Praud

Mon grand père paternel était capitaine de navire et pour rentrer au port de l’île de la Réunion, il a donné l’ordre de passer les marins atteints par le scorbut par-dessus bord. Il les a noyés. Sans ça, il ne pouvait rentrer sur l’île et perdait sa marchandise. Quand il s’est installé à la Réunion, il a abandonné son titre de noblesse car il avait des remords. Il n’y a pas eu ce type de problème du côté de ma mère. Ils ont gardé leur titre de noblesse même si un titre ne donne pas la noblesse du cœur.

Ma mère a été mariée à 16 ans. Elle jouait dans la propriété familiale et on l’a appelée pour lui présenter son fiancé. Vers 1890, elle ne pouvait pas dire non. C’était ce qu’on appelle un très beau mariage entre nobles et cela ne se refusait pas. Le jour du mariage de ma mère, son mari lui a dit quand elle est sortie de l’église, "tu es à moi maintenant !" Elle m’a confié, "j’ai éclaté en sanglots. On est monté dans la voiture et il a fallu se promener deux heures avant que je sois présentable. Je ne voulais pas me montrer tellement j’étais transformée en fontaine. Il n’était pas question de dire non !"

Quand, par la suite, elle s’est remariée la grande tante qui habitait Paris ne l’a jamais reçue chez elle. Ma mère avait épousé quelqu’un d’une autre planète, un non noble !

Je suis née à l’ïle de la réunion en 1915. J’y ai passé trois mois et mes parents sont partis pour Madagascar. Nous avions le respect de la domesticité à Madagascar. Ma mère me disait " tu ne commanderas personne si tu ne sais pas le faire !" Elle m’a tout appris. Elle savait ce qu’était ce type de travail car elle avait souffert de ce premier mariage. Je ne sais pas combien elle avait eu d’enfants. Une tante m’avait dit sept dont trois vivants. Mon arrière grand-mère a eu 18 enfants. Quand elle est décédée, il en restait seulement un car ils avaient tous été marins…

Tananarive était une ville coloniale avec beaucoup de réceptions, d’apparence, beaucoup de bla-bla. J’y ai fait toutes mes études jusqu’au baccalauréat. Je n’ai jamais aimé cette vie. C’était trop superficiel. J’aimais beaucoup aller en Brousse avec mon beau-père que je considère comme mon père. Il avait des exploitations de mine. Il y a créé la première mine d’or en galerie souterraine. Je passais toutes mes vacances avec lui dans la brousse. J’ai fait mes premières rencontres avec les serpents, les singes. La population indigène nous aimait beaucoup car ma mère était une femme très sociable et très attentive aux autres. Elle m’a habitué à être comme ça. Nous nous occupions toujours de ce qui se passait autour de nous.

En 1914, les malgaches avaient empoissonné l’eau qui alimentait Tananarive. On l’a su 48 heures avant. Quelqu’un avait informé le gouvernement, "l’eau va être empoisonnée. Les malgaches sont prévenus. Ils n’y toucheront pas." On a sauvé les gens de justesse.

J’avais un oncle militaire à Madagascar qui avait gardé un fort où l’on avait interné les allemands pendant la guerre 14. Ils les mettaient dans la cour du fort à midi avec leur gamelle d’eau chaude. Cet oncle passait avec du sable et en mettait dans chaque gamelle, "une petite bouchée, cela fera du bien aux dents, à la gorge…" Je commentais, "c’est atroce d’avoir fait ça. À quoi ça rimait ?"

J’ai eu un oncle prisonnier en Allemagne pendant cette même guerre. Il s’était évadé et avait été repris, mis dans un camp spécial. Il racontait que les russes faisaient les poubelles. Ils avaient gros appétit. Ils mangeaient de la pourriture puis mouraient d’infection intestinale. Les français mangeaient moins. Par la suite, mon oncle faisait la guerre dans son assiette et il ne fallait pas lui parler des allemands.

Mon père était directeur d’exploitation d’une société installée en France. Il exploitait la graphite et l’or. Il avait fait construire une maison avec un grand jardin et bien sûr des domestiques. J’ai reçu une certaine éducation et je ne suis jamais descendue non habillée de ma chambre à la cuisine. C’était interdit à la maison. Les domestiques étaient traités comme nous. Ma mère disait, "on doit les respecter ! Ils travaillent. On les respecte". C’est ce type de comportement qui m’a séparé de la société de Tananarive parce que les coloniaux écrasaient les indigènes et se séparaient d’eux. Mon père et ma mère étaient aimés des indigènes. On ne m’a jamais laissé jouer dans les rues du village.

Ma mère avait dû travailler car mon père était mort alors que j’avais trois ans. Elle avait été obligée d’élever ses deux enfants. Elle était institutrice. J’avais un frère de 7 ans mon aîné. Il était pensionnaire au lycée et est venu en France continuer ses études. Je l’ai peu connu.

Au lycée, nous avions des classes communes avec les malgaches. Quand j’ai fêté mes 15 ans, nous avons invité toute la classe et cela a fâché certaines personnes parce qu’il y avait des noirs. J’ai gardé des relations avec des étudiantes noires qui étaient de familles honorables. Je parlais malgache régulièrement. C’était l’éducation de mes parents et ils étaient assez mal vus. Nous allions à l’école publique. On y jouait à la marelle, au cerceau. L’école était comme en France mais ce qui me paraissait bizarre c’est que l’on fasse apprendre l’histoire de France aux indigènes au lieu de leur faire apprendre leur histoire. On entendait les petits noirs ânonner, "nos ancêtres les gaulois".

À Madagascar, on pouvait voir l’homme marcher devant sa famille avec ses lunettes et son parapluie. C’était un signe de distinction. La femme marchait derrière avec les enfants sur le ventre, sur le dos et les paquets. Les hommes malgaches ne portaient pas les paquets. Ils laissaient ça aux femmes. Ils étaient supérieurs aux femmes. C’était entendu comme ça.

J’ai fait ma première communion à six ans. On m’avait fait une superbe toilette que ma tante avait cousue à petits points avec des petits plis dans tous les sens. Il y avait de la dentelle d’Irlande. C’était une splendeur. Je portais une couronne ronde avec les roses au-dessous. J’ai fait la communion solennelle deux ans après. On y renouvelait les vœux du baptême.

Tananarive comptait des catholiques et des protestants. La religion faisait partie de la vie des gens bien. Quand les gens ne fréquentaient pas une église ou l’autre, on les mettait de côté. Les indigènes étaient très religieux… ils sortaient du temple et traversaient la rue pour aller à l’église car on leur donnait du pain à manger. Ils avaient leurs superstitions. J’avais une de mes amies qui avaient eu de gros ennuis de santé avec l’histoire des cheveux raides coupés très fins et mis dans la soupe, ce qui l’avait rendu malade. Elle avait dû rentrer en France. Son mari avait fréquenté des indigènes et on lui avait gardé rancune de s’être mariée avec lui. On avait voulu la tuer. Elle avait été très malade.

Toutes les semaines, nous comptions le linge sale avant de le laver sinon il disparaissait. Nous le recomptions quand il revenait. Nous le lavions dans la cour dans des demi-barriques. Le linge était cuit dans une grosse lessiveuse sur un feu de bois dans la cour et on l’étendait. La femme qui lavait le linge le frottait avec des épis de maïs après que l’on ait enlevé les grains. Cela faisait une excellente brosse à linge. L’habitude de la colonie était de se changer dès qu’il faisait chaud mais nous avions du personnel pour laver.

Pour entretenir le parquet, on utilisait l’enveloppe de la noix de coco. Des domestiques brossaient le sol avec ça et chantaient en même temps. Ils donnaient des coups de balai pour rythmer leur chant alors ceux qui étaient en dessous … On cirait le premier étage tous les vendredis. Le bureau en dessous soupirait et attendait que cela finisse. Les malgaches ne pouvaient pas travailler sans chanter.

La population était propre mais les indigènes avaient beaucoup de maladies. Les enfants étaient dans un état épouvantable. J’ai appris à laver les petits, à défaire les plaies sur des bébés. Pour nourrir les enfants, les parents mâchaient et leur recrachaient le tout dans la bouche.

Je me souviens d’une réflexion d’un indigène. Mon père m’avait dit de demander ce que faisait un indigène assis au soleil. "Il faudrait peut-être se dépêcher un peu !" Le malgache m’avait répondu, "demande lui ce qu’il fait du reste de son temps" car mon père se dépêchait tout le temps. C’était un homme rabelé de Figeac qui courait tout le temps. Cela paraissait anormal au malgache de travailler à cette allure-là. Le malgache est paresseux. Il fait "pétra". Il s’assoit et jouit de la nature. Ils vivaient de trois fois rien. Nous avons créé les besoins. En plus du parasol et des lunettes, il fallait alors toujours autre chose. Ils ne se servaient pas de leur baignoire. Elles étaient pleines de pomme de terre. Ils se lavaient dehors sous la pluie au soleil.

Parmi les employés de mon père, nous avions un ancien chef de région. Ce Monsieur, qui était pour eux un noble, avait demandé à mon père de prendre son fils et son neveu à notre service à la maison pour leur apprendre à travailler. Nous avons réfléchi un peu car faire de ce fils de chef un domestique était un peu délicat. Il a insisté et nous avons pris le fils et le neveu. Le neveu n’avait aucune finesse, ce qui n’était pas le cas du fils. Ma mère lui avait donné une veste blanche, un pantalon et un tablier blanc pour servir à table. Ma mère était assise en face de moi. L’office est arrivé pour servir et commence par moi. Je vois ma mère qui commence à prendre une figure très expressive. Elle était devenue rouge. Elle avait des yeux bleu clair qui tournaient au blanc. "Mais qu’est-ce qui va se passer ?" Elle se retenait. L’office fait le tour et ma mère me fait signe de ne pas me retourner.

Il avait fait sa lessive. Son pantalon n’étant pas sec, il avait gardé un "salac", un simple tissu entre les jambes qui couvrait l’essentiel mais il avait ses fesses noires qui sortaient du tablier. Ma mère qui était une ancienne noble bretonne était choquée. Elle est partie à l’office et le cuisinier est venu servir. Nous lui avons demandé, "que s’est-il passé ?" mais elle ne pouvait pas nous le raconter comme ça. Elle l’a raconté à mon père puis à moi.

Jeune, j’aurais voulu être médecin mais je n’ai pas pu pour des circonstances familiales. Mon frère avait fait des bêtises. Je me suis ensuite inclinée et fait ce que l’on a voulu. J’ai donc fait une école d’aide ingénieur que l’on appelle aujourd’hui secrétaire de direction.

J’ai fait mon premier séjour en France à 14 ans. Nous sommes rentrés définitivement en 1935. J’ai continué mes études en vase clos. En 1936 je soignais mes parents. Mon père avait fait une congestion cérébrale et était très diminué. J’ai effectué la passation de service avec le nouveau directeur à Tananarive car j’étais retourné là-bas après mes études pour être secrétaire. Je suis restée six mois avec le nouveau directeur pour l’habituer. Une fois rentrée, j’ai travaillé à la direction nationale de l’entreprise, rue de Provence.

Pendant la guerre, je travaillais au ministère des travaux publics. J’avais changé d’entreprise car la société de mon père était disparue. Cette administration s’était déplacée à Saint Palais, en Charente à côté de Royan. Nous sommes parties en voiture et avons connu l’exode. Quand nous sommes arrivées une maison avait été réquisitionnée pour nous. Nous étions cinq jeunes filles mais la propriétaire ne voulait pas nous laisser entrer. Elle nous a accueillies avec un manche à balai. Nous avons dû alerter les autorités. Elle préférait avoir les allemands que nous, nous disait elle.

Nous sommes restées là jusqu’à l’arrivée des allemands et on nous a laissé notre liberté. Nous avions le choix de retrouver nos familles. J’ai acheté une bicyclette et suis allée rejoindre mes parents à Pont-Aven où ils s’étaient repliés chez une tante. Nous avons rejoint le ministère deux mois après. On nous a donné l’autorisation de rentrer. J’ai passé toute la guerre à Paris et mes parents sont rentrés. Mon père ne s’était jamais très bien remis de son incident. Ma mère a eu un accident dans le métro et a été tuée.

Je m’occupais de mon père que j’aimais beaucoup mais le malheur c’est que je ressemblais physiquement à ma mère. Il la voyait en moi sans rien avoir de malsain. Il voulait simplement la présence de sa femme. Je me suis donc mariée le plus vite possible.

J’ai trouvé mon mari par ma future belle mère qui était venue masser les jambes de ma mère à la maison suite à une broncho pneumonie. Je voulais lui redonner le goût de vivre. Cette femme était venue et nous avait parlé de son fils. Elle nous avait invités chez elle un samedi soir et le lendemain ma mère a eu son accident. J’avais fait la connaissance de son fils. Nous nous sommes mariés car je ne supportais plus la vie avec mon père dans ces conditions-là. Maman nous entourait trop. Je me suis mariée et j’ai eu des enfants.

Au ministère, nous faisions un peu de résistance à notre niveau. J’étais à la direction de l’électricité. Notre directeur avait été arrêté. Des perquisitions étaient menées dans les bureaux mais nous arrivions quand même à faire des choses intéressantes pour la résistance. Nous détenions une photocopie d’un ordre donné par Hitler à ses troupes sur la façon de traiter les français : "être très souriant, très aimables à leur égard et derrière vous les saquez tous !" C’était écrit noir sur blanc. Comme mon père était très patriote, je lui avais apporté des photocopies. Je luis avais dit, "vous la détruisez après l’avoir lue, car trop de vies sont en jeu avec ça !" "Bien sûr" mais il ne l’avait pas détruite. Il l’avait mise dans un dictionnaire au risque de se faire couper le coup et à nous tous en même temps. Je n’avais pas osé lui demander le document et l’ai su bien après. C’était une période difficile.
Nous nous méfions de tout le monde. Nous étions rue Marceau. Nous occupions tout un immeuble et au sixième étage Edith Piaf recevait des allemands à longueur de journée pour avoir des renseignements. Nous les trouvions dans l’ascenseur et en avions une peur bleue. Nous avions peur même dans les bureaux. Avant d’être à la direction de l’électricité, j’étais aux travaux publics boulevard Saint Germain. Nous travaillions avec un ingénieur lorrain, un homme froid. Il avait une secrétaire avec un accent étranger. Nous nous sommes méfiées de ces deux personnes. Nous avons eu des doutes sur eux. La délation était terrible à ce moment-là.

Nous avions des rapports avec l’usine Cadum. Ils nous ont caché des gens, des enfants de juif. Nous avions dans le service une jeune fille juive qui avait, bien entendu changé de nom mais elle a été dénoncée. Nous l’avons fait cacher trois ans dans les greniers de l’usine Cadum. Ils nous ont souvent rendu service.

Les allemands avaient un manque de finesse, un manque d’à propos. Ils sont venus dans mon bureau. Je faisais des cartes pour répartir des usines. Nous avions un tirage spécial pour nous et un tirage officiel qui ne correspondait pas tout à fait à la réalité car ils s’en servaient pour bombarder. On ne voulait absolument pas donner de précisions. Ils sont venus à l’improviste pour fouiller les bureaux quand ils ont arrêté le directeur. Le rouleau de carte spéciales était debout dans une penderie derrière mon manteau. J’étais verte. Je pensais, "ça y est. Je n’aurais pas le temps de prévenir maman. Je ne rentrerai pas." Ils ne l’ont pas vu….

Il faisait très froid pendant la guerre. Nous avions acheté un poêle Godin. Nous faisions des boules de papier que nous faisions tremper. Nous les compactions un maximum et cela faisait un très bon combustible pour nous chauffer. J’avais apporté du savon du ministère. J’avais mal arrimé le paquet et il avait coulé rue de Vaugirard. On me dit, "ça coule derrière vous". Je me suis arrêtée. Quelqu’un commente, "on dirait du miel." "Non, c’est du savon liquide." "Ah, çà vaut peut-être mieux que du miel !"

J’avais pu envoyer mes parents dans un petit hôtel de la Sarthe. Ils n’avaient plus assez à manger et étaient malheureux. Je suis allée les rejoindre avec deux collègues de bureaux en fin de semaine. On m’avait indiqué un endroit où l’on pouvait trouver de la crème fraîche et ce en pleine saison des fraises. Je suis allée la chercher à vélo et une fois revenue j’ai battu la crème chantilly sous le nez des allemands installés à la table d’à côté. Je ne leur en ai pas donné un gramme. Nous l’avons mangée devant eux et c’était bon….

Au moment de la libération, on a cru qu’il n’y avait plus de danger. Comme j’étais fiancée à l’époque et que nous habitions dans le 15ème, nous sommes allés près de l’école militaire. Nous sommes vite rentrés car ça tirait de partout.

Ma vie de femme s’est passée à faire des travaux à la maison, de la fourrure, des rideaux, de la couture pour les gens pour disposer d’un peu d’argent sinon je ne pouvais rien faire. J’ai élevé mes deux filles avec beaucoup de joie car j’adorais mes enfants. Ma première fille est née en 1947 et l’autre de 48. J’ai travaillé pour leur donner ce que je pouvais en plus. Il me donnait tant par mois. Je n’ai jamais su combien il gagnait et n’ai jamais voulu le savoir. Mes filles ont toutes les deux fait des études secondaires. L’une est devenue institutrice car elle le voulait. Elle avait fait une méningite à 8 ans et avait gardé le souvenir des soins qu’on lui avait donnés. Elle a également eu un accident de cheval qui l’a marqué. Elle me disait, "je veux m’occuper d’enfants physiquement touchés." Elle est finalement devenue institutrice auprès des enfants sourds de Garches. L’aînée est déléguée médicale et est heureuse.

Ma première machine à laver était une petite "morse" qui tournait sur place. Ma première machine à coudre était une Singer où il fallait lancer et tourner la petite roue. À ma seconde grossesse, le médecin a conseillé à mon mari , "il ne faut pas du tout qu’elle tourne ça sinon elle va perdre son bébé". Pour cette raison, nous avons fait installer un moteur sur la machine à coudre.

J’ai envoyé mes enfants à l’école privée par choix. Nous habitions dans le 15ème et l’école communale qui était à côté avait déjà des problèmes sociaux vers 1950. La seconde est également allée dans le privé à l’école normale catholique, rue Lecourbe. Une fois son bac passé ma fille aînée voulait continuer le latin. "D’accord mais où ?" L’école normale catholique les envoyait directement à Sainte Marie de Neuilly. Leur père ne disait rien pour ce type de dépense pour ses enfants. Elle y est allée un an et m’a demandé, "ai-je le choix ?" "Oui, bien sûr" "Je voudrais aller maintenant dans une école publique, une faculté d’Etat." Elle est allée à Nanterre. La seconde est allée directement à Nanterre.

En 68, avec mes filles à Nanterre, j’avais mon mari malade. Il avait commencé un cancer et ne pouvait pas beaucoup bouger. Pour conduire mes filles à la faculté, je faisais tous les jours le trajet en voiture Jambeville/Nanterre. Nous étions au milieu de soldats, de tirs. Et moi j’attendais dans la voiture en confectionnant des manteaux de fourrure pour la maison Révillon. Je n’avais pas peur car mes filles n’ont pas manifesté. Elles comprenaient les étudiants mais n’ont pas lancé des cailloux, peint les murs. Elle ont suivi leurs cours avec les professeurs qui ne faisaient pas grève et moi j’attendais dans la voiture. Je les ramenais à la maison. On me reconnaissait quand j’arrivais avec la Simca. On me disait, "vous vous mettez par là. On vous surveille !" Je sortais alors mon travail.

J’ai eu peur. Je comprenais bien les étudiants mais pas quand ils ont tout démoli comme ça, cela m’a révoltée. Ils ont tout saccagé même la bibliothèque splendide où je passais des heures. Il y avait des tas de choses qui n’allaient pas à l’Université mais je n’étais pas pour "casser pour casser". Détruire des livres ne rime à rien. Je ne comprends pas. Ils ont mis le feu dans le hall qui était superbe.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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