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Paroles de Femmes

Infirmière à l’Assistance Publique

Juliette.

jeudi 1er avril 2010, par Frederic Praud

Vous pouvez vous procurer l’intégralité des témoignages de femmes dans l’ouvrage réalisé par Frédéric Praud. Il est disponible sous sa version PDF à cette adresse internet :http://www.lettresetmemoires.net/ainees-parisiennes-content-leur-vie-et-leurs-combats-femmes-au-cours-20eme-siecle.htm

Je suis née en 1935. Ce que je suis, je le dois à ma mère. Elle était pianiste et a voulu que nous allions jusqu’au bout de ce que nous étions. Elle avait souffert de la captivité de papa, pendant cinq ans. Elle a lutté seule. Nous avons évacué toutes seules avec ma sœur. Quand papa est rentré de captivité, maman a eu la chance d’avoir trois petits garçons. Les deux filles aînées se sont retrouvées un peu mises de côté. J’ai loupé mes études. Mise en internat, j’ai souffert d’un manque d’affection familiale. Mon adolescence fut mouvementée parce que sevré d’affection. Un internat à 10 ans n’est jamais bon pour personne quand le père revient de captivité.

J’ai loupé mon bac mais maman, parlant bien anglais, m’a proposé d’aller dans une famille en Angleterre pendant un an. C’est ce que j’ai fait de plus utile dans ma vie. J’ai donc garder des enfants dans une famille… J’ai ensuite été hôtesse à Orly en 1960 après avoir exercé comme professeur d’anglais chez des religieuses. Je suis ensuite devenue bureaucrate aux AGF pendant cinq ans. J’adhère au syndicat CFTD en 1965.

Je me suis convertie à Lourdes grâces aux handicapés et j’ai commencé mes études d’infirmière à 32 ans au sein de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris. Il a fallu que je tiennes compte en même temps des malades et de mes collègues. Mes collègues étaient des femmes monoparentales en détresse la plupart du temps.

J’ai eu la chance d’avoir soigné Gilbert Cesbron et Eugène Ionesco la nuit. J’ai écouté leurs confidences. Eugène Ionesco, réfugié roumain était arrivé en France sans un centime en poche. Il a démarré sa vie dans la souffrance avec une femme et une fille.
Il a terminé sa vie à l’Académie Française. Tous les espoirs sont possibles. Quand on est au lit du malade, on entend des confidences extraordinaires.

L’Assistance Publique était une montagne à déplacer, très hiérarchisée, très féodale. Il était difficile de faire un travail syndical car il était impossible de savoir qui fait quoi. Pourtant l’APHP comptait beaucoup de cas sociaux, infirmières illettrées, mères seules, etc. Au cours du temps, la situation a évolué en mieux, mais seul le bien-être des malades était pris en compte, pas celui des infirmières. Les médecins ne tenaient absolument pas compte des personnalités de leurs collaboratrices infirmières. Nous n’étions que des exécutantes de soins.

Les infirmières n’avaient pas le choix du lieu de travail. Elles n’étaient même pas informées de certaines dispositions. Les circulaires d’information sur la possibilité de faire l’encadrement d’enfants dans les colonies de vacances étaient mal diffusées, et elles ne pouvaient demander à partir. Et même quand elles demandaient, leur demande pouvait être rejetée par APHP si elle n’était pas envoyée simultanément à la Mairie.

Au moment des élections, on ne parlait que des malades et pas du personnel. Certaines vivaient dans des conditions lamentables. Une collègue avait trois enfants, deux heures de trajet. Elle avait demandé de travailler à l’hôpital Lariboisière, ce qui lui avait été refusé. Cela durait depuis deux ans et elle n’en pouvait plus. Je suis allé à la Mairie du 15ème demander à Monsieur Cherioux, cinq réponses pour cinq de mes collègues en détresse. Les cinq ont obtenu une réponse positive.

Il fallait naviguer entre l’aide aux collègues femmes ayant des enfants, notamment à obtenir une crèche ou une mutation, et le fait de garder une certaine réserve vis à vis des malades. Etant célibataire et très motivée, je voulais donner beaucoup aux malades, mais j’ai dû renoncer pour ne pas me trouver en porte-à-faux avec mes collègues moins disponibles.

Etre en contact permanent avec la détresse humaine était dur. Les infirmières n’étaient pas toujours respectées par les médecins. Elles pouvaient être accusées de n’avoir pas fait correctement leur travail sans savoir d’où venait l’accusation. Les rumeurs pouvaient détruire une carrière.

Je suis devenue infirmière de nuit parce que l’on m’y a contrainte au retour de mes deux congés sabbatiques pris sans dire que j’allais aider Médecins Sans Frontières au Tiers Monde. Mon parcours d’infirmière dans le Tiers-Monde m’a desservie. Je suis allée en Somalie, Salvador, Cambodge et Ethiopie avec Médecin Sans Frontières. J’ai fait quatre missions humanitaires très douloureuses. Je suis partie avec quatre associations pour des missions de courtes durées : Médecin Sans Frontières, Médecins du Monde, l’Ordre de Malte, l’association Raoul Follereau. Au retour j’ai pu participer à la fondation de l’association "Enfants Réfugiés du Monde" en 1981.

J’ai ensuite fait des conférences un peu partout pour lutter contre les violences mais j’étais en porte à faux avec l’Assistance publique. Je n’ai pas eu le droit au tapis rouge mais au toboggan. On m’a fait terminé ma carrière en tant qu’infirmière en psychiatrie.

Vous pouvez vous procurer l’intégralité des témoignages de femmes dans l’ouvrage réalisé par Frédéric Praud. Il est disponible sous sa version PDF à cette adresse internet :http://www.lettresetmemoires.net/ainees-parisiennes-content-leur-vie-et-leurs-combats-femmes-au-cours-20eme-siecle.htm


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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