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La « petite Jérusalem », il paraît que c’est ici...

Maroc - à la naissance de l’Etat d’Israël

Mr Jacob Amar

dimanche 14 mars 2010, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis né le 6 janvier 1924 à Casablanca, au Maroc, ville dont mes parents sont également originaires. Mon père était charretier car il n’y avait auparavant pas de camions ; seulement des charrettes avec des chevaux… Il faisait du transport sur l’épaule ! Il n’y avait pas de grues comme aujourd’hui ! Il prenait en charge toutes sortes de marchandises : des meubles, du blé, etc.

Á l’origine, ma famille vient d’Espagne car ma mère s’appelle Pérez et mon père Amar. Á l’époque d’Isabelle la Catholique, les Juifs d’Espagne sont partis s’installer au sud du bassin méditerranéen, en particulier au Maghreb : au Maroc, en Algérie ou en Tunisie. Nous en sommes les lointains descendants mais le nom est resté.

Ma mère parlait très peu l’espagnol. Par contre, elle utilisait parfois des mots judéo-espagnols. Enfant, au quotidien, je parlais le marocain comme mes parents. J’ai appris le français à l’école de l’Alliance Israélite Universelle, la première ouverte après la guerre de 14-18. Mais, on y rentrait au compte-gouttes ! Il n’y avait pas assez de classes, pas assez de pognon…

Vie quotidienne rue Colbert

Á Casablanca, j’habitais au 104 rue Colbert. C’est là que je suis né. Cette rue a été rebaptisée parce qu’avant, elle s’appelait rue du Marabout. Le Maroc, c’était la France ! L’administration était française ! Tout était français ! On parlait français, on écrivait français ! Seulement, lorsqu’on rentrait à la maison, on parlait arabe.

Mon père n’a pas appris le français. Il n’a pas fait non plus la Première Guerre mondiale. Il fallait être volontaire ou quelque chose comme ça ! Il n’y a donc pas participé… En fait, j’appartiens à la première génération ayant appris le français. J’ai quitté l’école en 1937, à l’âge de treize ans.

Dans ma rue, il y avait un grand hôtel, l’Hôtel Transatlantique, où venaient des gens de la haute société. Il y avait également des commerçants. On a donc vécu là-dedans… On allait à l’école, on parlait français et quand on revenait à la maison, papa et maman parlaient l’arabe, en employant quelques mots espagnols, de temps en temps. En fait, c’était simple ! Avec les Arabes, on parlait arabe et avec les Français, on parlait français. Toute l’administration était française ! Dans la rue, tout était écrit en Français !

Les Arabes n’allaient pas à l’école. Parmi eux, l’analphabétisme atteignait cent pour cents ! C’étaient la volonté des Français et du roi lui-même : « Il faut bien des esclaves ! Il ne faut pas les émanciper ! » Nous, on a eu de la chance. On appris le français… Quand j’ai arrêté l’école en 37, je savais lire et écrire… Á l’Alliance Israélite Universelle, nous avions quelques cours d’hébreux, peut-être une heure par semaine, mais c’est tout… Là-bas, nous avons appris l’histoire de France ! Nos ancêtres les Gaulois, Clovis, Charlemagne, Du Guesclin, etc.

Lorsque je suis retourné à Casa, trente ans après l’avoir quittée, je me suis dit : « C’est ici que j’ai grandi ! C’était fou ! » Dans ma mémoire, quand j’étais jeune, la rue Colbert était large ! Les gens et les maisons étaient bien ! Mais en arrivant là-bas, j’ai pensé : « C’est ça ? Ce n’est pas imaginable de vivre là-dedans ! » Je ne parle pas du ghetto parce qu’il y en avait un. Mais, il était loin. Moi, j’habitais dans la ville européenne ; pas dans la ville indigène. Seulement attention ! Ce n’était pas la jungle ! C’était comme Alger la Blanche. Les maisons, les lumières, les machins, c’était formidable !

Avec les amis, les copains, on jouait au ballon, on échangeait les photos qu’on trouvait dans les bonbons, etc. En ce temps-là, il n’y avait pas de night-clubs ou de bistrots ! L’alcool était interdit mais Certains en consommait clandestinement. Nous, les jeunes, on ne buvait pas. Mes parents étaient particulièrement à cheval là-dessus ! D’ailleurs, jusqu’à présent, mes enfants ne touchent pas à l’alcool… Moi en plus, j’étais végétarien. Je ne mangeais pas de viande.

Mes parents n’étaient pas pratiquants mais à l’époque, on ne mangeait pas un kilo de viande par jour comme maintenant ! Seulement de temps en temps… Moi, je trouvais que le végétarisme était bien. Je n’aimais pas l’alcool et je ne fumais pas. Par contre, comme tous les jeunes, je courais après les filles…

Rêves d’adolescent

Avoir treize ans en ce temps-là, ce n’était pas comme aujourd’hui où il y a la radio, la télévision. Nous, on n’avait rien de tout ça ! On allait au cinéma une fois par semaine, et encore ! Et puis, c’étaient le cinéma muet ! Il y avait un type qui jouait du piano en bas pendant que nous, on regardait les films de cow-boys ! C’est tout ! Á ce moment-là, si j’avais rêvé d’Amérique, j’y serais parti depuis longtemps ! Au lieu de connaître toutes péripéties que j’ai vécues, j’y serais allé directement !

Devant nous, il n’y avait aucune perspective ! Rien ! Nous vivions au jour le jour… Mon père travaillait et rapportait l’argent qu’il gagnait à ma mère faisait la cuisine. C’est tout… Á la maison, nous étions trois frères et je suis le seul à avoir été scolarisé ! Pour les autres, il n’y avait pas de place ! Il ne faut pas croire que l’école était obligatoire ! On y allait quand on pouvait y aller ! Ce n’était pas une obligation… J’ai donc été chanceux, contrairement à mes deux frères aînés…

Á l’époque, on ne rêvait de rien du tout ! La vie que l’on menait n’était pas brillante ! Nous n’étions pas des Rothschild ! Alors, quand j’ai eu une vingtaine d’années, quand je suis devenu un peu maître de moi-même, je me suis dit : « Tiens, je vais aller en France. » J’ai donc pris mon baluchon et je suis parti…

Apprenti puis ouvrier mécanicien

Après l’école, j’ai fait de la mécanique. J’ai travaillé dans un garage en tant qu’apprenti. Ensuite, j’ai avancé et je suis devenu ouvrier. Á ce moment-là, les apprentis étaient recherchés ! Les jeunes étaient peu nombreux à vouloir faire ce métier ! J’ai commencé comme tout le monde, par démonter un moteur pour savoir un peu ce qui se passe dedans. J’ai appris comme ça, sur le tas. Il n’y avait pas d’école pour apprendre la mécanique ! Il existait bien des cours du soir mais pas dans ce domaine. Il s’agissait de cours de langue, destinés aux gens qui n’étaient pas allés à l’école et voulaient apprendre le français. Ils débutaient par l’alphabet : a, b, c, d…

Mes deux frères ont appris à parler le français courant dans leur métier : l’un était chauffeur de taxi et l’autre menuisier charpentier. Mais, ils ne savaient ni lire ni écrire ! Pour ça, il fallait être allé à l’école ! Aujourd’hui, l’un des deux est encore vivant et évidemment, il sait lire les chiffres ! Au bout de quatre-vingt ans, même un âne de cirque saurait compter ! De toute façon, quand on est charpentier, on est bien obligé…

En 36, nous n’étions pas au courant de ce qui se passait en France. Il y avait un journal qui s’appelait La Vigie Marocaine, mais on ne lisait pas. On n’allait pas acheter les journaux comme ici ! Et puis, on n’avait pas de radio ! C’était l’époque des premiers postes à galène. Le portable n’existait pas ! Il n’y avait pas non plus de télévision ! Nous n’avions donc pas accès à l’information…

La Seconde Guerre mondiale

Pendant la guerre de 39-45, tout était rationné avec des tickets. Ce n’était pas formidable… Ensuite, les Américains sont venus... Jusque-là, nous avons vécu au jour le jour. Qu’est-ce que vous vouliez faire ? Il n’y avait rien ! Mon père n’a pas fait l’armée et moi non plus. Nous n’avons pas été appelés car nous n’avions pas la nationalité française. Nous étions des protégés français ! Le Maroc, comme la Tunisie, étaient des protectorats !

En 42-43, pendant la guerre, je voulais faire l’armée de l’air. Á l’époque, j’étais mécanicien. On m’a inscrit et les premiers temps, je suis allé passer des tests. Mais chaque fois que l’on arrivait en classe, on avait droit à : « Celui qui est juif lève la main ! » Et hop ! Vous étiez enregistré. Au bout de deux ou trois fois, je me suis dit : « Je ne vais pas à chaque fois lever la main ! Je n’y vais plus ! Ils ont peut-être besoin de moi mais je n’ai pas besoin d’eux… Je continue ma mécanique… »

Au Maroc, ils ont voulu mettre en place des lois anti-juives mais le roi Mohammed V n’était pas d’accord. Il a dit : « Faites ce que vous voulez mais ce sont mes sujets. Alors, vous n’y touchez pas… » Nous avons eu de la chance ! Nous avons échappé à tout ça…

Quand des Américains sont arrivés, je ne suis pas engagé avec eux comme beaucoup de jeunes l’ont fait. D’ailleurs, c’est mon regret… Pourtant, ils avaient besoin de main d’œuvre pour monter les jeeps car ils apportaient tout emballé ! Ils préparaient la bataille de l’Afrique du Nord contre l’Africa Korps. Mais, ça ne m’a même pas incité à apprendre l’anglais. Je viens de m’y mettre récemment, à quatre-vingt ans passés. Pour ça, il n’est jamais trop tard ! Par contre, pour m’engager dans l’armée américaine, je pense que ce n’est plus la peine. Ils ne m’accepteront pas !!!

La naissance de l’Etat d’Israël

Je suis parti en France en 47, à l’âge de vingt trois ans. Á l’époque, comme tous les jeunes, j’étais un peu tête brûlée ! Je me suis dit : « Tiens, en Palestine, il se passe quelque chose. Je vais y aller. » Mais, ça se faisait en cachette ! Il fallait rejoindre Marseille et prendre des bateaux de pêche aménagés pour la circonstance. Les gens partaient comme ça, clandestinement…

Sur le bateau, on m’a donné un fusil. Je ne savais comment on s’en servait ! Mais, c’était comme ça… J’ai assisté à la naissance de l’Etat d’Israël… Nous n’étions pas nombreux dans mon cas ! On pouvait nous compter sur les doigts de la main ! Bref, nous n’étions pas des millions. D’ailleurs, cinquante ans après, les Israéliens ne sont que sept millions. Alors, à l’époque…

Je ne suis pas venu en France pour y rester. Je faisais de la mécanique, je n’étais pas marié et je n’avais pas d’enfants. J’étais seulement tête brûlée et je voulais faire la guerre quelque part. J’aurais très bien pu me battre en Indochine ou en Algérie ! Pour moi, c’était pareil ! Les circonstances en ont décidé autrement, voilà tout…

Je ne me trouvais pas sur l’Exodus. Ah, ces pauvres gens… Ils sont restés sur le bateau pendant des mois… Nous, on l’a échappé belle ! Nous n’avons pas été attrapés par les Anglais. Nous avons eu de la chance…

En débarquant là-bas, comme je ne savais pas me servir d’un fusil, on m’a mis dans les cuisines pour préparer la bouffe et nettoyer les gamelles. Il y avait un de ces gras là-dedans… Alors, j’ai dit :
« - Non, je ne vais pas faire ça ! Moi, je suis mécanicien !
-  Tu veux aller en prison ? »
Á ce moment-là, un Juif canadien nous a entendu et m’a demandé :
« - Tu parles français ?
-  Oui !
-  Qu’est-ce qu’on te reproche ?
-  Je vais passer en jugement parce que j’ai refusé de travailler en cuisine !
-  Tu es mécanicien ! Alors viens avec moi ! »
Je suis rentré dans les tanks. Trois mois après, j’étais sergent.

Parmi les premiers Israéliens, il y avait des Russes, des Polonais, des gens qui avaient échappé à la Shoah, etc. Certains, les patriotes comme on les appelait, ont fait des Kibboutz, sont allés défricher et labourer la terre. Mais moi, ça ne m’intéressait pas… Ce n’était pas mon truc… J’avais un métier ! J’ai toujours travaillé dans la mécanique même si avec le temps, j’ai changé ! Á cinquante ans, je suis devenu artisan frigoriste.

En 1947, je suis parti en Palestine mais j’aurais très bien pu aller ailleurs ! Mais pour ça, il aurait fallu que quelqu’un m’appelle ! Seulement après, à force d’entendre, de fréquenter des gens qui vous disent : « Pourquoi tu veux aller là-bas ? Allez viens en Palestine ! », j’ai choisi. En fait, c’était l’esprit d’aventure qui me guidait avant tout ! Mais, il y avait aussi quelque chose qui m’attirait là-bas : créer un pays…

Pour créer un pays, il ne faut pas penser à ce qui va advenir demain. Il faut tout donner ! Tout ! Corps et âme ! Et sans demander la monnaie… Avec mes copains, quand on sortait, on ne rentrait pas tous… Il en manquait toujours quatre ou cinq…
C’était la guerre en 1948 ! Tout le Moyen-Orient arabe était ligué contre le petit noyau qu’ils voulaient foutre à la mer ! Il y avait l’Egypte, la Jordanie, la Syrie, le Liban, etc. Toutes les armées du Moyen-Orient s’étaient alliées pour faire disparaître le petit Etat d’Israël… On faisait la guerre tous les quinze, vingt jours, puis il y avait la trêve imposée par les Anglais. Ensuite, on a repris les hostilités durant un mois et ça s’est calmé. Tout le monde est resté peu près tranquille jusqu’à la guerre « des six jours », en 1967.

Je suis resté en Israël jusqu’en 1951, date à laquelle j’ai fait mes bagages pour la France. Ce n’étais plus l’aventure ! J’étais mariée à l’époque. Je suis venu ici avec ma femme dans l’intention de partir au Canada. En Israël, au début, c’était très difficile ! Tout était rationné, il n’y avait pas de boulot… Moi, comme j’étais dans l’armée, je n’avais pas à m’en occuper mais les gens manifestaient leur ras-le-bol…
Ma femme, qui était d’origine marocaine, ne voulait pas rester. Je lui ai demandé : « Bon, qu’est-ce qu’on fait ? » Á ce moment-là, beaucoup de jeunes partaient au Canada. Nous avons donc choisi cette destination…

Trente trois ans à Paris

Lorsque j’étais venu en France la première fois, en 47, j’avais eu un choc ! J’arrivais de la Casa Blanca, c’est-à-dire « la Maison Blanche », comme Alger la Blanche. Alors, quand j’ai atterri à la gare de Lyon un beau matin, je n’en ai pas cru mes yeux ! Tout était noir ! Et entre le blanc et le noir, il a un sacré contraste. Je me suis dit : « C’est Paris ça ! Ce n’est pas possible ! » C’était tout noir ! Évidemment, aujourd’hui, ce n’est plus pareil. C’est ravalé à quatre-vingt dix pourcents. Mais avant, on se chauffait au charbon ! Il n’y avait pas de gaz ! Quand on voyait dans une petite plaque « Gaz et eau à tous les étages », on se disait : « Alors ça, c’est moderne ! » Mais tout était noir. C’est ça qui m’a marqué…

Autrement, la ville et les gens étaient formidables ! Les agents de police vous saluaient. C’étaient des « hirondelles » avant ! Ils avaient leur bâton blanc et leur calepin. L’un d’entre eux m’a expliqué comment rentrer dans le métro. Il pouvait toujours parler ! Je ne savais même pas où était le métro ! Il m’a dit :
« - Arrivé-là, il y a un changement.
-  Mais, qu’est-ce que c’est changé ? Je n’ai jamais pris le métro… »
Ce n’est pas facile quand on ne connaît pas !

Lorsque nous sommes arrivés à Paris en 51, il faisait froid et j’ai prévenu ma femme qu’au Canada, c’était bien pire. Elle m’a dit :
« - Plus froid encore, c’est impossible !
-  Si, il paraît…
-  Bon, alors restons ici… »
Nous avons vécu en France jusqu’à aujourd’hui mais en faisant de multiples traversées, par avion et par bateau…

En 51, les conditions de vie en région parisienne étaient formidables ! Quand vous disiez que vous étiez mécanicien, on vous alpaguait ! Dans les petites annonces de France Soir Paris Presse, on recherchait cinquante tourneurs et soixante-dix mécaniciens ! Du boulot, il y en avait partout ! On vous attrapait ! On vous forçait à travailler ! J’ai donc gagné ma vie.

Au début, nous avons habité 54 rue du Faubourg Saint-Denis, chez quelqu’un. Ensuite, nous sommes allés boulevard Richard Lenoir, puis j’ai acheté une maison à Saint-Ambroise, à côté de République. J’étais bien ! Que demander plus ? J’avais du boulot, une famille, un toit ; c’était formidable ! Et puis à l’époque, Paris, ce n’était pas comme aujourd’hui ! On ne brûlait pas les banlieues ! La France, c’était la France ! Lorsque l’on voyait des gens de couleur, c’était pittoresque ! Alors que maintenant, quand vous passez boulevard Saint-Denis, passées onze heures du soir, vous en rencontrez partout ! Je suis mal placé pour être raciste mais lorsque vous voyez ça, vous vous dites que dans les années 50, la France, ce n’était pas pareil…

Les gens étaient d’une telle bonté, d’une telle gentillesse ! On ne peut pas comparer avec maintenant… Si j’atterrissais ici aujourd’hui, je ne resterais pas un jour ! J’irai ailleurs, chez les autres, mais pas en France… Il y avait peut-être une grande misère mais on ne la voyait pas. Elle n’était sans doute pas aussi criante qu’actuellement…Il y avait bien des bidonvilles comme Nanterre et Champigny, où vivaient les immigrés venus travailler en France mais ils étaient heureux d’être là ! Aujourd’hui, non ! Ce n’était pas pareil ! Il y avait du travail !

Entre 51 et 68, j’ai continué à exercer le même métier. Je suis resté mécanicien. Je n’avais pas mon propre garage. J’étais ouvrier chez les Américains, à Suresnes. Là-bas, j’étais bien ! J’étais heureux comme un pape ! C’était un garage civil qui travaillait pour l’armée américaine.

En tout, j’ai eu cinq enfants : trois garçons et deux filles. Le premier est né en Palestine mais les autres sont parisiens. En mai 68, mon fils aîné avait dix-huit ans. Mais, il n’était pas sur les barricades ! Je lui ai demandé de rester calme. Comme tous les jeunes, il ne savait pas ce qu’il voulait alors que ceux d’aujourd’hui savent ce qu’ils veulent. Mais, je n’étais pas tout le temps après lui ! Je n’allais pas lui coller un radar pour le surveiller ! Il allait au dancing, il mangeait et il buvait ! Puis, il a fait l’armée et il s’est mis avec une nana ! Á partir de là, c’était terminé…

En famille à Sarcelles

Actuellement, trois de mes enfants sont ici, à Sarcelles. Ils s’y sont installés au début des années 80s. Les appartements ne coûtaient pas cher à cette époque-là ! Seulement maintenant, les prix ont pratiquement doublé… Nous sommes venus les rejoindre en 1984, lorsque j’ai pris ma retraite. Voilà comment j’ai atterri dans cette casbah, Sarcelles-les-Bains… Aujourd’hui, nous habitons à cent mètres les uns des autres. Du balcon, avec des jumelles, je peux regarder chez eux. Il faut dire que je dois surveiller mes petits-enfants ! Et j’en ai beaucoup !

Au début, Sarcelles était une ville dortoir. Certains habitants étaient malades ! Ils avaient la sarcellite ! Il y avait même des gens qui se suicidaient ! Du moins, c’est ce qu’on lisait à Paris dans les journaux. Moi à l’époque, je ne savais pas trop quoi en penser ! Sarcelles, je ne connaissais pas ! C’est après ma retraite que j’ai atterri ici ! En tous cas, lorsque mes enfants s’y sont installés, je ne voyais plus la sarcellite…

La « petite Jérusalem », il paraît que c’est ici. Mais, ce n’est pas vraiment Jérusalem car je la connais bien ! Quoi qu’il en soit, ce surnom vient du noyau de Juifs ultra religieux installé du côté de l’avenue du 8 mai, de l’avenue Paul Valéry, etc. On y trouve des restaurants cacher, des synagogues, des centres culturels, ce genre de trucs. Mes enfants sont venus à Sarcelles à cause de ça, pour l’aspect communautaire et moi, pour les suivre, pour être à côté, pour ne pas s’éloigner…

Mes frères ne sont pas venus en France. Ils ont quitté le Maroc en 61-62 pour aller s’installer en Israël. C’est pour ça que j’y retourne souvent. Et puis, j’ai ma maison là-bas, juste devant la mer ! Elle se trouve à côté de Jaffa et de mon fauteuil, je vois le couché de soleil. Je descend à la mer et je remonte dans mon ascenseur, en maillot de bain. C’est pas Sarcelles !

Mes enfants ont vécu en HLM au début et après, ils ont acheté parce que payer des loyers, c’est de l’argent perdu ! Alors qu’acheter, c’est toujours de l’argent investi. Mes petits-enfants sont scolarisés dans des écoles juives. Leurs parents payent cent euros par mois pour leurs études. Ils ne vont pas à l’école publique parce qu’ils ne veulent pas se mélanger avec les autres. Ils reçoivent une éducation à part, avec des maîtres à part, etc.

Quand j’ai appris que deux jeunes Juifs avaient été agressés devant la synagogue il y a quelque mois, j’ai bien sûr été choqué ! Mais si la police ne fait rien, que voulez-vous que l’on fasse ? Montrer les dents ! Ce n’est pas possible ! On ne peut plus vivre dans un pays comme ça ! Il faut donc que ce genre de flambée passe… Je ne peux pas y faire grand-chose… En tous cas, c’est dommage pour une petite ville tranquille… Du moins, c’est comme ça que je la vois…

Je vis ici depuis plus de vingt ans et je trouve que beaucoup choses se sont arrangées, notamment les rues. Je crois que Sarcelles a évolué comme beaucoup de villes de banlieues mais qu’il y a bien pire. Quand je pense à la cité des Quatre Mille à La Courneuve, non merci ! Je préfère Sarcelles !

Je souhaite que dans l’avenir, notre ville s’améliore. Que souhaiter d’autre ? De toute façon, venir à Paris, ce n’est pas possible ! Mais ici, dans l’ensemble on est bien… On n’a pas à se plaindre…

Message aux jeunes

Il faut se respecter les uns les autres et accepter les différences… Il ne faut pas qu’ils perdent espoir ! Ce sont eux qui ont l’avenir entre leurs mains !


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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