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MARTINIQUE, les Antillais sont venus travailler en France par l’intermédiaire du BUMIDOM

Mr Patrice Gémieux

dimanche 20 janvier 2008, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis né en 1956 en Martinique. Je suis l’aîné d’une famille de sept enfants mais nous ne sommes plus que six actuellement car malheureusement, j’ai perdu un frère il y a cinq ans… Ma mère était de tous les petits boulots parce qu’à cette époque-là, c’était un peu comme partout, il fallait se débrouiller pour vivre… Elle travaillait dans les champs de cannes à sucre. Elle faisait la bonne. D’ailleurs, pour la petite histoire, je suis né dans la maison d’un de ses employeurs du moment. On est allé me déclarer à Saint-Pierre, qui est une grande ville, mais je suis né à côté, dans une petite bourgade qui s’appelle le Carbet. Je suis donc un Carbétien pure souche.

Mon père était marin pêcheur. Il partait en mer tôt le matin et rentrait vers treize heures. L’après-midi, il repartait pour amender la senne. Il a fait ça pendant longtemps, puis il s’est un peu intéressé aux champs, à l’agriculture et il a fini homme d’équipe à la DDE. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui l’intérim mais à l’époque, on appelait ça le « chômage ». Après l’hivernage, la période des pluies, la végétation était très abondante et on avait besoin de beaucoup de main d’œuvre, de beaucoup de bras, pour élaguer, pour nettoyer les routes, etc. Mon père était donc embauché pour la saison et quand il se retrouvait au chômage, il retournait à la pêche. Mais à force de travailler pour la DDE saison après saison, il a fini par être engagé définitivement.

Quand je dis que mon père était marin pêcheur, il ne faut pas s’imaginer celui que l’on peut voir à Thalassa ! Il se levait tous les matins à quatre heures et prenait la mer avec l’équipage, à bord d’une barque à rames. Le moteur n’existait pas ! Le seul moteur, c’étaient les bras, l’huile de coude. Mon père était issu d’une famille de marins pêcheurs. Ses frères l’étaient comme leur propre père. Il s’agissait donc d’une tradition.

Il y avait deux types de pêche dans la même journée. En général, ils commençaient par la pêche à la senne, qui consistait à jeter un filet, 800 mètres environ de cordages à plusieurs centaines de mètres du rivage. Une fois l’opération terminée, des gens sur la plage tiraient le filet pour le ramener vers eux. Le plus souvent, cette pêche qui nécessitait beaucoup d’efforts ne rapportait qu’une maigre pitance : quelques kilos de poissons, en comptant les petits qu’il fallait relâcher… Toute cette manœuvre s’appelait « senner ». D’ailleurs, pour la petite histoire, ils ont fini par baptiser le coin où ils se retrouvaient tous après la senne, « le sénat ». Aujourd’hui, mon père et mes oncles, en tant que retraités, sont au sénat !!!

Après le coup de senne, ils partaient pour une deuxième pêche mais cette fois, au large. Ils appelaient ça « la pêche de fond ». Ils essayaient de prendre du thon, du requin mais avec des moyens rudimentaires ! Ils disposaient d’un fil de nylon enroulé autour d’un bâton, avec un appât au bout. Mon père m’a emmené deux fois. J’ai eu cette chance et cette malchance car c’est comme ça que j’ai appris à nager. Moi, je n’aimais pas la mer ! Mais un jour, sur le chemin du retour, il m’a dit à hauteur du quai : « Écoute, maintenant il va falloir que tu te démerdes ! Tu plonges et tu rentres. » Je me suis donc débrouillé…

Je n’ai jamais vraiment aimé la pêche car comme mes oncles me le disaient, c’était trop dur pour moi… Je voyais comment ils trimaient… Même aujourd’hui, quand j’y vais en vacances et que j’essaie de tirer la senne, j’ai des ampoules aux mains… Bref, ce n’est pas mon truc… Pour autant, j’ai de très beaux souvenirs ! Un jour, je suis parti à la pêche avec mon père et j’ai vu passer des dauphins. Quand vous êtes à bord d’une embarcation qui fait à peine deux mètres cinquante trois mètres, et que vous les voyez juste à côté de vous, c’était extraordinaire…

Pendant que mon père pêchait, ma mère travaillait aux champs. Le matin, elle commençait à sept heures pour finir à quinze heures. Á midi, j’allais lui apporter sa calebasse d’eau et sa gamelle. Á l’époque, elle était employée chez Bally. Elle était coupeuse et amarreuse. Le matin, avec les hommes, elle coupait la canne et entre midi et quinze, elle faisait des tas puis attachait les fagots, que les hommes ramasseraient le lendemain et descendaient vers la distillerie.

Être l’aîné de la famille : une lourde responsabilité

Nous habitions une maison au confort très rudimentaire. Nous étions cinq enfants à dormir à même le sol, sur de vieux vêtements recouvrant la terre battue. En tant que fils aîné, j’avais en charge mon frère et mes sœurs. C’est donc moi qui préparais la bouffe, qui m’occupais de tout, et après, quand tout le monde était couché, je faisais mes devoirs à la bougie. Nous n’avions ni eau courante, ni électricité. L’eau, il fallait aller la chercher à la fontaine du village. Il y avait quand même une route asphaltée ! Bon, ce n’était pas le top mais c’était mieux que rien…

Cette enfance est particulière pour moi, dans la mesure où je n’ai pas vécu comme les autres gamins. Je n’ai pas eu le temps de jouer… C’était évidemment le cas de beaucoup d’enfants de mon quartier ! Mais si je dis cela, c’est parce que dans ma fratrie, certains avaient le temps de jouer. Moi, le jeudi après-midi, je me retrouvais avec les filles pour faire la lessive. Á ce moment-là, il n’y avait pas de machines ou de laveries ! Je partais donc à la rivière avec ma bassine de linge sur la tête, comme les filles du quartier, je frottais, rinçais, puis le faisais sécher sur les rochers. Ensuite, les samedis après-midi, je m’occupais du repassage. Je n’avais donc pas le temps de jouer… Il faut dire que les rares fois où ça m’est arrivé, ça m’a coûté ! J’ai pris une raclée car forcément, pendant que je m’amusais, quelque chose n’avait pas été fait…
D’ailleurs souvent, j’étais surveillé par la maquerelle du quartier, dont le rôle était de dire aux parents : « Un tel a fait ceci ou n’a pas fait cela. » Alors on prenait parfois des raclées sans même savoir pourquoi…

J’ai donc grandi dans cet univers où il fallait allier l’école à cette vie d’adulte, tout en étant enfant. Et j’en remercie aujourd’hui mes parents parce que grâce à ça, je suis libre, je me débrouille dans la vie. Cela m’a permis de devenir très très tôt indépendant…

Une éducation très sévère

J’arrivais tous les jours en retard à l‘école car pendant que mes petits copains étaient déjà sur la route. Je revenais de la vaisselle. Je prenais donc souvent des raclées par l’instit, j’étais collé… Á l’époque, c’était comme ça ! Au bout de deux retards, on allait au coin et on avait le droit de se faire tirer les oreilles, etc. Les châtiments corporels faisaient partie du quotidien. Bien sûr maintenant, les choses ont bien changé ! Il serait inimaginable qu’un prof donne une claque à un enfant ! Il serait viré le lendemain.

Au Cours élémentaire, je n’ai eu que des instits de chez nous. Ce n’est qu’après, au Cours complémentaire, que j’ai eu des instits métropolitains. En général, les Martiniquais étaient bien connus par les parents ! C’étaient souvent des copains du père, etc. Alors, on avait plutôt intérêt à être au top ! Quand il y avait un souci, le père disait : « Ce n’est pas la peine de venir me voir ! Je vous laisse régler le problème. » Il n’intervenait lui-même que lorsque c’était vraiment grave…

Un jour par exemple, nous revenions de l’école et quand nous sommes passés sur un pont, certains se sont arrêtés pour lancer du pain. C’était un jeu habituel. Il s’agissait d’attirer les poissons. Ensuite, lorsqu’ils étaient là, regroupés, à se battre pour chaque morceau de mie, ils lâchaient sur eux une grosse pierre. Malheureusement, sous le pont, il y avait deux dames qui lavaient le linge et l’une d’elle a reçu la pierre… Voyant ça, tous les enfants ont déguerpi ! J’ai été le seul à rester sur le pont.

Seulement à ce moment-là, une maquerelle est arrivée sur les lieux et les autres n’y étant plus, elle a décrété que j’étais le coupable. Quand mon père l’a appris, il m’a assassiné… Il m’a même fait choisir le bâton que je préférais. C’était du tamarinier, un arbre avec les tiges des branches qui se cassent difficilement… Moi, enfant, j’ai pensé : « Je vais prendre le plus petit ! Comme ça, je n’aurais pas mal. » Mais, c’était le pire… J’ai donc pris une raclée de première et après, lorsque les gendarmes ont fait la lumière sur cette affaire, lorsque mon père a su que je n’y étais pour rien, il m’a seulement dit : « Tu n’avais qu’à ne pas être sur le pont. » Je crois que cet exemple illustre bien toute la sévérité de l’éducation que j’ai reçue…

Á l’école, il fallait parler français. Il était hors de question de prononcer un seul mot de créole. D’ailleurs, à la maison aussi ! Même quand les parents te parlaient en créole, il fallait toujours répondre en français… Cela faisait aussi partie de l’éducation… Ils avaient tellement souffert de ne pas savoir très bien parler le français, de ne pas savoir lire et écrire, de ne pas avoir pu aller à l’école, qu’ils voulaient absolument éviter le même cas de figure pour leurs enfants… Lorsque mon grand-père paternel est mort, mon père avait dix ans et c’est lui qui est devenu le chef de famille ! Á partir de là, il devait travailler ! Il n’était pas question d’aller à l’école ! Pour lui, il était donc très important que ses enfants sachent parler français, qu’ils sachent lire et écrire…

Jusqu’au CM2, j’ai appris « nos ancêtres les Gaulois ». On ne m’a jamais parlé de mon île. Je me rappelle encore de cette leçon de géographie où l’on m’expliquait que la carte qui était dans mon livre n’était pas une image, mais la photo de mon pays à telle échelle et qu’il était bercé par les alizés. C’est tout ce que je savais de la Martinique… J’ignorais tout de son passé, j’ignorais tout de la Caraïbe, j’ignorais tout des îles d’à côté, que ce soit la Guadeloupe ou la Dominique… On ne nous en parlait jamais… Par contre, je connaissais à fond l’histoire de France ! Attila et les Huns, Charlemagne, Jeanne d’Arc, etc.

Sur notre passé, on ne posait jamais de questions ! On ne nous a pas appris dans notre éducation à faire ce genre de choses. On ne nous a pas appris à intervenir… Par exemple à la maison, lorsque papa et maman parlaient à table, même s’ils étaient dans le faux, nous n’avions pas le droit de dire un mot… Quand les adultes s’exprimaient, les enfants devaient s’effacer… Lorsque deux grandes personnes étaient à table, on devait partir… D’ailleurs plus tard, j’ai dû me corriger car pendant longtemps, quand on recevait à la maison, je faisais manger les enfants avant, à part, et les adultes ensuite… C’était comme ça… Nous n’avions donc pas cette habitude de demander les choses…

Vers douze treize ans, je n’avais pas de rêve, ni d’idéal. Je me laissais vivre sans me poser de questions. Je savais que j’étais l’aîné d’une famille, que mes parents avaient des difficultés et qu’il fallait que je les aide. Ça s’arrêtait là… C’était mon univers… Á l’école, j’étais un très très bon élève ! J’étais premier partout ! J’avais droit au tableau d’honneur, au satisfecit, mais je ne me projetais pas dans l’avenir… Á douze treize ans, j’étais presque introverti… Je passais davantage de temps avec les filles qu’avec les garçons ! Je jouais à la marelle, aux noms de fleurs, à cache-cache. Á l’époque, il n’y avait pas de WC et je me retrouvais les soirs avec les filles qui allaient jeter les tinettes à la mer.

Fort-de-France : l’éveil d’une conscience identitaire militante

J’ai mené cette vie jusqu’à la fin de ma troisième, jusqu’à mon entrée au Cours complémentaire. C’est là que le déclic s’est produit… Je devais partir. Je devais quitter ma bourgade du Carbet pour aller vivre en ville. Là-bas, on voit autre chose ! C’est une autre vie ! On rencontre d’autres enfants qui viennent d’un peu partout ! On n’a plus la même vision, on se met à penser autrement. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’a débuté mon parcours militant associatif, que j’ai commencé à percevoir ce qui me touchera une fois arrivé ici…

J’ai eu des professeurs blancs, notamment l’un d’entre eux, qui au grand damne de mes parents, s’opposait à ce que je suive les études qui me tenaient à cœur. Moi, je voulais faire des lettres alors que lui voulait que je fasse des mathématiques. Il ne voulait pas m’envoyer vers un lycée. Il m’a obligé à doubler ma troisième pour finalement me dire la deuxième année : « Tous comptes faits, on va vous orienter vers un BEP d’agent administratif. » Je l’ai très mal vécu…Je voulais faire des études littéraires ! Malgré tout, même si ça n’a pas été possible, j’ai continué en parallèle à écrire, à composer des poèmes. Ça ne m’a pas empêché de rêver sur les lettres… Je lisais beaucoup à cette époque-là !

Mon premier acte de militant associatif a consisté à créer une bibliothèque avec des jeunes de mon quartier. Mais, on n’avait pas de moyens ! Nous sommes allés voir le curé qui nous a mis un local à disposition et là, on a commencé à s’échanger les livres que l’on ramenait : Molière, Corneille, Zola, etc. Á partir de là, nous avons monté une association, « l’association des jeunes du Carbet », qui organisait des petites manifestations culturelles. J’avais dix-sept ans et demi à ce moment-là et j’ai commencé à mener ma propre vie, à accéder à l’autonomie…

Mais en même temps, ça ne me convenait pas parce que je voulais faire des choses et je ne les réalisais pas… J’avais en face de moi des élus, des Békés très imprégnés par le colonialisme, qui lorsqu’on leur demandait des choses nous disaient : « Heureusement qu’il y a la Mère Patrie ! » Ce mot-là revenait tout le temps ! Quand vous alliez à la mairie, quand vous alliez à la préfecture… J’avais donc une alternative devant moi : l’option indépendantiste ou autonomiste et celle d’utiliser tout ce que me donnait la République pour avancer. Á dix-sept ans, j’hésitais…

Je repensais au vécu de mes parents. Ils me disaient à chaque fois : « Du temps de l’amiral Robert, nous n’avions pas de chaussures, nous n’avions pas ça, nous ne mangions pas comme ça, c’était le rationnement, c’était ceci, c’était cela… » Et en même temps, on nous brandissait ce spectre-là ! « Si vous voulez l’indépendance, c’est ce qui vous attend ! Regardez Haïti ! C’est ça l’indépendance ! » Finalement, tout ceci a fait que je n’ai pas sauté le pas, que je ne suis pas passé de l’autre côté…

Mais, j’ai continué à chercher ma place dans la République, à me demander qui nous sommes ! J’ai commencé à entendre parler d’Aimé Césaire. J’ai commencé à comprendre que des Martiniquais s’étaient battus pour la France mais n’avaient pas été reconnus, que des tirailleurs sénégalais s’étaient battus durant la Grande Guerre mais n’avaient pas été reconnus. J’ai commencé à lire Frantz Fanon, etc. Bref, je me suis lancé doucement comme ça… J’ai fait mon chemin…

Partir en France, un dilemme

Á dix-sept ans, je ne pensais pas encore à venir en France. Je n’en étais pas encore là. J’étais toujours à l’école mais je m’investissais dans cette forme de militantisme. J’ai fait mes deux années de BEP et manque de pot, j’ai échoué. Dépité, je me suis alors engagé dans l’armée pour trois ans… Mais, dans la même foulée ! Je suis sorti de l’école au mois de juin, j’ai signé en juillet et en septembre, je suis parti. En fait, c’était un contrat renouvelable après la première année du service militaire obligatoire.

Sous les drapeaux, j’ai eu la chance de faire les trois départements durant la première année. J’ai commencé par la Martinique, j’ai continué par la Guadeloupe et j’ai fini par la Guyane. Mais au bout de seize mois, on m’a annoncé : « Vous devez partir en France. » Moi, je ne voulais pas ! Même si Paris me faisait rêver, même s’il y avait cet appel des lumières, même si tout le monde me répétait que c’était l’eldorado, je tenais à rester chez moi…

On m’a proposé Charleville-Mézières. Lorsque j’ai regardé sur la carte, je me suis rendu compte que ce n’était pas loin de l’Allemagne et je me suis dit qu’il y faisait sans doute très froid. Bref, je ne voyais vraiment pas ce que j’irais foutre là-bas ! J’ai donc refusé. J’ai arrêté l’armée et je suis rentré au pays, au Carbet… Là-bas, je me suis vraiment investi dans la vie associative. Je travaillais avec les jeunes et nous animions notre commune.

Comme je ne voulais pas rester à ne rien faire, j’ai d’abord accepté lorsqu’on m’a proposé un stage d’agriculture. Mais, ce n’était pas mon truc et au bout d’un mois, j’ai laissé tomber. Entre temps, j’avais demandé à faire un stage d’électricité et on m’a dit : « Voilà, la seule possibilité, c’est de partir en France… » Pour moi, c’était un vrai dilemme ! « Est-ce que je le fais ou pas ? »

J’avais déjà dix-neuf ans ! Et puis à l’époque, j’avais une tante qui vivait là-bas depuis dix ou quinze ans. Elle me disait souvent : « Tu devrais arrêter tes imbécillités et venir ici continuer tes études ! » Mais d’un autre côté, j’étais convaincu que la France, ce n’était pas pour moi… Alors, comme dans la vie, il arrive toujours un moment où il faut choisir, j’ai finalement décidé de faire ce stage, tout en gardant à l’esprit : « Je fais les six mois et après, je me barre… »

Arrivée dans l’hexagone et conditions d’accueil

Mon arrivée a été lamentable… Pendant longtemps, les Antillais sont venus travailler en France par l’intermédiaire du BUMIDOM, le Bureau de Migrations des DOM. C’est un organisme qui après-guerre, lorsqu’il a fallu reconstruire le pays, est venu recruter en masse des Antillais, des Guyanais et des Réunionnais. C’est pour ça qu’aujourd’hui, dans les hôpitaux, les administrations ou à la Poste, vous trouvez cette grosse colonie d’Antillais qui en général, occupent des emplois subalternes. Moi, avec mon stage, je suis venu avec la deuxième mouture du BUMIDOM car il était tellement décrié, qu’il avait été remplacé par une seconde entité, le CASODOM. Son objectif était différent. Il s’agissait de placer les gens dans des formations. Par contre, les conditions restaient les mêmes. On avait un billet d’aller mais pas de billet de retour.

Dès mon arrivée, j’ai vécu malgré moi mon premier acte d’injustice…. J’ai mis le pied en France le 28 mars 77 et je ne connaissais personne, rien du tout… C’était encore l’hiver et je n’avais même pas de pull, juste ma petite chemise en soie… Nous étions plusieurs à venir des îles. Á la descente de l’avion, tout le monde s’est rassemblé autour du point d’accueil CASODOM, devant l’aéroport d’Orly.

On nous a ensuite fait monter dans un car, direction Paris, et nous nous sommes tous retrouvés rue du 4 septembre, dans les locaux du CASODOM. Là, on nous a offert un petit déjeuner, puis on nous a mis des manteaux sur la table. Chacun a alors choisi son truc. Certains, qui étaient plus malins que d’autres ou plus avertis, ont pris un manteau en cuir ou en laine mais moi, j’ai préféré le blouson en jean. Ça me suffisait. Après, nous avons eu droit à un briefing nous expliquant pourquoi nous étions là. Je n’y connaissais rien ! Je débarquais complètement ! Ma valise était tout ce que j’avais avec dedans, davantage de vêtements des Antilles que de trucs pour l’hiver ! Finalement, on m’a annoncé : « Vous, vous allez à Chartres. » Évidemment, je ne savais pas où ça se trouve ! Le gars m’a dit : « Bon, je vais vous déposer à la gare Montparnasse où vous allez prendre le train de Chartres. Arrivé à destination, vous descendez et vous demandez la ZUP de La Madeleine. OK ! Le centre FPA se trouve là-bas. »

Je suis parvenu à Chartres sans encombre mais il avait neigé ce jour-là. Je suis monté à bord du bus n°9 en expliquant au chauffeur que je devais me rendre à tel endroit. Il m’a fait payer et le bus a démarré. Á un moment donné, le chauffeur s’est arrêté et m’a dit : « Vous descendez ici. Le truc se trouve là-bas. » Me voilà donc parti avec ma valise, sans trop savoir où j’allais… Au bout d’une demie heure de marche, tremblotant dans le froid, j’ai eu les larmes aux yeux… Je ne comprenais rien ! J’étais perdu et je ne connaissais personne…

Á ce moment-là, j’ai rencontré une dame avec sa poussette, une Guadeloupéenne, qui m’a demandé :
« - Vous allez où comme ça Monsieur ?
-  Je dois me rendre au centre FPA. J’ai demandé au chauffeur de bus et il m’a dit que c’était par là.
- Vous parlez bien du centre FPA de La Madeleine ?
- Oui, oui ! C’est ça.
-  Mais, c’est dans l’autre sens ! De l’autre côté de la rue, il y a un arrêt juste en face. Il suffit de traverser… »
Cette dame m’a gentiment accompagné et effectivement, le chauffeur m’avait fait descendre deux arrêts avant…

Ce jour-là, je me suis dit : « On ne m’y reprendra plus ! » C’est quelque chose qui m’a vraiment marqué… Ce fut mon tout premier contact avec le Français de France… Je m’étais retrouvé à partir dans l’autre sens, deux arrêts avant… Le chauffeur m’avait sciemment lâché dans le froid, dans la neige… Le pire, c’est qu’en arrivant au centre, on m’a demandé :
« - Vous venez pour quoi ?
-  Je viens pour un stage !
-  Mais, on ne vous attendait pas avant la semaine prochaine ! »
Là, je me suis dit : « Bon ok, ça commence bien… »
On m’a alors fait une proposition. « Puisque vous êtes arrivé trop tôt, il faut bien qu’on vous occupe ! Vous allez gagner de quoi payer votre hébergement en faisant des pièces. » J’ai donc coupé des rondelles d’acier pendant une semaine… Á ce moment-là, je n’ai eu qu’une seule idée en tête : « Je fais cette formation et je m’arrache de la France. Je ne reste pas dans ce pays ! » Seulement, au bout de six mois, je suis sorti deuxième de mon stage et quelques jours après, j’étais embauché…

Fixation en région parisienne

J’ai atterri en région parisienne. Je ne voulais pas rester à Chartres ! J’avais trouvé un boulot, j’avais des copains qui pouvaient m’héberger sur Paris, j’avais ma femme… Je l’avais rencontrée au Carbet, sur les bancs de l’école. Elle était partie plus tôt que moi, en 67, puis elle était revenue avant de repartir à nouveau après le décès de son père. Elle était donc déjà plus ou moins installée…

J’ai démarré dans une société et lorsque je la vois encore aujourd’hui, ça me fait sourire. Comme j’étais parmi les trois meilleurs, on m’a placé. J’ai commencé à travailler comme électricien en bâtiment dans la grande tour Auchan Val de Fontenay. Á ce moment-là, je logeais un peu partout : à Paris, à Neuilly et en banlieue. Je découvrais ! J’étais là depuis neuf mois et je squattais à droite à gauche, pour utiliser un mot actuel. Ma tante voulait bien que je reste chez elle mais c’était trop strict. Je tenais à pouvoir bouger avec mes copains, etc.

En fin de comptes, ce truc d’électricité n’était pas pour moi. Je voulais faire autre chose pour être bien dans la vie. Une semaine après avoir été embauché, je suis donc allé voir le patron pour lui annoncer que je devais passer un concours tel jour, chez France Télécom. Il m’a logiquement demandé :
« - Si vous réussissez, vous faites quoi ?
-  Je m’en vais ! »
Et le surlendemain, j’ai reçu ma lettre de licenciement… J’étais naïf à l’époque ! Mais, dans le contexte de 78, on trouvait du travail facilement.

Même si j’avais toujours à l’esprit l’idée de retourner au pays, il n’y avait plus d’urgence. J’étais en train de prendre des marques. Je me disais qu’il fallait que j’en profite pour prendre de l’assurance, pour me faire de l’expérience et apprendre un vrai métier. Finalement, je suis rentré dans une autre entreprise d’électricité, que je vois encore traîner à Sarcelles. Il s’agit de Drod Électricité. Là-bas, j’ai eu maille à partir avec un Portugais. Ça ne se passait pas… Il était contremaître et moi, je sortais de l’école. Je savais donc lire un plan alors que lui faisait les trucs un peu au pif. Seulement, quand je lui disais qu’il ne fallait pas mettre la prise à tel endroit, il n’en tenait pas compte et après, s’apercevant de son erreur, il me donnait le burin pour tout casser. Je ne pouvais pas accepter ça ! Je me suis donc fait virer.

Mais avant cela, j’ai quand même eu droit à quelques traitements de faveur. Ils ont commencé par me faire faire du terrassement alors que ce n’était pas mon métier, puis j’ai dû m’occuper des décorations de Noël et monter dans les arbres pour faire passer les fils. Tout ceci m’a donc conduit à vouloir m’arracher de cette galère. J’ai postulé à la SNCF, elle m’a contacté et j’ai été embauché.

Á partir de là, je n’ai plus pensé à repartir chez moi… Je me suis installé à Villemomble avec ma femme… Je me sentais de mieux en mieux… Et puis, il faut dire aussi que dans mon village, tous ceux de ma génération, à part un seul, ont émigré. Aujourd’hui, nous sommes tous ici et on se réunit souvent. Alors, je ne pensais plus retourner là-bas ! Il n’y a plus personne à part mes parents ! Tous mes amis sont venus ici… C’est donc ce qui m’a freiné, ce qui a fait que petit à petit, je me suis enraciné…

Installation à Sarcelles

Je suis arrivé à Sarcelles en 81, aux Sablons, du côté de Bergson. Á l’époque, il y avait la fameuse tour Fina, avec la station essence en dessous. Depuis vingt-cinq ans, j’ai changé trois fois de logement, toujours à Sarcelles, mais pas dans le même quartier. Sarcelles, j’y vis et je m’y plais, malgré tout ce qu’on peut dire sur la ville. Je la défends bec et ongles parce qu’en arrivant, j’ai trouvé une mixité de population extraordinaire. J’avais déjà ce slogan en moi : « L’avenir est au métissage » et j’ai découvert en Sarcelles cette ville métisse… Pour moi, c’était un melting pot de population, d’ethnies, de civilisations. C’était un monde à elle seule…

Lorsque je suis venu visiter la première fois, j’ai été agréablement surpris. Jusque-là, je ne connaissais pas la ville ! Je suis arrivé par Pierrefitte. Je suis descendu à la gare car je n’avais pas de voiture, et j’ai parcouru l’avenue Parmentier. C’était au mois de mars, au début du printemps. Ça recommençait à fleurir. En montant par Bergson, j’ai vu cette allée plantée d’arbres et je suis tombé sur ATAC, le centre commercial. L’appartement se situait à la limite des trois villes et je ne sais pas : tout de suite, en rentrant dans ce petit couloir, dans cette allée, j’ai rencontré des compatriotes, j’ai rencontré des gens aimables. Quelqu’un m’a dit : « C’est là. Allez voir le concierge par là. », etc. Je n’avais pas connu ça à Paris ! J’ai habité Villemomble pendant un an et demi et lorsque je suis parti, je ne connaissais même pas mon voisin… Sarcelles m’a donc séduit immédiatement…

En repartant, je me suis dit : « Je vais quand même aller voir plus loin ! » J’ai continué sur le même boulevard et j’ai trouvé la bibliothèque, ce qui m’a beaucoup plu puisque je suis très friand de livres. Ensuite, j’ai traversé de l’autre côté. Ce n’était pas encore le grand centre des Flanades d’aujourd’hui ! Il n’y avait pas encore le souterrain. J’ai croisé l’ancien Prisunic, qui est devenu par la suite le marché casher, et je suis tombé sur un commerçant antillais qui vendait des légumes, des fruits, du poisson, de quoi faire mon bonheur… Je me sentais bien ! J’aurais eu mes valises, je les aurais posées là sur le champs. J’ai donc adopté la ville tout de suite…

S’investir dans la vie de ville : une question de volonté

Comme tout le monde, j’avais entendu dire que Sarcelles, c’était la ville dortoir, c’était la sarcellite et tout le tralala. Mais moi, je travaille à l’extérieur et je trouve quand même le temps de m’investir dans la vie de Sarcelles. Je fais partie d’une des plus grandes associations, le CROMVO, qui rassemble les originaires d’Outre-mer et nous avons le souci d’être présents, de faire des choses dans la ville. Ce n’est donc pas parce que je travaille que je ne m’intéresse pas à ce qui se fait. Par exemple, dans une demie heure, j’ai une réunion pour faire venir des peintres la semaine prochaine car nous organisons une exposition à Sarcelles. Et Dieu seul sait que faire venir ici les plus grands peintres d’Outre-mer n’est pas une mince affaire…
Même mon épouse qui travaille beaucoup s’intéresse à la vie de la ville, ne serait-ce qu’en s’inscrivant au sport, qu’en allant dans des associations, dans des manifestations. Il y a des spectacles qui se font à Sarcelles que je n’ai pas le temps de voir à Paris. Alors effectivement, la personne qui travaille à l’extérieur et ne rentre ici que pour dormir n’aura sans doute pas la même approche de la ville, mais il faut prendre le temps de s’intégrer. Je crois que c’est davantage une question de volonté…

Le problème de la ghettoïsation des populations

Par contre, je déplore la sectorisation des populations à Sarcelles.

Aujourd’hui, je crois que les bailleurs commencent à procéder autrement, à mélanger les gens. Mais, ce sont eux qui ont ghettoïsé, découpé la ville… Du temps de Canacos, c’était déjà comme ça ! Et La Montagne n’a fait qu’amplifier le phénomène. Actuellement, je pense que la municipalité fait en sorte, dans la mesure où elle le peut, d’éviter cette dérive. Par exemple, dans le cadre des jardins familiaux à Sarcelles où j’ai moi-même le mien, le maire est intervenu ! Á un moment donné, il n’y avait que les Antillais et des Maghrébins qui en disposaient ! Alors, les Assyro Chaldéens se sont plaints et il a fallu revoir les principes d’attribution pour que tout le monde puisse être satisfait : les Assyro, les Pakistanais, les Turcs… La municipalité ne reste donc pas passive. Elle prend les problèmes à bras le corps et intervient quand elle le peut…

Mais, il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, la plupart des quartiers vivent en autarcie. Depuis un an, derrière la sous-préfecture, il y en a un qui est en train de se construire et c’est le même destin qui l’attend. Là où j’habite actuellement, la plupart des familles israélites sont parties s’y établir. Ils ont acheté. D’ailleurs, c’est la même chose pour les Chaldéens ! Au final, tous ces gens vont vivre en autarcie, rester entre eux et tout ce que nous décrions aujourd’hui va donc se reproduire. Et cette fois, ce n’est plus les bailleurs ! Ce sont des Sarcellois qui rachètent à Sarcelles et qui recréent des ghettos…

Du fait que je suis militant associatif, j’ai sans doute sur ce sujet une capacité d’analyse qui n’est pas partagée par tous mais ce que je peux dire à la décharge des autres personnes, c’est qu’elles subissent, soit parce qu’elle viennent d’arriver, soit parce qu’elles sont prisonnières du système de la ville dortoir. Quand vous ne savez pas ce qui se passe dans la ville, quand vous en ignorez le fonctionnement, c’est un danger ! Vous recevez tout comme ça brutalement au visage ! C’est ça qui je crois, crée un malaise…

Vivre à Sarcelles, c’est aussi une chance

Il m’est arrivé de partir à la Martinique avec ma famille et d’entendre ma femme me dire à la fin des vacances : « Maintenant, il est temps que je rentre chez moi… Sarcelles commence à me manquer… » Et ma fille de s’impatienter : « Papa, quand est-ce qu’on repart ? » Malgré tout, c’est ici que nous avons nos repères, nos racines… Quand je suis à pied, il m’arrive souvent de passer plus de temps qu’il ne faudrait pour aller d’un endroit à un autre car je m’arrête pour discuter avec celui-ci, avec celui-là. Il m’a fallu une heure et demie pour faire le marché hier matin ! J’ai quasiment passé tout mon temps à converser avec les gens. Mais des gens de toutes origines !

Il est vrai qu’à Sarcelles, on a cette possibilité de voyager sans se déplacer, de connaître les nouvelles du monde, sans même allumer la télé… Par exemple, je peux rencontrer un Comorien et discuter avec lui de la politique aux Comores même si je n’y connais rien ! Il me parlera de son pays et je lui parlerai du mien… Il y aura un échange… C’est le côté positif des choses…

Après, lorsque l’on gratte un peu plus, il est vrai qu’il y a aussi une souffrance… Mais, je ne pense pas que l’on puisse parler de racisme parce qu’ici, tout le monde est logé à la même enseigne. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de mariages mixtes et c’est une chance ! L’avenir appartient au métissage et Sarcelles le prouve… Par exemple, la ville commence à avoir une renommée nationale et internationale sur le plan sportif. C’est vrai qu’il y a toujours cette plaie ! Dès que l’on parle de Sarcelles, on voit tout de suite les grands bâtiments, tout ce qui est négatif ! Mais, il ne faut pas oublier qu’ici, il y a également des gens qui font beaucoup de choses intéressantes.

Le problème, c’est que la plupart du temps, les médias ne sont là que pour filmer du négatif. Mais, vivre à Sarcelles n’est pas plus risqué qu’ailleurs ! Les journalistes, on ne les voit pas lorsque nos jeunes réussissent par exemple des exploits sportifs ! Dernièrement, j’ai vu un reportage sur France 3 concernant les jeunes de Sarcelles qui sont devenus champions du monde de karaté. Et bien, les journalistes sont tellement nuls qu’ils se sont trompés pour tous les noms ! Même celui de l’entraîneur ! Ils se sont plantés sur toute la ligne ! C’est dire à quel point le sujet les intéressait… Mais bon, c’est normal ! Il s’agit de Sarcelles…

Message aux jeunes

Je voudrais leur dire qu’ils vivent dans une ville formidable et je le répète, que l’avenir appartient au métissage, au brassage. Il faut qu’ils pensent que c’est notre patrimoine et je ne serais pas étonné qu’un jour, un homme ou une femme issu de cette immigration devienne maire de Sarcelles, parce que c’est une ville du monde, qui vit le monde…

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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