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D. Muller (matricule 51 823)

Souvenirs d’un prisonnier de guerre du Stalag II B

mardi 28 septembre 2010, par Frederic Praud

V oila bientôt 14 ans, aux mois de juin et juillet, que
commencèrent à arriver par dizaines de milliers, au
stalag II B, les prisonniers français. Dans le camp se
trouvaient déjà des Polonais, qui nous portèrent un
peu d’eau, en nous demandant des nouvelles. Ils nous
racontèrent entre autres, les mauvais traitements et tortures
que subirent les prisonniers juifs polonais, avant d’être
renvoyés en .Pologne. Les juifs polonais qui étaient ouvriers,
cordonniers, tailleurs, menuisiers, avaient eux-mêmes
construit les baraquements, travaillant pendant les grands
froids, dans la neige, et jusqu’à 40 au dessous de zéro.
Dormant dehors, sous-alimentés, parqués dans des baraques
spéciales, ces juifs polonais, avaient été renvoyés épuisés,
vers les ghettos et les crématoires.

Parmi les récits que l’on nous fit sur les malheurs des
prisonniers juifs polonais, on nous raconta que certains
officiers juifs, ne
voulurent pas quitter leur
uniforme ; alors, pendant
les grands froids, ils
furent aspergés par des
jets d’eau froide et
obligés de revêtir les
vêtements civils qu’on
leur avait donnés, puis ils
furent renvoyés... soidisant
dans leurs foyers.
Quant à nous, nous
passâmes à la séance de
désinfection. Nous fûmes
triés. Ceux qui s’étaient
déclarés juifs, furent
rassemblés dans une
tente avec des nord-^
africains et des indochinois. Il fut annoncé au chef de tente,
que les juifs, nord-africains et indochinois ne sortiraient pas
pour travailler, mais feraient trois fois par jour des exercices
de punition.

L’antisémitisme mis en échec

Deux jours plus tard, l’officier aux questions raciales, fit
rassembler tous les Français. Il ordonna aux alsaciens,
normands, bretons, légionnaires, nord-africains, juifs, de sortir
des rangs. Puis il prononça un discours haineux. Montrant les
deux dizaines de juifs, il dit « Voilà les responsables ! Voilà les
criminels qui ont poussé les peuples dans la guerre ». Mais
nos camarades français nous déclarèrent en se dispersant,
qu’ils comprenaient bien le sens de cette sale propagande et
qu’elle n’avait pour but que de provoquer de la haine entre les
prisonniers français. Ils nous assurèrent alors qu’ils ne se
laisseraient pas prendre par de tels mensonges.

Dans la longue suite de nos cinq ans de captivité, cette
solidarité fraternelle ne s’est pas démentie et de nombreux
exemples sont là pour le prouver. Ainsi lorsqu’on nous obligea
à porter l’insigne jaune, nos camarades nous encouragèrent
beaucoup et nous affirmèrent que cette situation ne durerait
pas. Au moment où la conférence des hommes de confiance,
eut lieu en présence d’un délégué de la Croix-Rouge de
Genève, les hommes de confiance français refusèrent de faire
la réunion, tant que l’homme de confiance juif ne serait pas
invité. On imagine la tête des Allemands. Voulant cacher leur
jeu devant le responsable de la Croix- Rouge de Genève, ils
furent obligés d’inviter ce « youde » à prendre place.

La solidarité entre Juifs et non Juifs

Excepté un petit nombre d’ouvriers spécialisés, les juifs
étalent astreints aux plus sales travaux ce qui mécontentait
beaucoup nos camarades français et quand les juifs furent
rassemblés dans une baraque spéciale les Français ne
manquèrent pas de faire la réflexion : « C’est dégueulasse ». Ils
le paieront bien ». Jusqu’en 1942, les prisonniers juifs
n’étaient pas envoyés au travail à l’extérieur du camp ; mais à
cette date furent créés des commandos séparés pour eux. Il
s’agissait de travaux en forêts ou dans des raffineries de
sucre ou dans des briqueteries. Toutes relations entre
commando » juifs et français étaient Interdites et jusqu’aux
simples conversations. Quand il fut interdit aux Français et
aux Polonais de pénétrer dans les baraques des juifs, sous
peine d’envoi dans une compagnie disciplinaire, de nombreux
non juifs, soldats et gradés continuèrent de venir nous voir,
bravant la menace de punition. Cette solidarité se manifesta
ainsi, jusqu’au jour de la Libération. Il y avait une très grande
camaraderie, et chacun avait le ferme espoir de voir la défaite
finale de l’hitlérisme bestial. Même les moins optimistes, dans
cette ambiance, étaient encouragés et reprenaient espoir.
Nous fîmes toujours tous nos efforts, pour jouir de la plus
grande propreté. Ayant été rassemblés dans la baraque la
plus sale et la plus humide, nous nous mîmes au travail avec
entêtement et dans un temps très court, l’endroit fut nettoyé
et asséché. Nous montrions ainsi, à tous, que nous n’étions
pas une race inférieure.

Parmi les meilleurs
ouvriers...,

Un jour, vint l’ordre, pour les
juifs, de porter l’étoile jaune sur
les vêtements extérieurs.
Parmi les ouvriers spécialisés,
qui par leur travail étaient en
contact avec les officiers
allemands, il y en eut qui
mirent cet insigne sur leurs
vêtements de travail. Ainsi
lorsque le colonel de l’aéroport
vit plusieurs hommes qui
portaient l’insigne jaune et
entre autres le distributeur de
chaussures et un bon
cordonnier il fit appeler
l’oberzalmeister et ordonna de le faire enlever. Il dit que les
Allemands avaient une mauvaise opinion des juifs, les
considérant tous comme des commerçants plus ou moins
affairistes ou resquilleurs alors qu’au contraire, c’étaient
d’excellents ouvriers, affectés comme tels aux emplois les
plus importants.

Notre libération par l’Armée Rouge

Enfin, le jour de notre libération arriva. Fin avril 1945, nous
eûmes le bonheur d’être libérés par l’héroïque Armée Rouge.
Mais à ce moment même, nous eûmes un grand malheur. En
effet, au moment où nous nous embrassions avec nos
libérateurs des premiers chars amis, une batterie S.S. ouvrit
le feu et trois camarades furent tués, d’autres blessés. Ainsi
tombèrent sous les derniers coups de la bestialité S.S. :
KOPLOWICH, père de trois enfants, commerçant à Paris, né à
Vilno ; Jacques BINSTOCK, sergent dans l’Armée Française et
le camarade KATZ.

Pour le neuvième anniversaire de notre délivrance, nous,
camarades du stalag II B, nous n’oublierons pas nos chers
camarades restés là-bas. Pendant notre rencontre, nous leur
rendrons honneur ainsi qu’à ceux, qui par la suite sont morts
des maladies contractées pendant leur captivité : nos chers
camarades Nat LIPOVSKI, ingénieur ; KWAL, mathématicien ;
SZCZIGEL, tailleur ; SZERMANSKI, cordonnier.
Plus d’armes à nos bourreaux !

Ainsi en conservant entre nous des contacts permanents,
nous conserverons le souvenir sacré de nos chers camarades
disparus. Notre amitié persistera et nous unira, et nous
agirons tous ensemble, fidèles au serment de ne jamais
oublier les crimes des nazis, assassins de 6 millions de juifs,
et tortionnaires de tant d’autres peuples. Et nous ne
cesserons de crier : « Plus jamais d’armes aux bourreaux ! Plus
de souffrances pour les peuples ! Plus de guerre ! » Unis
comme aux années tragiques, notre rencontre du 8 mai au
Café de l’Espérance se déroulera également dans un climat
plus détendu et plus joyeux, puisque nous nous reverrons et
quelques fois après un temps très long .
D. Muller (matricule 51 823)

Messages

  • Je suis très émue à la lecture de votre témoignage dont je vous remercie. Peut-être avec vous croisé sinon connu mon père Joseph Grams Polonais catholique naturalisé Français dès son retour interné comme vous au stalagIIb de 40 à 45. Il est décédé lorsque j’étais petite fille et le récit de sa vie dans les camps reste confuse même si je me souviens qu’il y faisait référence mais toujours sans se plaindre même s’il ne manquait pas de dénoncer les horreurs vues et subies comme vous. Maréchal-forgeron il était dur à la tâche et d’un caractère plutôt enjoué et je regrette de n’avoir pas pu lui dire combien que je l’admirais pour son courage. Merci de votre témoignage qui me permet de le resituer à cette époque.

  • Bonjour, est-ce-que vous connaissiez un André Hutinet ? Merci.

  • Bonsoir,
    Aujourd’hui 28/12/2012, j’ai enfin reçu le rapport de la Croix Rouge de Genève, que j’avais sollicité pour retrouver trace de mon père de son passage au Stalag IIB, durant les cinq années que dura ce conflit.

    Encore qqs pages que je lirai à tête reposée. Cela me permettra peut-être de "voir cette Vie" au camp, avec les qqs photos que je possède, photos de groupes, notamment une où il est avec une quinzaine de personnes les uns jouant d’un instrulent et les autres une page où devait être écrite une chanson.

    Le temps passe, les souvenirs deviennent flous lorsqu’ils disparaissent, et je regrette de ne pas avoir qqfs pris des notes. Mieux, de ne pas avoir cherché plus tôt ........
    Cordialement.
    JClaude

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