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Tlemcen - comment ! papa, tu as vécu tout ça ?

Mr Mohamed Kokbi

dimanche 14 mars 2010, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Enfance dans la région de Tlemcen

Je suis né en 1944 à (Cerdan), en Algérie, dans le département de Tlemcen. Nous étions carrément dans la brousse, dans les montagnes… Mes parents étaient cultivateurs et on consommait ce que nous produisions. Le village comptait à peu près une dizaine de maisons, construites en terre et en pierre. Á l’époque, on ne connaissait pas le ciment ou le béton ! Nous n’avions évidemment pas l’électricité et pour l’eau, il fallait aller la chercher à plusieurs kilomètres…

Moi, j’ai vécu là-bas jusqu’à l’âge de dix-sept ans. Je faisais le même métier que mon père. J’étais paysan. On labourait le terrain avec une charrue en bois, que nous fabriquions nous-mêmes et qui était tractée par un bourricot. On travaillait la terre en hiver, quand elle était plus facile à retourner, avec la pluie. Nous étions propriétaire de notre parcelle. Chacun avait la sienne.

Avec la colonisation, les populations arabes ont été repoussées vers les montagnes. D’ailleurs, nous, on n’avait même pas le droit d’entrer dans les villes ! Á Alger comme à Tlemcen, les gens qui avaient les moyens pouvaient envoyer leurs enfants à l’école mais nous, on n’avait pas le droit ! Avant 54, avant la guerre, un Arabe n’était pas autorisé à entrer dans les villes. C’était interdit… Tu arrivais toujours avec un bourricot et avec le bourricot, on ne te laissait pas entrer…

Pour la nourriture, on faisait à peu près tout nous-mêmes. On n’achetait que le sucre, l’huile et le café. Mais, il fallait faire au moins trente kilomètres pour ça ! L’aller retour prenait une journée ! Il n’y avait pas de route goudronnées comme maintenant…

Enfant, je n’allais pas à l’école parce qu’il n’y en avait pas. L’hiver, quand il faisait froid, on coupait des peaux de vaches ou de moutons et avec des chiffons, on fabriquait nos chaussures nous-mêmes. Sinon, le reste du temps, on marchait pieds nus… Du moins, avant la guerre ! Parce qu’après 54, l’Algérie, a beaucoup changé…

Il existait bien une école coranique mais il fallait faire des kilomètres et des kilomètres pour y aller ! Alors, petits, on ne pouvait pas la fréquenter. Nos parents ne nous laissaient pas partir comme ça ! Et puis, ce n’était pas gratuit ! Ça ne coûtait pas grand-chose mais les sous, il fallait les trouver et on n’avait rien !

Pour autant, gamins, on était bien dans le village ! On était heureux ! Ce qui nous manquait le plus, c’est de ne pas avoir de vêtements, de chaussures…. Et puis, il fallait se démerder pour trouver à manger… Á l’époque, on rêvait d’aller à l’école et de recevoir une instruction comme tout le monde ! C’est tout ! On voulait connaître ce que les autres connaissaient ! On voulait rentrer en ville pour voir ce qui se passait !

Départ et arrivée en France

C’est à cause de la misère que nous sommes venus en France… Mon père a été appelé en 1939. Il a fait son service militaire en France, pendant la guerre. Il est resté prisonnier en Allemagne et quand il a été libéré en 45, il s’est installé en France pour travailler. On ne le voyait donc pas souvent, un ou deux mois par an, lorsqu’il rentrait chez nous pendant ses congés. Nous l’avons rejoint en 63, après l’Indépendance. Á ce moment-là, c’était la misère en Algérie ! Il n’y avait plus rien à manger ! Absolument rien !

Mon père nous a écrit pour nous dire : « Préparez vos papiers et venez ici ! » Comme j’étais l’aîné de la famille, j’ai tout vendu : les vaches, les bourricots, etc., j’ai ramassé mes cinq frères et sœurs, ma mère, et nous sommes tous partis en France… Aujourd’hui, le village est une ruine… Il n’existe plus… Tout s’est écroulé car les maisons étaient construites en argile et en pierre…

J’ai fait faire des cartes d’identité pour tout le monde et nous avons pris le bateau de Oran jusqu’à Marseille avec l’armée, avec les militaires qui rentraient. Ensuite, nous avons rejoint mon père à Paris. Pour moi, c’était un sacré changement ! Nous, on était paysans et au village, il n’y avait rien ! Alors, quand en arrivant ici, j’ai vu les immeubles, les voitures, le métro, j’étais complètement perdu ! J’essayais de demander aux gens quelle direction il fallait prendre ! Et puis, le taxi ne voulait pas nous embarquer ! Avec mes frères et sœurs, on était nombreux, sans compter les bagages ! Il ne voulait donc pas nous laisser monter tous ensemble. Il voulait nous séparer dans deux voitures.

Moi, j’ai dit : « Pas question ! » Á ce moment-là, je ne connaissais rien de rien ! Je ne parlais même pas un mot de français ! Je n’étais jamais allé à l’école ! Finalement, en insistant, le taxi a accepté de nous prendre, en montant l’un sur l’autre, et il nous a emmenés au 18 rue de Charbonnière. Arrivés à destination, il nous a lâchés en disant : « Voilà, c’est ici ! ». Mais moi, je regardais les murs ! Je me demandais où nous étions ! Heureusement, des Arabes qui habitaient là sont sortis, j’ai parlé avec eux et ils m’ont renseigné. Ils m’ont dit que mon père était parti au travail et ils sont allés le chercher sur le chantier. Ensuite, il est arrivé et nous a récupérés… Voilà comment s’est déroulée ma première journée en France…

Premiers emplois

J’ai commencé à travailler dès que je suis arrivé. En parallèle, j’ai suivi pendant deux ou trois ans des cours du soir, pour apprendre à parler le français. Mes premiers boulots étaient déclarés. J’ai fait d’abord du terrassement, comme mon père. Il a toujours été terrassier ! Il se déplaçait tous les jours avec son sac et il s’occupait des câblages d’électricité, de gaz, autour de Paris.

J’ai donc travaillé avec lui pendant deux ou trois mois et après, je suis parti chez Milia Frères, une usine qui fabriquait des pâtes à Nanterre. J’y suis resté deux ans puis j’ai appris la boucherie avec mon oncle, qui venait d’ouvrir un commerce dans le XVIIIème. J’y ai travaillé jusqu’en 1974, date à laquelle je suis entré à la mairie de Sarcelles. Au total j’ai fait dix ans dans le privé, entre le terrassement, l’usine et la boucherie.

Les bidonvilles

Lorsque nous avons rejoint mon père à Paris, il n’avait pas de logement. Depuis trente ans, il avait toujours vécu à l’Hôtel ! Il était ouvrier et il envoyait tout l’argent qu’il gagnait en Algérie, pour nous faire vivre… Á l’époque, il avait donc une chambre dans le XVIIIème. Avec mes frères et sœurs, nous avons été éparpillés dans la famille tandis que ma mère est restée avec lui à l’hôtel. Moi par exemple, je suis allé chez mon oncle.

Au bout d’un mois, nous sommes partis à Nanterre. Á ce moment-là, Nanterre, c’étaient des bidonvilles ! Il s’agissait d’un grand terrain sur lequel on construisait nous-mêmes des cabanes comme des baraques de jardin, avec des planches de bois, des taules de zinc, tout ce qu’on pouvait trouver, récupérer. Avec mes parents, on vivait à huit dans une de ces cabanes… Mais, nous étions plus de deux cents personnes à vivre là-bas ! Il y avait des cafés, des boucheries, tout !

Á l’intérieur, on avait juste un poêle à charbon pour se chauffer. L’hiver, l’eau dégoulinait sur nous ! Il y avait des rats gros comme des lapins, des cafards, etc. On vivait comme ça… C’était la crise du logement ! Dans les années 60s, il n’y en avait pas ! On commençait à peine à construire les HLM… Mais, des bidonvilles comme ça, il y en avait plein ! Et les Algériens n’étaient pas les seuls concernés ! Il y avait aussi des Portugais, des Italiens, des Marocains, etc. Il y avait de tout, même des harkis…

Lorsque nous sommes arrivés en France aucun accueil n’avait été prévu pour nous ; rien… C’était : « Débrouillez-vous ! » Nous sommes restés dans le bidonville de Nanterre jusqu’en 1968, date à laquelle on nous a logés à Gennevilliers. Á ce moment-là, j’avais grandi, j’avais vingt-trois ans. Je me suis donc marié et je suis parti. J’ai construit une baraque à Stains, toujours dans un bidonville, que j’ai habité jusqu’à ce qu’on me loge, toujours à Stains.

Sarcelles hier, Sarcelles aujourd’hui

Je suis venu habiter sur Sarcelles en 82 mais je travaillais déjà à la mairie depuis 74. Á ce moment-là, il n’y avait pas grand-chose ! Le quartier des Rosiers existait déjà mais Chantepie n’a été construit qu’en 75, sur des champs de poiriers. Moi, j’ai vu bâtir les Flanades ! J’ai vu monter les fondations ! C’était en 74-75.

Á l’époque, les gens venaient à Sarcelles pour faire du tourisme. Ils venaient également chasser parce qu’en bas, vers le lac, il n’y avait que des marécages, même si on trouvait quelques pavillons. Mais, il n’y avait des HLM ! Quand j’ai commencé à travailler à la mairie, à l’époque de Kanakos, c’était la campagne ici ! Les employés municipaux avaient une brouette, une 2 CV et une estafette pour ramasser les feuilles. Niveau matériel, il n’y avait rien ! Alors que maintenant, il y a tout.

Dans ces années-là, beaucoup de communautés sont arrivées. Mais tout le monde était mélangé ! Ici, on trouve toutes les races : des Juifs, des Turcs, des Noirs, des Chinois, des Arabes, tout ! Seulement aujourd’hui, certains quartiers sont séparés, comme par exemple le quartier juif, du côté de Lochères. Là-bas, on ne trouve pas d’Arabes ou de Noirs ! Les Juifs ne se mélangent pas avec eux ! Jamais ! Cette sectorisation est intervenue dans les années 80s.

Et c’est la même chose pour les Assyro chaldéens ! Ils ont tout acheté ! Tous les pavillons qui se trouvent là sont à eux ! Quand vous remontez le boulevard, à droite et à gauche, il n’y a qu’eux ! Que ce soient les maisons, les restaurants, les commerçants, les Grecs, tout est à eux ! Ils ont même construit leur église ! En fait, c’est une sorte de roulement. Avant ici, il y avait des Français mais ils ont tout vendu et ils sont partis je ne sais où.

Avant de venir à Sarcelles, j’avais une image négative de la ville. Beaucoup disaient que c’était la zone, que c’était dur, mais quand je suis arrivé, j’ai vu que ce n’était pas vrai. Je vis ici depuis 82 et je sais que tout ce que racontent les gens est faux. Mais, on l’entend même à Marseille ! Un jour, j’allais prendre le bateau pour rentrer en Algérie en vacances, et le policier à qui j’ai donné mon passeport, m’a dit :
« - Ah, vous êtes de Sarcelles ! C’est chaud là-bas ?
-  Non, non ! C’est assez frais ! Il ne fait pas chaud !
-  Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Vous avez mal compris !
-  Si, si, j’ai très bien compris mais ce que vous dites n’est pas vrai… Je le sais puisque je vis là-bas ! »

J’ai travaillé quatre ans comme agent d’accueil et j’ai toujours été très très bien avec les jeunes. Je n’ai jamais eu aucun problème ! Je crois que Sarcelles a une mauvaise image parce que certains racontent des conneries ! C’est tout ! Mais, on nous en parle même en Algérie à cause de la télévision, des médias ! Maintenant, avec les paraboles, les gens voient tout ! Ils vous disent :
« - Voilà ce qui se passe à Sarcelles ! Il y a des quartiers chauds !
-  Ce n’est pas vrai ! Moi, j’habite là-bas ! Ce n’est pas vrai ce que vous dites ! »
Ici, il n’y a pas plus de problèmes qu’ailleurs mais une fois qu’on vous colle une étiquette, ça reste…

L’éducation des enfants

Mes enfants ont tous la nationalité française. Ils sont majeurs maintenant et ils l’ont choisie. De toute façon, nous les Algériens, nous avons la double nationalité. Les enfants qui sont nés ici obtiennent automatiquement la nationalité algérienne et la nationalité française. C’est le résultat d’un accord passé entre les deux pays. Pour le service militaire, c’est pareil ! Soit ils le font en France, soit ils le font en Algérie. C’est à eux de décider. Mais, comme ici, il n’existe plus, le choix est souvent vite fait…

Au quotidien, à la maison, on parlait à la fois l’arabe et le français. Mes enfants sont totalement bilingues. D’ailleurs, ils partent souvent en vacances en Algérie, dans la famille, et là-bas, ils parlent arabe. Mais, je les ai élevés comme des Français ! Moi, j’ai toujours été français ! Je suis né sous le drapeau tricolore ! Mon arrière arrière grand-père était déjà français. Alors, les choses sont claires ! Seulement, sur nos cartes d’identité, il était précisé « indigène ». Aujourd’hui, j’ai vécu plus de temps en France qu’en Algérie et lorsque je retourne là-bas, je me sens un peu étranger, un peu perdu…

Message aux jeunes

Je voudrais qu’ils respectent les autres, surtout les vieux, les personnes âgées. Il faut qu’ils fassent leur travail, qu’ils aillent à l’école, etc. Les bêtises, ça ne sert absolument à rien ! Il faut qu’ils aient conscience de ce qu’ont vécu leurs parents. Moi, j’ai raconté toute mon histoire à mes enfants et parfois, ils se sont mis à pleurer !
« - Comment papa, tu as vécu tout ça ?
-  Eh oui… »

Aujourd’hui, ils savent tout ! Ils savent que j’ai connu la vraie misère… Alors, quand je les entend se plaindre : « Oui mais en France, on n’a rien ! Il n’y a pas de travail ! » je leur explique : « Vous savez, moi j’ai vécu ça, ça et ça… » et ils se mettent à chialer… Ils me disent : « Comparé à toi, nous on est heureux… » Si vous ne racontez rien aux enfants, ils ne peuvent pas savoir ! Ils se posent des questions ! Ils pensent que tout est arrivé comme ça, tout cuit… Mais c’est faux ! Il a fallu gratter ! Il a fallu que je travaille pour les faire vivre jusqu’à maintenant !

Quand je suis arrivé à Sarcelles, c’était bien ! C’était le luxe ! Dans chaque logement, il y avait une salle bain, une salle à manger, une cuisine, plusieurs chambres, l’eau au robinet, l’électricité, tout ce qu’il faut, tandis qu’avant, on vivait dans des cabanes… On s’éclairait à la bougie ou à la lampe à gaz et on se chauffait avec un poêle à charbon… Alors évidemment, ça nous changeait ! Et bien, j’ai expliqué à mes enfants cette différence. Je leur ai raconté comment j’avais vécu dans les bidonvilles, comment on se débrouillait pour faire à manger, comment on allait chercher de l’eau dans les jerricanes… Á l’époque, on ne prenait qu’une douche par semaine ! Et encore, dans une bassine ! Ce n’était donc pas pareil…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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