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Tunisie - Israël - Sarcelles...

Mme Belhassen

samedi 10 avril 2010, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Souk el-Kémis, mon petit village natal

Je suis née en 1947 en Tunisie, dans un petit bled qui s’appelait Souk el-Kémis. Je suis arrivée en France en 77. Quand je repense à mon petit village natal, j’en ai les larmes aux yeux… Je l’aime beaucoup… On y trouvait une poste, une banque, une gendarmerie et un petit marché central comptant quatre marchands ; pas plus. Á l’époque, la Tunisie était colonisée et la colonisation a beaucoup aidé à notre éducation.

Il y avait à peine cent familles dans le village ! Chrétiennes, juives, musulmanes confondues ! On avait une église, une synagogue, et une mosquée. Les Musulmans faisaient la prière chez eux. Parmi les Européens, il y avait deux ou trois familles italiennes et quelques Français envoyés par l’Éducation Nationale.

Au quotidien, nous vivions des fruits de l’agriculture. Autour de nous, des fermes nous apportaient leurs produits. On les achetait quand ce n’étaient pas des cadeaux. C’était vraiment un beau petit village… Aujourd’hui, certains diraient sans doute que c’est un peu mort mais en réalité, à mes yeux d’enfant, c’était très vivant… Il y avait beaucoup d’humanité… tout le monde était invité quand une fête avait lieu dans une communauté. Quand quelqu’un avait un bobo, tout le monde participait. C’était très très agréable, très chaleureux… C’était tellement extraordinaire que je n’en trouve plus mes mots…

Une partie du village était constituée de petits bâtiments comme des HLM, de petites maisons destinées aux gens très pauvres. C’est la mairie qui cédait ça. Chaque logement se composait d’une chambre ou deux, en fonction de la grandeur de la famille, disposé autour de la cuisine collective, commune à tous les résidents. Chacun la nettoyait à son tour et c’était toujours très propre. Je le sais bien puisque ma tante habitait dans ces petites maisons.

Par contre, ma famille était considérée comme très aisée car mon père était directeur de la banque du village, appartenant au Crédit Agricole français. Nous vivions dans un pavillon à l’européenne, à deux étages, d’une grandeur extraordinaire. Nous étions considérés comme des petits richards ! Mais, nous n’étions pas exclus, mis à part, pour autant. Maman faisait de petits paquets pour les fêtes musulmanes, chrétiennes ou juives. Elle les faisait partir en douce afin que personne ne s’en aperçoive, pour que ce soit discret. Ce geste m’a beaucoup marquée… J’ai trouvé ça très beau…

Pour la Bar-mitsva d’un cousin de mon père, il avait invité des personnes d’ailleurs, de Tunis, de Béja. Tout le monde était là, notamment des gens que l’on ne voyait que très rarement, une fois par an, soit pour la Noël, soit pour Kippour, soit pour l’Aïd. Mais, c’était une très très belle fête ! Elle a, je crois, duré jusqu’à trois heures du matin ! Nous les enfants, on jouait au ballon dans les prés à côté et personne ne se souciait de nous. On était très libre !

Après l’école, on prenait le goûter et sans traîner, on ressortait. Il n’y avait pas cette vie très restreinte à la maison. Les devoirs se faisaient beaucoup plus tard, avec papa et maman. Un jour, à l’âge de six ans, j’ai eu une crise en sortant de l’école. J’avais très mal au ventre, à ne plus bouger… J’étais clouée au sol… En fait, j’avais un abcès aux reins… Ça s’est déclaré à l’âge de six ans et je n’en ai plus entendu parler après, Dieu merci. Mais ce jour-là, j’ai vu tout le village arriver ! Au village, on avait un hôpital mais pas de docteur. On ne lui téléphonait que pour les femmes qui accouchaient. Á Béja, l’hôpital était beaucoup plus grand et on pouvait être accouchée par l’infirmière.

Tunis, la grande ville

En 1956, on est parti s’installer à Tunis. Mon père a été muté. On lui avait proposé Bizerte ou Tunis et c’est cette dernière qu’il a choisie… Il l’a fait un peu pour nous, pour ses enfants qui grandissaient et pour lui, car il avait une belle place. Tunis, c’était la grande ville pour nous les campagnards ! C’était beau mais nous n’avions plus la même liberté. On ne pouvait plus courir à droite à gauche… Cela s’est bien passé aussi mais pas comme dans notre petit village… Les Tunisois ont beau être chaleureux et gentils, ce n’était plus la grande famille que nous formions à Souk el-Kémis….

Cette différence n’était pas liée à l’Indépendance. Je crois qu’elle n’a pas trop changé les choses. Il faut dire que le président Bourguiba faisait des discours pour unir toutes les couches sociales, toutes les communautés. Á l’époque, j’avais la nationalité tunisienne, comme mon père.

Vers 60-61, les Juifs ont eu très peur à Tunis, à tort ou à raison d’ailleurs. J’étais très jeune à l’époque mais on sentait qu’il régnait une atmosphère peu ordinaire. Nous n’étions pas habitués à voir les gens se disperser, courir partout, dans tous les sens. C’était un peu la panique ! Mais, on ne nous expliquait rien du tout ! Les parents ne nous parlaient jamais de politique. On nous disait seulement : « Rentrez directement de l’école à la maison ». C’est mon grand-père qui venait nous chercher la plupart du temps …

En revenant de l’école, en bas de la maison, on jouait au jokari, à l’escargot, à la balle aux prisonniers, à plein de jeux de petites filles et de petits garçons. Et puis, ça s’est décidé, il y eut quelque chose à Bizerte… Je crois que de Gaulle voulait garder le port où la France avait une base navale. Enfin bref, ça a fait toute une histoire et nous avons eu très peur… On craignait que la guerre se propage dans tout le pays… Mais, je ne sais pas pourquoi il y a eu des répercussions sur la communauté juive. En tous les cas, c’est à cette époque-là que mes parents ont décidé de bouger. Ils hésitaient entre Israël et la France, ils ne savaient pas… Mais finalement, papa a opté pour Israël…
Israël

Je suis partie toute seule avec mon grand frère. Ça me fait mal de parler de ça… On partait par deux… On devait se regrouper en France pour rejoindre ensuite Israël. Là-bas, mon frère et moi sommes restés au camp d’Arinas pendant un mois puis nous avons été pris en charge dans les orphelinats. Mes parents sont arrivés en Israël beaucoup plus tard… Ils ont rencontré quelques difficultés que je ne connais pas…

Je parlais français à l’époque. A l’orphelinat, les jeunes gens venaient de partout : du Maroc, d’Algérie, de Pologne, de Roumanie, d’Italie… C’était très cosmopolite… Nous avons atterri là-bas sans être au courant de la politique. C’était très très beau, féerique ! Mais, ce n’était plus du tout la même chose que d’être en famille dans un petit village ou à Tunis. C’était très très différent… Chacun avait sa propre histoire mais il était rare qu’on se la raconte entre nous. Je sais que Monique avait des parents divorcés : un père américain et une mère marocaine. Le papa est reparti en Amérique et la maman voulait se remarier pour aller je ne sais plus où. Quoi qu’il en soit, les gosses ont été envoyés en Israël.

Á ce moment-là, je rêvais de retrouver mes parents car je croyais que je ne les reverrais plus… C’était sentimental… C’est ce que j’avais dans le cœur… Nous n’avions aucune nouvelle, aucun contact avec eux ! Je les ai revus deux ans, deux ans et demi après, en 63. Ils ne m’ont pas reconnue… J’avais beaucoup changé physiquement comme mentalement ! J’étais devenue une jeune fille de seize ans ! Mon petit frère a dit : « Non ! Ce n’est pas notre Marlène ! »

Quand mes parents sont arrivés, c’était très compliqué… Je n’étais plus leur fille, j’étais leur fille, c’étaient mes parents… Bref, un grand grand gâchis… J’étais indépendante, sans être indépendante, il fallait que je sois encore la petite fille… Ça ne s’est pas très bien passé…

En arrivant en Israël, j’ai directement obtenu la nationalité israélienne, tout en conservant la nationalité tunisienne. Là-bas, on garde la double nationalité. Dans les années 60s, je n’ai pas vécu directement la guerre. Elle touchait essentiellement les soldats à la frontière. En ville, on ne la sentait pas, si ce n’est émotionnellement, dans le cœur… Á l’époque, je vivais près d’Haïfa, à Tiv’on. J’en avais fini avec l’orphelinat, mes parents étaient revenus et m’avaient récupérée. Mais comme ça n’allait pas, je suis allée à droite à gauche et j’ai finalement atterri chez une tante, près de Tel Aviv, à Ramat-Gan. Là, j’ai commencé à travailler…

Je me suis mariée en 1973, à l’âge de vingt et un ans et j’ai eu mon premier enfant en 74. En voyant ce petit bout, j’ai repensé à l’éducation que j’avais reçue dans mon petit bled, à Souk el-Kémis. C’était très très beau… C’était extraordinaire… Cette éducation m’a vraiment beaucoup marquée et me marque encore à présent… C’était la vraie éducation française ! Alors, j’ai voulu que mon fils la connaisse lui aussi… C’est donc ça qui m’a fait bouger, qui m’a fait venir en France.

Arrivée et Installation à Sarcelles en 19…

Au bout de quelques mois passés à Paris, nous avons rencontré un ami de mon père. Il m’a dit : « Je te reconnais ! Quant tu étais petite, nous venions passer des vacances chez ton papa et ta maman ! J’habite Sarcelles. Venez avec moi là-bas ! Vous verrez, vous y serez très bien. » Voilà comment nous sommes arrivés à Sarcelles, mon époux, mon fils et moi. Nous nous sommes installés à Lochères, avenue du 8 mai.

Mais à mes yeux, la seule chose qui comptait, c’était que mon fils puisse recevoir une éducation française. Dans le temps, ça voulait dire beaucoup ! Malheureusement maintenant, ça ne signifie plus grand-chose et c’est bien dommage… Mon mari, qui était de nationalité française, a trouvé facilement du travail à Paris. De mon côté, je suis restée à la maison pour m’occuper de mon petit garçon. Comme toutes les mamans, je voulais qu’il ait une belle vie, qu’il ait une bonne éducation, qu’il fréquente des enfants bien élevés et pas des chenapans, etc.
Mon nouveau petit village

J’emmenais souvent mon garçon et ma fillette, née en 1980, au parc Kennedy. Mais, je les emmenais également à Paris ! Je voulais qu’ils s’instruisent et qu’ils aient le plus de culture possible. C’étaient les musées, le jardin zoologique, les châteaux, les bibliothèque, etc. Leur papa n’était pas d’accord ! Mais moi, j’étais toujours partie, avec la petite maison sur le dos, les biberons, les trucs…

Pour moi, les choses ont vite pris à Sarcelles. Dès que j’ai mis le gosse à l’école, j’ai commencé à papoter avec les mamans et c’était parti. On se rendait des services, etc. Par contre, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais fait partie du Centre Communautaire ou des associations qui gravitent autour de la synagogue. Je connais beaucoup de Juifs, je les respecte, je les salue, on discute un moment, mais je n’ai jamais vraiment participé à fond à la vie de la communauté. Pour autant, je rendrais bien service ! Si par exemple, on me demandait : « Marlène, ma mère est malade. Je ne peux pas être là mardi. Est-ce que tu pourrais lui faire chauffer son plat et lui donner ? », ou des petits trucs comme ça, je le faisais volontiers…

Mon petit bled de Tunisie, je l’ai retrouvé un petit peu à Sarcelles. J’ai retrouvé cette chaleur humaine qui m’avait tant manquée... Ce qui m’a fait très plaisir en arrivant, c’est que j’avais une voisine tunisienne. Elle venait d’arriver à Paris et ne connaissait pas un mot de français. Un jour, elle a dit : « Je veux voir un médecin ! » en arabe, et personne ne lui a répondu car on ne la comprenait pas…

Alors moi, je me suis arrêtée et lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu cherches ? Tu as l’air désolée ! Qu’est-ce qui se passe ? » Là, elle m’a presque embrassée et m’a expliqué : « Mon enfant est malade ! On est arrivé hier et il a de la fièvre ! Il faut que je vois un médecin ! » Je l’ai donc envoyée chez le docteur Ayache, qui n’était pas de loin de Desnos, là où les gosses allaient à l’école. Voilà comment a débuté une longue période d’amitié qui dure toujours puisque aujourd’hui, je la vois encore de temps en temps…

C’était une période extraordinaire où les gens partageaient, s’entraidaient… On faisait les goûters des gosses ensemble, etc. J’aimais beaucoup cette ambiance chaleureuse ! Lorsque j’ai rencontré des Chaldéens qui venaient d’arriver à Sarcelles, je leur ai donné un coup de main ! Ce n’était pas possible autrement ! On s’est vu cette semaine avec Nohan et elle m’a dit : « Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi… Il faut que je t’achète quelque chose car tu as été trop gentille… » Mais, c’était naturel ! Chacun aidait l’autre comme il pouvait… Sarcelles, c’était mon petit village… J’avais ma petite Tunisienne et ma petite Chaldéenne…

Le marché

Le marché, c’était magnifique ! Par exemple, il y a vingt-cinq ans, je me suis aperçue sur le chemin du retour qu’il me manquait du persil. Je suis donc revenu sur mes pas. Comme je n’avais plus d’argent sur moi, j’ai dit à mon petit marocain :
« - J’ai besoin de bottes de persil mais je ne peux pas te payer…
-  Ce n’est pas grave !
-  Bon alors, il me faut aussi de la menthe, du persil arabe ! etc. »
En tout, j’en avais pour environ dix francs. Á l’époque, une telle somme, c’était son gagne pain ! Mais, il m’a assuré :
« - Ne t’en fais pas ! Tu me paieras plus tard… Je ne me fais pas de souci…
-  Tu me donnes ta marchandise sans savoir si tu vas me revoir ?
-  C’est comme ça… »
C’était vraiment chaleureux…

Évidemment, ensuite, il m’a revue. Les jours suivants, je ne pouvais plus dormir. Parfois même, mon bonhomme me demandait :
« - Qu’est-ce qu’il y a ? Tu parles toute seule maintenant ?
-  C’est parce que je dois dix francs à un marchand !
- Mais, ne t’en fais pas ! Tu vas lui rendre… »
Lorsque je suis allée lui déposer ses dix francs, sur son petit truc, il n’y était pas. Alors, j’ai tout expliqué à son voisin qui m’a dit : « Ne t’inquiète pas ! Il saura… » Finalement, je n’ai jamais su s’il savait que c’était moi… Mais, je pense qu’il a dû l’apprendre !

Désormais, au marché, j’y vais beaucoup moins parce que ce n’est plus aussi plaisant… Il n’a plus la bonne bouille qu’il avait avant notre marché de Sarcelles… Et puis, on sent que les gens sont un petit peu plus fauchés aujourd’hui… Ils n’achètent plus forcément… Souvent, ils se contentent de passer un petit moment, un petit quart d’heure, à regarder… Je l’ai senti ça… D’ailleurs, je l’ai dit à mon mari : « Regarde, ce n’est plus la folie comme avant ! »

Un jour, j’ai vu une robe qui me plaisait.
« - Avancez, avancez ! N’ayez pas peur ! m’a dit le marchand.
-  Non, je ne peux pas.
- Mais, ne vous en faites pas ! Qu’est-ce qu’il y a ? C’est votre mari !
- Bah oui… Le budget s’arrête là pour cette semaine…
- Bon, la robe est à cent francs mais pour vous, je vous en fais deux pour le même prix ! »
Ils savaient attirer le client. Mais quelles jolies robes !
« - Et si je te dis que je n’ai pas d’argent, qu’est-ce que tu fais ?
-  Et bien, tu l’apporteras la prochaine fois !
- Je ne sais pas si ce sera la prochaine fois ou dans deux ou trois semaines ! »
Je ne voulais plus revivre l’épisode du persil dans ma tête… Finalement, je suis repassée lui rendre ses sous six mois plus tard. J’étais avec ma fille. Nous habitions les Chardos. Quoiqu’il en soit, c’était ça Sarcelles ! C’était vraiment adorable…

De Lochères aux Chardos

Je suis venue aux Chardos en 1987. Mais, je ne fuyais pas Lochères ! L’avenue du 8 mai était considérée comme les Champs-Élysées. C’était bien dans le temps ! Mais aux Chardos, la maison était beaucoup plus vaste, beaucoup plus avantageuse que l’appartement. C’était mieux pour nous… Il faut dire qu’à l’époque, beaucoup de gens quittaient l’avenue du 8 mai pour venir là ! Ou alors, ils quittaient Sarcelles pour Paris ou Saint-Denis ! Je ne sais pas pourquoi.

Dans notre immeuble, les gens qui sont partis ont été remplacés par des Chaldéens. La sœur qui partait vers Saint-Brice emmenait sa sœur et la SIC a essayé de gérer, de suivre le cours des choses… Moi, je vais encore dans mon ancien immeuble car je connais des personnes qui y habitent encore et ça me fait plaisir de les revoir…

Après être arrivée aux Chardos, j’ai continué à fréquenter Lochères pour les enfants. Ils allaient à l’école ici, au Val Fleury et à Voltaire, mais pour tout ce qu’ils pouvaient entreprendre comme sports, pour le tennis, pour la piscine, etc., c’était Lochères. J’allais très peu au Village car je ne connaissais personne. J’étais un petit peu perdue…

Je n’ai pas connu la construction des Flanades. Je suis arrivée juste après. Mais, le chantier a continué ensuite ! En 80, ce n’était pas comme aujourd’hui… Le maire a changé pas mal de choses ! Il y avait cette bulle mais il a tout changé… Ce n’était pas du tout comme ça… Maintenant, c’est peut-être un peu mieux…

Á Lochères, contrairement aux Chardos, nous étions près des grands magasins, des transports en commun, des centres administratifs, mais on a appris à s’organiser autrement. Cela ne nous a pas gênés… Au lieu d’aller une fois par semaine au marché de Lochères, je n’y vais plus ! On fait les courses dans les grands centres, on a notre petit marché le mercredi.

Ce qui est vraiment bien aux Chardos, c’est que l’on a beaucoup d’espace. Mais, il y a aussi un changement… Ce n’est plus comme avant… Aux Flanades, les gens étaient attachants ! Quelles que soient les origines de chacun, on s’attachait aux voisins. On était toujours prêts à être solidaires. C’était sympathique…

Bien sûr, en venant ici, mes voisins n’ont pas tous changé mais il ne faut pas non plus imaginer que tout l’immeuble de l’avenue du 8 mai est venu s’installer aux Chardos. J’ai revu quelques anciennes voisines de quartier ! De l’avenue Paul Valéry, j’en ai rencontré une ou deux. Mais, c’est tout. Il faut dire qu’à l’époque à Lochères, nous les femmes, on ne travaillait pas. On s’occupait des bambins au doigt et à l’œil ! Tandis qu’ici, les enfants ne sont plus là. C’est peut-être pour ça qu’il y a un peu moins de sociabilité…Du moins, c’est ce que j’ai ressenti… On s’entend très très bien avec les voisins d’ici ! Seulement, les Chaldéens par exemple vivent entre eux. Ce sont des gens très gentils ! Mais bon, c’est toujours la famille, les cousins, etc. Ce n’est parce qu’ils viennent d’arriver car ils se sont installés presque en même temps que nous. Ils ont quand même essayé de nouer des relations mais nous n’avons pas la même langue. Ils parlent français mais très difficilement…

Améliorer Sarcelles

Il faudrait que les jeunes de Sarcelles apprennent à respecter autour d’eux un Blanc, un Noir, un Jaune, etc., qu’ils soient tolérants… En fait, je pense que tout vient de l’éducation des parents. Ce sont eux qu’il faut d’abord éduquer ! Mais, c’est un travail très très difficile…

Moi, je suis venue en France pour l’éducation de mon fils. Mes enfants ont été élevés à la dure, à la française ! Les jeunes, il leur faut bien sûr des limites mais comment se tenir à table, dire bonjour, aider une personne âgée, moi j’ai appris ça à la naissance ! L’autre jour dans le bus plein, il y avait une femme enceinte qui suffoquait. Eh bien, personne ne s’est levé pour lui laisser sa place ! Je ne suis qu’une petite dame de Sarcelles mais je trouve ça affreux… Ce n’est pas l’éducation que la France m’a donnée !

Je pense que les parents ont trop lâché la bride. Mais le problème, c’est aussi qu’en France, on n’a pas le droit de gronder un enfant. C’est tout de suite : « Je vais le dire à mon père et il va t’envoyer la police ! » Par exemple, le maire essaie de nous arranger le Village en plantant des petits arbrisseaux et un gamin nous en a cassé un le jour même ! Alors, je lui ai dit :
« - Si je te secouais comme ça, ce ne serait pas très sympa !
-  En quoi ça te regarde ! Je vais le dire à mon père et à ma mère ! »
Effectivement, le même soir, le père est arrivé pour me demander des explications : « - Pourquoi avez-vous tapé mon fils ?
- Comment ça « tapé » ? Je ne l’ai pas tapé ! Je lui ai juste fait la remarque… »
Finalement, il m’a écouté. Mais, la maman était venue l’après-midi pour me faire un scandale ! « Tu vas voir ! Je vais t’envoyer mon mari quand il va revenir du travail ! Occupe-toi un peu de tes affaires ! »
Mais, on vit dans cet environnement… Nous tous, avec le maire, on essaie un petit peu d’arranger le site et le gosse, en rentrant de l’école, se balance sur l’arbre. Il n’a que huit ou neuf ans ! Alors, je l’ai vu faire une fois, deux fois et la troisième, je suis intervenue…

Sans trop de familiarités, j’arrive assez bien à communiquer avec les jeunes et je sens vraiment chez eux qu’ils n’ont nulle part où aller… Il n’y a pas de cinéma à Sarcelles. Une fois par mois, la MJC organise une projection de film à la salle Malraux mais c’est très peu pour un jeune ! On ne peut pas lui dicter : « Tu vas lundi à trois heures à la salle Malraux ! Sinon, tu n’as rien… » Ils sont obligés d’aller jusqu’à Saint-Denis pour le cinéma ! Ils ne savent donc pas trop où aller ni quoi faire… La maison de quartier est une très bonne chose mais ce n’est pas suffisant… Certains n’aiment pas lire ! Ils me disent : « Marlène, tu me parles de bibliothèques mais moi, je m’en fous ! » Alors, on ne va pas les forcer !

Le problème, c’est aussi la mauvaise image de Sarcelles à l’extérieur. Par exemple, à l’âge de vingt ans, ma fille s’est présentée à un entretien d’embauche à Paris pour lequel elle avait été convoquée. Elle pouvait convenir pour le poste puisqu’elle avait un BTS action commerciale. Elle m’avait téléphoné en me disant : « Maman, j’ai un rendez-vous. Alors, prie pour que ça réussisse… » Mais, elle est rentrée très tard ce soir-là et elle m’a raconté quelque chose qui ne m’a pas fait plaisir…

Le PDG qui l’avait reçu lui avait demandé :
« - Dites-moi Mademoiselle, vous êtes française ?
-  Oui.
-  Où êtes-vous née ?
-  Á Paris, dans le XII ème Monsieur.
-  Et où habitez-vous ?
-  Á Sarcelles… »
Elle lui a ensuite montré tous ces diplômes et c’était bon mais finalement, il lui a dit : « Vous habitez Sarcelles ! Malheureusement, ça ne va pas être possible… » Elle en avait pleuré car c’était une très bonne place et une des premières où elle se présentait… C’était son premier échec… Pourtant, elle était blonde aux yeux bleus ! C’était extraordinaire ! Mais, le fait de vivre à Sarcelles lui a fermé les portes…

J’aimerais donc que les gens portent un autre regard sur Sarcelles car nous, lors des dernières émeutes, nous n’avons pas eu beaucoup de dégâts… Il y a des chenapans partout mais les Sarcellois ne sont pas plus andouilles que les autres…

Message aux jeunes

Il faut qu’ils aient conscience que la jeunesse file très très vite… Je leur demande donc de bien réfléchir avant de faire des bêtises… On n’en a tous fait plus ou moins, à un moment ou à un autre ! Mais, ce sont des choses à éviter car le temps passe à une vitesse folle et après, on a des regrets… Moi, je crois que les jeunes doivent écouter mais être écoutés également… Même s’il y a des fortes têtes, on doit parvenir à une entente avec eux ! Il n’y a pas de raison…

Un jour, un jeune homme m’a arrêtée à Bois Joli et m’a dit :
« - Madame, Madame !
-  Qu’est-ce que tu veux ?
-  Je voudrais discuter avec vous… »
Ça s’est fait comme ça ! Depuis, je le rencontre de temps en temps et ça m’est très agréable…
« - Je ne sais pas quoi faire !
-  Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »

Moi, je ne savais pas quoi penser ! Un jeune homme de vingt ans qui m’arrête et me parle de cette manière…« Voilà, avec mon entourage, mes amis, j’ai commencé à m’amuser avec la drogue et mes parents m’ont renvoyé de la maison… Qu’est-ce que je dois faire ! Qu’est-ce que je dois faire… » Je ne savais pas quoi lui dire ! Et bien, j’ai pris le temps de l’écouter et je lui ai répondu :
« - Ce doit être très très dur pour toi… Où est-ce que tu vis ? Où est-ce que tu dors ? Où est-ce que tu manges ?
-  Chez des amis, une fois par-ci, une fois par-là…
-  Tu ne regrettes pas un peu la vie avec papa et maman ?
-  Oui, mais mon père ne veut plus m’ouvrir la porte… »

On s’en est tenu là et deux trois jours après, en allant acheter du pain, je l’ai recroisé. On aurait dit qu’il me guettait… Nous avons donc eu une autre conversation… « Qu’est-ce que je dois faire Madame ? Dites-moi ! Dites-moi… »
J’étais quoi pour lui ? Son repère ? Sa maman ? J’étais quoi ? J’ai pensé à ce gosse qui était ballotté… Enfin, ce gosse… C’était un jeune de dix-huit à vingt ans ! Mais, ce n’était pas encore un homme… Alors, je lui ai dit : « Voilà ce que tu vas faire. Ta maman travaille ! Et bien, tu vas la guetter et lui prendre la tête pour repartir chez toi. Ne contacte pas directement ton papa mais ta maman. Tu verras, elle va te faire rentrer en douce… »

Finalement, il a réussi à se réintégrer chez lui et lorsque je l’ai revu quelques années après, il m’a dit reconnaissant :
« - Madame, je ne vous oublierai pas !
-  Ça y est, tu as fini avec les imbécillités ?
-  Oui, c’est fini, c’est fini… Aujourd’hui, j’ai un bon travail… »
En tout et pour tout, aider ce jeune m’avait pris une heure et demie, une ou deux fois par semaine…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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