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TUNISIE, Á l’époque, ce n’était pas facile d’obtenir un passeport en Tunisie ! Il fallait souffrir !

Mr Fraj Benahmad

jeudi 15 avril 2010, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Souassi, mon village natal

Je suis né en 1953 à Souassi, entre Kairouan et Sfax. Aujourd’hui, il s’agit d’une grande ville mais lorsque j’étais jeune, c’était encore un petit village. C’était la campagne, c’est-à-dire les champs, l’agriculture.… Nous vivions dans des maisons en terre. On allait à l’école à pied, avec des cartables en tissu comme maintenant. Là-bas, on apprenait l’arabe et le français. On faisait d’abord deux ans de primaire en arabe et à partir de la troisième année, on commençait le français. On étudiait les deux langues jusqu’à la fin.

Dans le village, il y avait juste une école et une épicerie. Il n’y avait pas de municipalité, pas de police… Tout le monde vivait de l’agriculture mais ce n’était pas comme ici. Pour cultiver, on utilisait les moyens traditionnels. On labourait avec une charrue en bois à un soc de fer, tractée par un chameau. Chez nous, le bourricot servait surtout au transport de charges ! Mais labourer, c’était le travail du chameau. D’ailleurs, chaque maison avait le sien quand j’étais jeune !

L’implantation des arbres était naturelle à l’époque, c’est-à-dire complètement aléatoire. Ils n’étaient pas bien alignés comme maintenant. Au milieu des champs de blé ou d’orge, on trouvait beaucoup d’arbres fruitiers, surtout des oliviers et des amandiers. Alors, même quand plus tard, le tracteur est arrivé, il ne pouvait pas passer ! Labourer n’était donc possible qu’avec le chameau…

Mon père était cultivateur comme les autres villageois. Quand en 1945, il est revenu d’Allemagne où il était prisonnier, il est resté dans l’agriculture… Il avait été appelé dans l’armée française en 38, puis capturé et emmené par les Allemands en 40. Il est resté prisonnier pendant cinq ans et lorsqu’il a été libéré, il est rentré chez lui en Tunisie. Il ne savait pas compter l’argent… Quand il allait au marché, il fallait que je l’accompagne pour l’aider à rendre la monnaie…

Nous n’avions pas de ferme. Chez nous, on n’employait pas ce terme car il y avait toujours un morceau ici, un morceau là , etc. Les terres étaient dispersées. Et puis, nous n’avions pas de grandes surfaces ! Mon grand-père paternel était un cheikh, l’équivalent d’un maire, qui avait deux femmes, huit garçons et je ne sais combien de filles. Les terres étaient donc très morcelées…

D’ailleurs, mon père a été un peu oublié parce qu’une fois la guerre terminée, la famille n’a pas été prévenue qu’il était vivant et mon grand-père en a conclu qu’il était certainement mort quelque part, sans qu’on l’ait retrouvé. Alors, quand il est rentré au village, quelle surprise ! Personne ne l’a reconnu…

La France vue par mon père

Lorsque mon père nous raconte ce qu’il a vécu pendant la guerre, on pleure… Il est resté trois mois dans les forêts françaises, à se battre sans arrêt… Ça fumait de partout ! Quand les combats se sont calmés un peu, il a pu enfin se reposer mais au moment où il a enlevé ses bottillons, la peau est partie avec ! La nuit, il s’approchait des fermes pour fouiller les poubelles… Il mangeait ce qu’il trouvait : les épluchures de patates ou les épluchures de pommes… Un jour, il était avec sa mule et une cartouche est venue transpercer le ventre de l’animal… C’était vraiment terrible… C’est très dur quand il nous raconte ça …

Depuis la guerre, il ne veut plus remettre les pieds en France… Il y a quelques années, alors qu’il était malade, je lui ai proposé de le ramener ici pour le faire soigner et il m’a dit : « Jamais je ne retournerai en France ! Jamais ! » J’ai eu beau lui expliquer que ce n’était plus comme avant, que les choses avaient changé ; rien a faire… Il m’a répété : « Jamais je ne retournerai là-bas ! » Pour lui, c’est toujours pareil…

J’ai une cousine qui est maintenant une grande chanteuse en Tunisie, une vedette. Elle vient de la grande ville de Sousse et là-bas, elle rigole souvent avec mon père. Elle lui demande : « Allez, parle nous en allemand ! », parce qu’il trouve que l’allemand est plus simple. Seulement nous, comme on est allé à l’école, on lui répond : « Ça va pas ! C’est le français qui est plus facile ! L’allemand, on a essayé de l’apprendre dans les livres et c’est très dur ! » Mais pour lui, l’allemand est plus facile que le français… Alors, comme ma cousine connaît un peu l’anglais et l’allemand, elle essaie de parler avec lui et ils rigolent ensemble…

L’école d’agriculture, des espoirs brisés

Je suis allé à l’école de six à dix-huit ans mais sans passer par le lycée. J’ai raté l’examen d’entrée en sixième. De toute façon, mon père m’avait dit : « J’espère que tu ne réussiras pas parce que je n’ai pas les moyens de t’envoyer au lycée… Peut-être l’année prochaine, on verra… » Mais, tous les ans, c’était pareil ! Alors après, j’ai abandonné et je suis entré dans une école professionnelle d’agriculture. J’ai fait un an de préformation et deux ans de formation.

Á l’époque, Ben Salah, le premier ministre de Bourguiba, avait mis en place des coopératives agricoles comme en Algérie. Il avait confisqué les terres des gens, y compris les nôtres, même si plus tard, on nous les a rendues…Quoi qu’il en soit, à ce moment-là, lorsqu’on quittait l’école d’agriculture, on allait directement travailler dans les coopératives. Mais malheureusement pour nous, les choses ne se sont pas passées comme ça…

Au terme de notre dernière année de formation, Bourguiba a limogé son premier ministre qui s’est sauvé en Allemagne et on nous a expliqué : « Voilà, chacun a son diplôme ! Maintenant, démerdez vous ! » Tout était cassé… Tout le programme était arrêté… On avait dix-sept dix-huit ans et il n’y avait plus d’avenir pour nous dans l’agriculture…

La France, un nouvel avenir

C’est à partir de là que nous avons envisagé de venir en France. Jusqu’ici, on n’y avait jamais pensé car les choses étaient simples ! En sortant de l’école, tu allais directement diriger une coopérative, etc. Mais désormais, c’était terminé… J’ai quand même travaillé un peu là-bas même si je me répétais tout le temps : « Il faut tout faire pour partir en France… »

Nous en parlions entre jeunes et cette idée nous était propre car on ne peut pas dire que le gouvernement nous encourageait ! Á l’époque, ce n’était pas facile d’obtenir un passeport en Tunisie ! Il fallait souffrir ! Ça demandait d’avoir des connaissances, de courir un peu partout, de patienter longuement … Maintenant, les choses ont bien changé ; c’est beaucoup plus vite fait. En 72, lorsque je suis parti, seul un passeport délivré par les autorités tunisiennes était nécessaire. Sinon, pour venir ici, on n’avait pas besoin de visa ni rien du tout.

Adolescent, mon rêve était de construire une maison et surtout, de rembourser un peu mes parents. Ils avaient tellement souffert que pour moi, c’était sacré… Les parents avant tout… Même en France, lorsque j’avais envie d’acheter quelque chose, un costume ou je ne sais quoi d’autre, je me disais : « Non, pas question ! Mes parents d’abord… Là-bas, ils souffrent et m’attendent… » J’ai toujours eu cette idée dans le cœur…

Avant de venir, j’avais déjà une certaine idée de la France car petits, on en parlait souvent avec les touristes français. Nous savions donc que ce n’était pas comme la Tunisie, qu’il y avait du travail, que l’on pouvait changer de boulot du jour au lendemain.

Ce qui a été vrai un temps comme par exemple, lorsque j’étais dans une usine de plastique en région parisienne, je me suis disputé avec le patron. Nous avons fait grève parce qu’on travaillait la nuit et qu’on avait des problèmes avec le responsable. On m’a dit : « Désormais, tu viendras le matin ! » J’ai donc commencé à travailler la journée mais un jour, ils ont changé d’avis. Ils m’ont demandé de revenir la nuit et comme j’ai refusé et le patron m’a collé une mise à pied de trois jours. Et bien, le vendredi soir, j’ai pris mon compte et dès le lundi suivant, j’étais embauché ailleurs, dans une entreprise de travaux publics…

C’était une autre époque ! Évidemment, maintenant, ce n’est plus pareil… C’est fini… J’ai cinquante trois ans et c’est dur d’avoir du boulot… Avant, même les vieux en trouvaient facilement ! Sans doute parce qu’ils étaient plus obéissants, moins sujets aux engueulades, etc. Et puis, on était plus payés : en 1987, j’étais simple manœuvre dans une plâtrière, à la tâche, et je gagnais mieux ma vie qu’en 2004, quand j’étais cariste premier degré…

Arrivée et conditions de vie en France

En 1972, le frère de mon père vivait déjà en France, à Carpentras. En Tunisie, il était coiffeur mais là-bas, il était ouvrier agricole. Dans le coin, il y avait de tout ! Des fraises, des cerises, des melons, des tomates, des vignes… D’ailleurs, moi aussi j’y ai travaillé quelques temps. Mais, c’était une autre agriculture ! Ici en France, c’était une souffrance, du travail à la chaîne… « Allez vas-y ! Court ! » et quand tu arrivais au bout, tu ne pouvais même pas te relever tellement tu avais mal au dos…

On n’imaginait pas que c’était comme ça ! Chez nous, c’était plus humain. On travaillait mais normalement. Tandis qu’ici, lorsque tu faisais les tomates, il y avait un gars qui creusait le trou, un autre derrière avec de l’eau et « Vas-y, court, court ! » De même en Tunisie, ce n’étaient pas de grandes surfaces alors qu’ici, oh la la ! Arrivé au bout d’un rang, tu mettais un quart d’heure pour récupérer… C’était dur l’agriculture… C’est pour ça qu’après, j’ai abandonné…

Je suis arrivé à Marseille par bateau. J’étais parti avec un vieil homme du même âge que mon père, qui faisait souvent le va et vient. Il connaissait bien la musique et savait où se trouvait mon oncle. Alors, j’ai voyagé avec lui jusqu’à Carpentras. Là-bas, c’est un ami de mon père et quelques jeunes avec lesquels j’étais à l’école qui m’ont accueilli.

J’ai travaillé tout de suite dans l’agriculture. Dans l’avenue Paul d’Orange, tous les ouvriers, qui souvent étaient clandestins, se rassemblaient chaque matin en attendant que les patrons viennent les chercher avec leurs camionnettes. D’ailleurs, nous étions un peu exploités… Parfois, un patron te disait : « Ecoute, tu travailles demain ! Je viendrai te chercher ! » et il ne revenait jamais… Le problème, c’est qu’il ne t’avait pas payé ! Ça m’est arrivé deux fois… Mais, il y avait aussi des gens bien ! Par exemple, certains patrons nous donnaient un logement meublé quand on travaillait pour eux. Et lorsqu’ils n’avaient plus de boulot à te proposer, ils t’envoyaient alors chez un collègue tout en te permettant de rester chez eux.

Parmi les ouvriers agricoles comme moi, il y avait beaucoup d’immigrés espagnols et portugais mais ils étaient saisonniers pour la plupart. Ils venaient travailler cinq six mois et rentraient ensuite dans leur pays.

« Sans papiers, allez hop ! »

Á un moment, du temps de Georges Pompidou, ils ont commencé à ramasser tous les sans papiers pour les expulser… Moi, j’étais dans un endroit qui s’appelle Malousen, où je travaillais chez deux frères, Charasse Frères. On habitait un pavillon un peu plus loin, dans la forêt. Un jour, nous sommes descendus rendre visite à la famille à Carpentras et on a vu la police qui ramassait les gens partout. Nous avons donc pris un chemin et on est partis. Mais presque arrivés, une voiture de police nous a arrêtés sur la route. Les agents nous ont demandé :
« - Où est-ce que vous allez ?
  On va chez Charasse Frères ! On habite là-bas ! On travaille chez eux ! »
Ils se sont contentés de prendre l’adresse et nous ont laissés partir.

Et un beau jour, à quatre heures du matin, surprise ! Les patrons nous avaient prévenu de faire attention car il y avait parfois des bandits dans la forêt. Alors, quand des inconnus ont débarqué dans le pavillon en pleine nuit, on a eu peur ! On pensait qu’il s’agissait d’une de ces fameuses bandes ! Mais, c’était la police… Ils nous ont emmenés à Carpentras et là-bas, ils ont fait des dossiers qu’ils nous ont fait signer. Ils nous ont ensuite conduits jusqu’au bateau, à Marseille, et on est rentré en Tunisie… Ordre du gouvernement… Sans papiers, allez hop !

Nouveau départ en région parisienne

Au bout de trois mois là-bas, je me suis décidé : « Il faut que je revienne ! » Un oncle, un frère de ma mère, vivait dans l’Oise, à Creil. Je suis retourné en France sans rencontrer de difficultés. J’ai commencé par travailler un mois gratuitement, dans un foyer d’immigrés. Je faisais le ménage et en échange, je pouvais venir manger, prendre une douche, etc. Après ça, j’ai été embauché dans une usine de plastique. C’est là-bas que j’ai fait mes papiers.

Un jour, la police s’est amenée avec tout mon dossier de Carpentras, avec toutes les signatures, etc. Mais, après m’avoir posé des questions, ils m’ont relâché… S’ils m’avaient trouvé sans travail, sans rien, ils m’auraient certainement fait le même coup ! Seulement, comme j’avais un contrat en règle, ils m’ont dit : « Pas de problème, c’est bon.... Puisque tu as des papiers, tu peux rester…

Lorsque que j’avais été expulsé, la police nous avait d’abord emmenés chez le patron, à quatre heures du matin. Sa femme avait eu un accident avec sa jambe et elle pleurait car elle ne voulait pas que l’on parte… Mais, il n’y avait rien à faire… Alors, le patron nous a payés puis il nous a dit au revoir. Les deux frères Charasse étaient très corrects ! D’ailleurs, cette nuit-là, ils ont été choqués… Surtout qu’un ou deux jours avant, comme j’avais fait l’école d’agriculture, l’un des frères m’avait dit :
« - Demain, je t’emmènerai tailler les abricotiers et si ça va, j’irai chercher un contrat pour toi. Comme ça, tu iras en Tunisie passer la visite et ensuite tu reviendras.
 C’est d’accord. »

Seulement, la police est venue le jour où il devait aller chercher le contrat pour me faire les papiers. Par la suite, il a envoyé une lettre en Tunisie, chez mes parents, mais comme j’étais déjà reparti, ils me l’ont faite parvenir à Creil. Et bien, j’ai répondu : « Je suis en région parisienne et je ne retournerai plus jamais là-bas ! J’abandonne l’agriculture ! »

Forcément, à Creil, c’était une autre vie ! Cela n’avait plus grand-chose à voir avec ce pour quoi j’avais été formé ! J’ai connu beaucoup de souffrances au début… Au foyer, les immigrés avaient leurs papiers alors que nous, on pouvait seulement venir dans la journée. On pouvait rester là-bas le soir car le concierge faisait le tour des chambres et il ne fallait pas qu’il trouve quelqu’un. Alors, on louait des baraques, des bungalows, sans lumière, sans rien… Il y avait seulement un poêle à charbon et on vivait avec les rats… La nuit, on les sentait même marcher sur nous… Le matin, on se cachait avec une serviette et nous allions au foyer où nous étions bien au chaud pour faire notre toilette… Ce n’étaient donc pas des conditions vie faciles… Cette situation a duré un long mois jusqu’à ce que l’on ait des papiers… Ensuite, lorsque nous sommes entrés à l’usine, le patron nous a fourni un logement.

Il y avait également des personnes âgées avec nous. On ne voyait pas de familles comme maintenant, qui habitent dans les HLM ! Ça n’existait pas ! Il n’y avait que les foyers, et les résidents laissaient leur épouse et enfants au pays… Personne ne voulait les ramener ! Moi, par exemple, je me disais : « Quand je serai marié, je n’emmènerai jamais ma femme ici ! Je ne veux pas que mes enfants grandissent dans ces conditions là ! » C’est ce que je pensais à l’époque… Aujourd’hui, c’est différent. Ici, c’est sans doute beaucoup mieux que là-bas.

En fait, j’ai fait venir ma femme parce que nous n’arrivions pas à avoir d’enfants. C’est ça qui m’y a poussé… Je voulais qu’elle soit bien soignée… Sinon avant, je n’imaginais pas avoir des enfants ici car je me disais que ce serait fini, qu’ils seraient perdus… Maintenant, c’est autre chose ! Si les parents sont bien éduqués, il n’y a pas de problème avec leurs enfants.

Tous dans le même bateau

Ce qui m’a le plus surpris en arrivant en région parisienne, c’est le travail. Ce n’était pas comme l’agriculture. Il y avait des usines, c’était moderne, etc. Je n’ai jamais travaillé à la chaîne. Tous mes copains à côté étaient dans ce cas alors que moi j’étais dans le bateau, dans les travaux publics, à la drague. On creusait pour extraire le gravillon sous l’eau, pour les routes. Je faisais douze heures par jour et mes camarades me disaient :
« - Mais, ça va pas ! Tu travailles dans le froid, dans l’eau ! Viens avec nous à l’usine, chez Chausson, fabriquer des voitures à la chaîne !
  Comment la chaîne ? Je n’irai jamais là-bas ! »

Dans le bateau, nous étions deux équipes et quand l’une avait fini, l’autre la remplaçait. La première, la mienne, commençait à trois heures du matin et terminait à trois heures de l’après-midi. Ensuite, la seconde prenait la relève. Á ce moment-là, il était tout à fait normal de faire douze heures par jour. Les horaires étaient libres. Sur le petit bateau, sur l’eau, on changeait les tuyaux avec des boulons, des clés. On traçait le terrain avec des piquets, etc.

Là-bas, j’étais le seul Tunisien. Mais il y avait pas mal d’Algériens parmi ceux qui travaillaient avec moi comme aide dragueur. Quand aux conducteurs de drague, qui étaient deux, l’un était pied-noir et l’autre français. C’était une entreprise de travaux publics. Aujourd’hui, elle s’appelle Albert Coucherie mais avant c’était Funibulo.

Avec mes amis, quand j’étais encore jeune homme, on sortait essentiellement le week-end. On allait au cinéma voir Bruce Lee. Je les accompagnais également quand ils allaient jouer au tiercé. Moi, je ne participais pas et souvent, je me moquais d’eux : « Vous allez nourrir les chevaux ! » Et le soir, je leur disais :
« - J’ai gagné !
  Comment ça tu as gagné ? Tu n’as pas joué !
  Justement, mon argent est resté dans ma poche ! »

L’arrivée de ma femme : la vie à deux

J’ai eu mon premier logement « normal », quand j’étais à l’usine, en 1974. Après, dans les travaux publics, j’ai logé dans des bungalows, puis je suis retourné dans le foyer où l’on nous avait refusés la première fois. J’y ai pris une chambre et j’y suis resté jusqu’à ce que je fasse venir ma femme, en 79.

Nous sous sommes mariés en 77. Je l’ai amenée assez tôt parce qu’on avait commencé à la soigner là-bas, pour avoir des enfants, malheureusement sans succès. Le docteur avait dit : « Elle, elle est là et toi, tu es là-bas ! Ça ne peut pas marcher ! » Alors, j’ai décidé de ramener ma femme ici. Mais, il a fallu du temps pour qu’elle obtienne ses papiers ! Elle est venue ici en touriste, comme moi au début.

Par la suite, comme nous avions un problème de logement, nous sommes partis un moment chez ma cousine et en 79, alors que j’étais au chômage, un ami qui s’occupait des immigrés m’a appelé pour me dire : « Tu as fait l’école d’agriculture ! Et bien, je connais un maire dans l’Oise qui cherche quelqu’un pour conduire le tracteur. » Il m’a donc envoyé chez lui, dans un endroit qui s’appelle Mont. C’était en 79.

Là-bas, ma femme et moi sommes devenus comme ses enfants… Il nous a hébergé… Dans le passé, il avait été militaire à Bizerte. Á la ferme, je ramenais le tracteur avec le blé que je vidais dans le silo. Après, je labourais la terre. Comme il était maire, il avait souvent des invités et ma femme faisait du couscous pour tout le monde…

Le problème, c’est qu’il n’avait pas de travail pour moi toute l’année. Alors, arrivé au mois d’août, il m’a dit : « J’aimerais bien te garder mais tu vois, je n’ai pas de boulot tout le temps… Par contre, le patron qui me loue l’exploitation possède une usine à Montmorency, qui fabrique des carreaux de plâtre. Actuellement, il est en vacances. On va donc attendre qu’il rentre et on verra s’il peut faire quelque chose pour toi. »

Ce patron avait un pavillon à la ferme et lorsqu’il est revenu, il m’a embauché dans sa plâtrière. Au bout de deux ou trois mois, il m’a fourni un logement et c’est à ce moment-là que j’ai fait faire des papiers pour ma femme. En tout, je suis resté près de vingt ans à Montmorency. Je suis arrivé à Sarcelles en 98.

Ma femme n’a jamais travaillé. Elle est toujours restée au foyer. Je crois que c’est le fait de ne pas avoir de papiers qui a été le plus dur pour elle au début… Une fois, mon père m’a envoyé un télégramme pour me prévenir qu’il était à l’hôpital et elle n’a pas pu rentrer en Tunisie avec moi… Elle n’était pas sûre de pouvoir revenir ensuite… Je l’ai donc laissée avec la famille ici et je suis parti tout seul… Alors, c’était un problème car elle voulait à tout prix m’accompagner…

Elle a obtenu ses papiers dès que le patron m’a fourni un logement après m’avoir embauché à la plâtrière. Elle a passé la visite médicale à Paris et après, on a commencé à la soigner pour avoir des enfants… Au bout de trois ans, quand ils ont découvert qu’elle avait les trompes bouchées, elle a subi une petite opération et six mois plus tard, elle était enceinte… En tout, nous avons eu trois filles.

Religion et culture

Les premiers temps, je n’ai pas regretté d’avoir fait venir ma femme en France. Seulement, les choses ont ensuite changé ici… On avait peur de perdre la religion et les traditions ! Les gens venaient nous voir pour nous parler du bien et du mal, etc. ! Alors moi, j’ai commencé à arrêter l’alcool. Jusque-là, je buvais normalement, c’est-à-dire pas comme ceux qui se bourrent la gueule. Par exemple à midi, quand j’étais dans les travaux publics, on allait prendre un calva au café après manger et à l’époque, certains musulmans nous parlaient déjà de la religion, du respect, etc., de toutes ces valeurs ce que je défends moi-même aujourd’hui. Je suis donc revenu à l’islam et j’ai abandonné toutes les conneries… Je n’ai plus pensé qu’à faire le bien des gens, à être au service des autres…

En réalité, c’est à partir de ce moment-là que j’ai vraiment commencé à apprendre ma religion car jusqu’ici, même si je suis musulman, je ne savais pas grand-chose. Je connaissais l’arabe et le français, je pouvais lire des livres sans problème, mais j’étais beaucoup trop loin ! Un beau jour, des musulmans sont venus avec des Français convertis et lorsque ces derniers nous ont parlé de l’islam, j’ai eu honte… Je me suis dit : « Ce n’est pas possible ! Moi, je sais lire l’arabe, je suis né dans un pays musulman et eux parlent mieux que moi de ma religion ! Ces gens-là, je ne les lâche plus… » Je les ai donc accompagnés à la mosquée et grâce à Dieu, maintenant, je transmets aux autres ce que j’ai appris…

Je craignais de perdre ma culture… D’ailleurs, je n’en avais pas beaucoup ! Lorsque je suis arrivé en France à dix-neuf ans, je n’étais encore jamais entré dans une mosquée. J’en avais même peur… En Tunisie, personne ne m’avait parlé de la religion ! Mes parents étaient ignorants… Ils ne priaient pas… Par contre, ils faisaient le Ramadan car c’est quelque chose auquel on tient beaucoup. Ne pas faire la prière passe encore mais le jeûne, pas question. Alors, quand je suis allé au marché ici la première fois, j’ai été très étonné ! Je me suis demandé : « Il n’y a que moi qui fait le Ramadan ou quoi ? Tous les Arabes fument… Ce n’est pas possible ! Je ne peux pas faire des enfants ici ! » Tandis que maintenant, ceux qui ne font pas le jeûne ne se montrent pas. Ils ne fument pas devant les gens… Voilà où se situe l’évolution…

Dans les années 70s-80s, la plupart des immigrés musulmans avaient abandonné leur religion. Á force de vivre en France, dans un autre monde, où chacun fume, boit, ils avaient laissé tomber, ils s’étaient éloignés, égarés… Mais peu à peu, les Frères Musulmans sont apparus, se sont rendus d’un quartier à l’autre pour parler avec les gens et ils ont commencé à revenir, les adultes comme les jeunes. Aujourd’hui, il y a des mosquées partout alors qu’avant, il n’y avait pas de salles de prière ! Rien ! Depuis que je suis en France, il y a donc eu un grand changement. Actuellement, c’est même mieux de faire des enfants ici qu’en Tunisie ! C’est la vérité !

Retours en Tunisie

Je retourne régulièrement en Tunisie, quand j’ai les moyens, c’est-à-dire à peu près une année sur deux. Par contre, depuis qu’ils sont nés, mes enfants y passent systématiquement deux mois tous les ans, avec ma femme. Quand ils étaient petits, je préférais les envoyer eux plutôt que moi et maintenant, les gens de là-bas me disent : « C’est bien, tes enfants parlent comme nous ici ! » Pour moi, c’est très important…

C’est parfois une honte ! Dans l’Oise, j’ai un ami qui partait en vacances en laissant ses enfants avec sa mère, une personne âgée et elle ne comprenait rien à ce qu’ils lui disaient car ils ne pouvaient pas parler en arabe. Alors, les gens là-bas se moquaient. Ils venaient voir pour me dire :
« - Au moins, tes filles parlent aussi l’arabe que le français ! Ça fait plaisir ! ! Il n’y a pas de problème, même si elles restent avec les grands-parents !
  Pourquoi ?
  Parce que l’autre, là, c’est une honte ! Il a laissé ses enfants… »
Et bien une fois, quand je l’ai vu devant le foyer en train de parler en français à son petit, je l’ai engueulé : « Tu sais, le français, il l’apprend à l’école ! Parle-lui en arabe au moins à la maison ! Comme ça, quand il rentera en Tunisie, il pourra s’exprimer comme tout le monde. »

Pourquoi chez nous apprend-t-on à l’école le français, l’anglais, l’arabe, etc. ? Moi, je suis pas allé au lycée mais ceux qui l’ont fréquenté ont appris plusieurs langues ! Alors pourquoi ici n’y a-t-il que le français qui compte ? L’arabe, les enfants peuvent l’apprendre aussi ! C’est indispensable quand ils retournent en Tunisie ! Ce n’est pas un hasard si les miens n’ont jamais été considérés là-bas comme des étrangers, s’ils n’ont jamais senti ça… Dès le premier jour, ils parlent sans problème. Ils comprennent tous les mots. Il faut dire que je les envoie tous les ans !

J’ai fait construire plusieurs maisons au pays. Ça aussi c’est capital ! La première était pour mes parents : une maison en pierre à la campagne, avec du carrelage. La deuxième était pour mon grand frère. Il fallait qu’il se marie avant moi ! Alors, je l’ai marié et ce n’est qu’ensuite que je me suis occupé de moi. J’ai donc procédé par étapes. J’ai d’abord aidé mes parents, puis mon frère et après, je me suis marié. On vivait ensemble à la campagne et plus tard, j’ai construit ma maison dans la ville, à trois kilomètres. Mes enfants y ont amené une fois une Française. Elle est restée un mois avec eux là-bas. Sinon, ils n’y vont qu’en famille.

Vivre à Sarcelles : avantages et inconvénients

En 98, quand je suis arrivé à Sarcelles, c’était un autre monde pour moi… Á Montmorency, j’avais parfois envie de rentrer définitivement en Tunisie… Quand j’allais à l’école, il n’y avait pas de parking et tout le monde garait sa voiture l’une derrière l’autre. Et bien un jour, quelqu’un m’a regardé et m’a dit : « Tu ne peux pas garer ta voiture ailleurs ! » J’étais le seul concerné parce qu’on voyait que j’étais un étranger…

Quand je rentrais à la mairie pour demander quelque chose, personne ne me disait rien mais tout le monde me regardait… J’ai fait des demandes de logement pendant huit ans ! On m’a toujours refusé… « Pas question ! » Là-bas, tu sentais le racisme même si ce n’était pas le fait de la majorité… Régulièrement, tu rencontrais des choses comme ça… Par contre, quand tu appelais la police, elle était là en cinq minutes ! La ville était sûre, bien propre, tout…

Á Sarcelles, les routes sont comme chez nous en Tunisie ! Ils se contentent de mettre des plaques de temps en temps, pour boucher les trous. Quand tu arrives à la mairie, tu trouves de tout dans le personnel ! Des Arabes, des Français, des Noirs… C’est mélangé… C’est un autre univers… Je me sens beaucoup plus à l’aise, comme si j’étais dans une ville du tiers-monde ! Je suis bien depuis que je vis à Sarcelles… Je n’ai pas l’impression d’être en France…

Par contre, si tu appelles la police, elle te répond : « Attends, tu as peur ! Pas question. Nous n’avons pas de patrouille, rien… » La nuit, elle ne vient jamais… Et puis, les gens n’ont pas de respect entre eux. Il y a la saleté dans l’ascenseur, des jeunes et des enfants partout… C’est une honte ! Quand ta famille veut te rendre visite, tu préfères qu’elle ne vienne pas… Lorsque la femme de ménage passe, ça sent bon ça brille, et dès l’après-midi, tu as l’impression qu’elle n’est pas venue depuis plus d’un mois… Ici, les gens sont trop sauvages… C’est ça qui te donne parfois envie de partir…

Pour moi, vivre à Sarcelles présente donc à la fois des avantages et des inconvénients. D’un côté, je me sens chez moi mais de l’autre, je souffre du laissé aller général… On a beau parler avec les jeunes tous les jours, si les parents ne s’en occupent pas, c’est trop tard ! Il faut les éduquer dès qu’ils sont petits ! Il ne faut pas attendre dix-huit ans ! « Non, le papier, tu ne le jettes pas par terre ! Tu le glisses dans ta poche et arrivé à la maison, tu le mets à la poubelle. » Sinon, ils prennent de mauvaises habitudes et après, c’est fini ! Ils jettent n’importe où leurs emballages de sandwichs, de boissons, ou je ne sais quoi d’autre et ensuite, quand tu montes dans l’escalier, on dirait une décharge…

Un bâtiment avec ascenseur, ça doit être propre ! Á Montmorency, en rentrant, tu étais obligé te s’essuyer les pieds ! Moi, je travaillais la nuit et la journée, je n’entendais rien ! Je pouvais dormir tranquille. Á partir de cinq heures, quand tu sortais, il n’y avait personne ! Lorsque tu allais à La Poste, tu ne rencontrais que des anciens ! Tout le monde travaillait ! Alors qu’ici, quand tu passes à minuit, tu vois les jeunes traîner dehors… Á Montmorency, à partir de dix heures, les rues étaient désertes et pourtant, des jeunes, là-bas, il y en avait aussi ! Seulement, ce n’était pas pareil…

Ce qui m’a le plus frappé en arrivant à Sarcelles, c’est de voir le maire venir en personne dans le quartier, serrer la main des jeunes, parler avec eux. Le maire de Montmorency, on le voyait que dans les journaux ! C’était une image ! Je ne l’ai jamais eu en face de moi. Il n’était pas proche des gens… Tout ça, je l’ai dit aux jeunes ! « Même si ce n’est qu’une fois dans l’année, c’est magnifique ! Le maire vient vous voir, discuter avec vous ! » Il y en a même certains qui l’engueulent… Alors moi, j’étais étonné…

Á Sarcelles, la vie de quartier est beaucoup plus animée qu’à Montmorency. Là-bas, tu croisais les gens dans la rue mais il n’y avait pas de rencontres comme ici, au centre social ou dans d’autres structures. Á Sarcelles, il y a davantage de contacts entre les gens ! Mais, le problème le plus urgent pour nous, c’est d’avoir un lieu de culte car la majorité des habitants sont musulmans et quand un Musulman a la religion, il ne peut plus faire de mal aux autres… Déjà, il est propre ; il ne salit plus…

Encadrer les jeunes et prévenir la violence

Lorsque nous avons emménagé à Sarcelles, mes filles avaient peur ! Elles me répétaient tous les jours : « Il faut qu’on parte à tout prix ! Ça ne va pas ! On ne peut pas rester là ! Il faut qu’on trouve un logement ailleurs ! » Elles avaient grandi à Montmorency et n’avaient jamais vécu dans un quartier comme ça… Les gens nous prévenaient : « Vous savez, ici, ce n’est pas pareil ! Tous les ans, nous avons une fête et chaque fois, elle se termine par un mort… Il y a ceci, il y a cela… »

Seulement nous, après, on a commencé à prendre les choses en main. Au début, c’est vrai, j’avais envie de partir… Mais, lorsque j’ai commencé à travailler avec les grands cheikhs, les savants, ils m’ont dit : « Si tous les Musulmans comme toi s’en vont parce que ça ne leur plait pas, parce qu’il n’y a pas de mosquée, pas de salle de prière, qui va faire le boulot ? Il faut que tu restes ! » Alors, c’est ce que j’ai fait…

Maintenant, on se rassemble là-bas sur l’herbe pour faire la prière, on ramène les jeunes, on se promène dans tous les quartiers, on parle avec eux, on leur explique, et ça marche. La preuve, lors des émeutes de novembre dernier, nous n’avons pas connu d’incidents graves ici, juste quelques poubelles brûlées… Á entendre certains, c’est grâce à la police mais c’est faux ! D’ailleurs, quand les jeunes nous voient discuter avec elle, ils sont fâchés :
« - Pourquoi vous parlez avec la police ? C’est notre ennemi ! Elle vient pour nous embêter !
  Mais non ! La police est là pour notre sécurité. Pourquoi vous n’aimez pas la police ? Elle ne vient pas pour faire la guerre ! Elle effectue simplement son travail, pour assurer la tranquillité des gens. Sinon, tout le monde se fait bouffer par n’importe qui ! »

Le problème, c’est que tout le travail de prévention que nous réalisons au quotidien n’est pas reconnu. On ne dit jamais que si le calme règne à peu près dans le quartier, c’est grâce aux musulmans qui bougent, qui font des efforts ! Quoi qu’il en soit, si nous obtenons un local pour tous les jours, comme nous le demandons, ce sera le paradis ici parce qu’on connaît le résultat. Je l’ai vécu moi-même ! Avant, quand j’étais jeune, je n’acceptais pas que quelqu’un me dise deux mots de travers. C’était tout de suite la bagarre. Et si on nous séparait, c’était le mur, les portes qui prenaient. Maintenant, j’ai bien changé ! Je me dis que ce n’est pas si grave et je ne réagis pas par la violence... C’est toute une transformation ! C’est toute une éducation que nous n’avons pas reçue des parents…

Ce qui m’a poussé à venir à Sarcelles, c’est le logement. Jusque-là, j’avais fait des demandes partout mais toujours refusées. Alors quand ici, ils m’ont répondu positivement, j’ai sauté sur l’occasion car à Montmorency, on habitait chez le patron, dans des maisons un peu humides… Avant d’arriver dans le quartier, je n’avais pas peur ! Je ne savais pas que c’était comme ça ! Mais, lorsque je me suis installé, je me suis peu à peu rendu compte de la situation… L’avantage à Montmorency, c’est que la répartition de la population était équilibrée. Il y avait majoritairement des Français, mélangés avec des Arabes et des Noirs. De cette manière, ça fonctionnait. Il y avait du respect. Seulement à Sarcelles, c’était tout le contraire ! Un Français pour dix étrangers ! Ce n’est pas bon de concentrer tous les immigrés dans un même endroit…

Par exemple, quand nous sommes allés un jour à Châteaudun, pour nous rendre à la mosquée, on s’est dit en arrivant : « Oh la la ! Il n’y a pas d’étrangers ici ! Où sont les Musulmans ? » On nous a alors expliqué qu’ils se trouvaient dans un autre quartier, un peu plus loin et effectivement, tous les immigrés étaient entassés là-bas : des Turcs, des Arabes, des Noirs… Concentrer les gens comme ça, c’est la catastrophe ! Les immigrés vivent comme ils vivaient chez eux, un peu sauvagement, et il n’y a plus de respect, plus de propreté, plus rien…Par contre, lorsque tout le monde est mélangé, qu’il y a de la mixité, ça marche mieux… C’est justement le problème à Sarcelles…

Quand le provisoire devient définitif…

J’ai longtemps pensé qu’un jour, je retournerai vivre en Tunisie… D’ailleurs, quand j’étais jeune, tout le monde avait ça dans la tête ! Ça a changé plus tard, vers l’âge de quarante ans… Lorsque les filles ont commencé à grandir, j’ai compris que nous étions condamnés à rester définitivement ici… Ce n’était donc pas possible de rentrer là-bas… Mais sinon, avant, j’ai toujours eu à l’esprit que j’allais retourner m’installer dans mon pays et monter une petite affaire, un commerce ou quelque chose comme ça…

Aujourd’hui, je n’envisage donc plus de rentrer définitivement en Tunisie, même à la retraite. Par contre, ma femme, oui. Elle tient à tout prix à revenir là-bas et elle attend que la dernière de nos filles ait grandi.

J’ai actuellement un frère également installé en France, à Melun. Seulement, il ne travaille pas car malheureusement, il est handicapé. Il est greffé du rein… Les autres membres de ma famille sont tous restés en Tunisie. Avant, je les aidais beaucoup financièrement mais moins maintenant, juste de temps en temps… Enfin, il y a ma mère mais elle, c’est autre chose ! Il faut dire qu’avant, je gagnais bien ma vie alors qu’aujourd’hui, ce n’est plus pareil, c’est dur… Je suis diabétique insulinodépendant et mes filles ayant grandi, elles ont davantage besoin de moi… L’aîné a eu son Bac et cherche du travail dans le secrétariat mais elle n’a pas encore trouvé. En attendant, elle travaille en intérim à Roissy. Quant aux deux autres, elles sont toujours à l’école.

Message aux jeunes

Je souhaite leur dire qu’il faut avoir du respect, surtout pour les parents et les personnes âgées. Si chacun se met eu service des autres, là on s’en sort ! Il ne faut pas faire de mal aux gens, ne pas faire de mal dans son quartier… Au contraire ! Il faut faire l’effort de s’entraider, ce qui demande beaucoup de travail et nous, on se sent responsable de ça. On doit faire le boulot ensemble. Notre prophète dit que la base de l’islam, c’est la jeunesse car il était soutenu par les jeunes. Ils disposent d’une énergie spéciale, que l’on perd en vieillissant. Alors, s’ils la sacrifient pour des conneries, c’est grave… Cette énergie doit servir à faire le bien, à être au service des autres… Et lorsque c’est le cas, on se sent bien, on se sent à l’aise, on s’en sort…

Je connais pas mal de jeunes investis dans la religion et ils sont toujours dans les premiers à l’université ou au lycée. Ils réussissent bien aux examens. Tandis que les autres, ceux qui gâchent leur vie comme ça à traîner dans le quartier, ils arrivent à trente ans sans avoir jamais travaillé ! Mais, quand toucheront-ils la retraite ? Moi, si je ne travaille pas, je fais un stage ! C’est déjà mieux que de rester là à rien faire !

Ici, il y a des gens qui partent au boulot à quatre heures du matin et souvent, ils n’arrivent pas à dormir parce que le soir, les jeunes sont là en train de gueuler : « Oh ! Oh ! Oh ! », avec une voiture et tout ! C’est pourquoi nous, on leur dit : « Demain, vous ne travaillez pas, vous n’avez pas école, très bien. Mais, discutez doucement dans la voiture pour ne gêner personne… C’est ça le respect. Ici, il y a des gens qui bossent dur pour gagner leur vie et ce n’est pas facile… »

Voilà le message qu’on essaie de faire passer auprès de nos jeunes mais pour que ce soit vraiment efficace, il nous faut un endroit, un lieu pour les réunir… C’est un vrai handicap pour nous ! Seulement, la mairie ne fait pas d’effort pour nous alors que ce seront eux les premiers bénéficiaires ! Aux Rosiers, le directeur actuel du centre social, Farouk, nous aide beaucoup. Je venais souvent ici, je parlais aux jeunes, et un fois, ils ont cassé une porte de cuisine ou je ne sais quoi. Alors en arrivant, lorsqu’on m’a mis au courant, j’ai demandé :
« - Qui a fait ça ?
  C’est Momo… »
Je suis donc allé voir Momo qui m’a expliqué :
« - Oui, mais j’étais énervé !
  Même si tu étais énervé ! Moi, à ta place, je n’aurais jamais donné un coup de poing à quelqu’un ! Mais même si je l’avais fait, je me serais excusé ensuite !
  Bon, excuse-moi…
  Tu as cassé la porte de la cuisine mais le centre, c’est pour qui ? S’il reste fermé après ça, qui est-ce qui va être perdant ? C’est nous ! Le centre, il est pour nous ! C’est nous qui en profitons ! On doit donc le protéger ! »

Comme Farouk a vu qu’à chaque fois, je parlais avec les jeunes, il m’a dit un jour : « Khalifat, vous pouvez venir dans mon bureau ? » Quand je suis entré, il m’a expliqué :
« - Ce que vous faites, c’est bien mais il faut créer une association.
  Mais moi, je n’y connais rien !
  Vous allez voir, c’est facile !
  Quelqu’un a déjà fait l’effort mais ça n’a pas marché…
  Oui mais c’est parce qu’il ne voulait rien écouter. Il a fait une association islamique et ils l’ont refusé…
  Pourquoi ça ?
  Pour faire une association islamique, il faut d’abord avoir la mosquée. Est-ce que vous l’avez ?
  Non.
  Et puis, il faut donner le nom de l’imam. Donc, ce n’est pas comme ça qu’il faut procéder. Il faut créer une association culturelle type1901.
  Moi, je ne peux pas faire ça ! Je veux simplement m’occuper des jeunes !
  Oui, mais pour avoir une salle, il faut en passer par là ! Ne vous inquiétez pas, je vais vous aider à faire les statuts, etc.
  Ok… Mais, il ne faudra pas me laisser tomber parce que moi, je n’y connais rien ! « 

On a donc fait tout ce qu’il fallait faire. Il m’a envoyé à la préfecture et là-bas, j’ai rencontré la dame qui s’occupait de ça. Elle était d’origine italienne. J’ai commencé à lui expliquer ce qu’on faisait avec les jeunes et elle m’a dit : « Ça, c’est bien parce que mon fils, on dirait que c’est un Arabe. Il est d’origine italienne mais il traîne avec les autres jeunes et chaque fois qu’ils font des conneries, c’est lui qui se fait attraper… Alors, ce que vous faites, c’est bien ! » D’ailleurs, même le maire nous a encouragés ! Aujourd’hui, l’association existe et nous n’avons toujours pas obtenu de salle dans le quartier… Á la mairie, on nous écoute mais on nous dit toujours la même chose : « Il n’y a pas assez de locaux municipaux… »


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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