ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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DONNEMARIE - j’ai vu l’avion écrasé

MONSIEUR PHILIPPE LAURENT né en novembre 1937 à Dontilly.

mercredi 21 novembre 2007, par Frederic Praud

Mes parents habitaient à Dontilly où ils étaient agriculteurs. Dontilly comptait à peu près 600 hectares de terres agricoles. Donnemarie était le centre commercial avec beaucoup de commerçants. J’avais juste une route à traverser, celle de Sigy, pour être à Donnemarie mais j’habitais Dontilly.

Dontilly et Donnemarie

On sentait un peu la différence entre les enfants. Il y avait parfois des bagarres mais pas méchantes. La plus grosse bagarre que nous ayons eue était entre les enfants des Bescherelles (Dontilly) et ceux des Couloux (Donnemarie). Au moment de Pâques, on passait de maison en maison avec des crécelles pour récupérer des oeufs et de l’argent. Donnemarie s’était mis sur le territoire de Dontilly. Il y eut une bagarre d’œufs. Nous étions plus costauds à Dontilly, nous les avons barbouillés d’œufs.

Les enfants ne se mélangeaient pas entre les deux villages.

Exode, juin 1940

Nous sommes tous partis. Arrivés au Vieux Mouy, des Allemands sont passés. Tout le monde était dans le fossé. Il y avait des chevaux morts. Nous sommes restés peut-être une ou deux nuits à Mouy dans une grange. C’est mon seul souvenir de l’exode. Mes parents ne m’ont pas raconté mais je pense nous ne sommes pas restés partis longtemps. L’exode a vraiment peu duré. J’avais trois ans.

Présence allemande vue par un enfant

La présence allemande ne m’avait pas choqué vu mon âge. On allait à l’école à la butte St Pierre. Les Allemands étaient au château de Froidfond. Les soldats y étaient de garde mais il n’y a jamais eu de problème.

Je me souviens de leurs départs à 100 ou 150 avec leurs fusils sur l’épaule en chantant leurs chansons militaires : ay li ay lo…. Ils partaient peut-être en campagne.

Un Allemand avait certainement jeté par une fenêtre des affiches stockées au château. Un grand nombre d’affiches traînaient sur la route, des portraits d’hommes. Nous, les gosses, nous ne nous posions pas de question et nous jouions avec.

Je me souviens d’avoir été très impressionné par la vision d’un officier allemand SS tout de noir vêtu qui passait debout en voiture sur la route de Sigy.
Les Allemands venaient chercher des œufs ou du lait mais ils payaient. Ils n’étaient pas méchants, apparemment.

Sur la place des jeux, j’étais avec un copain qui habitait à côté de l’église de Donnemarie, là il y avait plein de lits de camp, peut-être une centaine. Dans un local au-dessus de la Comédie, se trouvait un bureau d’inscription, peut-être pour les volontaires pour l’Allemagne. Nous étions couchés sur les lits de camp et quelqu’un nous a dit de venir nous faire inscrire. Nous nous sommes sauvés, effrayés.

Vie sous l’occupation

A l’école de Donnemarie, actuellement Square Debert, l’instituteur nous faisait chanter le Chant des Partisans. Les Allemands étaient à côté et ils n’aimaient pas ça. Je ne me souviens pas bien mais les Allemands étaient corrects. Ils étaient à Donnemarie au château Bottin ainsi qu’au château de Froidefond.

Mon père faisait partie d’un syndicat agricole. Il était obligé de récupérer de la nourriture pour les Allemands. Mon père était très réservé. Il n’y avait pas de discussion particulière avec lui à la maison. Mon père était né en 1903 et ma mère en 1905. Il n’a pas été appelé en 1939.

Parfois, le soir, les hommes étaient appelés à cause des parachutages. Ils devaient enterrer les parachutes. Il m’en a parlé après la guerre. Sur le Ralloy, un lieu-dit sur le plateau de la route de Bray, se trouvait une cabane près d’un peuplier au milieu des ronces. Mon père disait que les maquisards venaient se cacher là quand ils attendaient des parachutages. Il n’a jamais parlé de quels parachutages….

Quand on voyait passer des avions pendant l’occupation, mon père nous disait d’aller se cacher dans la glacière pour ne pas être vus. La glacière était comme un tunnel qui doit faire 2 mètres de long sur 7 mètres de large avec un plafond voûté en brique. La glacière était ronde, le bas faisait au moins 5 mètres de diamètre. Elle était en cône et d’un côté à l’autre du plafond il y avait une douzaine de mètres. Le sol était en terre. Mon père avait tout prévu. Il avait stocké des fruits et de la nourriture, et préparé de quoi se coucher. Quand nous entendions les avions, nous allions en vitesse nous cacher. Mon père avait mis de la terre devant l’entrée de la cave, pour la cacher. Des avions mitraillaient la coopérative au moment où les camions chargeaient le grain c’est pour cela qu’ils l’ont camouflée.

Les Allemands passaient devant à pied mais ne nous voyaient pas. La glacière appartenait à mes parents. Il existe au moins trois bâtiments de ce type : un en face le château de Sigy, un dans la forêt en phase de réparation et un autre à Gurci Le Châtel.

Selon un témoignage local, le nom de la rue de la Glacière a été donné car une ancienne glacière y existe toujours, sûrement depuis l’époque de la seigneurie. Quand il gelait fort pendant l’hiver, la glace était cassée sur la rivière, charriée avec chevaux et tombereaux. On pouvait y mettre 60 0 80 tombereaux de glace. D’après les grands parents du témoin, ils écartaient une épaisseur de glace et arrosaient la glace d’eau bouillante. Cette opération s’effectuait pendant toute la rentrée de la glace. La glace ne formait ensuite qu’un seul bloc et se conservait pour toute l’année pour les besoins du pays. Cette glacière existe toujours. Elle est exposée dans une pente au nord, dans un endroit frais.

Les avions abattus

J’ai vu l’avion écrasé. Mon père avait un champ de luzerne pas loin. L’arrière de l’avion était à côté du pont de l’Auxence dans une parcelle qui appartenait à un autre agriculteur. L’avant de l’avion était au Montpensier et l’autre moitié sur la prairie Saint Martin. Sur la route de Provins, on trouvait deux rangées d’arbres, une de chaque côté. La sentinelle allemade se trouvait en bas du sentier où le bas de l’avion était tombé. C’était l’époque où l’on travaillait les fourrages. Un homme s’est amené à vélo par la route de Sigy pour aller voir l’arrière de l’avion mais la sentinelle a tiré sans doute en l’air. L’homme s’est sauvé. Cinq ou dix minutes après, un véhicule décapotable allemand est arrivé. A l’endroit où se trouvait l’arrière de l’avion, un chemin avait été dessiné dans le champ à cause du passage des gens. Les Allemands en ont interdit l’accès. Je me souviens quand les Allemands ont transporté l’avion sur un porte char. Il était impossible d’approcher mais on voyait tout de loin. Je revois encore le corps de l’Anglais qui s’est tué en bordure de la route de Provins, à 4 ou 5 mètres. J’y étais allé avec une de mes sœurs. On voyait le corps à plat couvert par une bâche. Sur le terrain, il restait des douilles éparses à l’emplacement de l’avion que les allemands avaient retirés .

Dans les champs avec mon père, on voyait les bagarres d’avions de chasse. Un avion était tombé dans la campagne sur Thénezy. Nous y étions allés mais le garde-champêtre nous avait interdit d’y accéder.
Le tacot passait à Donnemarie. Pour ne pas être repérés par les avions américains ou anglais, les Allemands coupaient des branches de marronniers et faisaient des camouflages.

Résistants

Raymond Bellager était mécanicien. C’était un homme pas trop grand ni costaud. M. Cerdin dont je me souviens venait à la maison voir mon père.
Cognard, le traître, confiait des armes aux résistants qu’il dénonçait par la suite aux allemands. Il a dénoncé tout le monde. Il était rentré dans la Résistance parce que Marius Billard lui avait fait confiance. Marius avait des mitraillettes cachées sous son escalier. Cognard est venu avec les Allemands quand il les a tous dénoncés.

Quand ils ont promené Cognard après l’avoir rattrapé, il était enchaîné avec les pieds nus. Ils l’ont ramené vers la femme de Bellaguer qui lui a lancé une trique.

Un soir d’occupation, mon père a entendu du bruit à l’extérieur de la maison mais il n’est pas sorti voir. C’était l’époque de la batteuse. Le lendemain, il est allé voir Mathieu, un des gars de la batteuse. Ils avaient volé tous les lapins de mes parents. Mon père n’était pas content.

Mes parents stockaient du fourrage dans une grange leur appartenant, avenue de la Libération. Tous les deux jours, ils allaient y chercher du fourrage. Ce matin-là, nous avons été surpris de voir un char allemand à l’abri devant la remise avec les Allemands qui dormaient dans le foin. Ils étaient en panne, une chenille est restée longtemps à traîner là. Dans mes souvenirs, les allemands n’étaient ni désagréable, ni méchants avec nous.
Deux Allemands en side-car ont été tués sur la route de Meigneux puis emmenés dans un étang pour éviter les représailles. A la Libération, ils ont retiré le side-car caché sous des bois ainsi que les corps.

La rafle des hommes de Donnemarie

Mes parents vendaient le lait à une Polonaise qui habitait la maison occupée par la suite par le notaire. Avec un voisin, on jouait sur la route de Sigy. On a vu les Allemands qui faisaient une espèce de barrage en avançant. Ils embarquaient tous ceux qui se trouvaient sur la route. On a compris ce qui se passait et on est allé le dire à la Polonaise. Elle s’est sauvée à travers champs et n’a pas été emmenée. Nous sommes rentrés à la maison en restant surtout tranquilles.

Les Allemands sont venus chez nous quand ils ont fait la rafle de tous les hommes pour les enfermer dans les écoles. Mon père s’était caché dans un grenier plein de toiles d’araignées avec un commerçant, Monsieur Toupenet, et mon frère aîné. Un voisin est venu en disant que s’ils ne sortaient pas tous les hommes pris allaient être fusillés. Alors, ils sont sortis. Je ne me souviens pas si mon frère a été emmené, il n’avait que quatorze ans. Ils se sont retrouvés dans les écoles, mon père dans celle située à côté de la gendarmerie actuelle à Donnemarie, rue Radepont. Les femmes et les enfants devaient être enfermés dans l’église mais cela n’a pas eu lieu, grâce à l’arrivée des alliés…

J’allais avec ma mère pour lui amener de la nourriture. Les soldats ne faisaient pas tellement peur mais surveillaient. Je ne sentais pas de pression. J’étais gosse. Il y avait une mitrailleuse à l’angle de la rue de Sigy et de la rue de la Glacière. Les hommes du pays étaient assis sur un mur à peu près à deux mètres de haut et la sentinelle passait en dessous. Je voyais la scène de ma fenêtre. Un des hommes a dû cracher et le mollard est tombé sur la botte… tout le monde était rentré. Ils ne pouvaient pas se sauver.

Débâcle allemande et arrivée des Américains

Les Américains sont arrivés. On l’a appris par un voisin, mr Rabinelli, mais les Allemands étaient déjà partis. Ils partaient avec des vélos qu’ils avaient récupérés chez les gens. Ils demandaient de la nourriture et du pain. Ils ne savaient plus où aller. J’ai remarqué un tas de casquettes au carrefour de Thénesy-Sigy.

A la Libération, il y a eu des véhicules de brûlés dans les bois de Bottin et sur la route de Sigy. En face du château d’eau de Paroy, un Allemand avait été enterré au bord de la route..

Je n’ai qu’un petit souvenir des Américains quand ils passaient sur la route de Sigy. Bien sûr, on a eu des chewing-gums et des bonbons ainsi que des boîtes avec de la cire dessus qui contenaient des gâteaux. Les Américains étaient cantonnés au château de Sigy, dans les bois de Paroy. On y allait avec des tomates et ils nous donnaient des conserves. On s’était un peu bagarré une fois parce que mon groupe avait eu du chocolat et un autre groupe des conserves. On allait jusqu’à Sigy pour récupérer de la nourriture.

Au lieu-dit du Bois Guillet, à la Libération, des chariots allemands tout en bois étaient chargés d’obus. Ils avaient tout abandonné là, même les chevaux qui étaient partis dans la nature. Avec mon père, nous avions récupéré les chariots en laissant les obus ans le bois. Mon père avait pris un cheval mais il l’a signalé et l’a payé.

Un aviateur anglais a sauté en parachute chez M. Rabinelli et il est resté accroché sur le puits. Un véhicule anglais est passé pour le récupérer.

La 2ème DB

Les Leclerc sont arrivés quand les Américains sont partis. Ils sont restés un bon bout de temps. Je me souviens de l’harmonie de la 2ème DB qui jouait dans la cour du château Bottin, c’était magnifique. Il y avait des chars sur la place des jeux. L’atelier des chars de la 2ème DB était installé dans notre ferme. Aujourd’hui encore, en haut de la remise, nous avons toujours une cigogne fabriquée par un des gars de la 2ème DB.

Ma sœur aînée s’est mariée avec un des gars de l’atelier à son retour du front d’Alsace. Ils ont vécu sur Donnemarie. Il habite aujourd’hui à Mouy sur Seine., Son frère Eugène qui faisait partie de l’armée Delattre vit toujours à Donnemarie. Les deux frères s’étaient engagés en Afrique. Ils étaient dans une grande forêt entre Rabat et Meknès où étaient rassemblés les Français d’Afrique du Nord. Mon beau-frère n’a pas assisté ou très peu aux combats comme son frère car il était un peu à l’arrière en tant que mécanicien. Les gars de la 2ème DB étaient très discrets.

J’avais mangé des petits granulés blancs, l’anti-mite qu’on met dans les vêtements en les prenant pour du sucre.
Je me rappelle des gars de la 2eme DB prenant le GMC pour aller se baigner dans la Seine à Bally, près du pont en fer. Ce sont des souvenirs inoubliables.

Je suis monté dans les chars une fois ou deux. Les chars étaient bien gardés la nuit. Un char sans tourelle surveillait devant la maison. J’avais voulu mettre mon doigt sous les chenilles pour voir l’effet. J’avais eu peur d’avoir le doigt écrasé et l’avais enlevé au dernier moment.

La 2ème DB ou les Américains avaient fait des tranchées sous la conduite d’eau de la ville de Paris, pas loin de la maison pour garder la région. Il y a deux ans, mon fils a retrouvé une grenade quadrillée sans la cuillère avec un détecteur de métaux. Tous les ans ; cette grenade était remuée par les labours. Heureusement que ce n’était pas un obus !

Message aux jeunes

J’aimerais qu’il n’y ait plus de guerre et qu’il y ait une meilleure entente entre les pays. J’aimerais que tout le monde s’entende bien même si c’est dur !

J’ai fait la guerre d’Algérie. Ce n’était pas la même guerre mais elle était quand même cruelle…

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