ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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MONT SUR MEURTHE près de Nancy

Alain Thiriot-Thoret né à Nancy en 1937

mercredi 21 novembre 2007, par Frederic Praud

Toute ma famille est d’origine lorraine. Mon père, né à Lunéville en 1908, est fils de cheminot, mon grand-père était aiguilleur. Ma mère, fille d’agriculteurs métayer à l’entrée de Lunéville est née la même année à Blémerey, à une vingtaine de kilomètres à l’est de cette ville. Mes parents habitaient alors à Lunéville. Ce n’est qu’au début de la guerre qu’ils ont déménagé dans le petit village de Mont-sur-Meurthe à 8 Kms de là.

Mon père, agent S.N.C.F., venait d’être muté à la gare de Nancy dans le service nouvellement créé de surveillance générale (la police des chemins de fer). En tant que cheminot, il était mobilisé sur place en gare de Nancy, mais il pouvait rentrer le soir à la maison quand il n’était pas en déplacement.

Ma mère, femme au foyer, s’occupait de ses enfants, ma sœur née en 1939 et moi. En 1948, une seconde fille naîtra.

2- Le début de la guerre.

A trois ans, au début des hostilités, peu de souvenirs m’ont marqué sinon des défilés de militaires allemands marchant au pas de chants très rythmés.

Mes parents avaient un jardin. Ils cultivaient quelques légumes : des pommes de terre des rutabagas des choux de la salade… Ils élevaient des lapins. Je me souviens que mon père râpait les choux avec un hachoir spécial il les rangeait dans une tonne en bois par couches séparées d’une fine nappe de gros sel. C’était la choucroute en hiver….

La vie quotidienne, sous l’occupation, au début me paraissait normale. Mais au fur et à mesure que je grandissais elle devint de plus en plus oppressante.

Je me rappelle que mes parents touchaient des tickets de rationnement qu’ils remettaient aux commerçants.

Dans la maison que nous habitions, nous avions des voisins de palier, M. et Mme. Primont qui durent déménager dans une autre région. M. Primont travaillait dans le bâtiment. Ce petit logement devint le complément du nôtre un peut trop petit. Il permit de loger quelques temps une famille du nord de la France qui devait rejoindre le sud. Il y avait deux enfants un peu plus vieux que nous. Mes parents nous dirent qu’il ne fallait pas en parler en dehors de la maison. J’appris par la suite que c’était des juifs poursuivis par les allemands.

Beaucoup d’habitants avaient quitté le village, c’était l’exode. Mon parrain, frère de ma mère, habitant Rehainviller, village voisin du notre, et des cousins, prirent également la fuite à travers bois et champs. Mon parrain et un cousin, alors qu’ils remontaient un talus, en bordure d’une route, la nuit, s’accrochèrent à la botte d’un allemand, croyant sans doute, qu’il s’agissait d’une racine ! Ils furent immédiatement arrêtés faits prisonniers, et emmenés en Allemagne. Seul mon parrain en est revenu ! Des recherches faites par mon père, après la guerre, permirent de conclure que mon cousin, lui, était mort au camp de Dachau !

3- Ma scolarité pendant la guerre.

A six ans révolus, le 1er octobre 1943, ce fut pour moi la première rentrée des classes chez Monsieur Lapointe l’instituteur de l’école de garçons.
Son école, un bien grand mot, ne comprenait qu’une grande salle pour une quarantaine d’élèves allant du préparatoire au certificat d’études primaires.
J’ai progressivement réalisé qu’il conduisait les différents niveaux avec une parfaite synchronisation. Il donnait aux uns un travail sur table, il faisait répéter d’autres par les plus grands alors que lui donnait un cours au tableau à une autre catégorie d’âge ou bien faisait réciter les leçons apprises la veille à la maison.

Malheureusement cette année scolaire fût de courte durée ! En effet début 1944 la guerre s’intensifiait. Les Résistants étaient entrés dans la lutte armée. Des ponts sautaient pour empêcher la progression de l’ennemi. Les lignes électriques interrompues par l’explosion de pylônes….

Mes parents nous disaient que les américains (les alliés) avaient débarqué en Normandie. Les allemands devenaient très méchants en apprenant leurs défaites successives ! Notre instituteur fut arrêté et l’école fermée jusqu’à la libération ! Nous avons été un an sans pouvoir aller à l’école !

4- Les offensives allemandes.

De nombreux souvenirs me sont restés. D’abord mon père qui, tous les matins partait à bicyclette jusqu’à la gare de Mont-sur-Meurthe où il prenait le train en direction de Nancy à trente Kilomètres de là. Une bicyclette qu’il « entretenait » volontairement en très mauvais état, en effet elle était « rafistolée » de toutes parts pour éviter d’être réquisitionnée par les allemands. Souvent il devait faire le trajet entièrement à vélo car les trains avaient du retard, ou avaient déraillé suite à des sabotages.

Il ravitaillait ma tante qui habitait Nancy en produits du jardin. Mon oncle était prisonnier en Allemagne. Les citadins souffraient davantage des restrictions que les ruraux. Aussi, en plus de sa sacoche, il était chargé d’une petite malle en osier. Ce manège a excité la convoitise de gens que nous voulaient du bien et qui ont dénoncé mon père à la gestapo pour trafic de saccharine (substituant du sucre introuvable à cette époque !). Un matin, des SS arrivèrent avec grand bruit à la maison qu’ils ont fouillée de la cave au grenier…. Furieux, ils ne trouvèrent rien et sont repartis proférant des menaces. Ma mère en était toute retournée. C’est en rentrant le soir que mon père nous apprit ce qu’ils recherchaient !

En dehors de son travail, mon père, comme beaucoup, appartenait au réseau de résistance des cheminots.
Sa principale activité était de faire de faux papiers aux prisonniers évadés des camps allemands.
Un jour, il reçut, à son bureau, la visite d’un homme que lui envoyait le garçon du Café de la Gare, comme cela se faisait régulièrement. Mais cette fois mon père eut un doute lorsque cet homme tirant une cigarette de son paquet se l’alluma sans en offrir à mon père – un vrai prisonnier lui en aurait offert, il lui aurait même offert sa chemise si cela avait été nécessaire – cette façon de faire était suffisante pour que mon père ait la certitude que cet homme n’était pas un prisonnier. Mon père lui dit qu’il s’agissait d’une erreur.
Une fois son visiteur parti, il téléphona au garçon de café pour lui faire part de ses doutes sur la sincérité de cet homme et qu’à son tour il se méfie. Mais il ne le crut pas !
Une demi-heure après, mon père vit arriver par la fenêtre des SS en cirés noirs et chapeaux de feutre ! Il eut juste le temps de se cacher derrière des armoires sinon il était « embarqué » avec le garçon de café !

Bien d’autres faits similaires ont marqué cette période !

Deux films méritent d’être vus. Ils reflètent parfaitement cette période. Il s’agit de « La Ligne de Démarcation » et surtout « La Bataille du Rail » de René Clément.

Après la guerre, mon père reçu la médaille de « La Résistance Fer ».

5- Les bombardements aériens.

Mont-sur-Meurthe est à quelques Kilomètres du grand triage de Blainville-sur-l’eau, en direction de Nancy. Il était la cible des bombardements. Lorsque la sirène de la mairie retentissait tous les habitants se précipitaient dans les caves. Au début beaucoup de gens se sauvaient dans les bois, mais les chasseurs bombardiers légers allemands, les « stukas » les ont mitraillés – ils descendaient en piquée toutes sirènes hurlantes caractéristiques pour terroriser les fuyards – il y eut beaucoup de morts.

Je me souviens particulièrement d’une nuit d’alerte. En sortant de la maison pour nous rendre à l’abri dans les caves, je vis le ciel illuminé par les phares puissants de la D.C.A. qui balayaient l’espace aérien rencontrant des bandes de papier aluminisé faisant miroir. Lâchés par les avions elles servaient de leurre pour dévier les tirs anti-aériens.

Je me rappelle avoir vu un avion tomber en flamme, puis des bombes jumelées quitter les avions.

A peine arrivés dans les caves, nous entendîmes les bombes tomber sur notre village. Cela faisait un bruit insupportable à chaque impact, j’ai l’impression de l’entendre encore maintenant, bien plus fort que la foudre tombant à proximité !

On a su après qu’elles étaient destinées à la gare de triage à quelques Kilomètres de notre village ! – Juste une erreur de tir !

Le lendemain matin, quelle catastrophe, les toits des maisons qui étaient restées debout, n’avaient plus de tuiles, c’était le cas pour la nôtre, un moindre mal. Il y avait des trous partout, même dans les rues. On apercevait, au fond de ceux-ci, l’arrière des bombes avec leurs ailettes. Avec les autres enfants du village je voulais aller les voir de plus près, mais ma mère me l’a interdit. Il s’agissait de bombes à retardement et lorsqu’elles ont sauté il y eut encore plusieurs victimes surtout parmi les enfants !

Les nuits suivantes mon père décida que l’on irait dormir chez des amis à Lamath petit village à quelques Kilomètres de là. Nous y allions tous les soirs à vélo, ma sœur sur le porte bagages du vélo de mon père, ma mère seule sur le sien, j’avais le mien, à ma taille, mais, à six ans, je trouvais la route un peu longue, près de six Kilomètres ! Heureusement ce fut de courte durée, les américains arrivaient.

6- Les problèmes de la libération.

C’est en septembre 1944 je crois, que les américains sont arrivés à Mont-sur-Meurthe. Ils sont passés très vite peut-être trop vite ! Un drapeau Bleu Blanc Rouge avait été hissé sur le clocher de l’église. Je me souviens avoir vu un mannequin de paille brûler devant la maison de collaborateurs.

Nous étions à peine libérés que les américains étaient déjà loin. Quelle ne fut pas notre surprise d’apprendre que les allemands étaient en train de revenir dans le village ! Juste le temps de faire disparaître le drapeau du clocher ! Mes parents et les voisins avaient peur de représailles !

Un char allemand Panzer se trouvait devant notre maison, les avions alliés le mitraillaient, lui ripostait. Très vite il fallut descendre dans la cave d’un voisin.
Maman ne voulait pas que je sorte. Elle m’a dit qu’elle craignait que je sois kidnappé. Des petits garçons de mon âge, avaient été pris, les allemands leur coupaient la main droite afin qu’ils soient handicapés à vie et ne puissent jamais travailler une fois adultes !

Heureusement cette situation n’a duré que quelques jours, les américains sont revenus et cette fois, durablement.

La plus grande joie, pour les enfants de mon âge, était d’aller, le soir, à la cantine des américains – une sorte de remorque comprenant tout le nécessaire pour faire les repas des militaires – nous présentions une gamelle que le cuisinier nous remplissait de la nourriture des soldats, avec des chocolats et des chewing-gums.

Une fois la paix revenue, des fêtes et des bals furent organisés. Je me souviens que mon père se réjouissait nous allions enfin manger « du pain blanc » ! Je compris après que c’était une image par opposition au « pain noir » que nous avions mangé pendant cinq ans.

Les événements subis faisaient que les jeunes de mon âge étaient élevés dans la haine des nazis. Si cette guerre avait continué il est certain qu’avec mes camarades, nous étions prêts à suivre nos aînés dans le maquis.

J’avoue avoir eu du mal à admettre les Allemands comme des Amis ! Plusieurs années après cette guerre, en voyage en Allemagnes, lorsque je croisais un homme de type Arien (grand blond aux yeux bleus) je ne pouvais m’empêcher de l’imaginer autrement qu’avec un casque sur la tête.

7- Message.

Trop jeune pour avoir été acteur de la libération de notre pays, je n’ai été qu’un témoin. Mais un témoin de plus en plus conscient des horreurs de la guerre, conscient de ce qui pouvait nous arriver à tout moment et de la chance que nous avions eu d’y avoir échappé, conscient des actions héroïques de tous ceux qui ont œuvré pour que nous puissions vivre libres. Certains ont même payé de leur vie, afin que plus jamais cela ne recommence !

L’Union Européenne devrait être une garantie suffisante pour que les pays adhérents restent unis à jamais. C’est déjà un grand pas de fait.

Mais il faut rester vigilants, car d’autres pays du monde sont pour nous une menace omniprésente, ne serait-ce que par le terrorisme.

Il est absolument nécessaire de pérenniser ces témoignages et qu’ils soient des « Devoirs de Mémoires ».
• Pardonner OUI c’est indispensable si l’on veut avancer vers la Paix.
• Oublier NON si l’on veut rester en Paix.

Juillet 2007

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