ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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MONS EN MONTOIS - c’est de l’acier qui va tuer vos pères !

Monsieur Jean Pierre Valot né à Mons le 20 septembre 1932

mercredi 21 novembre 2007, par Frederic Praud

J’avais sept ans à la déclaration de la guerre. Avant la guerre, le village ressemblait à celui d’aujourd’hui avec beaucoup moins d’habitations. Je ne me souviens pas du nombre d’habitants qui doit approcher les cinq cents, aujourd’hui. Peut-être, devait- il y en avoir approximativement trois cents, même moins. C’était un village très calme, un village rural où l’on entendait passer une voiture toutes les heures, voire toutes les deux heures. Par contre, on trouvait treize fermes fonctionnelles avec des chevaux, des vaches et des moutons. Le car Citroën n°43 (Bray sur Seine/Paris la Villette) effectuait les liaisons avec la capitale deux fois par jour, aller et retour, matin et soir, et les trains avec la locomotive à charbon et des wagons encore en bois pour certains. Gare de « Leudon » Maison-Rouge, 5 Km à pieds depuis Mons, j’avais emprunté ce transport 2 ou 3 fois avant la libération.

Vivre à la campagne dans les années 40

On côtoyait les chevaux que l’on entendait principalement le matin, le midi, et le soir quand ils rentraient des champs, entre sept et huit heures du soir, et la nuit l’hiver. Le village comptait un maréchal-ferrant, un forgeron qui habitait sur la place, M. René Meurisse. Il fallait ferrer les sabots des chevaux. Il réparait aussi les tombereaux, et les charrettes, parce que tous les chevaux tiraient les charrues et les semoirs, bineuses, herses, canadiens, etc... Tout était transporté par charrettes avec des roues en bois cerclées de fer. Aucune charrette ne disposait de roues en caoutchouc, ou de pneus. Le remplacement d’un énorme cercle métallique que représentait le bandage de la roue d’une gerbière ou tombereau mérite un filme, nous y assistions en attendant la rentrée à l’école « une cloche nous appelait ».
Un tombereau est une charrette carrée dans laquelle on peut stocker deux mètres cubes de betteraves, de pierres ou de sable, constituée de grandes roues en bois avec des rayons entourés d’un bandage en fer qui faisait un bruit monstre quand elle roulait. On mettait les chevaux dans des limons, pas des chevaux comme on peut en voir maintenant, ils étaient plus costaux, des chevaux de trait attelés. Les traits sont de grandes chaînes attachées à chaque véhicule. Le cheval portait un collier qui contenait des crochets auxquels on suspendait les chaînes accrochées à l’engin tiré.

Le charron, M. François travaillait le bois comme un menuisier, mais son travail – le charronnage – consistait à entretenir, fabriquer, réparer des objets depuis la brouette, le poulailler, en passant par les tombereaux, les auvents des petits hangars, des charpentes, etc. Il utilisait déjà des moteurs pour les scies à ruban, comme les menuisiers, en plus modeste.

Une personne passait à vélo dans le village pour récupérer les peaux de lapins, avec un grand porte-bagages à l’avant où il les disposait. Et, il criait dans les rues : « Peaux d’lapins, peaux ! Peaux d’lapins, peaux !
-  Tiens, voilà le marchand de peau de lapins. »
Quand on tuait un lapin, les cultivateurs comme les particuliers - beaucoup de monde « soignait » les animaux - on s’arrangeait pour bien laisser la peau propre. On prenait ensuite une fourche en bois. On y mettait la peau, et on la laissait sécher, ou on la remplissait de paille, le poil à l’intérieure. Il nous la payait deux sous, trois sous… quinze centimes d’euros. Il la tâtait. Il fallait que la peau craque, qu’elle soit bien sèche, qu’elle ait un bon poil. Si le lapin avait un mauvais poil, il ne la prenait pas. Il choisissait selon la couleur, et les peaux blanches étaient mieux payées. On en faisait des chaussons, des bonnets. Pendant la guerre, les gens le faisaient eux-mêmes. Ils tannaient la peau. Je m’occupais des lapins tous les jeudis avec la serpette, parce qu’il fallait les nourrir mais nous, les particuliers, n’avions rien. Alors pour les nourrir, on allait ramasser de l’herbe, des pissenlits sauvages etc…..que l’on coupait avec cette fameuse serpette (petite faucille).
Deux commerçants de Donnemarie, Laminette, et Lemire, passaient vendre du poisson souvent la veille du vendredi, chacun un jour différent. Ils possédaient des voitures, des petites camionnettes anciennes. Ces deux personnes vendaient du poisson bien avant la guerre. Pour le pain, Boutrou et Boulan passaient avec un cheval et une carriole pendant la guerre. Ils venaient auparavant en voiture ancienne chacun leur jour pour leurs produits, épicerie boissons et mêmes quelques vêtements et linges divers…C’étaient les commerçants, le boulanger ne vendait que le pain.
Pendant la guerre, on n’avait pas le droit de circuler. Il n’y avait d’ailleurs pas d’essence. Les Allemands criaient « Ausweis » qui voulait dire « laissez-passer ». Ils arrêtaient ainsi la voiture, et vous la prenait si vous n’aviez pas de laisser passer. On n’essayait donc même pas de rouler. Les commerçants ambulants ne passaient plus pendant les quatre ans d’occupation, mis à part le boulanger et deux bouchers charcutiers souvent avec des voitures à cheval.

Des rémouleurs passaient également mais très rarement. Les forains accomplissaient souvent cette tâche. Ils arrivaient avec un petit engin aménagé avec des roues de bicyclette, une meule en grès taillé dans une pierre de forme ronde. Le grès est une roche formée de grains de sable réunis par une silice. C’est dur. Le véhicule contenait un bac et de l’eau pour la meule et une pédale comme dans les vielles machines à coudre. Le forain faisait tourner la meule, et il affûtait les ciseaux, les couteaux. Il y avait beaucoup de couturières dans les petits métiers, notamment Thonine et Cécile. Elles allaient chez l’un ou l’autre parce que les femmes n’arrivaient pas à repriser les linges de tous les hommes dans les fermes, et ils avaient une couturière qui venait une fois par semaine. Un cidrier renommé dans tout le canton Robert Rivemale installé au Villé à Mons et il faisait aussi le bouilleur de cru sur la, place de janvier à mai. Un livre peut être consacré à ce saint homme, ancien combattant de 14/18.

Travailler à la ferme, un dur labeur !

Je n’ai pas connu la coopérative avant 1939, mais un entrepreneur amenait une machine à vapeur avec un petit tracteur Renault. Il la chauffait avec des briquettes de charbon. Quand le sifflet retentissait, il n’y avait plus d’ouvriers. Tout le monde partait à la batteuse, parce que là-bas vous étiez nourri. C’était dur ! Il fallait beaucoup travailler et alimenter la machine tant qu’elle tournait mais l’ambiance attirait les commis maçon de mon père en hiver principalement, et bien d’autres.

Les taches étaient bien réparties : des porteurs de sacs de cent kilos. Ils montaient toute la journée avec cent kilos de blé sur le dos ! Ils mettaient le sac sur un tonneau. Ils le prenaient à deux. Ils le fermaient avec un morceau de ficelle. Ils prenaient un bout de bois, chacun réparti aux deux extrémités du bâton. Le sac était mis sur un petit fût. Ensuite, un des hommes le prenait sur son dos, et suivant le lieu ou il travaillait, il trouvait soit une échelle, soit un escalier. Mon père expliquait : « Valait mieux une bonne échelle, qu’un mauvais escalier ». Quand la personne avait fait ce boulot depuis huit heures du matin jusqu’à sept heures du soir, ses reins en pâtissaient. Heureusement qu’ils avaient le canon (verre de vin rouge) pour les motiver !

Mon père était artisan-maçon au village. Je connaissais donc bien les fermes car j’allais souvent avec lui, le jeudi, jour on nous n’avions pas école. Il travaillait dans toutes les fermes pour réparer les toitures, s’occuper de l’entretien de tous les bâtiments. On trouvait un cordonnier, mon grand-père, mutilé de la guerre de 1914, qui avait réappris un métier. Il eut la jambe coupée. Il avait perdu cette jambe que l’on a enterrée à Verdun. L’éclat qui lui a coupé la jambe portait un lambeau de son pantalon lui a été rapporté par un de ses officiers. Je le détiens encore.

La guerre, une période de troubles

J’avais sept ans quand la guerre a commencé. J’entendais parler mes parents et mes grands-parents parce que mon grand-père avait fait la guerre de 1914 : ceux qui avaient participé, assisté à la pire horreur jamais vue, un vrai carnage. Il y en avait des mutilés chez nous, dont mon grand-père avec sa jambe arrachée. Sa jambe étant arrachée sous la fesse, il n’était donc même pas appareillable. Il se posait sur un pilon. Ca ne l’a pas empêché de travailler jusqu’à soixante-dix ans. Toutes les années de guerre, il réparait tant bien que mal les chaussures que l’on ne trouvait plus avec parfois du cuir de récupération. Le cuir était une matière chère à l’armée allemande.

Les adultes parlaient de l’ambiance qui n’était pas bonne avec Hitler, etc. J’entendais Papa, qui avait effectué son service en Allemagne après la guerre de 1914 en Rhénanie, dire : « la Rhénanie se réarme… On va avoir la guerre ! On va avoir la guerre ! » Puis, les Allemands ont envahi l’Autriche, après la Pologne, et la Tchécoslovaquie. A cet instant, on se disait : « On va y passer. On va avoir la guerre. On va avoir la guerre. » Il y avait déjà des mouvements de troupes, en 1938. Les soldats étaient encore habillés en bleu horizon notamment un régiment d’artillerie qui arrivait de Fontainebleau. Il est arrivé vers neuf heures du matin. Jacqueline Fusche ma marraine, qui m’a presque élevé a dû m’amener le matin sur la place pour voir les soldats qui arrivaient et il fallait les accueillir. C’était beau à observer un régiment à cheval qui arrivait, des centaines de chevaux, de canons, des caissons. Tous avec des roues en fer, sans véhicules à moteur, rien ! Uniquement des chevaux. Une partie des soldats se tenait à côté des canons sur les caissons et les chariots, les autres sur les chevaux, six chevaux par pièce. Et, j’assistais à ça, sur la place. Ils sont restés deux jours. Certains ont dormi chez nous dans la grange. Ils sont repartis. Mon père est allé discuter avec eux car il avait fait son régiment dans une unité identique « l’artillerie ». Il leur a dit : « Ah ! Il y aura la guerre dans pas longtemps ! » Il y avait des réservistes et des personnes qui avaient déjà fait la guerre donc plus vieux, déjà mariés. Les réservistes ne sont plus dans l’armée, mais on les rappelle pour leur faire suivre une période d’instruction militaire. On faisait à l’époque 21 jours. Tout le monde y passait après le service militaire légal.

La mobilisation est arrivée ensuite : l’appel des hommes pour se rendre à la guerre. Elle a été organisée à l’échelon national. La gendarmerie en avait la charge. Chaque brigade de gendarmerie détenait toute l’organisation et l’articulation de la mobilisation de l’armée française Terre, Air, Mer, métropolitaine et d’outre-mer. Des affiches ont été installées sur les murs. Les gendarmes recevaient des ordres, et ils collaient ensuite des affiches. Chaque personne valide qui avait effectué son service militaire détenait chez elle un fascicule de mobilisation : un papier qui sert de guide de transport. Vous partez, vous ne payez pas le transport, vous prenez le train. A l’époque, on partait à Maison Rouge ou à Longueville, Nangis. Sur ce fascicule de mobilisation, et afin de ne pas appeler tout le monde le même jour, il était spécifié « premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, etc., jour de la mobilisation » et le lieu de mobilisation, « centre mobilisateur ». Mon père est parti à Langres. Une fois les affiches collées, on inscrivait dessus « rejoindra le premier appel, ceux qui portent le numéro 1, numéro 2… » Et, vous aviez des dates comme ça, chaque jour.

Participer à l’effort de guerre

A partir de mai 1940, avant que l’on parte, le gouvernement a fait passer l’ordre d’extraire beaucoup d’acier pour produire « l’acier victorieux », et il fallait que tous les enfants des écoles y participent. Personne n’a pu m’empêcher d’aller avec les grands dans les carrières. On a pris les brouettes à deux-roues chez Delettre, et chez Minost. A une quinzaine de gamins pour le faire, on est monté sur la route de Cessoy, et on a tout chargé même les gamelles et ferrailles de toutes sortes. Nous avons déposé « l’acier victorieux » sur la place, ou il y en avait plusieurs m³. On avait déjà constitué un sacré tas, avec tous les enfants de l’école. Et, Mme Mesnard, notre institutrice nous applaudissait.

Omer Boyer, certainement avec, « un coup dans les carreaux » s’est avancé vers nous. Il a dit : « Vous n’êtes pas un peu fous d’aller chercher de la ferraille, comme ça ! C’est de l’acier qui va tuer vos pères ! » Cela a fait scandale. J’ai été entendu par un gendarme à ce propos. J’avais sept ans. Il me posait des questions devant Mme Mesnard, à l’école, je répondais. On a tous été entendu. Omer Boyer a été appréhendé et est passé au tribunal à Provins. Certains anciens qui avaient vécu la guerre 1914/1918 avaient peur qu’il soit fusillé pour défaitisme pendant la guerre, parce qu‘il nous avait dit une bêtise en sortant du bistrot. Il avait fait la guerre de 1914, et pensait que l’on n’aurait pas le temps de ramasser cet acier, que ce serait les Allemands qui allaient le faire. Et, il ne s‘est pas trompé. Ce sont bien les Allemands qui sont venus le prendre ! Et ça, ça se pratiquait dans toutes les communes. On a été convoqués au tribunal, devant un juge d’instruction à Provins, et il a fallu témoigner devant le juge. A sept ans, avec ma grand-mère. Il y avait Fouillard, les Blanchots, Minost, Béliers, Delettre… et le garde-champêtre qui avait apporté les convocations. J’avais très peur…
Quelques mois après leur arrivée, les Allemands ont emporté l’acier dans les fonderies, et les usines fonctionnaient à plein régime. Pendant l’occupation, on n’avait pas le choix. Tout le monde travaillait pour les Allemands, même les cultivateurs de Mons, car une grande partie de nos récoltes étaient prises par l’occupant (réquisitions), d’ou une pénurie de tout.

Le départ pour le front

Les gendarmes sont venus avertir mon père pour la mobilisation. J’ai pleuré, et c’est la première fois que j’ai vu pleurer mon père le jour de son départ. En septembre, ce jour de mobilisation, le garde champêtre est passé dans les rues de Mons avec son tambour. Il appartenait à ce que l’on appelle aujourd’hui à la police municipale. C’était un brave type qui s’appelait Charlot. Il avait un tambour, et annonçait toutes les nouvelles et informations du Maire mais ce jour là, il criait : « mobilisation générale ! » et battait le rythme avec son tambour. La mobilisation générale eut lieu un après-midi de septembre. On a cru que c’était de la rigolade, et j’ai rigolé. J’ai pris une gamelle, j’ai tapé dessus avec Grivet. Et on commence à taper et crier « mobilisation générale » dans la rue, en riant. Les cloches des églises de Mons, Donnemarie, et villages alentour se sont mises à sonner le glas. C’était triste et lugubre.

J’arrive devant chez mes parents et vois ma mère qui sort, ma grand-mère, Flora, Albine qui pleuraient. Elles avaient compris. Elles disaient : « Vous allez arrêter vos bêtises ?! » C’est là que j’ai compris que c’était grave. Après, ça m’a fait drôle quand mon père est parti… C’est ce jour là que pour la première fois je l’ai vu pleurer en nous disant « au revoir ». Mon grand père avec sa canne et sa jambe de bois, lui a dit « sois courageux mon garçon » et il l’a répété plusieurs fois en contenant son émotion.

La guerre, un sacrifice humain

Il est revenu vivant, j’ai eu de la chance. Quinze personnes du village sont parties dont beaucoup ont été fait prisonniers, et d’autres tués. La guerre étant déclarée, ils sont aussitôt allés rejoindre leurs unités un peu partout. Le premier tué en septembre ou octobre, était notre cousin Maurice Camus. Il avait vingt-et-un ans et effectuait son service militaire dans les chars d’assaut. Il est monté en Lorraine, à Dieuze, où il a sauté sur une mine. C’est le premier mort de Mons. Puis, les deux oncles de M. Delettre sont partis Arcambourque Alban et Arcambourque Marius. Après, un célibataire Gustave Boyer surnommé Tatatave puis M. Canlet René, Caron Georges, un cultivateur. René Canlet travaillait à la scierie à Donnemarie… Chemin Alphonse le père à Robert Chemin, cultivateur… Tarin Lucien, cultivateur. Pasquier Pierre, propriétaire des moutons, cultivateur… les frères Simonot, Stéphane et Emile…les fils Meignen, Sylvain et Régis… Les Prouteau, Armand Prouteau…. Sur quinze appelés environ, il y eut sept prisonniers, la moitié… Marviller eut sa femme tuée sur les routes de l’exode avec son enfant dans les bras, et lui fait prisonnier. Elle a été tuée avec le petit, déchiquetés par un éclat. Cet homme, libéré par les Allemands, s’engagera dans la résistance. Il sera arrêté par la Gestapo et fusillé dans un autre département. Cette famille comptait cinq personnes et laissait deux orphelins vivants.

Depuis sa mobilisation en septembre 39 (mis à part une petite permission en avril 40) j’ai revu mon père au mois d’août 1940, un an après. Il n’a pas été fait prisonnier. Ils se sont battus dans la Somme. Il était au début en Alsace. La ligne Maginot a tenu un peu et on les a renvoyés en renfort dans la Somme dès l’offensive allemande en mai 40. Ils ont fait une attaque terrible au mois de juin. Les Allemands avaient frappé au mois de mai. Beaucoup de soldats avaient été faits prisonniers, ou étaient morts. Ils se sont battus jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’obus. Ils ont ensuite décroché, reculé. Mon père a finalement été démobilisé après la Loire. Ils sont allés avec l’idée de résister et de se battre sur les rives de la Loire et pensaient les arrêter. Des officiers croyaient encore en l’armée de la Loire. Les cadets de Saumur sont venus et se sont tous faits massacrer, sans exception. Pour moi les Allemands signifiaient la peur. Tout le monde en avait peur.

Vivre sous l’occupation allemande

Enfant pendant la guerre, on a envie que l’on nous défende, que les soldats français soient plus forts que les autres, et on veut qu’ils gagnent. Et, nous nous sommes dits : « on va être protégés par l’armée française ». J’y croyais ! Tout le monde y croyait : « pourvu que les soldats français soient les meilleurs ». Nous pensions tous à la victoire de 1918.

L’occupation ? C’est quand un autre pays vient chez toi avec des armes, des chars, des armées. Nous avions une armée désorganisée par un manque sérieux de moyens de transmissions entre les commandements des différentes unités engagées, et pourtant beaucoup de soldats se sont battus avec bravoure jusqu’à la mort : la Somme, Dunkerque, les Ardennes et… sans oublier la ligne Maginot qui tenait mais était encerclée d’où des milliers de prisonniers. Tous les soldats étaient prisonniers ou démobilisés. Et, puis on obéit. Toutes les usines étaient obligées de fonctionner. Les Allemands effectuaient des réquisitions. Ils venaient dans les fermes, et réquisitionnaient le blé, l’avoine, les chevaux. Personne ne refusait car quand un Allemand disait « on va vous fusiller », ce n’était pas pour plus tard, mais tout de suite. Il fallait subir dans la crainte et sous la menace.

Toutefois, le village de Mons en Montois a été épargné de la guerre. Nous n’avons pas été bombardés. Ils bombardaient au loin à la ligne du chemin de fer, à Longueville, et à Maison Rouge mais on n’a pas subi de bombardements ici, seulement une ou deux bombes sur les ormes et sur la route du Four à Lizine.

Le quotidien d’un enfant

Nous étions deux enfants dans la famille. Au petit-déjeuner, on prenait du café au lait, et dans les fermes uniquement, une tranche de jambon ou un peu de lard. Pendant la guerre, faute de café, les particuliers utilisaient de l’orge grillée ce qui n’était pas très bon. On mangeait du pain mauvais et noir, infect et rationné avec des tickets comme le reste. Je ne me levais jamais avant huit heures. Un grand poêle était installé au milieu de la salle de classe. Et, à tour de rôle, un élève venait l’allumer le matin. Il prenait le bois dans un bûcher. Mon arrière-grand-père, le cantonnier du village Arthur Durant, préparait le fagot. Il coupait le bois en petits morceaux.

A l’école, quand on était puni, on devait copier des verbes à tous les temps et j’ai été puni plusieurs fois parce que j’étais dur. J’étais dans une rangée. On était à deux par table. On disposait de tables dont on pouvait lever la partie supérieure, et on se cachait derrière. On levait le dessus de la table, et on mangeait une pomme ce qui était strictement interdit. Mme Mesnard voyait tout de son bureau. Elle se levait d’un seul coup et se dirigeait vers moi. Elle arrivait derrière moi, et me surprenait. Les autres ne me disaient rien. « Pan ! » J’en ramassais une. Ca me fouettait. Ah ! Ça faisait mal, parfois pendant une heure. Je ne le disais pas à mon père. Un soir en rentrant, j’ai reçu une gifle parce que je n’avais rien dit. Pour mon père, si elle m’avait giflé, c’est qu’elle avait une bonne raison. Parfois, pour nous punir, elle nous mettait sous son bureau, et on restait coincé. Un gars que l’on surnommait crottin passait des journées entières là-dessous. Enfants, nous ramassions les crottins de chevaux en abondance dans les rues et les chemins. Il en ramassait en très très grande quantité d’ou ce surnom. Les crottins de chevaux étaient d’excellents fumiers de jardins.

On commençait déjà à bien savoir lire à huit ans. On devait mettre le ton quand on lisait.
Le certificat d’études primaires est le diplôme qui sanctionnait les premières années d’école, le primaire, de cinq à quatorze ans. Mon grand-père l’a passé à onze et demi. Je l’ai passé à treize ans et demi, en 1946. On utilisait alors le franc comme monnaie mais également des sous : des petites pièces percées. On avait un bonbon avec deux sous.

La guerre, une période de troubles

On lisait alors des livres de Dumas, des œuvres de Victor Hugo, Zola, Lamartine etc… les contes de Perrault, la Bibliothèque jaune, la Bibliothèque rose, la Bibliothèque verte avec Jules Verne. Nous avions le droit de prendre des livres le jeudi. J’avais du temps pour lire. Il n’y avait pas de bandes dessinées à l’école mais dans les librairies. La seule belle bande dessinée que j’ai lue ici, est sortie en 1939. C’était la défense passive pour préparer les enfants à se protéger de la guerre : comment se défendre sans fusil, sans armes, sans faire du mal à quelqu’un, et se protéger. C’était pacifiste. Il fallait se cacher, éteindre la lumière, signaler si nous avions vu un suspect dans le village ou un parachutiste, ne toucher aucun objet suspect.

Une place était attribuée à chaque élève. A l’école, en cas d’alerte il nous fallait nous protéger dans un lieu précis, action mise à exécution un soir qu’il y avait une bagarre entre Français et Allemands, en mai 1939. Etaient présents Hilaire Delettre, Marcel Bélier, Adrienne Rennucci, Marie Rose Caron, Raymond Minost je crois et d’autres. J’étais le plus jeune, j’avais sept ans. J’étais à l’étude du soir. Ca remuait ! On avait peur. Mme Mesnard a dit : « Prenez vos places. » Ma place était dans la cour, sous le banc. Elle expliquait : « Vous allez être tous tués si vous êtes tous regroupés. Le seul moyen de l’éviter s’il y a une bombe, c’est de vous disperser. Alors, allez-vous cacher dans les coins. » C’était idiot vu la grandeur de cette toute petite cour d’école. Mais, elle essayait de faire ce qu’elle pouvait dans une situation pareille. On n’avait pas le temps de sortir. On se mettait là. On est tous sorti dès que l’on a entendu les avions s’éloigner, puis on venait tous à la fenêtre. J’étais prêt à « prendre la poudre d’escampette », ouvrir la porte, puis me sauver. Ils étaient tous allés se réfugier dans les caves ce jour-là dans bien des habitations dont chez mes parents.

Malgré les combats, les avions n’ont pas subi de dégâts. Ils sont restés apparemment intacts. Une série d’avions allemands devaient certainement bombarder, et les chasseurs français les ont attaqués, vers cinq heures du soir. Les fenêtres étaient grandes ouvertes, et Mme Mesnard faisait passer le Certificat d’Etudes en Blanc aux grands. Moi j’étais tout seul, en train de faire une conjugaison ou un devoir d’arithmétique, et j’entendais des bruits. J’avais tellement la frousse. Je percevais des bruits de mitrailleuses, des bruits de fond, des bruits sourds. Je me suis dit : « Mais, il se passe quelque chose. » On avait subi quand même deux bombardements : un sur la route du four entre Savins et Provins-Donnemarie. Ils étaient venus en plein jour lâcher une ou deux bombes, au Four.

De chez ma grand-mère, rue de Provins on pouvait voir les avions piquer. Après, on entendait deux, trois sifflements, des Stukas et ils faisaient exploser une bombe dans le but de nous démoraliser. C’était en juin 1940, avant l’exode. La nuit, on n’avait plus le droit de laisser la lumière allumée parce que les avions allemands patrouillaient partout. Et, s’ils voyaient une lumière, ils se positionnaient dessus, en pensant que c’est peut être les soldats français, et ils lâchaient une bombe. Ils en ont lâché une aux Ormes une nuit. Il y eut des morts dans la famille sur laquelle la bombe est tombée. Dans la cour, cela a fait un trou qui est resté longtemps. Je l’avais remarqué parce que quand mon père m’envoyait avec Lecomte chercher des matériaux aux Ormes et je passais alors devant cette maison. Le père Lecomte me montrait : « Tu as vu ? Tu as vu ce que les Allemands ont fait ? »

C’était en 1941. Mon père artisan maçon n’avait pas d’autre moyen de transport pour aller chercher ses matériaux (briques, parpaings, ciment, chaux, chevrons etc..) que de s’adresser à un cultivateur avec un cheval pour le faire. Monsieur Lecomte, Belge d’origine parlait l’allemand ce qui facilitait parfois les rencontres avec des patrouilles allemandes. Il était agriculteur dans la ferme du Clos-Bouard à Mons.

Les Allemands, des soldats à deux visages

On avait peur des Allemands mais on les côtoyait. Ils avaient une discipline de fer, ils voulaient montrer l’exemple. En rentrant de l’exode, on en avait assez de marcher, on est monté dans la carriole, dans la charrette, avec Moïse. Le cheval s’appelait Bibi. Lorsqu’on est arrivé à Bray, les ponts avaient sauté. On a dû repasser la Seine, et c’est là que l’on a vu les premiers soldats allemands. Si vous aviez vu ces Allemands ! Des grands blonds, torses nus. Ils enfonçaient des poteaux téléphoniques, les uns derrière les autres dans la Seine. Ils construisaient un deuxième pont avec des rails et des planches. Et, nous sommes passés par le premier pont. Il fallait traverser avec la carriole. Ils faisaient passer les évacués par centaines, et ils étaient au bout du pont. On nous avait dit pendant la guerre : « Surtout ne touchez jamais à un stylo car il va vous exploser dans les mains. » C’étaient soi-disant les parachutistes qui les lançaient. Pour démoraliser, désorganiser, des parachutistes allemands créaient « la cinquième colonne ». Le bouche à oreille, la distorsion faisaient le reste.

Alors que l’on traversait le pont, un allemand avait une énorme poche de bonbons. Il me la tend pour me donner des bonbons. Je regarde ma mère et ma grand-mère qui étaient avec nous. Je prends une poignée de bonbons, et le « Boche » en mange un devant moi. Surtout, on nous disait de ne pas les appeler comme ça. C’était recommandé par tout le monde. Alors, il me donne des bonbons. J’en mange deux, j’en mange trois, puis j’en mets quelques uns dans ma poche. Et, tous les vieux s‘exclamaient : « Ben ! Tu vois, ils sont bien. Ils ne disent rien. Tu parles d’une discipline ! » Les adultes étaient en extase de les voir construire ce pont. Et, pour se féliciter, ils avaient mis un panneau en français, et en allemand « Ce pont a été construit en quarante-huit heures par le génie allemand. » placardé en grand. On était tous verts : « Regardes ce qu’ils sont capables de faire. Et là, ils construisaient le deuxième. » L’édifice avait été détruit par les Français qui l’ont fait sauter pour empêcher les Allemands de passer. Quand nous sommes passés à Balloy vers 18 heures, à l’aller de l’exode, on nous a averti : « Dépêchez-vous, vous êtes les derniers à passer. » On est passés, avec des immigrés ardennais installés à Mons depuis mai 40, et puis d’autres qui demeuraient chez Juin. On était peut être à un kilomètre ou deux. On a entendu des explosions. Le génie français était présent et détruisait. Ils faisaient sauter les ponts à la dynamite, pensant arrêter les troupes allemandes.

Ensuite au retour, arrivés à Mons, les Allemands étaient partout. Il y en avait chez nous. Et, quand ma mère est venue avec nous deux, ils sont partis parce qu’ils ont appris que ma mère était seule avec ma sœur et moi, avec mon père à la guerre alors que nous ignorions s’il était encore vivant.

Ils se sont conduits – c’est malheureux à dire – admirablement bien. J’ai joué une fois ou deux au foot dans la rue avec les soldats allemands. Ils me donnaient des cigarettes pour mon père quand il est rentré de la guerre. Ils s’occupaient de leurs chevaux et on pouvait récupérer le fumier, un jeune soldat me montait souvent sur son cheval. Les premiers étaient des canons autotractés et des automitrailleuses à chenilles. Les deuxièmes appartenaient à l’artillerie hippomobile, des canons 88 autrichiens avec des bandages à boudins caoutchouc, et des chevaux. Les quatre pièces de l’artillerie étaient stockées dans la grange à Mme Sand, M. Goix à ctte époque et le poste de garde dans la maison où habite Hémaron actuellement. Les soldats allemands s’entraînaient (sports, maniements d’armes, exercice avec les canons dans le pré de Monsieur Maurice Blanchot. Tous ces soldats allemands ont quitté Mons en 1941, direction la Russie, et certains ont écrit qu’ils regrettaient Mons, car beaucoup de leurs camarades avaient été tués.

L’armistice, un semblant de tranquillité en juin 1940 :

Les attitudes des soldats avaient changé car la guerre était finie. L’armistice venait d’être signé, et on avait arrêté les combats. La guerre étant finie, les allemands se sont dits « dans trois, quatre mois au plus tard, on est rentrés chez nous, dans nos foyers ». Eux n’étaient pas intéressés pour faire la guerre, à part les vrais nazis, les SS, et etc. Nous on n’avait pas de SS. On trouvait des Autrichiens chez les Allemands, même des Luxembourgeois, des Roumains, des Yougoslaves. Ils se conduisaient bien. Ils ont même écouté Mme Fromageau (une vielle dame veuve) quand elle s‘est faite arracher quatre pieds de pommes de terre par des soldats. Elle est allée se plaindre au commandant. On a fait venir le suspect devant elle, elle l’a reconnu. Il a été condamné à huit jours de prison, et on lui a rasé la tête. La prison se situait chez Godert, où était le poste de garde dont la relève avait lieu chaque soir vers 17/18 heures. Nous, enfants, pouvions y assister. Un groupe qui s’occupait de la relève de la garde des canons, gardait les prisonniers en même temps.

Et, la vie continue en attendant…

Pendant la guerre, les cours ont toujours été dispensés au village, et Mme Mesnard a continué d’assurer l’enseignement. La devise se résumait à « travail, famille, patrie », et la photo du maréchal Pétain affichée dans la salle de cours. « Mais la république (le buste de Marianne, une statue, un buste de femme) était toujours là ».

Mme Mesnard commentait : « Ils viendront la descendre, mais moi je ne la descends pas. » La maîtresse aurait normalement dû l’enlever. On lui avait ordonné de le faire, mais elle ne s’est jamais exécutée. Par contre, on chantait la chanson « Maréchal nous voilà » chanson qui vantait les mérites du chef de l’Etat français que tout le monde a vénéré au début. Il faut se remémorer le contexte pour comprendre ceci. Il y a la guerre, les gens reculent, les Français reculent. On connaît l’exode, les gens meurent partout sur les routes, des femmes accouchent dans le chemin. La grand-mère Irma à Clovis, Irma Delettre, a assisté à un accouchement dans une carrière à Balloy ou ses environs. Des mères sont décédées avant et les bombardements journaliers sur la route étaient traumatisants. J’avais peur, peur jour et nuit. On ne voulait plus de tout ça.

Pétain au pouvoir : l’ascension du régime de Vichy

Et, au mois de juin quand, au moment de l’armistice, nous étions dans la région de Pont-sur-Yonne avec des anciens dont mon grand-père César Goix, les familles Caron, Minost, le grand-père de M. Delettre Romain, qui dirigeait la colonne. Ces anciens avaient fait la guerre de 1914, ils disaient : « Ca y est. C’était le mieux qu’on avait à faire. » Les anciens n’étaient pas tellement contents. Ils se disaient : « nous qui avons gagné la guerre de 1914, et là… » Et, on a vu les premiers soldats allemands passer. Ils ne nous disaient rien. Il n’y avait plus de tirs des avions qui survolaient. On n’avait plus à se jeter par terre à plat ventre. Nous nous sommes réfugiés dans une ferme à Serbonne. Là, on a entendu : « Pétain c’est un grand homme, il a arrêté le carnage. » On ignorait tout de la politique qu’il allait mener. Il disait qu’il avait quand même gardé une armée, qu’il était en zone libre, que la France reprendrait tout doucement. On n’était plus sous une république, il était chef de l’Etat français. C’était un Etat. Le mot République n’apparaissait plus. Cela signifiait en l’occurrence : plus de droit au vote. On ne votait plus, et ceux qui étaient en place restaient dans les administrations. Il n’y a pas eu d’élections avant 1945. On avait plus le droit de bouger, personne. Pour tous les anciens de la grande guerre, Pétain était toujours le vainqueur de Verdun et il fut vénéré quelques temps par certains.

En tant qu’élève l’occupation allemande n’a rien changé dans ma vie sauf les restrictions,pensez que de juillet 1940 à pratiquement juillet 1945, pénurie de sucre, de viande,matières grasses, beurre,pain, café,poissons, fruits comme les bananes ou autres etc…Dure, dure la vie de l’époque et pire à la ville, pas de bonbons, pas de chocolats, patisseries, crèmes, friandises diverses durant 5 ans. En tant qu’enfant on ne réalise pas. On était plutôt « à l’abri » ici. J’ai appris la déportation de deux petits juifs - ça m’a fait peur - en quarante-deux je crois, aux Ormes. On avait un docteur juif : le Dr Rosenthal, qui exerçait à Donnemarie. Il s’en est apparemment sorti puisque c’était le médecin de ma mère. On le connaissait bien. Il était obligé de porter l’étoile jaune quand il sortait à Donnemarie avec sa femme. Je l’ai vu plusieurs fois ainsi à Donnemarie. Je me souviens de lui parce que ma mère m’emmenait avec elle faire la queue chez le charcutier. En voyant cela, à cet instant précis, on a commencé à redouter les Allemands et avoir très peur (tout en ignorant tout sur la déportation). Des privations de tout se faisaient sentir de plus en plus. L’Allemagne nazie se servait et prenait tout ou presque.

Ils avaient jusqu’à présent été gentils avec nous. Ils fraternisaient presque. On n’avait eu aucun problème. Ceux-là étaient partis depuis 1941, on avait plus d’occupation à Mons. On en a plus eu jusqu’en 1944, à la fin de la guerre. De 1941 à 1944, aucun régiment n‘a stationné à Mons sauf des patrouilles qui passaient quelquefois.

On organisait des théâtres pour les prisonniers, des fêtes, des kermesses. Et, avec l’argent, on préparait des colis qu’on envoyait aux prisonniers. Nous avions un filleul de guerre (un prisonnier en Allemagne) toutes les écoles en avaient un. On amenait des légumes à sa mère lorsque Madame Ménard l’invitait à venir à Mons.

Je ne crois pas que des enfants juifs étaient cachés dans le village. Il y eut une famille appelée Arroisse, notre dentiste, mais je ne sais pas s’il était juif. On l’a dit quelque fois car Il a disparu quelques temps. Pour nous un enfant juif n’était pas différent. Je me disais « il se peut que cet enfant soit juif, mais moi aussi je le suis peut être ? Peut être que demain c’est moi que l’on va arrêter ? » On avait arrêté les deux gamins à l’école des Ormes. On disait que c’étaient « les paletots de cuir noir », la Gestapo, avec leurs grands chapeaux et la traction noire. Par contre on ne voyait pas la milice. Je ne comprenais pas ce mot « juif ». De plus, maman était tellement bien avec le docteur Rosenthal. C’était un ami pour elle, c’était son sauveur. Elle souffrait d’une grave maladie des poumons, et il l’avait soignée. Puis, Mme Rosenthal s’occupait d’œuvres laïques à la Croix-Rouge, à Donnemarie. Elle était connue. Maman disait à ses amis juifs : « Mais qu’est ce qu’on va faire ? Faut vous cacher, vous sauver, mais ne pas rester là ! » Ils arrêtaient les juifs, et ça commençait à se savoir. Puis, il y avait les affiches de propagande. On lisait les affiches qui étaient partout, avec celles du gouvernement de Vichy, et les affiches allemandes.

J’ai été interpellé une fois par une patrouille. Je partais à l’école avec Grivet, Evelyne Blanchot et son frère André, Christiane ma sœur et d’autres. Or, des cyclistes allemands passaient avec des mitraillettes, des postes. Ils devaient être une dizaine. Ils ont posé leur vélo pour effectuer une halte rue de la Croix Rouge. Et, nous comme des gosses que l’on était, nous sommes venus regarder sur les vélos, les mitraillettes, et etc. Ils nous ont laissés approcher. Puis, un Allemand est venu, il parlait un peu le français, et a crié « Youdi ? » d’un ton interrogatif. Il cherchait des juifs. Il se disait qu’avec les gamins, s’il y avait un juif dans le coin, il le dénoncerait. Alors après, en discutant entre nous, on a compris qu’il recherchait des juifs. Ils disaient aussi « terroriste ? ». Nous qui connaissions des résistants, on n’a rien dit. J’avais surtout peur pour mon père. Cela s’est passé en 1943. Ils sont partis, mais interrogeaient les enfants parce qu’un petit finit toujours par lâcher du lest. Là encore, la peur nous paralysait.

Ils envoyaient aussi les déportés en Allemagne, quand ce n’était pas les résistants qu’ils arrêtaient et torturaient. Des gens en civil que l’on nommait résistants faisaient des actions contre les Allemands. Eux, les appelaient des terroristes. Pour eux, on était des terroristes puisque l’on se soulevait contre eux. Il existait des camps de concentration avec, ou sans chambre à gaz mais aussi les camps d’extermination : ils voulaient détruire des gens selon leur naissance mais moi je l’ignorais totalement comme la plupart des habitants. Nous ne l’avons appris qu’à la fin de la guerre.

Pendant la guerre, nous allions à l’école de neuf heures à midi, et de deux heures à cinq heures du soir. Ceux qui allaient à l’étude le soir restaient une heure de plus. Comme je faisais souvent des bêtises, il était rare que je ne fasse pas un quart d’heure de plus. J’avais la tête déjà dans la Résistance. Je jouais au soldat avec sept ou huit camarades. Les fils d’agriculteurs restaient à la ferme pour aider au travail et jouaient peu avec nous.

La Résistance s’organise !

Pour moi la Résistance était toute une organisation cloisonnée. Mon père, artisan, avait six ou sept ouvriers pendant la guerre. On travaillait à la main. Il n’y avait pas de camion, ni bétonnière. Quand on déplaçait les matériels, échafaudages et autres, on allait voir un cultivateur qui prenait son cheval, et une grande charrette (une gerbière ou un tombereau) et il faisait le transport sur le chantier. On venait chercher du sable doux (de la silice) de Cuterelle avec un tombereau. Dans ces ouvriers, un jeune qui était âgé de seize ans/dix-sept ans, a connu des résistants, et s’est engagé dans les réseaux, une petite organisation avec plusieurs résistants et un chef. Ainsi, comme il n’était pas avec les autres, dans le cas où il se ferait attraper, qu’on le torture, il ne pouvait pas dénoncer les siens, car il ne les connaissait pas. C’était verrouillé. C’était cloisonné. Ils se connaissaient un peu. Ils savaient leur tendance, mais c’est tout.

Papa avait commencé avec un dénommé Chalier à Donnemarie. Il tenait le « Caifa », petit commerce alimentaire. Il y avait Poupart et Guilvert de Donnemarie mais qui n’était pas dans la même formation de résistance. Maurice Billard, et Marcel Billard qui était réquisitionné, l’un à Bordeaux, l’autre en Allemagne. On l’envoyait en Allemagne. Il fallait des maçons sur le mur de l’Atlantique et en Allemagne. Ils avaient besoin de monde. Les Allemands prenaient des ouvriers en France pour travailler chez eux. Ils avaient tellement de soldats qui se faisaient tuer sur le front rouge, et sur le front de Normandie après le débarquement qu’ils n’avaient plus assez de monde. Ils prenaient des soldats dans tous les pays. Et certains soldats étaient incorporés de force pour collaborer avec eux. Il y avait toujours moyen de se rebeller mais à ses risques et périls (la torture et la mort parfois au bout). Et, ils manquaient d’ouvriers, et avaient donc instauré ce qu’on appelait le STO (Service du Travail Obligatoire). Chaque français qui atteignait l’âge de vingt ans, à moins d’être dans l’agriculture car ils en avaient besoin, étaient réquisitionné. Comme ils avaient besoin de blé, d’avoine, ils ne dégarnissaient pas trop les fermes. Mais ils prenaient beaucoup de main d’œuvre dans le bâtiment, dans l’industrie, etc. certains ouvriers agricoles ont bien eut droit à cette déportation dont un de Mons.

La Résistance, un engagement au péril de sa vie

On avait réquisitionné un de nos ouvriers Maurice Billard pour aller à Bordeaux construire la base sous marine de Rommel. Plein d’ouvriers français de l’entreprise Tod y étaient. Notre ouvrier a débarqué là-bas, et il y eut un bombardement, des disparus. Il s‘est donc sauvé, et est revenu ici, chez nous. Il a dit à papa : « Est-ce que tu peux me reprendre ? Je vais me cacher, et travailler. » On ne savait pas qu’il était dans la Résistance. Et, un jour il a demandé : « Faudrait que vous me donniez un autre sac de plâtre, car on est allé faire un parachutage. Ecoute, on ne sait plus ou cacher les armes. On en a. » Ils ont transporté les armes à la maison et, c’est là que mon père est entré dedans. Maurice Billard en avait caché sous une cage d’escalier qu’il avait replâtrée à Dontilly chez son père Marius.

A Mons, on trouvait très peu de résistants. On recensait mon père, M et Mme Meurisse. Madame Meurisse avait caché deux aviateurs anglais avec des postes radios. Ils avaient des vélos, et quand ils sont sortis un soir de chez elle, pour aller manger, des gens ont commenté : « Oh, ça sent le Britannique ! » Ils ont remballé leurs affaires, et sont partis car on les avait reconnus. Ils craignaient de se faire arrêter.

Le curé, l’abbé Pierre Ranson, faisait partie du lot. On ne sait pas trop quel rôle il tenait, cependant il aurait rempli, disait-on des missions très importantes. Pour nous l’abbé était quelqu’un de bien. Je savais qu’il était dans la Résistance. On a vu sortir les résistants de Donnemarie quand les Américains sont venus. Certains ont suivi, et se sont engagés durant toute la guerre. L’un a été tué dans les Vosges fin 1944, le neveu de Mr Picard le peintre.

Ma mère avait peur. Elle disait à mon père : « Tu prends des risques. Qu’est-ce que je vais faire avec les deux gosses si vous êtes fusillés. » A ce moment, l’ouvrier, Maurice Billard, a été arrêté en juillet 1944, ainsi que Raymond Béllagué et un gendarme Dehaye. Les autres gendarmes, tous résistants ont pu s’enfuir. Là, on était inquiet car s’il avait parlé, on était tous foutus. Il a été envoyé dans un camp de concentration, à Buchenwald. Il était comme un squelette quand il est revenu des camps. On l’a envoyé à la villa Suzanne mais il est mort quelques années après car il avait énormément souffert et me l’avait raconté. On avait hébergé tout le monde dans la villa : des juifs, des résistants, pour les soigner avant leur retour au foyer.

Maurice Billard m’a expliqué la vie des camps. Il m’a raconté, le sort réservé aux femmes russes... C’était épouvantable. Les femmes travaillaient comme manœuvres. Maurice a pris un coup de perceuse car il n’allait pas assez vite. La perceuse marchait, et un Allemand lui a mis un coup sur la tête. A quelques centimètres près, elle lui aurait transpercée le cerveau. Alors, comment se rebeller, et ne pas avoir peur des Allemands ? Ils étaient, en fin de guerre, différents de ceux que l’on avait eus au début, les gentils avec lesquels je jouais au ballon.

Un Allemand a fait un sabotage deux jours avant l’arrive des Américains. Il portait un uniforme. Les Allemands venus en août 1944, se sont repliés depuis Fontainebleau. Ils avaient des automitrailleuses. Ils étaient cachés un peu partout sous les arbres et dans le village. C’était huit jours avant la Libération. Il n’y avait plus d’électricité, et plus rien, et l’on devait s’éclairer avec des lampes à pétrole ou des lampes pigeons (à essence). Ma grand-mère avait une lampe pigeon. Elle me dit : « Puisque tu es tout le temps avec tes copains », en parlant des soldats allemands, « va me chercher de l’essence » L’un d’eux jouait de l’accordéon. Ceux-là étaient de l’armée régulière. Ils semblaient en avoir plus qu’assez de la guerre. Ils n’étaient pas méchants du tout. Il n’empêche qu’à Donnemarie tous les hommes étaient parqués dans l’école, et qu’ils risquaient d’être fusillés, si on avait fait sauter quoi que ce soit. Ce germain était autrichien et s’appelait Walter. Je suis allé lui demander de l’essence. Il était tout seul devant le camion, et réparait un radiateur. Il le soudait avec un chalumeau. Il avait vu mon grand-père avec sa jambe de bois. Il m’avait demandé s’il avait fait Verdun. J’ai répondu : « Oui » ! Je lui ai fait comprendre que c’était là-bas qu’il avait perdu sa jambe. Et, comme je lui ai demandé de l’essence, il m’a dit : « Monsieur, Verdun ? » Et, j’ai dit « ya ». Puis, il a pris un jerrican qui contenait dix litres d’essence environ. On l’a porté avec un camarade, Joseph Basch. On l’a amené à ma grand-mère, et je lui ai dit : « Tiens, regardes ce qu’il m’a donné !
-  T’es tombé sur un boche sympa. » me dit le grand-père.
Je prends l’essence. On la met dans des bouteilles et des petits bidons. On ramène le jerrican à l’Allemand. Il m’a dit d’aller remplir le jerrican avec de l’eau. Je ne comprenais pas ce que cela signifiait mais j’ai exécuté et avec Joseph, nous avons rempli aux trois quarts le jerrican avec la pompe à bras du puits. Il risquait gros en faisant ça. Et, moi je ne me rendais pas compte mais je risquais d’être fusillé. Après avoir rempli le jerrican d’eau, on l’a rapporté à l’Allemand qui l’a remis dans le tas de jerricans d’essence. J’ai dit : « S’ils s’arrêtent en route pour remettre de l’essence dans un véhicule, ils vont vider le jerrican dedans avant de s’en apercevoir, surtout si c’est pendant la nuit. » Je l’ai vu comme un acte de résistance. Cet homme ne voulait plus avancer. Il devait faire partie des six qui ont été faits prisonniers, qui ont déserté quelques jours plus tard au bout de la rue de provins. Ils désiraient se rendre aux américains.

J’ai su que mon père faisait partie de la Résistance parce qu’un soir j’ai vu les hommes arriver (il n’y avait pas de voiture, sauf quelques mécanos qui en possédaient) : Béllagué qui a été arrêté, était un grand copain à papa et Maurice Billard. Maurice a dit : « Les armes, on va les mettre là en attendant que je démonte la cage d’escalier, et que je replâtre. Je vais les mettre en dessous. » Il y avait des fusils mitrailleurs, etc. Ils ont déposé cela dans le grenier situé au-dessus de la cuisine d’été. Ils les ont dissimulés dans le fourrage pour deux ou trois jours seulement. Nous, on a vu leur manège, mais je n’ai même pas demandé à mon père s’il était résistant. Puis, il est parti. Ma mère devenait folle. Elle avait peur. Elle a dit : « Si jamais ça se sait… » Puis, Maurice s’est fait arrêter, mais il n’y avait plus rien chez nous. Mais papa a quand même pris sa musette et est parti se cacher... On n’avait pas grand-chose, ni boites de conserves, ni rien, juste une boite de sardine qui traînait. Il est parti avec M. Morisot. Ils avaient repéré une planque dans les bois, au cas où il se passerait quelque chose. Il y avait des sentiers et ce n’était pas clôturé derrière la maison. M. Raymond André était à la maison. Il faisait également partie de la Résistance mais nous l’ignorions. Il n’était pas caché et travaillait chez nous comme commis.

J’avais alors douze ans. Et, quand les Anglais ont débarqué en Normandie, on s’est dit « ça y est, les Allemands vont prendre une raclée ». On écoutait les infos le soir à la radio mais les ondes étaient brouillées. C’était difficile. Il fallait vraiment un bon poste pour pouvoir entendre. On entendait : « Les Français parlent aux français. Ici, Londres ! » et des messages codés.

En août 1944, les derniers Allemands sont arrivés sans faire de bruit. On s’est réveillé un matin où il y en avait un peu partout, cachés. Toute une armée dissimulée dans les maisons, dans les bordures de bois ou sous les pommiers. Pendant toute l’occupation, ils occupaient certaines fermes, les maisons vides. Les Américains eux se regroupaient en plein air. Ils ne procédaient pas du tout de la même manière que leurs ennemis. Ils ne résidaient pas chez l’habitant. Les derniers Allemands sont partis dans la nuit du vendredi au samedi 25/8/44. La veille, on était gosses, on est allé les voir pour une tablette de chocolat. Ils démontaient les patins des chenilles. Avec deux autres camarades, ils m’ont donné une clé et nous ont dit « Arbeit » (travail). C’était bon enfant.

Et, on regardait dans les automitrailleuses. Les soldats allemands semblaient gentils. Mon père m’a dit : « Regarde ce qu’ils ont comme armes dans les véhicules. » Les Allemands ne se méfiaient pas du tout de nous. Ils étaient assis sur le tas de gravats où mon arrière grand-père, Arthur, avait caché son fusil Lebel de la guerre 1914. S’ils avaient trouvé le fusil ? S’ils avaient glissé dessus ? Le fusil était enterré dans le tas mais pas bien profond, dans un sac en jute, avec des cartouches.

Les Allemands sont restés sûrement huit jours. Puis, le samedi matin, plus personne. Il y avait déjà huit jours aussi que des soldats allemands qui transitaient à pieds avec des tombereaux et des voitures, ayant fait des réquisitions dans l’Yonne, avant Montereau. Les hommes, des cultivateurs, ont été obligés de les accompagner jusque dans les Ardennes, puisqu’ils en avaient marre de porter leurs affaires. Ah, ils en ont réquisitionné, des gars ! Certains ont même peut être été mitraillés et tués.

Maurice Billard avait été arrêté depuis juillet 1944 avec son père Marius, ce pauvre homme qui n’avait rien fait et a été retrouvé après la guerre dans un charnier près de Fontainebleau. Alors, pour le débarquement, c’était sûr qu’on allait être libérés. On suivait les informations, les avancées des Américains. Ma mère allait aux nouvelles à Donnemarie. Elle voyait du monde. Les gens discutaient entre eux. Ils savaient que les Américains avançaient, qu’ils s’arrêtaient. Les Allemands reculaient, et on voyait bien qu’ils se repliaient, qu’ils battaient en retraite. Le canon se faisait entendre tout près.

Les Américains sont arrivés le dimanche matin, parce que dans la nuit du samedi au dimanche, ils se sont battus sur Vanvillé, Maison Rouge, à Rampillon. D’ailleurs, un char allemand a arrêté les Américains sur la 19, et a fait du dégât. Il n’avait plus d’essence, et on l’a retrouvé à Lizines. Après l’arrivée des Américains, je suis allé à pied avec des copains le voir et nous sommes montés dessus puis entrés dans la tourelle. Nous avons été chassés et admonestés par le Maire car l’engin contenait encore beaucoup d’explosifs et obus. Les Allemands l’ont abandonné là. Mais à Rampillon, un camion citerne dont on ne connaissait pas la provenance est venu le ravitailler, et là les résistants ont prévenu l’aviation américaine, et ils sont arrivés avec un chasseur bombarder le camion citerne. Il y eut un Allemand de tué, et le véhicule a sauté. Le soir une bagarre est survenue. Ca grouillait de partout entre Maison Rouge et Mons, Donnemarie, Thénesy, la dernière nuit d’occupation pour nous.

Le dimanche vers 13 heures, je me suis sauvé de chez nous parce que l’on ne voulait pas que je sorte. Comme la nuit, les Allemands s’étaient repliés, je suis descendu par la route de Thénisy, par les sentiers. Je voyais des masques à gaz, des casquettes, du bazar partout, « Ce sont les Allemands qui avaient abandonné tout ça. » Je suis arrivé chez Mme Bourgeois. Elle était sur le pas de la porte. J’ai annoncé : « Les Américains, ils arrivent.
-  Comment tu sais cela ? »
Mary, le menuisier, s’était caché dans les bois de Mons, car ils avaient enfermé les hommes à Donnemarie. Il avait réussi à s’enfuir. Il en est sorti quand il a vu les camions américains sur la route de Provins, sûrement, et nous a renseignés. Il devait être midi. Maurice Minost était venu en vélo voir mon père. Les gens ne sortaient plus le dimanche matin vu que tout avait tremblé dans la nuit. Maman me dit : « Tu restes là. Tu ne vas pas te sauver. Tu vas voir, si tu te retrouves entre les Allemands et les Américains. »

J’arrive chez Mme Bourgeois. Elle me demande : « Où tu vas ?
− Voir les Américains.
− Mais, non ! Ce sont peut être encore des Allemands qui sont là. Tu n’es pas fou ! » Je suis resté encore cinq minutes avec elle, et j’entends un bruit de moteur qui descend du Villé en provenance de Donnemarie…... Je vois ma première Jeep. Fallait savoir ce que c’était. On n’en avait jamais vue ! Ni en photo, ni au cinéma, ni nulle part d’ailleurs. Alors, la Jeep arrive avec son ronflement. Je vois deux Américains en casque, et un des gars avait le pied sur le rebord de la voiture, avec son fusil-mitrailleur. Il a fait un signe de la main mais je ne savais pas ce que ça voulait dire. Cela signifiait la victoire.

Mme Bourgeois me dit : « Ben là, tu les as vus les Américains. » J’ai su tout de suite faire la différence entre un soldat américain et un allemand, ils ne sont pas habillés de la même manière, les allemands en vert, les américains en kaki. Ils n’ont pas le même sourire. Ils n’ont pas la même apparence. Les Allemands formaient une armée impressionnante. Les Américains eux portaient des blousons, avaient le col ouvert, le sourire. Heureusement en 1940, on n’avait pas eu d’Allemands chez nous. Quand ma mère est rentrée d’exode avec ses deux enfants, en juin 40, ils ont demandé à s’installer chez nous. Le maire, réquisitionné, devait leur indiquer les maisons vides. Ils sont venus chez nous, mais n’y sont pas restés. Ils séjournaient dans les maisons vides, ou celles où n’habitait qu’une seule personne. Donc on a ressenti de la joie quand on a aperçu les Américains. On se disait « la guerre va finir ». Les Américains portaient des vêtements kaki. Ils n’avaient pas de bottes tandis que les autres en portaient toujours. On n’entendait pas les américains marcher. C’était du velours. Ils avaient tous des semelles en caoutchouc et des petites guêtres en toile lacées. Tandis que l’on entendait les bottes des Allemands claquer, on les entendait monter. J’entends encore monter la garde la nuit. Les artilleurs allemands sont restés pendant au moins un mois en 1940. On entendait « toc, toc, toc, toc ». Ils allaient du puits de la Croix Rouge à chez Fromageau. Ils étaient deux la nuit et se croisaient juste à hauteur de la fenêtre à mon grand-père qui me disait : « Tu les entends les boches. » Ils discutaient entre eux. Ils allumaient une cigarette en douce parce qu’ils n’avaient pas le droit. Dire que ceux là étaient méchants, non ! Jamais, ils n’ont prononcé le mot « juif » à cette époque, ils ne se doutaient pas que la Russie les attendait.

Quand j’ai vu la Jeep arriver, je suis descendu à Donnemarie. Je suis parvenu jusqu’à l’entrée du village. Les premiers Américains à qui j’ai touché la main, que j’ai même peut être bien embrassés, étaient quatre soldats qui se tenaient au pied d’un canon anti-char de soixante-quinze millimètres. Il était caché en face de la veillère…... L’endroit existe encore. Ils attendaient qu’un char allemand descende. Ils étaient positionnés là. « Tiens les Américains… ». L’un d’entre eux était un peu basané. Il est venu et m’a offert du chocolat. Ce n’était pas la première fois que je voyais une personne de couleur. On en comptait quelques-uns, tels les tirailleurs Sénégalais, dans l’armée française. Les pauvres gars ! Ils avaient été abandonnés du reste du commandement et ils faisaient pitié en juin 40 sur les routes en tenue bardas et fusils. A Donnemarie le soir on a fait de fête à la Libération. Des résistants et habitants de Donnemarie étaient à l’entrée de la porte de Provins. Ils ont attendu la nuit. Ils ont reproduit un Allemand avec de la paille. Ils lui ont mis une paire de bottes, que Perret avait prêté. Il leur a demandé ensuite : « Eh ! vous ne brûlez pas mes bottes. Vous me redonnez mes bottes. » Ils avaientt mis un casque, et tout ce qui allait avec. On avait tellement marre de les voir, malgré que certains fussent gentils. Ils l’ont pendu à un bout de bois, et ils l’ont brûlé. Brûler un mannequin de soldat allemand était un symbole fort à cette époque. A quelques Km les Allemands fusillaient encore des innocents, mais nous l’ignorions le 27/08/1944 au soir.

On voyait beaucoup de soldats américains et de monde joyeux dans Donnemarie ce soir là.

On a été libérés avec l’arrivée des Américains. Pour moi la liberté était de pouvoir s’épanouir librement : vivre librement. Il y a des contraintes naturelles dans la vie, le travail en est une. Si l’on ne travaille pas, on n’est pas libre puisqu’on n’a pas d’argent. La liberté c’est justement travailler, choisir le métier que l’on veut quand on peut. C’est faisable. C’est aller à droite quand on veut y aller, ou aller à gauche (d’un point de vue politique). C’est la liberté cela aussi. C’est apprendre, pourvoir aimer les autres quelle que soit leur race, quelle que soit leur couleur, leur langue. C’est s’aimer les uns, les autres. C’est cela aussi la liberté.

Message aux jeunes

Il faut être obéissant envers les lois qui vous protègent du contraire de la liberté parce que s’il n’y a pas une réglementation, des lois, certaines règles humaines pour nous permettre de vivre dans l’harmonie, il n’y aurait pas de liberté. On dit « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. » La liberté, c’est le respect des autres, ce que l’on appelle la tolérance. La tolérance, c’est d’accepter que les gens vivent selon leur coutume, selon leur religion, selon leurs mœurs, tout en vivant en harmonie avec certains règlements qui sont obligatoires, l’obéissance à certaines règles. C’est tolérer la vie des autres, c’est l’amour de son prochain.

Pourquoi les gens se battent ? Pour des intérêts politiques à l’origine, sinon les gens ne demandent pas à se battre et souhaitent tout simplement vivre en paix, et en liberté sans être contraints d’aller travailler chez les gens, sans être enfermés dans un camp. Il faut être vigilant quant à la liberté, et à tout ce qui peut y nuire. On vivait vraiment bien avant la guerre... Certains hommes politiques étaient responsables parce qu’ils ont laissé faire beaucoup de choses. On a connu déjà cette grande guerre de 1914, où l’on a assassiné, tué, mutilé des milliers, des millions de personnes. Ca n’a pas suffit, vingt ans après tout a recommencé, et pourquoi ? Parce que des personnes que l’on appelait des nazis ont fait irruption, et ont dit : « On va prendre notre revanche. » Et, c’était reparti. Ils voulaient abolir toutes les libertés, et devenir les maîtres du monde, faire une sélection. « Moi j’ai le droit de vivre parce que j’ai les yeux bleus, je suis grand et je suis beau. Toi tu n’as pas le droit de vivre parce que tu as les yeux bridés ou la peau mate. »
Je vous transmets ce message pour que vous soyez entre vous tous tolérants ! Tolérants tout en respectant son voisin, et l’ordre. Mais, soyez tolérants, soyez vigilants. En grandissant, vous verrez il n’y a pas de différences. Acceptez les différences de cultures, d’ethnies. Acceptez beaucoup de choses. Le totalitarisme c’est le contraire de la liberté. Les grands dirigeants de l’époque ont laissé les Allemands se réarmer et envahir l’Europe. Qui a payé ? Des pauvres gens sont morts dans des conditions atroces, atroces ! Ils sont morts pour la liberté parce qu’ils n’acceptaient plus d’être asservis, brisés, martyrisés et privés de tout par l’envahisseur. La ville était au bord de la famine. Les gens mouraient de faim. On survivait mieux à la campagne où tout le monde sans exception cultivait le moindre petit morceau de terrain et soignait quelques poules, lapins, cochons que nous devions tuer la nuit avec l’aide d’un charcutier (messieurs Doigt, Lefèvre…) mais il ne fallait pas être dénoncé. Malheur à celui qui se serait fait prendre. Il y eut des traîtres comme ce nommé Coignard à l’origine de l’arrestation de Maurice Billard, de son père Marius, de Raymond Béllagué et du gendarme Dehaye. Coignard a été arrêté et fusillé après la libération.

Mais beaucoup sont morts ni pour la liberté, ni pour rien. Ils sont morts parce qu’ils s’appelaient Rosenthal ou Ben… Des foyers d’intolérance poussent partout. On voit des attentats tous les jours. Des gens ont peur, et aspirent à la liberté. De nombreuses femmes, de par le monde sont opprimées voire marginalisées et considérées comme des objets. Ou est la liberté pour ces malheureuses ? Tout le monde aspire à la liberté, à la tranquillité publique, à l’ordre. Il faut respecter son prochain, être tolérant. La vraie liberté est quelque chose de beau et, il faut la préserver en refusant toutes les formes d’extrémiste d’ordre politique ou religieux qui peuvent conduire au « terrorisme » et aux massacres d’innocents.

Messages

  • Je viens d’écrire "à tout le monde " mais j’ai oublié de dire que mon arrière grand mère était Lina Perrine Arcambourque et c’est moi qui a permis de faire découvrir à un "cousin" Alain Codron, généalogiste, la branche Arcambourque . j’ai recu les faire parts de décès des deux Arcambourque tués à la première guerre : 1 frére et un oncle de mon arriére grand mère qui ne m’a pas connu (ma mére n’a pas voulu la contrarier car je suis née "tard" et elle se serait fait du souci : elle est décédée jour pour jour 1 an après ma naissance. 1955 Dieu que tout cela est émouvant MERCI LES AMIS

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