ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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EGLIGNY - cette guerre nous a marqués jusqu’à 12/13 ans

Monsieur Guy Linstrumelle, né en 1945

mercredi 21 novembre 2007, par Frederic Praud

Je suis né le 20 avril 1945, à Bourbitou, dans la ferme de mes parents agriculteurs. Je suis la troisième génération d’agriculteurs dans cette ferme où maintenant une quatrième a pris le relais.

Bourbitou comptait une vingtaine de salariés mais au moins 35 personnes pendant les moissons. Tout le monde logeait à la ferme.

La ferme avait l’eau et l’électricité depuis 1924. Mon grand-père était à l’avant-garde. Il aimait le progrès. Nous avions un puits à la maison. Mon grand-père avait monté une espèce de château d’eau dans un grenier. Un moteur pompait l’eau dans le puits et la montait là haut pour la distribuer dans tous les bâtiments de la ferme. L’eau était quelque chose d’extraordinaire avec tous les animaux présents sur la ferme.

L’électricité était fabriquée par un groupe électrogène qui devait marcher à l’essence… Elle était distribuée dans tous les bâtiments. On ouvrait la lumière quand on entrait dans une pièce et on la fermait en sortant. On ne dépensait pas inutilement.

Mon père a été mobilisé en 1939, blessé et porté disparu. Il a été fait prisonnier s’est échappé, a été blessé puis porté disparu. Nous n’avions aucun espoir de le revoir, le grand père présent à la maison avait donc pris la direction de la ferme.

Mon père s’était évadé et est revenu quelque temps à la maison… En 1945 ?... C’était la joie. Quand le grand-père, son beau-père l’a vu arriver, il a dit à tout le monde d’arrêter de travailler. Je n’étais pas là mais on me l’a tellement raconté que je le vis… Il est arrivé d’un seul coup, à pied dans la cour. Mon grand-père, qui était très dur, est allé chercher tout le personnel et ils ont arrêté de travailler ; mon père a toujours évité d’en parler…. Il s’était évadé en rampant dans les champs en suivant toutes les raies des charrues. Il en a extrêmement souffert car cela a duré plusieurs jours. Il avait été blessé dans le dos après avoir été eut les pieds gelés, pendant « la drôle de guerre ». Bien après, il se cachait tout le temps quand il se lavait car il ne voulait pas montrer sa blessure dans le dos.

Mon grand père avait fait 14-18 et il disait toujours par boutade, « en 14 c’était une guerre et pas en 39. Nous, en 14, on a gagné la guerre. » Il était très patriote. La guerre signifiait pour lui sauver la France. Il combattait dans les tranchées et avait rencontré Clémenceau. Cela avait dû dynamiser les troupes pour gagner la guerre.

Les restrictions avaient énormément marqué mes parents, les restrictions de pain, les tickets d’essence…il n’y avait pas beaucoup de voitures et elles ne roulaient pas tous les jours. Mais avec les tickets d’essence, tout le monde allait chercher de l’essence même s’il n’en avait pas besoin. Cela faisait augmenter la consommation.

Les Allemands venaient prendre la nourriture et avaient réquisitionné tous les chevaux en 42-43. Ils avaient volé tout ce qui était alcool surtout pendant la période 1944…Ils avaient dû acheter des bœufs pour travailler les champs.

Beaucoup d’ouvriers étaient cachés à la ferme dont un curé qui a ensuite fait longtemps la messe à Bray sur Seine. Il rappelait la période de la guerre dans beaucoup de sermons, période où il gardait des moutons. Pour se cacher pendant la moisson, ils étaient toujours en haut des meules ou en haut des travées de hangars pour qu’on ne les voie pas. Quand les Allemands arrivaient, ils se planquaient en haut et on disait que tout le monde était là. Mais les Allemands sont quand même venus les chercher dont un qui a été envoyé en Allemagne et fusillé. C’était des jeunes Français qui se cachaient. Ils n’avaient pas l’âge de partir à la guerre mais faisaient de la résistance. Ils se planquaient car ils étaient recherchés. Notre ferme était située dans un hameau isolé mais les Allemands venaient régulièrement comme la Gestapo et la Milice. C’était une période difficile.

Maman vivait ça dans la douleur mais n’y pensait pas de trop car elle travaillait tout le temps…s’occupait des animaux, faisait du fromage, trayait les vaches…Ils ne partageaient pas leur misère. Toutes les générations avaient connu une guerre, celle de 1870, celle de 14-18 et celle de 39. Il n’y a que depuis 60 ans qu’il n’y a plus de guerre. Tout le monde travaillait, gamins et anciens, tout le monde mettait la main à la pâte.

Les Allemands n’ont pas habité dans la ferme mais ils étaient installés dans les châteaux tout autour, à Parouzeau, au Plessis... Certains Allemands passaient à la maison, les gradés étaient sévères mais les autres auraient bien aimé rentrer chez eux…

Ce fut une grande fête quand les américains sont arrivés. Ce sont surtout les ouvriers qui me l’ont raconté quand j’ai grandi. Tout le monde était dans les champs et ils ont vu les américains arriver en ligne sur toute la plaine. Tout le monde a laissé les outils sur les champs. Mon frère avait à l’époque sept ans, tout le monde était en liesse. Ils distribuaient des chewing-gums et du chocolat, ce fut le premier chocolat que mon frère eut mangé de sa vie. Il n’en avait jamais eu avant. Cela coûtait trop cher et on n’en achetait pas. Certains se sont mis à fumer à ce moment-là car ils ont eu des cigarettes. Nous avions un ouvrier espagnol qui avait connu la guerre d’Espagne et la Libération était vraiment quelque chose pour lui. Il avait gardé le paquet de cigarette que lui avaient donné les américains et il me l’a offert 20 ans après. Le paquet était moisi mais il avait une valeur sentimentale de joie. Il l’avait conservé dans son armoire. C’était un bien précieux.

Les américains sont passés mais ne se sont pas arrêtés. Nous avions gardé à la maison des bidons d’essence qu’ils avaient utilisés pour les chars et laissés ensuite sur place. Ils avaient également laissé des moteurs. Nous nous en étions servis d’un pour fabriquer une meuleuse.

Mes grands parents faisaient de la résistance. Bien avant l’arrivée des américains des avions étaient passés au dessus de chez nous et avaient lancé des armes plus loin. On savait que la libération allait arriver. Les avions atterrissaient entre Preuilly et Bourbitou Les résistants les attendaient et notre famille le savait ; ils étaient tous sur le hangar là-haut pour regarder les avions atterrir alors que les Allemands étaient tout autour. Les Allemands n’ont rien vu. Ils faisaient du rase-mottes et larguaient des vivres et des armes. Le réseau de résistants venait de Preuilly, Montereau, Mons en Montois, Donnemarie.

Ecole à Donnemarie

Né tout de suite après la guerre, j’étais à l’école à Donnemarie. Il y avait beaucoup d’animaux à la ferme et mes parents travaillaient beaucoup. Aussi tous les enfants de la ferme de mes parents logeaient chez mon grand-père à Donnemarie pendant la période scolaire.

A l’école à Donnemarie, M. Cambier, l’instituteur…nous racontait toujours que les hommes de Donnemarie avaient été enfermés à l’école où nous étions. Le 11 novembre et le 8 mai, le professeur nous accompagnait tout le temps au monument aux morts. C’était obligatoire. Nous vivions encore la guerre pendant cette période d’après-guerre. On entretenait le souvenir.
Mon père était revenu de la guerre. C’était un soulagement… mais parmi les ouvriers dont certains avaient été fusillés, cela laissait des séquelles dans les esprits. Il ne fallait pas me parler des Allemands. Nous n’étions pas contents quand le Général de Gaulle a serré la main à Adenauer… mais c’est passé…

Cette guerre nous a marqué jusqu’à 12-13 ans, ma grand-mère en parlait toujours en cousant. Elle disait, « j’espère que cela ne recommencera pas, ce n’était pas beau… » Tous les trois frères de cette grand mère étaient morts en 1914 à la bataille de la Marne. On ne parlait plus de la guerre 39 à partir de mes 14 ans, période où elle a un peu été oubliée.

Nous étions 40 dans la classe et il y avait de la discipline. Nous rentrions à l’école en rang, en file indienne au son de la cloche. Il n’y avait plus un mot et personne ne chahutait en classe. Nous avions droit à la leçon de morale tous les matins. Cela marquait… Nous sentions un respect mutuel entre les professeurs et les élèves. Nous étions obligés de travailler sinon nous étions punis avec des coups de règles sur les doigts, on nous tirait les oreilles. Je n’aurai pas été un bon élève sans cette sévérité. J’ai réussi grâce à ça sinon je n’aurais pas travaillé.

Mes parents ne se mêlaient pas de l’école. Ils faisaient confiance à mes grands-parents mais ils regardaient quand même le carnet de notes qu’ils devaient signer. C’était parfois pas beau, aussi ils se fâchaient un peu… mais pas longtemps. Ils n’avaient pas le temps avec tout ce travail. J’ai plus profité de mes grands parents à la retraite que de mes parents sur-occupés.

Nous fêtions Noël en famille mais sans grande joie. Nous avions un sapin et allumions les bougies mais pas longtemps. Elles étaient allumées, quand les enfants venaient pendant cinq minutes, puis éteintes car elles devaient resservir l’année d’après. Nous n’avions pas de cadeaux mais de simples oranges, ou une tablette de chocolat. Nous en étions vraiment heureux…

Nous allions voler des cerises ce qui ne plaisait pas aux propriétaires, des petites bêtises gentilles comme aller sonner aux portes.

Je n’allais à la ferme que pendant les vacances car nous restions chez nos grands parents à Donnemarie pendant l’école. Je voyais peu mes parents. Ma mère se levait à cinq heures, préparait à manger, faisait les fromages ce qui était un travail intense. Il fallait éplucher un panier de pommes de terre, tous les jours, à la main, pour tout le monde.

J’allais donc plus vers les ouvriers que vers mes parents très occupés. Les ouvriers restaient très longtemps et j’étais en pleurs quand ils partaient à la retraite. L’espagnol était comme mon père et cela a été déchirant. Il travaillait à la fin sans vouloir être payé. A chaque fois que mon père lui donnait de l’argent, il le distribuait aux enfants, à moi, mon frère, ma sœur. Quand j’ai repris la ferme, j’ai voulu le payer mais il ne voulait pas. C’était quelqu’un de la famille. Il a pleuré à l’enterrement de mon grand-père comme de mon père. Il a un jour décidé de repartir en Espagne car il savait que c’était la fin. Et quand il est parti, ce fut très dur pour moi… Il avait tout connu de chez nous…

J’ai commencé à travailler à 14 ans à la ferme. Vivre à la ferme était pour moi un plaisir. Je ne m’ennuyais jamais avec tout ce personnel. J’allais vers l’un, vers l’autre, vers le berger dans les champs. J’aidais à ma façon. J’étais paysan dans l’âme. Mes parents me disaient « suis tes études, suis tes études » ce que j’ai fait par obligation mais ma tête, ma vie étaient à la ferme. Mon fils a fait pareil. Mon frère ne s’y intéressait pas.

Cette jeunesse était dure mais bénéfique. Mes parents et grands-parents ont été sévères avec moi mais on les adorait. On les aimait bien même si on recevait des claques… On se rendait compte que c’était pour notre bien…

Je suis Maire de la commune depuis 1989. Mon père en avait été auparavant le Maire puis conseiller municipal. Je suis entré comme conseiller en 1971 car le garde champêtre de l’époque était venu me chercher. J’avais refusé mais il m’avait inscrit d’office. Cela m’avait marqué. On ne trouvait personne pour être conseiller municipal. Cela m’avait marqué. Je me suis retrouvé Maire car le Maire sortant m’avait dit :« je m’en vais. Il faut que tu reprennes ma place…
-  Non vous restez, je ne prends pas votre place…
-  Si, si vous serez élu ! »
J’ai été obligé d’être à la mairie puis on est pris dans l’engrenage. J’aime bien donner de ma personne. Il faut aimer ce travail ou s’en aller. En 1971, les conseillers municipaux avaient connu la guerre et avaient une posture sérieuse. Nous étions alors deux jeunes à entrer au conseil municipal. On nous avait mis au bout de la table et pendant six ans on a rien dit, ce qui nous a quand même gênés. On acceptait ce qui se décidait. Nous avions tout juste le droit à la parole car on nous considérait comme trop jeunes. Il nous fallait apprendre. Aussi quand j’ai été élu maire, j’ai voulu que tout le monde prenne la parole pour que tout le monde se sente concerné.

Message aux jeunes :

Travaillez bien à l’école. On ne se rend pas compte que travailler est essentiel pour son avenir quand on est à l’école. Soyez solidaires les uns les autres et écoutez vos parents. S’ils disent quelque chose c’est que cela a une valeur pour eux.

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