ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Envoyée en famille en Haute Savoie

Mme Wilkovsky née en 1932 à Athis Mons

dimanche 9 décembre 2007, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis née en banlieue, de parents banlieusards, en 1932 à Athis-Mons dans le 91, la Seine et l’Oise. J’ai toujours vécu là. J’ai donc perçu la guerre en tant que banlieusarde et en tant qu’enfant : l’exode, les bombardements et la Libération bien sûr.

Mon père était à l’époque ouvrier, puis il a ensuite continué à grimper dans la hiérarchie. Ma mère était sans profession.

Je me souviens parfaitement des premières vacances en 1936 même si je n’avais que quatre ans. Moi, petite fille, je ne comprenais pas ce que signifiaient les premières vacances pour mes parents. Nous sommes allés à Perros-Guirec.

L’exode : juin 40

Je n’ai pas senti le conflit arriver car j’étais trop jeune mais je m’en souviens très fortement à partir du moment où nous avons été occupés par les Allemands. C’est là que l’image est devenue réelle… l’image de quelque chose de grave qui arrivait. Mais nous avions déjà fait l’exode avant même l’occupation. C’était en juin 40…

Je n’avais pas huit ans. Il faisait beau, un temps merveilleux… Nous sommes partis avec mon frère de neuf mois dans le landau, ma grand-mère déjà très malade, le chien de ma grand-mère, ma mère. Mon père qui était soldat, nous a quand même accompagnés au risque d’être pris pour un franc-tireur. Nous sommes allés de Draveil où j’habitais à Nemours, soit cinquante-cinq kilomètres à pied, mitraillés sur les routes. Mais moi, enfant, je l’ai vécu comme des vacances ! Je trouvais ça formidable ! On allait se cacher dans les buissons, ça mitraillait. Il y avait des avions, des chevaux morts au bord de la route, des valises ouvertes que les gens laissaient… et les pillages.

Nous-mêmes pillions car nous n’avions rien à manger sur la route. Mon frère avait neuf mois. Il fallait bien le nourrir. Il me fallait du lait. Je me souviens très bien qu’on cassait les vitrines et que l’on entrait dans les maisons. On ne faisait pas d’autres dégâts, mais on prenait les salades qui poussaient. Il fallait que l’on se nourrisse. Ma mère et ma grand-mère pleuraient, mais j’en conserve un souvenir de vacances. Sur la route, lors des mitraillages, on se précipitait sur le bas-côté pour se cacher dans les buissons, mais c’est plutôt un jeu pour une enfant qui n’a pas huit ans. Même les mitraillages étaient un jeu. Il fallait voir comment c’était ! Toute cette foule sur la route ! Les voitures en panne sur le bord de la route, etc

J’étais fatiguée le soir car il nous fallait beaucoup marcher. …A un moment, quelqu’un en uniforme est passé mais il ne parlait pas français. Personne ne savait qui c’était. Il y avait sur la route des francs-tireurs comme mon père, des soldats qui avaient profité de la confusion pour accompagner leur famille. L’un d’eux a abattu cet autre soldat étranger sans savoir qui il était. Cela m’a marquée, m’a impressionné. Ils l’ont fusillé sur place en pensant que c’était un espion.

Nous sommes partis trois semaines, mais finalement les Allemands nous ont rapatriés en camion parce qu’évidemment ils nous avaient rattrapés. J’adorais le chocolat mais ma mère m’avait interdit de toucher à ce que me donnaient les Allemands en me disant : « C’est empoisonné ! ». Nous avons retrouvé nos maisons intactes.

Certains magasins acceptaient les fausses cartes. Dans la famille, on se dispersait pour aller faire la queue, pour avoir un peu à manger.

L’école

Pendant la guerre, je n’habitais plus à Athis-Mons mais à Draveil, toujours près de Juvisy. Les Allemands y ont occupé les châteaux – il y en avait quatre ou cinq – mais pas les écoles. Ils ont par contre occupé l’École normale à Paris où je suis allée après. A Draveil l’école continuait à marcher normalement exception faite qu’on nous faisait chanter « Maréchal nous voilà » tous les matins.

Il n’y avait qu’une petite fille juive dans la classe. Mon père m’avait dit : « Surtout ne joue pas avec. On ne sait jamais ». Plus tard après la guerre, nous avons découvert dans des livres que ce professeur qui nous faisait chanter « Maréchal nous voilà » était en fait une résistante de très haut niveau et qu’elle cachait des Anglais et des parachutistes…

Quand on vit ces évènements enfant, on ne peut pas comparer et l’on prend les choses comme elles viennent, au fur et à mesure. On pense que c’est naturel, parce que l’on n’a jamais connu autre chose mais je ressentais la crainte de mes parents. Je me cachais dès que j’entendais un Allemand, un bruit de bottes. Et c’est resté… Si j’entends un bruit de pas type bruit de bottes, une terreur se réveille en moi. J’avais peur parce que mes parents m’avaient fait peur : « Surtout ne parle jamais aux Allemands. Ne va jamais vers eux. » Ils avaient déjà connu une période difficile.

Mes parents n’étaient pas tellement au courant de la façon dont les juifs étaient traités par Hitler. La plupart des gens se bouchaient les oreilles et se masquaient les yeux sauf dans les communautés qui avaient déjà été touchées mais dans les communautés comme la mienne, ils ne voulaient pas savoir. Une campagne anti-juive faisait croire que porter l’étoile était infamant. Il n’y aurait pas eu cette campagne générale, le contexte n’aurait pas été le même… C’était la propagande !

Lors des rafles, les gens ne savaient pas où on les emmenait. Ils n’en savaient rien.

Je n’ai pas vu de camarades de ma classe partir exceptée cette petite fille juive dont j’ai parlé et qui a dû aussi disparaître de l’école à un moment de vacances. Je n’habitais pas dans un endroit où il y avait beaucoup de juifs, donc le problème ne se posait pas. Je n’ai découvert tout ça que quand j’ai connu mon mari.

Les bombardements

J’habitais à cinq cents mètres de la gare de Juvisy et nous avons été bombardés dix-huit fois. Les bombardements m’ont marquée parce que c’était la terreur vraie. On est là et on descend à la cave. Pendant l’exode, j’étais plus jeune, mais là… on est totalement impuissant. On écoute les bombes. On a d’abord vu les fusées éclairantes sur l’endroit bombardé et les bombes qui descendent. On savait qu’en entendant le sifflement de la bombe, elle n’était pas pour nous. On écoutait donc à chaque bombe. On est impuissant sous un bombardement. C’est l’horreur, la terreur pure car on ne peut rien faire !

Habitants dans un pavillon, nous avions une cave. Papa l’avait équipée avec une pioche, de l’eau, de la nourriture – enfin ce que l’on pouvait avoir à l’époque – au cas où on serait enseveli. Ce sont des choses qui marquent les enfants et qui restent.

A Juvisy, il y eut pour la première fois des bombes à retardement. Un matin, comme après tous les bombardements, nous sommes ressortis pour aller aider ceux qu’il fallait aider, et là, ça s’est remis à péter. Les bombes à retardement ont explosé une heure après et il y eut énormément de dégâts.

Nos parents nous envoient donc en Haute-Savoie où j’avais de la famille. Mon parrain n’était pas dans la résistance mais il l’aidait. J’ai vécu la Libération là, sous une autre forme, avec le reflux du maquis…. des Allemands… du maquis… des Allemands…

L’arrivée des Alliés

Nous n’étions pas informés. Il n’y avait pas de médias à l’époque : pas de télévision, très peu de radio. Personne n’a donc su qu’ils débarquaient. Nous l’avons su quand c’était fait. De plus, comme il y avait déjà eu des débarquements ratés, personne n’en parlait. Mon père avait été réquisitionné par l’armée allemande pour surveiller les voies de chemin de fer.

Les maquisards

Des consignes avaient été données par la radio, sous forme de code, aux groupes de résistance de façon à paralyser les Allemands.

Quelque temps après le débarquement, quand la France commençait à se libérer et que les troupes alliées remontaient, les maquisards sont descendus et ont investi des villages. Nous les voyions passer avec leurs armes et nous les entendions, car nous, les mômes, étions aux aguets. Une heure après, on voyait les Allemands revenir. Comme mon parrain était très impliqué, il se cachait. Sans ça, il savait ce qui l’attendait. C’était une époque très troublée. Vous trouviez des armes partout dans les champs, des balles. Qu’est-ce qu’on a pu jouer avec ! Personne ne nous donnait d’armes mais on en trouvait sur le sol. Nous aurions pu avoir peur de représailles allemandes mais quand les Allemands revenaient, ils ne détruisaient pas les maisons. Ils cherchaient plutôt à se battre : c’était presque du corps à corps. On nous éloignait, mais nous n’étions pas loin, peut-être à trente mètres donc on entendait. Il n’y avait pas d’Américains. Ils sont arrivés bien plus tard.

Tout cela était bien après le débarquement. Les maquisards sont vraiment descendus pour attaquer les Allemands de jour uniquement quand la victoire a commencé à se faire sentir. Ils ont voulu libérer mais ça ne s’est pas fait en une heure. Il y a eu des bagarres, du corps à corps.

J’ai commencé à fumer à la Libération car les soldats qui sont arrivés après avaient des cigarettes. Ils nous en donnaient. J’avais douze ans à l’époque et j’ai eu beaucoup de mal par la suite à m’arrêter. Je retiens de la Libération, ce souvenir de flux, de reflux de la Résistance et l’action de mon parrain. Il était Suisse et habitait en France. Il travaillait dans une carrière de pierres et il aidait les maquisards. En vendant ses pierres en Suisse, il passait de la nourriture, du tabac, des choses comme ça pour le maquis. Je me souviens des réunions qu’il y avait le soir, la nuit. On entendait un petit peu…

La collaboration

Je n’ai pas de souvenirs précis sur la collaboration. Je me souviens qu’à la Libération on a tondu les femmes. Je ne me souviens pas avoir vu de miliciens … mais des faux résistants à la Libération, il y en avait plein ! C’est fou ! Si l’on écoutait parler les gens un an après, tout le monde avait été résistant.

Le rapatriement des déportés

Le rapatriement des déportés se faisait train par train. Or, ils faisaient étape à Juvisy. J’avais treize ans. Nous les filles, leur apportions du Viandox en gros et un morceau de pain. C’est un souvenir absolument atroce. Nous n’imaginions pas ce que nous allions voir : des gens qui avaient encore, pour beaucoup, leur costume de déporté, qui étaient dans un état épouvantable, et qui en plus, émotionnellement, voyaient des jeunes filles françaises, alors qu’eux venaient de vivre l’horreur… C’est un souvenir extrêmement important pour toutes les filles de mon âge qui ont fait cela. Nous leur apportions quelque chose simplement par notre présence. Des filles françaises, jeunes alors que certains d’entre eux étaient au bout du rouleau. Beaucoup sont morts. C’était dur, très dur.

L’après-guerre

Le sens de la Libération pour moi, c’était : « Il n’y a plus d’Allemands ».

Ce n’était pas mal d’être adolescente juste à l’après-guerre car c’était une époque pleine d’espoir… une époque très riche. Tout renaissait. Il fallait reconstruire la France, il n’y avait donc pas de chômage. Beaucoup de choses se passaient, de choses nouvelles arrivaient : les techniques nouvelles, de nouveaux médicaments comme la pénicilline…

On commençait à avoir des machines à laver, des télés… Je sortais quand mon père voulait bien… Nous n’avions pas cette impression qu’ont certains jeunes actuellement de ne pas avoir de perspective. Nous, nous avions une énorme perspective ! Inconsciemment, il y avait un pays à reconstruire, même si nous étions un peu jeunes pour l’analyser. Il y avait de quoi faire. Les fêtes de quartier se faisaient à nouveau, les bals… Tout cela, c’était la joie ! Je l’ai vécu comme ça. Revoir des feux d’artifice ! Pendant la guerre il n’y avait plus rien. On partait du noir et on est arrivé à la lumière… J’ai donc vécu la renaissance dans le coin où j’étais, à Draveil, avec les fêtes qui recommençaient, les manèges… Je n’avais pas à gagner ma croûte, je continuais mes études.

L’Europe

Je n’aime pas rencontrer des groupes d’Allemands. Je n’ai pas vécu ce qu’a vécu mon mari, mais d’entendre parler allemand, il n’y a rien à faire, je ne supporte pas. Il y a une réticence.

Message aux jeunes

Je souhaiterais que les jeunes prennent conscience qu’il faut absolument que la guerre n’existe plus, qu’il faut tout faire pour cela. Or, nous sommes malheureusement en guerre partout dans le monde et ce n’est pas possible que des gens continuent à vivre ce que l’on a vécu. Il faut tout faire pour empêcher cela.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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