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Mon filleul de l’armée Leclerc

Mme Plisson née en 1929 à Sarcelles

mardi 26 mai 2009, par Frederic Praud

Texte : Frédéric Praud

Je suis née à Sarcelles en 1929, rue Pierre Brossolette (devant la B.N.P actuelle), au salon de coiffure de mes parents. J’ai pris la suite. J’ai donc vu toute l’évolution de Sarcelles en tant que commerçante. Il y avait des cultures maraîchères par ici, beaucoup de maraîchers et pas mal de commerçants.

Mon père était de Saumur. Il est venu à Sarcelles jeune marié. Il avait appris son métier et voulait s’installer à son compte. Mes parents ont créé le commerce familial qui n’existait pas avant. Sarcelles a commencé à se développer à peu près dans les années 1930, 35.

Il y avait beaucoup de cultures maraîchères ici : tout ce qui était primeur, radis, petits pois, choux-fleurs... Il y avait de tout dans les cueilleurs de pois : des Romanos, tout ce que l’on voulait. Ils couchaient même sur les trottoirs, par terre, comme ça. Ils arrivaient avant que les petits pois ne soient déjà mûrs. Les petits pois sortaient à peine de terre qu’ils étaient déjà arrivés ! Je n’ai jamais participé à ce type de travaux.

Les gens étaient habitués à travailler de bonne heure à cette époque : dès dix, onze ans ! Ce n’est pas qu’ils avaient du courage, c’est qu’ils obéissaient à leurs parents. Il y avait beaucoup de respect : les parents étaient sacrés.

Il n’y avait que 5000 habitants ici. C’était tout petit ! A Lochères, il n’y avait rien : la plaine et des champs. J’avais des terrains là-bas. Ils ont été vendus en 1956, quand les premiers immeubles se sont construits. Il n’y avait auparavant que des champs, des vignes, des terrains pour les primeurs et des petites cabanes de jardinier.

Le lavoir

Maman lavait le linge dans la rivière, en rentrant dans un tonneau entier enterré. Ils avaient creusé un grand trou profond et mettaient les tonneaux dedans. Les femmes rentraient dans le tonneau et lavaient. Elles étaient ainsi protégées et se mouillaient peu. Nous avions cela derrière notre salon de coiffure, derrière le jardin, le long du Petit Rhône. Au lavoir, quand il gelait, les femmes cassaient la glace ou bien elles évitaient de laver et attendaient qu’il fasse meilleur.

La maison

J’habitais rue Pierre Brossolette où nous avions l’eau courante. J’ai toujours connu la lumière et l’eau… toujours ! Il fallait que l’on ait de l’eau dans notre métier. Les toilettes étaient à l’extérieur, au fond de la cour ou alors dans le jardin, dans une petite cabane. Certaines maisons n’avaient l’eau que dans un puits avec une pompe.

Les baignoires et les salles de bain n’existaient pas. Personne n’en avait. J’allais aux bains douches municipaux toutes les semaines, à côté du teinturier de Sarcelles Village, au milieu de la rue Pierre Brossolette. Les bains douches appartenaient à la commune. C’étaient des grandes salles avec des cabines, ouvertes toute la journée. Vous payiez et pour prendre un ticket pour la douche ou le bain. Enfants, les mères nous lavaient également dans des baquets au soleil, ou avec un arrosoir. Elles nous douchaient comme ça, avec la pomme d’arrosoir ! L’hiver, on se lavait dans la cuisine. L’hygiène était différente d’aujourd’hui mais on se lavait quand même tous les jours. Il fallait faire voir nos mains aux parents pour qu’ils vérifient les ongles… Il fallait aussi tendre les mains à la maîtresse à l’école : « Donnez vos mains » et qu’est-ce qu’on se faisait punir si jamais les ongles étaient noirs !

Il n’y avait presque pas d’immeubles à Sarcelles. Ce n’était pas uniquement des pavillons mais beaucoup d’anciennes maisons. Notre appartement était au-dessus du salon de coiffure.

Les Arméniens sont arrivés, il y a longtemps, dans les années 1920-25. Ils venaient à l’école avec nous. Ils étaient gentils, très gentils. Ils habitaient un quartier qui est toujours arménien, rue Beauséjour, et où il n’y avait presque que des Arméniens. Il y avait également une colonie rue du Moulin à Vent. Les Polonais étaient installés plus sur Groslay… Nous, nous avions surtout des Arméniens et un peu d’Italiens, mais il n’y avait pas de mise à l’écart. Tout le monde s’entendait. Tout le monde travaillait, les femmes, les hommes…

L’école

La religion faisait que les parents envoyaient leurs enfants à l’école publique ou privée. J’ai fait moitié communale, moitié Saint Rosaire. A la communale, nous n’avions qu’un seul instituteur pour toutes les matières ce qui a changé quand je suis allée en pension chez les sœurs de Saint Rosaire, où nous avions un professeur pour chaque matière. Je suis montée au Saint Rosaire après le Certificat d’Etudes. On n’habitait pas loin : c’était en haut de la côte !

L’école communale n’était pas mixte. Nous étions séparés : garçons et filles. Un grand portail séparait les garçons des filles, mais les garçons passaient des petits mots aux filles à travers la porte, avec un couteau. Quand on en voulait à une fille, on la traitait de « garçonnière ! ».

On avait des instits sympathiques à l’école publique sauf Mlle Pérou. Ah ! Mlle Pérou était connue ! Elle nous arrachait les cheveux si on travaillait mal… A l’époque, les gens ne portaient pas plainte, même pour une gifle ! Sans ça, tu en recevais une deuxième ! Mlle Pérou avait la côte ! Mais, en vieillissant, elle est devenue meilleure… comme le vin !
Nous avions de bons professeurs, de bons instituteurs qui nous instruisaient bien. Nous n’avions pas autant de vacances que maintenant. Nous en avions à Noël et deux mois l’été : août, septembre. On arrêtait après le 14 juillet, et on reprenait le 1er octobre. On n’avait pas quinze jours à Noël : juste les fêtes de Noël et on reprenait l’école.

J’ai passé mon Certificat d’Etudes la dernière année où on le passait à Ecouen. On le passait ensuite à Sarcelles. Après le Certificat d’Etudes, je suis remontée au Saint Rosaire, chez les religieuses, jusqu’à dix-sept ans. Là, c’était serré. Nous avions les sœurs en tenue et il fallait obéir ! Mais, on travaillait très bien. On avait une bonne instruction.

J’ai porté l’uniforme au Saint Rosaire chez les religieuses. Il était obligatoire. C’était serré. Une cigarette et on était puni ! Et en tablier, pas en robe ! C’était des blouses ou des tabliers entièrement noirs ou avec un petit liseré de couleur… Il était obligatoire. Si on rentrait sans tablier, l’instituteur nous disait : « Vous retournez chez vous. »

Les occupations des jeunes

Pendant les vacances, nous faisions du patin à roulettes, du vélo… L’hiver, nous avions la petite montagne qui nous servait de patinoire, et des petites voitures avec des petites roues… C’est là qu’on jouait étant gosses. Et l’hiver, c’était gelé et ça faisait patinoire… On descendait, vroum, jusqu’en bas !

Nous allions dans les familles à la campagne. Moi, je partais chez une tante à la campagne au mois de juillet ou août pour que mes parents soient tranquilles pour travailler. Il y avait aussi les sociétés de musique et le patronage. C’était bien. Les curés s’occupaient de ça. Ils proposaient des activités, notamment le jeudi après-midi, pour que les gosses ne traînent pas les rues. J’allais à la piscine à Saint-Denis... On allait manger des fruits dans les champs. Le garde-champêtre nous grondait parfois !

Il y avait quelques bagarres entre les jeunes de Sarcelles et des autres villes. Ils venaient trop souvent alors ils se faisaient réexpédier chez eux ! C’était surtout contre les gars de Groslay. On se disait Sarcelles « les petits pois », Groslay « les poires » et Villiers-le-Bel « les cocus ».

Je ne crois pas qu’il y avait de bandes entre jeunes de Sarcelles. Les principaux accrochages avaient lieu sur les terrains de sport en jouant au football. Quand telle équipe venait, on se disait : « Ça y est. Ils vont encore se casser la figure ! Arrivé à la fin du match, ça va encore être la bagarre ! » Certains joueurs ne s’aimaient pas.

Mon père dirigeait une équipe de football à Sarcelles. Les jeunes pratiquaient beaucoup le football. Un terrain de tennis était situé au bout de la rue Beauséjour mais ceux qui s’y intéressaient étaient plus vieux. Il y avait quelques courses de vélo…

Les personnalités de Sarcelles

Tous les gens avaient des surnoms. Tout le monde connaissait « Coquette », Mme Germez. Elle répondait : « Coquette, c’est pour les imbéciles ! Et encore, je suis polie sinon je dirais autre chose… »
Elle promenait une brouette dans le pays et elle ramassait tout ce qu’elle trouvait par terre : même des rats crevés dans les poubelles. Elle faisait n’importe quoi. Hop, dans la brouette… pour ses lapins ! Elle était belle de tête, fine de traits… Elle était belle, Coquette ! C’était une sorte de chiffonnière mais elle ne revendait pas. Elle gardait tout. Des peaux de lapins pendaient chez elle. Nous, on avait mis le feu à sa brouette en sortant de l’école. Qu’est-ce qu’on s’était fait disputer, dis donc : « Petits malappris ! Qu’est-ce que vous faites ? » Elle avait perdu un fils de vingt ans à la guerre de 1914, puis elle s’est laissée aller, cette pauvre femme… Quand elle allait à un enterrement, elle portait toujours une veste à carreaux et un chapeau avec des plumes !

Nos rêves

On allait souvent se balader en vélo, faire des grandes promenades avec les copains et les copines mais nous n’avions pas d’activité spéciale. On allait au cinéma. Il y avait deux cinémas pour le pays, c’est-à-dire le Village. On regardait le film au Sarbrice ou à la salle Berrier. Le cinéma s’appelait « Sarbrice » car c’était la contraction de Saint Brice et Sarcelles. Il se trouvait sur le boulevard Général de Gaule.

On allait voir un film, mais bon… Il n’y avait pas d’échappatoire. Certains venaient faire un peu de théâtre dans les écoles. On dansait… des danses rythmiques, des choses comme ça à l’école communale ; mais en-dehors, il n’y avait pas beaucoup de loisirs. Cela n’existait pas pour les jeunes. Beaucoup travaillaient à partir de treize ans. Je n’ai commencé à travailler qu’à partir de dix-sept ans. J’étais l’enfant gâtée de la maison ! Tout en travaillant, on restait chez nos parents qui prenaient le salaire.

Les entreprises de Sarcelles

A Sarcelles, la cotonnerie était une entreprise conséquente. Elle employait pas mal de personnel. Il y avait aussi beaucoup de briqueteries dans la région, notamment à Bullier, à cause des terres à brique. Ils avaient des moules pour couler la terre et ils la cuisaient pour fabriquer des briques. Les anciennes maisons étaient construites en brique dont la mienne qui date de 1904.

La blanchisserie chez Renaud, rue de Giraudon, employait quand même pas mal de personnel. Les gens n’avaient pas de machine à laver, soit ils leur donnaient tout à laver soit ils lavaient eux-mêmes.

Les salaires suivaient le coût de la vie à ce moment-là. Ça comptait un sou ! « Un sou, était un sou. »

L’exode

Nous n’étions pas conscients que la guerre allait arriver. Je n’avais que dix ans ! On jouait, on rigolait… On savait qu’il y avait quelque chose avec les Allemands mais on s’en fichait. Les parents disaient qu’il allait peut-être y avoir une guerre, c’est sûr….
La déclaration de guerre eut lieu au mois de septembre 1939. Ma mère était très inquiète. Elle m’avait emmenée chez une tante en province parce que l’on disait que les Allemands tuaient tout le monde ! On ne voulait donc pas rester là ! Nous avions surtout peur…

Je suis partie en exode pendant au moins un mois et demi, en 1940 avec mes parents, car on ne voulait pas voir les Allemands. C’était la pagaille ! L’exode ! La peur ! On avait une frousse ! Ceux qui sont restés à Sarcelles volaient chez ceux qui étaient partis. Cela nous est arrivé ! Certains en profitaient…

« Ils détruisent les maisons. Ils tuent les femmes. Ils égorgent les gosses ! » Telles sont les choses que nous entendions. Nous avions peur. Nous avions donc chargé la voiture à bloc avec le plus de choses possible, notamment notre matériel de travail. Nous emmenions les produits et les appareils de permanentes. La voiture traînait par terre tellement elle était chargée. Elle arrivait au ras de la route ! Mon père se disait :
« Tant pis, on ira travailler ailleurs mais on quitte Paris. On s’en va. »
Il voulait partir en Espagne pour ne pas voir les Allemands mais on n’avait pas d’essence comme cela. Il fallait en trouver… Certains sont partis de Sarcelles en voiture à cheval ou même à pied avec tout le barda sur le dos.

Nous avons été mitraillés sur les routes. Ma mère se couchait sur moi dans les fossés quand les forteresses volantes passaient. Nous sommes allés jusqu’à Fontenay-le-Comte en Vendée, où nous sommes restés pendant un mois comme réfugiés. On était encore entre Français. Les Allemands arrivaient à Paris, mais nous étions déjà descendus. Arrivés à Fontenay-le-Comte, nous n’avions plus d’essence. On nous a dépannés.

Quelqu’un a donné un bidon d’essence à mon père qui en demandait partout. Puis nous sommes redescendus jusqu’à Cholet, dans le Maine-et-Loire. Arrivés là, il n’y avait plus d’essence du tout. Les Allemands sont arrivés et nous ont encerclés. On ne pouvait plus bouger. Nous sommes donc restés à Cholet.

Nous utilisions des cartes de réfugiés pour nous nourrir. Il fallait bien que l’on mange ! Le maire avait mis à disposition des sortes de maisons en bois pour loger tous les réfugiés qui arrivaient… et il n’y avait pas que nous. Il y avait du monde sur les routes ! En plus, les Allemands minaient les ponts pour les faire sauter. Nous ne pouvions plus revenir parce que des ponts avaient sauté. Les voitures tombaient en panne… Des pauvres malheureux étaient là sur les routes et ne pouvaient plus bouger ! Plus d’essence, plus rien. Nous n’en avions pas non plus. Et pour en avoir… Pas question pour les Allemands de nous donner de l’essence. Ils la gardaient pour leurs soldats.

Et même entre Français… Les Choletais nous faisaient payer un sou par verre d’eau ! On n’avait rien. Il fallait qu’on paye un sou. Sans ça, ils ne nous en donnaient pas. Et c’était entre Français ! Certains n’étaient pas bons. Ils en profitaient.

L’occupation allemande

Les Allemands réquisitionnaient les plus belles propriétés. Ils se sont dit : « C’est pour nous. Réquisition. On rentre dedans. » Si cela ne plaisait pas aux propriétaires, ils n’avaient qu’à se taire. Sans ça, ils les descendaient. Il y en avait encore quelques unes dans Sarcelles, des maisons bourgeoises. La kommandantur était sur la place, dans une ancienne propriété, chez Brochau, place de la Libération. C’était le quartier général des Allemands avec tous les gradés, la notabilité, les colonels, etc.

La Gestapo se promenait aussi dans Sarcelles, des policiers allemands mais en civil. Ils étaient toujours habillés à peu près pareil : le ciré noir, le chapeau mou… On savait que ce n’était pas bon quand on voyait ces types-là dans la rue. Ils se baladaient partout !

Le couvre-feu nous était imposé à partir de huit heures du soir, vingt heures. Si vous vous promeniez dans les rues vers neuf heures, les Allemands vous ramassaient. Et on ne savait pas ce que vous deveniez… Vous n’aviez pas intérêt à passer le soir dans les rues ! Et il fallait avoir ses papiers sur soi, même pendant la journée, parce que les Allemands arrêtaient, fouillaient et si vous ne les aviez pas, ils vous emmenaient à la kommandantur où vous passiez un mauvais moment !

On ne faisait plus attention aux Allemands puisque c’était toujours pareil pendant quatre ans. Ils faisaient la relève de la garde à la porte de la kommandantur. On aurait cru des automates ! Et quand ils passaient en chantant dans la rue… avec les mitraillettes braquées, nous n’étions pas sûrs de nous.

A la fin, en 1943, les Allemands commençaient à devenir mauvais parce qu’ils sentaient qu’ils allaient perdre la guerre. Il ne fallait pas trop les embêter parce qu’ils savaient que cela ne tournait pas bien pour eux ! Mon père coiffait des Allemands, car eux aussi venaient se faire couper les cheveux… L’ordonnance passait : « On peut couper les cheveux à mon capitaine ? On peut couper les cheveux à mon commandant ?
- Bien sûr.
- Bon, bien il vient à telle heure. »…

Un soir, j’étais toute gamine, un lieutenant SS s’est fait tirer dans le bras. Ah ! La tuile ! On a manqué d’être tous tués dans le pays… Tout ça parce qu’un Français lui avait tiré dessus ! Quelqu’un a tiré sur un colonel allemand… SS ! Les SS étaient habillés en noir avec deux éclairs sur le col. C’étaient les plus mauvais, les pires ! Pire que l’armée, que les Allemands normaux… Ce colonel allemand s’est retrouvé avec le bras presque arraché par les balles de mitraillette. Un gars avait tiré sur eux mais il s’était échappé. Ah ! bien dis donc, ils n’étaient pas contents ! Quand mon père a entendu « Ta ! Ta ! Ta ! Ta ! Ta ! », il est sorti du salon et a voulu regarder. Il s’est dit : « Oh ! Mince, ça va mal ». De loin, les Allemands ont vu mon père et ont cru que c’était lui qui avait tiré.

L’ordonnance descend tout de suite, arrive dans le salon de coiffure et demande à mon père : « Vous avez tiré sur nous ! ».
Mon père lui répond : « Moi, j’ai tiré sur vous ? Avec quoi ? Je n’ai que des ciseaux et des rasoirs. Comment aurais-je fait ? Vous voyez bien, je n’ai rien, pas d’armes, rien. Ce n’est pas moi qui ai tiré sur vous.
- Bon, vous laissez la porte ouverte. »
Il fallait qu’il laisse le salon ouvert comme ils avaient dit, même à neuf heures du soir, sinon ils auraient pris des otages et les auraient tués.

Ils sont ensuite rentrés chez Damoy (une épicerie fine) avec une automitrailleuse. Ils ont pris M. Rigollet, le patron, l’ont fait descendre dans la cave avec la mitraillette derrière le cou et ils ont ramassé tous les champagnes, les vins fins, les cognacs, tout ! Ils lui ont pillé toute sa cave, par vengeance ! Ils ont tout emmené et ils ont commencé à boire dans les automitrailleuses en face.

On avait peur parce qu’on les voyait boire. On se disait : « Quand ils vont être saouls, ils vont nous descendre. » Et puis, non. Ils ont bu, ils ont emmené beaucoup d’eaux minérales, de jus de fruits… Il faisait chaud. Les étés étaient aussi chauds que les hivers étaient froids ! Ils sont ensuite partis mais on a eu drôlement peur. Le SS était drôlement en colère. Tout le monde en a entendu parler dans le pays. Ça a fait tout le tour du village. On avait la frousse. Nous nous sommes dits : « Ils vont nous prendre comme otages et vont nous tuer. » Ils étaient mauvais. Viser un colonel de chez eux ! Quand ils étaient en colère, ça mitraillait dur… Ils n’avaient pas de pitié. C’étaient des innocents qui payaient. C’est malheureux…

Les Allemands réquisitionnaient parfois dans les magasins… Chez Damoy, en face de notre salon, ils rentraient des camions d’Allemands ! Ils rentraient par la porte cochère et sortaient plein de marchandises. Ils réquisitionnaient. Ils prenaient pour eux ce dont ils avaient besoin pour manger. Ils payaient peut-être en marks, avec la monnaie allemande … sauf le jour où le colonel allemand a été blessé. Là, ils n’ont pas payé. Ils ont tout pris par méchanceté.

Je ne sais pas si la cotonnerie était occupée par les Allemands. En tout cas, ils contrôlaient tout. Ils mettaient leur nez partout car ils savaient bien que la cotonnerie était assez conséquente.

L’antisémitisme

Des enfants ont porté l’étoile jaune à Sarcelles. Il était indiqué « juif » dessus. On savait que c’étaient des juifs que les Allemands les obligeaient à porter ça, mais c’est tout. On connaissait ces enfants puisque l’on allait à l’école avec eux. Mais cela nous touchait parce qu’on savait qu’ils étaient montrés du doigt par les Allemands. Je n’ai pas su à ce moment-là si des Sarcellois avaient été déportés. Ils les emmenaient, c’est tout ce qu’on savait ! On ne s’occupait pas de ça. On jouait tout en faisait attention aux Allemands, évidemment.

Les résistants sarcellois

Il y avait des réseaux de résistance à Sarcelles : des Français qui travaillaient contre les Allemands. On l’a su après. En tant qu’enfant, on ne s’en rendait pas bien compte. Il y avait aussi des collaborateurs : des Français qui dénonçaient d’autres Français ! C’était méchant… Plus tard, à la Libération, les femmes qui avaient couché avec les Allemands pendant la guerre ont été tondues, devant tout le monde, sur la place de la mairie.

Marius Delpech a été fusillé par les Allemands, au barrage de Sarcelles. Il était FFI (Forces Françaises de l’Intérieur). M. Delpech était le directeur des écoles du Barrage. Ils avaient donné l’ordre aux maquisards, aux FFI, de ne pas porter d’arme sur eux dans la rue. Or, lui portait un revolver sur lui. Ils n’ont rien dit à ceux qui étaient avec lui parce qu’ils n’avaient pas d’armes. Ils l’ont fouillé, ont trouvé le revolver et l’ont descendu sur place…. Il était gentil. On en avait gros au cœur. Il était estimé, cet homme-là.

Les maquisards avaient du souci avec les Allemands : Grunig, André Vassor… On les connaissait. Ils ont été fusillés par les Allemands. On ne savait pas ce que les résistants faisaient. Nous n’avons vu les FFI qu’à la Libération

Ils envoyaient les Français travailler en Allemagne, au STO. Mon père avait ainsi reçu une convocation pour aller faire du béton à Guernesey, dans les îles anglo-normandes. Le STO, le Service du Travail Obligatoire. Que ça vous plaise ou pas, on vous envoyait là-bas ! Beaucoup partaient aussi dans l’organisation Todd, une organisation allemande chargée de construire les murs aux frontières.

L’occupation au quotidien

Le marché noir… Les gens donnaient du savon pour acheter de la viande ou donnaient de l’huile pour avoir du pain. Ils troquaient. Nous avions des tickets d’alimentation J3. On avait cinquante grammes de pain de plus, quand on était J3. L’hiver était dur. On allait chercher du pain avec des faux tickets… Parfois, la boulangère chez Cormier le remarquait et nous disait : « Ils ne sont pas bons vos tickets ! Ils ne sont pas bons ! Ils sont tout colorés ! »

Certains ne mangeaient que des pommes de terre tous les jours, tous les jours… parce qu’il n’y avait rien d’autre. Pour avoir quelque chose, il fallait payer au marché noir et payer le double !

Il fallait mettre des rideaux bleus aux fenêtres, et si les Allemands voyaient de la lumière, ils sifflaient. : « Verbauten, verbauten ». On cachait la lumière derrière ces rideaux pour ne pas faire voir que c’était allumé. On ressentait quand même de l’animosité contre les Allemands mais on ne pouvait pas la faire voir.

Les voitures ne roulaient presque pas ou plus sous les Allemands. Le peu de voitures qui roulaient devaient avoir les phares peints en bleus, avec juste une petite fente de rien du tout pour laisser passer la lumière, pour ne pas que les avions voient les phares des voitures.

La voiture de mon père n’a pas été réquisitionnée parce que l’on avait enlevé les roues et on l’avait mise sur des cales, en panne. Les roues cachées, ils ne pouvaient donc pas l’emmener. Elle était décapotable, et les Allemands aimaient ça ! La voiture a, bien sûr, retrouvé ses roues à la Libération.

J’avais appris à jouer du piano à la pension. J’en avais un chez moi. Un jour, alors que je pianotais, les Allemands sont passés et ont lancé des pièces de monnaie par-dessus la fenêtre. J’étais vexée ! Du coup, je ne jouais plus. J’avais fermé tout mon piano. J’étais mauvaise ! Je jouais n’importe quoi, des bricoles "In the mood", "Lili Marlène" au piano. Ils avaient dû écouter « Lili Marlène » et lancer de la monnaie sur cette chanson !

L’atmosphère avant la libération

En 1943, les Allemands étaient mauvais. Ils n’étaient pas coulants parce qu’ils savaient qu’ils commençaient à perdre la guerre. Vous baissiez les yeux. Il fallait regarder ailleurs… On tournait la tête à la moindre voiture allemande. Il ne fallait pas avoir l’air de les fixer parce qu’ils se disaient : « Ils sont en train de se payer nos têtes ». Oh non !

On écoutait Ici Londres : « Boum ! Boum ! Boum ! Boum !... Boum ! Boum ! Boum ! Boum ! Ici Londres. Les Français parlent aux Français. » Mais le son était tout bas, parce que si les Allemands entendaient qu’on écoutait Radio Londres… On a appris la nouvelle du débarquement par les informations de la BBC, Radio Londres. Ce ne sont pas les Allemands qui nous ont dit qu’ils avaient débarqué ! On était heureux ! Mais ils n’étaient pas encore à Paris.

A partir de là, nous avons senti un changement dans la population sarcelloise. Nous étions contents ! Mais on ne voulait pas le faire voir aux Allemands ! Ils savaient bien que les Français étaient contents. Nous étions heureux ! Quand on se rencontrait, on se disait tout bas : « T’as vu ? Ils ont débarqué. Ils sont sur les côtes normandes."

Les maquisards étaient renseignés. Ils savaient à combien de kilomètres de Paris les alliés étaient et s’ils se rapprochaient. Ils savaient que les Américains arrivaient tout doucement avec l’armée du général Leclerc.

Quelques Sarcellois se méfiaient, parce qu’ils avaient peur d’être dénoncés. Les collabos ne crânaient pas à la fin. Ils avaient la frousse.

Dans la salle à manger, nous avions gardé un côté de mur avec toute la carte de la France. On avait coupé du ruban bleu, blanc, rouge, avec une punaise et on indiquait le recul des troupes allemandes qui s’en allaient chez eux et l’avancée des troupes françaises … Alors on reculait les punaises. « Tiens ! Ils sont arrivés sur Alençon ! », « Tiens ! Ils sont arrivés là ! » On voyait que les Allemands commençaient à être éjectés.

La Libération

Les Allemands avaient des tanks ici, la Panzer division, et des gros. Ils stationnaient où ils pouvaient, aussi bien dans les écoles que dans la rue. Ils ne regardaient pas s’ils montaient sur le trottoir ou dans le milieu de la rue ! Comme c’étaient les occupants, ils avaient tous les droits. Il n’y avait pas tellement de voitures… il n’y en avait même plus du tout. Pas d’essence : pas de voitures. Il n’y avait rien.

On a entendu les soldats allemands et les Panzers se déplacer toute une nuit … La Panzer division arrivait à la hauteur d’un premier étage. L’armée Leclerc arrivait. Nous avons eu de la chance parce qu’on a été libérés par l’armée Leclerc alors que c’étaient les Américains à Ecouen. Nous étions contents d’être libérés par des Français !

Les soldats allemands ne restaient pas derrière parce qu’ils savaient que l’armée Leclerc ne faisait pas de prisonniers. Ils les tuaient alors ils se dépêchaient. Les Américains faisaient des prisonniers, mais pas l’armée Leclerc.

La population a attrapé des Allemands devant la pension. Ils étaient à moitié enterrés, comme ça, dans un trou, avec juste un peu de chaux par-dessus. On voyait les bottes des soldats sorties par-dessus la terre. Quelques soldats allemands ont été tués par vengeance.

Nous avons entendu les gros chars allemands s’en aller toute la nuit, ils sont partis avec des chevaux et le matériel dans des tombereaux. … J’avais quinze ans. Nous avons regardé à travers les fentes des volets. On les voyait bien mais eux ne nous voyaient pas. Il fallait absolument laisser les volets fermés. Si vous ouvriez une fenêtre ou les volets, ils vous tiraient dedans. Toute la journée, les volets étaient fermés partout. Une nuit, toute une nuit !

Je suis restée trois jours dans la cave avec mes parents. A la fin, les trois dernières nuits, ça bombardait de trop. Nous avions peur que les bombes tombent sur la maison.

Les Allemands fichaient le camp avec les chars français derrière. Ils ont miné et fait sauter la route devant chez Fieffé, l’hôtel restaurant « Le Chanteclerc », avant de partir, pour ne pas que les Leclerc arrivent devant le cimetière.

Il était huit heures du matin, un mercredi 28 août, quand les Leclerc sont arrivés. Les gens entendaient du bruit, des chars. On croyait que les Allemands revenaient. On se disait : « Les Allemands vont revenir, on va tous être tués ! On va tous être tués ! » Puis quelqu’un est sorti et a dit : « Non, ce sont des Français ! »
J’ai vu le général Leclerc le mercredi 28 août à huit heures du matin, avec sa canne… sur la place du 11 Novembre de Sarcelles.

J’ai laissé des photos au patrimoine de Sarcelles où je suis sur les tanks avec ma mère. Je leur ai également fait cadeau du drapeau de l’armée Leclerc, cousu par les soldats. Il a de la valeur ! C’est sacré. Il a fait tous les combats, le débarquement du Tchad jusqu’à Sarcelles, ce drapeau-là ! Il a dû en voir ! La Croix de Lorraine était l’emblème de l’armée Leclerc. C’est grâce à eux, si Paris a été libéré.

Un habitant a été tué à Sarcelles : Louis Desfontaines. Les Américains avaient tiré un obus sur la place du pont mais un peu trop court. Ils ont tiré d’Ecouen. Et ils l’ont tué. Il fut le premier tué de Sarcelles…

Mon filleul

J’ai adopté un filleul de l’armée Leclerc. On était tellement heureux qu’on est allé arracher des fleurs chez Mimile Lamourelle, le bijoutier. On était rentré par la petite porte chercher des fleurs pour les donner aux soldats. On était des mômes. J’étais gamine.

On a adopté un soldat Leclerc parce qu’il nous plaisait. On était heureux entre Français de voir les soldats français ! Cela aurait pu être un voyou, cela aurait été pareil ! Nous avions été serrés quatre ans par les Allemands... On l’a adopté comme filleul et on est tombé sur un petit gars adorable… Il faisait dorénavant partie de notre famille. Il vit aujourd’hui au Canada. Jacky a quatre-vingt-deux ans.

Il est parti du Tchad, il est remonté en Angleterre avec de Gaulle, et il a fait le débarquement de Normandie à Arromanche et tout ça, jusqu’à Sarcelles. Il a ensuite continué jusqu’à Strasbourg où il a été blessé. Des balles de mitrailleuse lui ont transpercé le bras. Il fut hospitalisé à l’hôpital Percy à Clamart. Il a fini là. Il en a vu !

Les fêtes de la Libération

La Libération a été fêtée. On dansait dans les rues ! On était fou ! Heureux ! Il y avait un parquet, des cotillons… On était heureux ! Ma mère nous avait fait des boucles d’oreilles pour le jour de la libération, avec les cocardes françaises… J’avais ainsi mes petites boucles d’oreilles bleu, blanc, rouge… Je les mets encore aujourd’hui, au 14 juillet, lors de la fête nationale.

Il a fallu du temps, avant que ça ne redevienne normal. On avait encore des tickets. On n’avait pas encore à manger comme ça. Cela a été long… jusqu’au moins 1947, 48. La nourriture qui arrivait était bloquée partout pour l’armée. Il fallait que les soldats mangent avant nous ! Il y a eu des fêtes pour la Libération, le 8 mai 45. Mais la nourriture ne venait que petit à petit. Il fallait nourrir l’armée, donc nous, nous étions encore serrés

Du pain blanc, on ne savait pas ce que c’était avant ! Le pain était gris, tout mauvais… Nous étions encore obligés de faire la queue pour avoir du pain. Cela a duré au moins quatre ans. Les choses ne sont redevenues à peu près normales qu’entre 47et 49.

Nous étions libres, heureux, contents de ne plus voir les Allemands, et on savait qu’on allait bientôt ne plus avoir de ticket, qu’on allait pouvoir sortir à huit ou neuf heures du soir. On n’avait plus de couvre-feu !

L’Europe

J’aime mieux ne rien dire car mon grand-père a été fait prisonnier en 1914 par les Allemands dans les camps. Il a beaucoup souffert, alors ça me fait mal au cœur… mais pour l’avenir, être dans l’Europe est une force. L’Europe unie, les états unis d’Europe peuvent nous éviter les guerres. J’espère ainsi qu’il n’y en aura plus.

Message aux jeunes

Je souhaite que les jeunes aient une bonne jeunesse, une jeunesse heureuse, sans souci de penser à une guerre. Je voudrais qu’il n’y ait plus jamais de guerre – c’est la pire des choses – qu’il y ait une entente cordiale entre tous les peuples – c’est la plus belle réussite – mais pas cette haine. Au contraire, il faut surtout se connaître, se comprendre, et être très correct.

Récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr

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Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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