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J’avais toujours peur quand mon mari cachait des juifs

Mme Saunier né en 1913...

mardi 26 mai 2009, par Frederic Praud

texte par Frédéric Praud

TEMOIGNAGE DE MME SAUNIER

Je suis née le 21 février 1913 à Nogent-sur-Oise, à côté de Creil. On appelait le village « Nogent les Vierges » mais c’est aujourd’hui Nogent-sur-Oise. Mon père est venu à Nointel avec sa mère qui était rentrée comme cuisinière chez Monsieur Henri Biéjot, le châtelain de Nointel. Ma grand-mère y était également cuisinière et son mari cocher. Une fois mariée, ma mère est donc venue s’installer là. Mon père était aux chemins de fer à Creil, d’abord à l’atelier avant de monter aux machines. Il est décédé jeune, à cinquante ans.

L’école

Garçons et filles étaient dans les mêmes classes. Nous étions six assis sur le même banc : cinq garçons et moi au milieu. Vous savez ce que c’est. Avec cinq garçons comme ça ! Alors les garçons nous embêtaient, comme tous les garçons. Si vous aviez les cheveux longs, ils vous les tiraient. Ils vous défaisaient la natte. Le maître d’école se mettait alors en colère ! Ça bardait ! Il n’avait pas à bouger de son bureau. Si vous bougiez, allez, pan, un coup de règle ! Ça vous arrêtait ! Le maître d’école était dur. Quand il faisait beau, il emmenait ses élèves se promener dans le bois et il leur faisait couper des rangs de haricot pour les mettre dans son jardin.

Je n’ai pas obtenu le Certificat d’Etudes. Certains pouvaient le passer à douze ans. Une fille l’a même passé à onze ans, mais elle devait être très intelligente. J’ai fait mes études jusqu’à treize ans sans l’obtenir ! A l’école, j’avais du mal à apprendre. C’était très dur. Je faisais tout ce que je pouvais mais je n’y arrivais pas, alors maman m’a dit : « Bon ! On t’enlève et puis voilà ».

Nous n’avions pas de bourses pour faire des études, rien. J’ai donc appris un métier. Quand les gens n’avaient pas les moyens, ils vous mettaient à travailler à l’usine ou, là où il y avait quelque chose à faire.
Je devais rentrer en usine mais ma tante m’a dit : « Non, tu ne vas pas rentrer. Tu vas aller là pour apprendre à travailler. Elle va t’apprendre à être modiste. » J’ai répondu : « Je veux bien. J’aime bien ça » et c’est comme ça que je suis rentrée à Beaumont comme modiste.

Chez ma grand-mère

Je suis venue à quinze ans à Nointel chez ma grand-mère. J’avais une sœur jumelle. Lors de la guerre de 14, ma grand-mère avait dit à ma mère : « Les jumelles, vous n’allez pas pouvoir les élever toutes les deux là. » On manquait de lait. On n’avait pas à boire. Elle a donc dit : « Je vais en prendre une ». Elle a pris ma sœur comme elle aurait pu me prendre, moi. Mon père, à la fin de la guerre 14 n’a pas pu reprendre ma jumelle : « On ne peut pas lui enlever ! » Elle l’avait eue toute petite et elle a donc toujours gardé ma sœur.

J’allais en vacances chez elle pour que l’on se voie, sinon on ne se voyait pas. Nous n’avions pas toujours à manger à Nogent les Vierges. J’ai donc été un peu élevée à Nointel chez ma grand-mère. Là, avec les fermes, je pouvais avoir un peu de lait. Je suis ensuite revenue travailler à Beaumont.

Adolescente, je ne sortais pas beaucoup. J’étais toujours enfermée à la campagne. On ne sortait pas comme les jeunes de maintenant. On allait plutôt à la messe et chez le curé qu’au cinéma ! Je ne suis jamais allée au théâtre, vous voyez, et j’ai quatre-vingt-onze ans… Quant au cinéma, j’y suis allée très tard et pas souvent. Je ne bougeais pas de la maison. Nous n’allions pas en vacances, rien…

Le métier de modiste

On ne nous payait pas pendant l’apprentissage du métier de modiste. J’étais là pour apprendre, sans paye, sans d’assurance sociale, rien du tout, pas de vacances, rien. On travaillait même le dimanche ! Nous étions ouverts le dimanche et fermés seulement le lundi. Au moment de Pâques ou d’une autre fête, nous étions ouverts huit jours avant sans discontinuer sans que nous ne récupérions un seul jour. Ça, il n’y avait rien à faire ! Nous n’avons eu des vacances que beaucoup plus tard. C’était dur à l’époque !

En 1928, je suis venue travailler chez M. et Mme Bridé à Beaumont, une chapellerie, chemiserie. Comme j’avais appris le métier de modiste, ils m’ont prise. Je faisais la vente et les chapeaux, quand il y en avait besoin. Nous fabriquions les chapeaux nous-mêmes, les calottes, alors que maintenant c’est fait à la machine. C’était assez dur. Quand il y avait un deuil, cela devait être fait assez vite. La cliente nous demandait alors : « Il me le faut pour telle heure, telle heure. » Il fallait parfois que l’on arrive à faire le chapeau en une heure de temps pour que la personne puisse se le mettre sur la tête. Elle avait choisi un modèle que nous étions forcées de lui faire, mais on se dépêchait. J’y suis restée dix ans.

On faisait la vente, les chapeaux, le ménage, tout ! Il n’y avait pas de femme de ménage dans le temps. Comme nous étions au premier étage et les patrons en bas, il fallait monter, descendre les escaliers, toute la journée. On accompagnait les gens à la caisse, puis on montait. On avait quand même à faire ! De plus, si j’allais manger à Nointel, il fallait que je fasse vite pour y aller et revenir… à pied ! J’ai toujours marché.

Mon patron était chapelier. Il m’avait montré comment faire des casquettes au cas où il ne serait pas là. Il y en avait plusieurs tailles. Elles étaient donc parfois trop grandes pour le client. Il m’avait appris à les réduire, parce que si la personne voulait une casquette, c’était celle-là et pas une autre. Il fallait défaire, laisser le devant, tout découdre, resserrer tout doucement et recoudre tout ça à la main ! Eh bien, j’arrivais à le faire car mon patron m’avait appris !

Les mariés portaient des melons, des chapeaux ronds, mais tout le monde n’a pas la tête ronde ! Certains ont la tête ovale, chez d’autres ça fait un trou… J’ai un jour commenté : « Il ne faut pas que ça marque. » La patron m’a répondu : « Ne vous en faites pas, on va découdre tout ce qui est autour ». On recousait tout ça et on faisait la taille. Il fallait alors chauffer la calotte en utilisant une grosse tête en cuivre, avec des pieds. On la mettait chauffer sur le poêle. On arrivait avec notre chapeau. On le mettait dessus, et ça écartait le feu. Ça ne craquait pas à la chaleur. Mais il fallait faire attention, parce que c’était chaud ! Mon patron m’avait appris tout ça pour que je ne rate pas la vente au cas où il n’aurait pas été là ! Je lui ai fait remarquer : « Eh ! C’est bien beau de ne pas rater la vente, mais je ne vais pas tout faire à la fois ! » J’étais payée de la main à la main et pas déclarée. Ce n’était rien du tout ! On travaillait dimanche et fêtes ! Et quand il y avait une fête, on ne récupérait pas notre repos. On travaillait. Ce n’était pas comme maintenant…

Le patron avait une grande vitrine pour mettre la chemiserie. Je l’aidais à faire la chemiserie, poser les affaires… Lui sortait et je lui disais :
« Non, ça ne va pas. Ce n’est pas comme ça, c’est comme ci.
- Ah oui, vous avez raison. »
Je l’aidais à poser les chemises, mettre les cravates pour montrer aux gens, c’était tout un boulot ! S’ils s’en allaient en vacances, je tenais le magasin, le haut et le bas, pendant un mois. Je faisais tout ça et on n’était pas payé beaucoup. J’ai débuté à cent francs par mois.
Personne n’était là pour faire notre boulot, et en plus on servait les gens. C’était du travail et il n’y avait pas de retraite, rien à l’époque. Je n’ai eu droit à rien : pas d’assurance sociale, pas de retraite... Heureusement que mon mari était rentré aux chemins de fer, car moi, je ne pouvais rien toucher.

J’ai été modiste de l’âge de quinze ans jusqu’en 1937 où je me suis mariée. Je n’ai pas retravaillé après car j’ai eu mon fils, mon petit Jean, en 1939... Il est né le 19 janvier 39 et il est décédé en 1959, tué en Algérie.

1936

Cette année 1936 du Front populaire, les gens ont demandé ce qu’ils devaient avoir ! Il y a eu des bagarres, mais nous, les gosses, n’aimions pas ça. On disait : « Quand même, je ne sais pas pourquoi ils se battent ! Je ne sais pas… »
Ce n’était pas rien avec ces grèves. Vous ne pouviez pas vendre car tout était fermé ! On ne touchait pas de salaire, rien. Nous n’avions pas de vacances et nous ne les avons eues qu’en 1938….

Mon mari

Mon mari était de Presles et moi de Nointel. Comme je ne sortais pas souvent, un dimanche après-midi, ma sœur m’a emmenée à Presles où il y avait un bal. Elle me dit : « Viens ! Tu ne sors jamais !
- Je ne peux pas puisque je travaille. »
Cette fois là, comme je ne travaillais pas, j’y suis allée et c’est comme ça que j’ai connu mon mari. Il a dansé avec moi, c’est tout. Nous avons dansé tout l’après-midi, puis il m’a demandé : « Je vous reverrai ?
- Ça, je n’en sais rien parce que je travaille le dimanche. Je ne sais pas si je vous reverrai. » Mais, il a essayé de me revoir...
La fois suivante, je ne l’avais même pas reconnu. Je ne pensais plus à lui. Je lui ai causé pendant deux ans avant de me marier ! Je ne voulais pas me marier tant qu’il n’avait pas fait son service militaire. Je me disais : « Il n’a pas fait le service. Après, il va partir et quand il reviendra, je ne sais pas s’il sera encore pour moi ou s’il en aimera une autre. » Ça change d’idées, un jeune… C’est comme tout, comme les femmes… Certains s’en allaient, puis se quittaient. Je me suis mariée à vingt-cinq ans. Nous avons fait une petite fête selon nos moyens… car c’était avant la guerre, en 1937.

Après la guerre 14-18

Après la guerre 14-18, on disait : « plus de guerre ». Sur le moment, nous étions jeunes – je suis née en 1913 – mais même quand j’étais adolescente, dans les années 25-30, je ne pensais pas que ça allait reprendre. On ne regardait pas les journaux. On ne s’en occupait pas. Maintenant, avec la radio, on sait tout, tout de suite, mais à l’époque, il n’y avait rien du tout. Les gens n’étaient au courant que s’ils lisaient les journaux ou s’ils avaient des renseignements. Mais quand on est gosse, tout ça, ce n’est pas pour soi.

La déclaration de guerre

Toutes les femmes venaient et disaient : « Oh ! Mon mari va partir. Qu’est-ce que ça va faire ? Il va s’en aller. Oh ! La ! La ! » Elles étaient toutes sous le coup. Mon mari était rentré au chemin de fer. Là, c’était différent. Ils étaient mobilisés sur place. Il était aux machines, mobilisé pour faire les trains des troupes pendant la guerre.

J’étais toujours à Nointel à cette époque. Le jour de la déclaration de guerre, tout le monde était sous le coup, pleurait. Une femme m’a dit :
« Tu te rends compte ! Mon mari va partir. Il est mobilisé. Il va s’en aller.
- Ah bon. Moi, il est au chemin de fer. Il est mobilisé sur la machine. »
Il s’occupait des trains des troupes. Les hommes ne pensaient pas que la guerre allait durer longtemps.

On avait baptisé mon petit Jean, mon premier garçon. Là, mon mari a reçu son papier comme quoi il devait partir. Il a dit : « Bien, mince ! Moi, je reste pour le baptême. Je partirai après…en retard. Tant pis. Je vais peut-être faire de la taule mais je veux faire le baptême de mon fils, puisque je m’en vais. » Il est parti comme ça, après. Il m’a expliqué : « Non, je n’ai pas été puni. » Ça lui faisait mal au cœur de partir. Il disait : « Après, je ne sais pas si je le reverrai. » Il est donc parti en 39. Il a dit : « Il faut que je m’en aille, que je parte ». Il est allé dans l’infanterie en Alsace, vers la ligne Maginot.

Tout le monde croyait vraiment que la ligne Maginot aurait empêché les Allemands de rentrer. Mais ce n’était sûrement pas assez protégé et les autres avaient peut-être mieux travaillé que nous. On n’aurait pas pensé…

L’exode

En 1940, nous sommes partis en exode dans le Berry chez une tante. Ça canardait ! Oh La ! La ! On a manqué d’y passer parce que les avions passaient à ras. Tou ! Tou ! Tou ! Tou ! On s’est planqué comme on a pu dans des petites haies et on n’a plus bougé. Enfin, ils sont passés… Ils ratiboisaient les bois. Il y avait un monde sur cette route ! Les gens avaient des sacs, des fardeaux. Certains ont laissé des valises tout le long de la route ! Ils ne pouvaient plus les traîner. Ils en avaient pris trop. Les gosses ! Les brouettes, les voitures des fermes, tout ça, c’était bourré là-dedans ! C’était incroyable !

Mon mari étant mobilisé, je suis partie toute seule avec mon fils. On est arrivé à la gare de Lyon, il devait être six heures. On devait reprendre un train pour aller dans le Berry.
J’aurais dû prendre le premier train. Je n’ai jamais pu monter dedans tellement il y avait du monde. Certains avaient des brouettes, des voitures et ils montaient leurs affaires dedans ; alors on ne pouvait plus monter. Ma sœur a cru que j’étais montée. Elle a pensé : « Ma sœur a dû monter un peu plus loin. » Mais quand elle est arrivée à Paris, elle s’est dit : « Bien, mince, je ne la vois pas. Où est-elle ? » Elle s’est fait du souci. Mais je n’ai jamais pu monter avec mon fils qui était tout petit, mon petit Jean. J’ai attendu à la gare et ça mitraillait. Le chef de gare m’a dit : « On va se faire bousiller là ! » On voulait avancer, essayer de se sauver…

On nous a annonce qu’il n’y avait pas de train mais finalement, on nous dit : « Si, en voilà un ! » Nous sommes donc montés dans un fourgon à charbon. C’était noir là-dedans ! Qu’est-ce que vous voulez ? Ils nous ont tassés là-dedans… On était noir comme des bougnats quand on est sorti. J’avais mis un gros paquet de linge sur mon dos. Quelqu’un m’a fait la remarque :
« Mais qui est-ce là-bas ? Ce sont des bougnats !
- On était dans un wagon avec du charbon, alors on ne pouvait pas être beaux ! »
Imaginez ! Nous étions noirs comme bougnats !

Arrivés à Orléans, le train s’est arrêté et ça canardait ! On ne savait pas où se mettre. On avait peur. La troupe passait, des soldats… L’un a même pris dans ses bras la gosse d’une dame, un petit bébé. On aurait dit qu’il sentait ce qui allait se passer. Elle a avancé un peu plus loin. Il a dit : « Avancez, avancez, je vais vous suivre. Ne vous inquiétez pas, j’ai le bébé » et elle a été mitraillée… Il a alors recueilli la gosse et a dit : « Je vais garder la pauvre petite. » Ça c’est dur.

A Nointel, une dame a perdu son frère et sa mère comme ça. Les avions piquaient comme ça, et puis : tac, tac, tac ! Je me mettais dans un coin de la chambre quand ils passaient. On disait qu’il fallait se mettre comme ça pour se protéger. L’avion est passé très bas et tac, tac, tac, tac, tac ! Nous avons eu des trous de balle dans la cour, cela aurait pu rentrer dans la maison ! Ils savaient qu’il y avait la troupe là-dedans et ils la canardaient.

Des gens ont voulu se protéger dans une ferme « Mince, ça mitraille, on va se planquer là … », dans des petits bosquets où ils n’étaient pas tellement couverts. Ils sont passés à ras. Heureusement, les Allemands n’ont pas dû les voir mais les gens se sont dit : « Ça y est ! On est fait. » Car ils ne regardaient pas et descendaient d’un seul coup.

Il fallait voir les gens avec tous leurs paquets sur cette route ! Les voitures avec les chevaux !

Les Allemands

Je me disais des Allemands : « Ce sont des hommes comme nous ». Certains étaient très gentils. Les Allemands sont venus en repos dans les deux châteaux de Nointel : Biéjot et Fouché. Il y avait même des femmes soldates !

Les Allemands arrivaient le vendredi avec deux cars bourrés de femmes pour les soldats. En haut, ils pouvaient se baigner dans des piscines. Ça se baignait tout nu là-dedans !

Ma sœur me racontait : « J’étais avec Mme Mézou. On montait les escaliers (je ne sais plus ce qu’elle voulait lui faire coudre). On ne savait pas où se mettre… Toute une bande d’Allemands, tous nus, descendait ! On était gêné mais eux se marraient. On ne savait pas comment faire ! Vous savez, ça fait un drôle d’effet… »
Mme Fouché disait : « Vous vous rendez compte ? Ils sont culs nus, ils passent comme ça devant nous. » Les Allemands… avec les femmes soldates… C’était facile. Les cars, ça y allait !

Qu’on soit riche ou pauvre ne changeait rien. Tout le monde s’aidait les uns, les autres. Quand il n’y a rien, on est forcé : « Si tu vas là et que tu peux avoir ça, demandes-en.... Moi je ne peux pas. J’irai là. On se partagera. » « Si tu n’as pas de place, si tu as peur, j’ai une chambre, tu viens coucher là. »

Des riches ont même accueilli des pauvres. Fouché-Magnand avait un grand château et de la place. Il a proposé : « Ceux qui veulent peuvent rentrer là. On a une chambre » mais les grands chefs allemands sont ensuite venus en bas. Ils ont pris la grande cuisine. L’autre château était pour les « pioupious » (les soldats).

On avait toujours peur qu’un Allemand fasse une connerie. Les officiers étaient dans le château d’en bas. Ils y faisaient la bringue. Une fois, ils ont dû se disputer, l’un est passé par-dessus les escaliers et est mort. Il a dû se cogner la tête. Mon oncle a dit : « Mince ! Pourvu qu’ils ne croient pas que c’est l’un de chez nous qui l’a tué ! » Eux n’en savaient rien puisqu’ils étaient bourrés.

Ils utilisaient des gens pour travailler, faire la cuisine, le ménage. Des femmes travaillaient là, faisaient le ménage, et il fallait que ce soit bien fait parce qu’ils étaient très propres. Il y avait une grande cuisinière dans le château pour faire la cuisine. C’est pourquoi les Allemands étaient là, en haut, au château. Et ils mangeaient bien ! Ils avaient des morceaux de viande comme ça… Ils avaient à manger, eux !

Les châteaux tous occupés, certains Allemands demandaient à coucher chez les gens, dans un grenier. Il y avait plein d’Allemands autour de chez moi.

Les Allemands annonçaient : « Vous avez la place. Deux Allemands coucheront là, chez vous. » Qu’est-ce que vous voulez dire ? On ne pouvait pas dire non. Certains donnaient des chewing-gums aux gosses qui étaient après eux.

On écoutait la radio. On se cachait. On a caché des Anglais avec mon oncle. Ils étaient rentrés chez nous et nous avaient demandé si on pouvait les cacher. Comme il y avait trois étages, on les a donc cachés dans le grenier de mon oncle… Mais des Allemands couchaient également chez mon oncle parce qu’ils avaient réquisitionné des chambres : « Vous avez de la place. Vous pouvez prendre des hommes. » Il ne pouvait pas refuser !

Le maire de Nointel, M. Biéjot, était un peu trop âgé, mon oncle le remplaçait donc à la mairie. Il a un jour demandé : « J’ai tous les Allemands qui sont là, les chefs. Je ne sais pas comment faire ».
Il venait me chercher et me demandait : « Va chercher à la ferme… Là-bas, il y a un monsieur, un Belge qui connaît l’allemand. . »
J’allais le chercher en douce : « Venez parce que mon oncle ne comprend pas. Il va dire oui, alors qu’il faut peut-être dire non ».
Le Belge arrivait et jargonnait avec eux. Mon oncle étant maire, il était responsable. Il m’expliquait : « Qu’est-ce que je dois faire ? Si je lui dis oui, et puis qu’il faut dire non ? Je ne comprends pas ce qu’il me dit… »

Certains Allemands étaient très gentils. Mon mari a parlé de sport avec certains – parce qu’il faisait du sport – au café…. Ils étaient pas mal au café. L’un jouait au billard et un autre a discuté avec mon mari. Il causait bien français et était content de pouvoir causer. Il a dit : « Moi, partir Russie. Toucher les affaires. On a touché des gros paletots, des grosses chaussures » parce que là-bas il faisait froid. Mais il disait : « Nous, là-bas, kaput, kaput ! »
Mon mari lui a dit : « Mais non ! Tu vas revenir. »
Il lui a répondu : « Oh non ! Kaput ! Je ne reviendrai pas… Ma femme, mes enfants... » Puis ils regardaient aux alentours en disant : « Il ne faut pas que l’on nous voit car après, on ne sait jamais. Ils pourraient venir. Il ne faut pas qu’ils voient qu’on cause trop. »
Ils se méfiaient les uns des autres ! Ils parlaient ensemble quand ils pouvaient, s’ils étaient seuls ; mais s’ils en voyaient d’autres, ils essayaient de jouer autrement. Mon mari faisait semblant de faire la lutte, tout ça… Comme ça certains passaient et disaient : « Oh ! Mais c’est bien ça. C’est bien. » Il fallait faire attention ! On ne sait jamais…

Un Allemand est enterré à Nointel parce qu’il a été tué là ; un jeune Allemand qui s’en allait sur Presles. Il suivait le trottoir quand des Français sont passés à côté et l’ont tué. Mon mari est allé le chercher puis on l’a emmené au cimetière pour faire le nécessaire.

L’occupation au quotidien

Je n’ai pas été séparée de ma famille pendant la guerre. Nous étions tous ensemble, regroupés pour nous aider.

Le soir, il fallait éteindre assez tôt et mettre des rideaux pour ne pas laisser voir les lumières. Nous n’avions plus le droit de sortir de telle heure à telle heure. Ceux qui, comme mon mari, étaient au chemin de fer avaient droit de se déplacer à toutes les heures. Ils portaient un brassard pour pouvoir sortir. Etant aux machines, mon mari commençait à n’importe quelle heure.

Il ne fallait plus sortir à partir de six heures. Or, comme nous n’avions pas d’eau, il fallait aller en chercher à la fontaine. Ce n’était pas marrant car si on y allait trop tard, c’était risqué. Ils étaient campés là avec leurs armes sur la place. Il fallait avoir un papier comme quoi vous pouviez sortir. On ne pouvait pas aller chercher de l’eau ! Nous n’avions pas le droit. Nous nous serions fait descendre ! Certains soldats ne l’auraient peut-être pas fait mais ce n’était pas sûr… Vous savez, les jeunes ont parfois la gâchette facile…

Des jeunes Allemands se sont installés dans le coin. Le matin, ils faisaient de la gymnastique sur la place, puis se mettaient en rang et chantaient « Heili. Heilo. » Alors vous voyiez tous les petits gosses du village comme mon fils, mon petit Jean qui était en tête, et mon neveu qui faisaient comme eux ! Ils se mettaient en rang et chantaient « Heili. Heilo . » On disait : « Quand même ! » Mais c’étaient des gosses… Les Allemands rigolaient. Certains venaient avec eux, leur donnaient des chewing-gums…Les gosses ne savaient pas.

Une nuit, nous sommes réveillés à cause de mouvements dehors. On s’est demandé : « Tiens, qu’est-ce qu’il y a comme bruit ? » Nous sommes montés au troisième. Comme il y avait deux chambres là-haut, on a regardé : « Oh ! Et bien dis donc, ce sont des Allemands qui montent avec les chevaux et des chariots chargés ! »
Nous étions près d’une grande avenue. Les soldats étaient couchés par terre dans l’herbe, éreintés, avec les chevaux attachés près de la maison. Ils venaient sûrement de loin à pied. Ils sont restés au moins deux jours.

Il ne fallait pas être malade pendant la guerre. On se soignait comme on pouvait. Le docteur venait, quand il y en avait un ! Mais notre principal souci était de manger, le pain, la viande… Il fallait faire la queue. Comme nous avions du mal à avoir du café, nous avons pris du blé et nous l’avons fait griller pour remplacer le café. On n’avait rien à manger. On a même fait cuire la rhubarbe !… Et bien, mon pauvre, on a eu une diarrhée ! On n’a mangé que ça. On n’avait rien d’autres, pas de patates… Certains faisaient du marché noir mais il fallait quand même faire attention, parce qu’il y avait des Allemands partout.

Les cinémas marchaient quand même. Les Allemands y allaient, ainsi qu’au restaurant et dans les bistrots où certains faisaient vraiment les mômes, comme on dit ! Ils en profitaient : « Moi profiter parce qu’après, kaput, kaput. » Alors ça y allait ! Ils avaient peut-être raison les pauvres ! C’était des hommes comme nous, après tout.

La Résistance

On savait qu’il y avait des résistants. Ils se planquaient et agissaient. Des amis, des camarades faisaient de la résistance ; mais nous ne savions, en général, pas qui étaient les autres. Mon mari en a vus. Il me disait : « Tu ne bouges pas parce que l’on va là, à tel endroit, pour faire ça ». De toute façon, les cheminots étaient résistants. Mon mari m’expliquait : « J’étais en machine, mais quand on pouvait en avoir un, on le faisait… On faisait dévoyer la voie et au lieu d’aller dans la direction dans laquelle ils voulaient aller, on les faisait aller de l’autre côté… » « On a voulu essayer de faire sauter les voies pour ne qu’ils passent pas. Quand ils sont arrivés, badaboum ! » Mais il y avait des risques.

Bien sûr, ça ne se voyait pas sur eux qu’ils étaient résistants. Certains l’étaient plus ou moins… mais ils faisaient de la résistance quand même. Ce n’était pas facile. Mon mari a causé avec certains Allemands pour essayer de savoir comment ça se goupillait. Certains causaient bien et n’étaient pas pour la guerre : « Moi, pas guerre. Moi, pas comprendre guerre. Mais pas nous. C’est chef. Chef…grand, grand manitou. » Il expliquait : « On est allé là mais on s’est fait ratiboisé. Et là, j’ai peur qu’on se fasse ratiboiser. »

Des Allemands étaient meilleurs que d’autres. L’un ne comprenait pas qu’il y avait la guerre. Il disait : « Ils nous envoient comme ça. Moi, j’ai enfants… femme. Ça m’a fait beaucoup de peine. Je pense à eux. Toi enfants ?
- Oui, moi aussi. »
Nous n’étions pas au courant de tout. Parfois nous disions : « Tiens là-bas ! Je ne sais pas si quelqu’un n’a pas été arrêté. Il y a eu quelque chose. » Mais, nous ne savions pas qui c’était. On essayait de savoir…

On essayait de ne pas causer trop fort parce que si un collabo était là et écoutait… Certains savaient et disaient : « On va faire ça. On va passer par là. » Mais il fallait faire attention parce que vous ignoriez si un Allemand n’était pas à côté de vous ! Il fallait essayer de ne pas se faire prendre.

Mon mari et le chemin de fer

A ce moment-là, au début, on ne savait pas qu’il y avait des camps de concentration. On ne pensait pas à ça du tout. Nous ne l’avons su qu’après la guerre. Mon mari me confiait : « Les gens qui sont dans mes wagons sont des déportés ».
Il le savait puisqu’il était aux machines. Il disait : « Ces malheureux s’en vont. Pourvu qu’ils reviennent. Où vont-ils aller ? Je me le demande. » Ils les emmenaient là-bas à Buchenwald.

Il en a caché deux dans le foyer de la machine. Il a dit : « Je vais essayer de te cacher dans le charbon. Mais ne bouge pas. Ne dis rien, surtout, car ils ont le droit de monter en machine ». En effet, des chefs mécaniciens allemands accompagnaient les chefs mécaniciens français ! Il m’a expliqué comment le voyage s’est passé : « On était tous les deux. On se regardait. On causait (parce qu’ils étaient causants quand même !). Mais là, on ne pouvait pas, alors je me disais parfois : « Pourvu que l’autre ne bouge pas ! »… parce que dans ce cas, il était mort. Il n’y avait pas à discuter.
Quand on pouvait, on essayait de les cacher. On cherchait des combines pour les cacher.

J’avais parfois peur, quand mon mari cachait des juifs. Je lui disais :
« Fais attention !
- T’inquiètes pas ! T’inquiètes pas !
- Je sais.
- Mais ça ne vous regarde pas, les femmes…
- Bien si. Tu rentres à je ne sais quelle heure. Je me demande ce qui t’arrive…
- Parce que je fais ça et ça. »
Ensuite je me disais : « Qu’est-ce que vous voulez faire ? » Il faisait partie de la Résistance du chemin de fer et ça marchait !

C’était risqué ! Mon mari a été pris huit jours comme ça avec deux de ses collègues. Je n’avais pas de nouvelles…Les Allemands les ont enfermés dans une cave. Il a demandé à aller aux waters. Un Allemand l’y a conduit et a attendu à la porte pour qu’il ne se sauve… Mon mari m’a raconté : « Je suis allé aux waters, et d’un seul coup j’ai entendu quelqu’un qui avait de l’air de cogner au mur. Je me suis demandé : « Mais qui c’est qui cogne ? Je ne vois rien. »
En haut, j’ai vu un vasistas et une femme qui m’a demandé :
« Eh ! Vous êtes où ?
- Bien, je suis enfermé. J’ai été pris. Je ne sais pas… Ils m’ont dit : « Kaput ! Kaput Français ! Kaput le Français ! », alors je ne sais pas ce que je dois faire. »
Elle m’a dit : « Ne vous inquiétez pas. Donnez-moi l’adresse de votre dame, la mairie, le maire. Je vais leur envoyer un mot, ainsi qu’à votre chef du chemin de fer qui s’occupe des machines. »
J’ai tout donné et elle m’a dit : « J’espère que vous réussirez
- Bien, je ne sais pas où je réussirai, car là, je suis enfermé… complètement. »
Certains venaient nous donner à manger et disaient : « Vous, le Français, kaput ! » C’était la Gestapo.
J’ai pensé : « Il faut réessayer de s’évader. » J’étais dans la cave où il y avait des gros tonneaux pleins de vin. Quand les Allemands descendaient, je tirais du vin. Certains buvaient et étaient bourrés. J’aurais bien essayé d’en bousiller un mais il y avait les autres. Je me serais fait prendre alors je ne pouvais pas le faire. Mais un jour, un gars avec moi m’a dit : « Je crois que là, ils sont forcés de partir. » L’Allemand m’a dit alors :
« Nous partir. On était bien là. Bon vin. Bon vin.
- Bien oui. Profites-en.
- Tu as raison. Je vais en boire un bon coup ! », et il est parti comme ça.
A un moment où j’étais seul, je me suis dit : « Je vais essayer ». Une femme m’a appelé, m’a passé un papier et m’a dit :
« Voilà, il y a ce qu’il faut !
- Bon, je vais essayer de faire ça comme ça, de passer comme si j’allais faire une commission que je dois absolument faire ». Et je suis arrivé à sortir…

Mon mari m’a raconté : « Je t’assure que j’ai eu chaud, parce qu’ils étaient là ! Quand je suis sorti, ils m’ont appelé au bureau et m’ont dit : « Vous, vous sortir premier. » J’ai dit : « Oui, mais mes copains sont restés enfermés. Je voudrais bien qu’ils sortent » (Il lui a dit ça comme ça.)
L’Allemand a répondu :
« Ecoutez, je vous comprends. Mais ce sera pour plus tard. Ils sortiront, mais plus tard.
- Vous me promettez qu’ils vont sortir ? Parce que s’ils ne sortent pas, je ne sors pas. » J’ai tenu tête.
- Je vous promets que vous allez sortir, et qu’eux sortiront après.
- Pas kaput ?
- Non, pas kaput ».

Son chef de dépôt avait réussi à faire les papiers nécessaires. Une fois sorti, mon mari a attendu trois, quatre jours, puis d’un seul coup il a été informé que ses collègues étaient sortis. Le chef du dépôt l’a appelé : « On a réussi quand même à vous sortir de là mais avec du mal. On a eu chaud, vous savez. On revient de loin. »
Mon mari était assez compréhensif, mais il a avoué : « Je n’en menais pas large. »

Les bombardements

On écoutait en douce la radio anglaise, tout doucement. « Tiens ! Ils sont à tel endroit ! » Beaumont avait une cimenterie, on entendait à la radio : « Des beaux cigares vont tomber aux trois cigares. » Ils parlaient des cheminées d’usines où ils faisaient le ciment, des grosses colonnes. Ils appelaient ça des « cigares ». Ils les ont bombardées mais ils prévenaient avant.

On a subi des bombardements. Ça passait dans l’après-midi : boum, boum, boum ! A telle heure, ils passaient. On disait : « Tiens ! Les Anglais arrivent. Ils vont bombarder. Attention ! Ils vont lancer leurs bombes ! » On les entendait de loin.

J’ai même vu se battre des avions anglais et allemands. Ça pétait sec ! On essayait de vivre quand même, en se disant : « Ça va peut-être passer. Ça ne va pas continuer. »

De Gaulle et Pétain

Pour moi, de Gaulle était le chef. Il était bien. Il a lancé l’appel du 6 juin à la radio, mais je n’avais pas de radio à l’époque.
Au départ, Pétain était également bien considéré, en souvenir de la guerre 14-18. Il a vraiment fait son devoir. Mais que voulez-vous ? Ça dépend de comment ça se présente. Ce n’est pas toujours facile. Au départ, les gens l’ont suivi. Les Français le respectaient. Nous avions eu confiance, un temps...

Le 6 juin 44 : le débarquement

Pour moi, c’était un soulagement. Je me disais : « Tiens, ils vont réussir à faire quelque chose. Ça va être un soulagement. La guerre va finir. » Mais ça ne se fait pas comme ça ! On cause mais après, il faut le faire.

La Libération

Quelqu’un du pays est venu nous dire : « On est libéré ! On est libéré ! Les Allemands partent ! »
Mon mari lui a répondu : « Les Allemands partent ?!
- Je te dis qu’ils partent ! Je les ai vus ! Ils sont là-bas avec le sac sur le dos et ils se dépêchent.
- Ah bon ? On va aller voir. »
Tout le monde est sorti pour voir. C’était vrai ! Ils sont passés pendant toute la nuit. Ça faisait un barouf !

Des soldats américains ont débarqué à Nointel. Les gens étaient contents. Les gosses arrivaient en courant car ils leur donnaient du chewing-gum, des bonbons.

Hitler et les camps

Au début, on ne pensait pas qu’Hitler était comme ça, qu’il aurait pu faire ça. Mais il n’était pas tout seul. Il y en avait d’autres.

Beaucoup de gens ont été tués, mais on ne savait pas tout. On ne connaissait pas l’existence des crématoires… Des gens y sont passés, des gosses… Je pensais alors : « C’est cruel. On devrait leur en faire autant. » Sur le moment, je crois bien qu’on avait un désir de vengeance contre les Allemands.
Ce qu’ils avaient fait était quand même grave. Ils envoyaient les gens comme ça… Vous vous rendez compte ? C’est terrible ! Les gosses séparés de la mère ! D’un seul coup, ils vous séparent les mômes. Ils criaient ! C’est terrible…

L’Europe

Il serait mieux de s’accorder que de se casser la figure quand même ! Il est malheureux qu’il ait fallu tant de morts pour arriver à cela. Le fait qu’ils aient tué des gens comme ils l’ont fait était horrible (même si ce n’était pas le cas de tous). La réconciliation avec l’Allemagne était importante, même si on a peut-être toujours peur que ça recommence. Mais j’espère que maintenant, ils sont plus raisonnables, qu’ils réfléchissent mieux. J’espère !

1946 : le droit de vote

C’était important de voter, car dans le fond on pouvait dire ce qu’on pensait. Mon mari ne me disait pas pour qui voter. Il me disait juste : « Tu choisis ». Mais nous ne nous y connaissions pas trop en politique ; alors, nous nous renseignions quand même. Ils sont peut-être tous bons, mais plus ou moins. Il faudrait qu’ils s’accordent tous ensemble. L’un donne ça et l’autre ça et ça. Dans chaque chose, il y a quelque chose de bon, alors qu’ils le mettent ensemble et qu’ils se regroupent pour faire quelque chose de bien. On sait bien qu’ils ne peuvent pas tout faire. C’est autre chose. On dit : « on fait ça » mais arrivé là, on ne peut pas toujours le faire. Il y a des bâtons dans les roues.

Les femmes n’avaient pas le droit de voter avant 1945, alors que là, nous pouvions donner notre avis. Les hommes voient d’une manière mais nous d’une autre. C’est normal. Il y a du bon des deux côtés. Il faut prendre ce qui est bon et le mettre ensemble sans se bouffer le nez, pour faire quelque chose de mieux.

Mon fils et la guerre d’Algérie

Mon fils a été tué pendant la guerre d’Algérie. Il est parti le 1er mars et le 9 mars, il se trouvait tué en Grande Kabylie. Il venait de partir pour faire son service militaire, mais pas la guerre. Il n’était pas engagé. Il était à Eaubonne.

Ils avaient sûrement besoin de soldats et ils ont pris ceux qui venaient d’arriver. Certains venaient de Beaumont, de Nointel, d’Issy, de toute la région de la Seine-et-Oise. Il y en avait toute une tapée ! Il était parti pour entrer dans les fusiliers marins : « Tiens ! Je vais m’en aller dans les fusiliers marins. Je vais aller là-bas à Toulon ». Son point d’attache était Toulon. Mais en fin de compte, il est resté là-bas combien de temps ? On les a envoyés et il a été tué. Je ne l’ai même pas vu en marin, rien du tout… Il disait : « Mais non ! Mais non ! Ça va aller ! » Ça va aller…

Quand le monument aux morts a été érigé, un grand caïd est venu. Il a dit : « Je ne comprends pas. Ils ont sacrifié des jeunes qui ne devaient pas partir. Pourquoi ils n’en ont pas mis d’autres ? » Les légionnaires ne voulaient pas partir et cassaient tout mais ils n’auraient pas dû mettre ces jeunes…

Mon fils s’en est allé tout heureux de faire son service et arrivé là, on vous dit : « Ça y est ». Vous savez, c’est dur… On vous le ramène entre quatre planches. C’est dur… C’est bien beau les médailles, mais ça ne le fait pas revenir. Les fusiliers marins sont les troupes de choc. Ce sont eux qui y vont en premier, alors forcément… Il était costaud. Je n’aurais jamais pensé qu’il parte faire son service et qu’on me le ramène entre quatre planches.

Pour nous, l’Algérie, c’était complètement la France. C’était français. C’est malheureux qu’il y ait eu cette guerre qui a fait tuer des jeunes. Pour qui ? Pour quoi ? Après 1945, on disait : « Il n’y aura plus de guerre » et arrivé là : pan ! On pensait qu’il n’y aurait plus de guerre, que tout allait se passer à peu près bien et que tout le monde serait un peu d’accord, s’arrangerait.

Mai 68

Ils ont dit ce qu’ils pensaient, ce qu’ils voulaient. Chacun a voulu donner son avis. Là encore, il y a du bon des deux côtés. Seulement il faut choisir. Ce n’est pas facile. De toute façon, on ne peut pas contenter tout le monde. Ce n’est pas possible. Il faut que les gens s’accordent à peu près sans se bouffer le nez. Remarquez, ce n’est quand même pas comme dans le temps. Dans le temps, c’était la bagarre, alors que maintenant ils sont quand même plus compréhensifs. Ils se contactent, discutent… C’est beaucoup mieux.


Récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

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Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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