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Kayes : Les français ont emmené nos grands frères !

Mr Konaté né en 1933 dans l’ancien Soudan français...

dimanche 9 décembre 2007, par Frederic Praud

Texte : Frédéric Praud


Je suis né en 1933 à Kayes, dans l’ancien Soudan français. Kayes est une grande ville de plus d’un million d’habitants. Nous étions colonisés par les Français. Ils se sont toujours très bien comportés avec nous.

Mon père était cheminot. Ma mère s’occupait des enfants et faisait la cuisine pour nous nourrir.

Nous avons souffert de la guerre en Europe. Nous ne trouvions pas de nourriture, ni de riz, ni de mil, rien du tout ! Pendant l’hivernage, les femmes partaient dans la brousse pour chercher des feuilles de haricots sauvages qui étaient ensuite cuites. Nous vivions avec ça dans la misère, car nous n’avions rien à manger. Plus de moyens pour cultiver car la guerre les utilisait ! La mairie distribuait des cartes de ravitaillement pour les familles. Des commerçants vendaient également des produits au marché noir, la nuit, mais beaucoup de gens se nourrissaient avec de simples feuilles d’arbres, des herbes…

Il n’y a pas eu de conflit direct au Soudan français. Les Allemands n’étaient pas présents chez nous. Avant l’armistice de 1918, ils l’avaient été au Cameroun et au Togo, leurs anciennes colonies mais dès 1939 leurs ressortissants sont repartis en Allemagne. C’est comme ça que ces deux pays ont obtenu leur indépendance ! La France est ensuite arrivée dans ces deux pays pour recruter les bons éléments dans son armée pour faire la guerre.

Les Français ont emmené nos grands frères

Les Français ont emmené tous nos grands frères pour faire la guerre. Mon grand frère a fait cinq ans comme prisonnier de guerre à Berlin. Il a été fait prisonnier en 1940. Il a été libéré par les Américains. Il avait subi les bombardements et n’entendait plus rien.

Les soldats s’engageaient dans les tirailleurs sénégalais. Cette armée regroupait des hommes de toute l’Afrique. Mon frère n’était pas engagé volontaire.
On l’avait appelé parce qu’il avait la nationalité française. Les tirailleurs qui possédaient la nationalité française portaient la même tenue que les Blancs mais pas les autres. On distinguait les tirailleurs africains ou français à leur tenue : des bandes molletières sur les jambes, une ceinture rouge avec un baudrier pour les Africains.

Enfant, la France représentait le colonisateur qui nous prenait par force pour faire la guerre, pour envoyer les Africains en première ligne. Certains des nôtres avaient des grigris qui leur permettaient d’éviter les balles. Personne ne savait pourquoi ils se battaient. Ils étaient juste emmenés pour faire la guerre ! On savait juste que la France faisait la guerre contre l’Allemagne.

Les Français laissaient croire que quand on tirait sur un Africain, il était encore vivant sur le terrain le lendemain matin. D’après les anciens combattants, les Allemands ont voulu vérifier… Ils ont exécuté de nombreux tirailleurs dans une grande tranchée. Ils l’ont fait garder par des sentinelles pendant une semaine. Personne n’était vivant. La France avait menti ! Les Allemands ont eu pitié d’eux et ne les ont plus tués.

Le racisme des Allemands

Ils ont envoyé les soldats africains à Berlin. Ils leur mettaient des pancartes autour du cou, les harnachaient à des charrettes comme des chevaux. Ils les fouettaient pour les faire avancer. Il fallait courir comme des taxis. On les frappait en cours de route. Les Allemands se servaient des soldats noirs comme bêtes de somme ! Si quelqu’un poussait mal, il était tué comme un chien…

La famine sévissait. Mon frère restait des jours sans manger, uniquement avec de l’eau. Des Allemands lui avaient demandé : « Pourquoi es-tu venu faire la guerre contre nous ? » Il ne comprenait pas l’allemand et une personne a dû traduire : c’était le Président Senghor... Senghor est resté pendant cinq ans prisonnier de guerre en Allemagne. Il était agrégé grammairien. Il leur a dit que les Français les avaient recrutés de force pour faire la guerre.

Mon frère m’a raconté tout ça ! Il est revenu choqué de cette histoire, les deux oreilles bouchées… Il s’est installé comme cultivateur. Il n’y avait pas d’autre métier pour pouvoir se nourrir. Il est resté triste, seul dans sa maison.

Enfants, notre principale activité était le football avec les copains. Vers dix ou onze ans, à force d’entendre mon frère, je voulais être militaire. Je voulais savoir ce qui se passait à l’armée. Je suis entré dans l’armée française le premier juillet 1955 après être passé par le lycée de garçons à Bamako. J’ai ensuite fait trois ans d’études professionnelles pour devenir ouvrier d’art. Je suis allé dans toute l’Afrique pour finir mon service en France.

Engagé dans l’armée française

J’avais la nationalité française et on m’a donc appelé sous les drapeaux à Kayes. Je voyais que les tirailleurs noirs étaient mal habillés. Un jour nous nous sommes révoltés. Les Français ont dû trouver une solution pour ces gens. A partir de ce moment-là ils ont été habillés comme les autres soldats. On avait donné des barriques pour faire le mil ou le riz pour les tirailleurs alors que nous autres cuisinions comme en France. Cette pratique n’a pas perduré longtemps après la guerre… Il y avait trop de différences entre soldats. Pendant la guerre, les balles ne font pas de différence !

Au bout de trois ans, on m’a muté en Haute-Volta au bataillon de Ouagadougou. J’ai fait ensuite trois autres années à Dakar. J’ai servi le gouverneur Général Pierre Messmer. Je travaillais dans la gendarmerie française. L’éclatement de la fédération du Mali m’a amené à vouloir servir mon pays au Soudan Français. On m’a envoyé à Bamako. J’avais conseillé au Président Keita d’écrire au Général de Gaulle pour faire revenir tous les militaires français d’origine soudanaise dans leur pays. Ca a été fait dans tous les pays africains…

Je suis resté trois mois à Kayes, dans mon pays, dans ma région avant d’aller à Bamako. On ne nous a pas donné de logement. On nous a installé dehors sous le vent, avec la poussière. Nous couchions dehors aussi. Je suis allé voir le chef d’Etat Major pour m’en plaindre. Il a réglé le problème en trouvant un appartement sur place pour le contingent de Sénégalais. J’ai été affecté à l’Etat Major dans la comptabilité et j’y suis resté quinze ans.
Je suis venu à Paris en 1974 pendant un an avant de retourner à Bamako. Puis, je suis allé à Melun en 1975/1976, au commandement de Gendarmerie Nationale. J’ai pris ma retraite militaire en 1979. J’ai participé ensuite au service de sécurité de la gendarmerie jusqu’en 1998 et puis j’ai pris ma retraite définitive.

Message aux jeunes de Vigne Blanche :

Il faut mettre en place un véritable service de sécurité pour répondre à l’aspiration des citoyens. Cet objectif impose une démarche à la fois décentralisée, attentive aux besoins de la population et mobilisatrice de tous les intervenants concernés. Déjà mise en oeuvre en certains endroits du quartier, cette approche a montré son efficacité. Les adolescents du quartier qui étaient insupportables l’ont quitté. Actuellement, pas de brigandage. Toute est calme, Dieu Merci. Les jeunes de maintenant sont moins dangereux. Pour le moment nous avons la tranquillité. Je souhaite un bon courage aux jeunes de Sarcelles et je voudrais que les jeunes prennent exemple sur leurs parents pour rester honnêtes, sincères.

Récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr

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Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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