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L’Armée Leclerc nous a libérés

Mr Lagrange né en 1932 à Sarcelles

dimanche 19 novembre 2006, par Frederic Praud

Texte Frederic Praud


TEMOIGNAGE DE M. RENE LAGRANGE

Sarcelles avant-guerre

Je suis né le 2 mars 1932, au 30 avenue de la Division Leclerc, à Sarcelles. Nous avons été expropriés en 1960 pour prolonger Sarcelles. J’habite Pierrefitte depuis lors.

Mes parents sont venus à Sarcelles en 1926-28. Mon père a fait la guerre de 1914. Il était d’origine vosgienne et ma mère du Nord. Ils sont venus habiter Saint-Denis jeunes, puis se sont mariés. Mon père a construit à Sarcelles, au fur et à mesure, parpaing par parpaing, une petite maison avec garage, que l’on a habitée jusqu’en 1960.

Avant-guerre, il y avait beaucoup de pavillons individuels au Barrage et un seul immeuble de quatre ou cinq étages, deux ou trois maisons avec quatre logements. Il n’y avait pas de grande construction. Il y avait également beaucoup de jardins, de gens qui cultivaient leur petit jardin, qui bricolaient. Beaucoup se construisaient des petites maisons, au fur et à mesure, dans les champs jusqu’à Lochères et la ligne de chemin de fer. On commençait par le soubassement, et l’on continuait au fur et à mesure qu’on avait un peu d’argent. On n’avait pas de permis de construire !

Mon père est venu habiter à Sarcelles avant d’y travailler comme serrurier, à son compte. Comme il m’emmenait avec lui, j’ai commencé à bricoler à cinq ou six ans sur des clôtures, des choses comme ça.

Dans notre quartier, beaucoup de gens venaient du Nord et de Belgique. Les gens sont venus suite à la première guerre mondiale et sont restés. Les parents de ma femme, entre autres, étaient belges. Ils habitaient Montmagny, de l’autre côté, sur l’autre route. Mon beau-père était lorrain, mon père lorrain, ma mère était du Nord et ma belle-mère Belge ! C’est un ensemble. Il y avait également quelques Italiens dans notre quartier. Ils travaillaient surtout dans la maçonnerie. Quelques uns de mes camarades étaient d’origine italienne.
L’entente était parfaite entre tout le monde à l’époque… aucun problème. Il y eut quelques Arméniens au Barrage, en principe tailleurs ou travaillant dans la confection.

Entre le barrage de Pierrefitte et l’école Marius Delpech, on trouvait la ferme de la famille « Brigand ». C’était la seule du quartier du Barrage, une petite ferme avec quelques animaux et en face, un producteur de miel.

On ne se connaissait pas entre jeunes des différents quartiers. Il n’y avait aucun transport. Il fallait faire trois kilomètres à pied pour venir à la mairie. Je l’ai fait en patins à roulettes sur les pavés ! Dix kilomètres à pied, c’était classique. Puis il y eut un autobus : d’abord à la gendarmerie, puis au barrage de Pierrefitte.

L’exode et le retour à Sarcelles

J’avais sept ans en 1939. J’ai vu les affiches appelant à la mobilisation générale. C’était la panique pour tout le monde. La guerre allait commencer aussitôt… C’était relativement calme, mais on commençait à nous distribuer des masques à gaz. A l’école, le jour férié était le jeudi, mais tous les mercredis après-midi, nous allions dans la cour en rang : exercice masque à gaz pendant un quart d’heure. On descendait dans les tranchées pour nous habituer à ne pas avoir peur. Les abris avaient été construits dans les écoles, notamment l’abri souterrain derrière l’école Marius Delpech.

C’était relativement calme jusqu’en 1940. Avant que les Allemands arrivent, on nous prévenait : « Si vous trouvez des crayons par terre, il ne faut pas les ramasser. » « Si vous trouvez des bonbons, il ne faut pas les ramasser. Et il faut se méfier. Il ne faudra pas traîner dans la rue quand les Allemands seront là » On prétendait qu’ils jetaient par avions des bonbons empoisonnés ou des crayons explosifs, tout un tas d’objets qui pouvaient faire du mal.

J’ai vu ensuite les Belges mais aussi les soldats français traverser Sarcelles. Ils rentraient à pied de je ne sais où. Il n’y avait plus d’officier, plus rien. On leur donnait quelque chose à boire… L’un d’eux est venu en portant uniquement le canon de son fusil car la crosse avait brûlé. Il a précisé : « Il faut que je le ramène, sans ça je vais passer au peloton ». Seul le canon de son fusil en acier n’avait pas brûlé. Ils arrivaient clopin-clopant chacun leur tour, complètement désorganisés et épuisés.

Mon père était parti comme affecté spécial dans la Creuse. Avec ma mère, nous sommes restés à Sarcelles jusqu’au dernier moment, puis nous sommes partis à pied chez ma grand-mère à Saint-Denis, avec le landau chargé du maximum que l’on pouvait emmener. Nous sommes restés à Saint-Denis pendant trois, quatre jours. Les Allemands sont arrivés et nous sommes revenus à Sarcelles.

Il y avait eu des bombardements, de la fumée partout, mais enfin… A Sarcelles, presque au Barrage, où est maintenant le Mac Do, étaient installés des chantiers de casse de voitures, avec des vieux camions de 1914. Les soldats français avaient mis des camions en travers de la chaussée pour barrer la route aux Allemands, avec des petites mines plates sous les roues, de façon à ce que tout saute quand les Allemands pousseraient les camions. Nous sommes partis. Les camions des français étaient braqués de ce côté-là mais ils n’ont pas tiré. Les Allemands sont arrivés… et avaient mis les camions sur le côté de la route, sur l’herbe. Ils avaient placé les mines à côté en mettant « Achtung minen » pour faire attention. Ils sont partis et ont laissé ça là pour avancer plus vite. Peut-être deux semaines plus tard, une équipe est venue pour déblayer les camions mais il n’y avait plus la pancarte et l’herbe avait poussé. On ne voyait plus les mines. Un camion est passé sur une mine et « pouu » ! Sept, huit Allemands ont été tués au Barrage le long de la route nationale. Je remontais de Pierrefitte et là, c’étaient les tripes à l’air… Aucun survivant. Une roue en fonte est passée par-dessus la maison de ma tante à cinquante mètres ! Ils n’avaient pas vu les mines… En réalité, nous sommes peut-être responsables parce que l’on avait joué avec les pancartes, mais bon… On savait qu’il y avait des mines entre les camions, on n’y allait pas. Voilà l’arrivée des Allemands à Sarcelles…

Les gens du quartier du barrage étaient partis à 60% à peu près. Certains sont allés loin, d’autre moins. Ma future femme n’habitait pas très loin, sur Montmagny, sa famille est partie jusque dans la Nièvre tant bien que mal avec des charrettes, des chevaux, des voitures, des vieux camions, quelquefois en remorque suite à une panne de moteur ou à un manque d’essence… en laissant, de temps en temps, sur le bord des routes, tout ce qu’ils ne pouvaient plus continuer à trimballer.

L’occupation au quotidien

Mon père était affecté spécial à Limoges en 1940.

Nous faisions le jardin avec ma mère, des légumes, des pommes de terre, des topinambours… On avait à peu près mille mètres de terrain. Nous avons eu plus tard des tickets de rationnement, des animaux, des lapins, des poules, etc. On allait chercher la graine et autre chez Berger, rue Carnot, quand il y en avait.

Les tickets de ravitaillement, même les faux, ont duré assez longtemps. Vers la fin d’avril, mai 1944, je suis venu cueillir des petits pois ! On partait avec ma mère à cinq heures du matin ! On venait devant les fermes où ils prenaient x personnes : « Aujourd’hui, vous rentrez chez vous. Il n’y en a pas. » On passait la journée dans les champs avec les éclats d’obus qui nous tombaient sur la tête de temps en temps… au Mont de Gif jusqu’au Mesnil Aubry. On y allait à pied avec une charrette et l’on revenait vers cinq heures l’après-midi. On avait une petite somme et un litre de lait en fonction du poids de petit pois qu l’on avait cueillis. On repartait avec ça et on essayait de revenir le lendemain matin.

Les cultivateurs envoyaient des camions à gazogène remplis de choux-fleurs ou autre sur Paris. Comme ils n’allaient pas très, très vite en remontant au Barrage, les enfants les attendaient sur le côté. On commençait à courir quand on voyait le camion arriver. On sautait dessus. On faisait tomber des choux-fleurs et on les ramassait, pour améliorer l’ordinaire !

Les professeurs nous donnaient également des gâteaux vitaminés à l’école…Si une fille aimait bien un garçon, elle lui donnait un biscuit ou deux suivant son degré d’affinité. On avait donc un peu plus de gâteaux que les filles…

On a réussi à vivre comme ça. Je n’ai pas vu d’enfants avec l’étoile à l’école, mais j’ai vu des gens qui la portaient.

En 1942, mon père a été arrêté par les Allemands parce qu’il avait sorti clandestinement des papiers d’internés anglais enfermés à la caserne de Saint-Denis. Des Anglais civils y avaient été internés par les Allemands. Mon père était serrurier et travaillait alors pour un patron. Il rentrait et sortait de la caserne en tant qu’ouvrier. Mais évidemment, les internés lui ont demandé de sortir une lettre, puis deux lettres, et puis ci, puis ça ; et un jour il s’est fait prendre. Trois mois de prison. Pendant ce temps-là, il a fallu que l’on se débrouille avec ma mère pour vivre comme on pouvait… parce qu’en plus nous n’avions plus ses tickets de ravitaillement, ni son salaire… Il a quand même eu la chance inouïe de ne faire que trois mois…. Il a été arrêté et emmené à la kommandantur de Saint-Denis, mais deux jours après, on ne savait toujours pas où il était. Il fut envoyé au Cherche Midi pendant un mois. Un jour, nous y sommes allés : « Ah non ! Il n’est plus là. » Grand vide… De là, il est parti à Fresnes pendant un mois. Là, pareil :
« Bien non, il n’est plus là.
-  Où est-il ?
-  On ne sait pas ».
Et il a fini à Villeneuve-Saint-Georges. Il est revenu au bout de trois mois.

Presque chaque jour, les Allemands venaient chercher un ou deux prisonniers, pris au hasard, pour les fusiller ensuite à titre d’otages. Nous pouvions rendre visite aux prisonniers une fois par semaine, j’y allais avec ma mère. Après une attente interminable (fouille des personnes, des colis que nous apportions), nous pouvions nous parler à travers deux ouvertures grillagées séparées par un couloir d’environ un mètre de large. Le couloir était surveillé par une sentinelle casquée, fusil à l’épaule. A la fin d’une de ces visites au Cherche Midi, la sentinelle est venue me prendre par la main et, sans un mot, m’a emmené de l’autre côté pour que je puisse embrasser mon père. A dix ans, je n’étais pas très rassuré, mais je lui ai fait confiance, ce militaire avait peut-être un enfant dont il était également séparé ! Je n’oublierai jamais cela ni le décor du lieu !
En juillet 1944, les gens qui habitaient Paris avaient encore moins de nourriture que nous qui cultivions un petit jardin. Ils prenaient l’autobus jusqu’à Pierrefitte et venaient chercher des salades, des choses comme ça. Comme il n’y avait plus d’école, nous nous étions fabriqués des chariots avec des roues. Les sacs étant lourds, on venait avec nos chariots dans Sarcelles. On proposait aux gens : « Mettez vos sacs dans le chariot » et on traînait le chariot jusqu’à l’autobus. Eux marchaient tranquillement et nous donnaient une petite pièce. On faisait donc toute la journée l’aller-retour entre Sarcelles et le terminus de Pierrefitte.

La Lozère

En 1943, un de mes cousins, âgé de dix-neuf ans, était réfugié en Lozère afin d’échapper au STO (service du travail obligatoire) organisé par le gouvernement allemand. Pour que nous puissions avoir un peu plus de nourriture et échapper aux bombardements, il avait trouvé pour son frère, deux de mes cousines et moi des places dans des fermes des villages voisins, au mois de juin pendant les vacances d’été.

Je suis donc arrivé dans un village perdu sur un plateau dans une ferme tenue par une jeune veuve (son mari avait été tué lors des combats de Dunkerque). Elle avait un fils âgé de sept ans.

Je devais garder les vaches, les emmener aux champs du lundi au samedi toute la journée. Je devais surtout veiller à ce qu’elles n’aillent pas brouter dans les près voisins ce qui déclenchait des « drames » sans fin. J’avais un chien qui m’était inutile car il ne « parlait » que le patois et ne comprenait pas le français. C’est donc moi qui devais courir après les vaches pour les rassembler ! Il y avait également des cochons que je devais sortir de temps en temps le soir. Il fallait aussi ramasser le foin, le blé, nettoyer l’étable et la soue des cochons etc.

Pour la journée, je partais avec une musette contenant quelques tranches de pain, un peu de saucisson et de fromage et une énorme tranche de lard que je ne pouvais pas avaler ce qui faisait le bonheur de mon chien qui lui appréciait ! Le soir, dans la cuisine qui communiquait avec l’étable, nous avions un repas normal. Le dimanche, les vaches étaient parquées dans les prés fermés pour que nous puissions aller à la messe le matin et aux vêpres l’après-midi.

Un de ces dimanches, ma patronne et son fils étaient partis pour une communion. Elle m’avait laissé une gamelle dans le garage pour mon déjeuner ! Pour passer le temps, j’avais entrepris la confection d’un crépi, à base de bouse de vache, que j’avais étalé sur une partie de la façade. La patronne n’a pas du tout apprécié à son retour ! J’ai dû nettoyer l’ensemble le lendemain.

C’était la première fois que j’étais si loin de ma famille. Je m’ennuyais terriblement. J’avais peur pour eux les sachant sous les bombardements. J’ai réussi à convaincre une de mes tantes qui était venue me voir de me ramener avec elle, à Paris au mois d’août.

Quarante années plus tard, nous sommes passés par ce village en rentrant de vacances, celui-ci n’avait pas changé. Une route tortueuse montait sur le plateau, finissait en chemin de terre débouchant sur une place, également en terre, entourée de ferme. Il y avait une série d’abreuvoirs en cascade alimentés par une source en haut de cette place, le four à pain du village etc.

J’ai retrouvé ma « patronne » un peu changée mais elle s’est quand même souvenue de moi. Elle nous a reçus gentiment avec ma femme. Nous avons évoqué quelques souvenirs (évitant bien entendu les moins bons !) de ces trois mois passés à la ferme lorsque j’avais onze ans.

Les bombardements

Il y avait des bombardements, le jour, la nuit, sur Saint-Denis, le Bourget... On les voyait parfois. Le bombardement de la porte de la Chapelle n’était pas très loin. Il eut lieu la nuit. Des fusées descendaient avec des parachutes et éclairaient comme en plein jour. Les plaquettes de phosphore tombaient… Nous sortions voir le spectacle. C’était devenu tellement habituel qu’on n’y faisait même plus attention !

Le 16 août 43, ou quelque chose comme ça, un bombardier a commencé à lâcher ses bombes sur la nationale 16, juste au Barrage de Pierrefitte. La première bombe est tombée sur une maison dont la propriétaire, madame Adel a d’ailleurs été tuée. Il y avait un trou de bombe tous les cinquante mètres jusqu’à Dugny, puis tout le paquet est tombé sur Dugny. La ville a été rasée !

L’une des bombes est tombée dans la chambre d’un camarade d’école. Elle est passée sous son lit mais n’a pas explosé. Nous sommes allés la voir après, une fois désamorcée.

M. Delpech

Monsieur Delpech était mon directeur d’école. Je ne l’ai pas eu comme instituteur parce que j’ai quitté le CM2 après avoir passé le DEPP (diplôme d’études primaires et préparatoires) – examen qui a existé pendant trois ans. Le DEPP nous permettait de rentrer directement au cours complémentaire, à onze ans, sans passer le certificat d’études. Madame Delpech était institutrice en CM2. Je l’ai donc eue. Leur fille, Colette, était dans la même classe que moi. Monsieur Delpech s’occupait de la classe certificat d’études. Il organisait plusieurs choses.
Il nous emmenait parfois dans la carrière, dans les champs… pour repérer un peu les Allemands, mais nous ne le savions pas. Il a participé au sabotage de plusieurs pylônes électriques. Des pylônes sautaient souvent. Il était résistant mais personne ne le savait. Nous ne l’avons su, malheureusement, que le jour où il eut ce problème. Ils étaient trois au coin de la déviation de Sarcelles quand on vient de Pierrefitte. Or, personne n’avait le droit de parler et de se réunir à plus de deux. Ils étaient trois : un de mes cousins, quelqu’un que je connaissais et M. Delpech. Un camion allemand est arrivé par la route de Groslay et a tourné. Comme ils étaient tous les trois, les Allemands sont descendus et les ont fouillés. M. Delpech avait un pistolet sur lui. Ils l’ont abattu sur place, directement à la mitraillette. Par contre, ils ont laissé partir mon cousin et son collègue, tout cela deux ou trois jours avant la Libération. Nous avons été libérés le dimanche et c’était peut-être le mercredi, jeudi, mais vraiment très peu de jours avant…

J’ai d’ailleurs fait la connaissance de M. Mahaut qui était là avec mon cousin et M. Delpech. Il nous a confirmé cette historie. Ils ont d’ailleurs emmené le corps de M. Delpech dans une brouette chez cette famille Mahaut. La maison n’existe plus mais elle était à cinquante mètres de l’endroit où il a été tué. Un stèle est érigée à sa mémoire près de « l’Etap Hotel ».

Monsieur Mahaut nous a expliqué que monsieur Delpech avait sur lui un carnet avec un tas de noms de résistants, carnet qu’ils ont réussi à sauvegarder. Ils sont parvenus à faire en sorte que les Allemands ne le trouvent pas, sinon ils auraient encore pu aller plus loin.
Les représailles

La veille de la Libération, le 26 août 44, des résistants ont tué un ou deux Allemands. Une patrouille allemande est donc passée et a récupéré les gens dans leur jardin, y compris Louis Lebrun, habitant Sarcelles. Il avait dix-huit ans. Au fur et à mesure, ils cueillaient les gens dans leur jardin, les hommes bien sûr... Ils ont fait tout le tour jusqu’à Pierrefitte. Là, ils sont montés à la butte Pinson et les ont fusillés… neuf personnes le samedi après-midi.

La Libération

Sarcelles a été libéré le 27 août, soit deux jours après Paris. Le 26, un samedi, les Allemands reculaient et se sont arrêtés au Barrage de Pierrefitte où j’habitais. Il fallait laisser toutes les portes ouvertes. Ils sont rentrés chez tout le monde. Notre terrain était en pente avec une rampe en ciment où ils se sont installés. Ils ont creusé des tranchées et y ont mis des mitrailleuses en enfilade pour tirer sur l’armée Leclerc qui allait arriver. Ils ont passé toute la nuit autour de chez nous. Le samedi après-midi, il y avait des chars allemands que nous sommes allés les voir : allemands ou pas allemands pour nous enfants… Ils nous faisaient monter sur leurs chars, les Tigres… Nous sommes rentrés à la maison. La nuit, on dormait plus ou moins parce qu’il y avait toujours des tirs. Le lendemain matin, comme il faisait beau, les Allemands sont sortis, ont nettoyé toutes leurs armes. Ils ont demandé des poires, sont venus se laver à la maison. Ils avaient demandé à ma mère de leur préparer une cuvette et de leur faire cuire de la compote. Mon père faisait sécher des feuilles de tabac. Un officier allemand a vu ça : « Qu’est-ce que c’est ça ? » Il lui a expliqué. L’Allemand est parti et est revenu avec un paquet de deux cent cinquante grammes de tabac qu’il a donné à mon père… L’un d’eux nous a montré la photo de ses enfants et nous a fait comprendre : « C’est fini pour nous (Kaputt en allemand). »

Le dimanche matin s’est passé comme ça. On a déjeuné le midi avant de s’asseoir dehors, ma mère, mon père et moi. Vers 13h30, sifflement. Le premier obus lancé par l’armée Leclerc nous est passé à vingt mètres au-dessus de la tête et a fini chez les voisins, heureusement absents ! On a foncé. Mon père et moi avons plongé dans l’abri que nous avions construit dans le jardin. Ma mère nous a dit : « Je n’ai jamais su comment vous êtes disparus. Je ne vous ai pas vu disparaître ! » Nous sommes restés là à peu près une demi-heure.

Profitant d’une accalmie, nous sommes allés, en passant par les jardins, chez ma tante qui habitait un peu plus loin. Là, un fossé descendait de la route nationale pour évacuer l’eau de pluie de la route.

Mon oncle, ma tante, les voisins ont mis des troncs d’arbres, des grosses branches, au travers du caniveau et ont sorti tous les matelas pour mettre dessus et éviter les éclats d’obus. On s’est tous enfilé là-dessous. Nous étions une vingtaine sous les matelas pendant que les Allemands qui s’enfuyaient à travers champs passaient au-dessus de nous, grenades à la main prêts à les lancer ne sachant pas ce qu’il y avait sous ces matelas. Ça tirait dans tous les coins ! Des obus sont tombés un peu partout. Ça a duré comme ça pendant trois, quatre heures.

Ça s’est calmé vers six heures. On entendait les mitrailleuses, les obus, les grenades. Quand on est ressorti, on ne savait pas très bien… On a vu sur la route des gars avec des casques, qui ressemblaient pour nous à des casques allemands, parce que l’on ne connaissait pas les casques de l’armée Leclerc. On s’est dit : « Mince ! Ils ne sont pas partis ! » Mais c’étaient des Français ! Les Allemands s’en allaient au fur et à mesure, et les autres les suivaient. Des Allemands ont d’ailleurs piqué la charrette à bras de mon père au barrage. On la retrouvée là-haut, au Haut du Roy, quelques jours plus tard !

Quand on est sorti, il y avait quand même une dizaine de cadavres d’Allemands. L’armée Leclerc ne faisait pas de prisonniers. Ils nous ont dit : « S’ils nous prennent, ils nous abattent, alors nous faisons pareil ». Il y en avait deux sur le bord de la route, dans l’herbe, là où étaient les mines en 1940. Nous sommes sortis sur la route. Les Allemands étaient encore au groupe Marius Delpech. J’ai pris quelques photos. Tout le monde était sur les chars, mais on aurait pu se faire abattre comme des lapins ! J’ai eu le réflexe de prendre mon appareil photo, je ne sais pas pourquoi… Les premières photos que j’ai prises sont les chars Leclerc en train de tirer sur les chars allemands à Stains. Ils nous faisaient monter sur le char. Ils nous prêtaient les jumelles et nous disaient : « Regarde, tu vas voir. Ça devrait tomber à côté à dix mètres derrière, devant… » Et "pouf ! À un moment, ça sautait. Les chars allemands en face n’ont pas répondu. Heureusement, parce que ça aurait été un massacre. Mon père était avec moi. Il avait fait la guerre de 1914…

Nous avons passé la nuit comme ça. Le lundi matin, nous sommes allés avec les gars de Leclerc cantonnés au barrage de Pierrefitte. Les Allemands avaient commencé à creuser des trous pour mettre des mines mais ils n’ont pas eu le temps de le faire, heureusement. A six heures du matin, nous sommes donc allés voir les gars de l’armée Leclerc. Ils nous ont donné du chocolat chaud, des choses qu’on n’avait pas eues depuis des années et des années.

Un peu plus tard, nous étions avec quelques soldats au bord de la route nationale, lorsqu’une jeep s’est arrêtée, en est descendu le général Leclerc en personne. Il est venu vers nous en toute simplicité, encourager et féliciter ses soldats et échanger une cordiale poignée de main avec chacun de nous, avant de poursuivre sa route vers Sarcelles.

L’armée Leclerc est restée le lundi. Ils se sont arrêtés et ne sont pas allés plus loin. Le mardi, ils ont été relevés par les Américains. C’est là que sont arrivés les camions, les GMC américains. On leur donnait des pommes en échange de deux, trois bricoles, rations alimentaires, etc. L’armée Leclerc est alors partie au repos pendant un mois à peu près, à Pierrefitte, dans une petite école, presque au Barrage. Un char allemand abîmé est resté quelques temps à Groslay, et un autre au coin de la rue du 8 mai et de la nationale.

Le bruit a couru à Sarcelles que les Allemands revenaient. Nous avons su après que les chars de l’armée Leclerc avaient fait des prisonniers allemands et que pour les bloquer ou les ramener dans leurs camps, je ne sais pas trop, ils les avaient fait asseoir sur leurs chars. Les Allemands étaient donc assis comme prisonniers sur les chars de l’armée Leclerc qui descendaient d’Ecouen.

Sarcelles-Lochères était un petit bois avec de grands arbres, pas loin du Haut du Roy. Après leur fuite, les Allemands ont laissé quatre ou cinq canons 105 braqués sur Paris. Ce n’était pas 75 là, mais 105, des obus longs comme ça et gros comme ça… Nous allions jouer sur ces canons, on tournait les manivelles, jusqu’à mettre un obus dans le canon. Heureusement qu’on n’a pas tiré ! Il y avait des stocks d’obus… au moins trois ou quatre tas !
On dessertissait l’obus pour retirer ce que l’on appelait la poudre « macaroni ». On mettait ça dans des bouteilles. On en laissait dépasser un bout. On mettait le feu et ça sautait. On y allait comme ça en cachette. Les parents ne savaient pas, bien sûr ! Mais, malheureusement, deux copains d’école de onze et douze ans ont été retrouvés accrochés dans les arbres… Dury et Van Overbech qui venaient à l’école Marius Delpech.

Le 8 mai 45

Le 8 mai 45, jour de l’armistice, il n’y avait pas d’école. On avait récupéré un vieux side-car à la casse d’en face. Le patron était un brave homme qui nous laissait rentrer là-dedans. On essayait de se servir du side-car comme bateau sur le petit Rhône un peu avant d’arriver à Scalaville ! On faisait trois, quatre mètres, puis plouf ! Mais il y avait quoi, cinquante, soixante centimètres d’eau… on traversait le petit Rhône à pied.

Message aux jeunes

Comme tout le monde, la première chose que l’on peut souhaiter, c’est que cela n’arrive plus, bien sûr. Mais, si par malheur quelques évènements se rapprochaient de cette chose-là, il faut surtout ne pas paniquer, garder son sang-froid, essayer de faire avec les évènements, de se sentir le mieux possible et de s’entraider…. que chaque voisin, chaque enfant, même à l’école, s’entraide pour que s’il y a un problème chez l’un, on puisse aider l’autre, qu’il y ait une solidarité entre tous. Il faut vraiment éviter d’avoir cette peur au ventre en permanence, essayer de faire au mieux pour s’entraider, pour se débrouiller, pour vivre, pour survivre !
Je pense qu’aujourd’hui, il ne faut plus dire « les Allemands » mais parler de soldats enrôlés dans une armée à laquelle ils devaient obéir. La majorité était des êtres humains au même titre que nos pères ou nos frères qui étaient dans l’armée française. Bien sûr, il y a eu des excès qu’il ne faut pas oublier, excès causés par quelques fanatiques qui pour la plupart ont payé leur dette ensuite.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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