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La réussite un objectif pour tous les migrants Arméniens

Mr Gérard Coum Ryantz né en 1934 à Paris

mardi 21 novembre 2006, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis né en 1934 à Paris dans le 10ème arrondissement, à Lariboisière. Je ne porte pas de prénom arménien pour une simple histoire : en plus des sages-femmes, des bonnes sœurs se promenaient dans les allées de l’hôpital. Elles ont demandé à ma mère si elle souhaitait que l’enfant soit baptisé. Elle a répondu : « oui, bien sûr » et on m’a appelé Gérard.

Fait rarissime, je suis né français. Il n’y en avait pas un enfant d’arménien sur mille à naître français mais mon père était déjà naturalisé. Ce n’était pas si évident que ça. Il a eu de la chance car il militait au parti socialiste dans la cellule de Sarcelles depuis déjà longtemps quand lors d’un meeting politique en 1930-31, il a été présenté à Vincent Auriol. On lui a alors facilité l’obtention de ses papiers et il fut ainsi naturalisé. Etant né de parents naturalisés, je suis né Français. Je ne connais pas d’autres cas d’enfants arméniens de ce genre dans les gens de mon âge à Sarcelles ou Arnouville.

L’arrivée en France

Mon père est arrivé très tôt, en 1909, en France. Ce n’était pas un cas unique mais assez exceptionnel. Il était seul et avait envie de voir ce qui se passait en Europe. Il était déjà un peu militant politique dans son pays en Arménie, qui se trouvait alors dans la Turquie actuelle. C’était un peuple opprimé et mon père voulait découvrir ce qui pouvait se passer ailleurs notamment chez les organisations et étudiants qui travaillaient déjà politiquement ici. Il est venu s’installer comme fourreur rue Jouffroy à Paris.

Après le génocide de 1915, il est retourné au pays pour voir ce qui restait éventuellement des gens de son village, massacrés à 90%. Je n’ai eu ni grands-mères, ni grands-pères, ni oncles, ni tantes comme beaucoup d’Arméniens. En visitant les orphelinats, il a rencontré ma mère qui était du même village et dont les familles se connaissaient. Ils se sont reconnus. Ma mère avait 17 ans.

Les dirigeants ce cet orphelinat américain installé au Liban, ont essayé de convaincre ma mère de quitter la structure. Elle était très belle et mon père a flashé : il voulait en même temps la sauver de là et l’emmener. Où ? Lui-même ne savait pas s’il allait revivre dans l’Arménie restée du côté russe. C’était le début de la bolchevisation en Russie (1921). Ils ont réussi à la convaincre après huit jours et elle a accepté de partir avec lui.

Le reste de sa famille se trouvait à Erevan, la capitale actuelle de l’Arménie, sous influence tsariste avant la bolchevisation. Il est allé retrouver là-bas des sœurs et un frère qui avaient des enfants. Ce frère lui a dit : « Ici c’est le début de la bolchevisation. On ne sait pas vers quoi on va aller par la suite (et il ne se trompait pas). Je te conseille de retourner à Paris. Tu as là-bas ton travail. On ne sait pas ce qui peut se passer ici. » Il est resté sept, huit mois en Arménie et est revenu en France en 1920.

Mon père était venu avant tous les autres arméniens de Sarcelles. Sa maison de Sarcelles a été finie de construire en 22 mais il a vécu plus d’un an à Paris.

Pourquoi Sarcelles ?

Mon père vivait à Paris. Il eut sa première fille en 1922. Elle faisait un peu d’asthme et les médecins préconisaient la banlieue, l’air pur, quitter Paris. C’est ce qu’il a fait en venant s’installer rue Beauséjour à Sarcelles. C’étaient des vergers et un chemin. L’un des premiers terrains a été acheté par mon père dans le but de construire. A la suite de ça, il se sentait seul… Il avait quelques amis qu’il contactait pour les convaincre de venir habiter à Sarcelles de manière à ce qu’il ne soit pas isolé. Petit à petit, cette rue de vergers, de poiriers, s’est peuplée d’Arméniens. Il y eut une quarantaine de maisons, avec peut-être 32, 33 familles arméniennes et 5 maisons françaises seulement.

L’activité paternelle

De 1922 à 1934, avant ma naissance, il tenait une épicerie à Sarcelles où il vendait du boulbour (du pil-pil en traduction, du blé cassé), qu’il fabriquait lui-même. Il allait chercher du blé… faisait cuire le boulbour, puis le faisait sécher au soleil sur des draps blancs. C’était très artisanal. On retirait quelquefois la peau puis on le concassait. Il y avait des tas de mets à faire en fonction de la grosseur du grain, les dolmas, des courgettes, des aubergines farcies avec de la viande et du boulbour. C’est très, très bon. On vend aujourd’hui du boulbour partout dans les supermarchés, mais il a fallu 80 ans.

Son commerce était autour de la maison, auprès des familles arméniennes. Certains clients venaient de plus loin, d’Arnouville-les-Gonesses ….

Il n’a pas eu beaucoup de chance et a fait pas mal de choses. Il a travaillé en usine pendant la guerre pour des raisons qui m’échappent. Ce magasin ne devait sûrement pas fonctionner suffisamment… Ce n’était pas l’opulence quand il travaillait à l’usine ! Nous étions quatre enfants dont deux handicapés. Il avait des mensualités à payer pour la maison mais s’est trouvé sans emploi à un moment donné il. Pour arrondir les fins de mois et simplement pour pouvoir vivre, il faisait les marchés forains quatre matinées par semaine.

Il est mort en 1950, mais dès 1945-46, après la guerre, il m’avait initié au métier de crépin (qui concernait les chaussures, le cirage, les lacets, le cuir)… Il vendait ça et m’emmenait à 11-12 ans au marché forain d’Aumont, d’Ecouen. J’avais 15 ans à son décès. A 16 ans j’étais étudiant à l’école de chimie, institut Gay Lussac à Paris. Nous n’avions pas d’argent et l’établissement était payant ! Mais le fait de prendre sa suite sur les marchés à 15 ans, m’a permis de vendre des semelles, du cirage sur le marché le samedi et le dimanche. Je payais mes études et je donnais de l’argent à ma mère. C’était plus qu’utile… c’était indispensable… tout cela en étant très heureux…

La langue arménienne

Nous parlions arménien avec nos parents. Etant déracinés, leur enlever cela aurait été un deuxième génocide. Ils avaient besoin de construire un noyau familial, ce qui devenait possible en France. Ils se regroupaient pour ne pas faire de cassure totale avec le passé. Pour des gens qui ont vécu le génocide… qui ont perdu tous leurs parents… la génération au-dessus n’existe plus ! Ils sont isolés, jeunes, arrivent ici et ouvrent les yeux… Ils pratiquaient mal la langue française.

Avant et jusque pendant la guerre, il était aussi souhaitable que les enfants se marient entre arméniens car cela permettait à la famille de continuer à vivre en communauté. Il a fallu au moins une génération, vingt à trente ans, avant une bonne intégration.

Les enfants de mon âge ne parlaient pas français, au début, mais nous apprenions rapidement. A 3 ans en maternelle et on apprenait le français sans difficulté, d’autant plus que l’on était suivis de très près par les parents… Il fallait qu’on ait de très bons résultats, même si on ne parlait pas français dans les familles ! Il n’était pas question d’être mauvais à l’école. Il était inconcevable qu’il y ait un écart d’un mois sur l’autre, d’un trimestre sur l’autre. Il fallait être dans les premiers et travailler. Ils faisaient tout pour ça quitte à nous donner des cours particuliers. Tout ce qu’ils ne pouvaient pas faire, il fallait qu’ils le fassent faire par quelqu’un d’autre.

Ils suivaient les bulletins scolaires, les regardaient et le moindre écart était tout de suite vu : « qu’est ce qui s’est passé là ? » A l’école de Sarcelles lors de la remise des prix, mon père me disait toujours : « pourquoi tu n’as pas été volontaire pour monter sur scène ? Tu aurais du réciter le corbeau et le renard. Comment se fait-il que ce n’est pas toi mais un autre ? »

C’était difficile avec une double culture ! … Le réfectoire de l’école Marcel Lelong de Sarcelles nous permettait, le jeudi après-midi (la journée sans cours), d’aller à l’école arménienne. La municipalité donnait cette salle pour apprendre l’arménien.

Nous étions donc bons en arménien aussi puisqu’on allait même à l’école ! Nous savions lire et écrire en arménien alors que les lettres ne sont pas les mêmes… Il fallait donc parfaitement maîtriser les deux cultures. Il n’était pas question d’être mauvais en français. C’était inconcevable et impardonnable.

L’intégration

Il n’y avait pas d’interpénétration entre familles françaises et arméniennes mais les copains d’école étant français d’origine. On allait les uns chez les autres mais ce n’était pas le cas pour nos parents. Mon père travaillait dans la communauté arménienne, dans un circuit un petit peu fermé en quelque sorte, dans un village où 10% de la population était arménienne. Les rapports étaient bons avec les autres mais les visites régulières les uns chez les autres n’existaient pas. Les Arméniens vivaient en association. Les gens se connaissaient. On connaissait le maire. Les associations se fréquentaient. Les familles arméniennes allaient facilement les unes chez les autres, boire le café le soir très tard. Ils jouaient entre eux au jacquet. Je trouvais ça très bien parce que j’étais gamin, on m’emmenait. On écoutait les grands… c’était bien ! Les familles françaises en général ne se visitaient pas tellement. Sarcelles était une ville d’agriculteurs, de petits maraîchers qui travaillaient dur.

Les Arméniens aimaient bien se réunir le dimanche. Notre musique est aussi sous l’influence orientale. Nous avons un folklore. Leur plaisir, l’été, était de préparer des tables dans le jardin avec de belles nappes blanches, de recevoir d’autres familles et de boire un verre de raki. Ils faisaient la fête avec un kilo d’olives surtout pendant la guerre… Quand ils mettaient cette musique, en présence des quelques familles françaises qui étaient là, j’étais un peu gêné car notre musique ne leur parvenait pas de la même façon. Tout gamin, je me rendais compte qu’on leur imposait une différence. Nos parents disaient à l’époque : « on n’a que le dimanche pour se rencontrer, pour faire la fête entre nous, ce n’est pas grave ».

Nous avions un phono, 78 tours, qui marchait à la manivelle. Mes parents mettaient ces disques dans le jardin, qui parlaient d’amour, du pays perdu, et nos parents, en avaient la larme à l’œil. Cela leur rappelait le pays, leur jeunesse, ce qu’ils avaient vécu.

Le point commun des arméniens était de vivre heureux dans la difficulté et la précarité. Le sentiment de rejet, de confrontation n’existait donc pas. A la limite, les évènements de 1936 étaient presque secondaires. Ce qui importait pour eux était de vivre heureux et ils l’étaient. Ils savaient qu’ils avaient un rôle à jouer puisque mon père était dans un parti politique mais globalement, il n’y avait pas de braquage contre une communauté même quand les choses n’allaient pas si bien que ça.

Un problème d’enfant était toujours minimisé. Mon père, et ma mère surtout, répondaient : « Travaille mieux que lui ». « Tu feras mieux. Travailles mieux que lui, et tu verras, si tu es meilleur que lui, pourquoi tu lui en voudras… » Ils ne voulaient surtout pas que les enfants aient des complexes. Il fallait qu’ils travaillent pour être bon.

Ils étaient bien dans leur peau, heureux et ils n’avaient pas de raisons de choisir une confrontation. C’était leur noyau familial, soudé. Après ce qu’ils avaient vécu, ils appréciaient beaucoup de vivre dans ces conditions en France. C’était quand même quelque chose ! Ils en étaient conscients, alors les petites péripéties de la vie qui font qu’un enfant a été traité à l’école de « sale Arménien »… passait à côté !

Les Allemands

Beaucoup d’Arméniens étaient conscients des affinités entre l’Allemagne et la Turquie. Certains de nos parents, dont le mien, faisaient de la politique et étaient donc au courant… mais ce n’était pas le cas de tous. Les allemands n’étaient donc pas vus en odeur de sainteté. Ils avaient des raisons, tout comme les Français d’origine française, de redouter les Allemands. Pendant la première guerre mondiale, les Turques aidés et encadrés par les Allemands profitaient du désordre en Europe pour faire ce travail sombre en Arménie.

La déclaration de guerre

Les Arméniens étaient tous engagés volontaires à Sarcelles. Le parti a demandé aux Arméniens d’être volontaires dans cette guerre parce que nous étions les invités de la France et que notre rôle était de la défendre. Comme ils n’étaient pas Français, ils n’étaient pas obligés mais tous ont participés à la guerre de 39-45.

L’exode

J’avais 5 ans en 1939.. Mon père avait 57 ans, donc non mobilisable. Il n’a pas été non plus appelé pour le S.T.O..

Je me souviens de l’exode : nous allions sur Paris. On m’avait mis dans une brouette parce que j’en avais marre de marcher. Mon frère Jojo, qui était un petit plus vieux que moi, m’emmenait avec la brouette. Quand j’étais fatigué, ils lui disaient : « Emmène ton frère ». Arrivés à la gare du Nord, une famille nous avait hébergés une ou deux nuits. On avait laissé toutes les maisons abandonnées. Il n’y avait plus rien, les gens avaient quitté Sarcelles. Nous sommes retournés quelques jours après.

Etre enfant sous les bombardements

Des tranchées étaient creusées devant l’école Marcel Lelong. Quand la sirène sonnait, toutes les classes sortaient et on nous mettait dans les tranchées. C’était un peu une rigolade parce que l’on arrêtait les cours… allez hop ! tout le monde dans les tranchées…

A la maison, la sirène était synonyme d’escadrilles, d’avions qui allaient venir. Au lieu d’aller dans les caves, nous, les enfants, sortions dans la rue pour les voir arriver. On entendait d’abord un bourdonnement puis on voyait les avions par groupes de 6, 9, 12 et l’on savait que de temps en temps un avion était visé par la D.C.A.

Nous étions contents en voyant des immenses tâches blanches dans le ciel : encore un avion allemand qui allait tomber : « Regarde ! regarde ! » et l’avion piquait après. Nos parents criaient : « rentrez à la maison ! Venez à la cave ! » On collectionnait les éclats d’obus qui tombaient lors de ces bombardements. J’avais 10 ans quand un jour d’été un éclat est tombé dans une poire et on a entendu le bruit de la poire qui est tombée un peu plus violemment que si elle tombait d’elle-même. Je suis allé la chercher et l’ai montrée à ma mère qui m’a dit : « Et si tu avais été dans le jardin, que te serait-il arrivé ? » Nous étions dehors…

Nous n’avions pas d’abris car on considérait que notre maison était plus solide que les autres. Les gens venaient chez nous mais c’était vite plein. D’autres avaient donc fait des abris sous terre… 70, 80 centimètres de terre au dessus.

La résistance

J’étais dans la classe de Michel Delpech à l’école Marcel Lelong, en sixième. Son père, Marius, était le directeur de l’école et a ensuite été fusillé. Marcel Lelong qui était mon directeur, et son père, ont également été fusillés par les Allemands. Il devait donc y avoir un réseau de résistance à Sarcelles, mais en tant qu’enfants nous ne le savions pas… Rien ne transparaissait. J’étais à l’école avec son fils mais jamais un mot… tout ça se passait en totale discrétion. On l’a su longtemps après, à la libération.

Gamins, on n’a jamais su exactement ce qui s’était passé pendant la guerre. Par contre, nous serons surpris à la libération, quand nous verrons promener dans Sarcelles des collaborateurs aux Allemands, dans des tombereaux, la tête rasée ! Apprendre que ces gens-là avaient collaboré avec les Allemands était étonnant. On ne savait pas et on était vraiment étonnés de savoir que cela pouvait exister d’autant plus que c’étaient des gens que l’on connaissait ! Tout le monde se connaissait à Sarcelles… Ceux qui étaient promenés dans les tombereaux, la tête rasée, n’avaient pas pu basculer du côté des résistants…

L’occupation

L’occupation n’était pas oppressante dans Sarcelles. Occasionnellement, trois ou quatre Allemands réquisitionnaient l’atelier du tailleur Philippe, rue Beauséjour, au fond du jardin, pour réparer des vêtements d’officiers avec la machine à coudre. Enfants, nous étions impressionnés par l’uniforme allemand, mais ils n’étaient pas particulièrement méchants. Il n’y avait pas de crainte ni de ressentiment à Sarcelles même si dans l’esprit, on était contre les Allemands…
On nous obligeait à chanter « Maréchal » à l’école comme partout mais cela ne m’a pas marqué.

Les bandes

Je faisais partie de la bande locale de notre coin de la rue Beauséjour. Cette rue était composée de maraîchers. Il y avait trois fermes sur cinquante mètres. Comme les enfants allaient à l’école avec nous, on jouait tous ensemble…un paquet d’enfants ! On avait de quoi s’occuper pendant des heures : la paume, la chistera sur un mur avec une vieille balle de tennis, le foot dans le parc de l’hôtel au bas de la rue Beauséjour, appelé alors l’hôtel Beauséjour… On pouvait se retrouver sans difficulté à 30 ou 40 de tout âge, de 6 à 16 ans, à jouer ensemble par moments. Il n’y avait pas de problèmes entre les communautés dans les jeux d’enfants même s’il y avait des petites bandes…On se retrouvait tous ensemble.

Quelques familles italiennes étaient déjà installées à Sarcelles mais elles étaient isolées quand la communauté arménienne est arrivée.

L’occupation pour nos parents

Il fallait des tickets pour acheter la nourriture, le pain… Mon père avait arrêté de fumer pour pouvoir vendre le tabac et acheter un petit plus que les 50 grammes de viande, et pas tous les jours… Ne vivre qu’avec les tickets était difficile… Ma mère m’emmenait quelques fois avec elle dans les fermes du coin, une fois par mois, pour acheter 200 grammes de beurre, un peu de viande… Ce jour-là était une grande fête mais qu’une fois par mois !

Mon père s’est retrouvé sans emploi pendant une certaine période et dans des conditions difficiles pendant la guerre. Il a donc commencé les marchés. Heureusement ma sœur aînée travaillait, elle gagnait la valeur du SMIC de l’époque mais le peu qu’elle ramenait permettait de manger, ce qui était notre principale préoccupation. L’habillement était secondaire. Je n’ai jamais eu de costumes jusqu’à 20 ans. Je ne savais pas ce que c’était. Des gens aisés donnaient quelque fois une veste… Il y avait de l’entraide.

Radio Londres et les journaux

Les aînés écoutaient Radio Londres et je surprenais occasionnellement mon père chez mon voisin qui avait la radio. J’entendais alors le fameux : « pom pom pom pom » mais il ne fallait pas que cela s’entende de l’extérieur parce que vous étiez fusillé sur place si jamais une patrouille allemande l’entendait. On mettait donc l’oreille sur la radio tout doucement pour entendre d’abord les messages : « les cigognes passeront à 19 heures » et la voix de la France qui encourageait la lutte contre l’Allemagne.

Après la libération, nous avons suivi la pénétration des alliés en Allemagne et les territoires gagnés chaque jour. Sur les journaux, il y avait d’énormes flèches noires qui montraient la progression sur 24 ou 48 heures. « Ah ils sont arrivés là ! Ah, ils sont arrivés là ! C’est bientôt la fin de la guerre ! Ca y est, ça va être fini. »… parce que la résistance allemande s’amenuisait.

La libération à Sarcelles

C’est un bon souvenir : tous ces chars qui défilent et la distribution de chewing-gums… Pour moi cela représentait la joie de retrouver les forces françaises et alliées.

Ils avaient réussi à prendre un officier allemand et l’avaient fait asseoir sur la jeep au niveau de l’ancienne salle des fêtes de Sarcelles. Ils l’ont dépouillé de son portefeuille et des photos de famille. Cela m’avait touché. C’est une chose d’entendre les balles siffler, les fusils, et les gens se tuer, mais c’en est une autre de voir un homme dépouillé des photos de sa femme et de ses enfants… C’était un homme comme un autre, qui avait une famille, et tout cela a été éparpillé devant la salle des fêtes. Cela m’est resté !

La libération c’était la joie. Tout le monde était content mais aucune fête n’a été organisée pour autant. Pour nos familles, cette libération représentait la délivrance, la fin des jours difficiles, la joie de retrouver une vie libre. La liberté est quelque chose d’important quand on ne l’a plus. Ma sœur travaillait à Paris et racontait le soir ce qu’elle avait vu dans le métro. Etant gamin, je n’allais pas à Paris et restais à Sarcelles mais même en tant qu’enfant on sentait que tout allait changer. Tout devenait différent, c’était une autre vie.

Quand on est gamin en temps de guerre, on s’adapte à tout : on a sa maman qui est là, les parents… Mais en grandissant, en 1945, 46, à 10, 12 ans, on devient presque un homme après de tels événements.

La fin de la guerre

Une fanfare a été créée à Sarcelles à la fin de la guerre. On avait vécu les militaires avec leurs uniformes et quand on voyait les deux fanfares de Sarcelles qui défilaient, cela nous émoustillait. C’était quelque chose ! A 10, 11 ans j’ai demandé à mes parents de faire partie de la fanfare de Sarcelles. Mon copain, Emile Tétian, était dans la J.O.C., Jeunesse Ouvrière Chrétienne et moi dans la fanfare municipale. Ce n’était pas encore « l’avenir de Sarcelles » mais on était bien encadrés. Pendant un an et demi, vers 1948, j’ai joué du clairon dans la fanfare.

L’après-guerre

Nous n’étions jamais bien habillés pendant cette période, jamais avec du neuf, toujours de l’ancien… quelqu’un nous donnait un vêtement : « C’était à mon fils, tu regardes si ça ira pour Gérard », on était contents si ça allait bien. Les Arméniens sont d’excellents artisans : les plus grands bottiers travaillaient dans la rue Beauséjour pour des boutiques rue des Capucines. On faisait des chaussures extraordinaires, les tailleurs faisaient des vestes formidables pour les grands tailleurs de Paris… Je les voyais dans les caves sous les maisons. Ils étaient cinq, six, à faire des chaussures. Je n’ai jamais eu de costumes mais j’avais réussi à trouver une belle paire de chaussures… et une veste que l’on m’avait prêtée. J’étais l’agakan là-dedans.

C’étaient les débuts du dancing et on m’avait appris à danser. On sortait parfois dans des bals organisés par la communauté arménienne. Là, il fallait emmener des filles arméniennes de Sarcelles dans des bals organisés de Paris. Les mères disaient : « si tu vas avec Gérard je veux bien, sinon ce n’est pas la peine, tu n’iras pas ». Les filles ne sortaient pas seules, je les ramenais au dernier train jusqu’à la maison.

Petit à petit nous avions quand même réussi, les uns et les autres, à sortir de notre côté car on avait vu ce qui se passait à côté. On allait à Paris, tout seul dans notre coin. On sortait de la famille. On rencontrait des gens… nos premiers pas vers les autres car on sortait de notre communauté.
La guerre nous avait d’abord confiné les uns avec les autres, en vivant à l’intérieur des maisons, et d’un seul coup « la libération », « l’explosion »… Nous avions passé toute notre jeunesse dans nos familles, alors nous avions aussi envie de voir ce qui se passait ailleurs. On sentait que, chez les Français d’origine arménienne, nous avions aussi le droit d’être indépendant. L’indépendance c’était de voir, de découvrir ce qui se passait ailleurs, chez les autres… pas seulement les dancing, ce pouvait être aussi un peu le sport…en tant que participants et pas en tant que spectateurs.

Message aux jeunes

Je dirais qu’à travers la famille, l’intégration est la faculté de mesurer les connaissances acquises à partir de son enfance, d’être conscients qu’elles ont été acquises dans un milieu précis, dans un pays précis. Quand nous en avons conscience, nous en sommes obligatoirement fiers. Nous sommes des hommes et il y a une certaine fierté qui s’installe. Ce n’est pas un hasard si c’est là que l’on s’est plu. C’est comme une naissance.

Quand on a ce respect et la faculté d’avoir un élément de sa culture à partager, quand on a cet esprit, je pense que l’on a envie de montrer, de partager la différence, parce que l’on en est fiers. !

D’un côté prendre, et de l’autre côté donner. Je pense que l’on doit avoir ça en soi quand on est fiers d’être ce que l’on est avant d’être Français. Mais si on est fiers d’être ce que l’on est c’est aussi parce qu’on est sur ce sol….


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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