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Récit

Les unités juives algériennes qui ont libéré la France

Monsieur Attali né en 1921 à Constantine

vendredi 10 novembre 2006, par Frederic Praud

texte Frédéric Praud


Je suis né le 17 août 1921 à Constantine, en Algérie. J’habitais une maison, tout ce qu’il y avait de plus modeste. Les sanitaires et l’eau étaient en commun pour tous les habitants. Il y avait quand même l’eau, mais dans les vieilles maisons, il n’y avait qu’un robinet en bas dans la cour et un au premier étage. Si on utilisait l’eau en bas, ça criait là-haut : « Fermez vos robinets ! Laissez l’eau monter ! » Ce qui entraînait parfois des bagarres, surtout lorsque les femmes faisaient la lessive… mais on s’était habitué à ce système.

J’ai commencé à travailler à l’âge de douze ans et demi parce que j’ai perdu mon père quand j’avais à peine un an. Je ne l’ai pas connu. Ma mère m’a élevé. Elle a fait des ménages pour m’élever comme elle a pu. A ce moment-là, la viande, c’était une demie livre à une livre par semaine ! Tout juste ! Et il fallait faire très attention… Quant au lait, le laitier passait le matin : « Combien voulez-vous ?
- Un demi-litre… un litre. »
J’ai vu ma mère demander un demi-quart de lait ! La vie était très, très difficile. Ma mère s’est remariée quand j’avais sept ans. Nous avons changé de lieu de vie. De Constantine, nous sommes descendus un peu plus loin, à peu près à cent vingt kilomètres, à Aïn Beïda, où j’ai été scolarisé.

On parle du racisme aujourd’hui, mais il existait là-bas aussi. C’était de l’antisémitisme à outrance, à vue d’œil. Les musulmans n’avaient pas de place dans la même école. Ils avaient des écoles à part. Nous, les Français, étions dans des écoles laïques. Certains instituteurs nous disaient carrément, à la moindre faute : « Ouvre les doigts Attali. » Paf ! Paf ! Le racisme venait de certains instituteurs, mais existait aussi dans la rue. On n’approchait pas de certains quartiers, ou alors il fallait être à trois ou quatre.
Dans ce cas, ils hésitaient. On y allait parfois entre jeunes et c’était la castagne. On se tapait et on revenait le soir avec l’œil au beurre noir.

Le racisme ne provenait pratiquement pas des musulmans mais de ceux qui venaient de France. On en a souffert… Avec les musulmans, on jouait, on buvait même un coup ensemble. J’ai des amis musulmans jusqu’à présent. Il y avait une très bonne entente.

Dans les offices religieux juifs, à la fête de la Pentecôte, beaucoup de personnalités musulmanes venaient à la synagogue pour écouter les dix commandements. Il y avait une réelle entente.

Mon entrée dans la vie professionnelle

Nous sommes revenus sur Constantine vers mes douze ans et demi. Et là, il n’y avait plus de place à l’école. « Ah ! Il n’y a plus de place. » Il y avait trois ou quatre écoles autour de la maison mais il n’y avait plus de place... La rentrée se faisait alors en septembre. J’ai donc traîné dans les rues jusqu’à octobre quand un monsieur de la famille a demandé à ma mère : « Mais qu’est-ce qu’il fait Emile ? Il est tout le temps dans la rue.
- Il n’y a pas de place à l’école. »

Il est allé se renseigner auprès d’un de ses amis, contremaître dans l’imprimerie et lui a demandé : « Voilà, est-ce que tu peux l’embaucher, un petit orphelin ?
- Vas-y. Emmène moi le. »
C’est comme ça que j’ai commencé… à travailler, faire les courses, prendre des coups de pied de temps en temps dans le derrière. Et il ne fallait rien dire !

J’ai donc été obligé de travailler jeune mais la paye ne venait pas. J’ai commencé en octobre 1934 et il ne m’a pas payé pendant six mois … mais il ne fallait rien dire. Il a commencé à me payer vingt francs par mois.
A chaque fois que je touchais la paye, j’achetais un mille-feuilles à la pâtisserie à côté : dix centimes. Les vingt francs par mois, équivalaient à vingt gâteaux !

Il fallait trimer, rouspéter pour avoir une augmentation. Cela a commencé à aller mieux avec le Front populaire. Avant, nous faisions quarante-huit heures par semaine, plus les heures supplémentaires, « Emile, tu viens un peu plus tôt pour faire tourner la machine », mais il ne payait pas plus. On commençait normalement à deux heures de l’après-midi. « Tu viens à une heure et demie. » pour avancer… Presque tous les jours, il fallait venir à une heure et demie. Ce n’était jamais payé. Et le soir, « Ah ! Il faut finir le tirage » et encore une demi-heure, un quart d’heure ou vingt minutes de plus qui n’étaient pas payées ! Mais il ne fallait rien dire, sinon c’étaient des coups de pied. On était malmenés par le patronat. Et pourtant, je travaillais chez un monsieur qui portait le même nom que moi ! Mais il n’est pas question de religion dans ces cas-là : un patron c’est un patron. Il n’a pas de religion ni de couleur !

On n’avait rien à dire en tant qu’enfant. Je ne me souviens pas avoir fait la grève en 1936. Je sais qu’il y eut un défilé monstre et j’étais dedans. Il n’y en a jamais eu d’aussi important à Constantine, même après-guerre. Les quarante heures ont ensuite commencé… et les congés payés. Nous avions droit à quinze jours. Il m’a donné une semaine. J’attends toujours la deuxième ! On ne pouvait pas se plaindre. Si on allait se plaindre au syndicat, il nous foutait dehors deux, trois jours après.

Je donnais l’argent que je gagnais à ma mère. Elle faisait des ménages difficilement… J’étais fils unique. Combien de fois il m’est arrivé de pleurer pour aller au cinéma le dimanche ! Elle lâchait parfois le prix de la place... Il n’y avait pas de télé, ni rien dans la maison. Dans la rue, on tapait sur une vieille boîte pour jouer au ballon ou on confectionnait une pelote avec de vieilles chaussettes mais il fallait faire attention parce que la police surveillait. Il ne fallait pas jouer dans la rue. Elle nous courait derrière. Une fois, j’ai laissé une veste accrochée pendant que je jouais. La police est venue. On s’est sauvé et la veste est partie avec la police.

Il fallait gagner sa vie et on vivait pauvrement. Il y avait des riches, bien sûr : des patrons, certains commerçants... Ce n’étaient pas des riches mais on les appelait comme ça parce qu’ils vivaient mieux que nous. Un sou, c’était un sou pour nous et il fallait faire attention ! L’espoir était de devenir fonctionnaire. Je voulais être fonctionnaire, être mieux payé, avoir la garantie de l’emploi.

Le manque de moyen nous poussait à tricher. On essayait de resquiller au stade. On passait par-dessus les barrières. On essayait de se faufiler. Ce n’était pas pour tricher, mais nous n’avions pas les moyens de payer pour aller au stade ou au cinéma. Il fallait faire trois, quatre kilomètres pour aller au stade. Nous étions là à attendre qu’ils tournent la tête pour rentrer. On se méfiait, mais ils ne nous couraient pas derrière. Ils comprenaient. On trichait aussi au cinéma… On arrivait quand même à y aller. Il y avait également un entracte à cette époque-là entre les deux films. On rentrait lorsqu’ils sortaient…

Il y avait des différences de classe à Constantine. Il y avait une brasserie à côté du cinéma le « Colysée ». Celui qui pouvait aller à la brasserie était « un monsieur ». Nous allions au bar du coin prendre un demi… mais uniquement à partir de dix-huit ans. Nous n’avions auparavant pas d’argent pour aller au café.

Je suis resté à l’imprimerie jusqu’en 1939-1940, jusqu’à ce que je fasse mon service militaire en 1943, après le débarquement des Alliés en Algérie. J’ai été démobilisé après plus de trois ans de service.

Les accords de Munich

En 1938, les accords de Munich nous ont touchés politiquement. On voyait le fascisme arriver. Tous les droits qu’on avait eus avec le Front populaire commençaient à diminuer. On ressentait mal le fascisme, l’hitlérisme, surtout nous les juifs. Il y avait une montée du racisme. Des gens se saluaient avec le bras levé !

Nous avons senti arriver le conflit parce que beaucoup de gens ont été mobilisés et sont partis de Constantine, notamment le 3ème zouave. Les familles les voyaient partir. Ils sont descendus à la gare à pied, ont pris le train, sont arrivés là-bas, en France, pour se faire canarder. Certains sont revenus à l’armistice, pas tous.

Les lois antisémites

Les Allemands ne sont pas venus chez nous, mais une commission était là pour faire respecter les lois que pondaient les Allemands et Pétain. L’administration française s’était mise au service des Allemands et une commission était là pour tout contrôler. Ils appelaient ça la commission allemande. Il n’y a eu ni soldats, ni occupation dans toute l’Algérie… mais des lois et des gens assez zélés pour les faire appliquer. Papon a fait un passage à Constantine après avoir été Préfet de Gironde. La police et les S.O.L. (Service d’Ordre de la Légion de Pétain) étaient également à 100% avec le gouvernement. Il fallait se tenir à carreau.

On sentait vraiment le racisme et l’antisémitisme. A Constantine, j’avais des amis de tous les milieux, dont beaucoup de musulmans. Sous les lois antisémites de Pétain, nous avons eu le soutien des musulmans des Ouléma. Le colonialisme divise pour régner. Ils voulaient profiter de l’occasion, des lois antisémites pour dresser les musulmans contre les juifs, mais cela n’a pas marché. Les Ouléma étaient des personnalités religieuses musulmanes, des gens reconnus et respectés. Il ne s’est donc rien passé. Pourtant, ils en avaient l’occasion.

Ils ont abrogé le décret de Crémieux, qui donnait la nationalité française aux juifs dès 1940. Cela ne m’a pas tellement dérangé car j’étais ouvrier mais ils ont limogé tous les fonctionnaires en leur donnant une paye, en les indemnisant pendant dix-huit mois. Là, nous avons commencé à voir la misère. Les gens commençaient à voir ce qu’était le nazisme. C’étaient des lois nazies, des lois d’exception, anti-juives… Il était même question de faire un ghetto, mais ils n’en ont pas eu le temps. Nous étions tous fichés, mais le débarquement américain a fait échouer leur plan.
Il était temps qu’il arrive car nous étions tous répertoriés, avec les photos… Ils nous destinaient à aller à Madagascar ! Ils n’ont pas réussi non plus à nous faire porter l’étoile à cause du débarquement américain. Tout était en préparatif, programmé et prêt à être appliqué, comme en France, mais il y a eu le débarquement américain le 8 novembre 1942. On a vu arriver les Américains comme des libérateurs, et pas que les juifs… toute la population.

Il n’y avait pas de lois d’exception pour les musulmans. Ils vivaient toujours avec le même statut. Il n’y avait rien de particulier. Les lois d’exception concernaient seulement les juifs : ils n’avaient pas le droit de travailler à tel endroit, d’ouvrir une pharmacie, d’être médecin. Ils ont interdit tous les médecins juifs petit à petit, en l’espace de peut-être six mois… les médecins, les pharmaciens, les avocats, toutes ces professions libérales. Même les enfants ont été tous renvoyés de l’école.

Les restrictions

Nous avons également commencé à subir des restrictions. Le ravitaillement se faisait par quartiers, avec des cartes. Les S.O.L., c’est-à-dire l’ordre de la légion de Pétain, faisaient la police. Cette milice nous contrôlait : « Eh, toi ! Ta carte ! Vous n’habitez pas là. Dégagez ! Foutez le camp ! Allez dans votre quartier ! » Le ravitaillement se faisant mieux dans le quartier européen, aussi, de l’autre côté trichait-on, et on se mettait à la chaîne. On se levait à deux heures du matin pour faire la chaîne, même pour avoir du charbon ! Ne parlons pas des navets, des carottes et des pommes de terre. Ils étaient rares. On le savait la veille : « Tiens, demain matin, il faut qu’on y aille de bonne heure. » Mais les S.O.L. étaient là et regardaient la carte. S’ils voyaient « I », « Israélite »… Quand ils ravitaillaient deux, trois fois le quartier européen, ils ne ravitaillaient qu’une fois le quartier israélite. Il fallait donc se débrouiller… notamment avec le marché noir, si on en avait les moyens.

Les sorties pendant la guerre

De ce côté-là, je dis chapeau à la nouvelle jeunesse ! Ils en profitent beaucoup plus que nous. La guerre nous a freinés et bloqués pour beaucoup de choses. On ne pouvait pas. Il y avait le couvre-feu. A Constantine, il n’y avait que deux cabarets…pour danser et c’est tout. Ça s’arrêtait là. En plus, nous manquions de moyens pour y aller. On se contentait de passer à côté, d’écouter la musique. On se mettait devant la porte, on écoutait, « Hop ! Il est l’heure. Il faut rentrer. » Notre jeunesse a été sacrifiée comparée à aujourd’hui où c’est vraiment la liberté. Avec les évènements de la guerre, ces lois, ces restrictions, nous n’avions pas le cœur à aller danser… On subissait tout ça. Certains profitaient, mais c’était une minorité. On allait voir le sport, le foot ou assez souvent à la piscine. La piscine et le ballon étaient notre drogue.

La L.V.F.

Ils ne nous ont pas demandé de partir travailler en Allemagne. Des volontaires, la L.V.F. (Légion des Volontaires Français), sont allés combattre les Russes. Il y eut des volontaires parmi les fascistes, mais ils ont lancé la campagne pour tout le monde. Il y avait des affiches : « Engage-toi à la L.V.F. » Ils ne recrutaient que dans le milieu fasciste mais ils étaient nombreux. Ils ont été bien reçus par les Russes !

La milice et les camps

Les fascistes étaient maîtres de la ville, de toute l’Algérie, même si en France, c’était encore pire. On reconnaissait les milices de Pétain au béret. Ils s’habillaient normalement, comme tout le monde, mais ils portaient le béret. Ils avaient le même âge que nous, voire plus âgés.
A cette époque-là, j’avais seize, dix-sept ans et eux avaient une trentaine ou une quarantaine d’années. Quand on les voyait avec le béret, on en avait la trouille. Combien de fois ils se sont amusés à accuser les gens !
« Tu as insulté Pétain.
- Je n’ai pas insulté Pétain !
- Si, si »
Et le gars passait alors une semaine ou deux en taule, puis ils le libéraient. Pour une simple dénonciation comme ça, ils les prenaient... Ils faisaient ça à la tête. On se faisait donc tout petit quand on les voyait … C’était bien organisé. Ils appelaient la police qui ramassait la personne et l’envoyait au Koudiat où était la prison.

Les communistes, les démocrates anti-fascistes étaient ramassés, ainsi que les clandestins et tous ceux qui s’opposaient aux lois. Ils étaient dans des camps d’internement dans les Aurès ou du côté d’Alger, mais ce n’étaient pas des camps de concentration. Ils étaient quand même enfermés. Ils souffraient des vexations.

On savait qu’il y avait des camps en Europe, des vexations, qu’ils étaient enfermés là et qu’ils mangeaient un petit bout de pain. On le savait. Mais, nous n’étions pas au courant des atrocités, des fours crématoires, des pendaisons. Ce n’était pas possible ! Nous ne l’avons su qu’après la guerre… et bien longtemps après ! Petit à petit, on a su ce qu’étaient vraiment ces camps de concentration. Ce n’étaient pas des camps pour retenir des gens soi-disant « dangereux ».

La Résistance

La résistance se faisait chez les politiques. Je vais vous citer une anecdote. J’étais avec un ami. Il nous a présenté à un bonhomme européen. Nous avons commencé tout de suite dans des discussions politiques avec les lois de Pétain et il m’a dit : « Demain, vous allez voir, ça va changer ! J’ai enterré une bouteille d’anisette. On ira la déterrer demain. » C’était un résistant et il savait qu’il allait y avoir le débarquement.

Je ne le connaissais que comme ça. C’était tellement cloisonné : des cellules de deux, trois hommes implantées dans la ville. Il m’a annoncé : « Demain… » et c’était vrai ! Nous n’avons pas déterré la bouteille parce que nous étions tellement plein de joie en sortant dans la rue ! La police nous faisait dégager. On a vraiment commencé à sentir la démocratie revenir quand les Américains sont venus, même s’il y avait toujours les lois de Pétain. On a senti que ça allait changer, peut-être huit jours après … et cela a changé petit à petit.

Le débarquement des Américains : 1942

Le débarquement du 8 novembre 1942, c’était la fête ! La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre… « Les Américains ont débarqué ! Les Américains ont débarqué ! » Tout le monde était dans la rue ! Ils ont débarqué le matin de bonne heure, à dix heures. Le seul qui leur a résisté à Alger était un agent de police avec son pétard. Ils l’ont descendu. L’armada était là et lui tire son revolver !

C’était vraiment la Libération... On ne l’a pas senti tout de suite parce que les lois de Pétain étaient toujours applicables et ceux qui les appliquaient étaient toujours là, comme du temps de Pétain. La police n’a pas changé, l’administration non plus. Même si les lois n’étaient pas aussi sévères que du temps de Pétain, ils continuaient à les appliquer.

Ma mobilisation

Ils ont débarqué le 8 novembre 1942 et j’ai été mobilisé le 15 février 1943 dans une unité juive… spécialement juive. Pour nous reconnaître, nous portions les habits kaki avec des bandes molletières peintes en noir. On nous appelait les pionniers. Les gars étaient cantonnés dans plusieurs endroits. J’étais dans une gare de triage pas loin de la frontière tunisienne, où on nous faisait faire les dockers.
En Tunisie, la voie de chemin de fer était une voie étroite ; alors qu’en Algérie, comme en France, c’était la voie large. Il fallait transborder ce qui arrivait d’un côté de la voie de l’autre côté et ainsi de suite. Nous étions deux cent cinquante dans la compagnie, dans la nature, pas loin de Oued Keberite près de L’Ouenza (une mine de fer). On prenait la garde avec trente-sept fusils pour deux cent cinquante. Pas loin, dans la montagne qu’on appelait la montagne de l’Horloge, les Allemands envoyaient des parachutistes pour saboter. Nous allions là-bas avec des fusils Lebel… des vieux fusils. Cela a duré sept mois pendant lesquels nous étions à part. Il y avait toujours cet antisémitisme… L’officier qui nous commandait était un ancien S.O.L. !

Il n’y avait pas de frigo à cette époque alors quand la viande venait de Souk Haras, on voyait le vert-de-gris. On la grattait et on la mangeait car on avait faim. … On tapait les pâtes au mur et elles restaient collées mais on les mangeait. On était jeune.

Les lois vichystes ont continué à être appliquées même après la Libération. Giraud maintenait ça et de Gaulle s’y opposait. Mais Giraud ne laissait pas rentrer de Gaulle en Algérie. L’amiral Darlan a été assassiné dans la semaine qui a suivi le débarquement.

On commençait à avoir un peu plus de ravitaillement. J’étais dans une unité non combattante. Je suis d’abord resté en Algérie. Après un accord entre Giraud et de Gaulle, nous sommes alors rentrés à Constantine. Ils ont reformé les compagnies et à partir de là, nous avons été considérés comme français. Avant, même la paye était différente ! Nous n’avions que la moitié de leur solde. Ce n’était pas grand-chose. J’ai alors été versé dans les zouaves. On m’a envoyé au Maroc puis à Alger où nous avons préparé le débarquement. Je suis reparti à Oran (en zone d’attente) et nous avons débarqué à Marseille. D’autres nous ont rejoint pour faire la campagne d’Italie et venir libérer Marseille.

Nous prenions vraiment les armes pour libérer la France. Dans « Mein Kampf », Hitler préparait des choses encore pires pour tous les Européens, pas uniquement les juifs. Pour les gens de couleur, c’était encore pire… Il ne faisait de cadeaux à personne.

Des Sénégalais avaient été bloqués en Algérie parmi ceux qui ont fait le débarquement à Marseille. Au moment du débarquement en Algérie, ils ont pu venir directement de Dakar ou de Madagascar. Ils étaient nombreux et ont participé massivement à la libération du sud de la France, en même temps que nous. Mais c’était de la chair à canon : les goums marocains, les Sénégalais… On les appelait de la chair à canon parce qu’ils les envoyaient en premières lignes. Les goums ont payé un cher tribut, notamment en Italie, au Mont Cassino. Les Allemands les voyaient venir et ne voulaient pas se rendre. Ils mettaient le drapeau blanc mais quand ils voyaient les goums arriver, ils tiraient de tous les côtés.

Dans l’armée, une différence de traitement entre les soldats se faisait sentir. Les soldats juifs n’étaient pas nombreux – nous étions répartis – mais il y avait beaucoup de soldats africains. Ils leur donnaient en général les corvées, le travail le plus dur…. Ma compagnie, avait une section auxiliaire composée de musulmans. On travaillait. On sortait quand il fallait sortir pour des missions et ce service auxiliaire prenait la garde. Ils assuraient la sécurité. Il y avait cette distinction, mais pas entre soldats. Pour nous, c’étaient des copains, des amis. Je les connaissais. Je parle l’arabe.

Marseille

Nous avons débarqué à Marseille, puis nous nous sommes arrêtés à Besançon et nous sommes remontés vers l’Est. L’accueil de la population ! « Les libérateurs… » Ils nous appelaient « les libérateurs ». Je suis arrivé trois ou quatre jours après. Ils n’avaient pas tellement de ravitaillement, mais ils donnaient n’importe quoi, un bonbon… « Bravo nos petits soldats ! » Ils nous embrassaient. C’était un accueil chaleureux ! On voyait qu’il était temps qu’on arrive.

A l’Estaque, à Marseille… Nous avons débarqué au large et on nous a amené à bord des péniches. Le ravitaillement commençait à arriver, mais nous ne savions pas ce qu’il fallait faire. On se baladait sur le bord de plage en attendant les ordres. Ces fameux musulmans du service auxiliaire débarquaient le ravitaillement.
Les barques arrivaient avec les caisses de ravitaillement qu’ils posaient. Il y avait une montagne de caisses de ravitaillement ! Le long de la plage, on a fait connaissance avec deux filles. « Les libérateurs ! », tout ça… On parlait de ravitaillement et du fait qu’elles n’avaient rien… rien du tout. Je suis allé voir là-bas ce fameux gardien musulman que je connaissais. Je lui ai dit : « Tourne le dos. Ferme l’œil ». Ils avaient ordre de tirer. C’était la consigne. Il n’y avait ni « halte », ni sommation, ni rien. Je lui ai dit : « Tourne-toi, laisse-moi prendre une caisse. Je vais la donner là-bas. Regarde, les filles attendent. Elles crèvent de faim. » Je lui parlais en arabe. Il a tourné la tête et j’ai pris la première caisse que j’ai vue.

J’avais le cœur qui battait ! Un de mes copains, Doudou, et moi, sommes allés chez elles pour leur remettre la caisse. C’étaient des grosses boîtes. « J’ai l’impression que c’est de la viande. » C’était marqué en américain, mais comme on n’avait pas encore fini de débarquer, on ne savait pas lire. Quelle a été la déception quand on a ouvert une boîte… C’étaient des betteraves ! Je n’avais pas eu le temps de lire. Je n’avais pas eu le choix ! J’avais pris la première… « Ça ne fait rien. Ça ne fait rien. C’est quand même gentil de votre part. » J’étais déçu. On aurait dit que c’était de la viande… et c’étaient des betteraves. Cette histoire m’est toujours restée gravée.

Après avoir débarqué à Marseille, nous sommes montés dans le train. Il a tourné, tourné, (nous nous sommes dit : « Mais où il va celui-là ? ») pendant au moins deux heures de temps ! Je pense que c’était pour tromper l’ennemi et finalement nous n’étions qu’à une dizaine de kilomètres de l’Estaque. Nous avons monté les toiles de tente vite fait. Il était bien onze heures du soir. Ça me chatouillait… J’avais un oncle à Marseille dont je n’avais plus de nouvelles depuis deux ans. On s’était dit : « Ça y est, ils ont été pris dans une rafle. » J’avais l’adresse. Le matin, je me suis levé, j’ai vu un copain à qui j’ai dit : « Ecoute ! Je vais me barrer à Marseille. On m’a dit que ne n’est pas loin. Un bus passe à cinq heures du matin. » Des civils qui habitaient à côté m’en avaient informé.

Je me suis habillé à cinq heures du matin et suis parti.
« Je vais aller voir vite fait si mon oncle est toujours vivant, et je reviens. Ne vous inquiétez pas ! De toute façon, ça m’étonnerait qu’on se barre ce matin.
-  Débrouille-toi ».
C’est ce que j’ai fait. Je monte la route nationale à une vingtaine ou une trentaine de mètres. Les civils m’avaient averti qu’il y avait une station de bus. J’attends donc à la station et je prends le bus. Je dis au chauffeur : « La Belle de Mai, le groupe Strauss. » Voilà tout ce que je savais. Il me dit : « La Belle de Mai. Je vais vous montrer. Vous allez changer... » Je paie
Une dame était assise. Les passagers étaient peut-être deux, trois pas plus. Elle l’a attrapé et a passé un savon au conducteur : « Vous n’avez pas honte de prendre l’argent ! Aux Allemands, vous ne demandiez rien, et aux Français, vous prenez de l’argent ! Vous allez lui rendre tout de suite ! » Elle ne voulait pas admettre que les Allemands ne payent pas… Lui, le pauvre, ce n’était pas de sa faute. Les militaires français devaient payer, mais il m’a remboursé.

Je suis descendu à la Belle de Mai. Il m’explique : « Le groupe Strauss, c’est là-haut. Tout à fait là-haut. Il vaut mieux y aller à pied. N’attendez pas le bus. » C’est ce que j’ai fait. Il faisait encore petit jour. Je monte. Il y avait une dame devant moi à qui je voulais demander le groupe Strauss, mais elle allait plus vite, elle avait peur. Je suis arrivé à la dépasser et lui ai demandé : « Madame, excusez-moi, je cherche le groupe Strauss. N’ayez pas peur. Nous avons débarqué hier. Mon oncle est là. »
- Justement, j’habite le groupe Strauss, me dit-elle.
- Et vous ne connaissez pas la famille Halimi ?
- Oui, oui.
- Ils sont là ?
- Oui, oui. »
Elle m’a montré et je suis allé les voir. Il m’a raconté qu’il a dû trafiquer, payer les policiers pour qu’ils ne mettent pas la mention « juif » sur la carte d’identité. Il a été dénoncé plusieurs fois mais quand il montrait ses papiers, ils le lâchaient. Il lui restait encore une carte à faire sans la mention « juif » quand il y eut une dénonciation. Ils sont venus. Ils les ont entendu monter. Le petit ne savait pas : « On va se faire prendre par rapport à lui ». Il s’est mis dans un réservoir d’eau qu’ils gardaient parce qu’on leur coupait parfois l’eau dans ces régions chaudes.
Le réservoir était plein, il a débordé mais le petit est resté plus d’une heure là-dedans. Ils ont été sauvés grâce à ça. Les policiers sont venus et repartis.

Je suis resté une petite heure chez mon oncle. J’étais tranquille. J’ai écrit en Algérie en leur disant : « J’ai vu l’oncle. Il va bien ». Je suis rentré et nous sommes restés encore quatre jours !

L’Alsace et le camp de Struthof

Je suis resté bloqué à Besançon parce que Belfort était encore occupé. Il y avait certainement beaucoup de Marocains dans les combats. Nous, nous étions arrêtés, prêts à nous replier. Nous réparions le matériel. Tous les soirs, il fallait faire le plein des voitures et les faire tourner un quart d’heure toutes les heures à cause du froid - à Besançon, ça caille ! Elles devaient être prêtes à dégager en cas de repli. Cela a duré deux mois, je crois, puis nous avons avancé directement à Molsheim, en Alsace.

Une fois en Alsace, j’étais sorti un samedi soir. On nous avait accompagnés en voiture. La fille avec qui je dansais prenait à pied la ligne de chemin de fer. Je lui ai dit :
« Où tu vas comme ça ?
- Chez moi.
- T’habites par là, toi ?
- Oui, après huit ou dix kilomètres.
- Tu vas faire huit, dix kilomètres sur les rails ?
- Oui.
- Attends, reste là ! »
Je suis allé voir dans la compagnie. J’ai parlé à l’un de ces fameux gardes musulman que je connaissais bien :
« J’ai ma copine… si tu peux sortir ta voiture…
-  Vas-y. »
J’ai pris une voiture, une jeep. Je suis allé la chercher. Je l’ai ramenée chez elle et je suis revenu. J’ai embrassé la sentinelle pour le remercier. Personne ne l’a su. Mes copains m’ont dit le lendemain :
« Tu es fou !
- Mais il faisait noir sur la route. Sa ligne de repère était le chemin de fer, les ballasts ». Un collègue à moi ne m’aurait jamais laissé partir ainsi avec la voiture. On entretenait vraiment une certaine amitié avec ces gardes… en frères.

Accidentellement, j’ai visité le camp de concentration de Struthof en Alsace. J’avais les larmes aux yeux... devant les inscriptions sur les murs. Il y avait encore du sang. C’était peut-être quelques jours après la libération de tous ces détenus, mais c’était atroce de voir tout ça… C’était sale. Des traces, des inscriptions sur le mur, des noms de fusillés certainement… Nous n’étions pas encore vraiment au courant de toutes ces atrocités. On pensait que c’était un camp de concentration. Par la suite, on a su toutes les atrocités qui s’étaient réellement passées.

Je me demandais où j’étais en rentrant dans ce camp. On s’est dit par la suite : « Des choses comme ça… ce n’est pas possible en France… » On n’y croyait pas. On voyait tout ça. On se demandait ce qui se passait. Ce n’est pas possible que des gens aient pu vivre là-dedans ! Je me souviens des inscriptions sur le mur. Il y en avait plein…

Le 8 mai 45

Je ne regrette pas d’avoir fait trois ans et cinq jours d’armée, je les ai comptés. En Algérie, je prenais une garde toutes les semaines. Ça, je le regrette, mais pas les trois ans.

Le 8 mai 45, nous avions quatre jours de quartier libre… Ah ! La ! La ! Qu’est-ce qu’on va faire ? Je voyais que ça criait, ça chantait ! J’étais à Molsheim en Alsace. La tocade nous a pris avec un vieux copain qui m’a dit :
« Emile, il y a une voiture. Je l’ai repérée. Ça fait trois, quatre jours qu’elle est là. Une petite Opel. On la prend ?
- Oui, on va faire le plein.
- Tu te débrouilles avec le gars.
- Je vais aller le voir. Il va me faire le plein. »
Nous l’avons prise et en cours de route, nous avons rencontré deux autres gars. Nous étions quatre dans la petite Opel. Je suis allé voir le bonhomme. Il m’a dit : « T’inquiète pas ! » et il a fait le plein. Nous sommes rentrés en Allemagne au cours de ces quatre jours et nous sommes allés faire du tourisme jusqu’au lac de Constance. Nous nous sommes arrêtés dans des compagnies qu’on connaissait plus ou moins. Nous mangions. Nous dormions. C’était vraiment quatre jours de liberté totale ! Nous avons eu la chance, si l’on veut, de trouver la voiture, mais d’autres ont pris le train, se sont baladés. La compagnie était vide. Le troisième jour, voilà qu’on voit des amis, une compagnie sanitaire d’infirmiers. On mangeait chez eux quand ils nous ont dit : « Allez voir le bourgmestre. Il a des postes radio. Demandez lui en un pour la compagnie. Il faut le baratiner et il va vous donner un poste. » Nous sommes allés chez le bourgmestre, le maire. Il commençait à nous résister, mais parmi nous, l’un d’entre nous lui a dit : « Vous allez le donner pour la compagnie. C’est tout.
-  Oui, oui. »
Ils avaient réquisitionné tous les postes radios de la population allemande et les avaient mis à la mairie. J’avais repéré là-haut un beau poste, « Celui là je le veux ! » On est rentré à la compagnie avec les radios mais en rentrant, les officiers nous ont vus avec. Ils sont venus nous voir dans la chambrée : « Vous allez tout nous remettre ! » Ils ont tout repris ! Nous avons été obligés de leur rendre les quatre postes !

Le retour en Algérie

Les transports n’étaient pas faciles. Il n’y en avait pas, ou très peu car il fallait démobiliser toutes les populations ce qui s’est fait par étapes. A Marseille, le camp de Saint Marthe recevait les gens et les préparaient en deux, trois jours à rentrer en Algérie. Ils mangeaient, se préparaient… Un bonhomme nous désinfectait avec la poudre D.D.T., contre les poux, avant d’embarquer. J’étais dans l’une des classes les plus jeunes et j’ai attendu six mois supplémentaires parce qu’il n’y avait pas de moyens de transport ! Pas dans le camp, car par la suite, ils ont préféré nous laisser attendre dans les compagnies. Dès que les camps d’hébergement ont été libérés, notre compagnie a été renvoyée en Algérie. Je suis rentré en 1946. Il y a même eu des histoires dans ces camps d’hébergement. Cela a trop duré. Deux, trois jours, ça allait, mais certains passaient des semaines ! Ça a fait du bruit.

L’Europe et les acquis sociaux

L’Europe a apporté une bonne entente entre Européens alors qu’on s’était fait trois fois la guerre avec l’Allemagne. C’est déjà quelque chose d’éliminée. Je ne vais pas rentrer dans des questions politiques, mais il faut se défendre maintenant, notamment sur les questions d’ordre social. Je suis retraité. J’ai ma petite retraite et il m’arrive de prendre position et de sortir dans la rue avec les retraités. C’est aux jeunes de défendre les acquis que nous avons gagnés, pour lesquels nous nous sommes bagarrés à partir du Front populaire. Nous avons vraiment obtenu de bons acquis ! La sécurité sociale, c’est important. C’est l’une des plus grandes conquêtes de toute l’histoire du mouvement ouvrier. Vous vous rendez compte ! On va chez le pharmacien, on prend les médicaments… Alors qu’avant, il fallait avoir quarante de fièvre pour aller chez le médecin. Quarante de fièvre ! On se soignait avec des cachets d’aspirine, des bains de pied, des ventouses, on se couvrait bien et on allait travailler. Ce n’était pas payé, alors que maintenant, on a tout ça. Si on se laisse faire… Il faut descendre dans la rue pour la sécurité sociale. C’est l’une des plus grandes conquêtes. Elle porte d’ailleurs bien son nom : SECURITE – SOCIALE.

Message aux jeunes

Je peux dire que cette guerre que nous avons faite était une guerre juste. Une guerre pour que vous, tous les jeunes, mes enfants, mes petits-enfants soyez libres, malgré ce qui se passe… On l’a gagnée, mais si on l’avait perdue, on ne serait pas là. C’est une guerre juste… Les autres guerres qui font le progrès des colonialistes ou des impérialistes, c’est autre chose. Mais là, c’était une guerre juste. Il fallait se débarrasser de l’hitlérisme, du nazisme et du fascisme. Nous n’avons pas fait cette guerre pour rien. Je ne regrette pas du tout ces trois ans et cinq jours du 15 février 43 au 20 févier 1946.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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