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Mon fiancé, prisonnier, s’est évadé sur les bogies d’un train

Madame Condamine née en 1923 à Sarcelles

dimanche 9 décembre 2007, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis née le 8 janvier 1923 à Sarcelles, un peu par accident car mes grands-parents étaient cultivateurs ici. Nous sommes revenus y habiter en 1934. J’en suis partie en 1944 pour y revenir en 1960. J’ai donc vu toute l’évolution de Sarcelles.

Il y avait plus de commerçants à Sarcelles dans le temps que maintenant. Il y avait également beaucoup de cultures maraîchères : choux-fleurs, petits pois etc. De Lochères jusqu’à la limite de Stains, ce n’était que des champs. Ils employaient de la main d’œuvre locale une grande partie de l’année et au moment de la cueillette des petits pois, des renforts, dont énormément de garçons, venaient des grandes villes. L’argent gagné n’était pas de l’argent de poche mais était inclus dans la maison. Je n’ai jamais fait de petits travaux de ce type mais j’ai par contre travaillé très jeune.

Les conditions de vie avant-guerre

J’habitais rue des Noyers. Nous avions l’électricité même s’il y avait des pannes, mais pas d’eau courante. Il fallait aller la chercher à la fontaine. L’eau courante n’est arrivée qu’après la guerre. Le lavoir existait encore. Il était beau. Ce lieu donnait directement sur la rivière. Les femmes venaient laver leur linge à la main, avec le battoir…Elles avaient une sorte de boîte avec trois côtés. Elles se mettaient à genoux dans cette boîte avec de la paille ou un coussin sous les genoux et elles lavaient. Le petit Rhône passait par là. Quand il gelait, elles devaient casser la glace.

Nous, nous avions un pavillon de quatre pièces : trois pièces et une cuisine. Les toilettes étaient donc dehors, à l’extérieur de la maison, bien sûr, et l’eau à la fontaine mais nous n’étions pas plus malheureux pour autant.

Il y avait des bains douches dans la rue de Paris, maintenant rue Pierre Brossolette. J’y allais toutes les semaines. Autrement, on se lavait dans des baquets chauffés au soleil, et l’hiver, en semaine, dans la cuisine avec un gant de toilette et du savon. L’hygiène était différente d’aujourd’hui mais on se lavait quand même tous les jours, sans oublier les dents. A l’école, il fallait montrer nos mains aux instituteurs pour qu’ils vérifient si elles étaient propres.

Les activités des jeunes

A l’école, les filles portaient des tabliers de couleur. Les garçons et les filles n’étaient pas mélangés. Je suis partie une année seulement en colonie, mais je lisais beaucoup.

J’allais à la piscine à Saint-Denis ou au cinéma à la salle des fêtes (actuellement salle Berrier), puis dans le boulevard de la gare, mais j’avais une vie calme. Les jeunes étaient encadrés par le patronage, notamment le jeudi après-midi. On y jouait et on y cousait beaucoup.

J’ai passé le certificat d’études à douze ans. C’était l’âge normal à l’époque mais cette année-là, la scolarité est devenue obligatoire jusqu’à treize ans. J’ai donc dû attendre avant de commencer à travailler d’autant qu’il était très difficile de trouver du travail. Pour moi, le français en tant que matière comptait énormément mais je n’étais pas bonne même si tout le reste était bien... J’aimais beaucoup les études mais j’ai dû les arrêter. J’ai quand même continué par la suite, en cours du soir. Ma sœur travaillant en corsetterie, je suis rentrée comme apprentie à treize ans dans une corsetterie spéciale où l’on fabriquait des sous-vêtements orthopédiques avec des baleines et des lacets.

Le salaire que l’on touchait allait aux parents.

Je sortais le dimanche sur Paris avec mes camarades de travail de l’atelier de corsetterie.

Je travaillais à Paris en 1936, à l’époque du Front Populaire. Pendant les grèves, les entreprises ont été occupées mais pas celle dans laquelle je travaillais. Personne ne cassait rien. Nous avions le respect du travail et des outils.

1939 : la déclaration de guerre

J’avais seize ans en 1939. J’étais très consciente que la guerre allait arriver. Nous étions plutôt anxieux. Cela se sent… Il m’est arrivé depuis d’avoir l’impression que la situation était à peu près la même que celle d’avant-guerre et d’en avoir peur mais nous avons eu la chance que cela ne se reproduise pas. J’ai souvent eu cette même impression.

Nous en parlions entre amis, d’autant plus que les garçons faisaient deux ans de service militaire. Les hommes sont partis au service militaire en 1936 et y sont restés jusqu’en 1938. Ils sont repartis mobilisés pour la guerre tout de suite derrière, en 1939. Ils n’ont eu que quelques mois de sursis civil… La classe 1938 est partie juste derrière. Nous nous rendions compte de tout cela.

J’étais à Sarcelles lors de la déclaration de guerre. Nous en parlions. Les anciens se rappelaient de la guerre de 14-18. Mon père l’avait faite, tout le temps dans les tranchées, alors évidemment on y réfléchissait beaucoup. Je connaissais des garçons qui partaient à la guerre. Mon beau-frère était déjà parti en 1938 parce qu’il s’était déjà passé quelque chose : les accords de Munich. Il devait avoir trente ans à l’époque et il a été appelé de nouveau en 1939.

L’exode

Les frontaliers étaient partis en exode en 1939 mais nous, nous avons fait l’exode en 1940.

Nous avions envisagé de partir à Paris dans l’appartement de ma sœur. Nous nous sommes arrêtés à la Plaine Saint-Denis au dépôt où travaillait mon père, au chemin de fer. Nous étions partis avec des employés de chemin de fer. Beaucoup travaillait dans les usines appartenant au chemin de fer, notamment des usines de construction pour les trains.

Un train était au départ pour les familles de cheminots. Nous n’en connaissions pas la destination. Mes parents nous ont mis ma sœur, ma nièce et moi dans le train, et nous sommes parties toutes les trois. Mes parents sont partis après, également par le chemin de fer, mais ils ont eu beaucoup moins de chance que nous, parce qu’ils se sont fait mitrailler partout. Notre train est passé tout à fait à l’intérieur de la France, pour se retrouver au-dessus de Bayonne, dans un petit village. Nous avons écrit à une tante à Bordeaux, et peu de temps après, nos parents nous ont répondu et nous sommes allés les retrouver. Mon père est rentré en premier par le chemin de fer. Nous sommes parties par le premier train qui passait sur le pont de la Loire. Il y avait une fente dans le wagon et on voyait l’eau en dessous. Le pont était évidemment du provisoire.

Je suis rentrée à Sarcelles peut-être un bon mois après en être partie.

L’occupation allemande

Pour nous, les Allemands étaient des occupants. Je continuais à travailler, bien sûr, ce qui n’était pas toujours drôle car nous avons eu des hivers très durs. Quand on arrivait à la gare dans la neige, on attendait le train pendant une heure. On arrivait gelé au travail où l’on était à peine chauffé !

J’habitais à Sarcelles pendant cette période. Nous étions obligés d’avoir nos papiers sur nous, même dans la journée parce que l’on pouvait se faire arrêter partout. Nous n’étions quand même pas rassurés quand les soldats allemands passaient en camion avec les mitraillettes braquées. Je suivais des cours à Paris (en dehors de mon travail) du côté du quartier Latin, alors là c’était encore pire. Ils nous demandaient les papiers à tout bout de champ. Un officier allemand avait été tué à Barbès. Ils avaient alors ramassé cinquante otages… A chaque fois, ça coûtait cher !

L’antisémitisme

Les juifs étaient cloîtrés dans le dernier wagon du métro… Là où j’allais, une jeune fille portait l’étoile jaune. Nous n’avons jamais eu l’occasion de nous parler, mais bien souvent, après, j’ai pensé à ce qu’elle avait pu devenir. Je ne la connaissais pas. On se croisait seulement, mais il n’empêche qu’on y pense quand même. Cela nous touchait, bien sûr… mais on ne savait quand même pas où on les emmenait exactement.

Marius Delpech a été fusillé. C’était un résistant. On ne savait pas toujours de quoi les résistants faisaient partie. Un voisin de mon âge était dans la Résistance mais je ne le savais pas. Je ne l’ai appris qu’après, au moment de la Libération. Il devait partir en Allemagne (au STO) pour travailler. Il se cachait mais il allait quand même à des réunions. Il n’est ressorti au grand jour qu’après.

Etre jeune pendant la guerre

C’était une jeunesse gâchée, bien sûr. On n’a jamais voulu acheter de la nourriture au marché noir. Ma mère aurait bien acheté quelque chose pour nourrir la famille, mais ni mon père ni ma sœur ni moi ne le voulions… sauf pour mon anniversaire, pour mes vingt ans, je suis née un 8 janvier, le jour où on tirait les rois. Je ne sais pas comment ma mère s’est débrouillée, mais j’ai eu droit à une galette des rois pour mes vingt ans. Je n’ai jamais su comment elle avait fait.

Nous avions des tickets d’alimentation. Je faisais encore partie des J3, ce qui veut dire que j’avais un quart de lait écrémé, et une plaque de chocolat en plus des autres. A Sarcelles, nous avions quand même la chance d’avoir au moins des légumes. Nous avions un jardin et ma mère étant d’ici, elle connaissait bien tous les cultivateurs. Nous avons donc réussi à avoir des légumes l’été mais c’était vraiment dur au printemps. On manquait malgré tout de viande. Nous avions cent grammes de viande par semaine, alors ça ne fait pas lourd.

Les gens ont beaucoup maigri. Pour nous jeunes filles ça allait, mais ma mère avait beaucoup maigri. Nous prenions des choses très nourrissantes comme des pruneaux, des figues… Je m’étais fiancée et mon beau-frère était prisonnier. Il nous fallait donc envoyer des colis de nourriture.

Mon fiancé et les cheminots

Je me suis fiancée pendant la guerre. J’ai connu mon fiancé en 1940, pendant une de ses permissions. Il était soldat. C’était le frère d’une de mes amies. Il a été fait prisonnier au Donon, dans les Vosges. Il était normalement cantonné devant la ligne Maginot comme radio mais après la percée allemande des Ardennes, on a renvoyé tous les jeunes vers le Donon dans les Vosges. Ils ont combattu après l’armistice à cet endroit-là. On leur a dit qu’ils étaient prisonniers d’honneur, quand ils s’en sont aperçus, ils avaient des Allemands de chaque côté. On les a donc embarqués en Allemagne.

Beaucoup d’Alsaciens étaient appelés dans ces régiments de l’Est et beaucoup étaient à quelques kilomètres de chez eux. A Strasbourg, on leur a demandé ceux qui se reconnaissaient de sang allemand. Les trois quarts ne se sont pas laissés attraper, sauf certains, pour être libérés…

Mon fiancé était français, de la région parisienne. Il est revenu en 1944. Il s’est évadé sur les bogies d’un train en plein hiver, pour sa deuxième évasion. Il était parti la première fois à pied avec d’autres. Les bogies d’un train sont des chariots à deux essieux sur lesquels pivotent les wagons dans les courbes et dans lesquels on peut se glisser bien que la place soit très restreinte.

Je lui écrivais des lettres bien sûr… une par mois à peu près. On vivait quand même. Je me souviens d’ailleurs très bien que le soir où il était sur les bogies du train, j’étais au théâtre avec ma sœur pour voir une pièce.

Les évadés ne sortaient évidemment pas à la gare du Nord. Ils attendaient d’être dans le dépôt, car les employés de chemin de fer qui étaient dans l’ensemble des résistants aidaient beaucoup. Mon fiancé avait ramassé de l’argent avant de quitter le camp. Il a dit aux employés qui voulaient lui en donner : « Non, j’ai de l’argent. Je n’en ai pas besoin. » mais son argent n’était plus bon… L’argent que lui ont remis les cheminots lui a permis de payer son train de Paris à Sarcelles.

Mon père était employé de chemin de fer. Il travaillait dans un dépôt mais pas sur les voies. Il ne voulait pas avoir la responsabilité de conduire un train. On a toujours voulu le mettre dessus mais il a refusé. D’ailleurs, je tiens de lui le fait que je n’ai jamais voulu apprendre à conduire.

Je prenais le train à la gare de Sarcelles mais je n’ai jamais rien vu de spécial.

Un peu avant la fin de la guerre, les Allemands circulaient beaucoup avec leurs automitrailleuses… beaucoup plus qu’avant.

Nous avons appris le débarquement par la radio le 6 juin 1944.

Un mariage sous les prémices de la libération

J’étais à Paris à ce moment-là. Entre-deux, j’avais pu me marier. Mon fiancé était revenu en janvier 1944 et nous nous sommes mariés trois mois après avec de faux papiers qui étaient finalement vrais… Nous avons été obligés de le dire au curé.

En effet, je me suis mariée à Sarcelles. Peu de jours après son arrivée, mon fiancé a entendu dire que l’on donnait des faux papiers rue de Liège. Il y est donc allé et a obtenu une fausse carte… à son nom, mais domicilié en province. Quelques jours après, il a rencontré des camarades qui s’étaient évadés du même endroit, de la même façon. Entre deux, ils avaient obtenu une feuille de démobilisation à leur nom. Il fallait qu’ils aillent directement rue François 1er, sans passer par la préfecture, pour récupérer une carte d’identité et des papiers. Ma sœur l’a domicilié chez elle. Il n’y avait donc pas de problème… Nous nous sommes mariés le 15 avril 1944.

Nous sommes allés, comme tout le monde, à la mairie, puis à l’église. Nous avons fait un repas chez mes parents. Quelqu’un est venu faire la cuisine. Pour se marier, nous avions droit à certains tickets : une paire de chaussures, différentes choses…

L’après libération

Ici, il n’y a pas eu tellement de bruit pendant La libération mais à Paris, des hommes tiraient sur la foule depuis les toits… même lors du défilé de Leclerc. Les Leclerc ont dû rentrer dans Paris par la porte d’Orléans et ils sont venus à Sarcelles après. La capitale a été libéré grâce à eux, car des troupes de SS, les Waffen SS, arrivaient à toute vitesse pour brûler et faire sauter Paris…

Les tickets d’alimentation ont duré longtemps. La nourriture qui arrivait était bloquée partout mais on pouvait quand même avoir du pain blanc. Je ne sais pas ce qu’il y avait dedans exactement pour qu’il soit si blanc. Il y avait quelque chose avec la farine de blé mais on courait quand même chez les boulangers…

Puis, il y a eu des fêtes pour la libération, le 8 mai 45… pour la paix. Nous n’étions plus opprimés mais nous avions quand même une certaine animosité contre les Allemands !

Message aux jeunes

L’Europe est un soulagement malgré tout… Pour moi, c’est surtout l’espérance de ne plus avoir de guerre. On peut espérer, avec l’association de l’Europe qu’il n’y ait plus de guerre car c’est la pire des choses qui puissent arriver aux êtres humains et malheureusement ça existe encore de par le monde.

Je voudrais qu’il n’y ait plus de guerre, que les gens soient heureux, corrects les uns vis-à-vis des autres ; qu’ils pensent qu’eux ont des droits mais que les autres en ont aussi ; ainsi, tout le monde vivrait beaucoup mieux. Il faudrait se connaître et se comprendre…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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