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Nous entendions tous ces cris à l’intérieur du Vel d’Hiv

Mme Rose Lopes née en 1925 au Portugal

samedi 25 novembre 2006, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis arrivée en France, à Paris à trois ans et demi. Mes parents étaient portugais. Mon père avait connu son patron à la guerre de 14. Il était venu avec un contingent Anglais. Le Portugal avait alors passé une alliance avec l’Angleterre…l’alliance de Methueme.
Nous habitions l’entreprise générale des travaux publics où travaillait mon père. Mes parents étaient gardien et mon père servait d’homme à tout faire, bricoleur, chauffeur.

Arrivés du Portugal, nous habitions le quartier d’Auteuil à Paris, rue Félicien David, puis Boulevard de Grenelle en face de la tour Eiffel où j’allais jouer. Je suis passée par l’école privée à Auteuil mais il me fallait traverser le pont de Bir Hakeim. On m’emmenait parfois à l’école catholique en voiture, du fait que c’était un peu loin. Ayant une voiture à discrétion, mon père m’y emmenait.

J’ai continué mes études jusqu’au brevet supérieur, à seize ans en 1942, sous l’occupation allemande. On nous interdisait alors d’apprendre l’anglais. J’ai du apprendre une autre langue : l’espagnol qui m’était très facile du fait que je savais le portugais.

Une sortie de secours du Vel’ d’hiv’ donnait dans le grand hangar du dépôt de notre entreprise. Nous étions à côté. Je profitais de cette porte pour aller voir tout ce qui se passait dans le Vel’ d’hiv’. J’y ai fait du patin à glace, du patin à roulette, du vélo. J’ai connu des cyclistes : Antonin Magne, Henri Specher, etc. ; des boxeurs, Marcel Thil. ; des catcheurs, Raymond Rigouleau « le catcheur masqué », etc. Lors des matches de catch féminin, les femmes s’agrippaient les cheveux pour empêcher l’autre de gagner.

Mes parents me laissaient y aller. L’affûteur de patin à glace nous téléphonait à l’entreprise :
« Dis donc, Nini, tu veux m’acheter un paquet de cigarettes ou de tabac ?
-  D’accord mais tu me prêtes une paire de patins à glace sinon je n’y vais pas ! »

J’étais la petite du coin et je pouvais entrer partout. J’ai assisté à la première représentation de la « Mort du Cygne » sur patin à glace, joué par la plus grande artiste de patin de l’époque…madame Sonya Henic…des choses extraordinaires. La guerre a tout cassé !

J’ai fait ma communion à l’église Saint Léon en face de la caserne Dupleix. En 1936, ils avaient préparé l’artillerie contre les manifestations. Le Trocadéro était en flammes. L’ingénieur qui travaillait dans l’entreprise était arrivé le lendemain avec plein de bleu après avoir manifesté là-bas ! C’était le temps du Front populaire. Léon Blum. Les premiers congés payés.

J’ai passé mon certificat d’études en 1938 et mes parents m’avaient proposé de m’emmener au Portugal l’année suivante comme cadeau. Nous sommes revenus pour la déclaration de guerre…

L’Exode de 1940

J’ai fait l’exode, terrible exode. J’ai vu des voitures en feu… Des gens venaient de Belgique avec des tombereaux de meubles, tout ce qu’ils avaient pu sauver. On se cachait quand on entendait que des avions venaient nous bombarder, nous mitrailler. Nous avons été obligées de chevaucher des cadavres pour continuer la route. Cela choque à 16 ans. J’étais à pied avec ma mère. Nous n’avions pas pu prendre de voiture car nous n’avions plus d’essence. Mon père était parti avec un camion de l’entreprise, rempli d’archives. Il devait nous chercher mais il n’avait pas pu revenir. Mon frère était parti en vélo. Nous avions pris un train avec ma mère mais il ne nous avait emmenées que jusqu’à Arpajon. Il a fallu descendre et nous avons continué à pied. Les Italiens nous canardaient. Les fermes que nous croisions étaient détruites, nous voyions des vaches éventrées et d’autres qui meuglaient car elles étaient pleines de lait…et sur la route, des cadavres jonchaient, on voulait les secourir mais on ne pouvait pas tellement… Les bombes tombaient comme des chapelets.

Nous étions mélangés avec l’armée française en déroute. Certaines personnes disaient aux soldats de partir avant que les Allemands ne les fassent prisonniers mais non, ils restaient là ! Ce fut un triste épisode.

Nous sommes passées sur le pont de Blois. Les français l’avaient miné. Le pont a explosé après notre passage faisant pas mal de morts. Nous sommes arrivées au château de Chambord qui était ouvert à tous vents. Nous avons dormi cinq nuits dans le château. J’avais un chapeau Louis XI que je ne voulais pas lâcher. J’allais dans les champs chercher des fraises pour pouvoir manger, c’est tout ce que l’on pouvait trouver en ce mois de juin 1940.

Paris avait été déclaré ville ouverte, (sans bataille) après le départ des Parisiens. Nous sommes partis car nous avions peur que la ville soit détruite. Nous avons su par la suite que Paris n’avait pas été touché. On était déjà loin. Pendant 15 jours, nous avons erré dans la nature à moitié détruite.

Nous sommes revenus boulevard de Grenelle… Maman avait fait des confitures avant de partir en exode. J’avais mal au cœur de laisser nos confitures. J’avais donc mangé une bonne partie des pots et je les avais laissés sur la table. À notre retour, nous avons trouvé plein de fourmis autour des pots de confiture qui faisaient un immense monticule dont j’ai eu peur.

Les Allemands nous imposaient un couvre feu à huit heures trente du soir. Nous avions peu d’espace de liberté. Une amie habitait en face de chez moi. Sa mère était concierge. Une de leur locataire avait plein de chewing-gums. Nous allions jouer au Champ de mars où de nombreux d’Allemands venaient visiter la Tour Eiffel, le palais de Chaillot. La dame nous avait demandé si nous ne pouvions pas vendre les chewing-gums aux Allemands ce que nous, contre un petit pécule, avons fait avec ma copine. Les Allemands nous en ont acheté pas mal, mais la police française nous a prises et emmenées au commissariat rue Saint Dominique, au mitard, pendant plusieurs heures.
Je leur demandais de téléphoner à ma mère. Ils répondaient : « Elle est folle ! Elle n’a pas le téléphone cette môme-là. » et si car nous habitions l’entreprise et nous avions le téléphone.
Ils n’ont téléphoné qu’à dix heures du soir. Ma mère est venue en pleurs. Nous avions déjà fait une dizaine d’heures de mitard.

La rafle du Vel d’Hiv

J’ai assisté à la rafle du Vel’ d’Hiv. C’était une horreur. Nous entendions tous ces cris à l’intérieur. Les personnes sur le trottoir attendaient là sous un soleil de plomb. Sur le trottoir, la police française séparait les femmes d’un côté et les hommes de l’autre ainsi que les enfants, séparés de leurs parents. Avec ma mère, nous avons vu des SS ouvrir les sacs des femmes et tout prendre, bijoux, argent. Ils leur donnaient des coups de crosses si elles rouspétaient. J’étais à genoux avec ma mère… On en pleurait !

On nous avait fermé notre accès au Vel’ d’hiv’. La porte était bloquée. Je ne pouvais plus y aller. Nous entendions des lamentations. Cela a bien duré un mois avant qu’on les envoie à Drancy.

Les Allemands ont occupé la caserne Dupleix, pas loin de chez nous. Mon père me disait de faire attention. « À sept heures, tu es là ! »

L’usine Citroën n’était pas trop loin ainsi que l’usine Renault à Boulogne. Nous avons assisté au bombardement de Renault. Nous allions à la cave mais mon menton tremblait dès que j’entendais les sirènes sonner. Des amies de Boulogne allaient au lycée avec moi, mais elles ont été tuées lors de ce grand bombardement qui a démoli presque toute l’île Seguin. J’avais mal au ventre quand j’entendais les sirènes, même une sirène de voiture.

Mon père avait été réquisitionné par son entreprise à Isigny sur Mer. J’allais chercher du ravitaillement tous les quinze jours, jusqu’à Grand Caen les Bains, après Isigny-sur-Mer. J’allais chercher de la viande, du beurre, des œufs, etc. J’ai été prise deux fois.
La première fois, ils m’ont tout laissé mais des policiers français m’ont tout confisqué la seconde fois. Je les ai traités de salauds… Ils m’ont menacée :
« Ferme ta gueule ou on t’emmène au mitard ! »

J’ai quitté les études pour me marier pendant la guerre, en 1943. Nous avons rapidement eu un bébé. On se cachait dans les coins noirs pour se bécoter. Nous allions au cinéma mais la salle n’était jamais obscure pour que les Allemands assis au balcon voient ce qui se passait dans la salle. On ne voyait jamais les films de manière nette.

Nous avons fait un beau mariage à pied. Nous nous sommes mariés dans le 18ème. J’étais derrière avec ma robe blanche au bras de mon père. Nous sommes passés dans la rue du Poteau où étaient installés de nombreux marchands de quatre-saisons.

Nous avions ramené toute la nourriture de Normandie. Rien ne manquait. Deux cuisinières, pâtissières avaient été embauchées pour l’occasion. Nous avons fait un mariage fantastique de trois jours, dans un grand hangar. Nous n’avons manqué de rien parce qu’on s’était débrouillé pour le festin.

Mon mari était portugais, d’un pays neutre. Il n’a jamais été question qu’il parte au STO.

Nous avions une belle habitation boulevard de Grenelle mais maman en avait marre d’être sous la botte du patron. Mon frère allait aider ma mère à faire le ménage des deux étages de bureaux, et ce jusqu’à l’âge de quatorze ans. Il a voulu ensuite travailler ailleurs. Je l’ai donc remplacé et je me levais à cinq heures du matin pour faire le ménage avec ma mère. J’avais 11 ans.

Nous sommes allés habiter dans le 18ème arrondissement, rue Belliard. J’allais faire les commissions rue du Poteau quand j’ai vu des Allemands pointer un immeuble. Je ne suis pas passée devant mais j’ai vu un homme se jeter du quatrième étage et venir s’étaler deux mètres devant moi. J’ai gardé cette vision horrible pendant longtemps.

L’occupation était beaucoup plus pesante dans le 18ème arrondissement. Nous n’étions pas libres. Il fallait toujours faire attention. Les juifs devaient porter leur étoile. Une charmante femme mettait son châle sur l’étoile pour la cacher.

Un couple de juifs, ami de ma mère et son amie, est resté caché pendant deux ans dans une cave que nous avons aménagée. Nous allions les nourrir. Nous faisions sortir les enfants de temps en temps, pour leur faire prendre l’air.

J’étais sortie de l’hôpital avec mon bébé lors du bombardement si meurtrier de la porte de la Chapelle. Mon frère avait pu se sauver du pavillon de mes parents à Saint-Ouen. Il s’était caché dans l’usine à bouchon en face, dans un tonneau plein de bouchons. Je suis restée devant la porte de sortie du pavillon. Mon mari me tenait. Je tenais le bébé. Nous étions accrochés ensemble en pensant que cela allait être notre dernière heure.

Après, nous avons pris l’habitude lors des attaques de nous réfugier au métro porte de Clignancourt. Une dame avait eu tellement peur des bombardements qu’elle était venue se protéger dans le métro en s’habillant certainement rapidement. Elle avait oublié de baisser sa robe de chambre dans le dos, robe qui était remontée sur ses sous-vêtements. Tout le monde en rigolait sauf un monsieur qui lui a donné une claque sur les fesses pour qu’elles s’aperçoivent qu’elles étaient à l’air. Nous étions au métro de la porte de Clignancourt. Une bombe est tombée sur le métro Simplon. Le souffle nous a projeté au moins un mètre en arrière.

Nous étions informés du débarquement par la TSF.

J’étais en train de donner le biberon à mon petit gars quand les Américains sont venus. L’artillerie américaine s’est installée en face de la caserne de la porte de Clignancourt, pas loin de chez moi, caserne auparavant occupée par les Allemands. La libération fut animée de ce côté-là. Ma fenêtre donnait sur le passage souterrain de la porte de Clignancourt. Mon mari était, ce jour-là, descendu à la cave avec mon bébé. Nous avions oublié d’emmener une petite couverture pour que le petit ne prenne pas froid. J’ai dû monter à la maison en rampant pour ne pas me faire remarquer et éviter les tirs, les balles des Allemands, lors de la libération du quartier.

Tout le monde est sorti quand l’artillerie américaine a arrêté de tirer. Tout le monde dansait, chantait, allumait des bougies… Inimaginable ! On s’embrassait sans regarder qui c’était. Notre cœur sautait de joie.

À la même époque, j’étais contente de voter pour la première fois. J’ai ensuite milité pour la libération de la femme. Une femme avait autant sa place qu’un homme. J’ai commencé à travailler à vingt-cinq ans. La femme faisait autant de travail qu’un homme et c’est encore d’actualité aujourd’hui, il faut un salaire égal pour un travail égal. Les femmes ont trop longtemps été les subalternes des hommes. Ce que je ne conçois pas ! Ce que je n’accepte pas !

La libération de la France était le début d’un combat pour la libération de la femme, entre autres…

Message aux jeunes :

Il ne faut pas avoir de haine ni de rancune, ce sont des sentiments qui appellent à la violence. Il ne faut pas qu’ils prennent de haut ce que veulent leur dire les personnes âgées. Il faut être humble et ouvert.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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