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Un défilé de résistants, des gens qu’on n’avait jamais vus !

MME CAUDRELIER, née en 1912

dimanche 9 décembre 2007, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Mon père était métallurgiste et ma mère s’occupait de sa famille comme beaucoup de femmes de l’époque. De nationalité italienne, mon père a été mobilisé en Italie à la déclaration de guerre. Il était originaire de la vallée d’Aoste, à dix kilomètres de la frontière. Il ne connaissait pas du tout l’italien. Il avait fait toute sa scolarité en français. J’ai donc passé toute mon enfance dans la vallée d’Aoste jusqu’à six ans pour revenir à Saint-Denis en 1918.

J’allais à l’école communale de Saint-Denis, une très, très grande école avec dix classes de garçons et dix classes de filles. Nous étions vraiment séparés, les uns des autres par un mur. Il n’y avait aucune mixité. Nous étions respectueux des instituteurs, des maîtres. Nous nous levions quand quelqu’un arrivait dans la classe.

Les jeunes arrêtaient leurs études très vite. Les jeunes qui continuaient au-delà de quatorze ans étaient assez rares. Je suis allée à l’école jusqu’à quatorze ans avant de commencer mon apprentissage dans la couture pour y faire toute ma carrière à partir de 1927.

Saint-Denis comptait beaucoup d’étrangers à l’époque…. et beaucoup de Bretons !

Adolescente, j’aurais aimé travailler dans la dactylo. J’avais d’ailleurs appris la sténographie en même temps que mon apprentissage de couture. Maman me conseillait tout autre chose, « Apprends la couture, tu sauras toujours coudre pour habiller tes enfants !"

Je l’ai écoutée même en ayant passé des concours de dactylographie. Je suis restée dans la couture mais ce n’était pas vraiment mon rêve… mais on écoutait nos parents !

Je suis venue habiter à Deuil quand je me suis mariée en 1935. J’y suis restée quarante-six ans jusqu’à ma retraite en 1976. Nous avons acheté un jardin à Sarcelles en 1941 tout en habitant à Deuil. Nous venions donc régulièrement y faire notre jardin ce qui nous a permis de manger pendant toute la guerre.

Deuil était une petite commune comme Sarcelles. On n’entendait pas beaucoup parler de Sarcelles, campagne que je ne connaissais pas. Habitant à la gare de Deuil, j’étais plus souvent à Paris où je travaillais, qu’à Deuil.

Nous habitions la première maison avec ascenseur dans le coin. C’était la seule depuis Paris. Elle fut construite en brique rouge en 1930. On voyait de loin cette grande maison près de la gare de Deuil… C’était tout à fait moderne !

Sarcelles en 1941, j’allais dans la campagne de Chauffour, près de la forêt. Je repartais à pied de Sarcelles à Deuil en passant par la voie de chemin de fer.

Mon mari étant à la SNCF, n’a pas été mobilisé. Mon frère qui avait vingt ans était parti dans les camps de jeunesse. Nous n’avons pas eu de nouvelles de lui pendant un an. Mon mari est allé un temps à Limoges au début de la guerre pour revenir à la gare du Nord dès la fin des hostilités quand tout est redevenu normal. Les trains ont continué à fonctionner.

Nous avons tous fait l’exode en 1940 car nous avions peur des Allemands mais nous sommes rapidement revenus dès que les trains ont pu reprendre. On entendait que les femmes allaient toutes être violées... Mes parents ne sont pas partis.

Nous n’avons pas tellement souffert de la guerre à part l’alimentation. Nous n’avons jamais été embêtés par les Allemands.

Je suis venue trois fois par semaine à Sarcelles pendant toute la guerre et j’ai rarement vu les Allemands. Je n’allais pas dans le centre de Sarcelles mais je n’en croisais pas sur mon chemin. Un jour de couvre-feu (défense de sortir après six heures), suite à l’exécution d’un Allemand, nous étions dans le jardin avec mon mari. J’ai vu un Noir dans le jardin. J’ai eu très peur et je suis partie à pied, toute seule. J’ai traversé de Chauffour jusqu’à la gare de Sarcelles puis le long de la ligne de chemin de fer. Je n’ai rencontré personne comme toujours… On rencontrait parfois un Allemand qui allait prendre le train.

J’avais la possibilité de prendre le train aussi j’ai pu aller chercher de la nourriture dans les villages environnants. Nous n’avons donc pas trop souffert.

Nos voisins de Saint-Denis, des gros commerçants juifs ont été déportés. Nous avons vu partir toute la famille, père, mère, enfants, emmenés par des Allemands. Nous ne les avons jamais revus. Nous les connaissions bien. Les gens disaient, "C’est triste", mais cela passait vite. Nous étions tous égoïstes et nous continuions à vivre. Nous ne pouvions rien faire. Ils ne sont jamais revenus…

Nous attendions la fin de la guerre sans trop de soucis…

Une voisine de notre immeuble travaillait à la mairie de Montmorency qui était occupée par les Allemands. Cette dame devait leur faire un peu de couture ce qui fait que les Allemands étaient souvent chez elle… alors que j’écoutais la radio anglaise très fort. Un officier allemand un jour est venu sonner à ma porte en me demandant, « Il faut baisser votre poste ! »

En 1940, nous nous sommes demandés qui était ce « de Gaulle-là » mais il est vite devenu notre libérateur, notre espoir. La majorité des Français étaient pour Pétain au début de la guerre mais la plupart ont changé quand ils ont compris le rôle de la Résistance à partir de 1942/1943. Nous avons alors considéré de Gaulle comme un grand homme !

A la Libération, un soldat allemand qui s’en allait chez lui a été tué par derrière. Il a été rapidement entré dans un café pour que les autres ne s’en aperçoivent pas et éviter que les Allemands ne tuent tout le monde.

Nous avons assisté à un défilé de résistants, tous avec le brassard, des gens qu’on n’avait jamais vus ! Ils n’avaient pas honte ! Je connaissais une grande partie des gens qui défilaient… que faisaient-ils là ?

J’ai vu les fêtes de la libération de Paris dans les actualités au cinéma. J’ai vu la guerre de loin…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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