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(illustration calendrier 1940)

Une jeunesse sarcelloise sous l’occupation

Mr Robert Cornet né en 1930

samedi 25 novembre 2006, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis né il y a soixante-quatorze ans à Paris (1930), quartier des Buttes de Chaumont. J’habite à Sarcelles, 4 rue du Moulin à Vent, depuis 1934.

A cette époque, la rue était un chemin de terre, l’environnement : des vergers. Cette rue était peuplée d’Arméniens, ces derniers résidaient également au dessus du tennis, près de la Tourelle. Nous représentions, avec mes parents et deux ou trois autres foyers, les seuls Français de souche ! Vivre avec des Arméniens ne nous causait aucun problème ; pour nous : aucune différence ! (Seule note négative : en cuisine, je n’aimais pas du tout les feuilles de vigne farcies !)

Dans la briqueterie située derrière notre maison, le personnel d’extraction de la terre était polonais. Ces travailleurs vivaient dans des conditions épouvantables, innommables ... beaucoup d’enfants, aucune hygiène, des masures sans eau, sans électricité. Les hommes travaillaient toute la journée à tirer la terre, pousser les wagonnets, à fabriquer des briques.

Nous avions la radio qui commençait à parler de Daladier, Chamberlain etc. Mon père parlait de la guerre mais nous n’en parlions pas entre gamins.

La débâcle vue de Sarcelles

En septembre 1939 : mobilisation générale. Nous voyons Sarcelles traversée par des cohortes de camions de tous les genres qui arboraient les marques de leurs anciens propriétaires : Félix Potain, La Samaritaine, etc.
Mon père a été mobilisé et est parti dans les premiers jours, encore en civil. Il est allé chercher des chevaux à Marines pour les convoyer dans la région parisienne. Les cultivateurs de Sarcelles ont également vu partir leurs chevaux ! Mon père est rentré en stop trois jours après… avant de repartir dans les Ardennes, près de Sedan.

Ma mère était métallurgiste avant ma naissance. Elle a dû reprendre son emploi à Saint Brice à faire des boulons et forger ainsi "l’acier victorieux." On nous faisait ramasser les boîtes de conserve et tout le métal. Un tas avait été fait près de la gare, il est resté là pendant très longtemps…

Ma mère est tombée malade en mai 1940. On m’expédie alors chez un oncle à Poissy en me laissant me débrouiller seul ! Cet oncle, chef de gare à Achères, se voit évacuer à Rennes en juin 1940 par un des derniers convois en partance de Paris. Avec mes cousins, je me retrouve dans un wagon, assis sur le marchepied…

Arrivés à Rennes, nous sommes hébergés chez une tante. Après quelques jours, nous subissons un terrible bombardement, objectif : la gare de triage. (10 000 morts : réfugiés, militaires, transitaires parmi des convois de munitions…) Les Allemands entraient dans Rennes le lendemain.

Je rentre fin août à Sarcelles. Mon père est revenu trois mois après. Il avait été démobilisé à Châteauroux.

L’occupation pour un élève sarcellois

La vie reprend sous l’occupation. Les Allemands étaient à Sarcelles et donnaient du chocolat aux enfants. Ils étaient vainqueurs, aimables, courtois. Nous chantions "Maréchal nous voilà" dans les écoles… L’accent avait été mis par Pétain sur la famille, et dès qu’il y avait une fête la photo du « génie » trônait en bonne place. À dix ans, nous n’avions pas du tout conscience de ce qu’était la guerre : les atrocités, les camps de concentration… ignorance complète !

Les abris pour les élèves avaient été creusés en 1939, sur la place, face à l’école : quatre bouts de bois avec un peu de terre dessus... On nous forçait à nous y rendre à la moindre alerte… ces abris servaient de latrines à beaucoup de monde ! Personne n’osait plus y aller. Faisant partie des « grands », je ne rentrais pas à l’intérieur et restais sur le bord.

Dès treize ans, j’ai fait partie de la Croix-Rouge comme mon père. Monsieur Levadoux, mon professeur, en était responsable. Mon rôle était très restreint. Comme beaucoup d’enfants, je prenais la remorque à vélo et faisait le tour de Sarcelles pour collecter des vêtements pour le Secours National. (Pour avoir droit à un costume neuf, il fallait donner deux costumes usagés.)

Petite anecdote sur l’école. Les classes n’étant pas chauffées durant les hivers rigoureux, les cours étaient suspendus. Seul un instituteur, monsieur Morin, avait monté des pupitres dans la salle à manger de son appartement de fonction, au premier étage et continuait d’enseigner à ses élèves par tranche d’une dizaine.

Les soucis du ravitaillement

Je passais la majeure partie de mon temps en dehors de l’école, à faire la queue pour le ravitaillement, chez le marchand de lait à l’Espérance, chez Lombard, rue Parmentier etc. Ma mère et mon père étaient dans la même queue mais nous devions faire comme si nous ne nous connaissions pas ! Il ne fallait pas être plusieurs de la même famille. Il arrivait souvent qu’à deux ou trois personnes avant notre tour, le commerçant annonce : « Il n’y a plus rien… revenez une autre fois ! » Nous étions bredouille et courrions vite à une autre queue.

Nous allions à pied à Stains pour chercher de la viande chez le boucher qui ne pouvait plus venir au marché de Sarcelles faute d’essence pour son véhicule. Nous passions par la route de Garges (actuelle route des Refuzniks). Cette petite route était encadrée par des talus, et en période hivernale, le vent froid et la neige formaient des congères. Nous marchions dans la neige et nous enfoncions jusqu’à la taille.

Au printemps 1944, je suis allé à Chambly chercher du sucre, en vélo, avec mon prof, M. Levadoux, mais arrivés vers Persant Beaumont, nous sommes mitraillés par un avion américain et avons fini notre voyage dans le fossé. Nous y sommes restés pendant un longtemps en attendant la fin de l’orage… Nous sommes revenus sans sucre !

Distractions

Nous ne pouvions pas faire grand-chose à treize, quatorze ans. Les bals étaient interdits... Personnellement, je faisais du sport : athlétisme et football à l’A.A.S.S. Nous allions sur les stades des villes voisines, Stains, Pierrefitte, Ezanville etc. Nous sommes revenus, un jour, en portant le drapeau français à l’avant de notre groupe et en chantant la Marseillaise. C’était tellement mieux que "Maréchal nous voilà" !

La seule distraction à Sarcelles, c’était le cinéma, le Sabrice, boulevard de la Gare, Les Variétés et la Salle des Fêtes. Ils ne fonctionnaient que les samedis et les dimanches.

Le voyage à Paris représentait une véritable expédition. Un jour, avec mes parents, nous avons loupé le couvre-feu et sommes rentrés à pied, la nuit, de la porte de Clignancourt. Il a fallu jouer à cache-cache avec les Allemands dès que nous entendions une moto, une voiture…grosse frayeur !

La libération de Sarcelles

Après plusieurs mouvements de troupes traversant Sarcelles, la libération de Sarcelles fut assez simple : le soir nous voyons un officier allemand qui regardait avec ses jumelles le haut de la rue du Moulin à Vent pour voir si les Alliés arrivaient. Un canon installé au carrefour Bullier était prêt à tirer ! Après une nuit calme, le lendemain matin, il n’y avait plus personne quand nous sommes sortis de notre cave. Quelques temps plus tard, un half-track de l’armée Leclerc est arrivé !

Mon père étant secouriste, il a participé à sa manière aux événements de la Libération. Il faisait partie du centre de secours du Jardin public. Ils ont secouru un grand nombre de blessés mais relevé malheureusement aussi des morts !

L’armée Leclerc s’est battue contre les Allemands dans les champs du Mont de Gif. Le chef de char Michel Defouloy trouva la mort chemin du Bas Perreux.
Il y eut également des blessés. Les soldats français, très en colère, ont remis tous les prisonniers allemands aux FFI de Sarcelles ; ces derniers jouant les héros de la dernière heure !

Un groupe de FFI a fusillé, sur le bord de la route, des Allemands qui s’étaient rendus. On ne peut oublier cela quand on a quatorze ans. Voir un homme à genoux par terre, son portefeuille par terre laissant paraître la photo de ses gosses… Il a été fusillé dans la rue devant tout le monde malgré l’intervention de monsieur le Curé et celle du responsable de la Croix-Rouge et on a entendu cette phrase : "Notre ami Delpech est vengé !" (Ce dernier avait été fusillé, quelques jours auparavant, à Chantepie. Il était en possession d’un revolver malgré les recommandations des responsables locaux de la Résistance qui jugeaient prématurée toute intervention armée.)

Tous ces événements m’avaient choqué. Voir fusiller un homme quel qu’il soit ne peut laisser indifférent…

Une jeunesse pendant la Libération

La Croix-Rouge cherchait à répertorier tous les soldats allemands tués sur le bord des routes. Nous avons contribué à ces recherches car ceux-ci avaient été enterrés sommairement… sous des briques dans la briqueterie… sous vingt centimètres de terre leurs bottes en cuir sortant de terre !

Quelques temps après la Libération, suite à la destruction partielle d’un camion allemand par tir allié, les munitions qu’il renfermait se sont éparpillées dans la nature. Les enfants du Barrage les ayant découvertes ont joué avec. Ils trouvèrent la mort dans l’explosion qui survint.

Les gens étaient un peu déçus car ils croyaient que la « Libération » permettrait un ravitaillement normal, que tout rentrerait dans l’ordre, que nous serions enfin heureux… Mais les cartes de ravitaillement ont duré bien longtemps, les privations aussi... Tout le monde était matérialiste.

Message aux jeunes :

Jeunes, nous avons vécu une époque pas très drôle sans bien nous en rendre compte mais nous gardions espoir en une vie meilleure. Pour redresser notre pays, nous avons beaucoup travaillé.

J’aimerais qu’aujourd’hui que les jeunes s’entendent et cherchent à se comprendre, ne cassent pas tout pour rien car la violence n’a jamais résolu aucun problème. Il faut beaucoup de tolérance et de respect d’autrui !


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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