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Vivre à côté d’une gare est très dangereux

MME ALICE BOCQUET née en 1917 dans l’Eure

dimanche 9 décembre 2007, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis née en 1917 dans l’Eure (27), à Triqueville. J’ai habité Evreux avec mes parents jusqu’à quinze ans avant de venir à Paris en 1932. Ma sœur s’était cassée la jambe. Ne voulant pas aller à l’hôpital, elle m’avait fait venir à Paris pour la soigner…. et ce, à deux mois de passer le Certificat d’Etudes. J’aurais voulu continuer mes études car je voulais passer cet examen et l’avoir, à deux mois près. Je n’ai pas eu de chance là-dessus.

J’ai commencé à travailler à treize ans, pendant un an j’ai donné des fils dans la filature d’Evreux. J’allais devenir tisserande. J’ai perdu maman à quatorze ans. Elle est morte en 1931, au mois de juin, le jour de ma fête. A la mort de maman, je suis allée travailler chez ma tante en Normandie. Je suis restée presque deux ans chez elle. J’ai appris à traire les vaches, à travailler à la campagne. J’allais donner à manger aux moutons, aux petits cochons etc.

Maman a eu douze enfants et nous sommes sept à avoir survécu. A Evreux, nous étions quatre : Kléber, Madeleine, moi et Andrée. Andrée était à Paris. Je suis donc venue à Paris pour travailler. Je n’avais pas autre chose, pas de certificat… Je ne pouvais pas continuer mes études. Je suis rentrée bonne à tout faire rue Troyon, chez le capitaine Rivinski, près de l’Etoile, vers l’avenue des Champs Elysées. En tant que bonne à tout faire, je parlais à mes patrons à la troisième personne. J’ai pleuré ma maman toutes les larmes de mon corps parce que cela s’apprend de dire : « Madame veut-elle ceci ? Monsieur a-t-il besoin de cela ? » C’est dur quand on est jeune et que l’on a perdu sa mère. J’avais une maman… Il n’y en avait pas de meilleure sur la Terre. Elle disait : « Plus j’ai des enfants, plus je les adore. » Elle nous adorait, et pourtant on était encore beaucoup à la maison.

Etre bonne à tout faire était dur. Cela consistait à travailler dans le logement du patron (donc, d’un maître et d’une dame très bien), à être très polie, à faire tout le travail, le ménage, à aider à la cuisine… Je n’avais pas de dimanche, pas de congés payés. Je ne sortais jamais. Je commençais à sept heures du matin – on m’appelait au téléphone pour se faire servir – et je remontais dans ma chambre pour me coucher le soir à neuf heures, sept jours sur sept. Ils profitaient du fait que j’étais jeune et que j’avais perdu maman. Je n’avais même pas de Sécurité Sociale car ils ne m’avaient pas déclarée. Ce n’était pas correct. Quand on perd ses parents, on profite de vous. Je suis bien restée deux ans rue de Troyon à Paris, au moins jusqu’en 1934.

J’ai ensuite travaillé comme bonne à tout faire place du Théâtre Français. Il y avait un beau chien que je devais sortir. En promenant le chien dans le beau jardin des Tuileries, chaque jour, je rencontrais quelqu’un qui me suivait, mon futur mari. Il courait après le chien ! Je me suis mariée en 1935 à dix-huit ans et deux mois ; et à dix-neuf ans et deux mois, mon fils est arrivé mais il est né à huit mois au lieu de neuf. Il devait naître le 15 avril…

J’ai continué à travailler comme femme de ménage après la naissance de mon fils. Mon mari était électricien.

Les loisirs

Adolescente, j’allais à l’école, à la messe, et j’avais mes sœurs et frères pour jouer. Nous étions quatre à la maison. J’ai aussi connu les films muets. Chaplin, c’était le roi de la misère. Il était rigolo ! Qu’est-ce qu’on l’aimait, Charlie !
Je ne suis allée qu’une fois au théâtre mais je n’ai pas aimé. Je préférais un beau film.

Le début de la guerre

Après la première guerre mondiale, on ne pensait pas qu’il y en aurait une deuxième. On ne l’a pas senti venir. J’étais enfant à l’époque. Je ne m’occupais donc pas de tout cela. Quand on est enfant, on pense aux jeux, à l’école, aux études que l’on a à faire… et on ne comprend pas trop.

Mon mari n’a pas été mobilisé en 39. Il avait quatorze ans de plus que moi et il avait eu des ennuis de santé. Plus tard, par contre, mon fils a fait l’Algérie.

Au début de la guerre, nous habitions Noisy-le-Sec avec mon mari et mon fils. Je n’étais pas partie en exode parce que je n’avais pas d’endroit où aller. Je suis restée à la maison…

Les Allemands ? Je ne pouvais pas entendre ce mot-là… Ils ont tués des enfants. Quand bien après la guerre, j’ai vu Hitler à la télé, j’éteignais. Je n’ai pas pu le supporter. Pour moi, c’était vraiment un salaud… un beau salaud. Un tueur. Je ne pouvais pas en entendre parler.

L’occupation au quotidien

Il y avait des Allemands autour de chez moi, ainsi qu’à Villiers-le-Bel et à Noisy-le-Sec, mais je n’en ai jamais reçus. Ils ne sonnaient pas pour avoir à manger… en tout cas, ils ne sont pas venus chez moi. L’occupation au quotidien, c’était la peur... On s’attendait tous les jours à être bombardés. On en parlait tous les jours. L’histoire des bombes a duré plus d’un an, vous savez ! Il fallait rester à l’abri.

On écoutait la radio anglaise mais il fallait éviter de se mêler de cette guerre. C’était ce que pensait la plupart des gens… On en parlait un peu entre Français, bien sûr, mais gentiment. Nous étions quand même inquiets.

Je n’ai pas eu besoin de me soigner pendant la guerre. J’étais en bonne santé. Le problème, c’était plus pour se nourrir. On s’entraidait. Dans ces moments-là, qu’on soit riche ou pauvre, il faut être bon…

De Gaulle et Pétain

Au départ, Pétain était bien considéré. On ne le critiquait pas trop mais j’ai toujours accepté de Gaulle. Il était très bien. On l’a regretté.

Le souvenir le plus marquant

Comme j’habitais près du chemin de fer, j’ai été sinistrée totale. J’ai failli mourir. Je n’étais pas chez moi, heureusement, sans ça… les six étages en brique sont descendus par terre et on n’a rien sauvé… juste la photo de maman. Nous étions en voyage dans le Pas-de-Calais chez de la famille quand les bombes sont tombées. Le lendemain, des bombes ont encore sauté à Noisy-le-Sec. C’est dangereux d’habiter près d’une gare !

Nous avons vraiment été bombardés. Je reviens de loin ! Il n’y avait plus rien : six étages rasés, seule la photo de ma maman retrouvée dans les débris. C’est tout. C’est affreux, vous savez... Il y eut sept morts dans l’immeuble. On ne descendait plus à la cave parce que les bombardements étaient trop réguliers. A force de les entendre, les gens finissaient par ne plus descendre. Comme il y avait six étages et que ça arrivait trop souvent, ils étaient fatigués d’aller dans les caves.

L’immeuble était en face de la ligne de chemin de fer, en face des bureaux qui se trouvent sur les voies. Tout a été rasé. Je reviens de loin ! Je remercie le bon Dieu et la chance, d’être encore là…

L’Europe

C’est peut-être grâce à de Gaulle que ça s’est arrangé. Cette réconciliation avec l’Allemagne était très importante. On a toujours des craintes que cela recommence, mais enfin… Ils ne sont pas plus raisonnables maintenant : l’homme ne comprend pas.

1946 : le droit de vote des femmes

C’était important… de donner sa voix. Mon mari m’engageait à aller voter mais je crois que je votais comme lui !


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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