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Conte : La Fille des océans

En cette fin de soirée estivale, le soleil illumine le ciel du pays des banquises. Depuis des millénaires, la tribu vit sur ces terres. Ce soir, les habitants fêtent la naissance de la fille du jeune chef de la tribu, Esprit du Loup, et de son épouse, Terra.

mardi 16 juin 2009, par FIROUZEH EPHREME

La Fille des océans

I – Au pays des banquises

En cette fin de soirée estivale, le soleil illumine le ciel du pays des banquises. Depuis des millénaires, la tribu vit sur ces terres. Ce soir, les habitants fêtent la naissance de la fille du jeune chef de la tribu, Esprit du Loup, et de son épouse, Terra. La vieille nourrice arrive :

– Il est temps pour ce petit ange d’aller dormir.

– Tu ne désires pas rester ? Nous nous apprêtions à dîner, dit Terra.

– Merci, mais je préfère rentrer chez moi. La petite et moi avons, toutes deux, besoin de sommeil, lui répond la nourrice.

Puis elle se tourne vers Esprit du Loup :

– Tu serais gentil de regarder ta fille maintenant, pour ne pas venir encore me réveiller dès l’aube.

– Je voulais juste me rassurer... Savoir si tu n’avais besoin de rien, dit le chef d’un sourire timide pour sa défense.

– Je n’ai besoin de rien et surtout pas à l’aube ! N’oublie pas que c’est moi qui t’ai élevé ! Et pourquoi crois-tu donc que je vis loin du village ? C’est pour être tranquille !

Dans l’assemblée, un homme corpulent au sourire enfantin prend la parole :

– Esprit du Loup s’imagine que sa fille grandira d’un seul coup et qu’elle sera capable de pêcher les phoques dès la nouvelle saison.

– Ma fille est belle et, un jour, la tribu sera très fière d’elle. Parole de chef !

– En attendant, il faudrait tout de même choisir un prénom pour la petite, lance la nourrice.

– Ce soir, nous ferons notre choix, c’est promis ! dit Terra en direction de son mari.

– Je t’informerai demain à la première heure ! promet Esprit du Loup à la nourrice.

– Voilà un beau prétexte ! ironise l’homme corpulent.

– Je n’ai plus qu’à me dépêcher d’aller me coucher, dit la nourrice avec un soupir. Dites au revoir à votre fille avant qu’elle ne sombre dans le pays des rêves.

D’une démarche lente et gracieuse, Terra s’approche de son enfant pour lui souhaiter une douce nuit pendant qu’Esprit du Loup court pour embrasser sa fille avec un regard mouillé et empli de fierté.

– À demain, mon ange ! dit-il.

La nourrice enveloppe l’enfant dans une couverture et quitte la demeure du chef. Mais au lieu de s’éloigner tout de suite du village, elle s’arrête un instant et tend l’oreille. Depuis le dernier affrontement, la Sorcière Tourment est gardée prisonnière à l’autre bout du village.

Tous les soirs, à cette heure-ci, on entend le chant pétrifiant de la créature maléfique retentir à travers le pays des banquises. On ne comprend pas exactement le sens des paroles, cependant on devine la gravité de ces airs diaboliques. Mais ce soir, tout est calme.

– Trop calme ! Ce n’est pas normal, murmure la nourrice mal à l’aise.

Seul lui parvient le bruit provenant de la demeure d’Esprit du loup. Serrant l’enfant contre elle, la nourrice avance dans la rue déserte du village. Arrivée près de la prison, elle s’arrête et fixe avec inquiétude la fenêtre de la cellule où la Sorcière est enfermée. Quelques gardes sortent du bâtiment et la nourrice fait demi-tour en jetant un coup d’œil méfiant derrière elle.

Tapie dans le noir, derrière la fenêtre, la Sorcière Tourment a suivi toute la scène avec intérêt. Une fois le silence revenu, elle hèle un des gardes, du fond de sa cellule.

– Que veux-tu ? lui demande ce dernier.

– J’ai besoin de parler à Esprit du loup.

– Tu plaisantes ? Tu sais bien que ce n’est pas possible.

– Aide-moi et je te serai reconnaissante. Rien qu’une minute. Je te demande juste d’approcher et de m’écouter.

– N’y compte pas, reprend le garde. C’est peine perdue...

– Ah ! crie la Sorcière Tourment.

Le garde se précipite : la prisonnière gît sur le sol au milieu de la cellule. Il ouvre la porte, avance et se penche au-dessus de la Sorcière. À cet instant, elle se retourne et enserre de ses deux mains le cou du garde, jusqu’à l’étouffer.

– Avant de mourir, tu aurais pu m’aider gentiment ! dit-elle en regardant le garde mort à ses pieds.

Puis elle vérifie que le flacon à la couleur étrange, qu’elle porte accroché à son cou, est toujours là, bien à l’abri, dissimulé sous sa robe. Rassurée par sa présence, elle s’élance vers la salle des gardes où elle récupère sa cape noire ainsi que sa canne dont la couleur rappelle étrangement celle du flacon.

Elle suit le chemin qui mène à la maison d’Esprit du Loup. Elle avance d’un pas rythmé, presque mécanique, sans prêter la moindre attention à ce qui l’entoure. Elle pousse la porte d’entrée et pénètre dans la vaste demeure. Sur le seuil de la salle de réception, elle observe en silence les invités. Aucune émotion ni aucun battement de cils ne viennent troubler son visage impassible.

– Gardes ! crie Esprit du Loup dont le regard vient de croiser celui de la Sorcière.

Il bondit dans sa direction, mais d’un mouvement brusque, celle-ci pointe sa canne vers le jeune homme qui se retrouve stoppé net avant d’être projeté au loin. L’homme corpulent au sourire enfantin s’avance vers elle. Poussant un invraisemblable cri de rage et de haine, elle pointe à nouveau sa canne en proférant des paroles incompréhensibles : les pieds de l’homme quittent le sol et il vient heurter violemment le mur à l’autre bout de la pièce. S’emparant d’un couteau, Terra se lève mais avant même d’avoir pu s’approcher de la Sorcière, celle-ci l’arrête et l’oblige à lâcher le couteau.

Pendant tout ce temps, la Sorcière n’a pas bougé de sa place. Elle tourne son regard vers toutes les personnes présentes.

– Regardez et savourez bien la soirée, dit-elle en serrant fortement le flacon dans une main tandis que, de l’autre, elle s’appuie sur sa canne. Que croyez-vous ? Je viens d’un monde où les humains sont maudits. Vous n’êtes rien ! Rien !

Regardant Terra et le couteau tombé à ses pieds, la Sorcière tend la main en murmurant des mots qu’elle seule peut comprendre. Le couteau quitte le sol, s’élève dans les airs et vient se poster à côté de la Sorcière. Derrière elle, quelqu’un d’autre se prépare à passer à l’attaque.

– Vous m’avez offensée. Vous m’avez sous-estimée ! Vous avez osé vous en prendre à moi qui traversais les ténèbres. Vous ne valez pas plus que des animaux. Que ma rage brûle le village en vous transformant en bêtes !! rugit-elle en ordonnant au couteau de se planter dans le cœur de l’homme.

Elle se retourne et sort de la maison. Aucune émotion ne se lit sur son visage, son pas est pressé. Soudain, le tonnerre retentit et les éclairs frappent le sol. Les habitants essaient de s’enfuir. Tous courent dans tous les sens, mais la Sorcière au regard perçant, se déplace si rapidement que personne ne peut lui échapper. Tout en hurlant des paroles insensées, elle capture les habitants un par un et les transforme en dirigeant sa canne vers eux. En un rien de temps qui semble toutefois durer une éternité, certains sont changés en oiseaux et se mettent à pousser d’horribles cris, d’autres prennent l’apparence d’animaux marins et se dirigent aussitôt vers l’océan. La peur et la désolation se lisent sur le visage et dans le regard des membres de la tribu.

– Bien, dit-elle d’une voix sans émotion, en quittant le village. Il ne reste plus que l’enfant et la nourrice.

Quelques minutes plus tard, la nourrice serrant l’enfant dans ses bras arrive au bord de l’océan. Affolée, elle regarde autour d’elle :

– Aidez-moi, il faut sauver l’enfant. Quelqu’un peut-il m’entendre ? crie-t-elle.

Un manchot se jette à l’eau en faisant un bruit étrange comme s’il voulait dire : « Sauve le bébé ». Surprise mais ne voyant pas d’autre issue, la nourrice dépose l’enfant sur le dos de l’animal qui s’éloigne ensuite aussi vite que ses forces le lui permettent. Au large, un lion de mer, une licorne et un requin surgissent des flots et nagent en direction du manchot qui commence à s’épuiser. Le requin prend alors le relais en saisissant l’enfant dans sa gueule.

Arrivée au bord de l’océan, la Sorcière surprend la nourrice. Elle est particulièrement en colère et dirige sa canne vers la vieille femme en lui ordonnant de ne plus bouger.

– J’ai sauvé l’enfant, dit la vieille nourrice en souriant d’un air triomphant. Vous désirez ma mort ? Et bien, qu’attendez-vous ?

– Tu te trompes, lance la Sorcière. Tu dois vivre pour m’aider, dit-elle le flacon à la main. Tu vivras très longtemps !

L’orage continue de gronder, mêlant le bruit du tonnerre aux rires enragés de la Sorcière.

II – Une venue miraculeuse

À des milliers de kilomètres du royaume des banquises.
Ce matin, sur le port, tout est paisible. Partis en mer avant l’aube, les pêcheurs sont de retour. Au loin, sur la plage, une jeune femme se promène seule. En voyant le bateau de son époux à quai, elle agite la main. L’homme s’arrête un instant, lui sourit, puis poursuit le déchargement de l’embarcation.
Depuis longtemps, le couple souhaite avoir un enfant. Mais hélas !

Le lendemain, dès l’aube comme à son habitude, le mari quitte la maison pour aller pêcher. Sur la plage, quelque chose se reflète sous le timide soleil du matin. Sa curiosité l’emportant, l’homme change de direction. Là, sous ses yeux, emmailloté maladroitement dans une couverture, un bébé dort profondément. Tout d’abord stupéfait de cette découverte, il serre avec bonheur l’enfant dans ses bras et décide de le ramener chez lui pour le présenter à son épouse.

– Jeanne, crie-t-il.

– Que se passe-t-il ?

– Un bébé, un bébé ! Je l’ai trouvé sur la plage.

– Oh ! Jean ! Quelle jolie petite fille ! s’exclame-t-elle sans quitter l’enfant des yeux.

Une fois la petite baignée, habillée, nourrie puis endormie, la jeune femme s’empresse d’avertir les habitants du village et des alentours. Mais personne ne sait d’où vient l’enfant, ni qui sont ses parents. La veille, la mer était bien calme : pas de naufrage, aucune empreinte de pas laissée sur le sable.
Et c’est ainsi que le couple décide d’accueillir le bébé comme un don du ciel, et lui donne pour prénom : Daria.

Au fil des ans, Daria devient de plus en plus belle et intelligente. Cependant, elle éprouve une peur inexplicable face à l’océan. Elle reste ainsi des heures entières à le fixer, fascinée et effrayée à la fois. Comme tous les enfants de son âge, son père tente de lui apprendre à nager, mais elle a peur de l’eau.

– Il ne faut pas que je m’en approche, s’exclame-t-elle à chaque fois, d’une voix qui trahit l’affolement.

– Mais pourquoi ? l’interrogent ses parents.

– Je ne sais pas. Je sais simplement qu’il ne faut jamais que je m’en approche. Je vous en prie, ne m’y obligez pas, c’est dangereux ! insiste-t-elle.

La petite famille de pêcheurs mène une existence heureuse et très vite, les parents acceptent la décision de leur fille.

Ce matin, sur la plage, Daria joue avec Erwan, le fils d’un navigateur. Il fait beau. Les enfants s’amusent et se baignent. Elle est assise sur un rocher tandis qu’ Erwan pêche des poissons et des crabes. Puis il décide de partir à la conquête du plus beau des coquillages pour le lui offrir.

– Tu feras attention au seau, prévient Erwan. Il ne faut pas que le crabe s’échappe.

– D’accord, le rassure-t-elle.

À peine le garçonnet a-t-il tourné le dos, qu’elle libère le crabe :

– Maintenant tu peux t’en aller. Allez, on se dépêche. Je n’ai pas toute la journée devant moi. Et la prochaine fois, tu feras plus attention.

De retour, Erwan lui offre un beau coquillage et se dirige vers le seau.

– C’est le plus beau que j’aie jamais eu, s’exclame Daria heureuse.

– Où est-il ? demande Erwan le seau vide à la main.

Elle hausse les épaules en essayant de trouver une réponse plausible.

– Pourquoi tu ne dis pas que tu l’as libéré ?! rétorque-t-il mécontent.

– Il était perdu et il me regardait ! Que ferais-tu si quelqu’un te mettait dans un seau ?!

– Mais il ne te regarde pas ! Ils ne peuvent pas te regarder.

– Il était prisonnier ! J’ai lu dans ses yeux qu’il me demandait de l’aide. Si seulement tu pouvais les comprendre !

Erwan pousse un profond soupir :

– Ça ne fait rien ! dit-il sans vraiment la croire.

– Je souhaite qu’un jour tu puisses les comprendre et même les entendre. Tu verrais qu’ils ont plein de choses amusantes à te raconter.

– Et lui, qu’avait-il de si intéressant à te dire pour que tu le libères ? renchérit Erwan.

– Il était prisonnier ! Et lorsqu’on est sur le point de perdre sa tête, on n’a pas le cœur à bavarder, répond-elle.

– En tout cas, je ne suis pas sûr de vouloir les entendre ! murmure-t-il.

Enthousiaste, Daria retrouve son sourire. Debout sur un rocher, les bras levés, elle se met à crier :

– Je suis Daria, la Princesse des océans, et je protégerai toutes les créatures magiques !

– Attention, hurle Erwan.

C’est la marée haute et l’eau progresse rapidement vers le rivage. Debout sur le rocher, Daria glisse et tombe dans l’océan. L’eau n’est pas profonde, mais prise de panique, la fillette perd le contrôle de ses mouvements. Le souffle coupé, entraînée par les vagues, elle s’enfonce vers les profondeurs. Erwan plonge à son secours et parvient à la ramener sur le rivage où il tente de la calmer. Quelques minutes plus tard, elle est assise sur le sable et essaie de reprendre sa respiration. Les larmes roulent sur ses joues. Les bras entourés autour de ses épaules, Erwan tente de la consoler :

– Ne t’inquiète pas. Demain, je te trouverai le plus joli coquillage du monde et tu pourras libérer tous les crabes du monde si tu veux. Ça m’est bien égal, si cela peut te rendre heureuse ! Et je te croirai même si tu dis qu’ils te parlent ! Allez, on s’en va. Je te ramène chez toi.

En s’éloignant de l’océan, il lui dit pour atténuer son chagrin :

– Tu sais, à chaque larme versée, c’est une étoile qui s’éteint !

– Ce n’est pas vrai, répond-elle en reniflant. Ce n’est pas une étoile qui meurt, c’est seulement qu’elle perd sa lumière.

– Mais si une étoile perd sa lumière, elle meurt, c’est obligé ! Je ne vois vraiment pas pourquoi elle…

– Mais parce que c’est comme ça ! Une étoile perd seulement sa lumière, et non la vie. Tout le monde sait ça.

– Et moi je te dis qu’elle meurt ! insiste-t-il.

– Et moi je te dis que non ! s’exclame-t-elle.

– Dis tout de suite que je n’ai pas raison !!

– Non seulement tu n’as pas raison, mais en plus tu as tort ! Une étoile ne meurt pas mais perd la lumière qui brillait dans son cœur, alors c’est difficile pour nous de la distinguer ! dit-elle. Tu racontes vraiment n’importe quoi !

Et ils éclatent de rire.

III – Un présent empoisonné

Quelques années plus tard, Daria est devenue une jeune fille ravissante qui aime faire de longues promenades sur la plage en compagnie de sa mère et qui court toujours joyeusement à la rencontre de son père quand il rentre au port.

Ce matin, Daria flâne sur le quai. Erwan, le jeune navigateur, vient d’achever une longue traversée après trois ans d’absence. De chacun de ses voyages, il rapporte des nouveautés des pays lointains et aussi quelques merveilles de l’océan.

– Bonjour, s’exclame la jeune fille.

– Bonjour ! répond-il d’un air indifférent, occupé à rassembler ses bagages sur le quai.

– Je peux vous aider ?

– Non, merci, dit-il en retournant sur son bateau.

– Alors, puis-je savoir ce que tu m’as rapporté cette fois-ci ?

– Daria ! Tu aurais pu me dire que c’était toi !

Il descend en hâte du bateau.

– Et le reste des bagages ? dit-elle.

– Ce n’est pas important, je voudrais te montrer la plus précieuse de toutes mes découvertes, dit le jeune homme en sortant de sa poche un collier orné d’une perle à la couleur étrange. Lors de ma dernière escale, un vieux bijoutier a réussi à la sertir. Je lui ai dit que c’était pour la plus adorable jeune fille que je connaisse.

Plein d’enthousiasme, le jeune navigateur propose à Daria de l’aider à attacher le bijou autour de son cou. Intriguée, la jeune fille fixe la perle.

– Je crois que je ne devrais pas la porter, s’exclame-t-elle réticente.

– Je t’en prie, dit-il en suspendant le collier au cou de la jeune fille.

Serrant la perle dans sa main, elle tourne la tête vers le jeune homme, puis la penche en arrière.

Au même moment, un silence inquiétant envahit le port. Le ciel perd sa clarté et se colore du gris le plus sombre. Le vent se lève sur la mer, les vagues remontent vers la terre et bientôt, une tempête se déchaîne. Sous le ciel assombri et menaçant, un chemin de glace, qui s’étend jusqu’à l’horizon, s’ouvre devant Daria. Les vagues immenses s’élèvent au-dessus du chemin de glace pour former un tunnel dont on ne voit pas la fin. Des forces invisibles y attirent la jeune fille dont la main serre encore la perle suspendue à son cou. Erwan essaie de la retenir, mais c’est trop tard : Daria disparaît. Effrayés, les habitants regardent la scène sans pouvoir intervenir.

Le jeune navigateur s’élance vers son bateau et sans savoir où chercher la jeune fille, il reprend la mer en suivant la voie de glace qui s’estompe rapidement en direction du grand nord.

Après avoir affronté d’effroyables intempéries durant des jours et des jours de navigation, c’est maintenant l’imposant silence qui inquiète le jeune navigateur : pas un souffle d’air, pas un seul poisson, ni même quelque autre signe de vie. Quelques jours plus tard, des centaines de poissons électriques encerclent le navire, la boussole s’affole et dans la nuit, Erwan essaie d’empêcher le naufrage du bateau pris dans une tempête soudaine. Les jours suivants, la mer est plus calme. Entouré par une bande de dauphins, le navire avance aisément en effleurant la surface de l’eau tout comme s’il volait. Un matin, alors que sa réserve de vivres est presque épuisée, Erwan trouve sur le pont du bateau des algues qui lui permettent de calmer sa faim.

À l’approche des eaux glaciales du nord, les dauphins désertent le lieu et les ours polaires, juchés sur des blocs de glaces, accompagnent le bateau du regard. La méfiance qu’Erwan éprouvait au départ cède la place à la curiosité. Il observe désormais les événements d’un œil intrigué :

– J’ai l’impression d’être pris dans un filet invisible et accompagné par toute une escorte, murmure-t-il, debout sur le pont du bateau.

– C’est le comité d’accueil !

– Oui, c’est exact ! Vous m’ôtez les mots de la bouche, confirme le jeune homme.

Revenant soudain à la réalité, il vérifie autour de lui. Hébété, les mains sur les hanches, il s’exclame :

– Voilà que je parle tout seul maintenant ! Pourtant j’ai bien entendu ! Ce n’est pas moi qui ai parlé de "comité d’accueil". Mais, à part moi, il n’y a personne sur ce bateau, continue le jeune homme en se grattant la tête. Il ne faut plus que je parle tout seul.

Tout à coup, il entend une conversation :

– On dirait qu’il a besoin de temps pour comprendre ! Je ne suis pas très sûr qu’il soit très intelligent.

– Mais on n’a pas le temps ! Il faut tout lui raconter avant qu’il ne se croit fou, rétorque une deuxième voix.

– Tu sais bien que nous n’y sommes pas autorisés. Si quelqu’un est capable de nous entendre, il doit agir sagement au lieu de dire des absurdités, s’exclame la première voix.

Erwan parcourt son bateau d’un bout à l’autre. Juste derrière la cabine de commande, il aperçoit un manchot allongé sur le pont et un albatros perché en haut du mât. Il attrape le manchot :

– Alors, un passager clandestin ? Désolé de vous interrompre en pleine discussion ! Je ne rêvais pas et je ne suis pas fou : c’est vous qui parliez ! Je vous ai entendus. Et toi, Manchot, comment es-tu monté sur le bateau ? Tu as intérêt à me dire la vérité si tu ne veux pas que je te découpe en morceaux ! Alors… J’attends…

Le silence s’installe ! Découragé, Erwan poursuit :

– Je parle à un manchot et en plus, je lui demande d’arrêter de discuter avec un albatros. Pauvre manchot ! J’espère que tu n’as pas cru un seul mot de ce que j’ai dit. Peut-être qu’après tout, c’est mon imagination ! Il faut pardonner à un homme désespéré, épuisé et qui, par-dessus de tout, meurt de faim … Je ne sais plus où j’en suis, sinon que je dois retrouver la fille que j’aime.

Le manchot tourne la tête pour observer cette créature étrange et se déplace en laissant quelques crottes.

– Ce n’est pas très élégant ! s’exclame Erwan en riant. Mais je te pardonne pour te montrer ma bonne foi. … Tu sais, la jeune fille dont je t’ai parlé disait qu’elle pouvait comprendre les créatures marines et me le souhaitait également. Mais elle ne parlait sûrement pas de toi ! Qu’est-ce que t’en dis ? Tu es d’accord avec moi ?

Tout d’un coup, le manchot se redresse comme un manche à balai :

– Esprit du Loup ! Que fais-tu ici, chef ? dit-il.

– Te voilà décidé à parler ! s’exclame le navigateur qui retrouve subitement la forme et se sent bizarrement l’âme d’un grand chef. Il poursuit :

– Esprit du loup ! Personne ne m’a jamais appelé ainsi, mais j’avoue que ça me plaît ! Je savais que je ne m’étais pas trompé, c’est bien vous qui parliez !

Il avance vers le manchot qui ne bouge pas d’un millimètre et reste au garde-à-vous. Arrivé tout près de l’animal, il tend l’oreille :

– On n’ose plus parler ? Erwan, Esprit du loup, attend !!!

– Tiens-toi correctement, rouspète le manchot. Et ce n’est pas toi Esprit du Loup. Décidément, tu ne fais rien comme il faut.

Par cette belle journée ensoleillée, une ombre vient progressivement couvrir le bateau et le navigateur sent dans son dos une présence. Il se retourne lentement.

Tout près du navire, un lion de mer et une licorne se tiennent assis sur le dos d’une baleine, et une armée de requins commence à tourner autour de l’embarcation, tandis que d’autres créatures marines s’approchent en volant ou en nageant.

Le manchot s’avance et salue le lion de mer :

– Bonjour, Esprit du Loup, dit-il. Je ne savais pas que tu viendrais…

– Voici, le traître ! grogne un requin en montrant le jeune navigateur. C’est lui qui a offert la perle à la Fille des océans. Je demande au chef la permission de déchiqueter ce moussaillon sur le champ.

Le manchot intervient précipitamment :

– Attendez. S’il voulait du mal à la fille du chef, il ne serait pas parti à sa recherche. Comme toujours, le requin s’emporte !

– Quel charabia ! rétorque le requin. Je demande au chef de ne plus écouter ce pingouin qui sort de l’école du cirque ! Se tournant vers le manchot, il poursuit : ce n’est pas ma méfiance qui nous a conduit à cette situation mais la naïveté de personnes dans ton genre.

C’est alors qu’un gros poisson sort la tête de l’eau :
– Ce n’est pas le moment de vous quereller ! fait-il remarquer avant de replonger.

Le manchot et le requin se toisent d’un air mauvais.

– Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? demande le lion de mer à l’attention du navigateur.

– Pour le savoir, il faudrait d’abord que quelqu’un m’explique ce qui se passe ici. Et j’aimerais bien savoir depuis quand les poissons parlent ?

Furieux, le requin ouvre sa gueule. Assise sur la tête d’un dauphin qui n’a pas encore déserté les eaux froides du nord, une étoile de mer s’exclame l’air offensé :

– Nous, des poissons ! Je ne vous permets pas ! Non mais, on entend de ces choses !

– Maman ! Il nous insulte ! Il dit que nous sommes des poissons ! pleurniche un poisson pas plus gros qu’une sardine.

– Julien ! lui lance un énorme poisson qui semble être sa mère.

– Et tu es un poisson..., poursuit le navigateur qui n’a toutefois pas le temps de finir sa phrase.

– Attention à ce que vous dites ! l’interrompt la mère, tout en lui montrant ses dents bien pointues.

Hostiles, tous les regards se tournent vers le jeune navigateur.

– Ne profitez pas de mon indulgence, jeune homme ! ajoute le lion de mer. Même si je dois reconnaître que les circonstances sont inhabituelles !

– Désolé. En fait, j’allais dire qu’il s’agissait de poissons exceptionnels, dotés de la parole, précise le jeune navigateur avant de continuer : pour empêcher tout malentendu ou tout acte précipité, il vaudrait peut-être mieux qu’on discute. Moi, je suis ici à la recherche d’une jeune fille ! Ravi de vous connaître ! dit-il en inclinant la tête devant les poissons et le lion de mer.

– Qui est cette jeune fille ? Parlez-nous d’elle, racontez-nous, supplie la licorne.

Erwan se met alors à parler du pêcheur et de sa femme, de l’enfant trouvé sur la plage et du prénom choisi par le couple.

– Daria disait qu’elle comprenait les animaux marins mais qu’elle éprouvait une peur inexplicable face à l’océan...

– Daria, répète la licorne, perdue dans ses pensées, sur un ton malheureux et angoissé à la fois.

– Daria signifie la mer, explique le jeune navigateur. Pour le couple de pêcheurs, Daria était un joli prénom pour désigner une fille venant de l’océan et vivant au bord de l’eau.

Toujours dans ses pensées mais soudain apaisée, la licorne poursuit :
– Ils ont pris soin d’elle. Ils l’ont aimée.

Erwan parle longuement de Daria, de la joie et des discussions qu’ils partageaient, de ses parents et de la vie paisible qu’ils menaient. Il raconte son voyage, en évoquant la perle qu’il a offerte à la jeune fille.

Le lion de mer prend la parole :

– Cette jeune fille est la dernière survivante du peuple de la banquise. Nous l’avons nommée la Fille des océans car nous avons dû traverser tous les océans avant de pouvoir trouver un endroit paisible où elle serait en sûreté. Je suis Esprit du Loup, le père de cette jeune fille, et voici sa mère, s’exclame-t-il en montrant la licorne. À une époque, nous étions des êtres humains et nous vivions heureux. Mais notre véritable histoire a commencé le matin où une jeune femme de la tribu a disparu. Nous l’avons cherchée partout, mais en vain ! Quelques années plus tard, elle est réapparue sans aucune explication. On racontait que pendant les premiers mois de sa longue absence, elle avait laissé les esprits diaboliques lui confier de terribles secrets afin de pouvoir survivre dans le froid et dans les saisons sombres. Par la suite, il lui avait fallu voyager en nourrissant les mauvais esprits qui faisaient désormais partie d’elle. Elle était devenue une horrible créature rongée par l’esprit du Mal. Certains membres de notre tribu souhaitaient qu’elle reste à nos côtés, tandis que d’autres, qui la nommaient Sorcière Tourment, voulaient la chasser. Nous devions en discuter et rendre notre décision finale, quand elle nous a attaqués, aidée par quelques-uns. Après un long combat, nous avons réussi à l’emprisonner, jusqu’au jour où les gardes ont relâché leur surveillance alors que la tribu fêtait la naissance de notre fille bien aimée.

La voix pleine de regrets, Esprit du Loup poursuit :

– Pendant que nous discutions, la Sorcière nous a surpris et nous a transformés en animaux. Fort heureusement, la nourrice a réussi à s’enfuir à temps avec l’enfant. Et à dater de ce jour, le monstre s’est mis à sillonner la terre pour retrouver la Fille des océans.

– Je ne comprends pas ! dit Erwan. La jeune fille que je cherche a disparu juste après que je lui ai offert une perle…

– C’est précisément par l’intermédiaire de la perle que la Sorcière exerce son pouvoir sur la Fille des océans. Lorsque ce monstre a réussi à capturer la nourrice, le pire des châtiments l’attendait. Il l’a emprisonnée à l’intérieur de la perle afin de retrouver l’enfant et de la supprimer pour achever son œuvre. Mais le monstre a vite compris qu’il était préférable de garder l’enfant en vie. La Fille des océans était capable de comprendre le langage d’autres créatures vivantes et la Sorcière a donc décidé de profiter de son pouvoir. Sous l’emprise de ce monstre, Daria connaît maintenant les secrets des deux mondes et bientôt, le premier sera sacrifié au profit d’un monde de désolation et de dévastation, c’est-à-dire l’univers de Sorcière !
Atterré, Erwan les observe :

– Et pourquoi personne ne se décide à sauver Daria ? demande-t-il.

– Ce n’est pas si simple, explique la Licorne. Beaucoup d’entre nous ne peuvent quitter le milieu aquatique et bon nombre ne sont pas assez forts pour affronter ce monstre. Sans une véritable armée, nous sommes impuissants.

– Savez-vous où le monstre la retient prisonnière ?

– Au pays des banquises.

– Conduisez-moi là-bas et tenez-vous prêts, demande le jeune navigateur.

– J’ai bien peur qu’il ne soit trop tard ! dit le manchot, l’air profondément malheureux. Une fois, j’ai pu m’approcher de la Fille des océans : elle est sous l’emprise du monstre et ne peut s’exprimer.

– Le cœur peut comprendre ce que la langue a du mal à dire ! dit Erwan. Quant à vous, vous vous trompez : ce monstre a peut-être réussi à vous transformer, mais vous avez oublié que vous êtes toujours là, bien vivants, et que votre force est intacte, si ce n’est que vous êtes plus forts.

Le requin, toujours aussi sceptique à l’égard du jeune homme, met le lion de mer et la licorne en garde :

– Nous ne devons pas lui faire confiance, dit-il.

– Et que proposes-tu pour la sauver ? réplique le manchot. Il est notre dernière chance à tous.

Erwan regarde le lion de mer et la licorne :

– Je suis venu pour elle !

– Nous devons lui faire confiance, dit la licorne.

– J’accepte, annonce le lion de mer.

– Et moi, j’ai un œil sur lui, grogne le requin.

IV – Une fille au grand pouvoir

Arrivé au pays des banquises en compagnie du manchot, Erwan se dirige tout droit vers une demeure de glace juchée sur une hauteur qui domine l’océan.

– Et si tu te montrais un peu plus discret ? lui suggère le manchot.

– Ce n’est pas la peine, répond le jeune homme. La Sorcière sait que je suis là et elle doit croire que je n’ai peur de rien.

– Parce que ce n’est pas le cas ? demande le manchot brutalement stoppé dans sa course comme si la foudre venait de le frapper de plein fouet.

– Pour Daria, je serais prêt à tout, dit le navigateur qui continue sur ses pas.

Après un soupir de soulagement, le manchot s’exclame :

– C’est ce que j’espérais entendre ! Voilà qui est mieux ! Des paroles douces et rassurantes qui me réchauffent le cœur. J’ai beau être un manchot, je n’en ai pas moins un cœur et je préfère éviter les surprises de ce genre ! ... Je le savais. J’étais convaincu que tu étais un garçon courageux, peut-être pas très intelligent mais courageux.

– Merci pour le compliment ! Je me sens beaucoup mieux et surtout rassuré pour affronter le monstre ! murmure-t-il.

Imperturbable, le manchot continue :

– C’est pour cela que la Fille des océans t’a choisi et que tu peux comprendre notre langage. Dès que je t’ai vu, j’ai su que nous pourrions compter sur toi !

Erwan l’observe, étonné de tant de louanges.

Au pays des banquises, tout paraît paisible. Il est presque minuit et le soleil illumine encore le ciel. La neige recouvre le paysage, les flocons se reflètent dans les rayons du soleil comme si un tapis de diamants s’était déposé sur le sol.

« Il a raison, murmure le jeune navigateur. Je ne réussirai pas si je ne rassemble pas tout mon courage. La situation est alarmante et sera un échec si je laisse le moindre sentiment de peur ou de doute m’envahir. »

Il respire profondément et précipite ses pas.

Au loin, la grande demeure se dresse au milieu d’un paysage de glace. Avec ses grandes tours et ses portes en arc, il est difficile de ne pas la voir. Les aventuriers s’approchent de ce château à l’architecture étonnante.

– C’est le manoir de la Sorcière Tourment, souffle le manchot.

– Jolie demeure habitée par un monstre…

Erwan pousse la porte du manoir et gravit les marches de marbre noir. Le lieu est spacieux et chaque pièce est éclairée par une cheminée ou une vieille lampe à pétrole. Ici, la lumière naturelle est bannie et des instruments de magie envahissent les étagères qui couvrent les murs.

Au fond, un escalier plongé dans le noir mène à l’étage supérieur. Erwan monte les premières marches et tend l’oreille. Du haut de l’escalier lui parviennent des murmures étouffés. Prudemment, il revient sur ses pas et se dirige vers une large porte sous laquelle filtre une lumière. La poignée métallique de la porte a la forme d’une tête de monstre. Erwan pose la main sur le métal luisant et froid, et pénètre dans la pièce.

Daria, la Fille des océans, est assise au fond de la pièce, près d’une cheminée. Éblouie, elle regarde fixement devant elle. Erwan s’approche. Dans la lueur des yeux figés de la jeune fille, le passé surgit : les deux enfants jouent au bord de la mer et Daria se tient debout sur le rocher. Soudain, les images s’estompent. Les yeux encore rivés sur ceux de la jeune fille, le navigateur sent une forte présence dans son dos. Il se retourne. Là, tapie dans l’ombre, la Sorcière Tourment les observe en silence de son regard glacial. Ses cheveux raides rejetés en arrière retombent sur ses épaules où ils se dessinent des reflets rouges. Son visage sans rides et aux traits durs est livide et ne trahit aucune émotion, ses sourcils sont fins et blancs, ses yeux éteints. Une longue robe de velours noire souligne la maigreur de sa silhouette. La Sorcière s’appuie sur une canne dont la couleur étrange rappelle la perle que le jeune homme avait offerte à Daria.

Soudain, la Sorcière se redresse.

– Quel courage ! s’exclame-t-elle. Tu n’as donc pas peur face à moi ? J’avoue que je ne m’attendais pas à te voir ici et cela n’a plus aucune importance. Quant à la Fille des océans, tu arrives trop tard pour la sauver. Il n’y a plus rien à espérer. Son regard captif projette les événements qui se sont déroulés ces dernières années. Pour l’instant, elle se bat, elle a encore ses souvenirs, mais une fois qu’elle aura vu défiler tous les événements passés, elle sera à moi. Elle acceptera ce merveilleux pouvoir et le partagera volontiers avec moi.

Elle s’avance vers la jeune fille. Au même instant, les images du royaume et du retour de la Sorcière dans sa tribu défilent dans les yeux de Daria.

– Qui êtes-vous réellement ? Quel genre de monstre se cache en vous ? demande Erwan.

– Quelle importance ? Pour les uns, je ne suis qu’une effroyable Sorcière, pour d’autres une terrible erreur de la nature et certain pensent même que je suis une absurdité. Mais moi, je suis plus importante que tout ce que vous pouvez imaginer. Je suis la force du mal et elle, elle sera à moi, clame-t-elle d’une voix qui monte du fond de sa gorge.

Dans les yeux de la Sorcière se reflète la lueur des flammes et son visage devient haineux et impitoyable.

– Ainsi nous serons, elle et moi, liées pour l’éternité. Sur ce, je vous laisse, conclut-elle.

Erwan regarde Daria. Dans ses yeux se déroule l’affrontement entre les habitants du royaume et la créature maléfique. Peu à peu, les images se brouillent, la Sorcière passe à l’attaque et transforme les êtres humains en animaux. Ils tentent désespérément de prendre la fuite mais elle parvient à les capturer l’un après l’autre. Puis, elle se lance à la recherche des deux dernières personnes : l’enfant et la nourrice.

Pendant des heures, Erwan reste à côté de la jeune fille qui a toujours le regard fixé devant elle. Il essaie de la faire bouger mais ses mains sont agrippées à la chaise. Il lui parle du port où ils ont grandi, des belles journées ensoleillées, de ses parents, et aussi de sa rencontre avec la licorne, le manchot et tous les autres qui l’attendent. Mais son récit ne provoque aucune réaction chez la jeune fille. Peu à peu, le visage de la Sorcière apparaît dans son regard.

En colère, Erwan essaie de la faire réagir :

– Tu obéis à un monstre ! Tu ne sais pas ce que tu es en train de faire... Bientôt, tu seras comme elle, aussi cruelle, vide de toute notion de vie. Je t’en prie, il faut arrêter. Il y a sûrement quelque chose à faire. Il y a toujours quelque chose à faire tant que nous sommes vivants, reprend-t-il, il y a toujours moyen d’agir !

Désespéré, il s’exclame :

– Je vois sur ce beau visage le même regard triste qu’il y a dix ans lorsque tu es tombée dans l’eau.

Agenouillé devant elle, il demande :

– Aide-moi. Dis-moi : que dois-je faire ?

Soudain, dans le regard de la jeune fille, le passé surgit : elle est tombée dans l’eau... elle pleure et le garçonnet l’a ramenée chez elle auprès de ses parents...

« ... Dis tout de suite que je n’ai pas raison !! »

« Non seulement tu n’as pas raison, mais en plus tu as tort ! Une étoile ne meurt pas mais perd la lumière qui brillait dans son cœur, alors c’est difficile pour nous de la distinguer ! dit-elle. Tu racontes vraiment n’importe quoi ! »

Et ils éclatent de rire.

D’un air interrogatif et perplexe, le jeune navigateur s’approche d’elle :

– Tu m’entends ? Tu m’entendais, n’est-ce pas ?! dit-il. Depuis le début, tu m’entendais et tu essayais de m’avertir. C’est moi qui ne comprenais pas…Raconte-moi tout ce que tu sais à propos de la Sorcière ! Dis-moi, de quoi a-t-elle peur ? demande Erwan.

Dans le regard de la jeune fille apparaît alors la neige. Tout est blanc et les habitants fêtent la naissance de la Fille des océans. À l’écart de tous surgit l’image de l’enfant et de sa nourrice. Celle-ci est en train de préparer le dîner quand elle est surprise par la Sorcière. De peur, elle lui jette au visage ce qu’elle a dans la main. Pendant que la Sorcière hurle de douleur, la nourrice en profite pour s’enfuir avec l’enfant. Serrant le bébé dans ses bras, elle réussit à gagner le rivage où elle confie l’enfant à un manchot qui s’éloigne aussitôt. La Fille des océans vient d’échapper à la Sorcière. Restée au bord de l’océan, la nourrice, impuissante, regarde la Sorcière s’approcher d’elle pour la capturer. Il n’y a aucune issue possible.

– Certes, ils ont changé d’apparence, mais ils étaient toujours là, prêts à défendre leur royaume et à te protéger, murmure Erwan.

Après avoir marché de long en large dans la grande salle, il revient vers elle.

– La Sorcière et toi, vous partagez le même pouvoir, tu es donc aussi forte qu’elle ! Nous devons profiter de cette force ! Maintenant, écoute-moi, dit Erwan. Tu peux réaliser mes souhaits ! Et je souhaite qu’à mon signal, la glace se transforme, qu’elle devienne aussi aiguisée que des dents de requin et qu’elle recouvre le sol du royaume, empêchant ainsi toute force du mal de s’y aventurer. Je souhaite que tous les animaux vivant dans l’eau, sur la terre ou dans les airs redeviennent des soldats du royaume. Je souhaite que la neige efface le mal et redonne la vie à ceux qui l’ont toujours aimée.

V – Les soldats du royaume

Erwan sort du manoir et revient avec des poignées de neige pour rafraîchir le visage de la jeune fille.

Au même moment, la Sorcière réapparaît brusquement.

– Et tu crois qu’avec une poignée de neige, tu pourras la sauver ? clame-t-elle.

– Non. Mais j’ai aussi quelque chose pour vous, dit-il en sortant de sa poche une poignée de poudre blanche.

Sans la quitter des yeux, le navigateur s’avance vers la Sorcière.

– Ah, ah ! ricane-t-elle, et tu crois aussi pouvoir me combattre avec une poignée de neige ?

– Non, malheureusement aucune force de vie ne peut vous atteindre. Vous êtes le mal et je sais que vos pouvoirs dépassent l’imagination. Vous détruisez toute vie sur votre passage. Racontez-moi, ce qu’il en est lorsque vous capturez vos victimes. Et si je vous aidais à vous remémorer tous ces instants magiques ? conclut le jeune homme en lui jetant une poignée de sel en plein visage.

– À moi ! crie la Sorcière.

Une fois la Sorcière à terre, la jeune fille tente de se relever. Mais ses genoux vacillent et elle articule encore avec peine :

– Ssss’il teee plaiiit, bégaye-t-elle.

– Appuie-toi sur moi, dit-il en l’aidant à se relever.

Enfin debout, elle arrache le collier qui pendait encore à son cou. Ils quittent le manoir. Au pays des banquises, le sol se fend, faisant surgir des aiguilles de glace. Impossible pour la force du mal de traverser ce paysage sans se blesser gravement. En revanche, sous les pas de la jeune fille et du navigateur, les aiguilles rentrent sous terre et le sol redevient inoffensif.

Malgré ses blessures, la Sorcière continue à poursuivre les deux fugitifs. À proximité du manoir, les manchots sont là, au premier rang, pour empêcher le monstre d’avancer.

– Ravi de te connaître Daria, dit le manchot.

– Également ! s’exclame la jeune fille.

Soudain, un couple d’albatros qui volait haut dans le ciel plonge vers la terre en direction de Daria et d’Erwan. Les deux oiseaux attrapent avec précaution les deux jeunes gens, puis les soulèvent du sol pour les emmener loin dans les airs, hors de portée de la Sorcière. En véritables soldats de l’air, fulmars, pétrels et mouettes blanches s’organisent en une escadrille aérienne. Au sol, par dizaines, les ours polaires prennent le relais jusqu’au bord de l’eau, mettant tout en œuvre pour empêcher la Sorcière d’approcher.

– Elle est coriace ! lance Erwan qui, jette un coup d’œil par-dessus son épaule et voit que la Sorcière est toujours à leurs trousses.

– Elle veut la perle ! crie la jeune fille. L’esprit du Mal est préservé au cœur de la perle !

– Alors il ne faut pas qu’elle la récupère, dit-il.

– Très bon raisonnement ! répond la jeune fille ironiquement. Tout à l’heure, je commençais à désespérer. Je me disais que tu ne comprendrais jamais !

– Désolé ! crie Erwan.

Sur les falaises au bord de l’océan, le lion de mer, la licorne et tous les autres se préparent à affronter la Sorcière. Erwan demande à Daria de lui remettre la perle et la lance dans la direction de la licorne. D’un coup sec, celle-ci brise la perle, libérant ainsi la nourrice qui tient fermement un flacon entre ses mains. Mais secouée de sanglots, la pauvre femme laisse échapper l’objet qui tombe dans l’océan.

– Le flacon ! Il faut le récupérer, hurle Daria sur le dos de l’albatros. C’est le seul moyen de vaincre la Sorcière !

Elle ordonne à l’oiseau de se rapprocher de l’endroit où l’objet vient de disparaître. La jeune fille plonge dans l’eau glaciale, suivie de près par le jeune navigateur. Lancés à la recherche du flacon, ils s’éloignent du rivage où une épaisse couche de glace commence à se former, recouvrant progressivement la surface de l’eau.

– Dépêchez-vous avant que le courant les emporte et qu’ils périssent, ordonne le lion de mer en envoyant son armée à la rescousse.

Le manchot qui vient d’arriver au bord de l’océan se jette à l’eau, mais il s’éloigne en sens inverse.

Pendant ce temps, Daria et Erwan continuent de progresser dans les profondeurs sous-marines. Ils retrouvent enfin le flacon et remontent vers la surface mais une mauvaise surprise les attend : impossible d’accéder à l’air libre car l’océan est recouvert d’une couche de glace. A la surface, la licorne donne des coups avec sa tête pour tenter de briser la glace. De son côté, le requin qui a trouvé une fissure sort la tête de l’eau. Les autres animaux se précipitent alors vers la brèche et plongent sous la glace pour ramener Daria et le jeune navigateur à l’air libre.

À cet instant, la Sorcière réapparaît.

– Cette fois-ci, c’est la mort qui vous attend, dit-elle à la licorne. Je n’ai plus besoin de perle pour capturer ou ensorceler celle qui a pu m‘échapper jusque-là. La voilà morte et le même sort vous attend.

Les bras levés, la Sorcière déclame :

– Pour que la mort puisse m’entendre et qu’elle remplace la malédiction pour ce qui ...
Brusquement un craquement sourd se fait entendre sous les pieds de la Sorcière qui tombe à genoux. La glace se brise et les deux jeunes gens surgissent. Daria tient le flacon.

– Vous cherchez quelque chose ? ironise Erwan en s’adressant à la Sorcière. Vous êtes vraiment lamentable !

La jeune fille s’avance :

– Il est temps que vous goûtiez à cette potion que vous avez soigneusement concoctée pour les autres, dit-elle.

– Et vous allez mourir avec moi ! Tu le sais, s’exclame la Sorcière Tourment. Si tu le brises, vous mourrez tous avec moi et si tu le gardes, il te tuera, il vous tuera tous. Tu es trop fragile ! Les premiers à me soutenir ont aussi été les premiers à mourir parce qu’ils ne pouvaient supporter ce magnifique don. Seul quelqu’un comme moi peut en avoir la garde. Alors, sois gentille et donne-le-moi. En échange, j’épargnerai peut-être la vie des tiens.

– Dans ce cas, je préfère que tu meures, répond la jeune fille calmement. Je n’ai aucune confiance en tes paroles.

Pendant ce temps, le manchot a saisi les commandes du bateau et se dirige vers eux. La jeune fille regardant au loin se retourne vers les animaux marins :

– Je souhaite que la vie reprenne son cours là où la malédiction a commencé et que le mal ne revienne plus jamais !! clame-t-elle en jetant le flacon sur la Sorcière.

– Non ! hurle cette dernière, avant de disparaître dans une sombre et épaisse fumée et d’éclater en milliers de bouts de verre noirs qui s’éparpillent sur la glace. S’incrustant dans la surface gelée, ils la fendent aussitôt à une vitesse folle.

– Courons avant que la Sorcière ne nous emporte avec elle ! ordonne le lion de mer en hurlant.

– Même en mourant, elle reste mauvaise ! bougonne le requin qui n’avait jamais nagé aussi vite de sa vie.

– Par ici, hurle le manchot posté à l’avant du bateau qui s’approche.

Tout le monde se jette à l’eau et nage en hâte vers le navire.

Après la disparition de la Sorcière, les habitants retrouvent leur apparence humaine. Sauf le manchot qui lui était vraiment un manchot !

– Il est encore temps de changer d’avis si tu le désires ! lui dit Daria.

– Si c’est le seul moyen de rester membre de la tribu ! s’exclame le manchot.

– Bien sûr que non, répond le chef.

– Alors je préfère rester un manchot.

Le lendemain, Daria et Erwan repartent vers le petit port. Tous les habitants de la banquise sont du voyage. Là-bas, ils rencontreront le couple de pêcheurs et, tous ensemble, ils participeront au mariage de Daria, la Fille des océans, et Erwan, le navigateur.

Fin

****** FIROUZEH EPHREME

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