ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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LE MAGNIFIQUE DICTATEUR....

Firouzeh Ephreme - Le monde change et la société évolue sans cesse, mais les règles restent les mêmes. Aujourd’hui, le monde ressemble à un village et les Maître du monde l’ont compris plus vite que les hommes ordinaires que nous sommes ! De chaque côté, nous défendons nos intérêts. Nous nous affrontons. La littérature et l’art s’enrichissent et reflètent ce face-à-face, car certains hommes payent de leur vie et ajoutent une page glrieuse à l’Histoire. Auteur iranienne

samedi 13 juin 2009, par FIROUZEH EPHREME

Prologue

Du balcon de la chambre du Dictateur, des fleurs descendent du sept cent soixante-seizième étage et tendent leurs pétales vers la foule. Des gouttes jaunes et vertes gélatineuses dégoulinent de la plante, coulent et se répandent en douceur dans le caniveau. De l’autre côté de la scène, les spectateurs s’agitent. Le Dictateur se tient à sa fenêtre, la seule ouverte sur le monde. Il lève la main et envoie des baisers vers l’horizon.

Ici, rien n’est assez beau. Depuis l’arrivée du Dictateur, il règne un sentiment de gaieté et de fierté.

Une nouvelle ère commence : le Dictateur a de la prestance, son sourire charme les spectateurs, sa détermination est une leçon de courage et ne parlons pas de son programme ! Il est élu ! Le Dictateur chante la liberté.

Jean, le plus grand comédien de tous les temps, et par la même occasion le plus fauché parmi tous ses confrères, accompagné de sa maigre troupe, assure le spectacle.
Petit et habile, Jean incarne le rôle du Dictateur, tandis que la ravissante Natacha, la seule comédienne de la troupe, joue celui de Pépète. Élégante, elle porte un ensemble en soie couleur crème, dont le chemisier est finement brodé. Ses cheveux châtains sont rassemblés sur sa nuque, et quelques mèches tombent le long de son cou.
Dans l’arrière-scène, le divin Max, un œil sur le spectacle, mémorise ses répliques et prépare son entrée.

En face, enthousiaste, la foule s’apprête à savourer un moment délicieux et d’enfer.

P E R S O N N A G E S

LE DICTATEUR
Le maître du lieu

PÉPÈTE
L’assistante du Dictateur

L’OPPOSANT
Poète et adversaire du Dictateur

LE PREMIER OPPOSANT MALADE

LE DEUXIÈME OPPOSANT MALADE

LE DERNIER OPPOSANT
Le travailleur

LES ASSOCIES
Les alliés du Dictateur

LE PHOTOGRAPHE DU PALAIS

La scène se déroule au palais.


Acte I

Vêtu de son costume royal, l’acteur principal descend quelques marches et entre en scène. Le décor est majestueux : les murs sont ornés de traits dorés, de magnifiques tableaux sont accrochés aux murs et une moquette rouge recouvre le sol. Sous la lumière des lustres, les rideaux en velours rouge encadrent les portes-fenêtres. À gauche de la scène, un gramophone d’époque est posé sur un petit guéridon entre un fauteuil et une chaise.

LE DICTATEUR : Alors, ma chère, avez-vous cousu mon mouchoir ?

PÉPÈTE : Non, Sire, puisqu’à notre époque, il existe des mouchoirs jetables en soie.

LE DICTATEUR : Vraiment ?! Le royaume est donc prospère !

PÉPÈTE : Évidemment ! Ils sont en vente libre partout dans notre pays. D’ailleurs, j’en ai commandé mille deux cent soixante et une boîtes. Pour éviter le moindre gâchis, j’ai prévu d’utiliser le restant pour nettoyer le sol du palais.

LE DICTATEUR : Bien, et bravo pour votre précision, sans oublier votre sens du devoir envers moi et mon peuple.

PÉPÈTE : Il n’y a pas de plus grand honneur que de vous servir, Sire.

LE DICTATEUR, en s’installant dans son fauteuil : Dites, ma chère Pépète, quoi de neuf ?

PÉPÈTE : J’ai entendu dire qu’en province, on manque de respect et d’enthousiasme à votre égard ainsi qu’envers vos lois votées sans hésitation.

LE DICTATEUR : Ce n’est pas possible ! Comment de pareils crimes peuvent-ils rester impunis ? Qui est le responsable de ce délit abominable ?

PÉPÈTE : Rassurez-vous, rien de grave. Ce sont encore ce Léo et ses amis !

LE DICTATEUR : Même ce nom présage le malheur ! Désormais, telle est ma décision : tous les Léo devront s’appeler Léa.

PÉPÈTE : Mais, majesté, des milliers de personnes portent ce prénom. Par ailleurs, je ne crois pas que tous ces hommes seront d’accord pour qu’on les affuble d’un prénom féminin, aussi joli soit-il !

LE DICTATEUR, intrigué : Je me demande qui a pu choisir un prénom aussi ridicule ?

PÉPÈTE : C’est votre prédécesseur, Sire.

LE DICTATEUR, à voix basse : Dans ce cas, je suis content qu’il soit mort.

PÉPÈTE : Oui, Sire ! Quelle terrible tragédie ! Nous avons subi une vraie perte et vécu un immense chagrin ! Je dois vous rappeler que c’est vous-même qui avez découvert son corps inanimé, étouffé dans son lit ! C’était votre père, celui-là même qui a choisi le prénom de Léo pour le donner à votre fils bien-aimé.

LE DICTATEUR, d’un air tragique, tout en se levant : Le souvenir du passé vient de commettre un nouveau crime ! Il émerge à la surface et nous frappe durement. Sans pitié ! (Un moment de silence, puis continuant sur un autre ton.) Puisque la souffrance est la rançon du pardon et qu’il faut bien régler ses dettes, Léo doit subir un désaveu de notre part. Quant à ses amis, ils seront sévèrement châtiés.

PÉPÈTE : Mais, Sire, c’est votre fils naturel,l. et i Il ne porte même pas votre nom et ne présente aucune menace. Quant à ses amis, ce sont vos nouveaux alliés. Comme vous le dites bien souvent : « Lorsqu’on n’arrive pas à tuer un gros serpent, il vaut mieux savoir s’en servir. »

LE DICTATEUR, épaté et étonné à la fois : C’est vrai ?! Sont-ce vraiment mes propres paroles ? En êtes-vous certaine, ma petite Pépète ?

PÉPÈTE : Absolument, Sire.

LE DICTATEUR : C’est grandiose, comme je suis intelligent ! Je suis presque pétrifié par mon propre talent. Désormais, je suis convaincu que le chemin de la splendeur est tout tracé devant moi. Quelle bénédiction pour ce siècle que je sois né et élu !

PÉPÈTE : Sire, ce matin, à huit heures quarante-six minutes et soixante-sept secondes, l’opposition sera au palais, nous attendons vos directives.

LE DICTATEUR : Vous avez bien dit : « huit heures quarante-six minutes et soixante-sept secondes » ! Il y a certainement une erreur dans l’heure !

PÉPÈTE : Non, Sire. Selon vos indications, pour ne pas abuser du précieux temps du palais, j’ai dû allonger l’espace-temps.

LE DICTATEUR : Bravo, ma Pépète ! Vous comprenez très vite. N’oubliez jamais, le temps est à la fois un ami et un ennemi qui mérite la plus grande délicatesse et la plus grande méfiance.

PÉPÈTE : Oui, Sire.

LE DICTATEUR : Combien sont-ils, ces opposants de malheur ?

PÉPÈTE : Ils sont au nombre de dix exactement, Sire.

LE DICTATEUR : Dix maudits opposants comparables à dix couteaux attendent de nous frapper dans le dos. (Face à la scène, le Dictateur réfléchit et compte.) Si on en neutralise certains et si on écarte ceux qui peuvent nous servir, normalement, il ne nous restera que trois opposants. Trois vilains poignards avec d’affreuses et d’épouvantables lames bien aiguisées ! Mais pourquoi le monde est-il loin d’être parfait ? Je ne suis fait que de chair et d’os. Seul, face au monde !... En vain ! Que me veulent-ils ?

PÉPÈTE : Sire, vous avez exigé que les lumières soient allumées le jour, mais pas la nuit. Et puis, il y a aussi le…

LE DICTATEUR, mécontent, avec précipitation : Et alors ! La nuit, c’est fait pour se reposer. Donc personne n’a besoin de s’éclairer et s’ils ne sont pas d’accord, qu’ils mènent le débat en silence et en solitaire !

PÉPÈTE : Mais, Sire, c’est sur le principe qu’ils ne sont pas d’accord. Et puis, il y a...

LE DICTATEUR, énergiquement : Là, je vous arrête tout de suite. Tous les scientifiques disent que la nuit est faite pour dormir, donc on doit dormir ! Mais puisque je suis un fervent de la table triangulaire...

PÉPÈTE, d’un air perdu et stupéfaite : Sire, désolée de vous interrompre, mais il existe des tables carrées, rectangulaires et la fameuse table ronde, mais la table triangulaire... je n’en ai jamais entendu parler !

LE DICTATEUR : Une tribune, si vous préférez ! Celle-ci est réservée aux hommes de pouvoir qui connaissent parfaitement toute la finesse de sa signification.

PÉPÈTE : Ah !

LE DICTATEUR : Oui.

PÉPÈTE : Oui.

LE DICTATEUR : Ah ! Donc, je reprends, puisque je suis un fervent de la table triangulaire et que je suis au sommet de cette pyramide naturelle, j’autorise la visite de mes opposants.

PÉPÈTE : Très bien, Sire.

LE DICTATEUR, riant et continuant à voix basse : Avant l’interdiction totale de la lumière.

PÉPÈTE : Sire, vous êtes vraiment généreux.

LE DICTATEUR, passant le doigt devant sa gorge et toujours à voix basse : En tout cas, je n’ai pas le choix, mais une fois bien installé dans mes fonctions, couic !

PÉPÈTE : Sire, vous avez mal à la gorge ?

LE DICTATEUR : Non, non. Je réfléchissais. Ce n’est rien !

Fatigué et mélancolique, le Dictateur se rassoit dans son fauteuil.

PÉPÈTE : Qu’y a-t-il, Sire ?

LE DICTATEUR : Je rêve d’un monde meilleur, et le devoir m’appelle. La moralité et le dévouement du peuple sont les signes d’une citoyenneté parfaite, et son éducation est mon premier objectif. Continuons à offrir des fleurs et des bonbons à nos honorables concitoyens du premier rang. Faisons de cette petite scène, le centre du monde.

PÉPÈTE : Sire, que décidez-vous pour les spectateurs du fond, et surtout pour ceux qui sont debout ?

LE DICTATEUR : Restez généreux avec le premier rang pour qu’ils puissent offrir leurs jolis emballages aux autres. Et quand il n’y en aura pas assez, vous exigerez la participation de tous, mais cette fois-ci, vous commencerez par le fond. Le procédé est équitable, et personne n’a le droit de se plaindre. Nous avons besoin du soutien et de la compréhension de tous. Voilà un bref aperçu de mon monde meilleur ! D’ailleurs, convoquez les médias, la télévision, la presse, les journalistes, pour mettre en lumière ma générosité et exhiber ce premier rang de spectateurs béats d’admiration.

Le Dictateur, tout en distribuant des fleurs par-ci, par-là, en direction du premier rang, enfile son costume militaire.

PÉPÈTE : Où allez-vous, Sire ?

LE DICTATEUR : M’approcher par voie aérienne de mes soldats naufragés au milieu des océans. Mon discours de soutien doit les encourager à se surpasser afin de les libérer des rivages lointains et du cosmos dans sa phase finale. Il n’y a aucune raison de priver ces petits peuples éloignés de nos merveilleuses perspectives !

PÉPÈTE : Sire, qu’allons-nous faire avec les couteaux ?

LE DICTATEUR : Connaissez-vous l’extraordinaire jeu des couteaux, ma petite Pépète ?

PÉPÈTE, timidement : Non, Sire. Je n’en ai jamais entendu parler.

LE DICTATEUR : Pourtant, le jeu ne date pas d’hier ! Dans le monde, il y a certaines choses qui changent, et d’autres pas. Pour apprivoiser ses adversaires, il faut se montrer généreux. Et les hommes de pouvoir comme moi connaissent parfaitement le procédé. Je vous explique le jeu : présentez-leur une assiette de beurre comme si tout était à portée de leurs mains, puis une bassine d’eau afin de rendre les lames aiguisées, manipulables et dociles.

Face à l’étonnement de Pépète, le Dictateur, fougueux, est en état d’exaltation.

LE DICTATEUR : Recevez-les, cajolez-les, flattez-les, gâtez-les, ou bien méprisez-les, ignorez-les, piétinez-les, jusqu’à les écraser, pourvu qu’ils soient neutralisés !

Terrifiée, Pépète fait un pas en arrière.

PÉPÈTE : Et s’il y en a un qui refuse, Sire ?

LE DICTATEUR, calmement : Alors, c’est que vous venez de trouver le plus dangereux des opposants, le plus vilain des couteaux ! Et celui-là, je m’en chargerai personnellement. D’ailleurs, préparez mon nouvel allié, le serpent. Surtout, qu’il soit affamé et irrité. J’ai un plan pour le désarmer et pour me débarrasser de ce nouvel allié de malheur.

À peine le Dictateur parti, les opposants entrent en scène et se réunissent. Quelques instants plus tard, le premier adversaire perd patience.

LE PREMIER OPPOSANT : Cette situation est intolérable ! J’exige de voir le Dictateur.

PÉPÈTE : Je vous en prie, gardez votre calme et soyez confiants. Rafraîchissez-vous. Désirez-vous visiter le palais ? (Devançant le petit groupe de quelques pas, elle se retourne et demande l’attention de ses visiteurs.) Vous constaterez très vite qu’on ne se lasse jamais de cet endroit fabuleux, plein de charme. Par ailleurs, je vous propose un jeu extraordinaire : si ces messieurs sont des fins couteaux, ce palais sera du beurre. Les valets sont à votre service pour exaucer vos moindres désirs. Je vous en prie, mettez-vous à l’aise, et faites comme bon vous semble.

En fin de matinée, le Dictateur n’a toujours pas fait son apparition. Une partie des opposants n’hésite pas à commander généreusement et savoure la douceur de la vie au palais. Le jeu les amuse tellement qu’ils finissent par oublier leurs objectifs et perdre toute notion du temps.

Devant une table, après la dégustation des différents plats, repus, l’un s’affale sur sa chaise, l’autre tombe carrément sur le sol. Le troisième essaie différents chapeaux et hésite entre celui à plumes, modèle cabaret, et celui du gangster. Le quatrième pense à sa future fonction que le Dictateur lui confiera sûrement. Le cinquième, émerveillé par la richesse de cet environnement hors du commun et intemporel, décide désormais de se consacrer à cette noble cause pour son pays. « On m’appellera Apollon partout, tellement mon œuvre sera belle ! » songe-t-il.

Les plus consciencieux sont pris dans des discussions virulentes et interminables et bientôt, des divergences s’installent. Très vite, le sang monte à la tête de tous. Ils s’agitent et s’insultent avec des gestes brusques et menaçants. De loin, on entend : « Vos manières subtiles ne sont pas les bienvenues ! Vous nous faites honte ! », « Taisez-vous ! », « Ce n’est pas de cette manière que nous mettrons fin au règne du Dictateur ! », « Mais qu’en savez-vous ? Enfin, vous me direz, vous lui ressemblez tellement ! », « Silence, et déguerpissez, vous n’êtes pas digne d’être parmi nous et nos têtes bien pensantes ! », « Messieurs, calmez-vous, nous nous occupons des affaires d’État, nous ne sommes pas à la foire ! »

En fin de matinée, il ne reste plus que deux opposants : l’un sort un couteau de sa poche et se met à en affûter la lame ; l’autre décide de partir travailler.

Le Dictateur rentre en scène. Pépète, enthousiaste, l’accueille.

PÉPÈTE : Vous voilà !

LE DICTATEUR, triomphant : Eh oui, me voilà. Je ne suis jamais très loin. Quoi de neuf, mon adorable Pépète, l’unique signe d’affection et de splendeur du monde ?

PÉPÈTE : Sire, j’ai pris l’initiative de diffuser le discours pour abolir tout tabou.

Le Dictateur est bouche bée. Après un moment de silence.

LE DICTATEUR : Sans exception ?

PÉPÈTE : Oui, Sire.

LE DICTATEUR : Vous voulez dire, aucun tabou ?

PÉPÈTE : Aucun.

Songeur, son index sur la bouche, le Dictateur s’immobilise devant la scène. Il secoue la tête pour reprendre ses esprits et remonte précipitamment son slip et son pantalon avec ses deux mains.

LE DICTATEUR : On ne sait jamais jusqu’où la vie sans tabou peut nous conduire !

PÉPÈTE : Vous avez dit quelque chose, Sire ?

LE DICTATEUR : Non, rien. Je réfléchissais !... Où sont mes opposants de malheur, mes couteaux ?

Haussant les épaules et le sourire figé, la jeune femme dirige son regard vers les opposants exténués.

LE DICTATEUR, d’un ton presque déçu : Mince ! C’est pire que ce que je croyais ! Il n’en reste qu’un seul ! On en apprend, des choses, même pour un homme d’expérience comme moi !

PÉPÈTE : Sire, un autre a promis de revenir plus tard.

LE DICTATEUR : Ce n’est rien. Je me charge de l’un puis de l’autre.

Le Dictateur se dirige vers l’Opposant qui, tranquillement, affûte son couteau.

LE DICTATEUR : Vous aimez l’opéra ?

L’OPPOSANT : Pardon ?

LE DICTATEUR : Répondez, je vous prie. C’est pour mon information personnelle.

L’OPPOSANT : Oui, j’aime l’opéra. Enfin, certaines pièces.

LE DICTATEUR : Pourquoi ?

L’OPPOSANT : Je ne sais pas. Je n’y ai jamais réfléchi.

LE DICTATEUR : Moi, j’aime l’opéra pour son air nostalgique. Je peux en écouter durant des heures sans éprouver de sentiment de lassitude et sans me fatiguer. Au contraire même, je me ressource. Bon, reprenons. Le beurre n’était-il pas à votre goût ?

L’OPPOSANT : Si.

LE DICTATEUR : Donc c’est certainement le service qui ne vous convenait pas ?

L’OPPOSANT : Si, si.

LE DICTATEUR : Alors, pourquoi ne vous en êtes-vous pas servi ?

Mais l’Opposant n’a pas le temps de répondre qu’un opposant malade pris d’une terrible douleur au ventre se lève et s’approche du Dictateur.

LE PREMIER OPPOSANT MALADE : Je crois qu’il vaut mieux que je rentre chez moi. Désolé pour le dérangement et le désordre. Au revoir.

LE DICTATEUR : Au revoir. Voilà la revanche d’un excès de bonnes choses. Je comprends que vous n’ayez pas l’habitude. Comme une jeune et jolie dame de faveur peut vous épuiser très vite, après chaque expérience, un temps de repos est indispensable. Quand vous irez mieux, je vous enverrai un bouquet de pissenlits.

L’Opposant range son couteau dans sa poche. Il s’approche d’eux.

L’OPPOSANT : Vos bouquets coûtent-ils cher ?

LE DICTATEUR : Non, c’est accessible à tous, tout comme les mouchoirs en soie ! Voulez-vous un bouquet ? Je vous le vends pour la moitié de son prix si vous partez tout de suite.

L’OPPOSANT : Non, merci. Je suis allergique aux pissenlits.

Celui-ci observe le Dictateur pendant que le premier opposant malade, mal en point, quitte la scène.

LE DICTATEUR : Alors vous ne voulez ni eau ni beurre, mais que puis-je vous offrir ?

L’OPPOSANT : Rien, merci. Et si nous reprenions la négociation ?

LE DICTATEUR : Pour reprendre quelque chose, il aurait fallu au moins commencer. Comment voulez-vous que nous puissions reprendre si nous n’avons pas commencé ?

L’OPPOSANT : Ne tournons pas autour du pot, voulez-vous ?

LE DICTATEUR : Quel pot ? Dans mon palais, il en existe au moins trois cent trente-huit. Il y en a de toutes sortes : en porcelaine, en argent, en terre, en or orné de diamants et que sais-je. Moi, je préfère ceux qui sont fabriqués en terre cuite.

L’OPPOSANT : Je vois que jouer au chat et à la souris vous amuse ! Attention ! Vous incitez vos adversaires à des jeux bien dangereux !

Le Dictateur, pointant son index droit en l’air, se prépare à riposter lorsque soudain, un autre opposant malade allongé se lève et crache dans le pot en or orné de diamants.

PÉPÈTE, crie en ôtant le pot : Quel imbécile ! Comment osez-vous ?

LE DEUXIÈME OPPOSANT MALADE, gémissant : Je me sens malade.

LE DICTATEUR, nettoyant le pot avec sa manche : C’est le mien ! Sauvage !

L’OPPOSANT : Je croyais que vous préfériez celui en terre cuite !

LE DICTATEUR : C’est exact, mais j’utilise toujours celui-ci.

L’OPPOSANT : Bien sûr, le contraire m’aurait étonné !

LE DICTATEUR : Donc, nous sommes d’accord !

Ravi, le Dictateur serre la main de l’Opposant dépassé par les événements. En un clin d’œil, le photographe officiel du palais s’empare de la première photo de la négociation.

Entre-temps, le Dictateur donne ses instructions pour les affaires les plus urgentes.

LE DICTATEUR : Ma petite Pépète, qu’on évacue les opposants malades. Nous avons des détails importants à régler ! Prévoyez une soirée grandiose pour les grands de ce monde. Certains changements sont à prévoir, mais nous devons les assurer que nous prendrons soin de tous ! N’oubliez pas d’inviter également de nouveaux amis du showbiz.

PÉPÈTE : Encore, Sire ! Cela devient lassant, ne croyez-vous pas ?! Suite à leurs prestations en public, j’ai entendu dire qu’une partie des gens de la rue protestent farouchement pendant que d’autres rigolent tout bas. Il serait intéressant que vous y assistiez pour une fois et que vous le constatiez par vous-même !

LE DICTATEUR : Comment ! Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai déjeuné avec eux. Ils sont très sympas, chaleureux et... et...

L’OPPOSANT : Mais encore ! Continuez. Ils sont comment ?

LE DICTATEUR, en faisant une petite grimace : Ils se sentent profondément malheureux, mais nous allons leur rendre le sourire. Nous allons fabriquer des stars. Ils se sentiront importants et indispensables !

L’OPPOSANT : Rien que ça !

LE DICTATEUR : Non ! Attendez, je serai à vous dans un instant !

Le Dictateur, d’un air préoccupé et agacé, observe les spectateurs.

LE DICTATEUR : La négociation, encore la négociation ! C’est une bien vilaine pratique qui m’éloigne de mes nobles tâches.

Séchant ses larmes, il s’en va chercher quelques fleurs pour les distribuer aux spectateurs du premier rang.

L’OPPOSANT, abasourdi, pose ses mains sur ses hanches : Mais quel menteur !

Le Dictateur, adressant un sourire narquois en direction de son rival, se retourne avec ses bras grands ouverts face à la scène.

LE DICTATEUR : Quoi de plus noble que d’aller jusqu’au bout de ses idées ! (Triomphant, il chuchote à l’oreille de l’Opposant.) Ne soyez pas jaloux, faites comme moi si vous le pouvez.

Sans tarder, il se dirige vers un placard et, prudemment, ouvre la porte. Aussitôt, un vilain serpent crachant du venin tente de sortir de sa cachette. Instantanément, le Dictateur referme la porte et parle en direction des spectateurs.

LE DICTATEUR : Pour le bien du peuple et afin d’enfermer cet affreux animal, cette bête féroce, ce cracheur de venin, je demande votre entière confiance pour fabriquer une laisse et une cage avec des barreaux sécurisés venus spécialement de la planète Mars. Aujourd’hui, c’est le serpent et demain, ce sera le dragon qui crachera du feu sur nous ! Nous devons nous préparer à toute éventualité !

L’OPPOSANT : Mais, pensez-vous qu’ils vont le croire ?

LE DICTATEUR : Chut, monsieur, attendez la fin du discours. Moi-même, je suis à deux doigts de le croire. (Appuyant sur la porte du placard et d’un air affolé.) Mes concitoyens affectueux et honorables, je me bats pour vous, pour votre sécurité. Je vous demande votre entière confiance pour enfermer cette bête féroce.

L’OPPOSANT : Là, vous exagérez !

LE DICTATEUR, à voix basse : Vous m’êtes sympathique, donc je vous propose un marché ! Si je réussis à tenir bon jusqu’au bout… (Poursuivant à haute voix.), je vous promets de reprendre cette négociation. Et pour vous prouver ma bonne foi, je vous donne ma parole. Transparence, tel est mon slogan !

L’OPPOSANT : Mais personne n’a entendu la totalité de votre discours !

LE DICTATEUR : Ne vous inquiétez pas, c’était largement suffisant.

L’OPPOSANT : Vous savez parfaitement utiliser la langue de bois et toujours profiter de la situation.

LE DICTATEUR : Nous sommes d’accord !

Souriant, le Dictateur prend la pose près de l’Opposant pour la photo, et le photographe officiel immortalise ce deuxième cliché.

L’OPPOSANT, désespéré : Bientôt, un voile de mariée, et nous voilà réunis pour l’éternité.

LE DICTATEUR : N’ayez pas trop d’espoir, j’ai beaucoup de prétendants. (Les yeux brillants, le Dictateur sourit.) Ne soyez pas mauvais perdant.

L’OPPOSANT : Vos méthodes sont perverses !

LE DICTATEUR : J’assure le spectacle, et j’apporte l’espoir à mon peuple. Et n’oublions pas que dans bien des cas, l’illusion est plus importante que la réalité. Vous devez le savoir, vous êtes sur scène. Quant à la perversité, ma foi, je n’ai jamais dit que c’était moi, le meilleur.

L’OPPOSANT : Mais vous le prétendez habilement !

LE DICTATEUR : Vous ne vous êtes jamais posé cette question : « Pourquoi le monde n’est-il pas parfait ? » Le bien se tortille, cherchant des arguments pour montrer sa légitimité. Dans une palette de couleurs, il peut remplacer le blanc, si fade et si inefficace ! Quant à moi, je suis un homme d’action. J’exalte, je propose, je tranche et j’exécute mon plan. J’ai la solution à tous les problèmes ! À présent, qui les gens devront-ils croire ?

L’OPPOSANT : La vérité !

LE DICTATEUR, face à la scène, crie : La vérité, c’est le peuple. Donc je vous demande de m’écouter.

Les spectateurs applaudissent le Dictateur à tout rompre.

L’OPPOSANT : Là, vous êtes démoniaque ! Vous profitez injustement de la situation.

LE DICTATEUR : Souriez.

L’OPPOSANT : Je vous demande pardon ?

Le Dictateur entoure les épaules de l’Opposant de son bras, et le troisième flash jaillit.

LE DICTATEUR, en pleine forme : Bon, que pensez-vous de ce magnifique lieu ?

L’Opposant fait un pas en avant et examine attentivement la grande salle du palais.

L’OPPOSANT : Très beau ! Un vrai chef-d’œuvre !

LE DICTATEUR : Sachez que si vous décidez de vous joindre à nous, le soir venu, en compagnie des associés, nous avons l’habitude de jouer à des jeux bien plaisants. Voilà nos accessoires.

Le Dictateur ouvre un placard dans lequel sont posés un melon et une couronne.

L’OPPOSANT : Je vois bien la couronne, mais le melon, j’avoue que cela m’intrigue ! Normalement, les gens ordinaires le mangent sans se poser de question.

LE DICTATEUR : Oui, mais, voyez-vous, dans ce contexte précis, ce fruit ordinaire composé de trois parties, à savoir les pépins, la chair et la peau, prend alors une toute autre dimension.

La couronne posée sur sa tête, le Dictateur prend le fruit et avec précaution, le confie à l’Opposant. Les yeux fermés et après une profonde inspiration, le Dictateur poursuit.

LE DICTATEUR : Imaginez un instant que vous tenez le monde dans vos mains. Vous y êtes ! Vous sentez le pouvoir aux effets effervescents, qui gagne tout votre être jusqu’à la moelle. Quel sentiment plaisant ! Cette ivresse de puissance est comparable au galop d’une monture sauvage. Je sens déjà le frisson monter en moi. Ah ! Je vois la vie renaître en moi. Quelle splendeur ! Je pourrais même croire à cette grande force et à cet esprit surnaturel qui veillent sur moi, guidant mes pas ! Voilà l’effet de jouvence de ce précieux fruit du palais. (De nouveau, après une respiration profonde, le Dictateur conserve son état d’extase puis il tend la main.) Je pourrais le palper et le dénuder de tous ses sens...

L’OPPOSANT : C’est bientôt fini ?!

LE DICTATEUR, s’immobilisant soudainement devant la scène : Non, hélas ! ce n’est pas tout ! (Sur un autre ton.) Maintenant, vous devez le partager avec les autres ! Et toute la question est là : comment partager le melon avec une foule furieuse ?

L’OPPOSANT, furieux : Et pour qui sont les pépins ?

En colère, l’Opposant est prêt à jeter le fruit au visage du Dictateur.

LE DICTATEUR : Attendez, la meilleure partie, c’est le fond, le bien du royaume dont les associés raffolent. Attention, ce sont des hommes puissants qui ne plaisantent pas avec le bien d’autrui. Quant à la deuxième partie, je me propose de la surveiller, et je vous laisse la couche extérieure avec le jus qui s’échappe des deux premières parties.

L’OPPOSANT, criant : Vous êtes mauvais !

Il court derrière le Dictateur qui préfère s’enfuir.

LE DICTATEUR, tout en courant : Soyez sympa, posez le melon et laissez le monde tranquille.

L’OPPOSANT, opiniâtre : Ah ! Vous me rendez chèvre.

Le Dictateur s’arrête brusquement.

LE DICTATEUR : Raison de plus pour faire attention aux pépins. Vous risquez de les endommager. Attention !!! Les associés sont très susceptibles. Ils peuvent se montrer hargneux si vous vous en prenez à leur joujou. Pitié, montrez-vous raisonnable, épargnez ma vie, et par la même occasion la vôtre ! Cela se voit que vous n’avez jamais eu affaire à de vrais fous. Alors, qu’en dites-vous ?! Sommes-nous d’accord ?

L’Opposant serre les dents et montre son poing. Le Dictateur s’arrête de parler et préfère courir.

L’OPPOSANT, hurlant : Si je vous attrape ?

Essoufflé, le Dictateur s’arrête.

LE DICTATEUR : Vous savez très bien que ce n’est pas comme ça que vous arriverez à vous faire entendre !

Après une courte réflexion, l’Opposant s’arrête.

LE DICTATEUR, à voix basse et sur un ton rêveur : D’ailleurs, ce n’est pas ce que j’ai dit qui doit vous effrayer, mais réfléchissez à tout ce que je n’ai pas encore dit !

L’OPPOSANT : Pardon ? Veuillez parler un peu plus fort, je ne vous ai pas entendu.

LE DICTATEUR : Rien, je réfléchis à haute voix.

L’OPPOSANT : Non, allez-y. Au point où nous en sommes, rien ne m’étonne de votre part.

LE DICTATEUR : En êtes-vous sûr ?!

L’OPPOSANT : Puisque je vous le dis ! Allez-y, je vous écoute !

LE DICTATEUR : D’accord, si vous insistez ! Mais avant, j’aimerais souligner un point qui me revient à l’esprit : un jour, cet imbécile de conseiller du palais m’a recommandé de ne pas m’exprimer comme je l’entends !

L’OPPOSANT : Et alors, quel est le rapport ?

LE DICTATEUR : Eh bien, je l’ai renvoyé dans sa résidence secondaire, au sous-sol. Et là, je m’interroge ?! En réfléchissant bien, peut-être que j’ai légèrement eu tort d’agir de cette façon ?! Mais vous comprenez aisément que c’est plus fort que moi ! J’ai besoin de m’exprimer. Tant pis, après tout, il faut rester fidèle à soi-même ! Vous en conviendrez avec moi ! Êtes-vous d’accord ? (D’un air confiant, comme s’il allait révéler un secret à son opposant, il s’approche de lui.) Donc je répète ce que je viens de vous dire : ce n’est pas ce que je vous ai dit qui doit vous effrayer, mais réfléchissez à tout ce que je ne vous ai pas encore dit !

L’OPPOSANT : Vous avez beaucoup de plans comme ça ?

LE DICTATEUR : Il faut savoir que mes associés ne reculent devant rien ! L’enjeu est considérable !

Il prend place dans son fauteuil afin de reprendre son souffle.

Acte II

On frappe à la porte. Un valet entre et annonce le déjeuner. Aussitôt, d’autres serviteurs apportent et installent la table pour le repas.

LE DICTATEUR : Venez. Il est l’heure de manger.

PÉPÈTE : Au menu du jour, dinosaure.

L’OPPOSANT : Mais un dinosaure, cela n’existe pas.

LE DICTATEUR : Qui a dit cela ?

L’OPPOSANT : Bah ! Tout le monde le sait. D’ailleurs, personne n’en a jamais vu.

LE DICTATEUR : Puisque personne n’en a jamais vu, comment peut-on être sûr qu’il n’en existe pas ? En tout cas, si vous souhaitez rester à jeun, c’est votre problème. Mettez une assiette pour moi.

Sans tarder, l’Opposant, déterminé, s’empare d’une serviette et l’attache autour de son cou. Il se met à la place du Dictateur et demande une autre assiette. Puis il invite le Dictateur à s’asseoir.

L’OPPOSANT : Asseyez-vous, et dégustons ce dinosaure.

La jeune femme arrive avec une assiette dans une main et les couverts dans l’autre, et attend comme un robot la confirmation du Dictateur.

LE DICTATEUR, à l’égard de l’Opposant : Vous n’êtes pas encore assez découragé ? Vous ne voulez pas partir ?

L’OPPOSANT : Non ! Au contraire, j’ai tout mon temps rien que pour vous !

LE DICTATEUR : En êtes-vous sûr ?

L’OPPOSANT : Je n’ai jamais été aussi convaincu.

Le Dictateur fait un signe de la tête, et Pépète pose la seconde assiette devant lui. On sert le repas : des assiettes composées d’un filet de viande blanche, quelques feuilles de salade, des tomates et des champignons. Sur un chariot, le dessert et d’autres aliments sont prévus.

LE DICTATEUR : Ce dinosaure a un goût de poulet, vous ne trouvez pas ?

L’OPPOSANT : Puisque vous le dites.

Le Dictateur fait une grimace.

L’OPPOSANT : Quelque chose ne va pas ?

LE DICTATEUR, tristement : C’est bizarre ! Je trouve la sauce un peu trop acide et trop forte. Tout compte fait, je préfère manger du pain tartiné avec des pointes noires.

Dans un bol posé sur le chariot, le Dictateur prend une cuillère de pointes noires et se fait une petite tartine.

L’OPPOSANT : Qu’est-ce que c’est ?

LE DICTATEUR : Je vous en prie, continuez votre repas, ne vous occupez pas de moi. Ce ne sont que des petits œufs de poissons pour un modeste déjeuner.

L’Opposant avale une bonne cuillère de pointes noires et fait une grimace !

LE DICTATEUR : Quelque chose ne va pas ?

L’OPPOSANT : N’est-ce pas du caviar par hasard ?!

LE DICTATEUR : Peu importe, ça reste des œufs de poissons ! J’aime les repas légers. On devrait inventer un proverbe qui dirait : « La grandeur et la vertu sont sœurs jumelles. »

L’OPPOSANT : En voici un autre qui dirait : « La vertu puise sa source dans la modestie », ce dont vous n’avez aucune idée.

LE DICTATEUR, préparant sa deuxième tartine : Donc restons modestes, si vous le voulez bien !

Un moment de silence.

L’OPPOSANT : Après cette matinée enrichissante, je me demande comment un pauvre opposant comme moi pourrait parvenir à affronter un homme tel que vous.

LE DICTATEUR : Je me le demande aussi !... Néanmoins, vous devez savoir que le pouvoir subit aussi l’épreuve du temps : il naît, s’épanouit et se dégrade, mais laisse ses propres traces.

L’OPPOSANT : Et le vôtre, à quelle phase en est-il ?

LE DICTATEUR, grimaçant : À votre avis ?

L’OPPOSANT, désespéré : En pleine hégémonie !

LE DICTATEUR : C’est exact ! Là encore, nous sommes d’accord !

Pour la dernière photo officielle, le Dictateur avance pour serrer chaleureusement l’Opposant dans ses bras. Mais à cause de ce geste inattendu et brusque, l’Opposant, bousculé, avale de travers le morceau qu’il venait à peine de mâcher. La bouche grande ouverte, il esquive le mouvement. La photo officielle sort : le Dictateur est penché sur l’Opposant comme s’il était en train de l’étouffer.

LE DICTATEUR : Mince, c’est raté !

L’Opposant boit une gorgée d’eau et observe la photo tranquillement.

L’OPPOSANT : Au contraire, je trouve que c’est réussi !

LE DICTATEUR : Vous croyez ?

L’OPPOSANT, en pleine forme : Et comment ! Parfois, le hasard fait bien les choses.

Le Dictateur se retourne vers son assistante pour lui demander son opinion. Elle se penche sur la photo et l’observe d’un œil expert.

PÉPÈTE : Malheureusement, il a raison.

LE DICTATEUR : Donc, brûlez la photo !

PÉPÈTE : Cela ne servira à rien. Cet imbécile de photographe l’a déjà envoyée au monde entier.

LE DICTATEUR, furieux : C’est vous qui en êtes responsable ! Vous venez de porter un coup irréparable à notre gouvernement en plein essor.

PÉPÈTE : Je n’y suis pour rien. Je vous en prie, Sire, c’est moi, votre dévouée, la gardienne de vos pots si précieux.

Contrarié et nerveux, le Dictateur gesticule sur place tout en grognant.

LE DICTATEUR : La responsable, c’est vous.

PÉPÈTE : Clémence, Sire.

LE DICTATEUR : Non et non !

L’OPPOSANT : Allez, calmez-vous. Jouer à ce jeu vous perdra un jour !

LE DICTATEUR, en criant : De quoi je me mêle ! Elle vient de commettre une terrible erreur. Pour être sûr du résultat, je dois toujours tout faire tout seul. Mes imbéciles de collaborateurs comprendront-ils un jour l’enjeu de la situation ?!

L’OPPOSANT : Et qui a dit qu’on ne devait pas être un mauvais perdant ? N’est-ce pas vous, par hasard ?!

LE DICTATEUR : Taisez-vous, monsieur, je suis en train de réfléchir. (Continuant à voix basse, comme s’il était tout seul sur scène). Je tiens à elle, c’est sûr ! Mais le devoir avant tout, j’y suis obligé ! Donc, je peux lui arracher les yeux rien que pour en faire un exemple, ou lui couper la langue. (Face à la scène, d’un air méfiant et les yeux baissés, surveillant autour de lui tout en continuant son monologue.) Ah ! J’avais oublié tous ces spectateurs de malheur ! Le problème est qu’à notre époque, aucun châtiment n’est assez atroce. Du temps de pépé, le progrès dans ce domaine était considérable, et pépé était le meilleur. (Les mains jointes, il s’agenouille au milieu de la scène. Soudain, un sourire enfantin se dessine sur son visage.) Qu’est-ce qu’on rigolait bien à l’époque de pépé ! Personne n’osait lui dire quoi que ce soit, et les photographes n’existaient pas. Pépé était le centre du monde, le maître absolu. Les temps ont bien changé. Quelle fâcheuse époque ! (Il se lève et tandis qu’une lueur de terreur envahit son visage, il proclame.) Je la ferai glisser sur des tonnes de poissons qui viennent d’être pêchés, puis je lui ouvrirai la porte-fenêtre pour qu’elle puisse faire le grand plongeon. Mais avant… ce serait amusant qu’elle soit piquée par les mygales les plus dangereuses et par le serpent enfermé dans le placard. (Continuant fièrement sur un ton officiel.) Et là, j’en profiterai pour réclamer justice, une justice méritante en fonction du rang de chacun dont je suis le garant.

L’OPPOSANT : Attention, elle pourrait dévoiler tous vos secrets pour sauver sa peau.

LE DICTATEUR : Impossible ! J’ai déjà pris toutes mes précautions.

L’OPPOSANT : Pourquoi ? Vous êtes trop sûr de vous !

LE DICTATEUR : Parce que je suis le plus fort, et vous croyez qu’une petite souris peut se cacher dans le panier d’un chat ? Sachez, monsieur, que dans mon dictionnaire, le mot « clémence » et toute plaisanterie de cet ordre n’existent pas.

L’OPPOSANT : Alors, si pour protéger ce misérable enfant, je lui offrais ma protection ?

LE DICTATEUR, souriant comme un bébé bien portant et heureux : Mais vous aussi, vous êtes dans mon panier. Tout est sous mon contrôle ! Qu’est-ce que vous croyez ?

L’OPPOSANT : Calmez-vous, c’était seulement une supposition.

Il enlève sa veste et la pose sur son épaule, prêt à partir.

PÉPÈTE, toujours aussi dévouée à l’égard du Dictateur : La négociation ?! Que va-t-elle devenir ? Sire, empêchez-le. Vous ne pouvez pas le laisser partir !

LE DICTATEUR : Pourquoi pas ? Me voilà enfin débarrassé de lui. Ce soir, je dormirai tranquille sur mes deux oreilles.

PÉPÈTE : Sire, ce sera une atteinte à votre image ! Avez-vous pensé aux rares journalistes que vous n’avez pas réussi à domestiquer, à maîtriser, à contrôler ?! Selon vos propres termes, ces « affreux et misérables pisseurs d’encre » attendent le moindre prétexte pour salir votre image ! Sire, vous ne pouvez pas vous permettre une telle imprudence ! Réfléchissez !

LE DICTATEUR : C’est vrai ! Vous avez raison, ma Pépète. (Séchant ses larmes.) Je vous promets un bel enterrement. (Sans tarder, il se tourne vers l’Opposant.) Je vous préviens, vous serez le seul responsable de l’échec de la négociation.

L’OPPOSANT : Bon, d’accord. Je reste, mais en échange, cette misérable enfant sera sous ma protection.

Il se dirige vers la jeune fille qui lui fait les yeux doux.

L’OPPOSANT : Je constate que vous oubliez très vite le maître de cérémonie.

PÉPÈTE : Détrompez-vous, mon cœur est nostalgique. Mais avec de nouvelles responsabilités, je m’efforcerai d’incarner d’autres valeurs.

On entend frapper à la porte.

LE DICTATEUR, grognant et irrité : Décidément ! Ici, on n’est jamais tranquille, dix mille dossiers à la fois. Ce palais est pire qu’une passoire, jamais rempli, jamais satisfait.

Précipitamment, Pépète consulte ses documents.

PÉPÈTE : Sire, il s’agit d’une grande affaire !

LE DICTATEUR : Laquelle ? Depuis que je règne, il n’y a que des affaires importantes ! Il y en a tellement !

PÉPÈTE : Sire, c’est celle qui mettra au second plan toutes les autres, et même qui les effacera définitivement !

Le Dictateur réfléchit, en vain !

PÉPÈTE : Sire, rappelez-vous, le Grand Projet !!! Celui qui a été étudié par quatre-vingts commissions et qui a été réalisé à partir de la sculpture « du cavalier » ! Plus question de lumière ou de difficultés de ce genre-là. Il transformera la passoire en plateau d’argent sur lequel les difficultés glisseront comme de l’eau. Vous voilà tranquille désormais !

LE DICTATEUR, soulagé : Ah !!! Celui-là ! Ce cher cavalier qui vient droit à notre secours.

PÉPÈTE : Oui, Sire, le Grand Projet ! (S’adressant au garde.) Vous pouvez faire entrer la première sculpture.

Une somptueuse sculpture représentant un cavalier et sa monture, transportée par quelques employés, arrive sur scène.

PÉPÈTE : Sire, si vous me permettez, je récapitule : voici la figurine qui a attiré votre attention et à laquelle la foule semble être attachée. C’est à partir de celle-ci que tous les efforts ont été concentrés pour la réalisation de votre chef-d’œuvre. Ainsi, vos deux objectifs seront atteints : un admirable divertissement et un interminable sujet de conversation.

LE DICTATEUR : Seulement ça ? Le projet n’est pas assez phénoménal, donc !

PÉPÈTE : Sire, en auriez-vous souhaité davantage ?

LE DICTATEUR : Oui ! La grandeur, par exemple ! Un symbole immortalisant mon règne pour que l’Histoire se rappelle mon nom. Toutes les grandes civilisations ont une effigie. J’espérais quelque chose comme le cheval Pégase ou une licorne, mais en plus grand. Phénoménal !

PÉPÈTE, poussant un petit cri d’étonnement : Ah !

LE DICTATEUR : Oui.

PÉPÈTE, admirative et éprouvée : Oui.

LE DICTATEUR : Ah !!!

PÉPÈTE : Toutefois, Sire, si vous me le permettez, vous n’ignorez pas que malheureusement, la gloire n’est pas à la portée de tous. Beaucoup d’hommes talentueux l’attendent désespérément ! Mais c’est comme une maison cambriolée, c’est une question de hasard.

LE DICTATEUR : Donc, pourvu que notre génie foudroie le monde entier et que le grand cambrioleur de la gloire sonne à notre porte ! Je rêve d’entrer dans l’Histoire. (Songeur, un sourire se dessinant peu à peu sur ses lèvres.) Il n’est rien de plus excitant que d’étudier la vie des grands hommes. Bientôt, vous me verrez dans les livres d’Histoire. Mon adorable Pépète, l’Histoire est en train d’accoucher. Ne la laissons plus attendre. (Le dos tourné à la sculpture et face à la scène.) C’est extraordinaire ! L’heure de la gloire a sonné.

Admiratif, l’Opposant observe la sculpture.

LE DICTATEUR, se retournant : Qu’en pensez-vous ?

L’OPPOSANT : C’est fantastique.

LE DICTATEUR : Et ce n’est pas tout ! Attendez de voir mon projet. C’est faramineux, mieux que celui-ci ! C’est l’aboutissement de tant d’efforts ! Ah ! Je ne puis attendre. Qu’on me le dévoile ! Montrez-moi mon chef d’œuvre.

On transporte, puis on installe la seconde sculpture dissimulée sous un drap. Celle-ci est plus petite.

PÉPÈTE : Sire, si vous permettez, nous allons commencer par la monture. Selon vos directives, puisque la bête vous semblait être trop grande, nous avons dû la rétrécir. Mais par la suite, elle devenait trop petite, donc nous avons dû l’agrandir par les oreilles.

LE DICTATEUR : Qu’attendez-vous pour me la présenter ?

On remonte le drap à moitié, dévoilant ainsi un âne. D’abord impatient, le Dictateur adopte une expression hébétée tandis que l’Opposant retient son souffle avant que le début d’un sourire se dessine sur son visage...

L’OPPOSANT : C’est... c’est… c’est un... ! Vous plaisantez ?!

LE DICTATEUR, ahuri et sous le choc : Ce n’est pas possible ! Comment cela a-t-il pu arriver ? Je rêve (Fermant les yeux et secouant la tête.) Non ! C’est un cauchemar. (Paniqué, les yeux grands ouverts.)

L’OPPOSANT, éclatant de rire : Comme quoi, passer de la réalité au cauchemar ne tient qu’à un battement de cils !

Le Dictateur tente de se ressaisir.

LE DICTATEUR, songeur : Il est un peu différent de ce que nous avions rêvé !

PÉPÈTE : Sire, je vous avais pourtant mis en garde, et vous m’aviez dit que vous vous en occuperiez personnellement.

LE DICTATEUR : Ah ! Après tout, ce n’est pas très grave. Pépète, prenez note que certaines modifications sont à prévoir...

PÉPÈTE : Sire, la fabrication de mille... est déjà lancée.

LE DICTATEUR : Ce n’est rien. Arrêtez tout, nous verrons plus tard. Le projet est phénoménal et mérite plus d’attention et de réflexion. Nous ne pouvons pas laisser Pégase s’échapper sous notre nez, ni la licorne déserter le palais de cette façon.

PÉPÈTE : Sire, il s’agit de mille milliards de copies.

LE DICTATEUR : Tant que ça !

PÉPÈTE : Oui, Sire. Vous avez fait couper l’électricité, et vous avez supprimé tout ce qui était superflu. Au final, la trésorerie a dégagé un excédent considérable. Par conséquent, pour résoudre le problème et équilibrer les comptes, nous avons investi dans la fabrication du symbole.

LE DICTATEUR : Avez-vous également compté les cadeaux dans les dépenses du palais ?

PÉPÈTE : Oui, Sire, y compris les parures et tous les autres accessoires de bien-être offerts à vos dévoués sujets.

LE DICTATEUR : Ah ! Pourtant, le budget consacré à cet effet était trois fois plus élevé que les dépenses annuelles du pays !

L’OPPOSANT : C’est inouï ! La réalité dépasse l’imagination ! Difficile à croire. Qu’allons-nous faire : rire ou pleurer ?!

LE DICTATEUR : Enfin, bref, c’est devenu un autre animal, réputé et connu de tous ! Il est travailleur, intelligent, et c’est un personnage souvent utilisé dans les contes ! Vous avez quelque chose contre cette pauvre bête qui a tant fait pour l’homme ?

L’OPPOSANT : Non, mais c’est un...

LE DICTATEUR : Chut ! Laissons l’imagination de chacun courir à sa guise, soyons libres et inventifs, portés par des brises de talent et de génie.

PÉPÈTE : Sire !

LE DICTATEUR : Qu’y a-t-il ?

PÉPÈTE : Je crois bien que nous avons atteint notre premier objectif !

LE DICTATEUR : Lequel ?

PÉPÈTE : Le divertissement de la foule !

LE DICTATEUR : Donc, tout n’est pas perdu !

L’Opposant fait un pas en avant en observant la statue encore à moitié cachée sous le drap. Il réfléchit, une main pliée sur le ventre et l’autre devant la bouche.

L’OPPOSANT : Après tout, ce n’est pas très grave, il reste encore le cavalier !

LE DICTATEUR, excité : Attendez, j’aimerais immortaliser ces moments, un instant de silence ! Si je me rappelle bien, on devait rendre le cavalier plus, plus, plus... je ne sais plus... Oui ! Il devait être à notre image, le meilleur possible ! Ah ! Je ne puis attendre. Qu’on retire le drap. Tant pis pour l’instant de silence.

On retire le drap, et le visage du cavalier apparaît : à califourchon sur la monture, il a un nez courbé, un petit front, une bouche énorme, et il arbore un sourire bête.

LE DICTATEUR, d’un air pensif : Certes, tous les individus ne sont pas prodigieusement beaux ! Et si en réalité, ces gens possédaient la vraie beauté ? Après tout, le personnage devait être unique, et c’est le cas !

L’OPPOSANT : Au point où nous en sommes, je ne puis que vous féliciter pour votre interprétation !

LE DICTATEUR : Vraiment ?!

PÉPÈTE, précipitamment : Tout est dans l’interprétation, Sire.

L’OPPOSANT : N’empêche que le personnage est vraiment moche, voire repoussant !

LE DICTATEUR : Avez-vous quelque chose contre les personnes en difficulté sur ce plan-là ?

L’OPPOSANT : Non, mais vous auriez pu lui épargner tant de misères.

PÉPÈTE : Sire, l’important est d’atteindre le deuxième objectif.

LE DICTATEUR, enthousiaste : Lequel ?

PÉPÈTE : Un interminable sujet de conversation, Sire. Les médias sous votre contrôle vont se régaler : les critiques et les débats se succéderont pour noyer le poisson.

LE DICTATEUR : Attendez, ce n’est pas terminé ! À présent, il faut lui choisir un nom. Que proposez-vous ?

L’OPPOSANT : D’abord, si vous me permettez, j’aimerais vous poser une question.

LE DICTATEUR : Je vous écoute.

L’OPPOSANT : Qu’allez-vous faire avec la première sculpture ?

LE DICTATEUR : Elle restera au palais, mais sera installée dans le jardin privé des associés.

L’OPPOSANT : Et celle-ci ?

LE DICTATEUR : En premier lieu, elle sera présentée aux hommes des arts et des sciences.

L’OPPOSANT : Donc nommez-la : « L’aberration du palais ».

LE DICTATEUR : Ma petite Pépète, convoquez les médias pour assommer la foule en leur présentant mon nouveau produit sous le nom : « Le génie du palais » et ... et ...

Après un soupir, l’enthousiasme du Dictateur laisse place à la déception.

PÉPÈTE : Sire, vous me semblez malheureux !

LE DICTATEUR : Je suis inquiet pour mon cambrioleur. Si jamais il ne découvre pas notre maison, nous serons obligés de dire adieu à la gloire ainsi qu’à notre entrée fracassante dans les livres d’Histoire !

L’OPPOSANT : Si vous n’y êtes pas déjà ! Et pour la gloire, ne vous inquiétez pas, puisque certains la possèdent pour moins que ça.

Acte III

On frappe à la porte. Un garde annonce l’arrivée des associés. Trois hommes entrent sur scène. D’une humeur massacrante et à voix basse, ils discutent avec le Dictateur, tandis que Pépète et l’Opposant font gentiment connaissance.

L’OPPOSANT : Ça fait longtemps que vous êtes au service du dictateur ?

PÉPÈTE : Je vous en prie, ne dites pas cela. C’est trop cruel ! C’est un grand homme, certes impulsif, mais un vrai père pour nous tous. Au lieu de jouer à la poupée, j’ai été témoin de son travail acharné pour mener ses idées à terme. Il m’a appris la vie dans un monde où les hommes se perdent. Ses analyses sincères et consciencieuses des événements m’ont ouvert les yeux. Ce sont ces mêmes points de vue qui nous ont ouvert les portes du palais. Aujourd’hui, je le protège contre les manœuvres de ses faux alliés à l’intérieur du palais et ses ennemis impitoyables de l’extérieur.

Le regard de la jeune femme se pose sur le Dictateur entouré de ses associés mécontents, tandis que l’Opposant s’approche d’elle. Il tend la main et caresse délicatement une boucle châtain de la chevelure de la jeune femme.

L’OPPOSANT : Vous êtes si belle !

Elle se force à détourner son visage et fixe le mur en face. Après un moment de silence.

PÉPÈTE, d’un air ironique : C’est la magie du lieu ! Un tel cadre rend forcément la beauté intrigante !

L’OPPOSANT : Je ne parlais ni du palais ni de son climat imposant, mais de vous... Personne ne vous l’a jamais dit auparavant ? Auriez-vous peur par hasard que quelqu’un puisse vous admirer ? Et je n’en suis qu’à votre apparence, je ne connais pas véritablement la personne qui se cache derrière, pas encore et pas tout à fait !

PÉPÈTE : À quel jeu jouez-vous ?

L’OPPOSANT, désignant le Dictateur d’un mouvement de tête : À priori, nous n’avons rien d’autre à faire qu’à tuer le temps. Alors, nous pouvons discuter comme nos semblables. De quoi avez-vous peur ? En dehors de ces murs, les hommes communiquent. On parle de la pluie et du beau temps, du bonheur et des difficultés, des obligations pas toujours accomplies fièrement et des exploits réalisés durement. Parfois même, on se vante et on rigole. Donc à nouveau, je relance la discussion : vous êtes si belle !

PÉPÈTE : Vraiment ?!

L’OPPOSANT : Vraiment.

PÉPÈTE : Ce sont des paroles qui ne doivent pas perturber inutilement la vie du palais.

L’OPPOSANT : Ne vous arrive-t-il jamais de vous comporter comme une femme à part entière, sans vous sentir obligée de vous référer toujours à ce lieu ?!

PÉPÈTE : Ici, ce n’est pas un lieu anodin...

L’OPPOSANT : Ah ! Attention à la dérive !

PÉPÈTE : D’accord ! Discutons, puisque vous insistez... Croyez-vous vraiment que nous sommes libres ? Qu’une vie heureuse, sans douleur et sans sacrifices peut exister ?

L’OPPOSANT : Est-ce que par hasard ce palais n’est pas assez confortable ? Vous souffrez ?! Je vous plains !
PÉPÈTE : Je vous en prie, pas de mépris !

L’OPPOSANT, souriant : Très bien.

Après un moment de silence, elle reprend.
PÉPÈTE : Vous voudriez me connaître, j’aimerais en faire autant ! Maintenant, répondez-moi : est-ce que nous sommes libres d’agir comme bon nous semble ? Croyez-vous vraiment qu’une vie heureuse peut exister ?

L’OPPOSANT : Dans ce cas, à quoi se résume notre existence ?

PÉPÈTE : Devant une telle obligation, le mieux que nous puissions faire, c’est de toujours mener nos idées à terme, c’est-à-dire de faire notre devoir.

Pensif, l’Opposant avance de l’autre côté de la scène et revient sur ses pas.

L’OPPOSANT : Si tout est devoir, aucun homme ne peut survivre à son destin...

PÉPÈTE : C’est ce qui nous mène encore à la position de chacun ! Je fais partie de ceux qui jouent dans la cour du pouvoir ! Ce lieu, certes privilégié, est une cour sans récréation. Au moindre faux pas, tout s’écroule et nous anéantit. Si vous acceptez de rester, vous comprendrez mieux.

L’OPPOSANT : Encore ce palais et votre position, et si nous continuons, nous arrivons au Sire. Je vous en prie, si vous me parliez un peu de vous ?

PÉPÈTE : Néanmoins, en êtes-vous conscient ?!

L’OPPOSANT : Terriblement ! Et je constate que vous essayez désespérément de donner un sens à votre vie puisque visiblement, vous êtes en échec. Votre cœur n’a jamais connu de passions ! Il n’a eu jamais la chance de chavirer et de battre plus fort, sinon vous ne raisonneriez pas de cette façon. Vous saisiriez chaque instant, et vous mordriez la vie à pleines dents au-delà…

PÉPÈTE : Que proposez-vous ?

L’OPPOSANT : C’est à vous de me le dire ? Et si vous me parliez d’espoir ?

PÉPÈTE, hâtivement : Il n’y a rien à offrir, ni pour vous, ni pour moi, ni pour personne ! « Tout ce qui est poussière redeviendra poussière. » C’est ainsi : tragique et insignifiant ! De notre vie, nous ne récoltons que des miettes, et ce n’est jamais ce que nous souhaitons.

L’OPPOSANT : C’est trop peu à espérer !

PÉPÈTE : Je vous en prie, ne soyez pas naïf. Savez-vous pourquoi les amours tragiques nous exaltent autant et pourquoi la tristesse nous semble si familière ? Cela nous rappelle nos espoirs refoulés. Dans l’Histoire de l’Homme, toutes ses tentatives d’amour se heurtent à la déception et se concluent dans la douleur pour finir en une mort fatale. De toutes nos forces, nous continuons à nous accrocher à ce que nous n’aurons jamais. Avec le temps, cette vague d’espoir s’essouffle lentement. Les enfants innocents d’hier, les hommes désillusionnés d’aujourd’hui seront les vieillards misérables, aigris et amers de demain.
Voulez-vous encore que je vous parle d’amour, de grand espoir ? À quoi sert l’amour si cela doit aboutir à la trahison, à la tristesse et si cela doit anéantir toute raison de vivre ?! Je m’interroge devant une telle émotion mensongère, démunie de tout caractère sacré. Et que deviendra la nouvelle génération enfantée, le résultat même de cette passion ? Nos enfants poseront les mêmes questions ! Ils affronteront sans pitié leurs parents, comme nous l’avons fait, exactement comme la génération d’avant. Pourquoi continuer ce tour infernal ? Dites-moi, est-ce à cela que vous rêvez ? J’en conclus, par conséquent, qu’il ne nous reste que notre devoir !

L’OPPOSANT : Ressentir l’amour en dépit des chagrins et des trahisons est une grâce.

Il s’avance vers la jeune femme, d’une main saisit son poignet et de l’autre entoure sa taille.

L’OPPOSANT : L’Histoire des hommes commence là. Un homme serre sa bien-aimée et lui dit : « Je t’aime, mon amour. Tu es toute ma raison de vivre, la seule personne dans ce vaste monde qui compte pour moi. » (Lâchant doucement la jeune femme, il fait un pas en arrière et poursuit sur un autre ton.) Rien d’autre n’a d’importance puisqu’il ne voit qu’elle, puisqu’il ne peut exister qu’à travers elle. Ses yeux ne verront qu’elle et puisque rien d’autre ne peut la remplacer. Ils partagent la même assurance. Ils renaissent, et la vie reprend. Tout devient logique, et la vie intègre toutes ces raisons d’être, sans se poser de questions, sans réfléchir à d’éventuelles trahisons et d’éventuelles douleurs qui croiseront leur chemin.

PÉPÈTE : Et la réalité, vous en faites quoi ?!

L’OPPOSANT : N’aie pas peur, mon amour. Je suis là.

PÉPÈTE, souriant : Je peux vous aimer ?! Non ! Je vous aime. Mais hélas ! Cela me semble impossible !

L’OPPOSANT : Rien n’est impossible, mon amour ! Appuie-toi sur moi et je ferai de même afin que nous puissions vivre le monde que nous avons rêvé.

Elle éclate de rire.

PÉPÈTE : Vous continuez à jouer ! Et moi, que dois-je dire ? Oui, mon amour ?! Toi et moi !... C’est tout ?! Croyez-vous que ce soit si simple ?

L’OPPOSANT : Ça devrait l’être !!

PÉPÈTE : Êtes-vous heureux ? Toute la question est là.

L’OPPOSANT : J’ai bien peur d’être dans le même cas que vous. J’aime trop celles qui ont croisé mon chemin.

PÉPÈTE : Donc nous sommes perdus ! Nous avons pris des directions opposées et pourtant, nous sommes perdus ! La vie nous échappe lentement malgré nous. Ah ! C’est encore la foule sans réflexion et sans la moindre exigence qui réussira le mieux à tirer son épingle de ce jeu infernal.

De l’autre côté de la scène, la discussion entre le Dictateur et ses associés semble prendre de l’ampleur. Le Dictateur est poussé en arrière, l’Opposant les regarde. Il se retourne et continue son dialogue avec Pépète.

L’OPPOSANT : Et si nous faisions comme eux, comme ces milliers de gens ordinaires, tant que le sang de la jeunesse palpite dans nos cœurs ? Si chacun de nous à sa manière s’accordait ce privilège, naviguait sur le cours de la vie pour savourer ce que le courant nous offre de mieux ? Vous tenterez de connaître l’amour sincère avant de vous perdre dans les chambres secrètes du palais, et moi, je chercherai à obtenir fidèlement l’amour.

PÉPÈTE : J’ai bien peur que lorsque la raison se mêle du cœur, ce pacte ne peut exister.

L’OPPOSANT : Il ne s’agit pas d’une simple raison, mais d’une manière de se réconcilier avec soi-même. Ceci est notre droit et aussi notre unique devoir.

PÉPÈTE : Que cherchez-vous au bout de cette vie qui vous fascine tant ?

L’OPPOSANT : Le visage d’un vieillard racontant exagérément ses souvenirs reste la plus belle récompense. Et peut-être qu’un jour, pour ma part, je raconterai mes exploits exagérés à mes petits-enfants, en me vantant.

PÉPÈTE, d’un air amusé et étonné à la fois : Optez-vous de ce fait pour le mensonge ? Vous commettrez la même terrible erreur que la génération d’avant ! Ah ! Quelle folie ! Je vous en prie, pas vous ! C’est à mon tour de vous rappeler à l’ordre. De grâce, laissez un souvenir noble de vous, rien que pour vos petits-enfants.

L’OPPOSANT : Et vous, ne soyez pas si stricte. L’imperfection n’est pas une faute en soi, car l’homme n’est pas parfait.

PÉPÈTE : Vous jouez encore ?

L’OPPOSANT : Je joue à des jeux bien dangereux que je n’ai pas choisis. Quant à vous, vous m’étonnez ! Je ne désire pas être sarcastique, mais cette forteresse et ses occupants sont plus voraces que n’importe qui, et vous, vous exprimez tant de désespoir !

PÉPÈTE, d’un air préoccupé : Cela explique la crainte et la méfiance envers ceux qui nous entourent. L’argent et le pouvoir mènent à toutes sortes de vices. Ces femmes et ces hommes influents cumulent les conquêtes et se servent généreusement dans le trésor de cette forteresse. Je suis d’accord avec vous pour dire qu’il faut se méfier de ceux qui portent de la dentelle. (D’une voix à peine audible.) Je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt et dans d’autres circonstances.

L’OPPOSANT : Nous rêvons un monde, et nous en affrontons un autre.

PÉPÈTE : Et si nous faisions de notre mieux ? Pour ma part, si l’amour était un chagrin et non une trahison, je serais comblée. Nous serions heureux.

Elle avance, penche la tête sur l’épaule de l’Opposant et ferme ses yeux. Surpris, les bras grands ouverts et en suspens, l’Opposant pose automatiquement un baiser, puis il ferme ses bras autour d’elle et caresse ses cheveux.

L’OPPOSANT : Néanmoins, en ce qui concerne l’amour et les vies piétinées, les hommes de pouvoir ont un point commun avec les crapules.

Quelques instants plus tard, les associés partent, et l’Opposant s’approche du Dictateur.

L’OPPOSANT : Un imprévu ?

LE DICTATEUR : Non, rien, rien d’intéressant, les affaires courantes, des soucis quotidiens. Malheureusement, vous ne pouvez pas comprendre.

L’OPPOSANT : Je suis sûr que j’aurais pu être un meilleur opposant si je vous avais rencontré plus tôt.

LE DICTATEUR : Possible ! Pour être franc, si j’étais dans le camp adverse, ou même un intellectuel intelligent, j’aurais créé une filière spécifique expliquant le déroulement du nouveau monde et la place du dictateur. Mais ces intellectuels sont tellement nuls qu’ils préfèrent garder toute leur connaissance pour eux-mêmes, tandis que de pauvres comédiens s’emparent du sujet.

L’OPPOSANT : Encore heureux ! La situation aurait pu être pire si des chanteurs se l’étaient appropriés.

LE DICTATEUR : Aucune chance ! Ils en sont incapables et ne fonctionnent qu’à l’émotion dans un monde de paillettes. J’en garde juste quelques-uns pour enrichir mon troupeau avant que certains deviennent des hommes d’affaires redoutables. Mine de rien, pour être un vrai opposant, un homme de valeur, il faudrait avoir plus que du cran, c’est-à-dire de l’audace, de la sensibilité et une petite dose d’intelligence. Peut-être qu’un homme comme vous…

L’OPPOSANT : Merci. Vous n’êtes pas si bête ! Je vous aurais cru malin et voyou, mais je constate également que vous avez beaucoup de réflexion.

LE DICTATEUR : Je me suis fait tout seul ! Le métier et le fonctionnement du nouveau monde l’exigent. Voyez-vous, ce qui me met le plus hors de moi, hormis mes collaborateurs maladroits, mes associés sans état d’âme et les magouilleurs de toutes sortes qui m’entourent, c’est le fait de penser à une armée de petits excités qui se battront pour ma cause après ma mort. Avouez que c’est rigolo et triste à la fois. Ce sera un vrai désastre pour vous, donc je m’en réjouis extraordinairement, mais en même temps, c’est irrespectueux envers ma personne, et c’est cela qui me rend furieux jusqu’à la mélancolie, jusqu’à en être malade ! Ce genre d’individu ne pourra jamais avoir la moindre idée concernant mes obligations !

L’OPPOSANT : Et vous y êtes certainement pour quelque chose ! D’ailleurs, comme pour ceux que vous avez poussés et jetés dans la gueule de votre allié, le Serpent. J’ai entendu dire que vos ancêtres étaient tous du métier.

LE DICTATEUR : Oui, oui, j’appartiens à la branche noble de l’arbre du Dictateur.

L’OPPOSANT : Vous voulez dire « ancienne ».

LE DICTATEUR : Non, j’insiste sur le mot « noble ». Je suis le descendant d’une des plus vieilles familles ayant joué un rôle décisif. De nos jours, la noblesse se fait rare ! Mais le pire, c’est d’être trahi par ses propres enfants légitimes, ceux qui rejoignent le camp adverse, le vôtre. Mais en vain !… En fait, je ne connais pas votre nom.

L’OPPOSANT : Je m’appelle Max.

Le Dictateur rigole.

LE DICTATEUR : Avouez que pour un homme dans votre position, ce prénom est ridicule.

L’OPPOSANT : Je ne m’en plains pas et remarquez, ce n’est pas moi qui l’ai choisi.

LE DICTATEUR : C’est exact. Vous pouvez toujours accepter mon offre et être parmi les miens.

L’OPPOSANT : Non, merci. Je ne suis qu’un pauvre poète.

LE DICTATEUR : Ah ! La pauvreté et la poésie ! Le mélange est dangereux !

L’OPPOSANT : J’aurais bien voulu que ça soit explosif. Cependant, je dois admettre qu’en votre compagnie, j’ai appris bien des leçons. Ce matin, en arrivant, je ne savais pas si j’allais être à la hauteur de ma mission et là, je commence à saisir le véritable sens de vos propos, vos idées brillantes, exaltantes et innovantes !!!

LE DICTATEUR : C’est comme notre gouverne, vous êtes en pleine possession de vos facultés. Pour affronter ses adversaires, il vaut mieux les connaître. Je dirais même que c’est indispensable !

L’OPPOSANT : Oui ! Pourtant, je suis sûr que vous ne m’avez pas tout dit.

LE DICTATEUR : C’est terriblement blessant et immoral de vouloir connaître profondément un homme, quel que soit son rang ! (Sous le regard intrigué et le sourire amusé de l’Opposant.) D’accord ! J’admets que la récitation vient de l’une de vos poésies, et je n’ai fait qu’ajouter ces quelques petits mots à la fin. Je connais vos œuvres, vos poésies. Ces vers si tendres et si inflammables pour l’esprit. Fantastique !!

L’OPPOSANT : Moi qui me croyais inconnu !

Le Dictateur s’arrête brusquement. D’un air vulnérable et noyé dans ses pensées, il reste immobile. Un instant, sous l’œil inquisiteur de l’Opposant, le Dictateur ressemble à n’importe quel autre homme.

LE DICTATEUR : Un homme dans ma position est capable de se rassasier de toutes sortes de pauvretés et d’effacer ses effets les plus marquants. Voyez-vous, tous mes collaborateurs ne sont pas des femmes et des hommes privilégiés, intelligents ou éduqués. Moi, je les prépare, je les déguise convenablement et je les mets en scène, mais dans votre cas, j’ai bien peur qu’il n’y ait rien à faire. Ni personne ni moi-même ne pouvons soulager l’esprit vagabond d’un poète tel que vous. Le monde change les hommes, et certains font changer le monde. Voilà deux catégories de personnes. À croire que les hommes et les femmes de votre genre naissent habillés et refusent tout déguisement. Oui, je vous connais, et je regrette de ne pas vous avoir à mes côtés ! Je vous respecte et ceci, malgré vos vers peu tendres à mon égard :

Chaque soir,
Je sors, debout sur ma tombe,
Je tarde jusqu’au matin,
Je vois ces hommes en marche,
Je les aperçois à l’horizon,
Inlassablement,
Obstinés et fous,
Ils arrivent de partout, sans distinction de race, de sexe ni de croyance,
Ils n’ont peur de rien.

Pourtant, j’ai parsemé sur leur chemin des cailloux différents : leurs races, leurs croyances, séparant les femmes et les hommes, et toujours, en exaltant leur appartenance,
Mais ils sont là,
Obstinés et fous,
Ils n’ont peur de rien,
Ce sont les gardiens du monde,
Ils affrontent le gardien de la nuit,
Moi.

Je les croise tous les matins,
Ce sont les gardiens du jour,
Ils veillent sur le monde,
Ils sont là,
Obstinés et fous,
Ils n’ont peur de rien,
Épuisé, je regagne ma demeure.

Le Dictateur se dirige vers le vieux gramophone posé sur le guéridon et le met en marche.

LE DICTATEUR, d’un air mélancolique : Pour vous prouver ma sympathie, je vous laisse approcher mes fleurs pour que vous puissiez les sentir. C’est presque la nuit, il fait bon, et leur parfum s’exhale. Allez-y.

Pensif, il s’assoit dans son fauteuil pour écouter l’air d’opéra.

L’OPPOSANT : Avant de partir, si vous me permettez, j’ai une faveur à vous demander.

LE DICTATEUR, se retournant : Quoi donc ?

L’OPPOSANT : J’aimerais que vous me montriez la fleur la plus parfumée de votre palais.

LE DICTATEUR : Impossible !

L’OPPOSANT : Pourquoi pas ? Vous voulez que j’avance ?

PÉPÈTE, effrayée, crie : Non !

Le Dictateur se lève et lui fait signe de se taire. L’Opposant reste immobile sur place, comme s’il venait de saisir sa dernière leçon.

L’OPPOSANT : Nous sommes presque à la nuit tombée, et vous arrivez encore à me surprendre. Ainsi, tout est vrai ! Vous êtes si déterminé ! Oui, moi aussi, je vous connais, même si en arrivant ici, je ne voulais pas croire les gens ordinaires qui fredonnent les petits airs à propos de vos fleurs et de vos menus si spéciaux : des vipères servies au palais.

LE DICTATEUR : Ne soyez pas trop déçu, sinon vous manqueriez de raisons de survivre.

PÉPÈTE : Clémence, Sire. Vous aurez tout mon dévouement !

Les trois acteurs se regardent. Après un moment de silence.

L’OPPOSANT : Il ne peut s’en empêcher, et les associés sont impatients.

LE DICTATEUR : Vous avez conquis le cœur de cette maladroite et délicieuse enfant, ma fille. Comme le monde est triste !

L’OPPOSANT : Surtout, comme il est injuste ! Dans mon désarroi total, là, je découvre que le bien est surtout subjectif, pourtant si essentiel à la survie de l’homme. Un idéal qui doit naître perpétuellement pour empêcher le mal et la destruction dont vous en êtes l’exécuteur. Un esprit calculateur comme le vôtre ne pourra jamais passer du bien quand cela vous arrange pour exécuter l’effroyable mal. Voilà l’explication de ce climat de confusion, de tromperie, en contradiction totale avec lui-même, voilà votre perversité !
Pour pouvoir gouverner, votre seul choix est d’instaurer la peur des châtiments et la promesse de récompenses comme règles de base. Ici, tout se mélange, perd son sens, se déguise et se réinvente pour ne pas aborder l’essentiel. Vous incarnez la fascination même, vous représentez le rêve, la justice ; en face ne peut résider que le coupable. Moi ! Pour vous, tout doit avoir l’air impeccablement beau, brillant, déguisé et lisse jusqu’à ce que tout s’écroule ! (S’approchant du Dictateur.) J’aimerais bien vous toucher !

Le Dictateur s’enfuit, et l’Opposant, joyeux, court derrière lui.

L’OPPOSANT : Nous n’avons plus rien à perdre ! Laissez-moi vous toucher. Cette fois-ci, vous me n’échapperez pas.

LE DICTATEUR : Non !

L’OPPOSANT : Si !

LE DICTATEUR : Non !

L’OPPOSANT : Si !

LE DICTATEUR, tout à coup immobile : Impossible !

L’OPPOSANT : De quoi avez-vous peur ? Qu’on découvre que vous êtes vous aussi une marionnette tenue par vos associés ? Il y a bien longtemps que les spectateurs ont déserté le lieu, n’est-ce pas ?! Vos fleurs sont carnivores, et tous ceux qui sont devant la scène ne sont pas que de simples marionnettes !

LE DICTATEUR : La plupart des spectateurs ont été empoisonnés par l’odeur des fleurs, et il ne reste que des habitués. À ce stade, peu importe l’apparence, j’ai mes obligations, tout comme vous. Je vous ai préconisé une mort douce. Tant pis ! (D’un ton triste) Personne à part vous et moi ne sait de quoi les hommes comme nous sont capables !

L’OPPOSANT : Des acteurs capables du pire et du meilleur ! Vous êtes accroché aux idées d’un grand conquérant rêvant d’un monde meilleur et associé à quelques têtes brûlées. Un monde si parfait qu’il n’y a pas de place pour tout le monde. Il est temps de briser cette coquille vide. Assez de spectacle, de confusion et de tromperie.

LE DICTATEUR : Et croyez-vous qu’à l’avenir, un autre homme de pouvoir serait meilleur que moi ?
L’OPPOSANT : Je ne sais pas ! Ce sont les hommes de demain qui nous le diront. Ce n’est plus de notre ressort.

LE DICTATEUR : Et si nous faisions un marché ?

L’OPPOSANT : Quoi donc ?

LE DICTATEUR : Vous m’avez dit que tous ces spectateurs sont des marionnettes, et moi, par la même occasion, je vous réponds : « Très bien », mais si vous réussissez à faire parler l’un d’entre eux en votre faveur, je vous laisserai vous exprimer librement.

L’Opposant s’avance vers les spectateurs, demandant si quelqu’un peut l’entendre.

LE DERNIER OPPOSANT, de retour : Moi !

LE DICTATEUR, tristement : Je ne m’attendais pas à ça ! Le peuple est inéducable. Il faut toujours qu’il se mêle de tout. Vous aviez raison de dire que le monde est injuste.

L’OPPOSANT : Non, il est cruel ! Je n’étais qu’un simple poète. Mes poésies, mes vers me faisaient planer au-dessus de la réalité, et un homme tel que vous a réussi à me clouer au sol face à la dure réalité du monde. Vous m’avez pris mes illusions, et vous m’avez volé mes beaux rêves innocents. Je suis un homme épuisé, blessé et piétiné. Je n’appartiens ni aux catégories des hommes courageux ni à celle des audacieux, puisque vos fleurs se chargent de leur sort. Je ne suis qu’un poète.

Le chant lyrique retentit et devient de plus en plus fort.

L’OPPOSANT : Moi, je peux dire que le monde est cruel parce que j’ai joué selon vos règles. Là, je comprends pourquoi j’aime l’opéra. J’aime l’opéra parce que le cri est un cri de douleur et de délivrance. Ces premiers chants ont été entendus par les premières victimes. La foule traverse les époques en dépit de vos cruautés et de vos tromperies, elle grignote sur le droit que vous exigez sur sa vie.

D’un air absent, le Dictateur tourne le dos à l’Opposant.

LE DICTATEUR, murmure : C’était bien à l’époque de pépé. Il avait des gladiateurs, et l’on s’amusait bien. Pour quelqu’un de mon rang, un fervent de spectacles qui rêve d’un monde meilleur, je voyais la foule dans le rôle des gladiateurs civilisés. (Immobile, puis soudain saisi par la réalité.) Ma vie est en danger donc ! Mes associés sont impitoyables ! Le mot clémence n’existe pas dans nos pactes. Il ne me reste que l’illusion.

Le Dictateur remet sa cape et rêve de grandeur dans un monde meilleur.

PÉPÈTE, terrifiée, en suppliant : Père, vous allez bien ? Je vous en prie, répondez-moi.

L’OPPOSANT : Laissez-le. Le monde des illusions et de la folie vient d’entrer en scène, et il n’a pas fini de le surprendre. Laissez-le. (Il lui tend la main.) Venez avec moi, ne restons pas là.

PÉPÈTE : Encore un instant…

Elle s’approche lentement du Dictateur et s’agenouille près de lui pour un dernier au revoir.

PÉPÈTE, d’une voix étouffée : Mon père s’est souvenu de moi. Il m’a reconnue. Je m’étais juré de le protéger… Souvent, il me parlait du véritable sens du devoir et du sacrifice.

Elle s’empare discrètement d’un coupe-papier posé sur le guéridon et s’avance vers l’Opposant pour lui infliger un coup mortel.

L’OPPOSANT, avant de s’écrouler sur le sol : J’avais oublié le pouvoir de persuasion du Dictateur.

Le Dictateur, la tête dans les épaules, regarde la scène, puis se relève près de Pépète. Le Dictateur serre la gorge de la jeune femme. Elle tend la main à l’Opposant mais celui-ci, gisant dans son sang, n’a pas de force pour se lever.
Pépète et l’Opposant échangent un dernier regard, dans un mélange de tristesse, d’apaisement et de compassion. Elle arrête de se débattre. Le Dictateur lui serre le cou jusqu’à ce que la jeune femme rende son dernier souffle et qu’elle tombe à ses pieds.

LE DICTATEUR, observant ses pantins : Un monde meilleur ne doit connaître aucune injustice.

L’OPPOSANT, d’une voix étouffée : Les hommes capables du pire ne sont pas humains.

Le dernier Opposant se précipite pour porter secours au jeune homme.

Les associés entrent en scène. Au sommet de sa folie, sous l’œil menaçant de ces derniers, le Dictateur s’allonge sur le sol et ferme ses yeux pour mourir.

En arrière-plan, le balcon du Dictateur se prolonge vers le passé et tandis que les associés cherchent une nouvelle tenue pour le prochain Dictateur, la scène est envahie par la foule, qui tape des pieds, se prête à la danse et commence à respirer l’air frais du soir.

Fin


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23 rue Francisco Ferrer 33700 Mérignac
Dépôt Légal Février 2009

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