ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Quotidien des domestiques dans un grand domaine

Mme Marey née en 1929 au domaine des Chaulnes

samedi 6 mars 2010, par Frederic Praud

PARENTS DOMESTIQUES À CHAULNES

Nous habitions dans les bois après les vignes près de la route de Saint Astier. Je suis née en 1929 à Chaulnes et suis partie du domaine en 1939. Mes parents y sont restés 12 ans.

Ma mère est née à Grignols au Puy chez Riffel, et mon père est né à Montagnac la Crempse après Villamblard. Mes grands parents maternels habitaient la Chapelle à Grignols. Quand mes parents se sont mariés, ils y ont vécu quatre ans. Ma sœur est née là. Ils sont venus à Chaulnes après en 1927. Ils travaillaient la terre dans cette petite ferme. À Chaulnes, ils ont été métayers pendant un an puis sont devenus domestiques.

En tant que métayer, ils donnaient la moitié au patron. En tant que domestique, ils ne gagnaient pas beaucoup d’argent mais avaient des avantages en nature. On leur donnait le vin, un cochon, la volaille qu’ils élevaient. Le propriétaire était obligé de payer les cotisations, les charges sociales. Les domestiques de l’époque sont reconnaissants à la famille Faure de leur avoir payé intégralement les assurances sociales. Mon père décédé à 64 ans n’en a pas profité mais ma mère a pu bénéficier d’une retraite à peu près décente plus forte que s’ils étaient restés métayers.

Le régisseur commandait, Monsieur Lachaud puis son remplaçant, Monsieur Emery de Grignols et Monsieur Doche de Saint Astier. Nous avons connu la famille Beau, Camille Beau, Lucien Beau. Ils sont partis à Saint Astier.

Enfance

Nous allions tous à l’école à pied. Avant que les Révelen arrivent à Chaulnes, j’y allais uniquement avec ma sœur et Gilbert Paillet. Nous ne l’apprécions pas toujours car il nous battait et heureusement que nous étions plusieurs pour nous défendre. Gilbert Paillet était de notre âge. Il habitait dans le pavillon de haut de l’aile gauche. C’était le seul garçon du groupe, le coq. Nous étions toujours ensemble avec les filles Révelen. Nous passions certaines fois par Polignac pour ne pas qu’ils viennent avec nous à l’école.

Quand ma sœur allait seule à l’école, elle restait chez ma grand-mère à la Chapelle, juste à côté de l’école. Quand j’ai eu l’âge d’aller à l’école nous sommes revenues chez nos parents tous les soirs. Nous revenions tard. Avec l’heure solaire, il faisait vite nuit. Mon père, quand il le pouvait, venait nous attendre à la route, s’il n’avait pas trop de travail. Quand nous remontions la côte de Grignols pour aller prendre le chemin de Toupy, Monsieur Lafaye nous prenait en voiture. Certaines fois nous revenions mouillées jusqu’aux os après quatre kilomètres sous la pluie. Nous n’étions pas toujours raisonnables et peut-être savions-nous aussi passer où il y avait de l’eau !

Il n’y avait pas de cantine à Grignols. Il fallait apporter son déjeuner. Nous n’avions pas de cartable. Il fallait allumer le poêle quand on arrivait si on voulait se chauffer.

Je suis allée à l’école à 4 ans. C’était bien. Je suis restée six mois à la petite école et sachant lire et écrire, on m’a envoyée à la grande école. Georgette a trois ans de plus que moi alors, quand elle apprenait à lire à la maison, je faisais comme elle.

Pour celui qui apprenait bien ça allait mais j’ai vu des fois des garçons se faire tirer les cheveux. Au moment des vacances Monsieur Lafaye nous préparait un cahier avec tous les devoirs qu’on aurait à faire et le dernier jour, nous sortions tout et les élèves devaient laver la classe. Les parents essayaient de suivre nos études mais n’avaient pas le temps. Nous faisions nos devoirs dès que nous arrivions. Il était inutile de nous le dire.

Vers cinq heures, quand nous revenions de l’école, nous prenions un goûter qui nous servait aussi de souper. On mangeait du pain, du jambon, des grillons. On ne remangeait pas le soir sauf mon père qui prenait un bouillon plus tard mais nous n’étions pas très soupe alors nous n’en prenions pas.

Tous les ans pour le premier janvier, nous allions souhaiter la bonne année aux instituteurs et nous leur portions un poulet pour étrennes. Il fallait porter au « Monsieur ». Il nous donnait alors une poche de dragée. L’instituteur était quelqu’un d’important sans compter qu’il était en même temps Secrétaire de Mairie. C’était un notable. Il y avait peu de relations entre lui et le curé mais nous allions quand même au catéchisme le matin à huit heures et il fallait être à neuf heures à l’école. Il nous fallait alors partir en courant pour être à l’heure à l’école.

Nous n’avions pas l’électricité en arrivant à Chaulnes. Nous l’avons découverte un jour en revenant de l’école. Nous étions contents car cela éclairait un peu plus que notre lampe à pétrole.

Nous allions garder les vaches avec les petites Révelen. Nous nous amusions dans les prés en bas. L’hiver l’eau coule et nous nous mettions pieds nus dans ce ruisseau. Nous n’étions jamais malades. Nous jouions avec Simone, Thérèse et Germaine qui venaient à l’école avec nous. Marie et Anna Révelen étaient déjà plus âgées. Elles ne venaient pas à l’école avec nous. Quand leur mère bretonne faisait les crêpes nous allions veiller chez eux, le soir. Madame Révelen faisait également du beurre avec des petits moules en bois avec la fleur … Nous allions chercher un quart de beurre. Elle nous moulait ça et on lui payait.

Pour la fête des rois, nous sommes tous venus tirer les rois au château. Léonie nous coupait les parts de galette. J’étais souvent avec elle quand ma mère travaillait dans les vignes. Je m’asseyais devant la cheminée ou à côté d’elle et je la regardais faire. Il y avait toujours une marmite pleine d’eau chaude où elle récupérait constamment de l’eau, et un potager carrelé en faïence bleue. On y mettait de la braise pour réchauffer les aliments.

Léonie me demande un jour, « viens. On va aller chercher de l’eau au puits ». On prend le seau, on l’attache et on le descend. En remontant Léonie a laissé échapper le seau et le système pour le remonter s’est emballé. J’ai pris un coup de manivelle à l’œil. J’en ai encore la marque.

Nous allions souvent veiller chez les voisins de Chaulnes, surtout les Révelen, ou chez Johanna et Elie Charenton à Toupy, et nous déplacions avec notre lampe-tempête. Les hommes jouaient aux cartes, les femmes tricotaient et les gamins dormaient. Comme ma grand-mère n’habitait pas loin (au Puy chez Riffel). Nous allions également souvent chez elle le jeudi.

Je me rappelle d’être allée chez les Lavignac un jour où il y avait de la neige. J’avais 7 ou 8 ans et je voulais attraper les nombreux merles que je voyais.

À Grignols et à Bruc, nous allions à la fête une fois par an. On y allait mais… nous n’avions pas d’argent. Nous sortions simplement. Je n’ai jamais vu d’argent à la maison. Ils touchaient une petite somme. Etant gamine nous ne recevions jamais de cadeau. Si j’ai eu des poupées, elles m’étaient données par Odette ou sa mère !

Quotidien

Il y avait une seule chambre avec deux lits et une armoire. Il n’y avait pas de matelas. Nous ramassions les panouilles de maïs et les mettions dans une grande poche. Cela faisait une paillasse. Quand on tuait les oies ou les canards, nous prenions la plume que nous mettions dans une autre poche pour faire une couette. Nous avions également une grosse couverture piquée en laine et un édredon en plume. Nous n’avions jamais de chauffage mais nous étions bien… Mes parents dormaient dans la cuisine. Nous avions une grande cheminée avec un petit banc de chaque côté pour que nous nous y asseyions. Le lit de mes parents dans un coin, la table au milieu…

À côté se trouvaient les étables des bœufs et face à la maison, le poulailler. Nous n’avions pas de vaches comme chez les Révelen qui étaient alors métayers. Il y avait une mare devant la ferme. Nous avions un jardin cultivé par ma mère où elle faisait pousser des légumes, de la salade. Elle élevait des poules, des poulets, des lapins. Elle n’avait rien à donner au château et le patron leur donnait un cochon, tant de barriques de vin et des pommes de terre. Ils disposaient également de bois pour se chauffer. Mon père chassait dans les bois et allait souvent retrouver ses copains de Grignols…

Nous allions faire la lessive au lavoir en bas des bâtiments, dans le creux près de la route de Manzac. Nous habitions loin et passions par le petit chemin derrière le château, chemin qui menait également chez les Révelen. Ma grand-mère venait nous aider. Elle nous faisait arrêter à mi-coteau pour nous permettre de souffler. Les prés descendaient jusqu’à la fontaine.

Nous n’avions pas d’eau et allions en chercher dans un puits pas loin de l’autre ferme habitée par les Lavignac. Nous allions chercher du muguet de mai, en bas dans les bois de Lessandie.

Nous mangions souvent de la soupe et des pommes de terre, du poulet le dimanche, de la morue car elle n’était pas chère, du cochon qu’ils avaient élevé. Quand une fois par mois ma mère allait à Saint Astier, elle rapportait un petit beefsteak. Nous ne mangions pas de viande de boucherie, ni de fromage que nous ne connaissions pas. Le pain était pris chez le boulanger par « marque », un morceau de bois où le boulanger rajoutait un cran à chaque fois que nous prenions du pain. Mes parents ne le payaient pas à mesure. À une époque, on donnait du blé en échange du pain.

On trouvait des poiriers, des figuiers dans notre jardin, des treilles, des cerisiers en bas de chez nous, près de la route de Saint Astier. Nous ramassions énormément de champignons, de châtaignes que nous mangions. Dans les prés près des bâtiments nous trouvions des gorges noires… Il y en avait… Ma mère en mettait dans de grosses bouteilles en verre que nous stérilisions comme les petits pois. Elle salait les champignons dans une toupine mais ils n’étaient pas si bons après.
Elle les faisait également sécher. Quand nous partions de chez nous pour aller à l’école, nous prenions un petit chemin. On se baissait et on voyait les champignons sous les fougères….C’était joli… Nous trouvions facilement des cepes dans les bois. On les trouvait même sans les chercher. Les truffes ne nous intéressaient pas. On ne les cherchait pas.

Quand nous étions dans les vignes, Guy Mirabel (le fils du Maire) venait faire sa tournée. Nous lui prenions du pain, des grosses Tourtes de 10 livres, que nous mangions à quatre heures. Ce pain mangé comme ça était bon…

Le jeudi, nous allions au marché de Saint Astier à pied. Nous passions à travers, par le chemin situé derrière la source. Il n’y avait pas de voiture. Un cinéma ambulant passait quelquefois à Grignols. Ma mère m’y emmenait.

Notre habillement était également rustique. Nous ne portions que des sabots. Nous allions chez le forgeron faire installer les fers à nos sabots. Quand mon père amenait les bœufs à ferrer à Grignols, chez Durieux, il prenait en même temps nos sabots. Nous n’avons pas été malheureux mais nous n’étions pas gâtés. Nous mangions ce qu’il y avait. Comme tout le monde vivait pareil, il n’y avait pas de jaloux. Nous ne connaissions pas autre chose. Nous ne vivions qu’à la campagne avec quelques petits déplacements à Saint Astier.

Nous appelions les bâtiments centraux le château.

Mon père et Paillet s’occupaient de couper les sarments de vigne, de faire les labours, de sulfater. Ils avaient beaucoup de travail notamment les foins, les moissons de blé. Ils devaient également aller dans les bois couper les bruyères pour faire les litières, pour faire le bois de chauffage.

Près de la chapelle il y avait une grande cuve en ciment que l’on utilisait pour mettre le vin. Il y a une trappe et quand la cuve était inutilisée nous rentrions dedans pour nous amuser. La planche du dessus disposait d’une trappe pour vider la vendange.

Dans la cour, il y avait un magnifique arbousier que nous appelions l’arbre à fraises et plusieurs occubas. On jouait à la cachette dedans. Nous n’aimions pas les arbouses. Nous ne venions jouer dans cette cour qu’avec Odette.

La cuisine de chez Paillet était assez grande, un escalier menait à la chambre du premier étage.

Famille Faure

Je me souviens de Madame Bossenot, la tante de Paul Faure, une dame âgée. Je venais jouer avec la fille de Monsieur Varenne, Odette, à chaque vacance. Elle était seule et recherchait ce contact. Je venais avec Georgette et les petites Révelen.

Alors que j’accompagnais mes parents dans les vignes, Odette venait juste d’arriver à Chaulnes et elle était venue me chercher dans la vigne. Je me suis faite attraper par mes parents car j’étais venue habillée comme d’habitude. Mon père s’était fâché. Il fallait être bien habillée et toujours refuser quand on nous donnait quelque chose… Il ne voulait aucune familiarité. Dès qu’il savait que les messieurs allaient arriver, on devait m’habiller un peu mieux qu’habituellement… car nous étions à la campagne tout de même.

Je pouvais venir jouer mais c’était tout. Odette venait nous chercher car elle s’ennuyait. J’héritais de ses poupées à la tête en porcelaine quand elles étaient trop vieilles. J’en ai gardé une longtemps. Odette avait un tas de jouets, des tricycles, des vélos, une charrette anglaise. Il y avait de tout. C’est comme ça que j’ai appris à faire du vélo… On jouait juste devant le pavillon de l’aile gauche, sur le côté extérieur. On y faisait des cabanes. Odette est revenue me voir en 1954, peu de temps après mon mariage…

Mes parents appelaient Paul Faure « Monsieur », les « Messieurs » arrivent. Il avait une différence entre les domestiques et les messieurs. Chacun restait dans son coin.
En 1936, au moment du Front populaire, les Croix de Feu étaient dans le coin. Il s’était dit qu’ils devaient venir attaquer le château le soir. Mes parents ont eu peur. Ils nous ont envoyées chez mes grands parents au Puy. Ils avaient mis des barrières en bout des routes. Il n’y avait rien eu quand nous sommes revenues le matin.

Peu de temps après on a installé une grande table dans la cour, devant l’aile centrale, avec tous les gens de Grignols. C’était le soir. Paul Faure leur a payé à boire et ils chantaient tous l’Internationale. J’avais sept ans mais cela m’est toujours resté. Je les vois tous les poings en l’air en train de chanter l’internationale.

Chacun avait ses idées mais tout le monde était du côté du Monsieur. Personne n’aurait été de l’avis contraire… ni du côté des bourgeois.

Bonne à tout faire

Je suis allée à l’école obligatoire jusqu’à 14 ans. J’ai passé mon certificat d’études à 11 ans et j’ai été reçue. La maîtresse voulait que j’aille à l’école normale mais mes parents ne pouvaient pas me la payer. On n’avait pas d’argent. Je suis donc revenue à l’école jusqu’à 14 ans. Pendant la guerre, j’ai repassé mon certificat d’études et suis sortie première du canton. J’ai été placée chez des gens jusqu’à ce que je marie mais j’aurais aimé être institutrice.

J’étais bonne chez des messieurs. Il fallait tout faire, laver, faire la cuisine, le ménage, s’occuper des enfants. Je commençais à 7 heures le matin pour finir le soir à pas d’heure. Il n’y avait pas de congé. J’étais payée mais ce n’était pas formidable.

Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages sur le domaine de Chaulnes dans un ouvrage pdf à cette adresse internet :
http://www.lettresetmemoires.net/domaine-chaulnes-histoire-perigord.htm


Voir en ligne : Ouvrage Domaine de Chaulnes

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