ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Les journaliers restent quand les propriétaires passent

Mr Goueythieux né en 1926 en Dordogne - domaine des Chaulnes

dimanche 26 novembre 2006, par Frederic Praud

Monsieur Marcel Goueythieux né le 10 août 1926. Journaliser à Chaulnes

J’habite Grignols depuis 52 ans. Je suis arrivé en 1949 de Soursac à côté de Mussidan. Mes parents sont venus habiter à Grignols à Bingue. Ils y avaient pris une exploitation en fermage après avoir été longtemps métayer de 1939 à 1949 à Soursac. Dans les années 30, le métayage était plus courant dans les campagnes car la main d’œuvre était nombreuse. Après la guerre, le fermage était de règle. Il ne restait plus que des métayers chez Monsieur Teillet, à Bruc. Il y sont restés tout le temps de leur activité.

Le marché de Grignols a été important avant la guerre, mais il ne restait plus grand-chose quand nous sommes arrivés. Mon père venait de Mussidan acheter ses bêtes ici. J’avais un frère et deux sœurs. Mon frère a travaillé dans le bois.

Jeune je voulais être agriculteur. Je suis allé à l’école à peu près jusqu’à dix ans. Il fallait avant tout aider les parents. J’allais à l’école si l’on peut dire le dimanche… On travaillait. On en voulait. J’ai commencé à travailler à dix onze ans. Je n’allais plus à l’école. Quand il fallait tourner la charrue, le brabant, à onze ans, j’en avais mon plein derrière. Si on se prenait dans une racine d’arbre, de noyer, il fallait dételer les bœufs pour sortir le brabant.

Si j’avais dû continuer comme métayer, je l’aurais fait… Dans le sillon de mes parents. Être métayer était dur. Quand on avait remis l’exploitation en état, ils nous fichaient dehors ! Il fallait partir en septembre. Les baux des métayers étaient de trois, six et neuf ans. Mes parents prenaient toujours un bail de neuf ans.

J’ai fait quatre mois d’armée alors que la classe 48 a fait un an. Arrivé en fin d’année en novembre, au quatrième contingent, j’ai été libéré au bout de quatre mois dont un mois d’infirmerie. J’étais content. J’ai failli aller en prison car j’avais un caporal qui ne pouvait pas me voir. Il voulait péter plus haut que son c…. Il m’avait fait le tour de la caserne plusieurs fois. Il a voulu me frapper lors d’un maniement d’armes mais j’ai levé mon fusil et étais prêt à lui rendre ses coups… Il a été démobilisé en même temps que ma libération. Nous nous sommes expliqués à la gare de Limoges…
Mes parents sont restés peu de temps à Grignols car ils ne s’y plaisaient pas. Ils étaient fermiers chez les beaux-parents de Monsieur Lachaud. Mon père est reparti du côté de Mussidan. Je suis resté car j’y ai rencontré ma femme, d’un coteau à l’autre. À cette époque, je pouvais utiliser le vélo du patron mais il ne fallait pas l’esquinter. Nous avions un vélo pour deux mais ce jour-là, je l’avais pour moi seul. La roue du vélo était percée. Ma future femme passait avec sa cousine par là. Elle est arrivée derrière moi et m’a mis par terre. Nous nous sommes connus comme ça…

Je me suis donc mariée avec une habitante de Grignols en 1951 et m’y suis définitivement installé. Elle était fille unique. Nous nous sommes installés dans la ferme de mes beaux-parents. Je travaillais également chez monsieur Levoisin dans une propriété que l’on avait prise en viager, à Toupy.

Journalier à Chaulnes

À Chaulnes, mon patron était Monsieur Beffara et le régisseur Monsieur Tréguillet. En 1952, Tréguillet avait une fille qu’il conduisait à l’école à Grignols. Il est resté jusqu’en 1957 et la propriété s’est vendue.

Je suis venu travailler aux Chaulnes en tant que journalier pendant deux ou trois ans de 1951 à 1953. Je venais couper les ronces à la faux sur l’allée. Il y avait encore de nombreux arbres mais quelques uns étaient déjà coupés. Je fauchais autour et tout le long car les ronces profitaient beaucoup et vite. Je travaillais seul. Il restait encore peu de vignes et elles étaient ne mauvais état pourtant on y produisait du bon vin. Je n’ai jamais fait les vendanges dans le domaine mais il restait du vin en fut. La grande cuve existait mais on y mettait de l’eau.

Je suis venu faire les battages trois ans de suite. Ils se passaient à l’ancienne, avec la batteuse. Une facheuse lieuse était tirée par des tracteurs. Nous étions une vingtaine d’hommes à y travailler, des voisins pour la plupart. Il y avait une grande table où nous mangions tous. Nous fabriquions des pailliers, des gerbiers.

Je portais les sacs dans le grenier mais la dernière année les gerbiers (les meules) avaient dû être mal faits et le blé avait chauffé. Au lieu de mettre l’épi en pointe, ils avaient mis l’épi en bas et cela avait fait des trous dans le gerbier. Toute la récolte avait dû être perdue. Nous laissions le blé en gerbier dans le hangar jusqu’au moment où la batteuse pouvait venir. Nous pouvions attendre jusqu’à un mois. On coupait en juillet et battait en août. Nous montions alors les sacs par la passerelle et allions les installer dans le grenier au fond sur la gauche. Nous faisions de 100 à 150 sacs de blé, tout dépendait des années. Beffara amenait ensuite le blé à la coopérative.

Le portail existait encore en 53 pour ma dernière saison. Par la suite les gens disaient, « C’est malheureux, un beau portail comme ça ! » C’était joli. Il a saccagé le domaine. Il a fait arracher tous les noyers, les arbres fruitiers, tout ce qui était sur la gauche en arrivant sur le domaine, sur le côté extérieur des bâtiments. Les bois ont été mal coupés. Des Espagnols sont venus et ils ne devaient pas avoir mal aux reins ! Ils laissaient les racines et les souches coupées à hauteur de la taille d’un homme.

Il n’y avait pas de bêtes dans les étables. Dans le temps, il y eut trois paires de bœufs attelés à des planches à vignes et ils faisaient six sillons au milieu. Les messieurs suivaient l’attelage.

Dans les années 50/60 monsieur Bécu a travaillé également pas mal de temps comme journalier ainsi que Monsieur Suiove. Il avait pour surnom Ségurel car il chantait ses chansons. Tous deux étaient chargés de l’entretien des terres et ont continué avec les sœurs Eloire. Monsieur Suiove labourait.

Dans les années 60, Les bâtiments des corps de ferme commençaient à être en ruine. Nous étions venus acheter des vieilles tuiles pour couvrir les bâtiments chez les beaux-parents. Nous avions découvert l’écurie située en bas des logis sur la gauche. Elles étaient vendues très peu chères.

Sœurs Eloire

J’ai également connu les sœurs Eloire. C’était un peu la pagaille. Au début elles avaient de belles bêtes, vaches, cochons, moutons. Il y eut du laisser aller et tous les animaux se sont retrouvés ensemble en liberté sur les champs. Des vaches pouvaient même monter se coucher dans le grenier des granges en bas de la chartreuse. Les vaches montaient sur la paille installée devant la grange.

Elles ne faisaient que de l’élevage notamment une trentaine de cochons qui venaient dans nos prés et labouraient tout. Ces cochons étaient croisés avec des sangliers. Certains chasseurs les tiraient près des fermes du domaine. Les sœurs élevaient n’importe quoi. Il fallait garder tout ce qui naissait …

Les sœurs Eloire étaient tout de même gentilles. Elles descendaient à Grignols à pied et refusaient quand on voulait les faire monter dans notre véhicule pour les aider. Elles étaient méfiantes. J’avais un chien de chasse et un jour l’une des sœurs me demande « Monsieur Goueythieux, vous n’avez pas un chien de trois couleurs feu ? » « Oui » mais pourquoi me demande t elle ça ? J’arrive ensuite chez moi et demande à ma femme si Tirannou est là ? « Non » Il était passé par-derrière le troupeau de moutons des sœurs Eloire et avait égorgé un agneau. Il restait à côté de la bête et en faisait sa propriété.

J’arrive donc chez les sœurs. Je ne pouvais pas entrer car elles avaient un chien loup assez méchant. Il était enfermé dans la pièce du logis qui servait de cuisine. Ce chien loup avait un jour presque égorgé une des sœurs. Heureusement Monsieur Halicot coupait du bois pour lui dans le bois du grand champ face à la grille. Elle a pu se diriger vers lui en se traînant. Il l’a immédiatement emmené à l’hôpital mais ce chien était resté sacré pour les sœurs.

Quand je suis arrivé une des sœurs avait pu tirer l’agneau dans la voiture avec un crochet mais mon chien était également monté et il ne fallait pas y toucher… Il m’a montré les crocs. Il ne connaissait plus son maître. J’ai sorti l’agneau. Le chien s’est alors retrouvé tout seul et je l’ai emmené. J’ai pu récupérer mon chien et les sœurs m’ont dit, « Monsieur Goueythieux, vous n’entendrez jamais dire que votre chien a tué le mouton ! »

La porcherie était située dans l’ancienne grange, à côté de l’actuelle grande salle de réception du gîte. Des ouvertures avaient été aménagées dans les murs pour laisser les cochons libres de sortir dans les champs et forêts.

Cultivateur en Périgord dans les années 50-60

Quand je me suis installé dans notre ferme, j’ai pu utiliser les bœufs de mes beaux-parents. Il n’y avait pas d’autre matériel sinon la faucheuse ! Nous avions à peu près 25 hectares et nous nous sommes petit à petit agrandis.

Dans ma ferme nous avons fait beaucoup d’élevage, de tout mais pas de tabac brun. J’en avais fait dans mon enfance avec mon père à Solsac mais j’avais horreur de travailler ça. Autant j’étais content de labourer avec les bœufs autant le tabac me rebutait. Mon père faisait le commerce des bœufs. Nous achetions des taurillons. Nous les dressions et les vendions. Quand le samedi, quelqu’un passait sur la route de Mussidan en vélo et parfois en voiture, il voyait les deux gros bœufs attelés devant et le petit derrière. Les bœufs obéissaient à la parole. J’aimais montrer ce que je savais faire.

Nous cultivions des haricots pour notre consommation, des rutabagas (Lou Chau en patois) pour les cochons. Nous plantions des betteraves (la jute en patois), des carottes, du blé, du maïs. On travaillait tout ça avec 8 bœufs. Nous avons eu par la suite des limousines puis des blondes d’aquitaine. À ce jour, j’attelle encore les vaches pour mon plaisir notamment devant les élèves du lycée agricole. J’ai bien acheté du matériel agricole mais j’en ai horreur car il nécessite de l’entretien. Mon père avait un cheval dans son exploitation. Je l’utilisais pour faucher. Il était très efficace.

J’avais acheté à l’usine Bata une piqueuse d’occasion pour planter les choux, les betteraves et une faucheuse que j’ai revendue plus chère que le prix d’achat. Nous arrachions les betteraves à la main et les effeuillons. On les rentrait au mois de novembre, parfois quand elles étaient gelées. On les manipulait à la main.

Nous avions un peu de vignes pour notre consommation. J’ai toujours aimé les bonnes bêtes. Nous sommes partis avec une bête pour arriver à un troupeau de 60 têtes. J’ai acheté mon premier tracteur en 1965, le jour de la Saint Mémoire. On se donnait la main entre voisins aux moissons, pour les paillers mais aussi pour couper le bois avant l’hiver, faire les fagots.

Nous avons eu trois filles et quatre petits-enfants dont le plus petit fait un mètre 80. Nous avons fêté nos cinquante ans de mariage dans la grande salle actuelle du domaine des Chaulnes. Nous sommes gâtés et comblés…

Vous pouvez retrouver l’intégralité des témoignages sur le domaine de Chaulnes dans un ouvrage pdf à cette adresse internet :
http://www.lettresetmemoires.net/domaine-chaulnes-histoire-perigord.htm


Voir en ligne : Ouvrage Domaine de Chaulnes

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