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L’immigration, le rêve d’une vie

mardi 29 avril 2014, par FIROUZEH EPHREME

À l’attention du lycée Madame de Staël – Montluçon

Je souhaite remercier le principal, M. Mahdi Tamene, ainsi que les enseignants, Mme Brigitte Souret, Mme Hétier, M. Dougère et M. Marc Jave, et tous les élèves qui nous ont reçus.

Firouzeh Ephrème

L’immigration, le rêve d’une vie

Dans la mythologie persane, Gognous est cet oiseau fabuleux qui, pour son dernier chant, élève la voix avant de prendre feu et de renaître de ses cendres. Je me demande si les humains ressemblent au phénix. Serions-nous capables de nous relever après un échec et suite à nos douleurs ? Les hommes agissent-ils dans le but de préserver ce qu’ils ont de bon et de plus cher ?

Quelques mois après la révolution, la guerre faisait rage. La viande, les fruits et les légumes ne débordaient plus des étals des marchands, et l’État distribuait des coupons d’alimentation. Le conflit dévastait les villes frontières, et ses conséquences ruinaient les hommes dans tout le pays. Les cris des mères retentissaient lorsqu’elles recevaient la nouvelle de leurs fils morts en soldats… C’était le moment de la guerre Iran-Irak. La joie avait disparu. La guerre dérobait nos sourires en abîmant nos âmes. Nous étions fatigués.

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J’ai changé de pays. Je vis en France. De ce pays, on connaissait sa capitale, Paris, Victor Hugo et Napoléon Bonaparte. Mon père avait un exemplaire des Misérables, et le livre était si vieux que j’étais persuadée qu’il avait été imprimé du temps de son auteur. Je me disais que Victor Hugo connaissait mon père. J’avais 7 ou 8 ans.

Bientôt, j’ai connu la France sous un autre angle. J’étais étudiante et sans avoir ni amis ni argent, je marchais le long des quais de la Seine. Les immeubles alignés témoignaient de la prospérité du pays. Je venais de quitter mon pays, et j’appréciais le calme. Je ne refusais aucun travail, et je menais en parallèle l’apprentissage de la langue et mes études. Pour d’autres comme moi, nous avions les yeux rivés sur l’avenir avec un seul objectif : faire partie intégrante de cette société. Cinq ans plus tard, j’ai rencontré un jeune homme. A l’annonce de notre projet de mariage, ma famille était désemparée. Mon père disait que cette union compliquerait le quotidien, car nous n’avions pas la même culture. Quelques mois plus tard, il a accordé sa bénédiction, et la famille a participé à notre mariage. Mon père aimait Paris et le château de Versailles. Il disait : « Apprenez de chaque peuple ce qu’il a de meilleur. »

Après notre mariage, mon époux et moi, nous nous trouvions parfois en désaccord, car nous n’avions pas la même façon de voir le monde. Nos discussions tournaient au conflit et pour le bien-être de notre foyer, certains sujets autour de la société étaient clos. Avec le temps, nous avons appris à nous pardonner nos petits défauts et à en rire ensemble. Je lui disais que la colonisation était abolie en dehors de ce beau pays, mais qu’elle continuait à l’intérieur. Il adorait la musique comme les Indiens avaient apprécié l’alcool, sauf que l’histoire témoignait en leur faveur. Il me répondait : « La question à savoir, c’est : vaut-il mieux connaître ses malheurs ou pas ? » Il préférait de ne pas savoir. Il se montrait doux. Je lui racontais que le jardin suspendu de Babylone, l’une des sept merveilles du monde, avait été construit par amour pour une princesse iranienne, comme le Taj Mahal en Inde. Je lui disais que j’attendais de voir ce que lui, un Français, ferait pour moi.

Comme cela est inscrit dans ma culture, la place de l’étude et de l’instruction est primordiale. L’Iran a connu une histoire tourmentée, en commençant par l’attaque d’Alexandre, des Mongols, puis l’arrivée sanglante des Arabes. J’entends encore ma mère dire : « Le savoir est le pouvoir. » Par le savoir, un peuple peut être libre, car il a la capacité de la réflexion et l’envie de l’indépendance. Dès l’enfance, nous avons appris que nous sommes des descendants du peuple aryen. C’était différent de l’Europe. J’ai encore en tête les histoires des grands rois, des hommes de lettres et de sciences que mon père nous racontait. J’étais fascinée. Je pensais que si nous n’étions pas assez bons pour laisser notre empreinte, il ne fallait pas être mauvais.

Cela fait environ vingt ans que je réside en France. J’ai écrit des contes, des nouvelles, une pièce de théâtre et quelques textes. J’ai réussi à obtenir un rendez-vous avec un responsable culturel qui a eu la franchise de me dire : « Soit vous êtes dans le cercle, soit vous n’y êtes pas. » Je ne connaissais personne d’influent pour promouvoir mes écrits, donc je n’étais pas dans le cercle ; par conséquent, il ne pouvait rien faire pour moi. Je lui ai dit : « Votre Charles Perrault d’aujourd’hui, c’est moi », et j’ai quitté son bureau. Il avait des larmes dans les yeux. Je ne me sentais pas fière face à mon époux et à mes enfants. Depuis, j’ai appris que le conte « Cendrillon » n’est pas de Charles Perrault mais qu’il en existe de nombreuses versions à travers le monde depuis l’Antiquité. J’ai passé mes journées à travailler, et j’ai connu des sommeils agités… Ainsi, j’ai pu écrire « Les chants des cygnes », « La goutte d’eau et l’océan », « La petite pomme », « Le paradis », « L’Amérique » et « Ҫa vient de soi » pour les établissements scolaires et en dehors de mon travail.

***

Pour tout dire, j’ai inscrit très tôt mes enfants à des cours d’anglais, de sport et de musique. Malgré une situation financière peu confortable, c’était notre manière à nous de donner un capital à nos enfants. Ma mère disait : « Il faut regarder le monde les yeux rassasiés. »
À l’école, je demandais toujours aux enseignants comment évoluaient mes enfants, et j’ai découvert qu’ils n’aimaient pas parler de notes et de classement. C’était une sorte de tabou. À croire que mes propos étaient un affront vis-à-vis d’eux. J’ai constaté qu’il existait des classes plus ou moins bien placées, que la notion d’élite était présente dès le primaire mais que personne n’en parlait.

J’avais l’impression d’embêter la maîtresse, et je me tenais à l’écart. Une fois et après un mois de silence, je me suis rendue à l’école. La maîtresse m’a alors dit que cela faisait quatre semaines qu’un de nos enfants ne participait pas au programme de la piscine. Notre enfant avait peur et ne voulait pas mettre sa tête sous l’eau, et la maîtresse l’avait abandonné seul dans un coin. Je n’ai rien dit, mais je me suis sentie humiliée comme si c’était moi qui avais été punie. J’étais en colère. J’ai trouvé la maîtresse peu pédagogue et ayant une attitude injuste et cruelle. Le week-end suivant et durant plusieurs semaines, nous sommes allés à la piscine en famille jusqu’à ce que notre enfant puisse intégrer le programme comme ses camarades.

Une des fois où je me suis sentie étrangère, c’était lorsque nous étions quelques mamans en train de boire le café. C’était une après-midi, après l’école. Les enfants faisaient leurs devoirs quand une petite fille est venue voir sa mère à propos d’un mot qu’elle ne comprenait pas. Sa mère lui a expliqué que les lettres « o » et « i » accolées donnaient le son [wa]. Être étranger implique de perdre une partie de son passé. J’étais aussi ignorante qu’un enfant.

Une après-midi, un maître remplaçant voulait me voir. J’avais travaillé durant toute la journée sur un texte, chez moi. Je me suis précipitée à l’école, vêtue d’un jean et d’un sweat-shirt. Je me suis approchée du maître. Il était très énervé en me disant : « C’est un travail bâclé que votre enfant a fait. Vous comprenez ? Vous comprenez le français ? » Il répétait ça sans cesse et moi, je ne connaissais pas le mot « bâclé », mais le ton était assez clair. En rentrant, j’ai dit à mon enfant qu’il ne devait plus me mettre dans une situation pareille, sinon il aurait affaire à moi.

Si certains problèmes sont d’ordre personnel, d’autres, en revanche, échappent à notre contrôle mais sans pour autant nous libérer de nos responsabilités. Un soir, un de nos enfants a raconté la venue dans sa classe d’un monsieur ayant présenté un organisme mondial. Il avait parlé des enfants qui avaient le même âge qu’eux, 8 ans, et qui se prostituaient dans un autre pays. Ce n’était pas la première fois que nos enfants parlaient de la misère dans le monde. Mais à quoi bon accabler un enfant ? Je sentais l’incompréhension et la culpabilité chez mes enfants. Peu à peu, je leur ai expliqué qu’il y avait beaucoup d’enfants qui vivaient normalement à travers le monde. Je disais : « Grandissez bien. Soyez bons pour vous et pour d’autres si vous le pouvez. » Quand j’étais élève, j’ai dû apprendre une poésie par cœur. Elle racontait la vie d’un peuple au moment de la sécheresse. Les gens souffraient et parmi eux, il y avait un homme qui était plus mal que les autres. Pourtant, cet homme possédait un joyau inestimable. Alors, lorsque l’on demanda la raison de son état, il répondit que voir les malheurs des autres le rendait malheureux. Et la poésie se terminait par le fait que l’homme décida de vendre son joyau et de sauver ses semblables de la faim.

C’est étrange mais avec ses enfants, on se rappelle son propre passé. J’avais une amie qui habitait à cinq minutes de chez moi. Je lui avais prêté mon livre de mathématiques – je dois avouer que je n’étais pas une bonne élève, mais j’avais envie d’apprendre. Bref, je suis partie récupérer mon livre. J’ai sonné, et c’est son père qui m’a ouvert la porte. Je ne sais pas pourquoi je lui ai raconté la raison de ma venue, et il m’a dit : « Celui qui prête un livre, on doit lui couper une main ; quant à celui qui le rend, on doit lui couper ses deux mains. » J’étais choquée. Je suis restée bouche bée. Je me rappelle encore de lui, debout devant la porte. Il s’appelait M. Mozaffarian. Il était grand, le front dégarni, aux yeux verts. Mon père et lui étaient des amis proches.

Mes enfants fréquentent encore l’école primaire. Je ne suis pas dans mon pays, et tout est encore nouveau pour moi, ici. Si dans le passé, je parvenais très vite à cerner les individus, ici, tout avait l’air libre. La gentillesse et la politesse étaient les mots d’ordre avec un langage lisse et inoffensif. Il n’existait aucun tabou ; c’est ainsi que j’ai connu le tabou, et cela faisait peur. Parfois, je me faisais peur à moi-même, car à force de ne pas s’exprimer, les mauvais côtés de l’humain surgissent. Au début, cela m’était égal, puisque je me concentrais sur mes enfants et sur mes écrits, mais il est des moments dans la vie où nous ne pouvons nous permettre aucune complaisance. J’avais besoin de voir clair, dans le but de préserver les miens et puisque, par transmission, une génération laisse la place à une autre.

La société dans laquelle nous vivons valorise le chant, la musique, une vie de fête et l’argent facile. Je constate que le portable et Internet deviennent inséparables de l’individu, et qu’il y a des gens qui souffrent de la solitude. On dit comment manger, s’habiller et vivre, mais on ne met pas en valeur le travail. On ne donne pas d’importance à l’âme de l’individu, et on n’enseigne pas la vie. L’enfant doit grandir vite, et une fois grand, il veut devenir petit. Je me dis : « Ce n’est pas possible ! Est-ce moi qui ne comprends pas, ou y a-t-il quelque chose qui ne va pas ? Mais quoi ? » Un responsable au collège, où mes enfants ont été, a dit que le passage par le collège était la période la plus difficile. Plus tard, un jeune a raconté : « Il y a beaucoup de possibilités pour faire des âneries mais peu de possibilités pour se relever. »

Nous rêvions de l’Europe, et j’ai constaté que l’individu n’y est pas libre. Mais comment vivent les Français ordinaires ? Il m’a fallu du temps pour le découvrir réellement.

Nous avons commencé à créer un cercle d’amis tandis que nos enfants grandissaient. Quelquefois, nous nous trouvions en désaccord avec mon époux. Nous apprenions à être parents. Je n’ai jamais compris cette phrase : « Il faut s’assumer. » Le rôle de parents est justement d’accompagner leur enfant, de le rappeler à l’ordre, de lui dire de ne pas faire tout et n’importe quoi, car on n’est pas toujours de taille pour affronter les conséquences de ses actes. Nous abordions avec nos enfants le thème des relations sexuelles entre une fille et un garçon. Nous leur expliquions que le préservatif empêche de devenir parents très jeunes, mais qu’il est incapable de préserver l’âme de l’individu. Nous tentions d’expliquer que chaque relation cassée peut ressembler à une gifle difficile à encaisser. Chaque âge correspond à un temps de la vie, et grandir trop vite signifie vieillir précocement. Il en est de même pour l’alcool ou tout autre dérive. Il faut rester maître de la situation avant que celle-ci échappe à notre contrôle, car cela va plus vite que l’on peut croire. Mon père disait que la vie exige d’être prudent, de ne pas être stupide et de savoir dans quelle galère on s’embarque. Je répétais ce que j’avais appris et pour la seconde fois, aussi bien enfant que dans mon rôle de parent, le sourire ne faisait pas son apparition.

Pour connaître un pays, il faut connaître les gens ordinaires. Je me suis aperçu qu’étranger ou pas, les règles sont les mêmes pour tout individu : il faut avoir des principes et s’éloigner de la culture des médias. Je me souviens de mes parents qui disaient : « La vie est difficile. Aucune société n’est parfaite, parce que les êtres humains ne sont pas parfaits, et il est de la responsabilité de chaque individu de faire ses choix. » Je comprenais que la vie, comme la mort, était, avant tout, une affaire personnelle.

Durant mes études, j’ai rencontré toutes sortes d’étudiants d’origine française, et j’ai remarqué une partie délicieuse de cette société, des filles et des garçons simples dans leur manière de vivre et sains dans leur tête. Je n’ai jamais compris le mot « liberté » véhiculé par les médias, qui signifie « chacun fait comme il veut ». Je comprends surtout que ce mot n’est pas utilisé par tous les Français. Il faut pénétrer dans leur foyer, et le constat est simple : ils sont bons, il y a de l’ordre et le souci d’avoir un avenir meilleur. Comme en Iran, cela dépend de la personne avec laquelle on parle. Il ne s’agit pas de ressembler les uns aux autres, mais de les comprendre et de les respecter pour ce qu’ils sont. J’ajoute qu’en France, la notion d’excellence et le sens de l’organisation existent ; autant dans les grands écoles que dans les concours du meilleurs ouvriers de France.

Et je me suis rendu compte que la vie d’une immigrante, c’est autre chose. J’ai compris que les individus comme M. Mozaffarian sont rares. J’ai compris qu’il suffit d’approcher des gens pour les entendre parler, le cœur ouvert, et pour les voir se battre au quotidien. Ils ont leurs joies, leurs chagrins et leurs propres problèmes. Ils sont vivants, et je comprends qu’il s’agit de la vie des hommes dans toute société. Il faut respecter la vie et les hommes. Alors, j’ai compris la leçon : devenir humble, apprécier la vie et cette terre, en essayant de lui rendre honneur.

Je me suis aperçu que d’un endroit à un autre, l’apparence des individus change, leurs histoires sont différentes, mais les notions de courage ou de droiture, de méchanceté ou de mesquinerie signifient la même chose. La majorité des gens ont des convictions, refusent la violence et optent pour une vie harmonieuse, car en l’absence de ces valeurs, la vie devient impossible.

L’époque évolue, et il ne reste que des hommes.

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